Le Bossu Volume 5
Paul Féval




Paul Féval

Le Bossu Volume 5 Aventures de cape et d'épée





LE CONTRAT DE MARIAGE.

(SUITE.)





II

– Un coup de bourse sous la régence. —


Le bossu était entré l'un des premiers à l'hôtel de Gonzague, et dès l'ouverture des portes on l'avait vu arriver avec un petit commissionnaire qui portait une chaise, un coffre, un oreiller et un matelas.

Le bossu meublait sa niche et voulait évidemment en faire son domicile, comme il en avait le droit par son bail.

Il avait, en effet, succédé aux droits de Médor, et Médor couchait dans sa niche.

Les locataires des cahutes du jardin de Gonzague eussent voulu des jours de vingt-quatre heures. Le temps manquait à leur appétit de négoce. En route pour aller chez eux ou en revenir, ils agiotaient; ils se réunissaient pour dîner afin d'agioter en mangeant. Les heures seules du sommeil étaient perdues.

N'est-il pas humiliant de penser que l'homme, esclave d'un besoin matériel, ne peut agioter en dormant!

La veine était à la hausse. La fête du Palais-Royal avait produit un immense effet. Bien entendu, personne, parmi ce petit peuple de spéculateurs, n'avait mis le pied à la fête; mais quelques-uns, perchés sur les terrasses des maisons voisines, avaient pu entrevoir le ballet. On ne parlait que du ballet. La fille du Mississipi, puisant à l'urne de son respectable père de l'eau qui se changeait en pièces d'or, voilà une fine et charmante allégorie, quelque chose de vraiment français et qui pouvait faire pressentir à quelle hauteur s'élèverait dans les siècles suivants le génie dramatique du peuple qui, né malin, créa le vaudeville!

Au souper, entre la poire et le fromage, on avait accordé une nouvelle création d'actions. C'étaient les petites-filles. Elles avaient déjà dix pour cent de prime avant d'être gravées. Les mères étaient blanches, les filles jaunes; les petites-filles devaient être bleues: couleur du ciel, du lointain, de l'espoir et des rêves!

Il y a, quoi qu'on en dise, une large et profonde poésie dans un registre à souche!

En général, les boutiques qui faisaient le coin des rues baraquées étaient des débits de boissons dont les maîtres vendaient le ratafia d'une main et jouaient de l'autre. On buvait beaucoup: cela met de l'entrain dans les transactions. – A chaque instant, on voyait les spéculateurs heureux porter rasade aux gardes-françaises, postés en sentinelles aux avenues principales.

Ces tours de faction étaient très-recherchés. Cela valait une campagne aux Porcherons.

Incessamment, des portefaix et voituriers à bras amenaient des masses de marchandises qu'on entassait dans les cases ou au dehors, au beau milieu de la voie. Les ports étaient payés un prix fou. Une seule chose, de nos jours, peut donner l'idée du tarif de la rue Quincampoix, c'est le tarif de San-Francisco, la ville du golden-fever, où les malades de cette fièvre d'or payaient, dit-on, deux dollars pour faire cirer leurs bottes.

La rue Quincampoix avait du reste d'étonnants rapports avec la Californie. Notre siècle n'a rien inventé en fait d'extravagances.

Ce n'était ni l'or ni l'argent, ce n'étaient pas non plus les marchandises qu'on recherchait; la vogue était aux petits papiers. Les blanches, les jaunes, les mères, les filles, enfin ces chers anges qui allaient naître, les petites-filles, les bleues, ces tendres actions dont le berceau s'entourait déjà de tant de sollicitudes! voilà ce qu'on demandait de toutes parts, à grands cris, voilà ce qu'on voulait, voilà ce qui véritablement excitait le délire de tous!

Veuillez réfléchir: un louis vaut vingt-quatre francs aujourd'hui, demain il vaudra encore vingt-quatre francs, tandis qu'une petite-fille de mille livres qui, ce matin, ne vaut que cinq cents pistoles, peut valoir deux mille écus demain soir.

A bas la monnaie, lourde, vieille, immobile! vive le papier léger comme l'air! le papier précieux, le papier magique qui accomplit, au fond même du portefeuille, je ne sais quel travail d'alchimiste! Une statue à ce bon M. Law! une statue haute comme le colosse de Rhodes!

Ésope II, dit Jonas, est le bénéficiaire de cet engouement. Son dos, ce pupitre commode dont lui avait fait cadeau la nature, ne chômait pas un seul instant. Les pièces de six livres et les pistoles tombaient sans relâche dans sa sacoche de cuir. – Mais ce gain le laissait impassible. C'était déjà un financier endurci.

Il n'était point gai, ce matin; il avait l'air malade. A ceux qui avaient la bonté de l'interroger à ce sujet, il répondait:

– Je me suis un peu trop fatigué cette nuit.

– Où cela, Jonas, mon ami?

– Chez M. le régent qui m'avait invité à sa fête.

On riait, on signait, on payait: c'était une bénédiction!

Vers dix heures du matin, une acclamation immense, terrible, foudroyante, fit trembler les vitres de l'hôtel de Gonzague. Le canon qui annonce la naissance des fils du souverain ne fait pas à beaucoup près autant de bruit que cela. On battait des mains, on hurlait, les chapeaux volaient en l'air, la joie avait des éclats et des spasmes, des trépignements et des défaillances.

Les actions bleues, les petites-filles, avaient vu le jour! Elles sortaient toutes fraîches, toutes vierges, toutes mignonnes, des presses de l'imprimerie royale.

N'y avait-il pas de quoi faire crouler la rue Quincampoix? Les petites-filles! les actions bleues! les dernières-nées, portant la signature vénérable du sous-contrôleur Labastide!

– A moi! dix de prime! quinze!

– Vingt! à moi!.. comptant, espèces!

– Vingt-cinq payées en laine du Berry!..

– En épices de l'Inde… en soie grége… en vins de Gascogne!

– Ne foulez pas, mordieu, la mère!.. Fi! à votre âge!..

– Oh! le vilain qui malmène les femmes!.. n'avez-vous pas de honte!

– Gare! gare!.. une partie de bouteilles de Rouen.

– Gare! toiles de Quintin! plein la main… trente de prime!

Cris de femmes bousculées, cris de petits hommes étouffés, – glapissement de ténors, – grands murmures de basses-tailles.

Horions échangés de bonne foi!

Ces actions bleues avaient là un succès tout à fait digne d'elles.

Oriol et Montaubert descendirent les marches du perron de l'hôtel. Ils venaient d'avoir leur entrevue avec Gonzague qui les avait gourmandés d'importance. Ils étaient silencieux et tout penauds.

– Ce n'est plus un protecteur, dit Montaubert en touchant le sol du jardin.

– C'est un maître! grommela Oriol, et qui nous mène là où nous ne voulions point aller!.. j'ai bien envie…

– Et moi donc! interrompit Navailles.

Un valet à la livrée du prince les aborda, et leur remit à chacun un paquet cacheté.

Ils rompirent le sceau. Les paquets contenaient chacun une liasse d'actions bleues.

Oriol et Montaubert se regardèrent.

– Palsambleu! fit le gros petit financier déjà tout ragaillardi, en caressant son jabot de dentelles, j'appelle ceci une attention délicate!

– Il a des façons d'agir, répliqua Montaubert attendri, qui n'appartiennent qu'à lui!

On compta les petites-filles qui étaient en nombre raisonnable.

– Mêlons! dit Montaubert.

– Mêlons! accepta Oriol.

Les scrupules étaient déjà loin. La gaieté revenait.

Il y eut comme un écho derrière eux:

– Mêlons! Mêlons!

Toute la bande folle descendait le perron: Navailles, Taranne, Nocé, Albret, Gironne et le reste. Chacun d'eux avait également trouvé, en arrivant, un chasse-remords et une consolation. Ils se formèrent en groupe.

– Messieurs, dit Albret, voici des croquants de marchands qui ont des écus jusque dans leurs bottes… En nous associant, nous pouvons tenir le marché aujourd'hui et faire un coup de partie…

Ce ne fut qu'une voix:

– Associons-nous! Associons-nous!

– En suis-je? demanda une petite voix aigrelette, qui semblait sortir de la poche du grand baron de Batz.

On se retourna. Le bossu était là prêtant son dos à un marchand de faïence qui donnait le fond de son magasin pour une douzaine de chiffons, et qui était heureux.

– Au diable! fit Navailles en reculant, je n'aime pas cette créature!

– Va plus loin! ordonna brutalement Gironne.

– Messieurs, je suis votre serviteur, repartit le bossu avec politesse; j'ai loué une place et le jardin est à moi comme à vous.

– Quand je pense, dit Oriol, que ce démon qui nous a tant intrigués cette nuit, n'est qu'un méchant pupitre ambulant…

– Pensant… écoutant… parlant… prononça le bossu en piquant chacun de ces trois mots.

Il salua, sourit et alla à ses affaires.

Navailles le suivit du regard.

– Hier, je n'avais pas peur de ce petit homme… murmura-t-il.

– C'est qu'hier, dit Montaubert à voix basse, nous pouvions encore choisir notre chemin!

– Ton idée, Albret, ton idée! s'écrièrent plusieurs voix.

On se serra autour d'Albret qui parla pendant quelques minutes avec vivacité.

– C'est superbe! dit Gironne; je comprends.

– C'est ziberpe! répéta le baron de Batz; ché gombrends… mais egsbliguez-moi engore!

– Eh! fit Nocé, c'est inutile!.. à l'œuvre!.. Il faut que dans une heure la rafle soit faite!

Ils se dispersèrent aussitôt. La moitié environ sortit par la cour et la rue Saint-Magloire, pour se rendre rue Quincampoix par le grand tour. Les autres allèrent seuls ou par petits groupes, causant çà et là bonnement des affaires du temps.

Au bout d'un quart d'heure, environ, Taranne et Choisy rentrèrent par la porte qui donnait rue Quincampoix. Ils firent une percée à grands coups de coude, et interpellant Oriol qui causait avec Gironne:

– Une fureur! s'écrièrent-ils, – une folie!.. Elles font trente et trente-cinq au cabaret de Venise… quarante et jusqu'à cinquante chez Foulon… Dans une heure, elles feront cent… Achetez! achetez!

Le bossu riait dans son coin.

– On te donnera un os à ronger, petit, lui dit Nocé à l'oreille, sois sage.

– Merci, mon digne monsieur, répondit Ésope II humblement, c'est tout ce qu'il me faut.

Le bruit s'était cependant répandu en un clin d'œil que les bleues allaient faire cent avant la fin de la journée. Les acheteurs se présentaient en foule. Albret, qui avait toutes les actions de l'association dans son portefeuille, vendit en masse à cinquante, au comptant; il se fit fort en outre pour une quantité considérable à livrer au même taux sur le coup de deux heures.

Alors, débouchèrent, par la même porte donnant sur la rue Quincampoix, Oriol et Montaubert, avec des visages de deux aunes.

– Messieurs, dit Oriol à ceux qui lui demandaient pourquoi cet air consterné, je ne crois pas qu'il faille volontiers répéter ces fatales nouvelles… cela ferait baisser les fonds…

– Et quoi que nous en ayons, ajouta Montaubert avec un profond soupir, la chose se fera toujours assez vite!

– Manœuvre! manœuvre! cria un gros marchand qui avait ses poches gonflées de petites filles.

– La paix, Oriol! fit Montaubert, vous voyez à quoi vous nous exposez!

Mais le cercle avide et compact de curieux se massait déjà autour d'eux.

– Parlez, messieurs, dites ce que vous savez! s'écria-t-on; c'est un devoir d'honnête homme!

Oriol et Montaubert restèrent muets comme des poissons.

– Ché fais fus le tire, moi, dit le baron de Batz qui arrivait, tépâcle! tépâcle! tépâcle!

– Débâcle? pourquoi?

– Manœuvre, vous dit-on!

– Silence, vous, le gros homme!.. Pourquoi débâcle?

– Ché sais bas! répondit gravement le baron; Zinguande bur zen te paisse!

– Cinquante pour cent de baisse!

– En tix minides!

– En dix minutes! mais c'est une dégringolade!

– Ia! c'est eine técrincolate!.. ein tésasdre!.. eine banigue!..

– Messieurs! messieurs! dit Montaubert, tout beau!.. n'exagérons rien!..

– Vingt bleues, quinze de prime! criait-on déjà aux alentours.

– Quinze bleues, quinze!.. à dix de prime et du temps…

– Vingt-cinq au pair!..

– Messieurs, messieurs! c'est de la folie!.. l'enlèvement du jeune roi n'est pas encore un fait officiel…

– Rien ne prouve, ajouta Oriol, que M. Law ait pris la fuite…

– Et que M. le régent soit prisonnier au palais royal! acheva Montaubert d'un air profondément désolé.

Il y eut un silence de stupeur, puis une grande clameur, composée de mille cris.

– Le jeune roi enlevé! M. Law en fuite! Le régent prisonnier!

– Trente actions à cinquante de perte!

– Quatre-vingts bleues à soixante!

– A cent!.. à cent cinquante…

– Messieurs! messieurs! faisait Oriol, ne vous pressez pas.

– Moi, je vends toutes les miennes à trois cents de perte! s'écria Navailles qui n'en avait plus une seule, les prenez-vous?

Oriol fit un geste d'énergique refus.

Les bleues firent aussitôt quatre cents de perte.

Montaubert continuait:

– On ne surveillait pas assez les du Maine… ils avaient des partisans… M. le chancelier d'Aguesseau était du coup, M. le cardinal de Bissy, M. de Villeroy et le maréchal de Villars… ils ont eu de l'argent par M. le prince de Cellamare… Judicaël de Malestroit, marquis de Pontcallec, le plus riche gentilhomme de Bretagne, a pris le jeune roi sur la route de Versailles et l'a emmené à Nantes… le roi d'Espagne passe en ce moment les Pyrénées avec une armée de trois cent mille hommes: c'est là un fait malheureusement avéré!

Soixante bleues à cinq cents de perte! cria-t-on dans la foule toujours croissante.

– Messieurs, messieurs, ne vous pressez pas… il faut du temps pour amener une armée des monts Pyrénéens jusqu'à Paris!.. D'ailleurs, ce sont des on dit… rien que des on dit!..

– Tes on tit!.. tes on tit!.. répéta le baron de Batz; ch'ai engore eine action… ché la tonne pur zing zents vrancs!.. foilà!

Personne ne voulut de l'action du baron de Batz, et les offres recommencèrent à grands cris.

– Au pis aller, reprit Oriol, si M. Law n'était pas en fuite…

– Mais, demanda-t-on, qui détient le régent prisonnier?

– Bon Dieu! répondit Montaubert, vous m'en demandez plus que je n'en sais, mes bonnes gens! moi je n'achète ni ne vends, Dieu merci!.. M. le duc de Bourbon était mécontent, à ce qu'il paraît… on parle aussi du clergé pour l'affaire de la constitution… il y en a qui prétendent que le czar est mêlé à tout cela et veut se faire proclamer roi de France.

Ce fut un cri d'horreur. Le baron de Batz proposa son action pour cent écus.

A ce moment de panique universelle, Albret, Taranne, Gironne et Nocé qui avaient les fonds sociaux firent un petit achat et furent signalés aussitôt. On se les montrait au doigt comme une partie carrée d'idiots. Ils achetaient! En un clin-d'œil, la foule les entoura, les assiégea, les étouffa.

– Ne leur dites pas vos nouvelles! fit-on à l'oreille d'Oriol et de Montaubert.

Le gros petit traitant avait grand'peine à s'empêcher de rire.

– Les pauvres innocents! murmura-t-il.

Puis il ajouta en s'adressant à la foule:

– Je suis gentilhomme, mes amis; je vous ai dit mes nouvelles gratis et pro Deo… faites-en ce que vous voudrez, je m'en lave les mains.

Montaubert, poussant encore plus loin la complaisance, criait aux innocents:

– Achetez, mes amis, achetez; si ce sont de faux bruits, vous allez faire une magnifique affaire.

On signait deux à la fois sur le dos du bossu. Il recevait des deux mains et ne voulait plus que de l'or. «Réaliser! réaliser!» c'était le cri général.

Ce qu'on appelait le pair pour les actions bleues ou petites-filles, c'était 5,000 livres, taux de leur émission, bien que leur valeur nominale ne fût que de mille livres. En vingt minutes, elles tombèrent à quelques centaines de francs.

Taranne et ses lieutenants firent rafle. Leurs portefeuilles se gonflèrent comme le sac de cuir d'Ésope II, dit Jonas, lequel riait tout tranquillement en prêtant son dos à ces fiévreuses transactions.

Le tour était fait. Oriol et Montaubert disparurent.

Bientôt, de toutes parts, des gens arrivèrent essoufflés:

– M. Law est en son hôtel!

– Le jeune roi est aux Tuileries!

– Et M. le régent assiste présentement à son déjeuner!

– Manœuvre! manœuvre! manœuvre!

– Manèfre! manèfre! manèfre! répéta le baron de Batz indigné; ché fus tisais pien qué z'édaient tes manèfres…

Il y eut des gens qui se pendirent.

Sur le coup de deux heures, Albret se présenta pour livrer ses actions vendues au taux de cinq mille cinquante francs. Malgré les gens pendus et ceux qui firent banqueroute en se bornant à s'arracher les cheveux, Albret réalisa encore un fabuleux bénéfice.

En signant le dossier transfert sur le dos du bossu, Albret lui glissa une bourse dans la main. Le bossu cria:

– Viens ça, la Baleine!

L'ancien soldat aux gardes vint, parce qu'il avait vu la bourse. Le bossu la lui jeta au nez.

Ceux de nos lecteurs qui trouveront le stratagème d'Oriol, Montaubert et compagnie par trop élémentaire, n'ont qu'à lire les notes de Cl. Berger sur les mémoires secrets de l'abbé de Choisy. Ils y verront des manœuvres bien plus grossières, couronnées d'un plein succès.

Le récit de ces coquineries amusait les ruelles. On faisait sa réputation d'homme d'esprit en même temps que sa fortune en montant ces audacieuses escroqueries.

C'étaient de bons tours qui faisaient rire tout le monde, excepté les pendus.

Pendant que nos habiles étaient à partager le butin quelque part, M. le prince de Gonzague et son fidèle Peyrolles descendirent le perron de l'hôtel. Le suzerain venait rendre visite à ses vassaux. L'agio avait repris avec fureur. On jouait sur nouveaux frais. D'autres nouvelles, plus ou moins controuvées, circulaient. La maison d'or, un instant étourdie par un spasme, avait pris le dessus et se portait bien.

M. de Gonzague tenait à la main une large enveloppe à laquelle pendaient trois sceaux, retenus par les lacets de soie. Quand le bossu aperçut cet objet, ses yeux s'ouvrirent tout grands, tandis que le sang montait violemment à son visage pâle.

Il ne bougea point et continua son office. Mais son regard était cloué, désormais sur Peyrolles et Gonzague.

– Que fait la princesse? demanda celui-ci.

La princesse n'a pu fermer l'œil de cette nuit, répondit le factotum; sa camériste l'a entendue qui répétait: Si c'était pourtant la fille de Nevers!

– Vive Dieu! murmura Gonzague, en est-elle là déjà?.. Si jamais elle voyait cette belle fille, tout serait dit!

– Il y a ressemblance? demanda Peyrolles.

– Tu verras cela!.. deux gouttes d'eau!.. Te souviens-tu de Nevers?

– Oui, répliqua Peyrolles; c'était un beau jeune homme!

– Sa fille est belle comme un ange… le même regard… le même sourire…

– Est-ce qu'elle sourit déjà?

– Elle est avec dona Cruz… elles se connaissent… Dona Cruz la console… Cela m'a fait quelque chose de voir cette enfant-là!.. Si j'avais une fille comme elle, ami Peyrolles, je crois… Mais ce sont des folies! s'interrompit-il; de quoi me repentirais-je? ai-je fait le mal pour le mal?.. J'ai mon but, j'y marche… S'il y a des obstacles…

– Tant pis pour les obstacles! murmura Peyrolles en riant.

Gonzague passa le revers de sa main sur son front.

Peyrolles toucha l'enveloppe scellée.

– Monseigneur pense-t-il que nous ayons rencontré juste?

– Il n'y a pas à en douter, répondit le prince; le cachet de Nevers et le grand sceau de la chapelle paroissiale de Caylus-Tarrides.

– Vous croyez que ce sont les pages arrachées au registre?

– J'en suis sûr.

– Monseigneur pourrait, du reste, vérifier le fait en ouvrant l'enveloppe.

– Y penses-tu! s'écria Gonzague, briser des cachets! de beaux cachets intacts! Vive Dieu! chacun de ceux-ci vaut une douzaine de témoins… nous briserons les sceaux, ami Peyrolles, quand il en sera temps, quand nous représenterons au conseil de famille assemblé la véritable héritière de Nevers…

– La véritable?.. répéta involontairement Peyrolles.

– Celle qui doit être pour nous la véritable… et l'évidence sortira de là tout d'une pièce!

Peyrolles s'inclina. Le bossu regardait.

– Mais, reprit le factotum; que ferons-nous de l'autre jeune fille, monseigneur?

– Damné bossu! s'écria l'agioteur qui signait en ce moment sur le dos de Jonas; pourquoi remues-tu comme cela?

Le bossu, en effet, avait fait un mouvement involontaire pour se rapprocher de Gonzague.

Celui-ci réfléchissait.

– J'ai songé à tout cela, dit-il en se parlant à lui-même; que ferais-tu de cette jeune fille, toi, ami Peyrolles, si tu étais à ma place?

Le factotum eut son équivoque et bas sourire.

– Non… non… murmura Gonzague; dis-moi quel est le plus perdu… le plus ruiné de tous nos satellites?..

– Chaverny, répondit Peyrolles sans hésiter.

– Tiens-toi donc tranquille, bossu! fit un nouvel endosseur.

– Chaverny! répéta Gonzague dont le visage s'éclaira; je l'aime, ce garçon-là!.. mais il me gêne… cela me débarrasserait de lui!




III

– Caprice de bossu. —


Nos heureux spéculateurs, Taranne, Albret et compagnie ayant fini leurs partages, commençaient à se remontrer dans la foule. Ils avaient grandi de deux ou trois coudées. On les regardait avec respect.

– Où donc est-il, ce cher Chaverny? demanda Gonzague.

Au moment où M. de Peyrolles allait répondre, un tumulte affreux se fit dans la cohue. Tout le monde se précipita vers le perron où des gardes-françaises entraînaient un pauvre diable qu'ils avaient saisi aux cheveux.

– Fausse! disait-on, elle est fausse!

– Et c'est une infamie!.. falsifier le signe du crédit!

– Profaner le symbole de la fortune publique!

– Entraver les transactions! ruiner le commerce!

– A l'eau! le faussaire! à l'eau! le misérable!

Le gros petit traitant Oriol, Montaubert, Taranne et les autres criaient comme des aigles. Avoir besoin d'être sans péché pour jeter la première pierre, c'était bon du temps de Notre-Seigneur!

On amena le pauvre malheureux terrifié, à demi mort, devant Gonzague. Son crime était d'avoir passé au bleu une action blanche pour bénéficier de la petite prime affectée temporairement aux titres à la mode.

– Pitié! pitié! criait-il; je n'avais pas compris toute l'énormité de mon crime!

– Monseigneur! dit Peyrolles, on ne voit ici que des faussaires.

– Monseigneur, ajouta Montaubert, il faut un exemple!

Et la foule:

– Horreur! Infamie! Un faux! Ah! le scélérat! point de pardon!

– Qu'on le jette dehors! décida Gonzague en détournant les yeux.

La foule s'empara aussitôt du pauvre diable, en criant:

– A la rivière! à la rivière!

Il était cinq heures du soir. Le premier son de la cloche de fermeture tinta dans la rue Quincampoix. Les terribles accidents qui chaque jour se renouvelaient avaient déterminé l'autorité à défendre les négociations des actions après la brume tombée. C'était toujours à ce dernier moment que le délire du jeu arrivait à son comble. Vous eussiez dit une mêlée. On se prenait au collet, les clameurs se croisaient si drues qu'on n'entendait plus qu'un seul et même hurlement.

Dieu sait si le bossu avait de la besogne! mais son regard ne quittait point M. de Gonzague.

Il avait entendu ce nom de Chaverny.

– On va fermer!.. on ferme! criait la cohue. Dépêchons! dépêchons!

Si Ésope II, dit Jonas, avait eu plusieurs douzaines de bosses, quelle fortune!

– Que vouliez-vous me dire du marquis de Chaverny, monseigneur? demanda Peyrolles.

Gonzague était en train de rendre un signe de tête protecteur et hautain au salut de ses affidés.

Il avait réellement grandi depuis la veille, par rapport à ceux qui s'étaient rapetissés.

– Chaverny, répéta-t-il d'un air distrait; ah oui… Chaverny… Fais-moi penser tout à l'heure qu'il faut que je parle à ce bossu.

– Et la jeune fille? n'est-il pas dangereux de la laisser au pavillon?

– Très-dangereux… Elle n'y restera pas longtemps… Pendant que j'y songe, ami Peyrolles, nous soupons chez dona Cruz… une réunion d'intimes… que tout soit prêt…

Il ajouta quelques mots à son oreille. Peyrolles s'inclina et dit:

– Monseigneur, il suffit.

– Bossu! s'écria un endosseur mécontent, tu trépignes comme un petit fou!.. tu ne sais plus ton métier… Messieurs, il nous faudra reprendre la Baleine!

Peyrolles s'éloignait; M. de Gonzague le rappela.

– Et trouvez-moi Chaverny! dit-il, mort ou vif, je veux Chaverny.

Le bossu secoua son dos sur lequel on était en train de signer.

– Je suis las, dit-il, voici la cloche, j'ai besoin de repos.

La cloche tintait en effet et les concierges passaient en faisant sonner leurs grosses clefs.

Quelques minutes après, on n'entendait plus d'autre bruit que celui des cadenas que l'on fermait. Chaque locataire avait sa serrure, et les marchandises non vendues ou échangées restaient dans les loges. Les gardiens pressaient vivement les retardataires.

Nos spéculateurs associés, Navailles, Taranne, Oriol, etc., s'étaient approchés de Gonzague qu'ils entouraient chapeau bas.

Gonzague avait les yeux fixés sur le bossu qui, assis sur un pavé à la porte de sa niche, n'avait point l'air de se disposer à sortir. Il comptait paisiblement le contenu de son grand sac de cuir et avait, en apparence du moins, beaucoup de plaisir à cette besogne.

– Nous sommes venus ce matin savoir des nouvelles de votre santé, monsieur mon cousin, dit Navailles.

– Et nous avons été heureux, ajouta Nocé, d'apprendre que vous ne vous étiez point trop ressenti des fatigues de la fête d'hier.

– Il y a quelque chose qui fatigue plus que le plaisir, messieurs, répondit Gonzague, c'est l'inquiétude.

– Le fait est, dit Oriol qui voulait à tout prix placer son mot; le fait est que l'inquiétude… moi, je suis comme cela… quand on est inquiet…

Ordinairement, Gonzague était bon prince et venait au secours de ses courtisans qui se noyaient, mais cette fois, il laissa Oriol perdre plante.

Le bossu riait sur son pavé.

Quand il eut achevé de compter son argent, il tordit le cou à son sac de cuir et l'attacha soigneusement avec une corde. – Puis, il se disposa à rentrer dans sa cabane.

– Allons, Jonas! lui dit un gardien; est-ce que tu comptes coucher ici?

– Oui, mon ami, répondit le bossu; j'ai apporté ce qu'il me faut pour cela.

Le gardien éclata de rire. Ces messieurs l'imitèrent, sauf le prince de Gonzague qui garda son grand sérieux.

– Voyons! voyons! fit le gardien; pas de plaisanteries, mon petit homme! Déguerpissons… et vite!

Le bossu lui ferma la porte au nez.

Comme le gardien frappait à grands coups de pied dans la niche, le bossu montra sa tête pâlotte au petit œil de bœuf qui était sous le toit.

– Justice! monseigneur! s'écria-t-il.

– Justice! répétèrent joyeusement ces messieurs.

– C'est dommage que Chaverny ne soit pas ici, ajouta Navailles; on l'aurait chargé de rendre cette importante et grave sentence.

Gonzague réclama le silence d'un geste:

– Chacun doit sortir au son de cloche, dit-il, c'est le règlement.

– Monseigneur, répliqua Ésope II dit Jonas du ton bref et précis d'un avocat qui pose ses conclusions; je vous prie de vouloir bien considérer que je ne suis pas dans la position de tout le monde… tout le monde n'a pas loué la loge de votre chien…

– Bien trouvé! crièrent les uns.

Les autres dirent:

– Que prouve cela?

– Médor, répondit le bossu, avait-il coutume, oui ou non, de coucher dans sa niche?

– Bien trouvé! bien trouvé!

– Si Médor avait, comme je puis le prouver, l'habitude de coucher dans sa niche, moi qui suis substitué, moyennant trente mille livres, aux droits et priviléges de Médor, je prétends faire comme lui et je ne sortirai d'ici que si on m'expulse par la violence.

Gonzague sourit cette fois. Il exprima son approbation par un signe de tête. Le gardien se retira.

– Viens ça, dit le prince.

Jonas sortit aussitôt de sa niche.

Il s'approcha et salua en homme de bonne compagnie.

– Pourquoi veux-tu demeurer là dedans? lui demanda Gonzague.

– Parce que la place est sûre et que j'ai de l'argent.

– Penses-tu avoir fait une bonne affaire avec ta niche?

– Une affaire d'or, monseigneur… je le savais d'avance.

Gonzague lui mit la main sur l'épaule. – Le bossu poussa un petit cri de douleur.

Cela lui était arrivé déjà cette nuit dans le vestibule des appartements du régent.

– Qu'as-tu donc? demanda le prince étonné.

– Un souvenir de bal, monseigneur… une courbature.

– Il a trop dansé, firent ces messieurs.

Gonzague tourna vers eux son regard où il y avait du dédain.

– Vous êtes disposés à vous moquer, messieurs, dit-il; moi aussi peut-être… mais que nous aurions grand tort et que celui-ci pourrait bien plutôt se moquer de nous…

– Ah!.. monseigneur!.. fit Jonas modestement.

– Je vous le dis comme je le pense, messieurs, reprit Gonzague, voici votre maître…

On avait bonne envie de se récrier.

– Voici votre maître! répéta le prince. Il m'a été plus utile à lui tout seul que vous tous ensemble… il nous avait promis M. de Lagardère au bal du régent… nous avons eu M. de Lagardère!..

– Si monseigneur eût bien voulu nous charger… commença Oriol.

– Messieurs, reprit Gonzague sans lui répondre, on ne fait pas marcher comme on veut M. de Lagardère… je souhaite que nous n'ayons pas bientôt à nous en convaincre de nouveau.

Tous les regards interrogèrent.

– Nous pouvons parler ici la bouche ouverte, dit Gonzague; je compte m'attacher ce garçon-là… j'ai confiance en lui…

Le bossu se rengorgea fièrement à ce mot. – Le prince poursuivit:

– J'ai confiance et je dirai devant lui, comme je le dirais devant vous, messieurs: Si Lagardère n'est pas mort, nous sommes tous en danger de périr!

Il y eut un silence. Le bossu avait l'air le plus étonné de tous.

– L'avez-vous donc laissé échapper? murmura-t-il.

– Je ne sais… nos hommes tardent bien!.. je suis inquiet… je donnerais beaucoup pour savoir à quoi m'en tenir.

Autour de lui, financiers et gentilshommes tâchaient de faire bonne contenance. Il y en avait de braves: Navailles, Choisy, Nocé, Gironne, Montaubert avaient fait leurs preuves. – Mais les trois traitants et surtout Oriol étaient tout pâles.

– Nous sommes, Dieu merci, assez nombreux et assez forts… commença Navailles.

– Vous parlez sans savoir! interrompit Gonzague; je souhaite que personne ici ne tremble plus que moi s'il nous faut enfin frapper un grand coup.

– De par Dieu! monseigneur! s'écria-t-on de toutes parts, nous sommes tout à vous.

– Messieurs, je le sais bien, répliqua le prince sèchement; je me suis arrangé pour cela.

S'il y eut des mécontents, on ne le vit point.

– En attendant, reprit Gonzague, réglons le passé… L'ami, vous nous avez rendu un grand service.

– Qu'est-ce que cela, monseigneur?

– Pas de modestie, je vous prie!.. vous avez bien travaillé… demandez votre salaire.

Le bossu avait encore à la main son sac de cuir; il se prit à le tortiller.

– En vérité, balbutia-t-il, cela ne vaut pas la peine…

– Tête-bleu! s'écria Gonzague. Tu veux donc nous demander une bien forte récompense?

Le bossu le regarda en face et ne répondit point.

– Je te l'ai dit, continua le prince avec un commencement d'impatience; je n'accepte rien pour rien, l'ami… Pour moi, tout service gratuit est trop cher, car il cache une trahison… fais-toi payer, je le veux!

– Allons, Jonas, mon ami! cria la bande; fais un souhait! Voici le roi des génies!..

– Puisque monseigneur l'exige, dit le bossu avec un embarras croissant; mais comment faire cette demande à monseigneur…?

Il baissa les yeux, tortilla son sac et balbutia:

– Monseigneur va se moquer, j'en suis sûr!..

– Cent louis que notre ami Jonas est amoureux! s'écria Navailles.

Il y eut un long éclat de rire, Gonzague et le bossu furent les seuls qui ne prirent point part à cette gaieté.

Gonzague était convaincu qu'il aurait encore besoin du bossu.

Gonzague était avide, mais non pas avare. L'argent ne lui coûtait rien; à l'occasion, il savait le répandre à pleines mains.

En ce moment, il voulait deux choses: acquérir ce mystérieux instrument et le connaître. – Or, il manœuvrait pour atteindre ce double but.

Loin de le gêner, ses courtisans lui servaient à rendre plus évidente la bienveillance qu'il montrait au petit homme.

– Pourquoi ne serait-il pas amoureux? dit-il sérieusement; s'il est amoureux et que cela dépende de moi, je jure qu'il sera heureux… il y a des services qui ne se payent pas seulement avec de l'argent.

– Monseigneur, prononça le bossu d'un ton pénétré; je vous remercie… Amoureux, ambitieux, curieux… sais-je quel nom donner à la passion qui me tourmente?.. Ces gens rient… ils ont raison: moi je souffre.

Gonzague lui tendit la main. Le bossu la baisa, mais ses lèvres frémirent:

Il poursuivit d'un ton si étrange, que nos roués perdirent leur gaieté:

– Curieux, ambitieux, amoureux… qu'importe le nom du mal… la mort est la mort, qu'elle vienne par la fièvre, par le poison, par l'épée.

Il secoua tout à coup son épaisse chevelure, et son regard brilla.

– L'homme est petit, dit-il, mais il remue le monde!.. Avez-vous vu parfois la mer, la grande mer en fureur? Avez-vous vu les vagues hautes jeter follement leur écume à la face voilée du ciel?.. Avez-vous entendu cette voix rauque et profonde, plus profonde et plus rauque que la voix du tonnerre lui-même… C'est immense, c'est immense!.. Rien ne résiste à cela, pas même le granit du rivage qui s'affaisse de temps en temps, miné par la rude sape du flot… je vous le dis et vous le savez: c'est immense!.. Eh bien, il y a une planche qui flotte sur un gouffre, une planche frêle qui tremble et gémit… sur la planche, qu'est-ce? Un être plus frêle encore qui paraît de loin plus chétif que l'oiseau noir du large… et l'oiseau a ses ailes… un être… un homme… il ne tremble pas… je ne sais quelle magique puissance est sous sa faiblesse… elle vient du ciel… ou de l'enfer… l'homme a dit, ce nain tout nu, sans serres, sans toison, sans ailes, l'homme a dit: Je veux; l'océan est vaincu!..

On écoutait – le bossu, pour tous ceux qui l'entouraient, changeait de physionomie.

– L'homme est petit, reprit-il, tout petit!.. Avez-vous vu parfois la flamboyante chevelure de l'incendie? le ciel de cuivre où monte la fumée comme une coupole épaisse et lourde?.. Il fait nuit, nuit noire… mais les édifices lointains sortent de l'ombre à cette autre et terrible aurore… les murs voisins regardent, tout pâles… La façade, avez-vous vu cela? C'est plein de grandeur et cela donne le frisson; la façade, ajourée comme une grille, montre ses fenêtres sans châssis, ses portes sans vantaux, tout ouvertes comme des trous derrière lesquels est l'enfer, – et qui semblent la double ou triple rangée de dents de ce monstre qu'on appelle le feu!.. Tout cela est grand aussi, furieux comme la tempête, menaçant comme la mer. Il n'y a pas à lutter contre cela, non! Cela réduit le marbre en poussière, cela tord ou fond le fer, cela fait des cendres avec le tronc géant des vieux chênes… Eh bien! sur le mur incandescent qui fume et qui craque, parmi les flammes dont la langue ondule et fouette, couchée par le vent complice, voici une ombre, un objet noir, un insecte, un atome… c'est un homme… il n'a pas peur du feu… pas plus du feu que de l'eau… il est le roi… il dit: Je veux!.. Le feu impuissant se dévore lui-même et meurt!

Le bossu s'essuya le front. Il jeta un regard sournois autour de lui et eut tout à coup ce petit rire sec et crépitant que nous lui connaissons.

– Eh! eh! eh! eh!.. fit-il tandis que son auditoire tressaillait; jusqu'ici j'ai vécu une misérable vie… hé! hé! hé!.. Je suis petit, mais je suis homme!.. Pourquoi ne serais-je pas amoureux, mes bons maîtres? Pourquoi pas curieux? pourquoi pas ambitieux?.. Je ne suis plus jeune… Je n'ai jamais été jeune… Vous me trouvez laid, n'est-ce pas?.. J'étais plus laid encore autrefois… C'est le privilége de la laideur: l'âge l'use comme la beauté… Vous perdez, je gagne… dans le tombeau, nous serons tous pareils.

Il ricana en regardant tour à tour chacun des affidés de Gonzague.

– Quelque chose de pire que la laideur, reprit-il, c'est la pauvreté… J'étais pauvre… je n'avais point de parents… je pense que mon père et ma mère ont eu peur de moi le jour de ma naissance et qu'ils ont mis mon berceau dehors… Quand j'ai ouvert les yeux, j'ai vu le ciel gris sur ma tête, le ciel qui versait de l'eau froide sur mon pauvre petit corps tremblotant… Quelle femme me donna son lait?.. Je l'eusse aimée… ne riez plus!.. S'il est quelqu'un qui prie pour moi au ciel, c'est elle… La première sensation dont je me souvienne, c'est la douleur que donnent les coups… Ainsi appris-je que j'existais: par le fouet qui déchira ma chair… Mon lit, c'était le pavé… Mon repas, c'était ce que les chiens repus laissaient au coin de la borne… Bonne école, messieurs, bonne école!.. Si vous saviez comme je suis dur au mal!.. Le bien m'étonne et m'enivre comme la goutte de vin monte à la tête de celui qui n'a jamais bu que de l'eau!

– Tu dois haïr beaucoup, l'ami! murmura Gonzague.

– Eh! eh!.. beaucoup… oui, monseigneur… J'ai entendu çà et là des heureux regretter leurs premières années… Moi, tout enfant, j'ai eu de la colère dans le cœur… Savez-vous ce qui me faisait jaloux? C'était la joie d'autrui… Les autres étaient beaux, les autres avaient des pères et des mères… Avaient-ils du moins pitié, les autres, de celui qui était seul et brisé? Non… tant mieux! ce qui a fait mon âme, ce qui l'a durcie, ce qui l'a trempée, c'est la raillerie et c'est le mépris… Cela tue quelquefois… cela ne m'a pas tué… la méchanceté m'a révélé ma force… une fois fort, ai-je été méchant?.. Mes bons maîtres… ceux qui furent mes ennemis ne sont plus là pour le dire!

Il y avait quelque chose de si étrange et de tellement inattendu dans ces paroles, que chacun faisait silence. Nos roués, saisis à l'improviste, avaient perdu leurs sourires moqueurs. Gonzague écoutait, attentif et surpris.

L'effet produit ressemblait au froid que donne une vague menace.

– Dès que j'ai été fort, poursuivit le bossu, une envie m'a pris: j'ai voulu être riche… Pendant dix ans, peut-être plus, j'ai travaillé au milieu des rires et des huées… le premier denier est difficile à gagner, le second moins, le troisième vient tout seul… Il faut douze deniers pour faire un sou tournois, vingt sous pour faire une livre… J'ai sué du sang pour conquérir mon premier louis d'or… je l'ai gardé… Quand je suis las et découragé, je le contemple… Sa vue ranime mon orgueil… c'est l'orgueil qui est la force de l'homme.

Sou à sou, livre à livre, j'amassais. Je ne mangeais pas à ma faim; je buvais mon content parce qu'il y a de l'eau gratis aux fontaines… J'avais des haillons, je couchais sur la dure… Mon trésor augmentait… J'amassais, j'amassais toujours!

– Tu es donc avare! interrompit Gonzague avec empressement, comme s'il eût eu intérêt ou plaisir à découvrir le côté faible de cet être bizarre.

Le bossu haussa les épaules.

– Plût à Dieu! monseigneur! répondit-il; si seulement le ciel m'eût fait avare! si seulement je pouvais aimer mes pauvres écus comme l'amant adore sa maîtresse… c'est une passion, cela!.. j'emploierais mon existence à l'assouvir… Qu'est le bonheur, sinon un but dans la vie? Un prétexte de s'efforcer et de vivre?.. Mais n'est pas avare qui veut… J'ai longtemps espéré que je deviendrais avare… je n'ai pas pu… je ne suis pas avare!..

Il poussa un gros soupir et croisa ses bras sur sa poitrine.

– J'eus un jour de joie, continua-t-il, rien qu'un jour… Je venais de compter mon trésor… Je passai un jour tout entier à me demander ce que j'en ferais… J'avais le double, le triple de ce que je croyais… Je répétais dans mon ivresse: Je suis riche! je suis riche… Je vais acheter le bonheur…

Je regardai autour de moi… personne…

Je pris un miroir. Des rides et des cheveux blancs déjà!

Déjà!.. N'était-ce pas hier qu'on me battait enfant?

– Le miroir ment! me dis-je.

Je brisai le miroir. – Une voix me dit:

– Tu as bien fait! ainsi doit-on traiter les effrontés qui parlent franc ici-bas!

Et la même voix encore:

– L'or est beau! l'or est jeune! Sème l'or, bossu! Vieillard, sème l'or! Tu récolteras jeunesse et beauté.

Qui parlait ainsi, monseigneur?.. Je vis bien que j'étais fou.

Je sortis. J'allai au hasard par les rues, cherchant un regard bienveillant, un visage pour me sourire.

– Bossu! bossu! disaient les hommes à qui je tendais la main.

– Bossu! bossu! répétaient les femmes vers qui s'élançait la pauvre virginité de mon cœur.

– Bossu! bossu! bossu!

Et ils riaient. Ils mentent donc ceux qui disent que l'or est le roi du monde!..

– Il fallait le montrer, ton or! s'écria Navailles.

Gonzague était tout pensif.

– Je le montrai, reprit Ésope II dit Jonas; les mains se tendirent, non point pour serrer la mienne, mais pour fouiller dans mes poches… je voulais amener chez moi des amis, une maîtresse… je n'y attirai que des voleurs!..

Vous souriez encore… moi, je pleurai… je pleurai des larmes sanglantes… mais je ne pleurai qu'une nuit. L'amitié, l'amour, extravagances! à moi le plaisir! à moi la débauche! à moi tout ce qui du moins se vend à tout le monde!..

– L'ami, interrompit Gonzague avec froideur et fierté, saurai-je enfin ce que vous voulez de moi?

– J'y arrive, monseigneur, répliqua le bossu qui changea encore une fois de ton; je sortis de nouveau de ma retraite, timide encore, mais ardent… la passion de jouir s'allumait en moi: je devenais philosophe… j'allai… j'errai… je me mis à la piste, flairant le vent des carrefours pour deviner d'où soufflait le vent de la volupté inconnue…

– Eh bien? fit Gonzague.

– Prince, répondit le bossu en s'inclinant, le vent venait de chez vous!




IV

– Gascon et Normand


Ceci fut dit d'un ton allègre et gai. Ce diable de bossu semblait avoir le privilége de régler le diapason de l'humeur générale. Les roués qui entouraient Gonzague et Gonzague lui-même, tout à l'heure si sérieux, se prirent incontinent à rire.

– Ah! ah! fit le prince, le vent soufflait de chez nous?

– Oui, monseigneur… j'accourus… dès le seuil j'ai senti que j'étais au bon endroit… je ne sais quel parfum a saisi mon cerveau… sans doute le parfum du noble et opulent plaisir… je me suis arrêté pour savourer cela… cela enivre, monseigneur: j'aime cela.

– Il n'est pas dégoûté, le seigneur Ésope! s'écria Navailles.

– Quel connaisseur! fit Oriol.

Le bossu le regarda en face.

– Vous qui portez des fardeaux, la nuit, dit-il à voix basse, vous comprendrez qu'on est capable de tout pour satisfaire un désir…

Oriol pâlit. Montaubert s'écria:

– Que veut-il dire?..

– Expliquez-vous, l'ami! ordonna Gonzague.

– Monseigneur, répliqua le bossu bonnement; l'explication ne sera pas longue. Vous savez que j'ai eu l'honneur de quitter le Palais-Royal hier en même temps que vous… J'ai vu deux gentilshommes attelés à une civière; ce n'est pas la coutume: j'ai pensé qu'ils étaient bien payés pour cela.

– Et sait-il…? commença Oriol étourdiment:

– Ce qu'il y avait dans la litière? interrompit le bossu, assurément… il y avait un vieux seigneur ivre à qui j'ai prêté plus tard le secours de mon bras pour regagner son hôtel.

Gonzague baissa les yeux et changea de couleur. Une expression de stupeur profonde se répandit sur tous les visages.

– Et savez-vous aussi ce qu'est devenu M. de Lagardère? demanda Gonzague à voix basse.

– Gauthier Gendry a bonne lame et bonne poigne, répondit le bossu; j'étais tout près de lui quand il a frappé… le coup était bien donné, j'y engage ma parole… ceux que vous avez envoyés à la découverte vous apprendront le reste…

– Ils tardent bien!..

– Il faut le temps!.. maître Cocardasse et frère Passepoil…

– Vous les connaissez donc?.. interrompit Gonzague abasourdi.

– Monseigneur, je connais un peu tout le monde…

– Palsambleu! l'ami!.. Savez-vous que je n'aime pas beaucoup ceux qui connaissent tant de monde et tant de choses!

– Cela peut être dangereux, monseigneur, j'en conviens, repartit paisiblement le bossu; mais cela peut servir aussi… Soyons juste… si je n'avais pas connu M. de Lagardère…

– Du diable si je me servirais de cet homme-là! murmura Navailles derrière Gonzague.

Il croyait n'avoir point été entendu, mais le bossu répondit:

– Vous auriez tort!

Tout le monde, du reste, partageait l'opinion de Navailles.

Gonzague hésitait. Le bossu poursuivit, comme s'il eût voulu jouer avec son irrésolution:

– Si l'on ne m'eût point interrompu, j'allais répondre d'avance à vos soupçons… Quand je m'arrêtai au seuil de votre maison, monseigneur, j'hésitais, moi aussi, je m'interrogeais, je doutais… C'était là le paradis… le paradis que je voulais… non point celui de l'Église, mais celui de Mahomet… toutes les délices réunies: les belles femmes et le bon vin: les nymphes auréolées de fleurs, le nectar couronné de mousse… Étais-je prêt à tout faire… tout… pour mériter l'entrée de cet éden voluptueux?.. pour abriter mon néant sous le pan de votre manteau de prince?.. Avant d'entrer, je me suis demandé cela. Et je suis entré, monseigneur.

– Parce que tu te sentais prêt à tout? interrogea Gonzague.

– A tout! répondit le bossu résolûment.

– Vive Dieu! quel furieux appétit de plaisirs et de noblesse!

– Voici quarante ans que je rêve!.. mes désirs couvent sous des cheveux gris.

– Écoute… la noblesse peut s'acheter… demande à Oriol.

– Je ne veux point de la noblesse qui s'achète.

– Demande à Oriol aussi ce que pèse un nom.

Ésope II montra sa bosse d'un geste cynique:

– Un nom pèse-t-il autant que cela?..

Puis il reprit d'un accent plus sérieux:

– Un nom… une bosse… deux fardeaux qui n'écrasent que les pauvres d'esprit… je suis un trop petit personnage pour être comparé à un financier d'importance comme M. Oriol… si son nom l'écrase, tant pis pour lui!.. ma bosse ne me gêne pas… le maréchal de Luxembourg est bossu: l'ennemi a-t-il vu son dos à la bataille de Neerwinden? le héros des comédies napolitaines, l'homme invincible à qui personne ne résiste, Pulcinella est bossu par derrière et par devant… Tyrtée était boiteux et bossu… bossu et boiteux était Vulcain, le forgeron de la foudre… Ésope, dont vous me donnez le nom glorieux, avait sa bosse qui était la sagesse… La bosse du géant Atlas était le monde… Sans placer la mienne au même niveau que toutes ces illustres bosses, je dis qu'elle vaut, au cours du jour, cinquante mille écus de rente… Que serais-je sans elle? J'y tiens. Elle est d'or!

– Il y a du moins de l'esprit dedans, l'ami, dit Gonzague; je te promets que tu seras gentilhomme.

– Grand merci, monseigneur… quand cela?

– Peste! fit-on, il est pressé!

– Il faut le temps, dit Gonzague.

– Ils ont dit vrai, répliqua le bossu; je suis pressé… Monseigneur, excusez-moi… vous venez de me dire que vous n'aimiez pas les services gratuits… cela me met à l'aise pour réclamer mon salaire tout de suite.

– Tout de suite! se récria le prince, mais c'est impossible!

– Permettez! il ne s'agit plus de gentilhommerie!

Il se rapprocha, et d'un ton insinuant:

– Pas n'est besoin d'être gentilhomme pour s'asseoir… auprès de M. Oriol par exemple… au petit souper de cette nuit.

Tout le monde éclata de rire, excepté Oriol et le prince.

– Tu sais aussi cela? dit ce dernier en fronçant le sourcil.

– Deux mots entendus par hasard, monseigneur… murmura le bossu avec humilité.

Les autres criaient déjà:

– On soupe donc? on soupe donc?

– Ah! prince! fit le bossu d'un ton pénétré; c'est le supplice de Tantale que j'endure!.. une petite maison! mais je la devine, avec ses issues dérobées, son jardin ombreux, ses boudoirs où le jour pénètre plus doux à travers les draperies discrètes… il y a des peintures aux plafonds: des nymphes et des Amours, des papillons et des roses… je vois le salon doré! Je le vois, le salon des fêtes voluptueuses, tout plein de baisers, tout plein de sourires… je vois les girandoles! Elles m'éblouissent!..

Il mit sa main au devant de ses yeux:

– Je vois des fleurs; je respire leurs parfums… et qu'est-ce que cela auprès du vin exquis débordant de la coupe, tandis qu'un essaim de femmes adorables…

– Il est ivre déjà, dit Navailles, avant même d'être invité.

– C'est vrai, fit le bossu qui avait le front rouge et les yeux flamboyants comme un satyre, je suis ivre.

– Si monseigneur veut, glissa le gros Oriol à l'oreille de Gonzague, je préviendrai mademoiselle Nivelle.

– Elle est prévenue, répliqua le prince.

Et comme s'il eût voulu exalter encore l'extravagant caprice du bossu:

– Messieurs, ce n'est pas ici un souper comme les autres.

– Qu'y aura-t-il donc?.. aurons-nous le czar?

– Devinez ce que nous aurons.

– La comédie?.. M. Law?.. les singes de la foire Saint-Germain?

– Mieux que cela, messieurs!.. renoncez-vous?

– Nous renonçons, répondirent-ils tous à la fois.

– Il y aura une noce, dit Gonzague.

Le bossu tressaillit, mais on mit cela sur le compte de sa bonne envie.

– Une noce! répéta-t-il en effet, les mains jointes et les yeux tournés; une noce à la fin d'un petit souper!

– Une noce réelle, reprit Gonzague, un vrai mariage en grande cérémonie.

– Et qui marie-t-on? fit l'assemblée d'une seule voix.

Le bossu retenait son souffle. Au moment où Gonzague allait répondre, Peyrolles parut sur le perron et s'écria:

– Vivat! vivat! voici enfin nos hommes!

Cocardasse et Passepoil étaient derrière lui, portant sur leurs visages cette fierté calme qui va bien aux hommes utiles.

– L'ami, dit Gonzague au bossu; nous n'avons pas fini tous deux… ne vous éloignez pas.

– Je reste aux ordres de monseigneur, répondit Ésope II qui se dirigea vers sa niche.

Il songeait. Sa tête travaillait. Quand il eut franchi le seuil de sa niche et fermé la porte, il se laissa choir sur son matelas.

– Un mariage, murmura-t-il, un scandale… mais ce ne peut être une inutile parodie… cet homme ne fait rien sans but… qu'y a-t-il sous cette profanation?.. Sa trame m'échappe… et le temps presse…

Sa tête disparut entre ses mains crispées.

– Oh! qu'il le veuille ou non, reprit-il avec une étrange énergie, je jure Dieu que je serai du souper!

– Eh bien! eh bien! quelles nouvelles? criaient nos courtisans curieux.

Les histoires de Lagardère commençaient à les intéresser personnellement.

– Ces deux braves ne veulent parler qu'à monseigneur, répondit Peyrolles.

Cocardasse et Passepoil, reposés par une bonne journée de sommeil sur la table du cabaret de Venise, étaient frais comme des roses. Ils passèrent fièrement à travers les rangs des roués de bas ordre et vinrent droit à Gonzague qu'ils saluèrent avec la dignité folâtre de véritables maîtres en fait d'armes.

– Voyons, dit le prince, parlez vite.

Cocardasse et Passepoil se tournèrent l'un vers l'autre.

– A toi, mon noble ami, dit le Normand.

– Je n'en ferai rien, mon bon, répliqua le Gascon, à toi.

– Palsambleu, s'écria Gonzague, allez-vous nous tenir en suspens!

Ils commencèrent alors tous deux à la fois, d'une voix haute et avec volubilité.




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