Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 5
Paul Féval




Paul Féval

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 5





QUATRIÈME PARTIE.

PARIS.

(SUITE.)





XVII


Robert, Bibandier, Blaise et Lola étaient réunis dans cette salle de l'hôtel des Quatre Parties du Monde, où nous avons vu l'ancien uhlan prendre, avec l'honnête Graff, des leçons de patois germanique.

Blaise et Bibandier se tenaient côte à côte, à l'un des coins de la cheminée; ils avaient l'air fort abattu. Le noble baron ne songeait guère, ce matin, à faire friser sa belle chevelure, et M. le comte de Manteïra laissait de côté ses cartes biseautées.

A l'autre extrémité du foyer, madame la marquise d'Urgel s'enfonçait dans une bergère et tenait ses yeux cloués au plancher. Elle avait à la main un flacon de sels, dont elle se servait fréquemment. Son visage était très-pâle; toute sa personne gardait des traces visibles de l'émotion qui avait agité sa nuit.

Robert était pâle aussi, plus pâle peut-être que la marquise, mais il portait la tête haute et une sombre résolution était dans son regard.

Il pouvait être neuf heures du matin.

Nos quatre compagnons venaient d'avoir un entretien où les reproches amers et les chagrines récriminations s'étaient croisés en tous sens.

Le plus maltraité avait été le pauvre Bibandier, qui ne savait comment excuser sa faiblesse.

Sans lui les deux filles de l'oncle Jean ne seraient jamais revenues inquiéter l'association!

Il avait essayé d'abord de protester de son innocence; il avait affirmé sous serment que, la nuit de la Saint-Louis, Diane et Cyprienne étaient descendues toutes deux au fond de l'eau avec une pierre au cou.

Mais l'évidence le terrassait.

Diane et Cyprienne vivaient.

– Écoutez!.. dit-il enfin avec l'émotion du coupable qui avoue son crime, j'avais bu tant de cidre ce soir-là!.. et puis je sentais bien que mes misères étaient finies; car, en me mettant de moitié dans un pareil coup, vous me donniez tout bonnement la clef de votre caisse… Et je vous croyais si riches!

«On a le cœur tendre quand on est heureux… Je ne veux pas excuser la chose, mais je l'explique… En entrant dans le bateau, je ne sais pas si j'avais déjà des idées, mais la perche me trembla dans la main.

«Elles étaient là, couchées, toutes deux, si pâles et si jolies!

«Elles me regardaient avec leurs grands yeux doux et tristes.

«Le bateau glissait le long du courant, et j'entendais le bourdonnement de la Femme-Blanche, qui semblait appeler sa proie. Sait-on ce qui traverse l'esprit d'un homme dans ce diable de pays?.. Je suis un peu poëte, moi!.. et j'ai peur des revenants…

«Vous avez beau hausser les épaules… Quand j'étais fossoyeur du bourg de Glénac, j'ai vu plus d'une fois, par la fenêtre de ma loge, les Belles-de-Nuit passer sous les grands ifs du cimetière…

«Cette nuit, à travers le sourd fracas de la Femme-Blanche, je jurerais que j'entendis les Belles-de-Nuit chanter…

«Elles appelaient leurs sœurs.

«Moi, je faisais des signes de croix comme un sot et je marmottais des patenôtres…

«Ah! ah! j'aurais voulu vous y voir…

«Si bien qu'en arrivant au tournant, le cœur me manqua… Je déliai les petites, qui se sauvèrent à la nage ou autrement, je n'en sais rien…»

Le bon Bibandier se tut, omettant à dessein les cinquante pièces de six livres offertes et acceptées.

Au moment où nous introduisons le lecteur à l'hôtel des Quatre Parties du Monde, toutes ces explications étaient échangées. Robert avait avoué sans beaucoup de restrictions ce qui s'était passé entre lui et le nabab.

Pour se disculper, il prétendait bien que Berry Montalt avait introduit quelque drogue enivrante dans son breuvage, mais cela ne faisait rien à l'affaire.

La chose certaine, c'est qu'il avait raconté au nabab les événements de Penhoël, et que le voile transparent dont il avait enveloppé son histoire pouvait bien être déchiré par les deux filles de l'oncle Jean, qu'un hasard diabolique mettait sous la main du nabab.

Par quelle succession de circonstances ce bizarre rapprochement avait-il eu lieu, c'est ce que personne ne savait dire encore.

Et peu importait, en définitive.

On savait enfin, pour comble de malheur, que Blanche avait échappé à la garde de Lola.

Les deux démons de Penhoël, comme on les appelait autrefois, Cyprienne et Diane signalaient déjà leur présence!

Il n'était pas difficile de deviner qu'elles auraient mis Blanche sous la protection du nabab.

Et maintenant, que faire? La partie semblait tellement compromise que l'idée de fuir était venue à tout le monde.

Il n'était pas encore trop tard. A supposer même que Berry Montalt prît en main les intérêts de Penhoël, il n'avait pas eu le temps de donner l'éveil à la police. Les portes étaient ouvertes, et une bonne chaise de poste, bien attelée, pouvait trancher d'un seul coup la difficulté.

Mais Robert de Blois était une étrange nature de coquin; il ne connaissait la faiblesse qu'aux heures de prospérité. Quand les cartes se brouillaient, quand les difficultés naissaient et grandissaient à l'improviste pour lui barrer la route, il s'éveillait en quelque sorte, ce n'était plus le même homme. Le courage lui venait et l'escroc vulgaire se haussait à la taille des plus vaillants héros de cours d'assises.

Il ne voulait pas fuir, lui; il prétendait voir clair à travers tous ces dangers qui obscurcissaient l'horizon; il se sentait de l'argent en poche, et se faisait fort de ramener la partie.

En somme qu'y avait-il? La probabilité d'un adversaire de plus. Qui pouvait dire si cet adversaire ne deviendrait pas un allié à l'occasion?

Fallait-il renoncer à cet espoir? La lutte restait possible, et l'ennemi qu'on ne pouvait se concilier, il fallait le perdre.

Au premier abord, cette ligue des Penhoël avec le nabab semblait, à la vérité, formidable; mais cette ligue était-elle bien réelle?

Que de femmes s'étaient égarées dans ce voluptueux boudoir, où Blaise et Bibandier avaient aperçu les filles de l'oncle Jean!

A cette heure, les filles de l'oncle Jean étaient déjà, peut-être, hors de l'hôtel Montalt.

Ce cas probable une fois admis, les deux jeunes filles perdaient les trois quarts de leur force. Ce n'étaient plus que deux pauvres enfants, isolées dans Paris, et plus faciles à perdre ici qu'au fond de la Bretagne même!

Il y avait bien longtemps que, grâce à madame la marquise d'Urgel, Robert connaissait la demeure des autres membres de la famille de Penhoël.

Lola, comme nous l'avons dit, demeurait à quelques pas de la pauvre maison où René, Madame et l'oncle Jean se mouraient dans la détresse. Robert connaissait parfaitement leur état, et cela lui fournissait un argument péremptoire.

Il était manifeste en effet qu'à tout le moins cette partie de la famille échappait à l'action du nabab. Penhoël, sa femme et le vieil oncle étaient perdus dans ce trou.

Lola et Robert ignoraient que Diane et Cyprienne avaient habité justement la même maison que les anciens maîtres de Penhoël. Depuis leur arrivée à Paris, les deux jeunes filles sortaient dès le matin et ne rentraient que le soir; elles n'étaient nullement connues dans le quartier.

Blaise et Bibandier avaient dans les talents de Robert une grande confiance, que sa maladresse de la veille ne suffisait point à entamer; quant à Lola, elle appartenait à Robert, qui l'avait faite et dressée.

Malgré les récriminations et les reproches, l'Américain restait le chef de la bande, et l'on attendait sa parole pour savoir au juste ce qu'il fallait espérer ou craindre.

Il ne s'était point expliqué encore, et continuait silencieusement sa promenade.

Quand il s'arrêta enfin devant le foyer, tout le monde devint attentif.

– Nous étions des fous!.. dit-il à voix basse et comme en se parlant d'abord à lui-même; nous voulions faire de la diplomatie, lorsque le bon sens aurait dû nous apprendre qu'il fallait y aller franchement et tout d'un coup… Ces moyens adroits réussissent parfois, mais il faut le temps… Et nous avons à peine six jours devant nous, sur lesquels il faut prendre trois jours pour le voyage!

– Tu penses donc encore à Penhoël?.. demanda Blaise.

– Comment diable!.. s'écria Robert, si j'y pense!.. Mais c'est là que nous avons enfoui toutes nos belles années!.. C'est le domaine acquis par notre travail… On nous a dépouillés, volés, trahis, et tu demandes si je songe à ravoir notre héritage!

– C'est que, murmura Blaise, depuis hier, notre position…

– Notre position?.. elle est plus belle!.. nous allions manquer le coche à force de précautions… Le hasard, ou mon imprudence si vous voulez, a précipité les choses et nous force à jouer le tout pour le tout… C'est comme cela que j'aime à voir les parties s'engager!

Il se planta contre la cheminée, le dos au feu et les mains croisées sur les basques de son habit. Sa tête pâle se redressait; il y avait du feu dans son regard; nous eussions reconnu le hardi coquin, partant un beau soir de l'auberge de Redon et marchant à la conquête d'une fortune, sans autres armes que son audace.

Blaise et Bibandier se sentaient reprendre courage.

– Hier, poursuivit l'Américain, vous vous moquiez de mes calculs algébriques, et vous aviez raison, mes fils… Ma martingale a fait fiasco!.. le nabab est plus fort que je ne pensais… Tant pis pour lui!.. Au lieu de lui piper quelques centaines de mille francs, nous prendrons son magot tout entier… c'est plus logique et plus franc.

Bibandier secoua la tête.

– Quand il s'agit de parler… commença-t-il.

– Tais-toi, interrompit l'Américain; on te pardonne l'affaire des petites… mais c'est à condition que tu garderas désormais le respect convenable envers ceux qui valent mieux que toi… Voyons, mes fils!.. avons-nous fait notre devoir hier?.. L'Endormeur connaît-il un peu les êtres de l'hôtel?

– Couci… couci!.. répliqua Blaise. On rencontrait à chaque porte ces grands diables de cipayes…

– Et toi, baron, as-tu la piste des millions?

Bibandier répondit, en retrouvant un peu de sa bonne fatuité de la veille:

– Il y avait cette grande belle femme qui se collait à mon bras, et qui ne m'aurait pas quitté d'une semelle pour un coup de canon!..

– Est-ce de la boîte aux diamants que vous parlez? demanda Lola.

Tout le monde se tourna vers elle, et chacun l'interrogea du regard.

– Vous sauriez…? commença vivement Robert.

– Je sais, répliqua la marquise, qu'il la porte sur lui d'ordinaire; quand il ne la porte pas sur lui, la boîte reste sous clef, dans un petit meuble en palissandre, placé au pied de son lit.

– Et comment arrive-t-on dans sa chambre à coucher?

Lola prit une feuille de papier blanc et un crayon. En cinq ou six traits elle traça une sorte de plan grossier, figurant le premier étage de l'hôtel Montalt.

Nos trois gentilshommes s'étaient levés, et l'entouraient, suivant son travail d'un regard avide.

Comme elle achevait, un domestique entr'ouvrit la porte du salon.

– Une lettre pressée pour M. le chevalier de las Matas… dit-il.

L'Américain regarda la suscription; il ne connaissait point l'écriture et se hâta de rompre le cachet.

Aux premières lignes parcourues, il eut un sourire, puis sa figure exprima tout à coup l'incertitude et l'hésitation.

Le billet était ainsi conçu:



«Berry Montalt, esq., présente ses compliments à M. le chevalier de las Matas, et le prie de vouloir bien lui fixer un rendez-vous dans la matinée.»


Était-ce un piége?

Robert renvoya le domestique d'un geste, et passa la lettre à Blaise.

– Que vas-tu faire?.. demanda celui-ci.

– Moi, dit Bibandier, je n'irais pas.

L'Américain garda le silence.

Il s'accouda contre la tablette de la cheminée et mit sa tête entre ses mains.

Au bout de quelques minutes, il releva les yeux sur Lola, qui avait repris son apparence d'indifférente froideur.

– Cette chambre est-elle bien gardée?.. demanda-t-il en suivant de l'œil les lignes du plan ébauché.

– L'hôtel est plein de domestiques, répondit Lola, et les deux nègres sont vigilants comme des chiens d'attache.

– Quand le nabab sort, dit encore l'Américain, les nègres le suivent?

– Toujours.

Robert se gratta le front comme un homme qui réfléchit profondément.

– Ça peut se faire… murmura-t-il; j'ai vu le temps où l'Endormeur était un gaillard déterminé.

– Il faudrait au moins savoir… interrompit celui-ci.

– Nous en causerons, mon bon homme… et il y aura de l'ouvrage pour tout le monde… même pour notre Lola qui, j'en suis bien sûr, garde une dent à MM. Édouard et Léon de Saint-Remy…

La marquise, dont les joues s'étaient peu à peu ranimées, redevint pâle à entendre prononcer ces deux noms.

Elle retroussa les manchettes de dentelle qui couvraient ses belles mains, et montra deux traces bleuâtres entourant la naissance de ses bras.

Les liens l'avaient cruellement blessée, et son orgueil de femme était blessé plus cruellement encore.

Ses yeux brillèrent d'un éclat farouche, et sa bouche muette sourit amèrement.

– Voilà une petite main, dit Robert, qui vaut mieux désormais que la grosse patte de Bibandier!.. Si, une fois, notre Lola tenait en son pouvoir Diane et Cyprienne de Penhoël…

– Je crois que je les tuerais!.. interrompit la marquise d'une voix sourde.

Robert se frotta les mains.

– Le fait est qu'elles vous ont indignement traitée… reprit-il; mais patience!.. nous vous les livrerons pieds et poings liés… Ah! elles s'attaquent à nous de nouveau!.. Pour en finir avec certains embarras, on est encore mieux à Paris qu'en Bretagne.

Il alla prendre sur le divan son chapeau qu'il lissa du revers de sa manche.

– Je ne sais, poursuivit-il d'un ton de gaieté forcée ou véritable, mais je crois que j'ai là une idée qui va brusquer le dénoûment de la comédie… Il est maintenant dix heures, et le Cercle des étrangers n'ouvre qu'à onze; nous avons le temps.

Il tendit la main à Lola.

– Ma fille, continua-t-il, vous allez monter en voiture et vous rendre chez le petit Pontalès… Il faut qu'il soit au Cercle à onze heures… Il trouvera là le nabab… Il le provoquera en duel…

– Mais… dit Lola.

– Pontalès vous aime comme un fou… et vous arrangerez la chose… Est-ce convenu?

– C'est convenu… répliqua la marquise.

– Nous avons, d'un autre côté, poursuivit Robert, ces deux étourneaux d'Étienne et de Roger.

– Pour ceux-là, s'écria Blaise, après ce que je leur ai fait voir hier, je réponds d'eux!

– Tu es un bon garçon… et tu as fait là un coup de maître!.. Moi, je vais lui déterrer un adversaire auquel personne n'aurait songé, j'en suis sûr, et qui tire l'épée comme feu Saint-George… Après ça, je m'occuperai de notre ami Penhoël, que je me charge de rendre doux comme un agneau… Peut-être irai-je à l'hôtel Montalt… Que je m'y rende ou non, bon courage, mes enfants, la partie n'est pas perdue!.. D'ici à demain, nous avons le temps de travailler… et je vous promets qu'après-demain, à l'heure où nous sommes, nous roulerons en bonne chaise de poste sur la route de Bretagne!

Il franchit la porte et disparut.

Lola sortit à son tour pour exécuter sa promesse.

Sa tâche n'était pas fort malaisée. Le jeune Pontalès se laissait dominer par elle complétement et l'aimait en esclave. Depuis qu'il avait quitté la Bretagne pour la suivre, sa passion avait grandi, et bien qu'il connût le passé de Lola mieux que personne, il s'aveuglait à plaisir, et n'était point éloigné de croire sincèrement qu'il possédait les bonnes grâces d'une grande dame.

L'Endormeur et Bibandier, restés seuls, sonnèrent le déjeuner. Ils se sentaient tout ragaillardis, et sans savoir encore quel était le plan de Robert, ils avaient confiance.

Cette confiance, ils l'auraient perdue peut-être s'ils avaient pu voir, en ce moment, la mine soucieuse de leur compagnon.

Robert, qui avait cessé de se contraindre, aussitôt sorti de leur présence, allait, en effet, maintenant, le long de la rue Saint-Honoré, la tête basse et l'air découragé.

Il avait fait comme ces généraux intrépides, qui raniment à tout hasard la vaillance de leurs soldats pour une dernière bataille, mais qui n'espèrent point la victoire.

Ce n'est pas qu'il crût être sans ressource; seulement sa partie, qui semblait sûre la veille, s'était gâtée en une nuit. Au lieu de jouer un jeu tranquille et sûr, il fallait recourir aux moyens violents et chanceux; il fallait, en un mot, payer de sa personne, et Robert n'aimait point le danger.

Il avait fait semblant, devant ses acolytes, d'avoir un plan tout prêt et une ligne de conduite tracée. Maintenant qu'il n'avait plus à répondre qu'aux interrogations de sa propre conscience, il s'avouait son embarras et sa faiblesse.

Des idées vagues se croisaient dans le cerveau de Robert; il entrevoyait bien le moyen d'engager la lutte, mais il y avait désormais tant de chances contre lui!

Et la défaite, ici, devait être la ruine de tous ses espoirs.

Après des années de travail et de peines, le hasard le ramenait en équilibre au bord d'un précipice. Nul moyen de reculer. Au delà de l'abîme, il y avait la fortune.

Mais il fallait franchir l'abîme.

Et si le pied manquait, on roulait tout au fond, où menaçait la cour d'assises…

Sans le savoir peut-être, l'Américain se dirigeait vers l'hôtel du nabab. Tout en marchant, il travaillait à coordonner ses idées et à voir clair parmi les difficultés de sa situation.

Une fois ou deux, il se demanda si le plus sage ne serait pas de faire ses malles et de quitter la France. Mais depuis des années il poursuivait un dessein devenu cher; il regardait les biens de Penhoël comme étant son domaine. Selon lui, Pontalès l'en avait injustement dépouillé. C'était une nature obstinée en ses projets. La pensée de rompre une trame presque entièrement tissée et de commencer une tâche nouvelle le navrait. Il tenait à son œuvre plus que nous ne saurions dire, et puisait un courage inébranlable au fond de ses regrets.

Penhoël, le patrimoine conquis, la douce et tranquille aisance, gagnée par tant de soins et par tant de combats!

Il n'avait point changé, depuis sa première arrivée en Bretagne. Son rêve était toujours la vie paisible du propriétaire, les honneurs politiques et la gloire de clocher.

C'est une chose bizarre, certainement, mais une chose avérée. Les neuf dixièmes des voleurs de tous grades sont séduits par la pensée de cette transformation. Ils sourient à l'idée de se retirer des affaires, ni plus ni moins que les avoués ou les marchands de gilets de flanelle.

Après le travail, honnête ou non, le repos. Il y a bien des manières de se faire un sort, comme on dit, et chacun caresse l'idée de prendre sa retraite.

Une fois riche, on devient honnête homme; on couronne sa vie de rapines par toutes sortes d'actions méritantes. Ne sait-on pas que le monde, toujours complice, prodigue à ces diables, qui se sont faits ermites sur leurs vieux jours, son estime banale et ses respects de hasard?

Penhoël! Penhoël! le bon pays! les champs fertiles, parmi les vastes landes! le joli manoir, les eaux poissonneuses et les forêts peuplées de gibier!..

Et encore la vengeance si douce! Quelle joie de prendre sa revanche sur le vieux Pontalès!

Il y avait dans tout ceci, peut-être, un côté puéril; mais c'était une passion réelle, et la passion, pour ne se point pouvoir discuter, en est-elle moins irrésistible?

Aussi, entre les déboires récemment éprouvés, celui qui frappait Robert à l'endroit le plus sensible était l'enlèvement de Blanche. Blanche était pour lui une légitimation de son droit à l'héritage de Penhoël. Le caractère faible de la jeune fille lui était assez connu pour qu'il n'eût point fait entrer dans ses calculs la possibilité d'une résistance efficace.

Maintenant qu'il l'avait perdue, il ne se souvenait point que ce projet d'alliance était subordonné aux chances du retour de l'oncle d'Amérique. Il regrettait Blanche, en supposant même qu'elle fût restée pauvre, parce que Blanche, pauvre ou non, entr'ouvrait toujours pour lui la porte du manoir.

Et, dans le travail mental qu'il faisait en ce moment, c'était Blanche surtout qu'il cherchait à remplacer.

Pour cela, il n'y avait que René de Penhoël lui-même.

Mais, pour se servir de René d'une manière utile, la première chose était de posséder la somme qui devait racheter le manoir, ou du moins une grande partie de cette somme.

Et Robert s'ingéniait. Puis, tout à coup, la pensée du danger présent se jetait à la traverse de ses combinaisons d'avenir.

Le nabab était là, devant lui, fort et armé de ses millions.

Était-il possible de le ramener? ou fallait-il désormais le combattre comme un irréconciliable adversaire?

Là était la plus grande perplexité de Robert. Tantôt il avait envie de se rendre à l'invitation de Berry Montalt, et de recommencer avec lui une lutte d'adresse; tantôt il reculait, vaincu d'avance, parce qu'il voyait, entre le nabab et lui, les sourires ennemis et moqueurs des deux filles de l'oncle Jean.

Sa face pâle se rougissait alors de colère, et ses doigts se crispaient convulsivement, tandis qu'une pensée de sang traversait son esprit.

C'étaient elles, les deux filles détestées, qui avaient suscité tous les obstacles de sa route! La haine qu'il leur portait n'était plus cette aversion de comédie qu'il gardait au vieux Penhoël; c'était la haine tragique, à laquelle il faut la mort.

Il avait peur d'elles, et cette crainte prenait dans son esprit, sceptique pourtant, un caractère presque superstitieux.

Le résultat de ces réflexions fut qu'il y avait danger à remettre les pieds chez le nabab, dont l'invitation cachait peut-être une embûche.

Une fois cette donnée admise, il fallait se tourner d'un autre côté. Robert entra chez un écrivain public et demanda ce qu'il faut pour écrire.

Il réfléchit durant quelques secondes, puis sa plume courut sur le papier. La lettre était pour le vieux Jean de Penhoël.

Robert connaissait parfaitement le bon oncle en sabots; il savait comment le prendre. Son billet, tracé en deux minutes, était un petit chef-d'œuvre de concision et d'adresse. A la lecture de ces lignes, le vieux sang de Penhoël devait bouillir dans les veines de l'oncle Jean.

Et le bonhomme était une rude lame, malgré son air humble et ses cheveux blancs.

Robert plia sa lettre à la hâte et la remit au commissionnaire du coin.

– Vous allez porter cela au n


… de la rue Sainte-Marguerite, dit-il; vous monterez, sans rien demander au concierge, jusqu'au dernier étage de la maison… En cherchant bien, vous trouverez la porte d'un grenier où demeure une pauvre famille… Là, vous demanderez M. Jean… S'il n'est pas là, vous garderez la lettre… Si M. Jean est là, il vous interrogera quand la lettre sera lue… Vous lui répondrez que ce billet vous a été remis dans la rue par deux jeunes filles bien jolies, portant des jupes de laine rayée et des petits bonnets ronds.

Le commissionnaire leva son regard sur Robert.

– Tout ça fait bien de l'ouvrage!.. dit-il.

Robert lui mit une pièce de cinq francs dans la main.

– Trouvez de la besogne comme ça tous les jours, mon brave, répliqua-t-il, et vous pourrez mettre de côté pour vos vieux ans… Allez vite!.. Il s'agit d'une bonne œuvre, et vous savez que la charité se cache.

L'Auvergnat n'en demandait pas si long; il empocha la pièce et partit comme un lièvre.

Robert, au lieu de continuer sa route vers l'hôtel du nabab, descendit au hasard une des rues qui conduisent aux Champs-Élysées.

Il voulait établir, en une heure de calme complet, le bilan de sa situation, et revenir auprès de ses acolytes avec un plan tout tracé.

Il faisait froid. A cette heure matinale, les Champs-Élysées étaient déserts. L'Américain ne pouvait choisir un endroit plus propice à ses méditations.

Aussi, s'en donnait-il à cœur joie, lorsqu'il rencontra, au milieu d'un massif solitaire, un sujet inattendu de distraction.

C'était un pauvre diable, revêtu du costume des détenus militaires, qui dormait couché au pied d'un arbre, ou du moins qui semblait dormir, la tête penchée sur sa poitrine et les mains violettes de froid, dans l'herbe mouillée.

L'Américain n'avait nulle envie de voir la figure de cet homme, et pourtant, par un mouvement machinal, il se pencha en passant près de lui.

D'un seul coup d'œil il le reconnut.

– Vincent de Penhoël!.. murmura-t-il avec étonnement.

Puis un sourire vint errer sur sa lèvre.

– C'est le cas ou jamais de renouveler connaissance!.. se dit-il en prenant la main froide du jeune homme.

Au premier attouchement, Vincent s'éveilla en sursaut et se releva d'un bond.

Il y avait bien des nuits que le pauvre garçon n'avait fermé l'œil. Au point du jour, après la course désespérée qu'il avait fournie, il s'était traîné jusque-là pour éviter les regards, et la fatigue l'avait vaincu.

Son premier mouvement fut de fuir, car il gardait un souvenir vague des événements de la nuit, et il pensait qu'on venait l'arrêter.

Mais ses jambes étaient transies par le froid, et c'est à peine s'il put reculer de quelques pas en chancelant.

Robert s'avança vers lui en souriant avec bonhomie, et lui tendit la main.

– Pardieu! M. de Penhoël, dit-il, je ne m'attendais guère à cette rencontre… Mais quel air effarouché vous avez là!.. Vous ne me reconnaissez pas?

– M. de Blois!.. balbutia Vincent.

Il ne se hâtait point d'accepter la main qu'on lui offrait; mais son regard n'exprimait pas non plus une répugnance bien décidée.

Vincent ignorait, en effet, la part que cet homme avait prise à la ruine de Penhoël. Un soir, si le lecteur s'en souvient, le fils de l'oncle Jean avait traversé le passage de Port-Corbeau et gagné la loge de Benoît Haligan.

Là on lui avait dit:

– René de Penhoël, et Madame et ton père ont été chassés du manoir; tes sœurs sont mortes; Blanche a été enlevée.

Et il était reparti comme un homme frappé de folie.

Depuis lors il n'avait pas entendu prononcer une seule fois le nom de Penhoël.

Il avait réfléchi bien souvent, tantôt révoquant en doute les paroles du vieux Benoît, tantôt se demandant qui avait consommé la ruine de Penhoël.

La pensée de Robert de Blois lui venait alors à l'esprit, car il se souvenait d'avoir ressenti, dès l'abord, pour cet homme, une répugnance instinctive. Mais une autre image se présentait bien vite à son esprit, et laissait Robert au second rang.

Le coupable devait être Pontalès, l'ennemi héréditaire, le vieux spoliateur de sa famille…

Robert devina la pensée qui était dans l'esprit de Vincent.

– Vous refusez de prendre ma main, M. de Penhoël?.. dit-il en mettant de côté son sourire. Après si longtemps, vous rappelez-vous donc encore les petites discussions que nous avons pu avoir autrefois en Bretagne?.. J'en serais fâché, monsieur, car j'ai gardé au fond du cœur une reconnaissance sincère à votre famille… S'il était permis de parler ainsi, je dirais même que je crois l'avoir prouvé jusqu'à un certain point… et en vous trouvant ici, dans une situation que je ne m'explique pas, j'avais l'espoir que vous me fourniriez l'occasion de vous rendre un service.

Vincent baissa les yeux et garda le silence.

– M. de Penhoël, reprit Robert, je n'ai point de comptes à vous demander… Vous m'avez vu autrefois dans un cas difficile et forcé d'accepter une hospitalité qui s'est prolongée, j'en suis sûr, trop longtemps à votre gré… Cette hospitalité, je l'ai payée depuis… et je voudrais vous convaincre que vous avez en moi un ami.

Vincent releva la tête et le regarda en face.

– Je sais une partie de ce qui est arrivé, dit-il, et j'ai vu Blanche de Penhoël en compagnie de cette femme que vous aviez amenée au manoir pour usurper la place de Madame…

– Lola?.. s'écria Robert en secouant la tête. Puisque vous me parlez ainsi, M. Vincent, il faut que vous ne sachiez, en effet, qu'une bien faible partie des tristes événements qui ont ruiné votre famille!.. Lola que j'aimais tant! – car il faut l'avouer à ma honte, je l'aimais! – Lola s'est tournée contre nous… Elle est devenue la maîtresse du fils Pontalès…

– Et le fils Pontalès n'avait-il pas porté ses regards sur ma cousine Blanche?.. demanda Vincent en pâlissant.

L'Américain prit un air étonné.

– Ne savez-vous donc pas que c'est lui qui l'a enlevée?.. murmura-t-il.

– Mais alors… commença Vincent dont les lèvres tremblaient de colère.

– Que sais-je?.. interrompit Robert en se rapprochant du jeune homme, qui ne s'éloigna point cette fois; l'affection aveugle le cœur, vous le savez bien… Tant que j'ai aimé cette Lola, je n'ai rien voulu voir… je n'ai rien vu… Mais, depuis qu'elle nous a trahis tous, mes yeux se sont ouverts… J'ai mesuré avec effroi, M. Vincent, la perversité de cette femme… Il faut bien le dire: tout en restant la maîtresse d'Alain de Pontalès, c'est elle qui l'a aidé à enlever votre cousine.

Vincent écoutait d'un air sombre, les lèvres blêmes et les sourcils froncés.

– Il y a deux mois, maintenant, reprit l'Américain comme en se laissant aller à ses souvenirs, que la catastrophe a eu lieu… Pontalès nous chassa tous du manoir, hôtes et maîtres… Votre oncle René n'avait plus rien… moi, au contraire, j'ai reçu, par la volonté de Dieu, quelques fonds de mon pays, et j'ai été bien heureux de rendre à mon pauvre ami une partie de ce qu'il avait fait pour moi… Grâce à mes petites ressources, René de Penhoël, sa noble femme et votre bon père, M. Vincent, évitent au moins la misère, en attendant des jours plus heureux.

L'Américain prononça ces derniers mots avec un accent d'émotion véritable.

Il passa son bras sous celui de Vincent, qui ne fit point de résistance.

– Mais vous, reprit-il, parlez-moi de vous, je vous en prie, mon jeune ami. Pourquoi cet uniforme, qui n'est point celui de la marine?.. Et comment vous trouvez-vous en ce lieu?..

Au moment où Vincent allait répondre, ses yeux se portèrent par hasard vers la grande avenue de l'Étoile, où passait une escouade de soldats, suivis de loin par des sergents de ville.

Il quitta précipitamment le bras de Robert pour se jeter derrière un arbre.

L'Américain eut un beau mouvement. Affectant de se douter, pour la première fois, d'un fait que le costume de Vincent lui avait révélé dès le début de l'entrevue, il déboutonna son riche pardessus d'hiver, s'en dépouilla vivement, et le tendit au jeune homme.

En de semblables instants, on ne fait pas de façons. Notre fugitif endossa l'ample redingote, sous laquelle se trouva masquée sa livrée de prisonnier.

– Un pareil service fait oublier bien des choses… M. de Blois, dit-il, et je vous remercie de bon cœur.

Ils se serrèrent la main avec une effusion mutuelle.

Les soldats passèrent auprès d'eux, sans même les remarquer.

– Il me reste à vous dire, poursuivit Robert, que votre famille et moi nous avons fait l'impossible pour retrouver votre cousine Blanche.

– Je l'ai retrouvée, moi… interrompit Vincent.

– En vérité! dit joyeusement Robert.

– Pour la reperdre, hélas! M. de Blois!..

Vincent raconta en quelques mots son évasion du matin et le nouvel enlèvement commis sur la personne de Blanche.

Tout en l'écoutant, l'Américain semblait réfléchir profondément.

Il jouait au naturel le rôle d'un homme qui n'a nulle idée de la chose qu'on lui raconte.

– Ce ne peut pourtant pas être Pontalès cette fois! murmura-t-il quand Vincent eut fini. Vous êtes bien sûr qu'il n'y avait point de femme dans la voiture?

– Il y avait deux jeunes gens.

– Deux jeunes gens… répéta l'Américain; deux jeunes gens!.. Et vous n'avez pas remarqué d'autre indice?

Vincent chercha dans sa mémoire.

– Attendez donc! s'écria-t-il, il y avait sur le siége de devant et sur celui de derrière deux grands nègres…

– Oh!.. fit Robert.

Puis il ajouta en serrant la main du jeune homme:

– Et quelle direction la voiture a-t-elle prise?

– Je l'ai perdue de vue là-bas… répliqua Vincent, qui montra du doigt l'angle de l'avenue Marigny.

– C'est cela!.. s'écria Robert.

– Comment!.. dit Vincent qui respirait à peine, vous sauriez…?

– Il me semble que vous étiez fort sur l'escrime autrefois, M. Vincent?.. dit Robert au lieu de répondre.

– Ma captivité, répliqua le jeune homme, vient de ce que j'ai tué en duel, à Madère, un des bretteurs les plus redoutés de la marine française.

– Tant mieux!.. car la justice est lente! et quand il s'agit d'une jeune fille enlevée… Pontalès voulait du moins faire d'elle sa femme, tandis que cet homme…

– Écoutez! dit Vincent dont le regard brûlait et qui parlait bref entre ses dents serrées, si vous me mettez en face de cet homme, je vous regarderai comme mon meilleur ami.

Robert tira sa montre qui marquait onze heures.

– Venez donc, M. Vincent!.. s'écria-t-il, et que Dieu vous aide!




XVIII

RÊVE DE JEUNESSE


Il faisait nuit encore quand le nabab s'éveilla. L'habitude abrégeait pour lui les effets de l'opium.

Il avait froid. Il se dressa lentement et jeta autour de lui son regard, appesanti par un reste de sommeil.

Le boudoir était désert.

On eût dit que Montalt cherchait à retrouver les illusions d'un rêve enfui.

– Elles étaient là… murmura-t-il; quand j'ai fermé les yeux, vaincu par l'opium, j'ai senti longtemps leurs mains dans mes mains… et à travers mes paupières closes, il me semblait encore que je les voyais sourire…

Il passa le revers de sa main sur son front.

– Sais-je ce que Dieu m'envoie?.. reprit-il avec un accent de tristesse et de doute; depuis hier, les souvenirs se pressent dans ma mémoire… Le passé prend une forme et surgit devant mes yeux incrédules… Mon cœur dormait… Va-t-il s'éveiller pour de nouvelles tortures?

Il se leva brusquement. Le froid, gagné durant le sommeil, glissa, rapide comme un éclair, le long de ses veines et le fit frissonner.

– Je ne veux plus souffrir!.. dit-il; je ne veux plus croire… Oh! le hasard aura beau m'apporter l'écho de mes espoirs passés; mon cœur est mort!..

Il regarda encore tout autour de la chambre, et murmura comme malgré lui:

– Mais où donc sont-elles? Ce ne peut être un songe, pourtant!.. J'ai vu leurs longs cheveux sous la toile de leurs petits bonnets de Bretagne… J'ai entendu leurs voix douces, dont l'accent me faisait plus jeune de vingt années… Voici encore la harpe au milieu de la chambre… Où donc sont-elles?

Il se tourna vers la porte ouverte de la pièce voisine et appela doucement:

– Berthe!.. Louise!

C'étaient les noms que les jeunes filles s'étaient donnés.

On ne répondit point.

Le nabab attendit durant un instant; ses yeux, fixés sur la porte de la chambre aux costumes, où il s'attendait sans doute à voir paraître les figures souriantes des deux petites chanteuses, avaient une expression tendre et caressante.

Personne ne parut sur le seuil.

Montalt fit deux ou trois pas de ce côté, comme si une invisible main le poussait vers les jeunes filles. Puis il s'arrêta tout à coup au milieu du boudoir, et l'expression de sa figure changea.

Un sourire amer vint à sa lèvre, tandis que son front se plissait.

– Fou que je suis!.. pensa-t-il tout haut; misérable fou! ce sont des femmes!.. N'ai-je pas assez souffert?..

Il se tourna d'un mouvement brusque vers l'autre porte, où les nègres veillaient d'ordinaire.

– Séid!.. appela-t-il.

Point de réponse encore.

Il fit un geste d'impatience et ouvrit la porte. Sa voix résonna dans le silence du corridor.

– Séid!.. Obbah!..

Rien. C'était la première fois que les noirs restaient muets à son appel.

Mais Berry Montalt était fait de telle sorte que les circonstances ordinaires de la vie ne le frappaient point. Au lieu de s'étonner ou de rechercher la cause de cet abandon inexplicable, il traversa le corridor et gagna sa chambre à coucher.

Il se jeta tout habillé sur son lit, fuyant la fatigue inutile de ses réflexions, et implorant de nouveau le sommeil.

Le sommeil ne voulait point venir. A de certains moments, il tombait dans une sorte d'assoupissement fiévreux et lourd; mais son agitation, luttant contre les derniers effets de l'opium, entourait son chevet de fantômes. Il revoyait des choses et des hommes, absents depuis les jours de sa jeunesse.

Sa vie avait-elle été le rêve, et le rêve était-il la réalité?

Chaque fois qu'il fermait les yeux, les figures amies d'autrefois accouraient lui sourire. Il revoyait le paysage agreste que son enfance avait aimé. Il s'égarait dans des sentiers connus et s'arrêtait à l'ombre du vieil arbre, dont l'écorce fidèle avait gardé un chiffre, gravé par sa propre main.

C'étaient les eaux tranquilles d'un grand lac, au milieu duquel montaient et se balançaient de blanches vapeurs. Les saules pleuraient au bord de l'eau, qui entraînait leurs branches pliantes. Le soleil se couchait, tout pâle, derrière les hautes châtaigneraies.

Et le long de ce sentier ombreux qui descendait la montagne, une jeune fille s'avançait à pas lents.

Qu'elle était belle! et que de douce candeur couronnait son visage de vierge!

Les derniers rayons du jour semblaient se jouer avec amour dans les ondes molles de ses blonds cheveux.

Elle souriait seule avec elle-même; sa tête se penchait sur la marguerite des champs que sa main blanche et fine effeuillait avec lenteur.

Montalt l'entendait. Elle demandait à la petite fleur, la jeune fille crédule: «M'aime-t-il un peu?.. M'aime-t-il beaucoup?..»

Et, suivant que la fleur répondait, le sourire de la jeune fille rayonnait ou ses beaux yeux se voilaient de larmes…

Montalt se retournait sur sa couche qui le brûlait. Un nom venait mourir à sa lèvre…

Puis quelque voix mystérieuse s'élevait parmi le silence et modulait simplement les notes d'un chant rustique, ce doux chant des Belles-de-Nuit dont les jeunes filles avaient bercé naguère son premier sommeil.

Montalt écoutait, malgré lui, cette mélodie où il y avait du bonheur et des larmes.

Le soleil s'était caché derrière la châtaigneraie. La nuit tombait bleue, paisible, étoilée. La chanson des pâtres mourait dans le lointain. Où était la blonde jeune fille?

Au sommet de la colline, il y avait un grand jardin, le jardin d'un noble château. La nuit était encore plus noire sous la tonnelle, où le chèvrefeuille et la clématite mariaient leurs feuillages protecteurs. C'est à peine si l'on apercevait une forme blanche sur le banc de gazon.

La jeune fille dormait.

Berry Montalt sentait sa respiration s'arrêter dans sa gorge, et, le long de ses tempes ardentes, de grosses gouttes de sueur coulaient de son front.

La passion le plongea bientôt dans un rêve d'extase.

Plus il faisait d'efforts pour revenir à la vie réelle, et plus de séduisantes images semblaient enchaîner sa volonté.

Il se dressa sur son séant, pâle, haletant, épuisé de fatigue.

Le jour entrait dans son alcôve à travers les draperies des rideaux.

Il agita une sonnette, placée sur sa table de nuit. Les deux noirs parurent à la fois.

Montalt se mit entre leurs mains, et subit sans mot dire les soins qu'ils lui donnaient chaque jour.

Il ne leur demanda pas même compte de leur absence nocturne.

Sa toilette achevée, il les renvoya d'un geste.

On eût trouvé, sur la belle régularité de ses traits, la trace de ses fatigues récentes, car cette nuit avait été pour lui pleine de navrantes et terribles secousses; mais, à part la pâleur de son front et la ligne bleuâtre qui s'élargissait au-dessous de sa paupière, son visage sévère et froid ne montrait aucun signe d'émotion.

Durant une grande demi-heure, il se promena de long en large dans la chambre; puis il ouvrit la fenêtre pour donner à sa poitrine oppressée et brûlante l'air frais des matinées d'automne.

La fenêtre s'ouvrait sur le jardin. Le regard de Montalt tomba sur ce berceau où, la veille au soir, Robert lui avait raconté l'histoire de cette famille bretonne, ruinée et perdue par une lente trahison.

Il se rejeta violemment en arrière et referma d'un geste brusque les battants de la croisée.

Son front s'était chargé d'un nuage plus sombre.

– Si je croyais…? murmura-t-il.

Sa pensée ne s'acheva point, mais il joignit les mains et leva les yeux au ciel.

Il traversa la chambre et alla tomber dans un fauteuil, derrière son lit, à côté du petit meuble renfermant la boîte de sandal au couvercle de diamants.

Il introduisit la clef dans la serrure, et prit la boîte, qu'il tint, durant plusieurs minutes, dans sa main, comme s'il n'eût point osé l'ouvrir.

En ce moment ses traits bouleversés peignaient des émotions contraires et indéfinissables.

– Si je croyais?.. répéta-t-il en pressant son front à deux mains.

Il se leva et arpenta de nouveau la chambre, mais cette fois à grands pas et avec une agitation qu'il ne cherchait point à réprimer.

Tout en marchant, il murmurait:

– Il faut que je sache!.. Peut-être ai-je à me repentir?.. Si Dieu était bon!.. et si mon cœur n'était pas mort.

Il s'élança tout à coup vers son secrétaire et traça sur le papier quelques lignes rapides.

C'était une lettre; sur l'enveloppe il écrivit:



A M. le chevalier de las Matas, hôtel des Quatre Parties du monde.


– Faites porter cette lettre à son adresse, dit-il à Séid accouru au bruit de la sonnette; qu'on dise à M. le chevalier que je l'attendrai ici jusqu'à onze heures.

Séid sortit. Le nabab resta les deux coudes appuyés sur la tablette de son secrétaire.

– Il me faut cette lettre! murmura-t-il après un instant de silence. Si cet homme a dit vrai, il doit l'avoir conservée pour s'en servir à l'occasion… Il me la faut!.. Dussé-je la payer au poids de l'or, je la veux!

Il regarda la pendule qui marquait dix heures.

Puis il reprit en se renversant sur le dos de son fauteuil:

– Viendra-t-il?.. Et cette lettre, d'ailleurs, existe-t-elle?.. Tout cela n'est-il point mensonge?..

Il se tut et demeura les yeux fixés sur la pendule, suivant la marche lente des aiguilles.

Durant toute cette heure, il ne prononça plus une parole, et son visage, qui était redevenu immobile, ne trahissait point ce qui se passait au dedans de lui-même.

Pourtant, un monde de pensées envahissait son esprit. Le repentir était au seuil de sa conscience; mais, d'un autre côté, une réaction lente et forte se faisait en lui contre les émotions subies depuis quelques heures.

Il voulait se persuader qu'il avait honte et pitié de lui-même, et la servitude où il tenait sa conscience lui venant en aide, il prenait sincèrement pitié de sa faiblesse.

Quand l'idée des deux jeunes filles, que le hasard avait jetées sur son chemin, venait à la traverse de sa méditation, il la repoussait avec impatience et colère.

Plus d'une fois, il fut sur le point de sonner Séid pour demander de leurs nouvelles, mais il se retint toujours.

Que lui importaient ces filles? Pourquoi prolonger la folle comédie de la veille?

Il se parlait ainsi, cherchant des termes de mépris pour caractériser sa conduite; mais l'impression produite par les deux pauvres Bretonnes avait été trop vive et trop profonde pour qu'il pût la jeter, à volonté, hors de son cœur.

Il avait beau chercher à se tromper lui-même: cette impression ne pouvait être l'effet du hasard. Elle avait ses racines dans le passé; elle était le contre-coup d'un de ces sentiments qui traversent la vie. Elle était un remords et un souvenir.

Aussi, Montalt, au milieu du doute renaissant, voyait-il toujours ces deux visages qui lui souriaient et le rappelaient à la foi.

Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se roidir, et sa colère s'en augmentait sourdement.

Onze heures sonnèrent à la pendule. Montalt se leva et secoua brusquement la tête, comme un homme qui veut se débarrasser, une bonne fois, du fardeau importun de ses pensées.

– Il ne viendra pas!.. dit-il, tant mieux!.. Je suis las de ces fades angoisses!.. et je leur dis adieu pour toujours… Séid!

Le noir parut.

– Fais atteler, lui dit Montalt.

Séid s'attendait peut-être à ce qu'on lui dirait du moins un mot de ces deux jeunes filles à qui, la veille, on accordait une attention si chère, et que l'on avait même instituées, pour ainsi dire, les maîtresses de la maison.

Mais, en définitive, le noir était fait aux caprices inexplicables de Berry Montalt. D'ailleurs, s'il ne parlait point, il ne pensait guère et réalisait, dans toute sa perfection, l'idéal de l'obéissance passive.

Montalt arracha un des plus gros diamants de la boîte de sandal et monta dans sa voiture en disant au cocher:

– Au Cercle!




XIX

LE CALEPIN DE MONTALT


Le Cercle des Étrangers était situé rue Saint-Honoré, un peu au delà du Palais-Royal. C'était une maison de jeu, qui se donnait des airs de club, et qui empruntait un peu sa physionomie aux Enfers de Londres.

On jouait là des sommes énormes, à l'anglaise, avec l'habit noir, la cravate blanche et l'escarpin.

Montalt y venait d'ordinaire pour tuer les heures de son oisiveté ennuyée. Il y avait des jours où le jeu le passionnait, et où il trouvait encore quelques émotions dans les bizarres péripéties qui se succèdent autour du tapis vert.

Ce matin, il venait demander aux cartes, non point l'émotion, mais l'oubli et le sommeil du cœur. Il y avait des années que sa conscience n'avait parlé si haut, et ses souvenirs éveillés brusquement l'assiégeaient.

Il était mécontent de lui-même; il se reprochait amèrement ce qu'il appelait sa faiblesse; il eût voulu faire retomber sur quelqu'un sa sourde colère.

En un mot, il était dans cet état où les nerfs révoltés demandent un choc, et où les médecins vous ordonneraient volontiers une bonne querelle comme mesure hygiénique.

A ce point de vue, la détestable humeur du nabab allait être servie à souhait, grâce aux bons soins de nos trois gentilshommes.

Au moment où son équipage s'arrêtait en face du club, une autre voiture quittait la place et s'éloignait au grand trot.

Une tête de femme s'était penchée à la portière et s'était retirée précipitamment à la vue de Montalt qui ne l'avait même pas remarquée.

La dame regarda par l'autre portière et fit un signe de la main à un jeune homme qui se tenait debout sur la porte du Cercle.

Celui-ci salua gracieusement, et l'équipage disparut.

Montalt descendait sur le trottoir. Notre jeune homme, habillé dans le dernier goût, et pouvant être accusé même d'un peu d'exagération dans son élégance, braquait sans façon sur lui un magnifique binocle d'or.

Le nabab, qui ne prenait point garde, se mit en devoir d'entrer.

Notre jeune homme lui frappa sur l'épaule.

– Un mot, milord!.. dit-il.

Le nabab s'arrêta.

– C'est bien à lord Berry Montalt que j'ai l'honneur de parler?

– Oui, répondit le nabab.

– Moi, reprit le jeune homme, je suis le comte Alain de Pontalès.

Montalt, qui n'avait pas même daigné lever les yeux sur lui jusqu'alors, tressaillit légèrement et le regarda.

– Ah!.. fit-il; et que me voulez-vous?

– J'aurais une explication à vous demander, milord… Vous connaissez madame la marquise d'Urgel?

– Je ne sais pas… répondit Montalt.

– Comment!.. vous ne savez pas?.. répéta le jeune Pontalès qui éleva la voix.

– Non, monsieur… Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire?

Le petit Pontalès sortait de l'équipage de Lola. Il avait la tête fraîchement montée. La froideur méprisante du nabab lui mit le rouge au front.

– J'ai à vous dire, milord, reprit-il en donnant à sa voix des inflexions provoquantes, qu'il est indigne d'un gentleman d'éviter à l'aide d'une prétendue ignorance les suites d'une première lâcheté. Vous avez insulté une femme… une femme que j'aime, milord… et que je me fais gloire d'aimer.

Montalt laissait tomber sur lui son regard froid et fixe: on eût dit qu'il cherchait un souvenir sur les traits du jeune homme.

– Vous ressemblez à votre père, M. de Pontalès… dit-il enfin. Je ne sais pas si j'ai insulté votre maîtresse… mais vous me déplaisez, monsieur!

– Alors nous allons nous entendre.

Montalt ouvrit les revers de sa redingote et prit son portefeuille.

– Nous allons nous entendre, M. de Pontalès… poursuivit-il; car je ne suis pas de ceux qui choisissent leurs adversaires… et il m'importe peu, je vous jure, quand mon humeur est de me battre, d'avoir affaire à un vrai gentilhomme ou à un fils de manant, affublé de la peau d'un comte!

– Monsieur!.. s'écria Pontalès qui pâlit et recula d'un pas.

Le nabab avait ouvert son portefeuille et mouillé le bout de son crayon.

– Il fait jour à six heures, dit-il; à six heures moins un quart, je serai demain au bois de Boulogne, porte d'Orléans… Votre arme?

– L'épée.

Le nabab écrivit sur son calepin:



«Six heures moins un quart, M. de Pontalès.»


Puis il salua de la main et monta l'escalier du Cercle.

Il n'y avait encore que très-peu d'habitués dans la salle du trente et quarante où Montalt jouait d'ordinaire.

C'était là qu'il se rencontrait presque tous les jours avec M. le chevalier de las Matas et ses deux compagnons.

Son regard fit le tour de la chambre. C'était le chevalier qu'il cherchait. Mais il ne le vit point dans les groupes rares qui causaient avant de s'asseoir à la table de jeu.

Robert n'était pourtant pas bien loin. Il se cachait derrière la porte entre-bâillée d'une salle voisine, et son doigt étendu désignait justement le nabab à Vincent de Penhoël, qui était debout auprès de lui.

Vincent fit un geste de surprise.

– Quoi!.. murmura-t-il, en êtes-vous bien sûr?

– Positivement sûr, répliqua Robert.

Vincent courbait la tête et semblait indécis.

Tout à coup il se redressa, et ses yeux brillèrent, au grand plaisir de l'Américain, qui vit l'affaire faite.

– Oui… oui!.. murmura-t-il en se parlant à lui-même, c'est vrai… les deux nègres!..

Il se souvenait en ce moment d'avoir vu les deux noirs auprès du nabab, sur le bateau à vapeur.

– Voulez-vous me prêter six louis? dit-il à Robert.

Celui-ci s'empressa de fouiller dans sa poche.

– Ne me nommez pas, surtout!.. murmura-t-il tandis que Vincent de Penhoël entrait dans la salle du trente et quarante.

Ce dernier franchit à pas lents l'espace qui le séparait du nabab.

La figure de Montalt se dérida en l'apercevant.

– Eh! mais… s'écria-t-il, je ne me trompe pas… voici notre jeune matelot breton.

Il lui tendit la main cordialement.

La main de Vincent de Penhoël resta immobile le long de son flanc. Il avait la tête haute et les yeux baissés.

– Milord, dit-il, j'ai contracté deux dettes envers vous… La première consiste en de l'argent prêté… je l'acquitte… Voici vos six pièces d'or.

Un domestique du Cercle passait, portant sur un plateau des paquets de cartes neuves.

– Joseph!.. dit le nabab.

Le garçon s'avança.

Montalt lui mit les six louis dans la main.

– Voici pour boire un verre de vin à ma santé, mon brave… dit-il.

Puis il ajouta en se tournant vers Vincent:

– Mon cher ami, nous sommes quittes, à ce que je vois.

– Tout à l'heure!.. répliqua Penhoël, car je vais vous payer aussi le second service que vous m'avez rendu.

– Quel service?.. demanda le nabab sans affectation aucune.

– Vous m'avez sauvé la vie, milord.

– C'est vrai!.. dit Montalt, je l'avais oublié…

– Moi, je m'en souviens… et au lieu de vous tuer, comme j'en aurais le droit, je vous offre une chance de salut.

Montalt regarda le jeune homme avec surprise.

Il n'y avait pas moyen de croire à une plaisanterie, car la physionomie de Vincent avait cette expression sombre et presque sauvage que nous lui avons vue au moment du suicide. Sur ses traits, amaigris par les souffrances, il y avait un courroux sourd et concentré; ses yeux menaçaient et sa voix avait peine à ne point éclater.

C'était un enfant énergique et fier, dont la colère ne s'usait point en insultes vaines. Il avait le calme de la force.

Le nabab ne comprenait rien à cette scène.

– Ah çà! mon jeune ami, dit-il, avons-nous par hasard un grain de folie?.. Je vous demande en grâce pourquoi vous voulez me tuer?

– Pourquoi je veux vous tuer?.. répliqua Vincent dont les sourcils se froncèrent; vous vous souvenez, milord, que je vous ai conté autrefois l'histoire d'une jeune fille qui s'était endormie, pure, sur un banc de gazon le soir d'une fête… et qui se réveilla…

– Je me souviens, monsieur, interrompit précipitamment le nabab dont la joue se décolora tout à coup.

– L'homme qui s'était glissé sous le berceau, reprit Vincent, n'avait qu'un but en ce monde et qu'un espoir… réparer sa faute à force de dévouement et d'amour…

– Quand on a vingt ans… murmura le nabab qui semblait faire sur lui-même un douloureux retour, c'est ainsi qu'est le cœur.

– Après deux mois de recherches, reprit encore Vincent, deux mois de misère et de souffrances, le coupable avait enfin retrouvé sa victime… il allait tomber à ses genoux et lui donner sa vie tout entière… lorsqu'un misérable est venu enlever la jeune fille!.. Savez-vous le nom de ce misérable, milord?..

– Comment le saurais-je?.. demanda Montalt.

Vincent fit peser sur lui son regard dur et perçant.

– Ne me mentez pas!.. dit-il tandis que le nabab se redressait instinctivement devant cette insulte; c'est vous qui l'avez fait enlever, milord!.. je le sais… j'en suis sûr!.. Et voici comment je paye ma dette envers vous. Je vous dis: Rendez-moi ma fiancée… rendez-la-moi telle qu'elle est entrée dans votre hôtel… Je vous croirai, si vous m'affirmez sur l'honneur qu'il en est temps encore.

Le nabab tombait de son haut, car il ignorait complétement l'expédition nocturne, faite, à l'aide de sa voiture et de ses nègres, par MM. Édouard et Léon de Saint-Remy.

– Je vous tiens compte de vos bons sentiments à mon endroit, M. Vincent, dit-il sans éprouver encore d'autre sentiment que la surprise; mais il m'est absolument impossible d'en profiter… En conscience, mon jeune ami, je ne puis rendre ce que je n'ai pas pris.

– Vous refusez?.. murmura Vincent les dents serrées; prenez garde, milord!

– Menacez… insultez… répliqua Montalt; vous pourrez me mettre l'épée à la main, M. Vincent… mais vous ne pourrez pas me fâcher… J'ai l'intime conviction, voyez-vous, que vous êtes de bonne foi et que vous battez la campagne.

Vincent garda un instant le silence.

– Milord, reprit-il ensuite, je vous ai offert la vie… vous n'en avez pas voulu… C'est maintenant que nous sommes quittes… Que votre sang retombe sur vous-même!.. Moi, je me fais justice de mes propres mains, parce que je suis un proscrit et que je ne puis demander protection aux lois de mon pays.

Montalt tira de nouveau son portefeuille.

– A quelle arme voulez-vous m'immoler, mon jeune ami?.. demanda-t-il.

– A l'épée… répondit Vincent; et nous verrons si vous raillerez demain, milord!..

– Demain… répéta Montalt, j'ai un petit rendez-vous à six heures moins le quart… je serai par conséquent libre à six heures… Vous convient-il de venir me trouver à la porte d'Orléans, au bois de Boulogne?

– Cela me convient.

Montalt écrivit sur son carnet immédiatement au-dessous de la première mention:



«Six heures, M. Vincent.»


Celui-ci tourna le dos et se retira, tandis que M. le chevalier de las Matas se frottait les mains, derrière la porte de la salle voisine.

Le jeu s'installait, et le banquier mêlait les cartes du trente et quarante.

Les amateurs prenaient déjà place autour de la table.

Vers ce moment, il se passait une petite scène dans le vestibule du club.

N'entrait pas qui voulait au Cercle des Étrangers; il fallait être présenté par un adepte.

Étienne et Roger venaient d'être arrêtés dans l'antichambre par l'employé, chargé de reconnaître les arrivants; ils avaient insisté de leur mieux, mais la consigne était inflexible.

Heureusement que depuis le matin, comme nous avons pu le voir, nos trois gentilshommes jouaient, autour de Berry Montalt, le rôle du hasard, et lui fournissaient des aventures.

Comme Étienne et Roger se retiraient, de guerre lasse, ils rencontrèrent, à la porte extérieure, ce brave monsieur qui les avait accostés à la fête du nabab.

Le noble baron Bibander parut enchanté de la rencontre et leur offrit une cordiale poignée de main.

– Eh! eh! eh!.. dit-il, on fient sé gonsoler tes bédits châcrins t'amour afec lé drente et garante… Eh! eh! eh!..

C'était un coup de la Providence.

– Monsieur, dit vivement Roger, on refuse de nous laisser entrer… Pouvez-vous nous aider à lever cet obstacle?

– Gomment tonc… répliqua Bibandier; à merfeille! engenté de fus être acréable.

Il s'avança d'un pas important et magistral vers le contrôleur des entrées; il lui dit quelques mots à l'oreille, et celui-ci salua.

– Fenez… fenez, mes cheunes amis, reprit le baron Bibander; maindenant, fus êtes chez fus!

La porte du Cercle s'ouvrit pour Étienne et Roger. Ils n'eurent pas même la peine de remercier leur introducteur, qui avait traversé la salle en trois enjambées, et rejoint M. le chevalier de las Matas, à son poste d'observation, dans la chambre voisine.

– Bravo!.. dit Robert; je lui ai déjà jeté deux bâtons dans les jambes!

– Comment deux?..

– D'abord le Pontalès… Ensuite cet étourneau de Vincent, qui est revenu de je ne sais où tout exprès pour nous prêter main-forte!..

– Chut!.. fit Bibandier, voilà le bal qui commence!

Étienne et Roger venaient en effet d'aborder Montalt.

Celui-ci était arrivé au paroxysme de sa mauvaise humeur. La première querelle qu'il avait rencontrée sur son chemin l'avait plutôt réjoui que contrarié. Ç'avait été une issue pour le fiel qu'il avait dans l'âme; mais la provocation de Vincent rétablissait l'équilibre, et ramenait ses idées sombres.

Il avait gardé de cet enfant un souvenir ami, et pour prix du service rendu, Vincent revenait vers lui la main armée et la provocation à la bouche.

Montalt ne fatiguait point son indolence à chercher longtemps la cause de ce revirement bizarre; mais il subissait l'impression triste, et son cœur lui pesait.

Il était dans cette situation morale, lorsqu'il vit venir à lui Étienne et Roger.

Le jeune peintre avait la figure pâle et le regard indécis; les yeux de Roger brillaient, au contraire, et le sang lui montait aux joues.

Montalt ne se souvenait plus de ce que lui avait dit Séid au sujet des deux jeunes gens. Leur aspect lui causa seulement de la surprise, parce qu'il ne les avait jamais vus en ce lieu.

– Par quel hasard…? commença-t-il.

Étienne l'interrompit.

– Nous voudrions vous parler en particulier, milord… dit-il d'un ton froid et grave.

Il avait salué le nabab. Roger, au contraire, restait droit et roide devant lui.

Montalt les regarda tour à tour, et il eut un vague souvenir des paroles qui avaient glissé naguère sur son esprit.

– Au fait, murmura-t-il, je n'ai pas rêvé cela… On m'a dit que vous vouliez me quitter.

– Nous voulons faire davantage, milord, répliqua Roger qui élevait la voix malgré lui.

– Silence!.. dit Étienne. Tu m'as promis de me laisser parler.

Le nabab, qui les regardait toujours, croisa ses bras sur sa poitrine.

– Ah çà!.. s'écria-t-il, est-ce que vous allez me prendre à partie, vous aussi?.. Vous ai-je, par hasard, enlevé vos maîtresses?..

– Milord!.. milord!.. interrompit Roger dont la colère faisait bouillir le sang, la moquerie est de trop, je vous jure… et notre vengeance n'a pas besoin d'aiguillon!

Montalt ouvrit ses bras, et fit ce geste de l'homme qui tombe des nues.

– Ma foi!.. dit-il, je crois que c'est une gageure!.. J'ai donc deviné juste, messieurs… Vous venez me chercher querelle?

Roger ouvrit la bouche pour répondre. Étienne l'arrêta:

– Milord, dit-il d'une voix lente et triste, nous vous aimions d'une affection pleine de reconnaissance et de respect… Vous-même, je crois que vous aviez pour nous de la tendresse… Les apparences trompent parfois…

– Les apparences!.. répéta Roger en haussant les épaules; quand on a vu, de ses yeux vu!..

Étienne lui demanda le silence d'un geste.

– Je voudrais tant m'être trompé!.. reprit-il. Milord, il s'agit ici, non pas seulement de vous, mais de deux jeunes filles…

– Deux… interrompit Montalt en souriant, cela fait quatre.

Un peu de sang monta aux joues pâles du jeune peintre.

Il poursuivit pourtant avec le même calme:

– Il s'agit du bonheur de ma vie… et du bonheur de Roger… Nous deux, milord, que vous avez traités en frères… en fils chéris… nous n'avions qu'un seul espoir et qu'un seul amour, vous le savez…

– Mademoiselle Diane et mademoiselle Cyprienne… grommela Montalt; je n'ai pas l'avantage de les connaître.

– Vous ne les connaissez pas… vous?.. s'écria Roger impétueusement; par le nom de Dieu, vous mentez, milord!

Les sourcils de Montalt se froncèrent légèrement.

– Il est clair comme le jour, murmura-t-il, que mes deux jeunes frères… mes fils chéris, pour parler comme M. Étienne… sont décidés à me couper la gorge… Je n'y puis absolument rien!

Étienne fixait toujours sur lui son regard douloureux.

– Je ne vous insulte pas, moi, milord… poursuivit-il d'une voix que l'émotion faisait trembler… et je vous prie de pardonner à mon ami… Il est bien malheureux!.. Si vous pouviez savoir tout ce que nous souffrons depuis hier!

Montalt fit un geste d'impatience.

Peut-être que, dès ce moment, la complète ignorance qu'il affectait de montrer n'était plus très-sincère.

Peut-être que, malgré ces noms de Berthe et de Louise que les deux filles de l'oncle Jean avaient pris auprès de lui, soupçonnait-il déjà vaguement la vérité. Mais l'élément contrariant et fantasque de son caractère était vivement excité; il recevait depuis le matin piqûres sur piqûres, et il n'en fallait pas tant pour faire regimber son orgueil.

Désormais, il n'y avait plus de côté par où le prendre. Il redevenait cet homme dur, intraitable, irascible, répondant aux prières parties du cœur par la raillerie froide, et s'obstinant, à plaisir, dans son rôle impitoyable.

Roger supportait à grand'peine les ménagements pris par le jeune peintre; mais celui-ci retardait l'heure de la colère, non pas tant pour Montalt que pour Diane elle-même, qu'il eût fallu croire perdue.

Il hésitait tant qu'il pouvait; il se forçait à douter; sa confiance était grande comme son amour.

– Je vous en prie!.. dit-il encore, ne faites attention qu'à notre souffrance, et répondez-nous… Dites-nous que nous nous sommes trompés… donnez nous une preuve, la moindre…

Berry Montalt bâilla.

La rage étouffait Roger.

– Parfois… poursuivit Étienne, fantaisie vous prend, nous le savons, de cacher votre bonté sous des apparences de rudesse affectée… Mais vous nous voyez devant vous, le cœur brisé… Ne jouez pas avec notre torture!

Le nabab bâilla de nouveau.

– Messieurs, dit-il suivant l'impulsion de sa nature qui, une fois lancée dans la voie mauvaise, exagérait le mal comme le bien, j'ai connu beaucoup de jeunes filles en ma vie, brunes, blondes et d'autres couleurs… J'ai tâché de me divertir du mieux que j'ai pu… et s'il fallait, pour châtiment de chaque bonne fortune, subir des sermons pareils, j'y renoncerais.

– Alors, dit Étienne dont la tête calme et sévère se redressa, vous refusez toute explication, milord?

– J'aime encore mieux me battre, monsieur!

– Choisissez donc entre nous, dit Étienne d'une voix basse et sombre, et que ce soit un combat à mort!

– Moi!.. s'écria Roger, c'est moi que vous choisirez, car je vous dis que vous êtes un lâche et un infâme!.. Je ne voulais pas croire le monde qui vous accusait de pousser vos débauches jusqu'aux excès les plus honteux… Mais maintenant, j'ai vu, Berry Montalt!.. vous êtes un misérable sans cœur, ni honneur!.. Et si je n'ai pas votre vie demain, c'est que vous me tuerez!

Le nabab avait tiré de sa poche le fatal calepin.

– Ni l'un, ni l'autre… murmura-t-il en traçant quelques mots au crayon; je vous ferai la mauvaise plaisanterie de vous épargner, mes jeunes camarades.

La rage étouffa la voix de Roger.

– Eh bien!.. dit Étienne, lequel choisissez-vous?

– Tous les deux, mon jeune ami, savoir: M. Étienne Moreau à six heures et un quart… M. Roger de Launoy à six heures et demie… Je vous demande pardon de fixer l'heure moi-même… mais vous n'êtes pas venus les premiers.

Étienne, depuis quelques secondes, tenait le bras de Roger pour l'empêcher de se ruer sur le nabab.

Celui-ci salua et s'éloigna en disant:

– Bois de Boulogne, porte d'Orléans… Messieurs, au plaisir de vous revoir!

La scène s'était passée à l'une des extrémités de la salle. Montalt gagna la table de jeu et s'assit parmi les joueurs.

Il plaça devant lui un paquet de billets de banque.

Jamais peut-être on n'avait pu voir sa belle figure aussi indifférente et aussi froide.

Étienne avait entraîné Roger hors du club.

Il y avait un quart d'heure environ que le nabab était assis devant le tapis vert et perdait, suivant son habitude, avec un magnifique stoïcisme, lorsqu'on entendit une vague rumeur dans l'antichambre.

Après quelques secondes de pourparlers assez bruyants, la porte s'ouvrit, et un personnage, comme on n'en avait peut-être jamais vu au Cercle des Étrangers, fit son entrée dans la salle.

Les domestiques lui avaient refusé longtemps le passage, et pour qu'on l'introduisît enfin dans la noble assemblée, il n'avait fallu rien moins que le nom de Berry Montalt, prononcé avec autorité. Mais le nabab était une excellente pratique, et sa protection eût servi de passe-port à un mendiant.

Il n'y avait point, du reste, au moins en apparence, une différence appréciable entre un mendiant et le personnage dont nous avons annoncé l'entrée.

C'était un vieillard de grande taille, dont la tête courbée sur sa poitrine se couronnait de rares cheveux, blancs comme neige. Il portait des vêtements villageois de forme antique, usés jusqu'à la corde; sa chaussure consistait en de gros sabots, bourrés de paille.

Le bruit inusité que produisait sa marche sur le parquet de la salle fit tourner la tête à tout le monde. Montalt seul ne daigna point prendre garde.

Chacun se demandait ce que voulait dire cette mascarade.

Nos trois gentilshommes, aux aguets derrière la porte de la chambre voisine où le jeu ne fonctionnait point encore, auraient seuls pu donner le mot de l'énigme.

Le vieillard s'arrêta en face du tapis vert.

Sa taille se redressa, et sa tête relevée montra la beauté vénérable et digne d'un noble visage de sexagénaire.

– Quel est celui d'entre vous, dit-il d'une voix douce et ferme, qui se nomme Berry Montalt?

– C'est moi, répliqua le nabab sans se retourner.

– Alors, veuillez me suivre… reprit le vieillard. J'ai à vous parler.

Montalt ne bougea pas.

– Mon digne monsieur, dit-il seulement, je crois que je sais votre histoire. Il s'agit d'une jeune fille enlevée…

– Ma nièce… interrompit le vieillard avec simplicité.

Un sourire courut autour de la table.

– Votre nièce, soit!.. reprit le nabab, et vous venez me provoquer en duel…

– C'est vrai… parce qu'on vous dit riche, au point de ne plus craindre les lois…

Montalt avait ouvert son calepin sur la table.

– Milord, lui cria de loin le prince slave Bottansko, est-ce que vous avez l'idée folle d'accepter le défi de ce pauvre diable?

– Bois de Boulogne, porte d'Orléans… prononça froidement Montalt au lieu de répondre.

– Mais regardez-le donc! disait-on parmi les joueurs.

– Quel nom inscrirai-je?.. demanda Montalt, le crayon levé.

– Jean de Penhoël… répondit le vieillard.

Montalt tressaillit et fit un mouvement comme pour se retourner. Mais il se ravisa.

Une pâleur soudaine avait couvert sa joue; sa main trembla visiblement tandis qu'il écrivait sur son calepin à la cinquième place:



«Jean de Penhoël… Sept heures moins un quart.»


Derrière la porte de la salle voisine, nos trois gentilshommes ne se possédaient pas de joie.

– La farce est jouée!.. dit Robert à ses deux acolytes; le vieux surtout a été sublime!.. Désormais, en supposant même qu'il en réchappe… demain matin, nous aurons carte blanche, à dater de cinq heures… Du diable si notre partie n'est pas plus belle que jamais!..




XX

LA VENGEANCE DE PENHOËL


Le matin de ce jour, pour la première fois depuis deux mois, des regards étrangers avaient pu mesurer l'affreuse misère du grenier où se mouraient les anciens maîtres de Penhoël.

Jusqu'alors, le secret de ce dénûment absolu et de cette mortelle détresse avait été surpris seulement par les deux filles de l'oncle Jean.

Madame Cocarde, la principale locataire, qui montait parfois l'escalier roide avec sa robe de satin et son bonnet aux rubans couleur de feu, pour demander le pauvre loyer du taudis, avait connaissance officielle de cette lugubre agonie; mais la petite femme ne se mêlait point des affaires d'autrui. En descendant du grenier, où la faim torturait toute une famille, elle s'asseyait à sa table solitaire et mangeait avec cet appétit concentré des amoureuses en retraite.

Madame Cocarde eût appris que ces malheureux locataires étaient décidément morts de faim, qu'elle n'en eût pas perdu la moindre bouchée.

Il avait fallu que le hasard donnât l'éveil à un voisin charitable.

Le matin même, on était monté dans le grenier de Penhoël, et tout d'abord, on avait transporté à l'hôpital le pauvre père Géraud, qui s'en allait lentement dans l'autre monde, sans autre maladie que l'épuisement et la famine.

Car, depuis que sa faiblesse l'avait cloué sur le matelas, le vieil aubergiste refusait obstinément de manger, pour ne point diminuer la part de pain de la pauvre famille.

En se retirant, le voisin, qui emmenait Géraud à l'hôpital, mit sur le coin du matelas un petit écu de trois livres.

Il était pauvre aussi et ne pouvait faire davantage.

Dès que le matelas fut vide, René de Penhoël se glissa sur ses mains et ses genoux dans la poussière, afin de prendre la place encore chaude du malade. Il trouva l'écu de trois livres et le glissa furtivement dans sa poche.




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