Les amours d'une empoisonneuse
Emile Gaboriau




Emile Gaboriau

Les amours d'une empoisonneuse





I

UN TRIPOT SOUS LOUIS XIV


C'était le mercredi 15 novembre de l'an de grâce 1665. Ce soir-là, il y avait petit souper et grande compagnie, rue Vieille-du-Temple, chez La Vienne, le baigneur à la mode, l'étuviste en renom, le barbier du monde élégant.

Les Parisiens du temps présent, qui s'imaginent avoir atteint jusqu'au dernières limites de la civilisation et du confort, parce qu'ils ont créé des «tavernes» et certains autres docks de la galanterie à bon marché, auront sans doute besoin que nous leur expliquions ce que l'on entendait par barbier, par étuviste et par baigneur, dans la première moitié du règne de Louis XIV.

Au dix-septième siècle, les bains chauds, nommés étuves pour la bourgeoisie et pour les gens de bas étage, existaient dans la capitale en plus grand nombre qu'aujourd'hui.

On comptait aussi par la ville une quantité d'auberges et d'hôtelleries pour toutes les conditions, puis quelques hôtels garnis magnifiquement meublés, mais en très minime proportion.

Ces hôtels étaient principalement à l'usage de personnages de la haute noblesse qui ne faisaient pas partie de la cour et qui n'avaient à Paris aucune propriété.

Pour ceux de cette classe qui en possédaient, pour les grands seigneurs directement attachés à la maison royale, on rencontrait encore un ou deux établissements d'un genre particulier, qu'il est fort difficile de définir, parce qu'il n'y en a plus de semblables.

Ces établissements étaient ordinairement tenus par des hommes experts dans tout ce qui concernait la toilette, et renommés pour leur habileté à coiffer les cavaliers et les dames.

Les barbiers et les baigneurs ne formaient alors qu'une seule et même profession; ils étaient constitués en corporation, sous le titre de barbiers-étuvistes; mais le maître de la maison dont nous parlons et qu'on nommait le baigneur par excellence, n'était point soumis aux règlements de cette corporation.

Il exerçait son état par un privilége spécial émané d'un prince lui-même ou d'un des plus grands dignitaires de l'État.

On se rendait chez lui pour différents motifs.

D'abord, par raison de santé et de propreté: c'était là, en effet, que l'on prenait les meilleurs bains, les bains épilatoires, les bains mêlés de parfums et de cosmétiques, par lesquels on donnait plus de vigueur au corps, plus de douceur à la peau, plus de souplesse aux membres.

Cette maison était pourvue de domestiques réservés, discrets, adroits.

On s'y renfermait la veille d'un départ ou le jour même d'un retour, afin de se préparer aux fatigues qu'on allait éprouver, ou pour se remettre de celles qu'on avait essuyées.

Voulait-on disparaître un instant du monde, fuir les importuns et les ennuyeux, échapper à l'œil curieux de ses gens, on allait chez le baigneur; on s'y trouvait servi, fêté, choyé; on s'y procurait toutes les jouissances qui caractérise le luxe ou la dépravation.

Le maître et tous ceux qui étaient sous ses ordres devinaient à vos gestes, à vos regards si vous vouliez garder l'incognito, et tous ceux dont vous étiez entouré et dont vous étiez le mieux connu paraissaient ignorer jusqu'à votre nom.

Votre entrée et votre séjour dans ce lieu mystérieux étaient comme un secret qui ne se révélait jamais.

Aussi, c'était chez le baigneur que les femmes, qui ne pouvaient autrement échapper à une surveillance intéressée, se rendaient déguisées, le visage masqué, seules ou conduites par leurs amants. Enfin, les jeunes seigneurs, amis des plaisirs sans contrainte et des amours faciles, faisaient partie de se réunir chez le baigneur, pour s'y livrer au vin, au jeu et à ces belles filles de théâtre qui surent, dans tous les âges, affriander et les gourmets et les gourmands de la volupté de haut goût.

Pourtant l'établissement de La Vienne était tellement étendu et si adroitement distribué en corps de logis séparés, que la présence de ces hôtes bruyants ou coupables ne pouvait être soupçonnée du dehors; un calme profond régnait aux alentours.

Cette Babel du vice aristocratique et raffiné avait toutes les apparences du pied-à-terre de la vertu.

Louis XIV lui-même, à l'époque de ses premières passions, était allé plusieurs fois chez La Vienne; il ne dédaigna pas d'en faire, par la suite, l'un de ses valets de chambre.

Donc, au moment où s'ouvre le drame que nous essayons de conter, on venait de souper chez La Vienne; les flacons avaient fait fureur, les cartes faisaient rage.

Autour de la table, où l'or étincelait par poignées, croisant sa lumière fauve aux rayonnements des girandoles chargées de bougies de cire roses, se pressait toute une cohue d'individualités fort différentes en apparence, mais qui ne mettaient nul scrupule à se coudoyer dans la fraternité de l'ivresse: officiers de fortune, abbés de ruelle, financiers d'églises, gentilshommes de brelan, comédiennes de la cour, de la ville, du théâtre…

M. de Sainte-Croix, capitaine au régiment de Tracy-Cavalerie, tenait le jeu contre maître Hanyvel, seigneur de Saint-Laurent et receveur général du clergé de France.

Le chevalier Gaudin de Sainte-Croix avait fait à l'armée ses preuves de bravoure; ses preuves d'esprit et d'enjouement étaient faites depuis longtemps dans les salons de la capitale.

On connaissait peu sa famille, que d'aucuns assurent originaire de Montauban, et des plus humbles; on connaissait encore moins son patrimoine, mais il se prétendait bâtard de grande maison, et ses façons venaient à l'appui de son dire. L'argent lui glissait aussi facilement hors de la main que l'épée hors du fourreau.

Au demeurant, c'était un cavalier d'environ trente-cinq ans, de belle mine et de conversation agréable, lettré, poli, prodigue, tout prêt à se prendre d'amour, jaloux jusqu'à la fureur, fût-ce d'une courtisane, et entrant dans un dessein de pitié avec la même passion que dans une partie de plaisir.

Ses habits jouissaient de la meilleure réputation d'élégance, ses plumes étaient irréprochables et la fraîcheur de ses canons répondait pour lui.

On ne lui en demandait pas davantage dans une société qui avait vu Monsieur couper l'escarcelle des bourgeois sur le Pont-Neuf, et qui devait voir rouer en Grève le comte de Horn, convaincu d'avoir assassiné un agioteur dans la rue de Venise.

Pour l'instant, M. de Sainte-Croix était en veine.

L'argent du financier Hanyvel avait passé de son côté et s'arrondissait en tas devant lui.

Aussi, les dames de l'hôtel de Bourgogne, les demoiselles de la Comédie-Italienne, les quelques marquises de rencontre et les comtesses d'incognito, qui formaient le personnel ordinaire des soupers fins de La Vienne, affichaient-elles à son endroit les œillades les plus assassines et leurs plus flamboyants sourires.

Mais le chevalier restait stoïque devant le gain comme devant la perte.

Il n'en était pas de même de son adversaire: M. le receveur général du clergé de France avait perdu trois cents pistoles et criait comme pour un million.

– Voulez-vous que je prenne votre place, Hanyvel? demanda le jeune marquis de Rubentel.

– Non pas, vraiment, répondit le financier. Quand je devrais vider tous les coffres de nos seigneurs les évêques des États de Languedoc, je veux savoir jusqu'où ira le bonheur du chevalier.

– Mon Dieu, fit négligemment celui-ci, j'avais besoin de quelques milliers d'écus pour mes bonnes œuvres, je ne pouvais mieux m'adresser qu'à la caisse générale du clergé.

– Chevalier, dit la marquise de Soubiran, prêtez-moi donc cinquante pistoles pour tenir contre vous!

– Les voici, marquise; mais prenez garde, elles vont me revenir…

– Si elles vous reviennent, je les suivrai, fit résolument la jeune femme.

– Doublons-nous l'enjeu? demanda Hanyvel.

– Volontiers. Seulement, je vous préviens de ceci, messieurs; il est dix heures; dans une heure, je quitte la partie; j'ai rendez-vous quelque part.

– Un rendez-vous! s'écria la Marietta Zambolini, de la Comédie-Italienne; gageons que c'est avec l'une de ces pies-grièches de l'hôtel de Bourgogne!

– A moins que ce ne soit avec l'une de ces sauterelles du théâtre de la Foire, riposta mademoiselle Aurore de Boisrosé, tragédienne ordinaire du roi.

La Zambolini envoya à la tête de la Boisrosé un verre que Sainte-Croix attrapa au vol.

– Tout beau, mes amoureuses! commanda-t-il; vous faites tant de bruit que l'on n'entend pas perdre M. Hanyvel.

– Il a donc encore perdu? s'exclama la blonde Aurore.

– Pardieu! grommela le financier d'un air de mauvaise humeur, le chevalier a trop de chance pour ne pas avoir dans sa poche un morceau de la corde avec laquelle il sera un jour pendu.

Mademoiselle Aurore se coula sur les genoux du chevalier.

– Donne-moi ma part, fit-elle.

– Nous étions donc de moitié?

– Certainement, puisque tu as gagné.

La marquise de Soubiran, qui subvenait à toutes les dépenses d'un lieutenant de mousquetaires, se pencha à l'oreille de la présidente d'Embermesnil, laquelle était en train de ruiner un surintendant des gabelles, et murmura:

– Ces histrionnes me font pitié! Elles se donneraient pour un écu!

– Vous nous faites bien plus de pitié, répliqua la Zambolini, qui avait entendu; vous vous donneriez pour rien!

Le mot fit tumulte.

Les grandes dames se levèrent pour protester de bec et d'ongles.

Les comédiennes se préparèrent à les charger.

Rubentel et quelques autres se jetèrent entre les deux troupes, tandis que Sainte-Croix lançait sur le parquet une ou deux poignées de pistoles.

Grandes dames et comédiennes oublièrent leur querelle pour se ruer à la curée.

– Tout ceci, fit l'abbé de Sourdry, ne nous dit pas qui tu attends ce soir dans ton logis de la rue des Bernardins, chevalier.

– Serait-ce ma cousine de Flavigny? demanda Rubentel.

– Ou ma belle-sœur de Chastelluy? continua l'abbé.

– Ou la Champmeslée? fit un autre.

– Ou la belle drapière de la rue des Gravilliers? ajouta un troisième.

– Ou la duchesse de Chaulnes?

– Ou la petite Florimonde des parades du Pont-Neuf?

– Ou moi? dit madame de Soubiran.

– Ou nous? dirent la Zambolini et la Boisrosé.

– Vous vous trompez tous étrangement, répondit Sainte-Croix. Je dois recevoir aujourd'hui deux personnes: l'une est tout simplement mon directeur; l'autre, un professeur de chimie.

– Tu crois, donc en Dieu, chevalier? s'écria l'abbé.

– Comme je ne suis pas d'église, je puis répondre: oui…

– Et au diable? demanda Aurore.

– Tu m'y as fait croire pendant une heure, friponne.

Cependant la partie continuait. Les hommes buvaient, les femmes riaient. Tout en continuant son jeu avec une adresse sans pareille, Sainte-Croix parlait:

– Mon directeur, disait-il, un jésuite très éloquent et très érudit, a appelé mon attention sur certains points de la nouvelle doctrine.

Je me suis livré à un examen sérieux et approfondi de ces points, et le résultat de mes appréciations a été consigné par moi dans un livre que je compte publier prochainement.

Je suis pieux, messieurs, et je m'en fais gloire, ma piété n'ayant rien qui fronde ou qui gêne, et le Dieu qui a mes ferveurs étant un être trop raisonnable pour contrecarrer, en quoi que ce soit, les passions qu'il a mises en nous.

Je crois, en outre, qu'il est plusieurs façons de servir l'État, et, après l'avoir aidé de mon épée, j'essaie de l'appuyer de mes lumières.

C'est pourquoi, quand je ne joue pas, je pense; quand je ne me bats pas, je cherche, quand je n'aime pas, je trouve.

Pour le moment la science est ma seule maîtresse…

– Et quelle sorte de science, chevalier?

– La toxicologie.

– Qu'est-ce que c'est que cela? interrogèrent les femmes.

– C'est la science des poisons, répondit tranquillement Sainte-Croix.

Les joueurs n'avaient point lâché prise. L'or roulait toujours sur le tapis.

La fortune s'acharnait contre le financier; le capitaine gagnait sans cesse.

Tout à coup il s'arrêta, et regardant successivement sa montre et les cartes:

– Vous avez encore perdu, Hanyvel, et voici qu'il me faut me retirer…

– Double! insista le receveur.

– Double! répéta Sainte-Croix, bien que ce fût intervertir les rôles.

Le chevalier gagna.

– Double! disait Hanyvel d'un ton de mauvaise humeur.

– Quitte ou double, si vous voulez, répondit son adversaire. Je vous assure qu'il faut que je m'en aille.

– Voilà un beau joueur! murmuraient les hommes.

Les femmes ne disaient rien, mais le chevalier et ses écus étaient mitraillés de regards.

Madame de Soubiran jeta la clef de son boudoir dans les enjeux.

– Si je la gagne, fit Sainte-Croix, je la rendrai à Guébriac.

Mais, cette fois, la chance tourna.

Le chevalier perdit.

– Bonsoir, messieurs, dit-il froidement.

Et poussant vers Hanyvel les montagnes d'or qui, pendant toute la soirée, n'avaient cessé de s'amonceler devant lui, il se leva et commanda à un valet de lui apporter son chapeau et son épée.

Le financier se vautrait dans ses écus en jubilant.

– Je savais bien, disait-il, que le proverbe ne pouvait mentir.

– Quel proverbe? fit Sainte-Croix en bouclant son ceinturon.

– Vous le connaissez aussi bien que moi: «Bonheur au jeu…»

– «Malheur en femmes,» n'est-ce pas? Mais je ne suis pas marié, monsieur Hanyvel.

– Il est vrai que vos amis le sont pour vous.

– Le chevalier, qui allait atteindre la porte, se retourna brusquement.

– Qu'entendez-vous par là? demanda-t-il avec une sorte de hauteur.

– J'entends tout simplement répéter ce dont tout le monde parle.

– Et de quoi parle tout le monde?

– Ne faites pas le discret, mon cher! Chacun sait que M. de Brinvilliers est de vos intimes et que cet excellent marquis possède une femme fort appétissante, laquelle a dû chercher chez vous ce qu'elle ne trouvait pas chez lui. D'ailleurs…

Le financier n'acheva point.

Sainte-Croix, tirant son épée, s'était impétueusement précipité sur lui.

– Que faites-vous? que faites-vous? s'écria-t-on de toutes parts.

– Ne le voyez-vous pas? répondit le chevalier en proie à une colère terrible. Cet homme est un coquin, et, vrai Dieu! il ne répétera plus ailleurs ses misérables calomnies!

Hanyvel essayait de mettre flamberge au vent: il était plus pâle qu'un cadavre.

Quelques hommes s'efforcèrent de retenir le chevalier et de le désarmer.

Or, ce n'était pas chose aisée.

Les femmes épouvantées s'enfuyaient dans tous les coins.

En ce moment, la porte s'ouvrit; un laquais de Sainte-Croix parut, et, se jetant à travers les groupes, parvint à se glisser jusqu'à son maître, à l'oreille duquel il lança ces mots:

– On vous attend, monsieur.

Le chevalier avait déjà le bras sur Hanyvel.

Aux paroles de son valet, il fit deux pas en arrière.

La tempête de colère allumée sur son front s'éteignit dans un éclat de rire.

Puis, repoussant son épée au fourreau:

– Allons, monsieur le receveur général du clergé, s'écria-t-il, remettez-vous! On n'en veut plus à votre peau, et vous êtes si laid quand vous tremblez, que votre peur a effrayé ces dames. Mais surtout rendez grâce à La Chaussée, qui a su m'arrêter à temps; sans lui, aussi vrai que la marquise de Brinvilliers est la plus honnête des femmes, j'allais vous couper les oreilles.

Il salua ensuite la société avec une grâce altière et sortit.

Hanyvel empochait son argent. Mademoiselle Aurore de Boisrosé, la signorina Marietta Zambolini s'étaient empressées de se présenter pour l'aider dans cette besogne et pour le consoler de sa mésaventure.

Les rixes de cette sorte étaient fréquentes à cette époque, entre gens portant l'épée, dans les endroits publics semblables à l'établissement de La Vienne.

Aussi, après le départ du chevalier, se remit-on généralement au plaisir comme si rien n'était arrivé.

Un des assistants avait paru, bien qu'il ne s'y mêlât aucunement, prendre à cette scène le plus grand et le plus vif intérêt.

On l'appelait Reich de Penautier, et il était trésorier de la bourse des États du Languedoc.

Ami de Hanyvel, il n'avait pas fait un mouvement alors que Sainte-Croix menaçait le financier de son épée.

Accoudé au marbre de la cheminée, sur la blancheur duquel son habit de velours noir, garni de jais, se détachait en silhouette fantastique, il avait tout contemplé d'un regard impassible.

Seulement, quand la querelle s'apaisa presque aussi subitement qu'elle s'était élevée et quand le chevalier rengaîna sa rapière, un éclair de dépit sillonna l'œil vague du financier, et ses lèvres minces et pâles s'entr'ouvrirent pour laisser siffler ce seul mot:

– Maladroit!

Sainte-Croix sorti, M. de Penautier demanda son carrosse.




II

UN PÈRE ET UN MARI


A l'heure à peu près où chez La Vienne, le baigneur étuviste, se passait la scène que nous venons d'esquisser, un carrosse sans armoiries, largement drapé, suivant la mode de l'époque, s'arrêtait devant la porte richement sculptée de l'hôtel de Brinvilliers, l'une des plus magnifiques demeures de la rue des Lions-Saint-Paul au Marais, le quartier souverainement aristocratique du dix-septième siècle.

Presque aussitôt, et avant que le laquais eût pu abaisser le pesant marchepied du carrosse, trois personnages en descendirent: deux jeunes hommes et un vieillard.

Le vieillard, mis à la mode d'il y a cent ans, était M. Dreux d'Aubray, lieutenant civil, ancien conseiller de la reine Anne, au temps de la Fronde, père de la marquise de Brinvilliers; les deux jeunes gens étaient ses fils.

Tous trois tinrent un instant conseil sous l'abri de la porte-cochère; puis, au bout de quelques minutes, firent un signe au cocher, qui, fouettant ses chevaux, prit au grand trot la direction de la place Royale.

Les deux jeunes gens, relevant le collet de leurs manteaux et abaissant leurs larges feutres sur leur visage, furent se poster à quelque distance dans l'embrasure d'un mur en retrait.

Pour M. d'Aubray, il souleva le lourd marteau de la porte, qui retomba bruyamment, éveillant les échos de la rue déserte.

La porte tourna sur ses gonds avec un grand bruit de ferrures.

Le suisse s'inclina profondément en reconnaissant le père de la marquise, et, sur son ordre, un laquais, armé de deux flambeaux, précéda à reculons le lieutenant civil dans l'escalier qui conduisait aux appartements de M. de Brinvilliers.

C'était un fort honnête homme que le marquis de Brinvilliers, mestre-de-camp au régiment de Normandie. La guerre ne lui laissant que peu de loisirs; il les mettait largement à profit, et passait, dans le monde joyeux des officiers et des dames faciles, pour un beau joueur et un amant magnifique.

A gagner cette réputation, il avait perdu sa fortune, ou à peu près; mais il s'en souciait médiocrement et se sentait la conscience en repos, ayant pris soin de mettre à l'abri de ses créanciers la dot de sa femme, avec laquelle il s'était séparé de biens, non pour se faire une réserve, il était trop bon gentilhomme pour avoir cette bourgeoise idée, mais pour ne pas la rendre victime de ses prodigalités.

M. de Brinvilliers avait fort aimé sa femme autrefois, mais le temps avait fort attiédi cette passion.

Il n'en était resté qu'une intimité douce et confiante. Suivant en cela les bonnes traditions, le marquis s'inquiétait fort peu de la conduite de la marquise et lui laissait galamment autant de liberté qu'il en réclamait lui-même.

Ce soir-là, le marquis était étendu dans un vaste fauteuil au coin de la haute cheminée de son cabinet.

Il dormait à demi, ayant soupé fort tard la nuit précédente et joué avec un malheur constant toute la journée. Aussi fut-il désagréablement surpris lorsqu'un laquais, ouvrant timidement la porte, lui annonça M. Dreux d'Aubray.

Mais le marquis était de trop bonne compagnie pour laisser voir son ennui d'être ainsi éveillé. Il se leva avec un empressement joyeux en apparence et courut au-devant de son beau-père.

Après les embrassades et les compliments d'usage:

– Parbleu, monsieur, lui dit-il, vous serait-il arrivé quelque fâcheuse affaire que vous, d'habitude si paisible, vous voici chez moi à cette heure? J'en serais presque bien aise, afin de me mettre entièrement à votre service, moi et tous les miens.

Le lieutenant civil ne répondit pas tout d'abord. Il s'assit lentement en face du marquis, et, après quelques instants, pendant lesquels il sembla se recueillir:

– Croyez, monsieur, dit-il, qu'il m'en coûte d'avoir à vous entretenir d'une affaire que je considère comme une honte pour ma maison. Je veux vous parler de ma fille.

– De ma femme?

– Hélas! oui, et du chevalier de Sainte-Croix.

Le marquis prit l'air piteux d'un homme qui, menacé d'un ennuyeux sermon, voit avec douleur qu'il ne peut l'éviter. Il poussa un long soupir.

– Pour Dieu! demanda-t-il, qu'a donc fait encore ce pauvre chevalier?

– Ce qu'il a fait! répondit M. d'Aubray, tenez, marquis, il n'est pires aveugles que ceux qui ne veulent pas voir, et je vous crois de ceux-là. Le chevalier de Sainte-Croix abuse étrangement de votre amitié, et ma fille, votre femme, est sa complice.

– Vous vous trompez, monsieur.

– J'en suis sûr.

– Mais alors, s'écria le marquis impatienté, que voulez-vous que j'y fasse! Le chevalier de Sainte-Croix est mon ami, le plus honnête homme du monde. Moi-même, après l'avoir connu à l'armée, l'ai amené dans ma maison et présenté à ma femme. Dans les premiers jours, elle semblait avoir pour lui un éloignement inexplicable; peu à peu, cependant, elle prit goût à sa conversation, qui est très spirituelle, et ma foi, entre ma femme et mon ami, je me trouvai le plus heureux des hommes.

– C'est-à-dire qu'ils s'entendaient pour vous jouer.

– Vous me l'avez dit, du moins vous m'avez dit que cette amitié faisait scandale, et à mon regret, j'ai fermé ma porte au chevalier, que je regrette plus que vous ne sauriez croire; n'est-ce donc pas encore assez?

– Non, il faut encore surveiller votre femme.

– Oh! monsieur! fi! me ferez-vous l'injure de me croire jaloux de la marquise? Sachez que j'ai en elle la confiance la plus absolue.

– Elle vous trompe.

– Permettez-moi de n'en rien croire, je ne crois absolument que ce que je vois.

Le lieutenant civil frappa du poing avec colère le bras de son fauteuil.

– Et si je vous donnais des preuves, dit-il en se levant, si je vous faisais voir…

– Certes, monsieur, vous me causeriez un déplaisir sensible, et ce serait un triste service à me rendre. Mais, et le marquis se mit à rire, je suis, pardieu! fort rassuré sur ce point.

– Et vous avez tort, répondit M. d'Aubray d'un ton sévère; vous avez tort, car le père, pour cette fois, a fait le devoir de l'époux, et ces preuves, je puis vous les donner.

– Mais enfin, monsieur, objecta le marquis, admettons un instant que vos suppositions soient vraies, en quoi cela peut-il m'atteindre! La marquise, dès les premières années de notre mariage, ne m'a-t-elle pas donné des héritiers de mon nom?

– Eh quoi! s'écria le lieutenant civil indigné, c'est ainsi que vous comprenez la noblesse des familles et l'honneur des femmes. Oui, je sais ce que vous m'allez dire: vous allez me citer l'exemple des plus nobles familles du royaume, me prouver qu'il est de bon ton de se montrer mari facile, et de fermer les yeux sur les égarements de ces épouses indignes que nous nommions du nom qu'elles méritent. Mais je ne suis pas de la cour, moi, monsieur, et je ne crois pas ma noblesse assez haute pour être au-dessus de la flétrissure. Libre à vous d'abdiquer honteusement les droits sacrés dont vous arment Dieu et les hommes, je saurai revendiquer le droit sacré de mes pères. C'est à vous maintenant à voir si vous voulez me suivre et rejoindre mes fils qui nous attendent à la porte de votre hôtel.

– Quoi! à cette heure, par ce temps affreux?

– L'honneur commande, monsieur, l'honneur de deux nobles maisons dont le blason jusqu'ici est resté sans tache. Il faut que ce scandale cesse.

– Soit, je vous suis, dit le marquis, quoique en vérité je ne voie aucunement en quoi cela nous avancera.

Et prenant des mains d'un de ses laquais son épée et son manteau, le marquis de Brinvilliers suivit M. le lieutenant civil.

Lorsque la lourde porte de l'hôtel se fut refermée derrière eux, le lieutenant civil modula un cri particulier, sans doute convenu à l'avance avec ses fils, car les deux jeunes gens, quittant leur poste d'observation, s'approchèrent aussitôt.

– Eh bien? interrogea M. d'Aubray.

– Rien encore, répondirent les deux jeunes gens.

– Attendons, alors, elle ne saurait tarder.

– Mais enfin, demanda avec impatience le marquis, m'expliquerez-vous, monsieur, ce que nous faisons ici?

– Soit, puisque vous ne voulez rien comprendre, répondit M. d'Aubray d'une voix sourde. Nous attendons ici votre femme qui chaque soir quitte votre hôtel pour courir au rendez-vous de son amant.

– Ah! dit le marquis, elle sort ainsi tous les soirs; ma foi! je ne m'en doutais pas.

– Nous allons la suivre, continua le lieutenant civil; avec nous, vous surprendrez les deux coupables, et alors, vous ne douterez plus.

– Attendons donc, dit avec découragement le marquis.

– Mais, pour cela, ne restons pas ici, objecta un des jeunes gens, nous ne pourrions la voir, car c'est par la porte du jardin qu'elle sort chaque soir.

– Ah! elle connaît la petite porte, dit le marquis, et moi qui croyais en avoir seul la clef. Mais savez-vous que c'est fort gracieux de sa part, de prendre de semblables précautions, car enfin, elle pourrait fort bien sortir par la grande porte de l'hôtel.

– Oh! rassurez-vous, répondit M. d'Aubray, ce n'est pas de nous que votre femme se cache, elle nous connaît trop pour cela.

Et les quatre hommes, traversant la rue avec précaution, disparurent bientôt dans l'enfoncement où les deux fils du lieutenant civil avaient attendu leur père pendant sa conversation avec le marquis.

M. de La Reynie n'avait pas encore allumé dans Paris les premières lanternes, et la lune, seule chargée de l'éclairage de la grande ville, remplissait on ne peut plus mal son emploi ce soir-là.

La nuit était effroyablement épaisse, et il tombait une de ces pluies fines et serrées qui, de tout temps, semblent avoir été un des privilèges de la capitale de notre beau pays.

Cependant, de l'endroit où ils étaient placés, les quatre veilleurs pouvaient, très distinctement, apercevoir la porte de l'hôtel, vaguement éclairée par une pieuse lampe qui fumait tristement dans une niche au pied d'une petite statue de la Vierge.

Pendant une demi-heure environ, aucun des quatre hommes ne proféra une parole; de temps à autre seulement, un juron du marquis entrecoupait le silence. Enfin, n'y tenant plus:

– Ne trouvez-vous pas, monsieur, dit-il à son beau-père, que nous faisons ici un triste métier, et inutilement encore?

– Chut! répondit seulement M. d'Aubray.

– Il fait, pardieu! un temps détestable, continua le marquis, et je ne vois guère ici à attraper que des rhumatismes.

Ni M. d'Aubray, ni ses fils ne répondirent.

– Corne du diable! continua le marquis, dont la mauvaise humeur augmentait de minute en minute, nous serions infiniment mieux dans nos lits; je sens, quant à moi, se réveiller sourdement les douleurs de certaine blessure autrefois reçue en Flandres.

– De grâce, marquis, murmura l'aîné des MM. d'Aubray, trêve de récriminations.

Pour toute réponse, le marquis étouffa à demi un énergique juron, et le silence recommença.

Enfin, dix heures sonnèrent tristement au beffroi de la petite chapelle des Célestins, et lentement les lugubres vibrations de l'horloge s'éteignirent dans la brume.

– Elle ne viendra pas ce soir, dit avec impatience M. d'Aubray.

Mais, presque au moment, la petite porte du jardin s'entrebâilla discrètement. Une femme allongeait la tête avec précaution: elle semblait interroger les ténèbres et vouloir percer leur profondeur, comme si elle eût deviné qu'elles lui cachaient un danger.

– La voilà, mon père, murmura le plus jeune des MM. d'Aubray.

– C'est, ma foi, vrai! dit le marquis.

La marquise, car c'était bien elle, rassurée sans doute par le silence de la rue, s'était décidée à se mettre en chemin; doucement elle se glissa par l'entrebâillement de la porte qu'elle referma derrière elle, en faisant de visibles efforts pour amortir le grincement de la clé dans l'énorme serrure.

Un instant elle parut hésiter sur la route qu'elle devait suivre, mais bientôt, prenant son parti, elle s'engagea rapidement dans les petites rues qui conduisaient à la place de Grève.

Lorsqu'on l'eut presque perdue dans le brouillard:

– Suivez-la, dit le lieutenant civil à ses fils; deux hommes lui inspireront moins de crainte qu'un seul; le marquis et moi resterons en arrière.

Les deux frères s'élancèrent sur les traces de leur sœur.

– Eh bien! dit tristement M. d'Aubray au marquis de Brinvilliers.

– Vrai, répondit celui-ci, vous me voyez aussi surpris que possible.

Quel courage! qui se serait douté que la marquise, si timide et si peureuse, oserait jamais s'aventurer, seule et à pareille heure, dans des rues qui sont loin d'être sûres par le temps qui court? C'est aussi par trop imprudent.

– Vous lui auriez sans doute conseillé de se faire suivre par un laquais? demanda railleusement le lieutenant civil.

– Ma foi, oui! répondit le marquis de la meilleure foi du monde, et encore il eût été plus simple et plus digne de son rang et du mien de prendre un carrosse.

Le lieutenant civil ne put retenir une exclamation de colère; mais, ne trouvant pas le moment opportun pour entamer une discussion, il ne jeta point à la face du marquis les méprisantes paroles qui montaient à ses lèvres. Le père et le mari continuèrent donc silencieusement leur route sans perdre de vue les deux jeunes gens qui les précédaient sur les pas de la marquise.

Elle allait, elle, d'un pas rapide et sûr, longeant les maisons, essayant de perdre son ombre dans l'ombre qu'elles projetaient, n'hésitant pas à se détourner de son chemin et à changer de côté, lorsqu'au loin elle apercevait quelqu'une de ces rares lumières qu'allumaient devant de saintes images des bourgeois dévotieux et dont la lueur faible et vacillante eût cependant pu la trahir.

Elle allait, sans paraître se soucier des larges flaques d'eau et des pertuis de la rue, qui, par un temps de pluie, faisaient de Paris un immense cloaque où ne s'aventuraient que ceux qui d'avance avaient fait le sacrifice de leurs vêtements.

Arrivée à la place de Grève, elle s'arrêta un instant pour laisser passer une ronde.

Alors, on ne savait lequel redouter le plus du guet ou des voleurs; puis, faisant le tour de la place, toujours en rasant les maisons, elle descendit vers le Louvre par les ruelles étroites et à peine praticables qui se croisaient et s'emmêlaient d'une façon presque inextricable autour du palais de la ville.

Elle marcha ainsi jusqu'à l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui sans doute lui servait de point de repère, car, arrivée là, elle parut s'orienter un instant; elle assura son masque de velours, ramena sur son visage son capuchon soulevé par le vent, et rebroussa rapidement chemin.

Le lieutenant civil et ses fils s'attendaient sans doute à ce brusque changement de direction, car ils s'étaient rejoints, et tous trois, entraînant le marquis, s'étaient dissimulés entre deux piliers de la vieille église: la marquise passa à trois pas d'eux, sans s'apercevoir de leur présence.

Elle s'engagea alors dans la rue de l'Arbre-Sec, et les quatre hommes, sortis de leur cachette, arrivèrent derrière elle assez à temps pour la voir entrer dans une auberge de louche apparence, au-dessus de laquelle se balançait, en grinçant d'une lugubre façon, une enseigne représentant un More au visage noir et au turban blanc, soufflant de toutes ses forces dans une immense trompette. C'était l'enseigne bien connue du More qui trompe.

Par un même mouvement, M. d'Aubray, ses fils et le marquis vinrent coller leur visage aux carreaux sales du cabaret, et ils purent voir la marquise prendre une clé des mains de l'hôte, qui s'était découvert respectueusement, et s'élancer dans l'escalier en femme familière avec les êtres et les habitudes de la maison.

– Quelle honte! s'écria douloureusement le lieutenant civil, et plus bas il ajouta: Ma fille ose pénétrer dans un pareil bouge!

– C'est au moins de la prudence, dit un des frères; voyez, mon père, les hommes qui boivent dans cette salle; certes il ne viendra à aucun d'eux l'idée que la femme qui vient d'entrer peut être notre sœur, la marquise de Brinvilliers.

En ce moment, deux ivrognes qui sortirent en chantant du cabaret forcèrent les quatre hommes à se reculer.

– Quel bouge! dit encore M. d'Aubray.

– Oh! arrêtez, répondit le marquis, l'endroit ne paie pas de mine, mais c'est, je vous l'assure, une fort honnête maison.

– Vous la connaissez donc? interrogea M. d'Aubray.

– Pardieu! j'y ai maintes fois soupé avec mon ami Penautier, le trésorier de la bourse des États de Languedoc, mon ami, un fort galant homme, je vous assure.

– Alors, vous connaissez la disposition des appartements, marquis?

– On ne peut mieux. Corne du diable! le premier étage ne ressemble guère au rez-de-chaussée; il y a des chambres aussi richement meublées que celles de mon hôtel, et la cuisine de maître Hugonnet, l'hôte du More qui trompe, n'est pas à dédaigner.

Sans doute le marquis eût continué longtemps, entraîné par ses souvenirs, si le lieutenant civil ne l'eût brusquement interrompu.

– Eh bien! lui demanda-t-il, êtes-vous enfin convaincu?

– De quoi?

– Mais… des infidélités de votre femme.

– Moi! pas le moins du monde. Ma femme est très pieuse; qui vous dit qu'une bonne œuvre ne l'a pas amenée dans cette maison?

Elle est passablement crédule; ne peut-elle venir consulter une sorcière? Les sorcières sont fort de mode en ce moment, elles ont remplacé les robes volantes à la Montespan.

Enfin, rien ne me dit que le chevalier de Sainte-Croix soit dans la maison.

– C'est ce que nous allons savoir, dit le plus jeune des MM. d'Aubray, et il siffla d'une façon particulière.

Aussitôt, à trois pas d'eux, du côté opposé à l'entrée du cabaret, un homme se détacha de la muraille, contre laquelle il était si bien collé, que jusque-là personne ne l'avait aperçu.

– Desgrais, lui demanda à voix basse le lieutenant civil, M. de Sainte-Croix est-il arrivé?

– Pas encore, monsieur, répondit l'homme, mais il ne saurait tarder, son valet La Chaussée l'étant allé quérir tout à l'heure chez La Vienne, où il soupait. Mais écoutez, il me semble…

On entendait en effet, à l'extrémité de la rue, le pas d'un cavalier.

– C'est lui, dit Desgrais avec ce flair que la police d'alors a précieusement légué à celle d'aujourd'hui. Ne bougeons pas: à la place où nous sommes, le chevalier ne saurait nous apercevoir.

Le groupe demeura immobile, se confondant si bien, grâce à la brume, avec les objets environnants, que le chevalier de Sainte-Croix, – car c'était bien réellement lui, – ne soupçonna même pas leur présence.

Il entra dans le cabaret, suivi de son laquais, dit quelques mots à l'hôte et disparut par l'escalier que, dix minutes auparavant, avait gravi la marquise, tandis que La Chaussée s'attablait devant un flacon assez grand pour lui faire prendre longtemps patience.

Pour la troisième fois, depuis le commencement de la soirée, le lieutenant civil s'adressa au marquis avec l'accent d'un juge:

– Eh bien, monsieur, êtes-vous enfin convaincu?

– J'avoue, répondit le marquis, que, pour un mari jaloux, il y aurait peut-être certains soupçons à concevoir.

– Eh! que comptez-vous faire, monsieur le marquis de Brinvilliers?

– Vous me voyez fort embarrassé. Entre gentilshommes, ces différends se vident ordinairement sur le pré…

– Y pensez-vous, marquis? On ne se bat pas avec un larron d'honneur.

– Alors, monsieur, avisez-y vous-même, je sais bien que d'aucuns maris usent, en cette circonstance, d'une lettre de cachet; mais outre que ce moyen me répugne, je vous avoue que je n'en ai pas sur moi.

– J'en ai une, moi, monsieur, et l'homme que vous voyez là a été mis à ma disposition pour faire exécuter l'ordre que moi-même j'ai sollicité de Sa Majesté.

– Quoi! vous voulez…

Pour toute réponse, le lieutenant de police se retourna vers Desgrais:

– Toutes vos mesures sont-elles prises? lui demanda-t-il.

– Soyez sans crainte, monsieur, répondit l'agent; le chevalier de Sainte-Croix ne mettra pas nos limiers en défaut; bien que débutant dans la carrière, j'ai tout préparé et tout prévu, et ce m'est un si grand honneur que de travailler pour votre famille, que je regarderais comme une honte si, avant deux heures, l'homme que vous m'avez désigné n'était pas entre quatre murailles sous les verrous de la Bastille.

– Qu'attendons-nous alors?

– Un carrosse que l'un de mes sergents est allé chercher.

– Le pauvre chevalier sera très sensible à cette attention, s'écria le marquis; mais ma présence ici est-elle bien nécessaire?

– Comment! monsieur, vous voulez nous quitter? dit le lieutenant civil.

– Entre nous, le spectacle d'une arrestation m'a toujours été très pénible.

Le sort du chevalier m'afflige plus que vous ne sauriez croire, et, bien qu'il ait eu des torts envers moi, à ce que vous prétendez, du moins, s'il faisait tout à l'heure appel à notre ancienne amitié, je crois, Dieu me pardonne, que je mettrais l'épée à la main pour charger ces coquins et l'en débarrasser.

– Adieu donc, monsieur, c'est moi qui vengerai votre injure.

M. de Brinvilliers fit deux pas et, se ravisant:

– Surtout, cria-t-il à son beau-père, dites bien au chevalier que je ne suis pour rien dans cette sotte affaire.




III

L'HÔTELLERIE DU MORE-QUI-TROMPE


Le marquis de Brinvilliers n'avait rien dit que de vrai lorsqu'il avait parlé de la somptuosité des appartements qui composaient le premier étage de l'hôtellerie du More-qui-Trompe.

Maître Hugonnet, en homme qui connaît les besoins de son époque, s'était appliqué à réunir en cette partie de son logis toutes les superfluités du luxe le plus raffiné, et s'il continuait à tenir au rez-de-chaussée un cabaret borgne des plus mal hantés, c'est qu'il savait que cette honteuse et sordide apparence ajoutait à la sécurité de ses hôtes, grands seigneurs ou grandes dames, qui venaient demander à sa maison un abri sûr pour leurs amours.

Et, disons-le en passant, maître Hugonnet ne manquait pas de pratiques, et des meilleures, – si bien que ses voisins, tout en blâmant son industrie, ne pouvaient s'empêcher d'envier la fortune assez rondelette qu'ils lui supposaient.

Certes, en entrant dans la salle commune, l'observateur le plus attentif ne se fût jamais douté des mystères des étages supérieurs.

Les poutres du plafond étaient noires et humides, les murs maculés; les tables boiteuses et malpropres, et le sol presque aussi détrempé que celui de la rue.

Enfin, l'escalier de bois à peine équarri, dont on apercevait dans le fond les premières marches disjointes, ne semblait pouvoir conduire qu'à de misérables greniers.

Mais, dès la dixième marche, cet escalier changeait d'aspect. Une triple porte soigneusement capitonnée et recouverte, du côté du cabaret, de lambeaux d'étoffe, le fermait en cet endroit.

Cette porte poussée, les enchantements commençaient.

La rampe était en bois précieux, d'épais tapis couvraient les degrés, de hautes tentures tombaient en plis soyeux le long des murailles.

La marquise, ainsi que nous l'avons dit, gravit rapidement cet escalier, et, ouvrant une petite porte cachée au fond d'un corridor étroit, pénétra dans un riche appartement où la main prévoyante de maître Hugonnet avait tout disposé pour la recevoir.

Des bougies parfumées brûlaient dans les candélabres, un grand feu flambait joyeusement dans la cheminée, et, dans l'un des angles de l'appartement, sur une petite table de bois de rose, était servie une délicate collation.

La porte soigneusement fermée, la jeune femme se débarrassa de sa mante, ôta son masque et échangea promptement ses vêtements souillés de boue et percés par la pluie, contre un négligé des plus galants, préparé dans un cabinet de toilette.

Alors seulement elle parut respirer; la grande dame se sentait chez elle.

Elle roula près de la cheminée un vaste fauteuil, s'y allongea paresseusement et présenta à la douce chaleur du foyer ses pieds mignons chaussés de délicieuses mules de velours.

Madame la marquise Marie-Madeleine de Brinvilliers était alors dans tout l'éclat de sa beauté; sa taille était petite, mais admirablement prise et harmonieusement proportionnée; le pur ovale de sa figure avait toutes ces grâces enfantines, toute cette ravissante mignardise dont Largillière a doué certains portraits des femmes du grand règne.

Ses yeux bleus, calmes et profonds, avaient d'adorables caresses et voilaient parfois leurs rayons d'une douce mélancolie.

Dans la pourpre de ses lèvres, un peu dédaigneuses, flamboyaient une double rangée de perles.

Nulle crainte, nulle émotion ne troublèrent jamais la régularité de cette figure candide.

Telle était la puissance prodigieuse de la marquise sur elle-même, que jamais son visage ne trahissait les angoisses horribles, les poignantes émotions qui torturaient son âme.

Plus tard, mêlée aux drames les plus sombres, aux plus épouvantables crimes, elle garda toujours, même devant les juges, même dans la chambre de torture, cette froide et souriante impassibilité. Nul ne la vit se troubler ou rougir.

On eût dit une admirable statue, chef-d'œuvre taillé dans un bloc de glace des mers australes. Galathée, avant que Pygmalion eût pour elle dérobé l'étincelle de vie…

Depuis un quart d'heure environ, madame de Brinvilliers sommeillait au coin du foyer, lorsque le timbre sonore d'une grande horloge, placée entre deux fenêtres, la fit tressaillir.

– Il ne vient pas, murmura-t-elle, et moi qui craignais de le faire attendre!

Elle se leva et fit quelques pas à travers la chambre avec une visible impatience.

– Lui serait-il arrivé quelque chose? murmura-t-elle.

Mais, au même moment, la porte s'ouvrit et Sainte-Croix, souriant, apparut sur le seuil.

– Enfin! exclama la marquise, et, de son doigt, elle montrait l'horloge qui marquait dix heures et demie.

– Oui, je le sais, dit le chevalier, j'ai à implorer mon pardon.

Et, se laissant glisser à genoux aux pieds de la marquise, il couvrit de baisers les belles mains qu'elle lui tendait.

– Pourtant, dit-il en se relevant, je vous assure que ces quelques minutes me coûtent assez cher. J'ai, pour accourir plus vite, laissé passer un fort joli tas de pistoles dans la poche de maître Hanyvel.

– Vous jouerez donc toujours, chevalier?

– Eh! dit tendrement Sainte-Croix, loin de vos beaux yeux, que voulez-vous que je fasse?

Oui, je joue, faute de mieux; mais, je vous en prie, mon cher cœur, ne parlons pas de ces misères, nos heures sont trop précieuses pour penser à autre chose qu'à notre amour.

– Hélas! fit tristement la marquise, ces heures que nous passons chaque soir ensemble et qui sont toute ma joie, vont peut-être nous être enlevées!

– Que voulez-vous dire, Madeleine?

– Je ne sais, mon ami, mais je sens au cœur une vague inquiétude, comme si un grand danger nous menaçait; M. Dreux d'Aubray…

– Quoi! votre père, encore! s'écria le chevalier. Oh! qu'il prenne garde!

Je n'ai pas oublié que par lui est venu le plus grand malheur de ma vie; que par lui j'ai été honteusement chassé de votre hôtel.

– Il est mon père, chevalier!..

– Oui, Madeleine; mais je vous aime, moi; mais vous m'aimez, mais pour vous je donnerais avec ivresse la dernière goutte de mon sang, et mes droits sur vous sont plus sacrés que les siens…

Oh! je vous le répète, qu'il prenne garde!

Sainte-Croix s'était levé en prononçant ces paroles, la lèvre tremblante de colère, l'œil étincelant, les mains crispées, et comme s'il eût eu devant lui cet ennemi dont il voulait se venger.

La marquise, calme et souriante, le regardait tendrement. Cette fureur, à la seule idée de la perdre, n'était-elle pas une preuve d'amour?

– Calmez-vous, chevalier, dit-elle enfin, nul danger sérieux ne nous menace encore.

– Alors, pourquoi parler comme vous l'avez fait, chère et bien-aimée Madeleine?

Puis-je rester calme lorsque je pense à la possibilité de vous perdre?

Ne plus vous voir! mais à cette idée je me sens hors de moi, parce que rien ne me semble pire, non, rien, pas même la mort…

– Allons, chassez ces vilaines idées, répondit la marquise, et dites-moi plutôt si vous avez enfin des nouvelles de notre enfant.

Sainte-Croix ne répondit pas.

– Eh quoi! reprit la marquise, rien encore?

– Rien!

– Et vous dites que, loin de moi, les heures vous semblent lentes à mourir, que vos jours s'écoulent tristes et sans but!

Et nous avons de par le monde un enfant, un fils, et vous ne pouvez apprendre à sa mère ce qu'il est devenu, et je ne sais si je dois pleurer sa mort ou pleurer son existence!

Ah! si j'étais un homme!

– Madeleine, je vous en prie, ne m'accablez pas! Tout ce qu'il est possible humainement de faire, ne l'ai-je donc pas fait?

– Tout! vous dites que vous avez tout tenté! Mais savez-vous ce que je ferais, moi, si j'étais libre? J'irais de ville en ville, de hameau en hameau; je frapperais à toutes les portes, je pénétrerais dans toutes les maisons, je m'adresserais à toutes les mères et je découvrirais sa demeure, allez, pour le presser sur mon cœur, ou bien je trouverais sa tombe pour y aller pleurer…

– Mais vous me torturez, Madeleine! que vous ai-je donc fait?

– Ah! continua la marquise, vous ne l'aimez pas, cet enfant, dont la naissance a été une honte!

Pensez-vous quelquefois à ce qu'il peut faire à cette heure?

Songez-vous que, sans parents, sans amis, sans fortune, il se débat peut-être, seul, contre tous, et cela doit être bien triste…

– Oui, bien triste! dit douloureusement Sainte-Croix. Je le sais: cette vie n'a-t-elle pas été la mienne? Je n'ai qu'une amie au monde, et elle m'abandonne. Vous êtes toute ma vie, tout mon bonheur, et vous m'êtes plus cruelle que mon plus cruel ennemi!

Et cachant son visage entre ses mains, le chevalier se laissa tomber sur un fauteuil; il pleurait, lui, le soldat, le joueur, le capitaine d'aventures, il pleurait!

A la vue de ces larmes qu'elle faisait couler, la marquise se jeta au cou de son amant.

– Grâce! pardon! lui disait-elle en appuyant sur son épaule sa tête si gracieuse.

Oui, j'ai été cruelle, injuste, impitoyable; punis-moi comme je le mérite, cesse de m'aimer si tu le peux, puisque j'ai été malheureuse à ce point de te causer un instant de chagrin.

Un sourire de joie, rayon du divin soleil de l'amour, éclaira le beau visage de Sainte-Croix; il attira à lui la marquise et, la pressant sur son cœur:

– Ne plus t'aimer, murmura-t-il à son oreille, ne plus t'aimer! est-ce donc en mon pouvoir?

Qui donc pourrait jamais nous séparer? Nous sommes jeunes, nous nous aimons, l'avenir est à nous; l'avenir, c'est-à-dire le bonheur.

A ce moment, un coup violent, frappé à la porte basse du cabaret, troubla le silence de la rue de l'Arbre-Sec.

La marquise, s'échappant des bras de Sainte-Croix, bondit jusqu'à la fenêtre.

– Au nom du roi, ouvrez, disait une voix dans la rue.

Et plusieurs coups ébranlèrent la porte.

– Ciel! s'écria Sainte-Croix, à qui en veut-on?

– Chut! écoutez, dit la marquise en posant sa main sur la bouche de son amant.

On entendit en effet, la voix de l'hôte du cabaret du More-qui-Trompe; il avait ouvert une petite fenêtre, et parlementait avec les gens du dehors.

– Qui êtes-vous? demandait-il.

– Ouvrez, au nom du roi! répondait-on.

– Oh! continuait la voix de maître Hugonnet, je vous connais, je ne me laisserai pas prendre à votre piège; vous êtes des ivrognes qui voulez entrer boire chez moi: je n'ai plus de vin à pareille heure; allez vous coucher; bonsoir!

– Mort de Dieu! ouvriras-tu, hôtelier du diable? répétait-on du dehors.

– Au nom du roi, ouvrez-vous? reprenait une autre voix, votre hésitation pourrait vous coûter cher.

– Soit, reprit maître Hugonnet, je vais descendre retirer les barres; prenez un peu de patience. Mais si vous me trompez, par saint Leu, mon patron, j'irai quérir le guet… Donc, attendez un instant et ne vous en prenez pas à la porte d'une honnête maison.

Terrible était, durant cette courte scène, l'anxiété des deux amants.

Ivre de fureur, Sainte-Croix tournait autour du salon comme un tigre captif; on eût dit qu'il cherchait une issue, comme si le feu de ses regards eût pu faire s'entr'ouvrir la muraille pour lui livrer passage.

La marquise, elle, était restée debout près de la fenêtre. Le front appuyé sur la vitre, elle s'efforçait de voir les gens qui assiégeaient le cabaret.

A ce moment, maître Hugonnet, suivi de La Chaussée, tout effaré, parut à la porte de l'appartement.

– Les gens du roi sont en bas, monsieur le chevalier, dit-il, que faut-il faire?

– Sur ta vie, s'écria Sainte-Croix, je te défends d'ouvrir!

– Ils enfonceront la porte, objecta La Chaussée.

– J'en ai terriblement peur, dit Hugonnet. Ah! quel scandale pour une honnête maison comme la mienne.

– Sûr, grommela La Chaussée, c'est à monsieur le chevalier qu'on en veut.

– Comment! hôtelier de malheur, exclama Sainte-Croix, tu n'as pas une autre issue pour nous faire échapper?

– Hélas! non, répondit tristement Hugonnet.

Et comme on continuait à frapper:

– Je vais ouvrir, dit-il; il pourrait m'arriver malheur.

Et il fit mine de sortir.

– Allez, mon ami, dit la marquise, laissez-nous.

Hugonnet se retira, suivi de La Chaussée. On frappait toujours.

– Si vous n'ouvrez, poursuivait-on, nous allons jeter bas la porte de cette caverne infâme…

A cette voix, la marquise demeura comme pétrifiée.

– Entendez-vous? dit-elle à Sainte-Croix…

– Nous nous défendrons, dit le chevalier. En même temps, il roulait près de la porte et entassait les uns sur les autres tous les meubles de l'appartement.

– C'est inutile, mon ami; la voix que je viens d'entendre est celle de mon père, nous sommes perdus.

– Oh! pas encore, fit Sainte-Croix que la fureur transportait.

– Bien perdus, reprit la marquise avec un calme étrange et terrible, perdus! C'est la honte, le déshonneur, le couvent!

C'est notre séparation. O mon ami! c'est ma mort!

– Oh! malédiction! hurla Sainte-Croix; et personne pour nous défendre, personne pour nous sauver!

– Vous vous trompez, chevalier, il y a moi, dit une voix qui paraissait sortir de la muraille.

Sainte-Croix et la marquise se retournèrent épouvantés.

Un des panneaux de la boiserie avait pivoté sur lui-même, démasquant une issue secrète, et dans l'encadrement se tenait debout Reich de Penautier.

– Misérable! s'écria Sainte-Croix, tu nous as trahis!

Aveuglé par la colère, il avait, plus prompt que la foudre, tiré son épée, et s'était précipité sur le financier d'église.

Par un brusque retrait, Penautier évita le coup.

– Malpeste! dit-il tranquillement, vous n'y allez pas de main morte, chevalier.

– Comment vous trouvez-vous ici, monsieur? interrogea la marquise.

– C'est mon secret, madame, mais que vous importe, puisque je viens vous sauver.

– Est-il possible! s'écria Sainte-Croix.

Pour toute réponse, Penautier s'effaça le long de la boiserie, et offrant la main à la jeune femme:

– Passez, madame la marquise, dit-il avec une galanterie aussi tranquille que s'il eût été dans une salle de bal.

– Mais lui, fit Madeleine en désignant le chevalier.

– Il restera pour assurer notre retraite.

– Oh! s'il allait lui arriver malheur!

– Le pis, dit Penautier, est qu'il soit arrêté.

– Arrêté! répéta la marquise avec effroi.

– N'ayez souci de moi, Madeleine, et puisque cette voie de salut vous est ouverte, partez, au nom du ciel, partez!

– Le chevalier a raison, reprit le financier, le temps presse, venez, madame.

La jeune femme s'élança au cou de son amant.

– Mais comment saurai-je?..

– Un nœud à ce mouchoir que vous portera La Chaussée, vous dira que je suis à la Bastille; deux, hors de Paris; trois, hors de France.

– Encore une fois, partons! s'écria Penautier; on monte…

Et arrachant la jeune femme aux étreintes de son amant, il l'emporta presque dans le passage secret.

Le panneau tourna de nouveau, toute trace d'issue disparut.

Il était temps, on heurtait à la porte.

Sainte-Croix n'attendit pas que des sommations fussent réitérées: s'enveloppant de son manteau, enfonçant son feutre sur son front, et s'assurant que son épée jouait bien dans le fourreau, il marcha droit à la porte et l'ouvrit.

Il se trouva face à face avec Desgrais.

Quatre sergents suivaient leur chef. Dans la pénombre du couloir, le lieutenant civil et ses deux fils attendaient en groupe.

Enfin, sur les dernières marches de l'escalier, deux agents surveillaient La Chaussée.

Sainte-Croix prit l'offensive:

– Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-il à Desgrais d'un ton hautain et impératif.

– Et d'abord, répliqua l'exempt sans se laisser intimider, veuillez répondre à mes questions.

– J'écoute, dit le jeune homme, se faisant visiblement violence pour conserver son sang-froid.

– Êtes-vous bien le chevalier Guadin de Sainte-Croix?

– C'est moi-même.

– Capitaine au régiment de Tracy?

– Oui.

– Alors livrez-nous passage, il y a dans cette chambre quelqu'un à qui nous avons affaire.

Le chevalier haussa les épaules.

– Vous vous trompez, mon maître, dit-il, il n'y a personne.

– Il ment, fit une voix dans le couloir.

Cette voix était celle de M. Dreux d'Aubray.

– Il ment, continua le vieillard, mais cette ruse ne sauvera pas sa complice. Entrez donc, messieurs, et faites votre devoir.

Un éclair de haine passa dans le regard de Sainte-Croix et alla frapper le lieutenant entre ses deux fils.

– Je ne sais ce que prétend celui qui m'accuse de mensonge et qui se cache là-bas, fit Sainte-Croix avec un sang-froid merveilleusement joué. En tout autre temps, en tout autre lieu, je saurais bien le faire repentir de son imprudente parole. Mais on doit le respect aux ordres du roi, et vous avez un ordre, n'est-il pas vrai, monsieur?

– Le voici, monsieur, fit Desgrais en exhibant un parchemin.

Sainte-Croix, qui ne démasquait pas la porte, parcourut minutieusement le papier.

– Mais qu'attendez-vous: donc? criait le lieutenant civil, entrez, entrez!

Sainte-Croix calcula que la marquise et Penautier devaient être hors de danger, et qu'on pouvait impunément forcer le passage secret, si ou venait par hasard à le découvrir: il se recula de deux pas, et dit ironiquement aux sergents:

– Faites ce qu'on vous dit, messieurs, entrez.

Desgrais se rua le premier. En un instant tous les coins et recoins de la chambre furent explorés, fouillés, sondés par l'exempt et par ses hommes.

– L'oiseau est déniché, s'écria l'exempt, mais sur mon âme, il était au nid, voilà encore ses plumes!

Et il montrait avec dépit au lieutenant civil et à ses deux fils, qui s'étaient élancés à sa suite, la mante et les vêtements encore humides abandonnés par la marquise dans le cabinet de toilette.

– Elle ne saurait nous échapper, s'écria M. d'Aubray, ce cabaret n'a qu'une issue.

– Eh! répliqua Desgrais, sait-on jamais à quoi s'en tenir avec ces maisons à double face, tavernes en bas, boudoirs en haut, machinés pour l'intrigue et toutes percées de trappes et de mystérieux passages!

– Cherchez partout, alors, sondez les murs, ne laissez pas pierre sur pierre.

– Inutile, je connais mon métier; celle que nous poursuivons est à l'abri de nos recherches.

– Celui-ci est resté pourtant, dit M. d'Aubray en montrant Sainte-Croix.

– Pardieu! il assurait la retraite. Oh! mais c'est égal, je prendrai ma revanche.

Pendant tout ce colloque, le chevalier était resté immobile, accoudé à la cheminée.

Le lieutenant civil se retourna vers lui.

– Finissons-en, commanda-t-il.

Aussitôt Desgrais s'approcha du capitaine, et le touchant à l'épaule:

– Au nom du roi, dit-il, je vous arrête, et vous somme de me suivre.

– Marchons, dit tranquillement Sainte-Croix.

Et il s'engagea dans l'escalier, précédé de deux sergents.

Arrivé à la porte, devant laquelle stationnait une voiture:

– Puis-je savoir où vous me conduisez? demanda-t-il.

– A la Bastille, répondit le lieutenant civil.

Sainte-Croix s'inclina sans mot dire, tandis qu'un sergent passait devant lui pour ouvrir la portière; mais pendant ce mouvement, il avait eu le temps de faire un nœud au coin de son mouchoir. Se reculant alors, il coudoya La Chaussée, debout, entre deux des hommes de Desgrais, et put lui glisser le mouchoir, avec ces deux mots:

– Pour la marquise.

– Allons, montez donc, monsieur, dit le lieutenant civil avec impatience, nous n'avons déjà perdu que trop de temps.

– Mort de Dieu! hurla Sainte-Croix, laissant éclater l'orage terrible qui depuis une heure s'amassait dans son âme, c'en est trop, à la fin, monsieur le lieutenant civil!

Et avec une force irrésistible, écartant les gardes qui l'entouraient, il tira son épée qu'on avait oublié de lui enlever.

– A vous, messieurs, cria-t-il aux fils de M. d'Aubray, à vous, lâches qui vous dites gentilshommes, qui oubliez votre épée, et n'avez au service de l'honneur d'une femme qu'une lettre de cachet et des suppôts de police.

Et avec un rugissement qui appartenait plutôt à une bête fauve qu'à une créature humaine, affolé par la fureur, il se précipita la tête baissée sur les deux jeunes gens.

Mais déjà les hommes de Desgrais étaient revenus de leur surprise. Ils se jetèrent sur lui et le serrèrent de si près, qu'il ne put faire usage de son épée.

– Je me rends, dit-il en laissant tomber son arme.

On le poussa alors dans la voiture où prirent place avec lui Desgrais et deux sergents.

M. d'Aubray lui-même referma la portière, et, se reculant un peu, fit signe au cocher de partir en lui jetant cet ordre sinistre:

– A la Bastille!


…

Un escalier dérobé avait rapidement conduit madame de Brinvilliers et son sauveur improvisé jusqu'au carrosse de celui-ci qui stationnait dans une petite rue parallèle à celle de l'Arbre-Sec, et où l'hôtellerie du More-qui-Trompe avait, comme la plupart des lieux de rendez-vous de l'époque, une sortie de dégagement.

Quelques instants plus tard, le carrosse de Penautier les emportait tous deux vers la rue des Lions-Saint-Paul.

Toute trace du danger passé avait disparu sur le visage de la marquise.

La jeune femme semblait de marbre.

Pourtant les plus terribles inquiétudes dévoraient son esprit et agitaient son cœur.

Qu'allait-il advenir de Sainte-Croix.

Lui faudrait-il succomber dans une lutte inégale, sous l'épée du père, des frères de sa maîtresse, ou bien les portes d'une prison éternelle devaient-elles se refermer sur lui?

Madame de Brinvilliers éprouvait pour son amant une de ces passions fauves que rien ne dompte, qui trouvent un âcre plaisir dans ce que nous pourrions appeler leur illégitimité et qui n'acceptent d'autres lois que celle de la satisfaction la plus entière.

Pour Sainte-Croix elle avait tout sacrifié, tout répudié, tout brisé; pour le conserver, elle n'eût hésité devant rien, pas même devant le plus abominable des forfaits; et elle était déjà à se demander comment elle pourrait, en se vengeant d'une surveillance importune, se débarrasser de toutes les entraves qu'un père trop soucieux de l'honneur de la famille osait opposer à la liberté de ses amours.

Pourtant, telle était la force de caractère de cette femme, appelée à jouer un si grand rôle dans les fastes criminels du monde entier, que déjà elle avait su donner à son maintien cette insolente froideur dont elle sut envelopper jusqu'à son agonie.

C'est donc d'une voix tranquille qu'elle s'adressa à Penautier, qui, tout en semblant respecter ses réflexions, n'avait cessé de l'épier d'un œil sournois.

– Puis-je savoir, monsieur, demanda-t-elle, où vous voulez bien me conduire, et à qui je suis redevable d'un aussi signalé service?

– A un ami du chevalier, madame, à un ami qui tiendrait à honneur de devenir le vôtre, Reich de Penautier, trésorier de la bourse des États de Languedoc.

J'ai donné l'ordre à mon cocher de vous conduire à votre hôtel; seulement, vous trouverez bon, je pense, que, pour y arriver, nous ne prenions pas le chemin le plus court. Je crains de fâcheuses rencontres.

– Et puis, n'avons-nous pas quelque peu à causer, reprit gracieusement la marquise, et ne voudrez-vous pas m'apprendre comment vous avez pu venir à notre secours d'une façon si miraculeuse?

– Il me serait facile, madame, de rejeter sur le hasard tout le mérite de cette aventure; mais, à mon avis, le hasard est la providence des sots; je l'invoque peu par habitude; aussi vous dirai-je franchement que je ne me suis trouvé si à propos sur la dernière marche de cet escalier, dont vous ignoriez l'existence, que parce que je me doutais un peu de ce qui allait arriver.

– Quoi! vous saviez? mais qui donc…

– Oh! madame! répondit Penautier en s'inclinant, je suis un peu d'église, moi, et lorsque j'ai intérêt à savoir quelque chose…

– Eh bien?

– Je le sais toujours: un secret est une denrée qui cherche tout naturellement un acheteur.

La marquise regarda fixement le financier.

– Et vous aviez intérêt à acheter le nôtre?

Penautier salua en signe d'affirmation.

– Tout ce qui regarde ce cher chevalier, dit-il, me touche au plus haut point; je suis navré, madame, de voir un homme de son mérite végéter obscurément dans un état de fortune précaire et ambigu, quand la tendresse qu'il a su inspirer devrait certainement l'élever au premier rang.

M. de Sainte-Croix ne m'a rien demandé; partant, je n'ai rien pu lui offrir; et vous l'avez vu, c'est un peu malgré lui, c'est presque à son insu que j'ai eu le bonheur de vous prêter assistance aujourd'hui.

Cependant, j'ai toujours rêvé que le chevalier me devrait un grand état dans le monde.

– Et qu'exigeriez vous en échange? demanda la marquise.

– Oh! peu de chose, un traité d'alliance offensive et défensive entre vous, lui et moi.

La marquise tendit ses belles mains au financier.

– Signez-le donc, dit-elle en souriant; M. de Sainte-Croix ne me désavouera pas.

Penautier mit galamment ses lèvres sur les doigts effilés de la jeune femme.

Le carrosse, à ce moment, s'arrêtait devant la porte de l'hôtel de Brinvilliers. Un homme attendait sous le porche.

Cet homme était encore tout haletant et tout couvert de la boue d'une longue course.

La marquise le reconnut.

– La Chaussée! s'écria-t-elle.

Le valet, sans mot dire, lui tendit un mouchoir.

Madame de Brinvilliers le déploya d'une main fébrile.

– Sainte-Croix à la Bastille! s'écria-t-elle.

– Rassurez-vous, madame, dit Penautier, nous l'en tirerons.

La marquise descendit, et la porte s'ouvrit devant elle.

Elle en allait franchir le seuil, quand, se retournant:

– Un mot encore, fit-elle à Penautier.

Le financier se pencha hors de la voiture.

– Vous qui connaissez tout, poursuivit la marquise, dites-moi donc qui avait vendu à mon père et le secret de notre retraite et celui de nos rendez-vous?

– Celui-là s'appelle Hanyvel de Saint-Laurent, répondit Penautier.

– Merci, fit la marquise, je n'oublierai ni le nom ni l'homme.




IV

A LA BASTILLE


Minuit sonnait à toutes les paroisses de Paris quand la sentinelle placée devant le poste extérieur qui flanquait le premier pont-levis de la Bastille, reconnut le carrosse où Sainte-Croix avait été jeté sous la garde de deux sergents.

A son appel, un bas officier sortit du corps-de-garde, escorté d'un soldat qui portait une lanterne, et vint s'aboucher avec Desgrais.

L'exempt échangea rapidement quelques mots avec lui, puis le carrosse pénétra dans l'intérieur de la forteresse.

Un autre soldat s'en fut quérir monsieur le lieutenant du gouverneur, qui arriva à moitié endormi, se détirant les bras et maugréant contre le fâcheux assez mal avisé pour se faire mettre en prison à une heure aussi avancée de la nuit.

M. de Baisemeaux de Montlezun, gouverneur de la forteresse royale, ne se dérangeait que pour des prisonniers d'importance.

On fit descendre Sainte-Croix, que les agents conduisirent au greffe; Desgrais exhiba sa lettre de cachet;

– Peuh! fit le lieutenant en la parcourant du regard, un simple capitaine au régiment de Tracy! prisonnier de quatrième catégorie! Sa Majesté y met du sien; nous regorgeons de ces espèces.

– Que voulez-vous, monsieur le lieutenant! dit Desgrais, on arrête ce qu'on peut.

Le lieutenant prit une plume en rechignant et écrivit sur le livre d'écrou:

«Ce jourd'hui 25 novembre 1665, à minuit, le sieur Guadin de Sainte-Croix est entré à la Bastille par ordre du roi et à la requête du sieur Dreux d'Aubray, lieutenant civil. Le sieur Sainte-Croix avait sur lui…»

– Combien avez-vous sur vous? demanda le lieutenant au prisonnier.

– Il y a deux heures, répondit Sainte-Croix, j'avais quelques milliers de pistoles; pour le présent, voici ce qui me reste.

Et il déposa sur la table une douzaine de louis.

– Avez-vous des bijoux? poursuivit le lieutenant.

– Ces deux bagues et cette montre.

– Donnez.

– Puis le lieutenant continua de libeller la formule ordinaire:

«… Le sieur Guadin de Sainte-Croix, n'ayant d'autres effets sur lui, a signé sa dite entrée jour, mois et an que dessus.»

Pendant que Sainte-Croix signait, le lieutenant se disait à lui-même:

– Où diable vais-je mettre cet importun? toutes nos chambres sont occupées, et je ne puis décemment donner à un petit officier de fortune un des appartements réservés aux prisonniers de première classe.

Il appela alors un guichetier et lui demanda à voix basse:

– Qu'avons-nous de libre en ce moment pour ce nouvel hôte?

– Rien, monsieur, répondit le guichetier.

– Alors, mettez-moi celui-ci avec un autre prisonnier: la société lui fera plaisir.

Le guichetier ordonna à Sainte-Croix de le suivre, et, après de nombreux détours à travers des escaliers ténébreux et des corridors froids et humides, il ouvrit une porte dont le bois disparaissait entièrement sous un arsenal de verrous.

Sainte-Croix fut poussé par lui à l'intérieur, puis les verrous grincèrent et la porte se referma.

Un instant, il demeura immobile sur le seuil; il écoutait avec une anxiété affreuse les pas lourds du guichetier qui se perdaient dans l'éloignement.

Il était comme étourdi sous le coup qui venait de l'atteindre, et une inexprimable angoisse lui serrait le cœur.

Quel sort l'attendait? Quel serait le terme de sa captivité? Était-il destiné à voir ses cheveux blanchir dans cette forteresse de la tyrannie? Entré jeune homme, n'en sortirait-il pas vieillard, et même en sortirait-il jamais? Comme aux portes de l'enfer de Dante, aux portes de la Bastille, les infortunés qui entraient devaient laisser toute espérance.

Lorsque tout bruit eut cessé, lorsque Sainte-Croix put se croire seul et pour jamais peut-être séparé du reste des vivant, il songea à explorer sa prison.

Pour se guider, il n'avait d'autre lueur que celle d'un pâle rayon de lune qui faisait sa trouée à travers une fenêtre étroite, percée à six pieds du sol et ornée d'un appareil formidable de grilles et de verrous.

Toute la lumière tombait en plein sur une mauvaise couche placée en un coin et laissait dans l'obscurité la plus complète tout le reste du cachot.

Sainte-Croix se dirigea vers ce grabat, en chancelant comme un homme pris de vin, et s'y laissa tomber avec une explosion de désespoir qui se traduisit en cris et en sanglots.

Par un de ces retours soudains qui suivent presque toujours les grandes catastrophes, il revoyait en un instant, comme dans un miroir fidèle, toute sa vie passée.

Tous les souvenirs heureux de son existence se présentaient en foule à sa mémoire et lui faisaient plus rudement sentir son malheur présent.

Il cherchait à se rappeler les moindres détails de cette soirée qu'il venait de passer près de la marquise, il croyait entendre encore à son oreille cette voix argentine, murmurant des paroles d'amour. N'était-ce pas de longues années de bonheur qu'il venait de perdre!

Avec tous ces souvenirs, sa colère montait terrible, effrayante; il s'était rué sur le lit comme une bête fauve, en poussant de ces rugissements qui semblent n'appartenir à aucune poitrine humaine, – note suprême de la fureur à cet instant où il faut que le cœur éclate ou se brise.

Il maudissait ces hommes qui, pour le plonger vivant dans une tombe, l'étaient venus arracher à sa vie libre et joyeuse: il blasphémait Dieu qui voyait et souffrait de tels crimes; enfin, il appela à son aide une puissance quelle qu'elle fût, offrant son âme et sa vie en échange d'un jour, d'une heure de liberté et de vengeance.

– Je t'attends et j'accepte, dit une voix étrange, tout près du prisonnier.

Pâle, l'œil hagard, les cheveux hérissés de terreur, le chevalier se dressa sur son lit.

Dans le cercle lumineux dessiné par la fenêtre, un homme, vêtu d'un pourpoint noir en lambeaux, était debout.

Lentement, par un acheminement presque insensible, il s'approchait du grabat. Il était hâve et maigre; ses cheveux longs retombaient sur ses épaules; sa barbe inculte se hérissait autour de ses pommettes saillantes, une lueur phosphorescente brûlait sous ses épais sourcils, et la lumière bleuâtre de la lune faisait comme une auréole autour de son front ravagé.

A cette apparition étrange le chevalier se signa instinctivement.

Les bûchers des derniers sorciers juridiquement brûlés pour avoir évoqué le malin, fumaient encore à cette époque; le nom de certains d'entre eux se lisait incrusté dans les murs de plus d'un cachot de la Bastille; on croyait au diable, et le chevalier n'était pas éloigné de penser qu'il se trouvait en présence de l'esprit des ténèbres.

Homme ou fantôme, l'apparition avançait toujours, et Sainte-Croix sentait une sueur froide pointer à la racine de ses cheveux et ses dents claquaient de terreur.

Machinalement sa main cherchait son épée à sa place habituelle, mais on lui avait enlevé son épée.

Enfin, il comprit que l'être étrange allait le toucher.

– Maudit, que me veux-tu? demanda-t-il d'une voix étranglée par la peur.

– N'as-tu pas, dit l'apparition, n'as-tu pas demandé le secours d'une puissance quelle qu'elle fût? Tu as appelé, me voici.

– Qui donc es-tu!

– Pour toi, jeune homme, si tu le veux, je serai la vengeance.

– Certes, je le veux, au prix même de tout mon sang et de ma damnation éternelle; mais encore faut-il que je sache quel est celui qui me parle ainsi.

– Eh bien, je suis comme toi un hôte de la Bastille; je suis ton compagnon de captivité.

Voici dix ans bientôt que je compte une à une les heures dans ce cachot où tu n'es, toi, que depuis quelques minutes…

Sainte-Croix, à ces mots, eut un geste de découragement. Il était rassuré, il rougissait presque de sa frayeur, mais l'espérance insensée qui un instant avait fait battre son cœur lui échappait.

– Mais alors, interrompit-il, à quoi bon me parler de vengeance? Vous qui n'avez rien pu pour vous-même, que pourrez-vous pour moi?

– Tu es impatient, dit l'étranger; tu ne m'as pas encore laissé te dire mon nom.

– Il est à croire qu'il ne m'apprendrait pas grand'chose.

Le sinistre vieillard eut un pâle sourire.

– Peut-être, reprit-il. Je suis l'Italien Exili.

Plus épouvanté que lorsqu'il croyait avoir affaire à Satan en personne, Sainte-Croix se laissa retomber sur le grabat. La vision infernale disparaissait, mais elle faisait place à une réalité plus effroyable encore.

C'est que ce nom d'Exili était affreusement célèbre en Italie et en France. Pour tous, il était le synonyme de meurtre et de poison. Depuis vingt-cinq ans, il était écrit en lettres de sang dans toutes les cours de l'Europe.

Disciple de René et de la Tophana, héritier des secrets mortels des Médicis et des Borgia, Exili, le terrible empoisonneur, avait depuis longtemps dépassé les forfaits de ces implacables meurtriers.

Jeune encore, il avait tenu à Florence boutique de poison.

Un héritage se faisait-il trop longtemps attendre? Voulait-on tirer d'une injure une lâche et ténébreuse vengeance? On s'adressait à Exili; aux uns il vendait la mort de leurs parents; aux autres, la mort de leurs ennemis.

Plus tard, à Rome, il avait mis sa science au service de madame Olympia, et pendant plusieurs années il avait semé la mort et l'effroi dans la ville éternelle, frappant au hasard, aveugle et implacable comme le destin, lorsqu'il s'agissait d'obéir à sa terrible protectrice.

Ainsi avaient péri plus de cent cinquante personnes des plus nobles familles, le peuple le disait, du moins; et c'est en se signant qu'il prononçait tout bas le nom d'Exili.

Chassé d'Italie bien plus par la haine des peuples que par la haine des gouvernements, l'empoisonneur était venu s'établir en France, mais déjà sa terrible renommée l'y avait précédé.

On ne lui laissa pas le temps d'exercer sa science funeste. Suspect à l'autorité il disparut un beau jour, sans que l'on sût ce qu'il était devenu.

Il avait été arrêté et jeté à la Bastille, sans doute pour la vie.

Sainte-Croix savait tout cela, et pourquoi à ce nom d'Exili il sentit courir dans ses veines un nouveau frisson.

Il ne savait que trop quelle arme terrible pouvait mettre entre ses mains l'homme qui avait été l'instrument des vengeances de madame Olympia. Mais si grande que fût sa haine, il n'était point encore arrivé à ce point suprême où l'homme peut regarder en face les plus grands crimes.

C'est avec une réelle colère qu'il se dressa sur son lit. Étendant les mains en avant comme pour conjurer un danger:

– Retire-toi, démon, s'écria-l-il, retire-toi!

– Et tu dis que tu veux te venger, murmura Exili d'une voix méprisante. Pauvre fou! un jour viendra où, las de souffrir, tu voudras à la fois la liberté et des armes pour rentrer dans la mêlée du monde.

Ce jour-là, tu viendras à moi, et c'est à genoux que tu me demanderas de venir à ton secours et de te tendre la main.

– Jamais! répondit avec horreur le chevalier, jamais!

Exili se retira sans bruit comme il était venu, et, dans l'obscurité, regagna sa couchette, laissant le jeune homme en proie aux plus sombres pensées.

C'est avec une invincible horreur que le lendemain, au jour, Sainte-Croix se retrouva en présence de son terrible compagnon.

Il conjura le geôlier de le changer de chambre; mais le geôlier lui répondit qu'en ce moment il y avait presse à la Bastille et que d'ailleurs on n'avait pas l'habitude de se soumettre à tous les caprices des prisonniers.

Sainte-Croix dut en prendre son parti.

D'ailleurs, sa répugnance pour son compagnon de captivité ne devait pas être de longue durée: le maître habile venait de trouver un digne écolier.

Sainte-Croix, avec son fatal caractère, assemblage de bien et de mal, de qualités et de vices, ne tarda pas à s'éprendre d'admiration pour cet homme étrange que son mauvais génie avait jeté sur sa route.

Et cette admiration s'explique facilement.

Exili n'était pas de ces empoisonneurs vulgaires dont la science consiste à donner brutalement la mort.

C'était un homme supérieur dans toute la force du terme; s'il eût appliqué au bien le rare génie que lui avait donné le Créateur, nul doute qu'il n'eût pris place parmi les bienfaiteurs de l'humanité et qu'il n'eût attaché son nom à quelqu'une de ces découvertes qui illustrent un siècle.

Penseur, philosophe, investigateur, il avait tout vu, tout étudié; sa prodigieuse mémoire était comme un vaste répertoire de toutes les sciences que Sainte-Croix pouvait interroger sans cesse et qu'il ne trouvait jamais en défaut.

Mais surtout et avant tout, Exili était un grand artiste en poisons.

Du meurtre il en avait fait un art. Dépositaire de secrets terribles, il avait voulu trouver des secrets nouveaux; et, sans relâche, sans trêve, il avait poursuivi ses travaux et ses expériences.

Il en était arrivé à soumettre la mort à des règles fixes et positives; en sorte que l'intérêt n'était plus son mobile, mais bien un irrésistible besoin d'expérimentation.

– C'est surtout lorsqu'il lui arrivait de causer de cette science fatale que Sainte-Croix écoutait avec une religieuse terreur.

– Que d'autres, disait Exili, le visage rayonnant d'orgueil et la voix inspirée, que d'autres s'épuisent à chercher le secret de la vie, ils ne le trouveront pas, et moi j'ai trouvé le secret de la mort.

– Hélas! murmura Sainte-Croix, où cela vous a-t-il conduit?

– A égaler Dieu, répondit le sombre alchimiste du néant. Dieu a conservé pour la puissance divine la création, la vie; aux hommes il a abandonné la destruction, la mort. Ne comprends-tu donc pas qu'en détruisant j'égale la divinité?

Et, comme le chevalier faisait un geste de doute, Exili continuait:

– Ne suis-je pas tout-puissant d'ailleurs, moi qui tiens la vie de tous dans ma main, moi qui peux frapper comme la foudre?

Quel est le roi dont le pouvoir égale le mien?

Un jour vint enfin où Sainte-Croix osa avouer à Exili que lui aussi s'était occupé de la science des poisons; il raconta ses précédentes expériences.

Son compagnon se prit à sourire.

– Vous en êtes encore, lui dit-il, aux premières, aux plus vulgaires notions de l'art.

Vingt années de travaux assidus vous mettraient à peine sur la voie de la science véritable, de cette science que se sont transmise tous les grands artistes de l'Italie; parce que leurs secrets, voyez-vous, sont de ceux qui ne se divulguent pas, mais que chaque maître lègue mystérieusement à un élève favori longtemps éprouvé.

– Voulez-vous, s'écria Sainte-Croix, que je sois cet élève?

L'Italien hocha la tête d'un air indécis.

– Nous ne nous connaissons pas assez, dit-il; qui me répond que vous en êtes digne?

– Mon passé. Je suis jeune encore, mais j'ai déjà beaucoup souffert.

– Je ne vois pourtant pas, reprit Exili, ce qui a pu vous manquer dans la vie: vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes beau, vous devez être aimé.

– Il m'a manqué un nom, interrompit Sainte-Croix, et Dieu m'avait mis l'orgueil au cœur.

Une satanique satisfaction illumina le visage d'Exili.

– L'orgueil! murmura-t-il, très bien; nous ferons quelque chose de vous, chevalier; mais, continuez, de grâce, car c'est dans le passé que je lis l'avenir.

– Tout le monde me croit de race à Paris ou feint de le croire; mon courage et mon épée m'ont du moins valu cela.

J'appartiens tout simplement à une de ces familles dont l'obscurité cache mal la misère. Mon père était un artisan. Il eût voulu en faire autant de moi sans doute; mais j'avais à peine le sentiment des choses de ce monde, que déjà la fièvre d'orgueil me tenait.

J'étais alors ambitieux d'argent, d'amusements et de parures: la vue d'un ruban, le bruit d'un verre, le choc des dés, le sourire d'une grande dame, tout cela emplissait mon esprit précoce d'aspirations vagues et insensées.

Aussi, à l'heure où les enfants des pauvres pâtissent encore à l'atelier ou sur les bancs de l'école, j'avais déserté l'un et l'autre pour le cabaret, la salle d'armes et le tripot.

J'y acquis, en compagnie de tout ce que Montauban comptait de bretteurs et d'intrigantes, cette sûreté de coup d'œil, cette prestesse de main et ce bonheur au jeu qui m'ont rarement abandonné.

Mais mon père en mourut.

Je pleurai mon père.

– On n'est pas parfait dans un âge aussi tendre, interrompit Exili.

Le chevalier continua:

– J'avais seize ans lorsqu'une déplorable affaire, – homme tué ou fille séduite, je ne sais plus au juste, – me força de quitter le Languedoc.

Paris est le soleil autour duquel gravitent tous les satellites de ma trempe. Je vins à Paris.

Seulement, comme pour me faire ouvrir les portes du monde dans lequel je voulais entrer, il me fallait un nom, un titre, de la fortune, je m'appelai le chevalier Guadin de Sainte-Croix et les poches des niais me fournirent des subsides.

J'eus des duels. On ne s'appelle pas impunément le chevalier de Sainte-Croix.

Un gentilhomme de Beauvoisis trouva un jour mauvais que ses pistoles passassent si facilement de son escarcelle dans la mienne; il me le dit en termes de fort mauvais goût, et alla même jusqu'à mettre en doute la légitimité de mon titre.

Je le priai de venir faire avec moi un tour derrière les Chartreux… et il ne douta plus.

– Vous l'aviez convaincu? demanda Exili.

– Je l'avais tué. Malheureusement l'affaire fit du bruit.

La famille réclama, et comme je ne voulais pas avoir maille à partir avec messieurs de la prévôté et du point d'honneur, je m'en fus à Compiègne recommencer une idylle de M. de Racan.

J'y vivais caché chez un mien ami, fripon retiré, qui s'était fait hôtelier pour ne point changer d'état, quand il m'arriva la principale aventure de ma vie.

– Comment se nommait cette aventure? interrogea Exili.

Elle se nommait Marie-Madeleine d'Aubray; elle avait seize ans, j'en avais dix-huit, c'était une délicieuse enfant qui est devenue une femme ravissante.

Le hasard nous mit en présence dans un sentier perdu au fond des grands bois qui entouraient le château d'Offemont, où son père, le lieutenant civil, était venu vers cet automne se délasser des troubles politiques et de ses importants travaux.

Madeleine portait au cœur un de ces besoins effrénés de tendresse que la femme voue à Dieu quand il ne se rencontre pas un homme pour les voler au créateur.

Nous nous aimâmes…

C'est là un de ces souvenirs que le plus insoucieux des aventuriers conserve précieusement pour en rafraîchir son existence brûlante.

Pour me rapprocher d'elle, je franchissais chaque nuit les murs du parc, et je m'introduisais furtivement dans le vieux manoir d'Offemont, dont ma maîtresse avait su faire pour moi un paradis caché à tous les yeux.

M. Dreux d'Aubray était retourné à Paris, où l'appelaient les devoirs de sa charge, laissant sous la garde d'une vieille gouvernante sa fille chérie, dont les langueurs avaient besoin du grand air libre des forêts.

Notre ivresse dura peu.

Le lieutenant civil revint, – et Madeleine était enceinte.

Ce qu'il fallut à la jeune fille de soins, de ruses, de courage pour cacher à l'œil vigilant d'un père la faute que celui-ci eût punie comme un crime, vous le comprendrez quand vous saurez que le caractère de ma maîtresse partage cette indomptable énergie dont la prison seule a pu me priver.

Elle accoucha la nuit, seule, sans appui, sans aide, à quelques pas du lit où dormait M. Dreux d'Aubray, l'inflexible vieillard.

Cette nuit-là, j'errais dans le parc. Tout à coup, une femme, écrasée par la douleur, par la crainte, par le remords, se traîna jusqu'à moi, à travers les massifs, et me mit un enfant dans les bras.

Les chiens de garde hurlaient et les valets commençaient à s'agiter dans le château. Je m'élançai dans la campagne emportant mon fardeau.

Au jour, continua Sainte-Croix, je frappais à la porte d'une métairie isolée, sur la route de Beauvais, et la femme du métayer prêtait le sein à mon fils, – car j'avais un fils.

– Sur la route de Beauvais, dites-vous? interrompit Exili, qui, depuis quelque temps, semblait prêter au récit du chevalier une inexprimable attention.




Конец ознакомительного фрагмента.


Текст предоставлен ООО «ЛитРес».

Прочитайте эту книгу целиком, купив полную легальную версию (https://www.litres.ru/emile-gaboriau-2/les-amours-d-une-empoisonneuse/) на ЛитРес.

Безопасно оплатить книгу можно банковской картой Visa, MasterCard, Maestro, со счета мобильного телефона, с платежного терминала, в салоне МТС или Связной, через PayPal, WebMoney, Яндекс.Деньги, QIWI Кошелек, бонусными картами или другим удобным Вам способом.


