Corneille expliqué aux enfants
Émile Faguet




Émile Faguet

Corneille expliqué aux enfants





AVANT-PROPOS


En publiant cette nouvelle Collection des Classiques populaires, nous avons eu la pensée de donner aux enfants et aux jeunes gens une première idée des grands écrivains français, et, du même coup, les premiers traits d'une grande morale, générale, large, profonde, vraiment humaine.

La première éducation morale de l'enfant se fait par les entretiens du foyer. Mais qui de nous ne sait que ces premiers entretiens, quand nous les tirons de notre fonds, manquent bien vite de matière?

Pour suppléer à notre insuffisance propre, nous devons inventer des livres pleins d'histoires ou de contes édifiants, que nous mettons entre les mains des enfants. Faible ressource! Ces contes sont souvent bien puérils et d'une cruelle insignifiance. Pourquoi ne s'est-on pas avisé qu'il faut du génie, et du plus grand, pour parler à l'enfance et à la jeunesse? Mais les hommes de génie ont écrit pour des hommes; soit, aussi pour les confier à l'enfant, faut-il les expliquer. Le fond de la pensée de ces grands écrivains, c'est la vérité morale, qu'il suffit de démêler des ornements, ou des vérités particulières, dont ils l'ont entourée, pour donner aux jeunes gens la nourriture la plus forte, la plus simple, la plus accommodée et la seule qui soit digne d'eux.

C'est ce que nous avons essayé de faire. Ce qu'ont pensé, au fond, La Fontaine, Corneille, Bossuet, Molière, Fénelon, Racine, Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, sur l'homme, sur la vie, sur le travail, sur la douleur, sur la joie, sur le progrès, sur la nation, sur la patrie, tel est l'enseignement que nous avons voulu dégager des œuvres de ces écrivains pour le donner à l'enfant et au jeune homme. Cet enseignement, on le trouvera ici, sous une forme simple et pure, tantôt en lisant l'auteur lui-même, tantôt en suivant les résumés exacts et clairs que nous ferons de cet auteur.

L'enfant, à ce régime, aura à la fois formé son bon sens et son cœur, et il se trouvera, par surcroît, et sans y penser, être entré déjà dans la familiarité de grands génies dont il pourra plus tard étudier plus profondément les œuvres.

Quelle sera la méthode? Donnerons-nous d'abord une notice sur un grand écrivain, puis des extraits de ses œuvres reliés par des analyses? Il y aurait à craindre que la notice ne fût pas lue et que par suite les extraits ne fussent pas compris dans leur ensemble.

Ramenons toujours les choses pédagogiques à la pratique naturelle, c'est-à-dire à l'usage familial. Un père de famille cause avec ses enfants. Il leur parle de respect filial et songe au Cid. Que fera-t-il? Il dira qu'il y a eu un grand homme qui s'appelait Corneille, qu'il vivait à une certaine époque, qu'il a fait des pièces de théâtre nommées tragédies; qu'il y en a une, entre autres, très belle, qui s'appelle le Cid, et il racontera le sujet. Puis il prendra le livre, et, tout en indiquant la suite et la conduite de la pièce, il lira les passages les plus à la portée de l'enfance.

Voilà précisément ce que nous nous proposons de faire. Un entretien continu, où s'introduisent, chemin faisant, naturellement, et à leur place, analyses, extraits et explications, tel est le plan que nous suivrons pour chaque volume de notre collection.

Tous les grands Ecrivains sont-ils susceptibles de cette adaptation? La plupart, assurément. Cependant nous avons pensé que nous devions restreindre notre cadre, et le limiter aux XVIIe et XIXe siècles, sauf à l'élargir plus tard. Les œuvres des écrivains appartenant à ces deux siècles conviennent particulièrement à l'enfance parce qu'elles sont empreintes, pour la plupart, d'un caractère de majestueuse sérénité.

Nous avons fait appel au concours très précieux et à la collaboration de plusieurs de nos collègues et camarades de l'Université, qui ont bien voulu nous prêter l'appui de leur talent et nous aider à atteindre le but que nous nous proposons:

Confier l'éducation de nos enfants aux grands écrivains populaires dont la france est fière, et, sur nos fils et nos filles, dès leur age tendre, faire tomber, selon l'expression de Victor Hugo:

		«De tous ces livres pleins de hautes harmonies,
		La bénédiction sereine des génies.»

    Emile Faguet



CHAPITRE I.

LA FRANCE AU TEMPS DE LOUIS XIII


Vous savez qu'il y a eu en France, à deux cents ans de nous environ, un beau temps, très glorieux, qui a eu ses misères, comme tous les temps, où les rois et les princes ont commis de grandes fautes, mais où la nation a rendu très grand le nom de notre pays, un temps où nous avons pris sur l'étranger, au midi le Roussillon, au nord l'Artois et une partie de la Flandre, à l'est la Lorraine et l'Alsace. Cette époque doit être chère à tous les cœurs français. C'est le XVIIme siècle; c'est le temps où, après le grand et bon roi Henri IV, la France a été gouvernée par Louis XIII, ou plutôt par le premier ministre de Louis XIII, Richelieu, et puis par Louis XIV, avec ses ministres, très intelligents aussi, très laborieux et très dévoués à leur patrie, Colbert, de Lionne, Louvois.

Mais c'est surtout le temps où les Français, qu'on accuse, vous le savez, d'être légers, frivoles, inconstants, ont été peut-être le plus sérieux, appliqués à leurs devoirs, énergiques et l'esprit tourné vers les grandes choses. Ils aimaient leur pays, quoique leur pays, alors, fût très pauvre, les temps très durs, les impôts lourds, la disette bien souvent à la porte, et quelquefois dans la maison. Eh bien, tout comme plus tard, mal vêtus et mal nourris, quand on leur mettait un fusil dans la main, quand le tambour battait à l'approche de l'ennemi, ils jetaient le pain qu'on venait de leur distribuer, pour courir plus vite au combat.

Pourquoi étaient-ils ainsi? D'abord parce que les Français ont toujours été braves, et de bon cœur à leur devoir, et qu'il est plus difficile de les corrompre que de les mener au bien. Ensuite parce qu'ils avaient de bons maîtres pour leur enseigner l'amour de la vertu, du courage, de la patience, et, ce qui contient tout, l'amour de la patrie.

Ces maîtres, c'étaient les auteurs, les écrivains qui composaient de beaux livres pour les enfants et pour les hommes, les historiens, les orateurs et les poètes. Ils lisaient beaucoup Plutarque, un ancien Grec traduit en très bon français par un auteur du siècle précédent, le bon Amyot. Ce livre renfermait toutes les plus belles histoires des plus honnêtes et des plus courageux personnages de l'antiquité, et il était si bon, si entraînant à bien faire que le roi Henri IV, qui se connaissait en courage, disait, à ce qu'on assure, que c'était pour lui comme une autre conscience.

Ils lisaient encore Tite Live, un Romain, celui-là, qui a raconté comment les citoyens de Rome ont mille fois mis en danger leurs biens et leur vie pour que leur patrie fût libre, grande et respectée du monde entier. Tout cela leur donnait une idée forte et élevée de ce que doit être un homme, pour mériter d'être appelé de ce nom, et un patriote, comme nous disons. Ce mot n'existait pas encore, mais la chose était commune, si bien que c'est précisément vers la fin de l'époque dont je vous parle que le mot a été inventé.

Que lisaient-ils encore?

Faut-il vous le dire? Ils lisaient des romans. Mais c'étaient de beaux romans que ceux de ce temps-là. C'étaient des livres où l'on racontait des histoires d'hommes héroïques, extraordinaires, grands guerriers, grands batailleurs, toujours prêts à faire de grandes entreprises et à donner, pour l'honneur et pour la gloire, de grands coups d'épée. Vous comprenez combien toutes ces lectures enflammaient les courages et donnaient des idées de glorieuses entreprises ou de vaillantes défenses.

Et voilà que, juste à cette époque-là, il est né un homme de beaucoup d'esprit et de beaucoup de cœur, ce qu'on appelle un homme de génie, qui a rendu tous ces beaux sentiments, mais plus beaux encore et plus purs, en très beaux vers, et qui a fait dire ces vers dans les théâtres, par la bouche de très bons acteurs. Jamais on n'avait encore entendu de si excellentes paroles, et qui fissent battre le cœur comme celles-là. C'étaient l'idée et le sentiment de tout le monde, que cet homme mettait en vers sublimes, c'est-à-dire en phrases sonores, harmonieuses, et si faciles à retenir que chacun s'en allait les répétant toute sa vie, rien que pour les avoir entendues une fois.

Cet homme, c'était un poète; ce qu'il faisait ainsi, c'était ce qu'on nomme des pièces de théâtre, des tragédies ou des comédies, et il s'appelait Pierre Corneille. Je vais vous expliquer ce qu'il a été et ce qu'il a fait, et vous comprendrez comment il a été cause, pour sa part, d'une partie des bonnes et belles actions qui ont été accomplies en son temps.




CHAPITRE II.

JEUNESSE DE CORNEILLE


Corneille était né à Rouen, en Normandie, l'année 1606, dans une famille qui n'était pas riche, mais très honorable, et qui avait donné à sa province bon nombre de magistrats éclairés et justes. Il était très appliqué dans son enfance, et fit de très bonnes études dans le collège de sa ville. Quand il fut grand, on en voulut faire un avocat, pour qu'il devînt magistrat plus tard, comme beaucoup de ses parents. Mais il parlait mal et était timide de son naturel. Beaucoup de grands hommes sont ainsi dans leur jeunesse, et quelquefois toute leur vie. C'est pour cela qu'il ne faut pas tourner en ridicule la timidité d'un enfant ou quelque défaut dans sa manière de se faire entendre. Bien souvent ce ne sont pas les plus hardis et les plus assurés en paroles qui sont les meilleurs.

Pierre Corneille reconnut très vite qu'il ne réussirait pas au palais, et il se tourna d'un autre côté. Il fit d'abord, comme distraction et passe-temps, des comédies. Les comédies sont des pièces de théâtre pour faire rire. On y montre des hommes et des femmes qui ont des défauts, qui sont avares, ou perfides, ou menteurs, ou joueurs, ou gourmands, ou glorieux, et à qui il arrive des désagréments et des mésaventures risibles à cause de ces défauts. Quand un poète a de la bonne humeur et de la gaîté, ces pièces peuvent amuser honnêtement les honnêtes gens, et même les faire réfléchir sur les mauvaises inclinations qu'ils peuvent avoir, quand elles ne sont pas trop fortes et trop enracinées déjà dans le cœur.

Pierre Corneille, qui était jeune et gai, parce qu'il avait un cœur pur et une bonne conscience, fit donc quelques comédies. Elles n'étaient pas très bonnes, mais elles étaient assez amusantes; et elles réussirent, parce qu'on n'avait pas alors, comme on eut plus tard, quand Molière arriva, beaucoup de bonnes pièces comiques. Corneille sentit qu'il pouvait continuer sans crainte dans la carrière où il s'était hasardé, et il vint à Paris, où on le connaissait déjà comme un jeune écrivain, destiné à devenir un célèbre poète.


CORNEILLE ET RICHELIEU

Il y avait alors un grand ministre, que j'ai nommé plus haut, et qui, tout en s'occupant de toutes ses forces à rendre la France plus riche, plus forte et plus grande, s'inquiétait du sort des écrivains, et voulait qu'il y en eût beaucoup de bons en France, et qu'ils y fussent honorés et respectés. Il faisait précisément des pièces de théâtre lui-même, et, comme il n'avait pas le temps de les faire tout seul, il se faisait aider par un certain nombre de poètes qui s'y entendaient. C'était le cardinal Richelieu. Richelieu connaissait Pierre Corneille et l'estimait fort. Il l'appela auprès de lui, et le fit entrer dans cette compagnie d'écrivains qui travaillaient avec lui. Pierre Corneille y fit la connaissance d'un bon poète, qui était un homme de grand cœur, Jean Rotrou, qu'il aima tout de suite et dont il resta l'ami jusqu'à ce qu'il lui fût enlevé par la mort.

Corneille aimait fort aussi et honorait comme il devait le cardinal Richelieu. Mais celui-ci était peu accommodant, et habitué à se faire obéir ponctuellement, il n'aimait pas qu'on eût d'autres idées que les siennes. Il donnait à ses écrivains familiers des plans de travail, et il fallait écrire sur ces plans, sans y rien changer. Pierre Corneille qui, tout en respectant le grand génie de Richelieu dans les choses de la politique, se sentait plus de génie que lui pour les pièces de théâtre, changeait quelquefois. Richelieu s'en plaignit, puis se piqua, et enfin Corneille crut devoir se retirer d'auprès de lui.

Il eut raison; car il n'est pas bon à un homme de génie d'écrire sous la direction d'un autre. On est doué pour les choses de l'esprit, et alors il faut se livrer à ses inspirations et ne demander conseil qu'après avoir écrit, à des amis éclairés et sincères; ou bien l'on n'est pas capable de faire de belles œuvres, et alors il ne faut pas écrire du tout, une œuvre médiocre ne valant pas la peine d'être mise sur le papier.

Corneille se retira donc. Richelieu lui en voulut, et quand Corneille, un peu plus tard, fit paraître une très belle tragédie, dont je vais vous parler, et qui s'appelait Le Cid, il se joignit aux jaloux qui déclaraient la pièce mauvaise, et la fit critiquer aussi sévèrement qu'il put par l'Académie française, qu'il venait de fonder. Cela n'est pas très honorable pour Richelieu.

Cependant il faut dire qu'il n'en rendit pas moins de grands services à Pierre Corneille dans diverses circonstances, notamment dans l'affaire de son mariage. Le père de la jeune fille que Corneille désirait épouser hésitait à consentir, ne trouvant pas Corneille d'assez bonne famille. Richelieu fit conférer des titres de noblesse aux parents de Corneille, et conseilla au père de la jeune fille de ne pas s'opposer à l'union. Un conseil de Richelieu était plus qu'un conseil, et le père, si difficile au choix d'un gendre, dut céder, comme vous pensez bien. C'est une petite comédie en action que fit là Richelieu, et vous pouvez croire que c'est la meilleure qu'il ait faite.

Jaloux d'un côté, bienfaisant de l'autre, voilà ce qu'a été Richelieu pour Corneille, et il faut bien que ce soit la vérité, pour que Corneille, homme incapable de dire rien qui ne fût vrai, écrivît, à la mort du cardinal, une petite pièce de vers qui se terminait ainsi:

		«Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal;
		Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien.»




CHAPITRE III.

CORNEILLE GRAND HOMME


Quoi qu'il en soit, le plus grand bienfaiteur de Corneille, sans jalousie et sans rancune celui-là, ce fut le public. Il avait accueilli avec faveur ses premières pièces, comédies ou fantaisies sans prétention, très gaies du reste, et où l'on sentait tout l'entrain de la jeunesse; il accueillit avec des transports ses grandes tragédies, que Corneille donna de l'âge de trente ans à celui de quarante, en pleine force de santé, d'énergie morale et de génie.

Il y en eut huit surtout qui plurent infiniment et qu'on a encore beaucoup de plaisir à voir reparaître sur le théâtre ou à relire. C'est le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, Nicomède, Don Sanche d'Aragon, Pompée et Sertorius. Savez-vous pourquoi?

C'est que, dans chacun de ces beaux ouvrages, Corneille mettait en lumière un des meilleurs sentiments de notre cœur, une forme particulière de ce qui est le plus cher aux Français, le courage. Dans le Cid, par exemple, il montrait le courage d'un jeune homme qui défend l'honneur de son père; dans Horace, le courage d'un père qui sacrifie ses enfants pour le salut de sa patrie; dans Polyeucte, le courage d'un homme qui sacrifie ses biens, son avenir et enfin sa vie pour ses convictions religieuses; dans Cinna, le courage d'un homme, cruel et vindicatif de son naturel, qui sait triompher de ses mauvais penchants, et pardonner à ses ennemis quand il pourrait les accabler; dans Nicomède, quelque chose que vos parents et vos maîtres auront à vous recommander bien souvent, le courage du plus faible contre le plus fort, la fierté du vaincu devant le vainqueur insolent, l'espoir invincible des revanches de la justice sur la force.

Voyez quelles grandes leçons ce poète donnait à ses contemporains, et comme on comprend bien que les illustres guerriers de cette époque, entre autres le prince de Condé, pleuraient à entendre ces belles choses au théâtre, et comme Voltaire a eu raison de dire: «Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille, c'est une époque bien importante dans l'histoire de l'esprit humain!»




CHAPITRE IV.

LE CID


C'est une belle histoire que celle du Cid. Elle se passe en Espagne, du temps que les Espagnols faisaient la guerre contre les Maures. Il y avait dans ce temps, à la cour d'un roi espagnol, un vieux général, qui s'appelait Don Diègue; il avait un fils nommé Rodrigue. A la suite d'une discussion, Don Diègue fut insulté et frappé d'un soufflet par un officier plus jeune que lui, nommé Don Gormas. Il voulut venger cet affront, et mit l'épée à la main; mais Don Gormas le désarma. Le vieillard allait rester déshonoré, si son fils n'eût pas été là. Vous pensez bien que ce jeune homme, Rodrigue, ne voulait pas laisser son vieux père sous le coup d'une pareille honte. Mais Don Gormas était bien redoutable; c'était le plus vaillant guerrier de toute l'Espagne. Eh bien, ce n'était rien encore: ce Gormas avec qui il fallait se battre, c'était le père d'une jeune fille nommée Chimène, à qui Rodrigue était fiancé. Se battre avec Gormas, ce n'était donc pas seulement risquer sa vie, c'était tout perdre à coup sûr; car Rodrigue vainqueur ne pouvait pas épouser Chimène.

Aussi, dans sa douleur, nous le voyons s'écrier:

		Percé jusques au fond du cœur
		D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
		Misérable vengeur d'une juste querelle,
		Et malheureux objet d'une injuste rigueur,
		Je demeure immobile, et mon âme abattue
		Cède au coup qui me tue.
		Si près de voir mon feu récompensé,
		O Dieu, l'étrange peine!
		En cet affront mon père est l'offensé,
		Et l'offenseur le père de Chimène!

		Que je sens de rudes combats!
		Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse:
		Il faut venger un père, et perdre une maîtresse.
		L'un m'anime le cœur, l'autre retient mon bras.
		Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
		Ou de vivre en infâme,
		Des deux côtés mon mal est infini.
		O Dieu, l'étrange peine!
		Faut-il laisser un affront impuni?
		Faut-il punir le père de Chimène?

		Père, maîtresse, honneur, amour,
		Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,
		Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
		L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.
		Cher et cruel espoir d'une âme généreuse,
		Mais ensemble amoureuse,
		Digne ennemi de mon plus grand bonheur,
		Fer qui causes ma peine,
		M'es-tu donné pour venger mon honneur?
		M'es-tu donné pour perdre ma Chimène?

		Il vaut mieux courir au trépas.
		Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père;
		J'attire en me vengeant sa haine et sa colère;
		J'attire ses mépris en ne me vengeant pas.
		A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle,
		Et l'autre indigne d'elle.
		Mon mal augmente à le vouloir guérir;
		Tout redouble ma peine.
		Allons, mon âme; et puisqu'il faut mourir,
		Mourons du moins sans offenser Chimène.

		Mourir sans tirer ma raison[1 - Sans tirer ma raison, c'est-à-dire sans demander raison de l'outrage reçu.]!
		Rechercher un trépas si mortel à ma gloire!
		Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire
		D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison!
		Respecter un amour dont mon âme égarée
		Voit la perte assurée!
		N'écoutons plus ce penser suborneur,
		Qui ne sert qu'à ma peine.
		Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur,
		Puisqu'après tout il faut perdre Chimène.

		Oui, mon esprit s'était déçu.
		Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse;
		Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
		Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.
		Je m'accuse déjà de trop de négligence;
		Courons à la vengeance;
		Et, tout honteux d'avoir tant balancé,
		Ne soyons plus en peine,
		Puisque aujourd'hui mon père est l'offensé,
		Si l'offenseur est père de Chimène.

Et voilà Rodrigue qui vient provoquer Gormas. Celui-ci regrettait bien sa mauvaise action, surtout en voyant le courage de ce jeune homme à qui il avait projeté d'unir sa fille. Mais il était trop tard. Il ne peut qu'admirer la vertu de Rodrigue et lui dire cette belle parole, qu'il faut retenir:

		Viens, tu fais ton devoir; et le fils dégénère
		Qui survit un moment à l'honneur de son père.

Et là-dessus, ils vont se battre. Rodrigue tue Gormas. Il est vengé, mais combien malheureux! Comment revoir Chimène maintenant, et que lui dire? Il la revoit pourtant, et lui adresse des paroles bien vraies et bien nobles. Il ne s'excuse pas, puisqu'il a fait ce qu'il devait. Il lui dit avec une profonde douleur:

		J'ai fait ce que j'ai dû, je fais ce que je dois.
		Je le ferais encor si j'avais à le faire.

«Mais, ajoute-t-il, je voudrais bien mourir, à présent que je suis quitte de mon devoir:

		Car enfin n'attends pas de mon affection
		Un lâche repentir d'une bonne action.
		L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte
		Déshonorait mon père, et me couvrait de honte.
		Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur;
		J'avais part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur;
		Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père;
		Je le ferais encor, si j'avais à le faire.
		Ce n'est pas qu'en effet contre mon père et moi
		Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi;
		Juge de son pouvoir: dans une telle offense
		J'ai pu délibérer si j'en prendrais vengeance.
		Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,
		J'ai pensé qu'à son tour mon bras était trop prompt,
		Je me suis accusé de trop de violence;
		Et ta beauté, sans doute, emportait la balance,
		A moins que d'opposer à tes plus forts appas
		Qu'un homme sans honneur ne te méritait pas;
		Que malgré cette part que j'avais en ton âme,
		Qui m'aima généreux me haïrait infâme;
		Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix,
		C'était m'en rendre indigne et diffamer ton choix.
		Je te le dis encore, et, quoique j'en soupire,
		Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire;
		Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter
		Pour effacer ma honte, et pour te mériter;
		Mais, quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père,
		C'est maintenant à toi que je viens satisfaire:
		C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois.
		J'ai fait ce que j'ai dû, je fais ce que je dois.
		Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime;
		Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime:
		Immole avec courage au sang qu'il a perdu
		Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu.

Chimène, de son côté, est bien malheureuse. Elle aussi a le cœur noble; elle comprend que Rodrigue a agi en homme de bien, et elle ne l'en estime que davantage. Mais pourtant elle a perdu son père, et il faut bien qu'elle demande qu'on punisse le meurtrier; car elle serait une fille dénaturée si elle ne le faisait pas. Elle va donc, la mort dans l'âme, comme vous pensez, demander au roi qu'il punisse Rodrigue, tout en craignant de l'obtenir, et en se disant que si l'on met Rodrigue à mort, sa vie, à elle aussi, est brisée.

		Sire, mon père est mort; mes yeux ont vu son sang
		Couler à gros bouillons de son généreux flanc;
		Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,
		Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,
		Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux
		De se voir répandu pour d'autres que pour vous,
		Qu'au milieu des hasards n'osait verser la guerre,
		Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre.
		J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur;
		Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,
		Sire, la voix me manque à ce récit funeste;
		Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.


LE ROI

		Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui
		Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.


CHIMÈNE

		Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie.
		Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie;
		Son flanc était ouvert; et, pour mieux m'émouvoir,
		Son sang sur la poussière écrivait mon devoir;
		Ou plutôt sa valeur, en cet état réduite,
		Me parlait par sa plaie, et hâtait ma poursuite;
		Et pour se faire entendre au plus juste des rois,
		Par cette triste bouche elle empruntait ma voix.
		Sire, ne souffrez pas que, sous votre puissance,
		Règne devant vos yeux une telle licence;
		Que les plus valeureux, avec impunité,
		Soient exposés aux coups de la témérité;
		Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire,
		Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire.
		Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir
		Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir.
		Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance,
		Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance[2 - Allégeance, soulagement.].
		Vous perdez en la mort d'un homme de son rang;
		Vengez-la par une autre, et le sang par le sang.

Quelle affreuse aventure, et comme, de tout côté, on ne voit pour ces braves jeunes gens que des sujets de désespoir!

Mais en ce même temps les Espagnols sont en guerre avec les Maures. Pendant que le roi examine l'affaire de Rodrigue, les Maures attaquent la frontière, au milieu de la nuit. Rodrigue l'apprend, réunit ses compagnons, ses amis, des inconnus même qu'il trouve sur sa route, marche à l'ennemi, se bat toute la nuit, est vainqueur, et sauve l'Espagne.

Voici comment lui-même, au retour, raconte l'affaire à son roi:

		Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant,
		Qui jeta dans la ville un effroi si puissant,
		Une troupe d'amis chez mon père assemblée
		Sollicita mon âme encor toute troublée…
		Mais, Sire, pardonnez à ma témérité,
		Si j'osai l'employer sans votre autorité;
		Le péril approchait; leur brigade était prête;
		Me montrant à la cour, je hasardais ma tête:
		Et s'il fallait la perdre, il m'était bien plus doux
		De sortir de la vie en combattant pour vous.


LE ROI

		J'excuse ta chaleur à venger ton offense;
		Et l'État défendu me parle en ta défense:
		Crois que dorénavant Chimène a beau parler,
		Je ne l'écoute plus que pour la consoler.
		Mais poursuis.


DON RODRIGUE

		Sous moi donc cette troupe s'avance,
		Et porte sur le front une mâle assurance.
		Nous partîmes cinq cents; mais, par un prompt renfort,
		Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,
		Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,
		Les plus épouvantés reprenaient de courage!
		J'en cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés,
		Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés:
		Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure,
		Brûlant d'impatience autour de moi demeure,
		Se couche contre terre, et, sans faire aucun bruit,
		Passe une bonne part d'une si belle nuit.
		Par mon commandement la garde en fait de même,
		Et se tenant cachée, aide à mon stratagème;
		Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous
		L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous.
		Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
		Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles;
		L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort
		Les Maures et la mer montent jusques au port.
		On les laisse passer; tout leur paraît tranquille;
		Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
		Notre profond silence abusant leurs esprits,
		Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris;
		Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
		Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
		Nous nous levons alors, et tous en même temps
		Poussons jusques au ciel mille cris éclatants:
		Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent;
		Ils paraissent armés, les Maures se confondent,
		L'épouvante les prend à demi descendus;
		Avant que de combattre ils s'estiment perdus.
		Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre;
		Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre,
		Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,
		Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang.
		Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient,
		Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient:
		La honte de mourir sans avoir combattu
		Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu.
		Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges[3 - Alfange.– Mot espagnol et portugais signifiant cimeterre ou sabre très recourbé. Au temps de Corneille, la langue espagnole était très en usage en France, et ce mot, sans doute, assez usité, ou, tout au moins, compris de tout le monde. Aucun autre auteur que Corneille ne l'a employé.],
		De notre sang au leur font d'horribles mélanges;
		Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,
		Sont des champs de carnage où triomphe la mort.
		O combien d'actions, combien d'exploits célèbres
		Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,
		Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnait,
		Ne pouvait discerner où le sort inclinait!
		J'allais de tous côtés encourager les nôtres,
		Faire avancer les uns, et soutenir les autres,
		Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour,
		Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour.
		Mais enfin sa clarté montre notre avantage;
		Le Maure voit sa perte, et perd soudain courage:
		Et voyant un renfort qui nous vient secourir,
		L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
		Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles,
		Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables,
		Font retraite en tumulte, et sans considérer
		Si leurs rois avec eux peuvent se retirer.
		Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte;
		Le flux les apporta, le reflux les remporte;
		Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,
		Et quelque peu des leurs, tout percés de nos coups,
		Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
		A se rendre moi-même en vain je les convie;
		Le cimeterre au poing, ils ne m'écoutent pas:
		Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,
		Et que seuls désormais en vain ils se défendent,
		Ils demandent le chef; je me nomme, ils se rendent.
		Je vous les envoyai tous deux en même temps;
		Et le combat cessa faute de combattants.

Rodrigue n'est plus le jeune homme obscur de la veille, il est le sauveur du pays; il n'est plus même Rodrigue, il est le Chef, le Cid. Il ne peut donc plus être question de le punir. Le roi l'embrasse, et Chimène, qui n'a jamais cessé de l'estimer, et qui maintenant l'admire, Chimène attendra en silence que sa douleur se soit adoucie, et épousera plus tard le héros qui est si digne d'elle.

Voilà l'histoire du Cid. Elle nous apprend que les fils qui savent défendre leurs pères sont les plus hardis ensuite et les plus heureux à protéger, contre ceux qui la méprisent ou qui l'insultent, la mère commune, qui est la patrie.




CHAPITRE V.

HORACE


Horace est une histoire aussi noble et aussi généreuse, mais plus triste. C'est pour cela qu'il faut la lire et la bien comprendre, pour apprendre que le devoir accompli n'a pas toujours une récompense aussi douce que tout à l'heure, et qu'il faut néanmoins le remplir, parce que la vraie récompense du bien que l'on fait, c'est la conscience qu'on a d'avoir bien agi.

Horace était un Romain des temps anciens, du temps que Rome était en guerre avec la ville d'Albe, sa voisine. Il avait trois fils, et, avant la guerre, il en avait marié un avec une jeune fille d'Albe, nommée Sabine, qui était de la famille des Curiaces. D'un autre côté, un jeune homme de la famille des Curiaces devait épouser une fille d'Horace, nommée Camille. Vous comprenez combien ces deux familles, unies par tant de liens, désiraient la fin de la guerre qui les séparait sans que pourtant elles pussent arriver à se haïr.

Précisément un sujet de joie, ou du moins d'espoir, se présente. Une trêve a été conclue, et l'on a décidé, pour en finir, que trois Romains combattraient pour tous contre trois Albains, et que la patrie des vaincus se soumettrait à celle des vainqueurs.

Mais voilà que ce sont justement les trois fils d'Horace qui sont choisis, et pour combattre contre qui? contre le Curiace, fiancé de Camille, et ses deux frères. On pleure dans la maison d'Horace. Sabine et Camille sont au désespoir. N'importe; la patrie ordonne, il faut marcher sans plainte où elle veut qu'on aille. Le jeune Horace dit au Curiace qui est son beau-frère:



«Albe vous a nommé; je ne vous connais plus.»


et Horace, le père, les envoie au combat en les bénissant, avec ces paroles sublimes:

		Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments;
		Pour vous encourager ma voix manque de termes;
		Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes;
		Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux.
		Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux!

Ils font leur devoir.

Au premier choc, deux Horaces sont tués, les trois Curiaces blessés. On vient apprendre cette nouvelle au vieil Horace, et on ajoute que le seul survivant de ses trois fils a pris la fuite. Il refuse d'y croire. Un Horace fuir! ce n'est pas possible:

		O d'un triste combat effet vraiment funeste!
		Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir
		Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir!
		Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie;
		Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie:
		Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.

Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? lui demande-t-on. – «Qu'il mourût!» répond d'un ton sublime ce père, déjà privé de deux enfants, mais qui ne songe qu'à l'honneur du pays.

		Qu'il mourût!
		Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.
		N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite,
		Rome eût été du moins un peu plus tard sujette;
		Il eût avec honneur[4 - Il eût laissé honorés mes cheveux gris.] laissé mes cheveux gris,
		Et c'était de sa vie un assez digne prix.
		Il est de tout son sang comptable à sa patrie;
		Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie;
		Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour,
		Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour.
		J'en romprai bien le cours, et ma juste colère,
		Contre un indigne fils usant des droits d'un père,
		Saura bien faire voir, dans sa punition,
		L'éclatant désaveu d'une telle action.

Cependant d'autres nouvelles arrivent. Le jeune Horace n'était pas un lâche. Sa fuite n'était qu'une ruse. Il comptait que les trois Curiaces blessés le poursuivraient, qu'en le poursuivant, étant blessés plus grièvement les uns que les autres, ils se sépareraient, et que lui, revenant sur eux, n'aurait affaire qu'à un seul à la fois, et pourrait les frapper l'un après l'autre.

		Resté seul contre trois, mais, en cette aventure,
		Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure,
		Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux,
		Il sait bien se tirer d'un pas si dangereux;
		Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse
		Divise adroitement trois frères qu'elle abuse.
		Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé,
		Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé;
		Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite;
		Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite.
		Horace, les voyant l'un de l'autre écartés,
		Se retourne, et déjà les croit demi domptés:
		Il attend le premier, et c'était votre gendre[5 - Ce récit s'adresse au vieil Horace.].
		L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre,
		En vain en l'attaquant fait paraître un grand cœur;
		Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur.
		Albe à son tour commence à craindre un sort contraire;
		Elle crie au second qu'il secoure son frère:
		Il se hâte et s'épuise en efforts superflus;
		Il trouve en les joignant que son frère n'est plus.
		Encor tout hors d'haleine, il prend pourtant sa place,
		Et redouble bientôt la victoire d'Horace:
		Son courage sans force est un débile appui;
		Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui.
		L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie;
		Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.
		Comme notre héros se voit près d'achever,
		C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver:
		«J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères;
		Rome aura le dernier de mes trois adversaires:
		C'est à ses intérêts que je vais l'immoler»,
		Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler.
		La victoire entre eux deux n'était pas incertaine;
		L'Albain percé de coups ne se traînait qu'à peine,
		Et, comme une victime aux marches de l'autel,
		Il semblait présenter sa gorge au coup mortel:
		Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense,
		Et son trépas de Rome établit la puissance.

Rome est victorieuse, Albe est sujette. Le vieil Horace éclate en transports de joie et d'orgueil.

		O mon fils! ô ma joie! ô l'honneur de nos jours!
		O d'un Etat penchant l'inespéré secours!
		Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace!
		Appui de ton pays, et gloire de ta race!
		Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements
		L'erreur dont j'ai formé de si faux sentiments?
		Quand pourra mon amour baigner avec tendresse
		Ton front victorieux de larmes d'allégresse?

Hélas! il n'est pas au bout de ses peines.

Camille, sa fille, a perdu son fiancé, tué par son frère. Quand celui-ci revient vainqueur, elle pleure devant lui cette victoire funeste, et peu à peu en vient à l'insulter. Le jeune Horace, tout chaud encore de la bataille et du triomphe, s'emporte, perd l'esprit, et frappe mortellement sa sœur.

Voilà le vieil Horace, en un seul jour, privé de trois de ses enfants par suite de la guerre qu'a faite sa patrie. Eh bien, il ne la maudit pas pour cela, il ne s'en plaint pas, il sait qu'on lui doit tout; il l'aime encore.

Son dernier fils passe en jugement pour avoir tué sa sœur; il le défend devant le roi et les Romains.

Savez-vous comme il le défend? Il ne supplie pas le roi de lui conserver ce dernier enfant, ce soutien de sa vieillesse. Il le conjure de le conserver à Rome, qui peut avoir encore besoin de ce bras et de ce sang. Il dit au roi:

		Un premier mouvement ne fut jamais un crime;
		Et la louange est due, au lieu du châtiment,
		Quand la vertu produit ce premier mouvement.
		Aimer nos ennemis avec idolâtrie,
		De rage en leur trépas maudire la patrie,
		Souhaiter à l'Etat un malheur infini,
		C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni.
		Le seul amour de Rome a sa main animée;
		Il serait innocent s'il l'avait moins aimée.
		Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel
		L'aurait déjà puni s'il était criminel;
		J'aurais su mieux user de l'entière puissance
		Que me donnent sur lui les droits de la naissance;
		J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang
		A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang.
		C'est dont je ne veux point de témoin que Valère[6 - Celui qui accuse le jeune Horace, parce qu'il aimait Camille qu'Horace a tué.];
		Il a vu quel accueil lui gardait ma colère,
		Lorsqu'ignorant encor la moitié du combat,
		Je croyais que sa fuite avait trahi l'Etat.
		Qui le fait se charger des soins de ma famille?
		Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille?
		Et par quelle raison, dans son juste trépas,
		Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas?
		On craint qu'après sa sœur il n'en maltraite d'autres!
		Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres.
		Et de quelque façon qu'un autre puisse agir,
		Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.

Et puis le crime ne disparaît-il pas dans la grandeur du service rendu à la Patrie? La Patrie peut-elle permettre qu'on la prive ainsi de ses défenseurs?

		Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme
		Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'être Rome,
		Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom
		D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom?
		Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse,
		Où tu penses choisir un lieu pour son supplice:
		Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix
		Font résonner encor du bruit de ses exploits?
		Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places
		Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces,
		Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur
		Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?
		Tu ne saurais cacher sa peine à sa victoire;
		Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,
		Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour,
		Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour.
		Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,
		Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle.
		Vous les préviendrez, Sire: et par un juste arrêt
		Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt.
		Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire;
		Il peut la garantir encor d'un sort contraire.
		Sire, ne donnez rien à mes débiles ans;
		Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants;
		Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle:
		Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle:
		N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui;
		Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui.
		Horace, ne crois pas que le peuple stupide
		Soit le maître absolu d'un renom bien solide.
		Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit
		Mais un moment l'élève, un moment le détruit;
		Et ce qu'il contribue à notre renommée
		Toujours en moins de rien se dissipe en fumée.
		C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits,
		A voir la vertu pleine en ses moindres effets;
		C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire;
		Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire.
		Vis toujours en Horace[7 - Tel qu'un Horace doit vivre.], et toujours auprès d'eux
		Ton nom demeurera grand, illustre, fameux;
		Bien que l'occasion, ou moins haute, moins brillante,
		D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente.
		Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi,
		Et pour servir encor ton pays et ton roi.
		Sire, j'en ai trop dit: mais l'affaire vous touche;
		Et Rome tout entière a parlé par ma bouche.

Voilà le vrai patriotisme, celui qui donne sans compter, qui perd sans se plaindre, qui ne veut conserver que pour donner encore. Ce père méritait bien qu'on lui laissât son fils. On le lui rend en effet, et il rentre dans sa maison désolée, triste, mais la tête haute, et le cœur calme; car on est inébranlable aux coups du sort, quand on s'est attaché moins aux êtres les plus chéris, qui peuvent mourir, qu'à la patrie, qui ne meurt pas.




CHAPITRE VI.

CINNA


Cinna est l'histoire d'un beau mouvement de courage de l'empereur Auguste. Le courage ne consiste pas toujours à braver l'ennemi, à attaquer, parce que l'honneur le veut, un homme qui tient votre bonheur en sa main, à sacrifier ses enfants aux intérêts de son pays. Il consiste souvent à briser, à vaincre les mauvais sentiments qu'on a dans son cœur. C'est un courage intérieur, en quelque sorte, et obscur, qui n'a rien d'éclatant et de frappant, qui ne fait pas que les gens se retournent et vous applaudissent, mais qui n'en demande peut-être que plus d'effort et de fermeté.

Cet Auguste s'était emparé du pouvoir à Rome, grâce à beaucoup de perfidies et de violences. Il s'était montré affreusement cruel envers ses ennemis et envers ceux qu'il avait vaincus. C'était un homme habitué à la haine, à la rancune et à la vengeance. Des villes entières avaient été noyées dans le sang pour s'être opposées à ses desseins. Enfin il était devenu le maître, et il gouvernait sans obstacle.

Il était heureux, me direz-vous peut-être.

Non, il s'ennuyait. On n'est heureux que par le bonheur qu'on donne aux autres, et, ne s'étant occupé que du sien, il n'avait acquis que la puissance, et non la satisfaction, ce qui n'est pas du tout la même chose. Il était si dégoûté de sa fausse prospérité qu'il songeait à quitter ce haut rang qui lui avait tant coûté d'efforts, et qu'il le disait en ces termes à Cinna et à Maxime, qu'il croyait ses amis:

		Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde,
		Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde,
		Cette grandeur sans borne et cet illustre rang
		Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang,
		Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune
		D'un courtisan flatteur la présence importune,
		N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit,
		Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.
		L'ambition déplaît quand elle est assouvie,
		D'une contraire ardeur son ardeur est suivie;
		Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir,
		Toujours vers quelque objet pousse quelque désir,
		Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre[8 - N'ayant plus où se prendre.– Ne sachant plus à quoi s'attacher.],
		Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre.
		J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu;
		Mais, en le souhaitant, je ne l'ai pas connu:
		Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes
		D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes,
		Mille ennemis secrets, la mort à tous propos,
		Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos.
		Sylla[9 - Sylla.– Célèbre général romain qui s'était fait maître dans Rome avec beaucoup de cruautés et de sang répandu. Vous le retrouverez dans la tragédie de Corneille intitulée: Sertorius. (Voir plus loin, p. 125 (#litres_trial_promo))] m'a précédé dans ce pouvoir suprême:
		Le grand César[10 - César.– Le fondateur de l'Empire à Rome. Auguste l'appelle: mon père, parce que César l'avait adopté.] mon père en a joui de même;
		D'un œil si différent tous deux l'ont regardé,
		Que l'un s'en est démis et l'autre l'a gardé:
		Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,
		Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville;
		L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat,
		A vu trancher ses jours par un assassinat.
		Ces exemples récents suffiraient pour m'instruire,
		Si par l'exemple seul on se devait conduire:
		L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur.
		Mais l'exemple souvent est un miroir trompeur;
		Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées
		N'est pas toujours écrit dans les choses passées:
		Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,
		Et par où l'un périt un autre est conservé.
		Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine.
		Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène[11 - Agrippe. Agrippa, lieutenant d'Auguste et son principal ministre dans les commencements de son gouvernement. —Mécène. Ami et ministre aussi d'Auguste.],
		Pour résoudre ce point avec eux débattu,
		Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu;
		Ne considérez point cette grandeur suprême,
		Odieuse aux Romains et pesante à moi-même;
		Traitez-moi comme ami, non comme souverain;
		Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main:
		Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique,
		Sous les lois d'un monarque, ou d'une république;
		Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen
		Je veux être empereur ou simple citoyen.

Tout à coup Auguste apprend que Cinna, un jeune Romain qu'il aurait pu frapper autrefois, car il était parent de ses ennemis, mais qu'au contraire il avait protégé et comblé de faveurs, forme un complot contre lui. Cet homme ardent, violent, si enclin à la vengeance, ne songe d'abord qu'à châtier l'ingrat. Il en avait le droit; car Cinna, ayant accepté ses bienfaits, était peut-être le seul à Rome à qui il fût interdit, en conscience, de se révolter contre Auguste. Il s'écrie:

		Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie[12 - Confie.]
		Les secrets de mon âme et le soin de ma vie?
		Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis,
		Si donnant des sujets il ôte les amis,
		Si tel est le destin des grandeurs souveraines
		Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines,
		Et si votre rigueur les condamne à chérir
		Ceux que vous animez à les faire périr.
		Pour elles rien n'est sûr; qui peut tout doit tout craindre.
		Rentre en toi-même, Octave[13 - Avant d'être empereur, Auguste s'appelait Octave.], et cesse de te plaindre.
		Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné!
		Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné,
		De combien ont rougi les champs de Macédoine,
		Combien en a versé la défaite d'Antoine[14 - Antoine. Le rival principal d'Octave avant que celui-ci fût resté seul maître.],
		Combien celle de Sexte[15 - Sextus Pompée, autre rival d'Octave.], et revois tout d'un temps
		Pérouse[16 - Pérouse. Ville de l'Italie Centrale, qu'Octave avait fait dévaster pendant les guerres civiles.] au sien noyée, et tous ses habitants;
		Remets dans ton esprit, après tant de carnages,
		De tes proscriptions les sanglantes images,
		Où toi-même, des tiens devenu le bourreau,
		Au sein de ton tuteur enfonças le couteau:
		Et puis, ose accuser le destin d'injustice,
		Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice,
		Et que, par ton exemple à ta perte guidés,
		Ils violent des droits que tu n'as pas gardés!
		Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise:
		Quitte ta dignité comme tu l'as acquise;
		Rends un sang infidèle à l'infidélité,
		Et souffre des ingrats après l'avoir été.
		Mais que mon jugement au besoin m'abandonne!
		Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne?
		Toi, dont la trahison me force à retenir
		Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir,
		Me traite en criminel, et fait seule mon crime,
		Relève pour l'abattre un trône illégitime,
		Et, d'un zèle effronté couvrant son attentat,
		S'oppose pour me perdre au bonheur de l'État!
		Donc jusqu'à l'oublier je pourrais me contraindre!
		Tu vivrais en repos après m'avoir fait craindre!
		Non, non, je me trahis moi-même d'y penser:
		Qui pardonne aisément invite à l'offenser;
		Punissons l'assassin, proscrivons les complices.

Mais, à l'idée de relever encore la hache du bourreau, Auguste se trouble: «Ah! se dit-il, toujours du sang!»

		Mais quoi! toujours du sang, et toujours des supplices!
		Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter;
		Je veux me faire craindre et ne fais qu'irriter.
		Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile;[17 - L'hydre était un serpent fabuleux, à sept têtes; à chaque tête coupée, une autre tête renaissait. – Le mot hydre est pris ici au sens figuré.]
		Une tête coupée en fait renaître mille,




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notes



1


Sans tirer ma raison, c'est-à-dire sans demander raison de l'outrage reçu.




2


Allégeance, soulagement.




3


Alfange.– Mot espagnol et portugais signifiant cimeterre ou sabre très recourbé. Au temps de Corneille, la langue espagnole était très en usage en France, et ce mot, sans doute, assez usité, ou, tout au moins, compris de tout le monde. Aucun autre auteur que Corneille ne l'a employé.




4


Il eût laissé honorés mes cheveux gris.




5


Ce récit s'adresse au vieil Horace.




6


Celui qui accuse le jeune Horace, parce qu'il aimait Camille qu'Horace a tué.




7


Tel qu'un Horace doit vivre.




8


N'ayant plus où se prendre.– Ne sachant plus à quoi s'attacher.




9


Sylla.– Célèbre général romain qui s'était fait maître dans Rome avec beaucoup de cruautés et de sang répandu. Vous le retrouverez dans la tragédie de Corneille intitulée: Sertorius. (Voir plus loin, p. 125 (#litres_trial_promo))




10


César.– Le fondateur de l'Empire à Rome. Auguste l'appelle: mon père, parce que César l'avait adopté.




11


Agrippe. Agrippa, lieutenant d'Auguste et son principal ministre dans les commencements de son gouvernement. —Mécène. Ami et ministre aussi d'Auguste.




12


Confie.




13


Avant d'être empereur, Auguste s'appelait Octave.




14


Antoine. Le rival principal d'Octave avant que celui-ci fût resté seul maître.




15


Sextus Pompée, autre rival d'Octave.




16


Pérouse. Ville de l'Italie Centrale, qu'Octave avait fait dévaster pendant les guerres civiles.




17


L'hydre était un serpent fabuleux, à sept têtes; à chaque tête coupée, une autre tête renaissait. – Le mot hydre est pris ici au sens figuré.


