La clique dorée
Emile Gaboriau




Emile Gaboriau

La clique dorée





I


S'il est à Paris une maison bien tenue et d'apparences engageantes, c'est à coup sûr celle qui porte le numéro 23 de la rue Grange-Batelière.

Dès le seuil, éclate et reluit une propreté hollandaise, méticuleuse, jalouse, presque ridicule en ses recherches.

Les passants se feraient la barbe dans les cuivres de la porte cochère, les dalles polies au grès étincellent, la pomme de l'escalier resplendit.

Dans le vestibule, trois ou quatre écriteaux révèlent le caractère du propriétaire et rappellent incessamment les locataires au respect dû au bien d'autrui, alors même qu'on en paye trop chèrement la jouissance.

«Essuyez vos pieds, s. v. p.!» disent ces écriteaux aux allants et venants; – «il est défendu de cracher dans l'escalier; – l'accès de la maison est interdit aux chiens!..»

Cependant, cet immeuble tant soigné «jouissait» dans le quartier du plus fâcheux renom.

Que s'y passait-il de pire qu'ailleurs, qu'au numéro 21, par exemple, ou au numéro 25? Rien, très-probablement; mais les maisons, comme les gens, ont leur destinée.

Au premier étage, avaient planté leur tente deux familles de rentiers, gens paisibles s'il en fut, aussi simples de mœurs que d'esprit. Un receveur de rentes, quelque peu courtier-marron, avait au deuxième son appartement et ses bureaux. Le troisième était loué à un homme fort riche, un baron, disait-on, qui n'y faisait que de rares et courtes apparitions, préférant, à ce qu'il prétendait, le séjour de ses terres de Saintonge. Un brocanteur, on l'appelait le père Ravinet, encore qu'il n'eût qu'une cinquantaine d'années, moitié marchand de meubles et de curiosités, moitié marchand à la toilette, occupait tout le quatrième, où il entassait les mille objets de ses commerces divers, qu'il achetait à l'Hôtel des Ventes.

Au cinquième étage, enfin, divisé en quantité de chambres et de cabinets, demeuraient des ménages peu aisés ou des employés, qui, presque tous, décampaient dès l'aurore, pour ne reparaître que le soir, le plus tard possible.

Le deuxième corps de logis, desservi par l'escalier de service, était peut-être moins honorablement habité, – mais les petits logements sont si difficiles à louer!..

Quoi qu'il en soit, il rejaillissait quelque chose de la mauvaise renommée de la maison sur tous les locataires. Pas un n'eût trouvé seulement cent sous de crédit chez les fournisseurs du quartier.

Mais les plus compromis, à tort ou à raison, étaient les concierges, le sieur Chevassat et son épouse. Leurs «collègues» de la rue les évitaient, et il courait à leur propos nombre d'histoires des moins édifiantes.

Le sieur Chevassat «avait de quoi,» pensait-on, mais on l'accusait de prêter ses écus à la petite semaine et d'en tirer jusqu'à cent pour cent par mois. Il était encore, assurait-on, l'homme de paille de deux de ses locataires, le brocanteur et le receveur de rentes, et se chargeait, pour leur compte, de l'exécution des pauvres débiteurs en retard.

Les imputations dont on chargeait la Chevassat étaient bien autrement graves. On la garantissait prête à tout pour de l'argent et habituée à favoriser ou même à provoquer la mauvaise conduite des femmes qui habitaient sa maison.

Les Chevassat, ajoutait-on, avaient été établis, autrefois, au faubourg Saint-Honoré, et y avaient fait de mauvaises affaires.

On contait aussi qu'ils avaient un fils nommé Justin, beau garçon de trente-cinq ans, lancé dans le plus grand monde, qu'ils adoraient bien qu'il rougit d'eux et les méprisât, et qui venait les visiter de nuit, quand il avait besoin d'argent… Personne, il est vrai, ne le connaissait, ce fils, personne, jamais, ne l'avait vu…

Les Chevassat, eux, haussaient les épaules, soucieux seulement de bien vivre, disant qu'on serait fou de s'inquiéter de l'opinion du monde, quand on a sa conscience pour soi et qu'on ne doit rien à personne.

Cependant, vers la fin du mois de décembre dernier, un samedi soir, sur les cinq heures, les Chevassat allaient se mettre à table, quand le brocanteur du quatrième, le père Ravinet, se précipita dans leur loge comme un tourbillon.

C'était un homme de taille moyenne, scrupuleusement rasé, dont les petits yeux d'un jaune clair brillaient d'un éclat inquiétant sous d'épais sourcils en broussaille. Bien qu'habitant Paris depuis des années, il était vêtu en «monsieur de campagne,» portant gilet de soie à fleurs voyantes et longue lévite droite à grand collet.

– Vite, Chevassat, s'écria-t-il d'une voix troublée, prenez votre lampe et suivez-moi; il est arrivé quelque malheur là-haut!

L'émotion du brocanteur – il passait pour ne se pas émouvoir aisément – devait, bien plus que ses paroles, effrayer les époux Chevassat.

– Un malheur! gémit la femme, il ne manquerait plus que cela! Mais enfin qu'arrive-t-il, cher monsieur Ravinet?

– Eh! le sais-je!.. Il n'y a qu'un instant, je sortais de chez moi, quand j'entends comme le râle d'un agonisant… Cela venait du cinquième. Naturellement, je monte quelques marches, prêtant l'oreille… Silence complet; plus rien. Je redescendais, croyant m'être trompé, quand arrive jusqu'à moi un gémissement, un sanglot, je ne sais trop comment vous expliquer cela, mais on aurait juré le dernier soupir d'une personne qui souffre horriblement et qui rend l'âme…

– Et alors?

– Alors, vite je suis venu vous prévenir et vous chercher… Je ne puis rien garantir, bien entendu, mais il me semble, je parierais que j'ai reconnu la voix de cette jolie jeune fille qui demeure là-haut, Mlle Henriette… Allons, venez-vous?..

Mais les concierges ne bougèrent pas.

– Mlle Henriette n'est pas chez elle, déclara froidement la Chevassat, et quand elle est sortie ce tantôt, elle m'a dit qu'elle ne rentrerait pas avant neuf heures… Ainsi, cher monsieur Ravinet, vous vous serez trompé, les oreilles vous auront tinté…

– Non, je suis sûr que non!.. Mais n'importe, il faut aller voir.

Durant cette explication, la porte de la loge n'avait pas été refermée, et plusieurs locataires qui traversaient le vestibule, entendant la voix du brocanteur et les exclamations de la portière, s'étaient arrêtés et écoutaient…

– Oui, il faut aller voir! insistèrent-ils.

La volonté générale se manifestant ainsi impérieusement, le sieur Chevassat n'osa élever aucune objection nouvelle.

– Marchons donc, puisque vous le voulez, soupira-t-il.

Et s'armant de sa lampe, il s'engagea dans l'escalier, suivi du brocanteur, de son épouse et de cinq ou six personnes.

Les pas de tout ce monde ébranlaient les marches, et d'étage en étage les locataires entre-bâillaient leur porte pour savoir d'où venait tant de bruit. Et presque tous, en apprenant qu'il y avait peut-être quelque chose, s'empressaient de monter.

Si bien que le sieur Chevassat avait une douzaine de curieux derrière lui quand il s'arrêta, pour souffler, sur le palier du cinquième étage.

La porte de la chambre de Mlle Henriette était la première du couloir de gauche, il y frappa doucement d'abord et du bout du doigt, puis plus violemment, puis enfin de toutes ses forces, à grands coups de poing et jusqu'à ébranler les cloisons de tout l'étage.

Et entre chaque coup:

– Mademoiselle Henriette, criait-il, mademoiselle Henriette, on vous demande!..

Rien, pas de réponse.

– Ah! fit-il d'un air niaisement triomphant, vous voyez bien!..

Mais, pendant que frappait le concierge, M. Ravinet s'était agenouillé devant la porte, s'efforçant de l'écarter de l'huisserie, appliquant tour à tour l'œil et l'oreille au trou de la serrure et aux fentes.

Tout à coup il se redressa blême.

– C'est que c'est fini, cria-t-il, c'est que nous arrivons trop tard!..

Et comme un murmure de doute s'élevait:

– Vous n'avez donc pas de nez! ajouta-t-il, furieux, vous ne sentez donc pas cette abominable odeur de charbon!..

Toutes les narines se dilatèrent, et il fallut bien reconnaître que le brocanteur n'avait que trop raison. A la suite de l'ébranlement de la porte, l'étroit couloir s'emplissait d'âcres vapeurs.

Il y eut parmi les assistants un frisson d'horreur, et une voix de femme dit:

– Elle se sera fait périr!

Chose singulière, mais trop fréquente en pareil cas, l'hésitation de tous les gens rassemblés là était visible.

– Je vais aller quérir le commissaire, déclara enfin le sieur Chevassat.

– C'est cela, fit le brocanteur, en ce moment il est peut-être temps encore de secourir cette jeune fille; quand vous reviendrez, il sera trop tard.

– Que faut-il donc faire?

– Briser la porte.

– C'est que je n'ose…

– Eh bien! j'oserai, moi!

Et, appuyant son épaule contre le bois vermoulu, le digne homme n'eut qu'une secousse à donner pour chasser le pêne de sa gâche.

Aussitôt il y eut parmi les curieux un mouvement instinctif de recul, une véritable panique.

De la porte grande ouverte des flots de gaz mortels s'échappaient.

Cependant, la curiosité ne tarda pas à triompher de la peur. Nul ne doutait que la malheureuse jeune fille ne fût là, morte, et chacun insensiblement se rapprochait tendant le cou pour tâcher de voir…

Vains efforts! La lumière de la lampe s'était éteinte dans l'atmosphère viciée par l'acide carbonique, et l'obscurité y était profonde, intense, effrayante.

On n'y distinguait rien, rien que la lueur rougeâtre du charbon achevant de se consumer sous la cendre, dans deux réchauds posés à terre.

On parlait d'entrer, personne ne se proposait.

Mais le père Ravinet ne s'était pas tant avancé pour rester là, dans le couloir.

– Où est la fenêtre? demanda-t-il au sieur Chevassat.

– A droite, tenez, là!..

– Bien, laissez-moi faire.

Et bravement le digne brocanteur s'élança, et presque aussitôt, retentit le bruit des carreaux qu'il brisait.

L'instant d'après, l'air de la chambre était devenu respirable et tout le monde s'y précipitait.

Hélas! c'était bien un râle d'agonie qu'avait entendu M. Ravinet.

Sur le lit, garni d'une maigre paillasse, sans couvertures ni draps, une jeune fille d'une vingtaine d'années, vêtue d'une méchante robe de mérinos noir, était étendue, immobile, roide, inanimée…

Toutes les femmes sanglotaient.

– Mourir si jeune, répétaient-elles, et mourir ainsi!..

Cependant, le brocanteur, s'étant approché de l'infortunée, l'examinait.

– Elle n'est pas morte! s'écria-t-il; non, elle ne peut être morte… Allons, mesdames, avancez-vous et faites-lui l'aumône des premiers secours en attendant le médecin…

Et tout aussitôt, avec une assurance singulière, il indiqua ce qu'il y avait à tenter pour la rappeler à la vie.

– De l'air, expliquait-il, de l'air, tâchez de faire entrer un peu d'air dans ses poumons, débarrassez-la de ce qui la serre, répandez sur elle de l'eau vinaigrée, frictionnez-la avec de la laine…

Il s'était emparé de la situation, il commandait, on lui obéissait passivement, encore qu'on ne conservât aucun espoir.

– Malheureuse enfant! disait une femme, c'est quelque amour contrarié qui l'aura menée là!..

– Ou la misère… murmurait une autre.

C'est que la misère, en effet, inexorable, avait passé par cette triste chambre; on ne reconnaissait que trop ses traces, visibles autant que celles de l'incendie. Une commode et deux chaises constituaient avec le lit tout la mobilier. Plus de rideaux à la fenêtre, nul vêtement de rechange au porte-manteau, pas un chiffon dans les tiroirs…

Evidemment, tout ce qu'il y avait eu de vendable avait été vendu, petit à petit, pièce à pièce… Les matelas avaient suivi les effets, la laine d'abord, poignée par poignée, puis les enveloppes…

Trop fière pour se plaindre, isolée par les pudeurs de la pauvreté, la malheureuse qui gisait là avait dû subir en cette chambre toutes les angoisses du naufragé accroché à une épave au milieu de l'Océan…

Ainsi pensait le père Ravinet, quand une feuille de papier, sur la commode, attira ses regards…

Il la prit. C'était comme le testament de la pauvre fille.



«Qu'on n'accuse personne, avait-elle écrit. Je meurs volontairement. Je prie Mme Chevassat de porter à leur adresse les lettres ci-jointes. Ou lui remettra ce que je dois au propriétaire.

    HENRIETTE.»

Les deux lettres étaient là, en effet. Sur la première, le brocanteur lut:


A M. le comte de la Ville-Handry,



    Rue de Varennes, 115.

Et sur la seconde:


A M. Maxime-de Brévan,



    62, rue Laffitte.

Une flamme soudaine s'était allumée dans les petits yeux jaunes du vieux brocanteur, un sourire mauvais plissa ses lèvres minces et même une exclamation lui échappa:

– Oh!..

Mais ce ne fut qu'un éclair.

Son front s'assombrit, et d'un regard inquiet et rapide il embrassa la chambre, tremblant qu'on n'eût surpris quelque chose des impressions dont il n'avait pas été le maître.

Non, personne ne l'avait épié ni même ne songeait à lui, l'attention de tous se concentrant sur Mlle Henriette.

Alors, d'un mouvement leste et précis, que lui eût envié un voleur à la tire, il fit disparaître dans la vaste poche de son immense lévite et la feuille de papier et les deux lettres.

Il était temps.

La plus vive agitation se manifestait parmi les femmes penchées sur le lit de la jeune fille.

L'une d'elles, pâle d'émotion, affirmait avoir senti le corps tressaillir sous sa main, et les autres soutenaient qu'elle s'était trompée… On allait bien voir, au surplus.

Il y eut vingt secondes d'une indicible angoisse, vingt secondes solennelles, pendant lesquelles chacun retint sa respiration… Et enfin un même cri d'espérance et de joie s'échappa de toutes les poitrines:

– Elle a tressailli!.. Elle a bougé!..

Il n'y avait pas à douter ni à nier, cette fois! L'infortunée avait eu un mouvement, bien faible il est vrai, à peine sensible, mais enfin un mouvement…

Un peu de sang remontait à ses joues blémies, sa poitrine se soulevait par saccades, ses dents, convulsivement serrées, se desserraient, et sa bouche s'entr'ouvrant, on la voyait tendre le col en avant, cherchant instinctivement de l'air.

– Elle vit!.. exclamaient les femmes, non sans une sorte d'effroi, et comme si elles eussent vu s'accomplir un miracle, elle vit!..

D'un bond, M. Ravinet fut près du lit.

Une des femmes – c'était une des rentières du premier – soutenait dans le pli de son bras la tête de la jeune fille, et la malheureuse promenait autour d'elle ce regard terne, sans chaleur et sans expression, qui est celui des fous.

On lui adressa la parole, elle ne répondit pas; visiblement elle n'entendait rien.

– N'importe, prononça le brocanteur, elle est sauvée maintenant, et quand le médecin arrivera, il trouvera le plus fort de la besogne fait… Mais elle a besoin de soins encore, cette enfant, et nous ne pouvons la laisser ainsi.

Ce que cela signifiait, tous les assistants le comprirent très-bien, et cependant, c'est à peine si un timide «c'est juste!» accueillit la proposition.

Cette froideur ne déconcerta pas le bonhomme.

– Il va falloir la coucher, poursuivit-il, et pour cela il faudrait des matelas, des draps, des couvertures… Il faudrait du bois, car il fait un froid de loup, et aussi du sucre pour de la tisane, et de la bougie…

Il ne disait pas tout, à beaucoup près, mais il disait bien assez, trop même pour les gens qui étaient là.

Et la preuve, c'est que dès le début, la dame du courtier marron du second déposa noblement une pièce de cinq francs sur le coin de la cheminée et sans bruit gagna la porte. Plusieurs autres pareillement s'esquivèrent, qui, par exemple, ne déposèrent rien…

Si bien que lorsqu'il acheva, le père Ravinet n'avait plus près de lui que le couple Chevassat et les deux rentières du premier.

Et encore, ces deux dames échangeaient des regards de détresse, calculant sans doute mentalement ce qu'allait leur coûter leur curiosité.

Le brocanteur avait-il prévu cette généreuse désertion? on l'eût dit, à regarder sa physionomie narquoise.

– Bons petits cœurs, va!.. fit-il.

Puis haussant les épaules:

– Heureusement, ajouta-t-il, je vends un peu de tout et encore d'autres choses… Attendez-moi une minute; je descends, et en deux tours j'aurai remonté le plus pressé… pour le reste, on s'arrangera.

Le visage de la portière était à peindre. De sa vie elle n'avait été si étonnée.

– On m'a changé mon père Ravinet, murmura-t-elle, ou je deviens folle!

Il est de fait que le brocanteur ne passait pas précisément pour nu mortel sensible et magnifique. On citait de lui des traits à rendre Harpagon rêveur et à tirer une larme de l'œil d'un huissier.

Ce qui n'empêche qu'il ne tarda pas à reparaître, pliant sous le faix de deux matelas presque neufs, et qu'à un second voyage il rapporta bien plus qu'il n'avait annoncé…

Mlle Henriette maintenant respirait plus librement, mais sa physionomie gardait encore sa désolante immobilité. La vie s'était réveillée avant l'intelligence, et il était clair qu'elle n'avait aucunement conscience de sa situation ni de ce qui se passait autour d'elle.

Même, cela ne laissait pas que d'inquiéter les deux rentières, prodigues de dévouement à cette heure qu'elles ne tremblaient plus pour leur bourse.

– Bast! c'est toujours comme cela, affirma carrément le père Ravinet, et d'ailleurs le docteur la saignera, s'il en est besoin.

Et, se retournant vers le sieur Chevassat:

– Mais nous gênons ces dames, mon brave, continua-t-il, allons, descendons chez moi prendre quelque chose; nous remonterons quand l'enfant sera bien douillettement installée dans son lit.

Le logis de ce digne homme n'était, à vrai dire, que le magasin où il entassait pêle-mêle les objets les plus disparates.

Il vivait au milieu de ce chaos sans endroit fixe pour se tenir, campant ici ou là, suivant que le hasard des achats et des ventes laissait un espace vide dans une pièce ou dans l'autre, dormant une nuit dans un lit Louis XV de cent louis et la nuit d'après sur une couchette de fer de quinze francs.

Pour l'instant, il était établi dans un étroit cabinet aux trois quarts encombré seulement, et c'est là qu'il introduisit le portier.

Il commença par emplir d'eau-de-vie deux petits verres, plaça une bouillotte devant le feu, et se laissant tomber sur un fauteuil:

– Eh bien! monsieur Chevassat, commença-t-il, voilà un événement!

Stylé sans doute par son épouse, le concierge ne répondit ni oui ni non, mais l'autre savait son monde et connaissait les secrets qui délient certaines langues.

– Ce que cela aura d'ennuyeux pour vous, poursuivit-il d'un air détaché, c'est que le commissaire de police, très-probablement, sera prévenu par le médecin et ouvrira une enquête…

Du coup, le sieur Chevassat faillit lâcher son petit verre.

– La police fera une descente ici, s'écria-t-il. Alors, bonsoir les voisins, la maison est définitivement perdue… La peste étouffe cette coquine de là-haut! Mais vous vous trompez sans doute, cher monsieur Ravinet.

– Point! Seulement, vous vous exagérez les conséquences. On vous demandera tout bonnement qui est cette jeune fille, de quoi elle vit, où elle demeurait avant de venir.

– C'est que précisément je n'en sais rien.

Le vieux brocanteur parut tomber des nues, ses sourcils se froncèrent, et hochant la tête:

– Bigre! fit-il, voilà qui complique la question. Comment donc mademoiselle Henriette habite-t-elle votre maison?

Manifestement le portier était dans ses petits souliers, sinon pour cela, du moins pour autre chose.

– Oh! c'est simple comme bonjour, répondit-il, et si vous voulez que je vous conte l'affaire, vous verrez qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat.

– Soit, parlez.

– Pour lors, donc, c'était il y a un an, presque jour pour jour, voilà qu'un matin m'arrive un particulier tout ce qu'il y a de mieux couvert, le lorgnon à l'œil, insolent comme un valet de bourreau, enfin un jeune homme très comme il faut. Il me dit qu'il vient de voir à notre porte l'écriteau d'une chambre à louer présentement, et il me demande de la lui montrer. Naturellement je lui réponds que c'est un taudis qui n'est pas fait pour une personne comme lui, mais il insiste et ma foi! je le conduis…

– A la chambre qu'occupe mademoiselle Henriette?..

– Précisément. Je pensais qu'il allait faire le dégoûté, pas du tout. Il regarde où donne la fenêtre, comment ferme la porte, si la cloison est épaisse, et finalement il me dit: «Cela me convient, voici le denier à Dieu.» Et v'lan, il me met vingt francs dans la main… Les bras me tombaient.

Si M. Ravinet était intéressé, il n'y paraissait guère, son visage gardant l'air distrait et ennuyé de l'homme forcé d'écouter les affaires d'autrui.

– Et… qui est-ce ce jeune homme si comme il faut? interrogea-t-il.

– Ah! dame, ni moi non plus… tout ce que je sais de lui c'est qu'il s'appelle Maxime.

A ce nom, comme sous une douche lui tombant sur la tête, le vieux brocanteur tressauta sur son fauteuil; il pâlit et un regard étrange traversa ses petits yeux jaunes.

Mais il se remit vite, si vite que le concierge ne remarqua rien, et d'un ton indifférent:

– Ce beau fils ne vous a donc pas dit son nom de famille? demanda-t-il.

– Non.

– Cependant, pour aller aux informations…

– Eh! voilà bien le diable!.. je n'y suis pas allé!..

Peu à peu, et non sans de visibles efforts, le sieur Chevassat se redressait. C'était à croire que d'avance il assurait son maintien contre les questions possibles d'un commissaire de police.

– Je sais bien que je suis fautif, poursuivit-il, mais à ma place, cher monsieur Ravinet, vous n'auriez pas agi autrement que moi. Jugez plutôt. Ma chambre était louée à ce jeune homme, à ce M. Maxime, n'est-ce pas, puisque j'avais son louis en poche. Poliment je lui demande, comme d'usage, où il demeure et s'il a des meubles pour répondre du loyer. Ah! bien ouitche! Sans seulement me laisser finir, il se met à me rire au nez, oh! mais à rire!.. «Ai-je donc l'air, me dit-il, d'un homme à habiter un pareil chenil!..» Et voyant que je restais tout interloqué, il m'explique qu'il loue ça pour y établir une jeune personne de province à laquelle il s'intéresse et que même la location et les quittances doivent être au nom de cette personne qui est donc mademoiselle Henriette. Cela se comprenait, n'est-ce pas? Néanmoins, comme il était du devoir de mon état de m'informer de cette demoiselle, je m'informe, toujours poliment. Mais lui m'envoie promener, me disant qu'il n'a pas de comptes à me rendre et qu'il va envoyer des meubles pour garnir la chambre…

Il s'arrêta, attendant un mot, un signe d'approbation du vieux brocanteur. Cet encouragement ne venant pas, il continua:

– Bref, je n'osai pas insister, et tout se passa comme l'avait voulu M. Maxime. Le jour même, un marchand apporta les meubles que vous avez vus là-haut, et le lendemain soir, sur les onze heures, Mlle Henriette arriva. Ah! son bagage n'était pas lourd! Tout son saint frusquin tenait dans un petit sac de voyage qu'elle portait à la main…

Penché vers la cheminée, le digne brocanteur ne semblait préoccupé que d'activer l'ébullition de l'eau qu'il venait de placer devant le feu.

– M'est avis, mon brave homme, prononça-t-il, que vous avez agi fort légèrement. Pourtant, s'il n'y a que ce que vous dites, je ne crois pas qu'on puisse vous inquiéter.

– Quelle autre chose voulez-vous donc qu'il y ait?

– Dame!.. je ne sais pas, moi… Si cette jeune fille avait été enlevée par M… Maxime, si vous aviez prêté la main à son enlèvement… je vous verrais dans de vilains draps. Le code ne plaisante pas, quand il s'agit de mineures!..

Le portier eut un beau geste de protestation.

– J'ai dit toute la vérité, déclara-t-il.

Mais c'est ce dont le père Ravinet ne semblait pas parfaitement convaincu.

– Cela vous regarde, dit-il, avec un haussement d'épaules… Cependant, tenez pour sûr qu'on vous demandera comment une de vos locataires a pu tomber dans un si extrême dénuement sans que vous ayez prévenu personne…

– Oh! moi, d'abord, je ne m'occupe pas de mes locataires; ils sont maîtres chez eux…

– Bien, cela, monsieur Chevassat, très-bien!.. Ainsi vous ignoriez que M. Maxime eût cessé de voir Mlle Henriette?..

– Il n'avait pas cessé de la voir…

D'un mouvement, le plus naturel du monde, le père Ravinet leva les bras au ciel, et d'un accent d'horreur:

– Est-ce possible!.. s'écria-t-il. Ce beau fils aurait donc connu la détresse de la pauvre enfant, il aurait donc su qu'elle mourait de faim!..

De plus en plus le sieur Chevassat semblait sur des charbons ardents. Il commençait à entrevoir et la portée des questions du vieux brocanteur et l'ineptie de ses propres réponses.

– Ah! vous m'en demandez trop long! interrompit-il… Je ne suis pas chargé de surveiller M. Maxime, n'est-ce pas… Pour ce qui est de Mlle Henriette, dès qu'elle sera sur pied, la petite poison, je vais vous la faire déguerpir, et plus vivement que ça!..

Le vieux brocanteur hochait gravement la tête:

– Cher monsieur Chevassat, prononça-t-il de sa plus douce voix, vous ne ferez pas ce que vous dites, par la raison que dès ce moment je réponds du loyer de cette jeune fille. Bien plus, si vous voulez m'obliger, vous serez bon pour elle, très bon, et même… respectueux.

Il n'y avait pas à se méprendre à la signification du mot «obliger» tel qu'il le soulignait, et cependant il allait ajouter d'autres recommandations encore, quand une voix éraillée retentit dans l'escalier, criant:

– Chevassat!.. Où donc es-tu, Chevassat!

– Mon épouse! fit le portier.

Et ravi d'échapper au père Ravinet:

– Compris! dit-il fort vite. On la traitera, votre demoiselle, aussi délicatement que la fille du propriétaire en personne… Sur quoi, excusez, la loge est seule, on m'appelle, il faut que je descende…

Et sans attendre, il s'esquiva, ne concevant rien au soudain intérêt du vieux brocanteur pour la locataire du cinquième.

– Gredin, va! murmurait alors le père Ravinet, vil gredin!..

Mais il avait appris ce qu'il souhaitait, il était seul et il n'avait pas, estimait-il, une minute à perdre.

Vivement il retira du feu la bouillotte, et sortant de sa poche les lettres soustraites à Mlle Henriette, il plaça au-dessus de l'eau bouillante celle qui portait l'adresse de M. Maxime de Brévan.

En moins de rien, la vapeur eut humecté puis liquéfié la gomme qui fermait l'enveloppe. Dès lors, il devenait facile, moyennant quelques précautions, de l'ouvrir et de la refermer ensuite, sans qu'il restât trace de l'abus de confiance.

Ainsi fit le vieux brocanteur.

Et voici ce qu'avait écrit Mlle Henriette:



«Vous triomphez, M. de Brévan. Quand vous lirez cette lettre, je serai morte.

«Allez, redressez la tête, soyez délivré de vos terreurs. Daniel peut revenir, j'emporte dans la tombe le secret de votre lâcheté et de votre infamie…

«Non, cependant, non!

«Je puis vous pardonner, moi qui n'ai plus que quelques instants à vivre. Dieu ne vous pardonnera pas. Je serai vengée, je le sens. Et s'il faut un miracle, il se fera, pour que l'honnête homme qui vous croyait son ami, pour que Daniel sache comment est morte et pourquoi la malheureuse confiée à son honneur. – H.»


Les poings du bonhomme se crispaient.

– L'honneur de Maxime de Brévan! grondait-il avec un de ces ricanements qui sont la dernière expression de la haine, l'honneur de Maxime de Brévan!..

Mais sa terrible agitation ne l'empêchait pas de répéter pour la lettre adressée au comte de la Ville-Handry l'opération qui venait de lui si bien réussir.

Bientôt il la tint en sa possession, et sans plus de scrupules, il lut:

«Jusqu'à ce matin, mon père, brisée d'angoisses et défaillante de besoin, j'ai attendu une réponse à la lettre suppliante que je vous écrivais à genoux.

«Vous ne m'avez pas répondu, vous restez impitoyable. C'est donc qu'il faut que je meure… je vais mourir. Hélas! je ne puis dire que ce soit volontairement.

«Il faut que je vous paraisse bien coupable, mon père, pour que vous m'abandonniez ainsi à la haine atroce de Sarah Brandon et des siens, et cependant… Ah! j'ai bien souffert, j'ai bien lutté, avant de quitter furtivement votre maison, cette maison où ma mère est morte… où j'ai été si heureuse et tant aimée, enfant, entre vous deux… Ah! si vous saviez!..

«C'était bien peu de chose, pourtant, ce que j'implorais de votre pitié: les moyens d'ensevelir dans quelque couvent ma honte imméritée…

«Oui, imméritée, mon père, car je peux vous le dire, et on ne ment pas au moment où je suis, si la réputation est perdue, l'honneur est sauf…»

De grosses larmes roulaient le long des joues du bonhomme, et c'est d'une voix étranglée qu'il murmura:

– Pauvre, pauvre fille!.. Et dire que depuis un an, sans le savoir, je vivais à deux pas d'elle, sous le même toit… Mais me voici, j'arrive encore à temps!.. Oh! le hasard, quand il s'en mêle, quel auxiliaire!..

Assurément les habitués de l'hôtel Drouot eussent hésité à reconnaître le père Ravinet tant était prodigieuse sa soudaine transformation.

Non, ce n'était plus là le brocanteur rusé, le vieux malin à la face triviale et narquoise qu'ils voyaient à toutes les ventes; assis au premier rang, guettant les bonnes occasions, de glace au plus fort du feu des enchères.

Les deux lettres qu'il venait de lire, avaient avivé en son âme des blessures atroces et mal cicatrisées. Il souffrait, et la douleur, la colère, l'espoir d'une vengeance longtemps attendue rehaussaient sa physionomie d'une étrange expression d'énergie et de noblesse.

Le coude sur une table, le front entre les mains, l'œil perdu dans l'espace, il semblait évoquer les misères du passé ou suivre dans les brumes de l'avenir quelque projet à peine ébauché et mal défini encore dans son esprit.

Et sa pensée débordant, pour ainsi dire, comme l'eau d'un vase trop plein, se répandait en un monologue incohérent et à peine saisissable.

– Oui, murmurait-il, oui, je te reconnais là, Sarah Brandon!.. Pauvre fille!.. A quelles abominables intrigues succombe-t-elle!.. Et ce Daniel, qui la confie à Maxime de Brévan!.. Qui est-il?.. Comment en sa détresse ne s'est-elle pas adressée à lui!.. Ah! si elle voulait se confier à moi… quel coup du sort!.. Par quel moyen lui arracher la vérité tout entière!..

Le timbre d'une vieille pendule qui sonnait sept heures, fit tressaillir le bonhomme, et brusquement le rappela à la réalité.

– Bigre, grommela-t-il; j'allais m'endormir sur la besogne, et ce n'est pas l'occasion… Il faut que je remonte confesser l'enfant…

Et aussitôt, avec une dextérité inquiétante, il remit les lettres dans les enveloppes, les sécha, les lissa et les soumit à une vigoureuse pression, jusqu'à faire totalement disparaître les boursoufflures occasionnées par la vapeur.

Puis au bout d'un moment, contemplant son ouvrage d'un air satisfait:

– Voilà qui n'est pas mal, fit-il; un directeur des postes n'y verrait que du feu; je puis me risquer.

Et sur ce, s'élançant dehors, il regagnait d'un pied leste le cinquième étage, quand la portière, Mme Chevassat, lui barra l'escalier, descendant si fort à propos que très-évidemment elle avait épié sa sortie.

– Eh bien! cher monsieur Ravinet, fit-elle de son air le plus aimable, qui certes ne l'était guère, vous voilà donc le banquier de Mlle Henriette?

– Oui… qu'avez-vous à y redire?..

– Oh! rien… vos affaires ne sont pas les miennes, seulement…

Elle s'arrêta, un sourire cynique effleura ses lèvres plates et elle ajouta:

– Seulement elle est fameusement jolie, Mlle Henriette, et à mon à part je me disais: «Tiens, tiens, il n'a pas mauvais goût, M. Ravinet…»

Une réplique indignée montait aux lèvres du bonhomme, mais il sut la retenir, comprenant combien il lui importait d'abuser la portière, et se contraignant à sourire:

– Vous savez que je compte sur votre discrétion, fit-il.

Et il monta.

Alors, il dut au moins rendre à la Chevassat et aux deux rentières du premier étage cette justice, qu'elles avaient bien employé le temps et fort adroitement tiré parti des ressources qu'il avait mises à leur disposition.

La chambre, si froide et si désolée l'instant d'avant, de Mlle Henriette, avait pris, grâce à leurs soins, un air d'aisance qui réjouissait.

Une lampe, dont un abat-jour atténuait la lumière, brûlait sur la commode, un bon feu clair flambait dans la cheminée, on avait tendu un vieux rideau en plusieurs doubles devant la fenêtre pour remplacer provisoirement les carreaux brisés, et sur la table, recouverte d'un tapis, il y avait une théière, une tasse de porcelaine et deux petites fioles de pharmacien.

C'est que le médecin était venu, en l'absence de M. Ravinet, il avait saigné la malade, lui avait prescrit une potion et s'était retiré en déclarant qu'il n'y avait plus à garder l'ombre d'une inquiétude.

Seule, en effet, la pâleur de la pauvre jeune fille trahissait ses souffrances et le danger qu'elle avait couru.

Etendue dans son lit, maintenant garni de bons matelas et de draps bien blancs, la tête très-haussée sur ses oreillers, elle respirait librement, on le voyait au mouvement égal et régulier de sa poitrine, soulevant les couvertures…

Mais avec la vie et l'intelligence, la liberté de réfléchir à l'horreur de sa situation et la faculté de souffrir lui étaient revenues.

Le front appuyé sur son bras, qui disparaissait presque sous les boucles d'or de sa chevelure, immobile, l'œil obstinément fixé dans le vide, comme si elle eût essayé de percer les ténèbres de l'avenir, elle eût semblé la statue de la douleur ou plutôt de la résignation, sans les grosses larmes qui coulaient silencieuses le long de ses joues.

Sa beauté rare empruntait aux circonstances quelque chose d'immatériel et de si saisissant que le père Ravinet en demeura cloué par l'admiration sur le seuil de la porte restée ouverte.

Mais il ne tarda pas à songer qu'il pouvait être surpris là, en flagrant délit d'espionnage, et que certainement on se méprendrait sur ses sentiments.

Il toussa donc pour annoncer sa présence et entra.

Au bruit, Mlle Henriette s'était redressée. Apercevant le vieux brocanteur:

– Ah! c'est vous, monsieur, prononça-t-elle d'une voix faible, ces dames qui m'ont soignée, m'ont tout appris… C'est vous qui m'avez sauvé la vie!..

Elle hocha la tête, et lentement:

– C'est un triste service que vous m'avez rendu là, monsieur.

Cela fut dit simplement, mais en même temps avec une si navrante expression de douleur que le père Ravinet en fut épouvanté.

– Malheureuse enfant, s'écria-t-il, songeriez-vous donc à renouveler votre horrible tentative?..

Elle ne répondit pas. N'était-ce pas comme si elle eût répondu: Oui.

– Mais c'est de la folie! s'écria le vieux brocanteur, en proie à la plus vive agitation. A vingt ans, désespérer de la vie! cela ne s'est jamais vu. Vous souffrez, mais soupçonnez-vous seulement les compensations que l'avenir vous réserve!..

Du geste, elle l'interrompit:

– Il n'était plus d'avenir pour moi, monsieur, quand j'ai demandé à la mort un refuge…

– Cependant…

– Oh! ne cherchez pas à me convaincre, monsieur; ce que j'ai fait, je devais le faire. Je sentais la vie me quitter, j'ai voulu abréger les tortures… Il y avait trois jours que je n'avais mangé, quand j'ai allumé du charbon ici… Et pour me le procurer, ce charbon, j'ai eu recours à une supercherie, j'ai trompé la marchande qui me l'a donné à crédit… Ah! Dieu sait cependant que ce n'était pas le courage qui me manquait!.. Avec quelle joie et de quel cœur j'eusse travaillé aux plus grossiers ouvrages! Mais savais-je, moi, où et comment on trouve de l'ouvrage!.. Cent fois j'ai supplié Mme Chevassat de m'en procurer, mais toujours elle se moquait de moi en riant, et quand j'insistais, elle me disait…

Elle s'arrêta et un flot de sang empourpra son visage. Ce que lui disait la portière, elle n'osait le répéter. Mais c'est d'une voix que faisait trembler la rancune de sa dignité de femme et de toutes ses pudeurs outragées, qu'elle dit:

– Ah! cette femme est une indigne créature!..

De quoi était capable la Chevassat, le vieux brocanteur ne pouvait l'ignorer.

Il ne devinait que trop par quels conseils elle avait dû répondre à cette malheureuse de vingt ans, qui en sa détresse profonde s'adressait à elle.

Cependant, un juron lui échappa, qui eut assurément bien étonné l'estimable portière, et vivement:

– Assez, mademoiselle, s'écria-t-il, assez, je vous en prie… Ce que vous avez enduré, ne le sais-je pas? J'ai vu la misère de près aussi, moi. Votre résolution désespérée de ce soir, je ne l'ai que trop comprise. Comment ne s'abandonner pas soi-même, quand on est abandonné de tout et de tous?.. Mais je ne m'explique plus votre découragement, à cette heure que la situation n'est plus la même…

– Hélas! monsieur, en quoi a-t-elle changé!..

– Comment, en quoi!.. Ne suis-je donc pas là, moi! Quoi, après avoir eu la chance d'arriver à temps, je vous abandonnerais! Ce serait du propre! Non, non, jeune fille, reposez en paix, je veille, la misère n'approchera plus. Il vous faut un défenseur, un conseiller, me voilà, solide au poste. Et si vous avez des ennemis, gare à eux! Allons, souriez aux jours meilleurs qui vont se lever.

Mais elle ne souriait pas; la stupeur, presque l'effroi, se peignaient sur son visage.

Concentrant en un puissant effort tout ce qu'elle avait de pénétration, elle attachait sur le bonhomme un regard obstiné, espérant arriver jusqu'au fond de sa pensée.

Lui ne laissait pas que d'être déconcerté du peu de succès de son éloquence.

– Douteriez-vous donc de mes promesses? demanda-t-il.

Elle secoua la tête, et laissant tomber ses paroles une à une, comme pour leur donner une valeur plus grande:

– Pardonnez-moi, monsieur, prononça-t-elle, je ne doute pas… Mais je me demande quels sont mes titres à la généreuse protection que vous m'offrez.

Affectant plus de surprise qu'il n'en ressentait, assurément, le père Ravinet levait les bras au ciel.

– Mon Dieu! interrompit-il, elle suspecte mes intentions!

– Monsieur…

– Eh! que pouvez-vous craindre de moi! Je suis vieux, vous êtes une enfant, je vous viens en aide, n'est-ce pas tout naturel et tout simple!

Elle se tut, et lui pendant un moment demeura pensif, comme s'il eût cherché la cause de cette résistance. Tout à coup, se frappant le front:

– J'y suis! fit-il, la Chevassat vous aura parlé de moi… Ah! langue de vipère, je l'écraserai quelque jour! Voyons, soyez franche, que vous a-t-elle dit?

Il espérait un mot, au moins; il attendit… Rien.

Alors, avec une violence contenue, et en un langage inattendu, certes, de sa part:

– Eh bien! reprit-il, ce qu'elle vous a dit, cette vieille coquine, je vais vous le répéter. Elle vous a dit que le père Ravinet est un personnage équivoque et dangereux, exerçant dans l'ombre toutes sortes d'industries inconnues et inavouables… Elle vous a dit que ce vieux est une manière d'usurier sans foi ni loi, sans autre morale que le gain, trafiquant de tout avec tous, vendant selon le goût des gens de la vieille ferraille ou des cachemires, hypothéquant son argent sur des gages qui n'en sont pas, le talent des hommes et la beauté des femmes. Elle a dû vous dire, en un mot, que pour une femme, être protégée par moi est un bonheur, et vous avez compris que ce serait un opprobre.

Il s'arrêta, comme pour laisser à la jeune fille le temps de porter un jugement, et d'un ton plus calme:

– Admettons, poursuivit-il, que ce père Ravinet que vous a dit la Chevassat existe… Il en est un autre, que bien peu connaissent, que certains malheurs troublent profondément, c'est celui-là qui s'offre à vous.

Se faire mauvais à plaisir, se charger même de vices qu'on n'a pas, c'est une tactique excellente pour ensuite être cru sur parole quand on se vante de certaine qualité qu'on a ou qu'on voudrait paraître avoir.

Si tel fut le calcul du vieux brocanteur, il échoua complètement. Mlle Henriette demeura de glace.

– Croyez, monsieur, fit-elle, que je vous suis reconnaissante, comme il convient, des efforts que vous faites pour me convaincre…

Le bonhomme eut un geste de dépit.

– En un mot, vous repoussez mes offres parce que je ne trouve pas une raison vulgaire pour les justifier… Que vous dire, cependant!.. Voyons, supposez que j'aie une fille, qu'elle s'est enfuie, que je ne sais ce qu'elle est devenue, et que c'est en souvenir d'elle que je voudrais étendre sur vous ma protection… Ne puis-je pas m'être dit que peut-être, de même que vous, elle se débat dans les angoisses de la faim, abandonnée par son amant…

La jeune fille, à ce mot, pâlit, et se haussant sur ses oreillers:

– Vous vous méprenez, monsieur, interrompit-elle. Ma situation, je ne le sais que trop, justifie tous les soupçons, cependant, je n'ai pas d'amant.

Alors, lui:

– Je vous crois, mademoiselle, je vous jure que je vous crois… Mais, cela étant, comment vous trouvez-vous ici, réduite aux dernières extrémités de la misère, vous?

Enfin, le père Ravinet venait de frapper juste. L'émotion gagnait la jeune fille, deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux.

– Il est de ces secrets, murmura-t-elle, qu'il n'est pas permis de révéler.

– Même pour défendre son honneur et sa vie?

– Oui.

– Cependant…

– Oh! n'insistez pas, monsieur.

Si Mlle Henriette eût connu le vieux brocanteur, elle eût lu dans le regard qu'il lui jeta, la satisfaction qu'il éprouvait.

C'est que désespérant, l'instant d'avant, de rien obtenir, il se croyait désormais assuré du succès.

Le moment lui paraissait venu de frapper le coup décisif.

– J'ai essayé de forcer votre confiance, mademoiselle, prononça-t-il, je l'avoue, mais votre intérêt seul me guidait. S'il en était autrement, me serais-je adressé à vous, quand pour surprendre les confidences que je vous demande, je n'avais qu'à déchirer une mince feuille de papier?

La malheureuse ne put retenir un cri.

– Mes lettres!

– Je les ai.

– Ah! c'est donc cela, que les dames qui me soignaient les ont en vain cherchées partout.

– J'ai voulu les soustraire à la curiosité des personnes qui étaient là.

– Et… vous ne les avez pas ouvertes!

Pour toute réponse, il les tira de sa poche, et avec un beau geste, le geste de l'innocence injustement soupçonnée, il les posa sur le lit.

Les enveloppes, en apparence du moins, étaient parfaitement intactes. Mlle Henriette le constata d'un coup d'œil, et tendant la main au vieux brocanteur:

– Je vous remercie, monsieur, dit-elle.

Lui ne sourcilla pas. Il sentait que cette preuve menteuse, de probité avançait plus ses affaires que tous ses discours; aussi se hâta-t-il de poursuivre:

– Par exemple, mademoiselle, je n'ai pu m'empêcher de lire les adresses et d'en tirer des conjectures. Qui est le comte de la Ville-Handry?.. Votre père, n'est-ce pas? Et M. Maxime de Brévan?.. C'est le jeune homme qui venait vous visiter. Ah! si vous vouliez vous fier à moi… Si vous saviez combien il est aisé, parfois, avec un peu d'expérience, de dénouer les situations qui semblent le plus inextricables…

Visiblement, elle était ébranlée.

– Du reste, ajouta-t-il, attendez d'être remise pour prendre une détermination… Réfléchissez, nous sommes gens de revue… Et vous ne me direz que ce que vous jugerez indispensable pour que je puisse vous conseiller…

– Oui, en effet, comme cela, peut-être…

– Alors, j'attendrai, oh! tant que vous voudrez, deux jours, dix jours…

– Soit.

– Seulement, mademoiselle, je vous en prie, jurez moi de renoncer à vos horribles projets de suicide…

– Je vous le jure, monsieur, sur mon honneur de jeune fille!..

Le père Ravinet eut une exclamation joyeuse.

– Adjugé!.. s'écria-t-il, et à demain, mademoiselle, car tel que vous me voyez, je tombe de sommeil et je vais me coucher.

Mais il mentait, car il ne regagna pas son appartement.

Si exécrable que fût le temps, il sortit, et, une fois dans la rue, il alla se blottir dans une encoignure, d'où il pouvait surveiller exactement l'entrée de sa maison.

Il y resta longtemps, au froid et à la pluie, jurant de temps à autre et battant la semelle pour se réchauffer.

Enfin, comme onze heures sonnaient, une voiture de place s'arrêta devant le nº 23. Un jeune homme en descendit, qui sonna à la porte. On lui ouvrit. Il entra.

– Maxime de Brévan! murmura le vieux brocanteur… Et d'une voix sourde:

– Je savais bien qu'il viendrait, le brigand, voir si le charbon a fait son œuvre…

Mais déjà le jeune homme ressortait et remontait dans la voiture qui partit grand train.

– Eh! eh! ricana le vieux brocanteur, pas de chance, mon garçon… le coup est manqué, et il va falloir chercher autre chose… Et je suis là, cette fois, et je te tiens, et au lieu d'un compte à régler, nous en aurons deux…




II


Ce n'est guère que dans les romans qu'on voit des inconnus se prendre soudainement d'une confiance illimitée et se raconter leur vie entière sans restrictions, sans réserver même leurs secrets les plus intimes et les plus chers.

Dans la vie réelle, on y met plus de façons.

Longtemps après que le vieux brocanteur l'eut quittée, Mlle Henriette délibérait encore, indécise de ce qu'elle ferait le lendemain quand elle le reverrait.

Et d'abord, elle se demandait qui pouvait être ce singulier bonhomme, qui lui-même s'était qualifié de «personnage équivoque et dangereux?»

Etait-il réellement ce qu'il paraissait? La jeune fille en doutait presque.

Encore qu'elle n'eût guère d'expérience, elle avait été frappée de certaines transformations singulières et très-sensibles du père Ravinet.

S'animait-il, ses attitudes, ses manières et son geste juraient avec ses habits de «Monsieur de campagne,» comme s'il eût oublié une leçon apprise. Et en même temps, son langage trivial et incorrect d'habitude, et tout émaillé de locutions de son métier, s'épurait.

Que faisait-il? Etait-il brocanteur avant de venir s'établir dans cette maison de la rue Grange-Batelière, qu'il n'habitait que depuis trois ans.

Il n'était pas besoin de grands efforts pour imaginer le père Ravinet, – était-ce même son vrai nom? – en une situation tout autre.

Et pourquoi non? Paris n'est-il pas par excellence le refuge des déclassés, des vaincus de toutes les luttes de la civilisation? N'est-ce pas à Paris seulement que, perdus dans la foule, les malheureux et les coupables, oubliés et inconnus, peuvent recommencer une existence nouvelle?

Ah! si on cherchait un peu!.. Que de gens tout à coup disparus après avoir jeté un certain éclat, on retrouverait sous des habits d'emprunt, gagnant à des métiers intimes leur pain de chaque jour.

Qui empêchait que le vieux brocanteur ne fût un de ceux-là!

Mais tout cela n'expliquait pas suffisamment à Mlle Henriette, et de façon à calmer ses appréhensions, l'empressement du père Ravinet, ses offres de service, son insistance à donner des conseils. Etait-ce pure charité de sa part? Hélas! la charité désintéressée a rarement de ces ardeurs.

Connaissait-il donc Mlle Henriette? S'était-il, à un moment donné, récent ou éloigné, trouvé en relations avec elle, mêlé à sa vie ou à la vie des siens? Payait-il ainsi un service rendu, espérait-il au contraire dans l'avenir quelque récompense? Autant de problèmes!..

– Me mettre à la merci de cet homme, pensait la jeune fille, n'est-ce pas une imprudence énorme!

D'un autre côté, en le repoussant, elle retombait dans cet abîme de misère où elle n'avait aperçu d'autre issue que le suicide.

Or, il lui arrivait ce qui toujours advient à ceux qui, ayant attenté à leurs jours, ont été sauvés lorsque déjà ils avaient épuisé les angoisses de l'agonie et qu'ils avaient fini de souffrir.

Comme si l'effroyable contact de la mort eût effacé les douleurs du passé et les menaces de l'avenir, elle se remettait à aimer la vie d'une passion désespérée.

– O Daniel! murmurait-elle toute frissonnante, Daniel mon unique ami, quelle ne serait pas ta souffrance, si tu savais que tu m'as perdue irrémissiblement en essayant d'assurer mon salut!..

Pour se soustraire à la périlleuse protection du père Ravinet, elle se sentait capable de prodiges d'énergie; mais où, mais comment l'employer, cette énergie? Toujours la voix de la froide raison lui criait:

– Ce vieux brocanteur est ton seul espoir!..

L'idée de mentir, d'abuser le père Ravinet par des confidences inventées à plaisir ne lui venait pas. Elle ne songeait qu'au moyen de dire la vérité sans la dire tout entière, cherchant comment en avouer assez pour qu'on pût la servir, assez peu pour ne pas compromettre un secret qu'elle avait estimé plus précieux que son bonheur, que sa réputation, que sa vie.

C'est qu'elle était victime, l'infortunée, d'une de ces intrigues qui se nouent et se dénouent dans le cercle étroit du foyer domestique, intrigues abominables souvent, qu'on soupçonne, qu'on connaît même quelquefois et qui cependant demeurent impunies, car la loi humaine ne saurait les atteindre…

Le père de Mlle Henriette, le comte de la Ville-Handry, était, vers 1845, un des plus riches propriétaires de l'Anjou.

Ce n'est pas sans orgueil que les gens des Rosiers et de Saint-Mathurin montraient aux étrangers le massif château de la Ville-Handry, tapi au soleil levant, au milieu d'ombrages séculaires, dans un repli de ce coteau merveilleux qui domine la Loire.

– Là, disaient-ils, demeure un brave homme, un peu fier peut-être, mais brave homme tout de même.

Chose rare à la campagne, où l'envie couve des haines atroces, le comte, malgré son titre et sa grande fortune, était assez aimé.

C'était alors un homme d'une quarantaine d'années, assez grand et de bonne mine, solennel et poli, obligeant quoique froid, et très-tolérant, pourvu qu'on ne discutât devant lui ni la religion, ni la légitimité, ni la noblesse, ni le clergé, ni ses chiens de chasse, ni la supériorité des vins d'Anjou, ni diverses choses encore, constituant l'ensemble de ce qu'il appelait fastueusement ses opinions.

Parlant peu et jamais au hasard, il disait moins de sottises que d'autres, et cela lui avait valu un renom d'esprit, de capacité et de savoir dont il n'était pas médiocrement fier, et qu'il entretenait soigneusement.

Libéral, presque prodigue, il ne mettait guère de côté, chaque année, que la moitié de ses revenus. Il se faisait habiller à Paris, était toujours coquettement chaussé, et ne sortait jamais sans gants.

Sa maison était tenue sur un pied respectable. Il dépensait deux mille francs par an, rien que pour l'entretien des jardins. Il avait une meute et six chevaux. Enfin, il entretenait une demi-douzaine de grands diables de domestiques dont les livrées armoriées étaient l'éternel ébahissement des gens de Saint-Mathurin.

Il eût été complet sans sa passion pour la chasse.

La saison venue, à cheval ou à pied, par tous les temps, on était sûr de le rencontrer, le carnier au dos, arpentant les chaumes, sautant les haies ou barbottant dans les marais.

A ce point que les châtelaines des environs blâmaient hautement ses imprudences, lui reprochant de compromettre inutilement une santé précieuse.

Précieuse!.. elle l'était en effet pour les familles pourvues de filles à marier.

Ce gentilhomme de quarante ans, comblé de toutes les faveurs de la destinée, était célibataire.

Et, certes, ce n'étaient pas les occasions qui lui avaient manqué. Il n'était pas une bonne mère à vingt lieues à la ronde qui ne guettât pour sa fille cette proie magnifique… 150,000 livres de rente et un beau nom!..

Il lui suffisait de paraître à un bal à Saumur ou à Angers pour en être le roi. Mères et filles réservaient pour lui leurs plus accueillants sourires et leurs plus provocantes œillades.

Mais toutes les avances avaient échoué, et même il avait su éviter plus d'un guet-apens conjugal adroitement tendu; car on était allé jusqu'au guet-apens.

D'où lui venait cette horreur du mariage? Ses intimes l'expliquaient par la présence au château de certaine gouvernante, moitié lingère, moitié dame de compagnie, assez jolie et très intrigante. Mais il est des mauvaises langues partout.

Cependant, un événement arriva l'année suivante qui ne laissa pas que de donner beaucoup de consistance aux cancans – médisances ou calomnies.

Un beau matin du mois de juillet 1847, on apprit la mort de cette gouvernante, enlevée en quelques heures par une congestion cérébrale.

Et dès les premiers jours de septembre, c'est-à-dire six semaines plus tard, le bruit se répandit du mariage du comte de la Ville-Handry.

La nouvelle était exacte; M. de la Ville-Handry se mariait. On n'en put plus douter quand on vit ses bans affichés à la porte de la mairie de Saint-Mathurin.

Et qui épousait-il, s'il vous plaît? La fille d'une pauvre veuve, la baronne de Rupert, qui traînait aux Rosiers une existence misérable, sans autres ressources que la maigre pension qui lui revenait du chef de son mari, mort colonel d'artillerie.

Si encore elle eût été de bonne et authentique noblesse; si seulement elle eût été du pays!..

Mais point!.. On ne savait même au juste qui elle était ni d'où elle venait, ayant été épousée à l'étranger, en Autriche, suivant les uns et selon les autres en Suède.

Quant à feu le colonel, on le disait baron de la façon du premier empire et on lui contestait la particule qu'il mettait devant son nom.

Il est vrai que Mlle Pauline de Rupert, âgée alors de vingt-trois ans, était dans tout l'éclat de la jeunesse et d'une merveilleuse beauté.

Il est vrai que jusqu'à ce jour elle avait eu la réputation d'une jeune fille modeste et sensée, d'un esprit supérieur, douce, aimante, dotée enfin de toutes ces qualités rares et exquises qui sont l'honneur d'une maison et fixent le bonheur au foyer domestique.

Mais quoi! pas un sou vaillant, pas de dot, pas même un trousseau…

La stupeur fut profonde, et suivie tout aussitôt d'un effroyable débordement d'indignes calomnies.

Etait-il possible, naturel, qu'un gentilhomme tel que le comte finît ainsi, piètrement, ridiculement, qu'il épousât une fille sans le sou, une aventurière, après avoir eu à choisir entre les plus nobles et les plus riches partis du pays!..

M. de la Ville-Handry n'était-il donc qu'un sot impertinent!.. Ou plutôt ne s'était-on pas mépris sur le compte de la petite personne?.. Au lieu de ce qu'on croyait, n'était-elle pas une hypocrite intrigante, qui fort subtilement avait tissé dans l'ombre le filet où on voyait pris le lion de l'Anjou!..

L'étonnement eût été moindre, si on eût su que madame veuve de Rupert avait été fort liée avec la gouvernante défunte du château de la Ville-Handry. Cette circonstance, si elle eût été connue, eût servi de texte à de bien autres histoires…

Quoi qu'il en soit, le comte ne devait pas tarder à constater le prodigieux revirement de l'opinion publique à son endroit.

L'occasion lui en fut fournie lors de ses visites de noces, quand il présenta sa jeune femme à Angers et dans les châteaux des environs.

Plus de sourires accueillants, plus de provocantes œillades, plus de jolies mains blanches furtivement tendues aux siennes!..

Les portes qui jadis semblaient s'ouvrir seules à deux battants dès qu'il se présentait, maintenant s'entre-bâillaient à peine de mauvaise grâce. Quelques-unes même restèrent fermées, les maîtres lui faisant dire qu'ils étaient absents, alors qu'il savait d'une façon sûre et positive qu'ils étaient chez eux.

Une dame fort noble et encore plus dévote, en possession de donner le ton, avait prononcé ce mot décisif:

– Certes, je ne recevrai jamais une péronnelle qui enseignait la musique à mes nièces, eût-elle englué et épousé un Bourbon!

C'était vrai. Cruellement affligée de voir sa mère privée de ces douceurs de l'aisance que l'âge rend si nécessaires, Mlle Pauline avait donné dans le voisinage des leçons de piano, qu'on lui payait Dieu sait quel prix!

N'importe, on s'armait contre elle de son noble dévouement. On lui eût fait un crime des plus admirables vertus.

C'est que c'est à elle surtout qu'on en voulait. La rencontrait-on seule, on détournait la tête pour ne la pas saluer. Et lorsqu'elle était au bras de son mari, il y avait des gens qui parlaient fort amicalement au comte et qui n'adressaient pas la parole à la comtesse, comme s'ils ne l'eussent point vue ou comme si elle n'eût pas existé.

Même les impertinences de ce genre allèrent si loin, qu'un jour M. de la Ville-Handry, exaspéré, hors de lui, saisit au collet un gentilhomme, son voisin, et le secoua rudement en lui criant à deux pouces du visage:

– Ne voyez-vous donc pas Mme la comtesse, ma femme!.. Quelle correction vous faut-il pour vous guérir de votre myopie!..

Menacé d'un duel, l'insolent fit bravement les plus plates excuses, et cet acte de vigueur rendit les gens circonspects.

Mais les sentiments n'en furent point modifiés. La guerre ouverte dégénéra en une sourde hostilité, voilà tout…

Cependant la destinée, meilleure que les hommes, réservait à M. de la Ville-Handry une récompense bien inattendue de l'héroïsme dont il avait fait preuve en épousant, lui, si riche, une fille pauvre.

Un frère de Mme de Rupert, banquier à Dresde, mourut, léguant à sa «chère nièce Pauline» environ 1,500,000 francs.

Cet homme si riche, qui, de sa vie, n'avait envoyé un secours à sa sœur, qui eût déshérité la fille du soldat de fortune, avait été flatté d'écrire en tête de son testament le nom de «haute et puissante comtesse de la Ville-Handry.»

Cet héritage inespéré eût dû ravir la jeune femme. N'allait-il pas la venger victorieusement des plus ineptes calomnies et lui ramener l'opinion!.. Et pourtant, jamais on ne la vit si triste que le jour où la grande nouvelle parvint au château.

C'est que ce jour-là, peut-être, elle maudit son mariage… C'est qu'en dedans d'elle-même une voix s'éleva qui lui reprochait amèrement d'avoir cédé aux ordres, aux supplications de sa mère…

Fille incomparable, de même qu'elle devait être la meilleure des mères et la plus chaste des épouses, elle s'était dévouée, et voici que les événements donnaient tort à son sacrifice et la punissaient de ce qu'elle avait fait son devoir.

Ah! que n'avait-elle combattu, résisté, gagné du temps!..

C'est que, jeune fille, elle avait rêvé un autre avenir… C'est qu'avant d'accorder sa main au comte, spontanément et librement elle avait donné son cœur à un autre… C'est qu'elle avait aimé du plus naïf et du plus chaste amour un jeune homme de deux ou trois ans seulement plus âgé qu'elle, Pierre Champcey, le fils d'un de ces richissimes cultivateurs comme on en compte par centaines le long de la vallée de la Loire.

Lui l'adorait.

Malheureusement un obstacle dès le premier jour s'était dressé entre eux, infranchissable: la pauvreté de Pauline.

Y avait-il à espérer que le père et la mère Champcey, ces âpres paysans, permettraient à un de leurs fils, – ils en avaient deux, – cette folie qui s'appelle un mariage d'amour?

Ils s'étaient imposé de rudes sacrifices pour leurs enfants. L'aîné, Pierre, se destinait au barreau; l'autre, Daniel, qui voulait être marin, travaillait pour entrer au Borda.

Et les Champcey n'étaient pas médiocrement fiers d'avoir fait des «messieurs» de leurs gars. Mais ils disaient à qui voulait l'entendre qu'en échange de cette dot, l'éducation, ils comptaient exiger de leurs brus force espèces sonnantes.

Pierre connaissait si bien ses parents que jamais il ne leur parla de Pauline.

– Quand j'aurai l'âge des sommations respectueuses, pensait-il, ce sera une autre affaire…

Hélas! pourquoi Mme de Rupert n'avait-elle pas voulu que sa fille restât libre jusque-là!

Pauvre jeune femme!.. Le jour où elle était entrée au château de la Ville-Handry, elle s'était juré d'ensevelir cet amour si avant au fond de son cœur que jamais il ne troublerait sa pensée… Et elle s'était tenu parole.

Mais voici que tout à coup il surgissait plus ardent et plus vivace qu'autrefois, l'oppressant jusqu'au spasme, doux et triste comme un souvenir de bonheur envolé, et en même temps cruel et déchirant comme un remords.

Ainsi qu'en un songe, elle revoyait Pierre, tel qu'en leur première adolescence, alors qu'il se glissait à la brune jusqu'à son pauvre logis, alors que, furtivement, elle entr'ouvrait la fenêtre pour l'apercevoir.

Qu'était-il devenu?.. Lorsqu'il avait appris qu'elle allait épouser le comte, il lui avait écrit une lettre désespérée, où il l'accablait d'ironies et de mépris… Puis, qu'il eût oublié ou non, il s'était marié, lui-même, et eux, qui s'étaient bercés de ce rêve de cheminer dans la vie appuyés l'un sur l'autre, séparés à jamais, ils suivaient chacun son chemin…

Seule, enfermée dans sa chambre, longtemps la malheureuse se débattit contre ces spectres du passé qui l'obsédaient.

Mais si quelque pensée coupable fit monter le rouge à son front, elle sut en triompher.

Loyale et vaillante, elle renouvela le serment qu'elle s'était fait de se consacrer entière à son mari… Il l'avait tirée de la misère pour lui donner sa fortune et son nom, en échange elle lui devait le bonheur.

Et certes, à s'affermir dans ces résolutions, il y avait de sa part quelque courage.

Après deux ans de ménage, le caractère du comte n'avait plus pour elle de secrets… Elle avait mesuré l'étroitesse de son esprit, le vide désolant de sa pensée, la sécheresse de son cœur…

Sous le brillant gentilhomme accepté comme «une capacité,» selon l'expression du pays, elle avait découvert un être absolument nul, borné, incapable d'une idée si on ne la lui soufflait, et avec cela prétentieux, infatué de ses mérites et poussant l'obstination jusqu'à l'absurde.

Et, pour comble, M. de la Ville-Handry n'était pas loin de haïr sa femme… On lui avait tant insinué qu'elle n'était pas à sa hauteur, qu'il avait fini par le croire… Enfin, il s'en prenait à elle de son prestige évanoui.

Accablée de la lourde tâche échue à Mme de la Ville-Handry, une femme vulgaire eût pensé que garder la foi conjugale à un homme tel que le comte, ce serait assez de vertu.

Mais la comtesse n'était pas une femme vulgaire.

Résignée, elle se promit d'avoir du moins la coquetterie de la résignation.

Il est vrai que désormais un berceau adoré enchaînait son âme au foyer. Elle avait une fille, son Henriette, et, sur cette chère tête blonde, elle bâtissait un monde de merveilleux projets…

C'est de ce moment qu'elle sortit de l'inertie où elle s'assoupissait depuis deux ans, et qu'elle se mit à étudier le comte avec cette prodigieuse perspicacité que développe un grand intérêt en jeu.

Un mot de M. de la Ville-Handry devait l'éclairer. Un matin, comme ils achevaient de déjeuner en tête à tête:

– Ah! Nancy t'aimait bien, lui dit-il, la veille de sa mort, lorsqu'elle sentait qu'elle était perdue, elle me conjurait de t'épouser.

Cette Nancy, c'était la défunte gouvernante du château.

Après cette maladresse du comte, point n'était besoin de longues réflexions pour comprendre le rôle qu'avait joué cette femme.

Il devenait évident que, modestement effacée dans l'ombre, protégée par l'intériorité même de sa situation, elle avait été tout à la fois l'intelligence, l'énergie et la volonté de son maître.

Et son influence sur lui avait été si puissante qu'elle lui avait survécu et qu'elle avait été obéie par delà le tombeau.

Cruellement humiliée par l'aveu de son mari, la comtesse eut assez de puissance sur elle pour ne lui eu point garder rancune.

– Eh bien!.. soit, se dit-elle; pour son bonheur et pour notre repos, je descendrai jusqu'au rôle de cette Nancy!..

C'était plus aisé à résoudre qu'à exécuter, M. de la Ville-Handry n'étant pas de ceux qu'on manie ouvertement, ni même qui se rendent à un conseil quand on leur en a démontré l'excellence.

Irritable, ombrageux et despote comme tous les faibles, il ne redoutait rien tant que ce qu'il appelait une atteinte à son autorité. En tout, pour tout, partout et toujours, il prétendait être le maître, le souverain arbitre. Et ses susceptibilités sur ce point étaient si intraitables et si puériles, qu'il suffisait que sa femme manifestât l'ombre d'une volonté, pour que tout aussitôt il voulût obstinément le contraire.

– Je ne suis pas une girouette!.. était une de ses déclarations favorites.

Pauvre homme, qui ne comprenait pas que pour tourner au sens contraire du vent qui souffle on n'en tourne pas moins.

La comtesse le comprit, et ce fut là sa force.

Après plusieurs mois de patience et de tâtonnements, il lui sembla qu'elle avait atteint son but, et que désormais, dès qu'elle le voudrait sérieusement, elle dirigerait à son gré les volontés de son mari.

Pour tenter l'expérience, une occasion se présentait.

Encore que la noblesse des environs eût bien rabattu de ses hauteurs, et même lui fût presque revenue, surtout depuis son héritage, la comtesse estimait sa situation pénible et souhaitait ardemment quitter le pays. Il lui rappelait d'ailleurs trop de choses qu'elle voulait oublier. Il était de certaines routes où elle ne pouvait passer sans que son cœur bondit à briser sa poitrine.

Mais d'un autre côté il était bien connu que le comte s'était juré de finir ses jours en Anjou, qu'il avait les grandes villes en horreur et que la seule idée de quitter son château, où il avait si bien toutes ses habitudes, le rendait d'une humeur massacrante.

On tomba donc des nues lorsqu'on l'entendit annoncer qu'il quittait la Ville-Handry pour n'y plus revenir, qu'il avait acheté un hôtel à Paris, rue de Varennes, et qu'il ne tarderait pas à s'y fixer définitivement.

– C'est, du reste, bien malgré la comtesse, ajoutait-il en se rengorgeant, elle ne voulait pas absolument, mais je ne suis pas une girouette, j'ai tenu bon et elle a cédé.

Si bien que, dans les derniers jours d'octobre 1851, le comte et la comtesse de la Ville-Handry prenaient possession de leur magnifique hôtel de la rue de Varennes, une demeure princière, qui ne leur coûtait pas le tiers de sa valeur, ayant été achetée à un moment où les immeubles subissaient une ridicule dépréciation.

Mais avoir amené le comte à Paris n'était qu'un jeu. La difficulté sérieuse était de l'y maintenir.

Il était aisé de prévoir que, privé du mouvement et des fatigues de la campagne, des soucis d'une vaste exploitation et des exercices violents, il périrait d'ennui ou se jetterait dans les désordres.

Préoccupée de ces alternatives également redoutables, la comtesse avait cherché et trouvé un aliment à l'activité tracassière de M. de la Ville-Handry.

Avant de quitter l'Anjou, elle avait laissé tomber dans son cœur le germe d'une passion qui, chez un homme de cinquante ans, peut remplacer toutes les autres, l'ambition.

Et il arrivait avec le secret désir, avec l'espoir de devenir quelqu'un, un homme de parti, un de ces politiques remuants dont la personnalité traverse toutes les grandes intrigues.

Seulement, avant de lancer son mari sur un terrain qu'elle jugeait fort glissant et semé de fondrières, la comtesse s'était réservé de le reconnaître.

Pour cette reconnaissance, son nom et sa fortune la servirent puissamment. Aidée de ses relations, elle eut le talent de constituer un salon. Bientôt ses mercredis et ses samedis furent célèbres; on fit des démarches pour être invité à ses dîners ou admis à ses soirées intimes du dimanche.

L'hôtel de la rue de Varennes devint comme un pays neutre où les rancunes et les espérances politiques se donnèrent la main.

Pendant tout l'hiver, Mme de la Ville-Handry observa.

Jamais, à la voir modestement assise près de la cheminée, on ne se fût douté qu'elle n'était pas uniquement occupée de sa fille, de sa jolie Henriette, qui jouait ou lisait à ses côtés.

Elle écoutait cependant, et de toutes les forces de son intelligence, se pénétrant des questions, cherchant la voie à suivre, aux éclairs des discussions s'exerçant à démêler les artifices des passions et des intérêts, cherchant quels ennemis craindre et sur quels alliés s'appuyer.

Pareille à ces professeurs improvisés qui apprennent le matin ce qu'ils doivent enseigner le soir, elle étudiait la leçon qu'elle aurait bientôt à faire.

Un esprit supérieur, son instinct de femme, une finesse naturelle et des aptitudes qu'elle ne se soupçonnait même pas devaient abréger ce pénible noviciat…

Les résultats ne tardèrent pas à paraître.

Dès l'hiver suivant, le comte qui, jusqu'alors, avait gardé une attitude ambiguë, sortit de sa réserve et se prononça. Il se montra et plut, bien servi qu'il était par un extérieur fort noble, de belles manières et un imperturbable aplomb. Il parla et on fut charmé de son bon sens. Il donna des conseils, sa pénétration surprit. Il eut des partisans très-chauds et d'ardents détracteurs, d'aucuns voulurent voir en lui un futur chef de parti, il en prenait l'essor, se remuant extraordinairement, s'agitant, écrivant, discourant.

– Encore que cela m'attire des ennuis dans mon intérieur, disait-il à ses intimes, la comtesse étant de ces femmes timides qui ne veulent pas comprendre que les hommes sont faits pour les émotions de la vie publique… Je serais encore en Anjou, si je l'avais écoutée.

Elle, délicieusement, jouissait de son ouvrage.

Les succès du comte ne la rehaussaient-ils pas dans sa propre estime en lui prouvant sa valeur!.. Ses sensations durent être celles d'un auteur dramatique lorsqu'il voit applaudir les types qu'il a créés.

Et ce qu'il y eut de merveilleux dans l'œuvre de Mme de la Ville-Handry, c'est que personne ne la soupçonna.

Non, personne, pas même sa fille. Pour Henriette plus encore que pour le monde, elle voulut que l'illusion fût entière, et elle lui apprit non-seulement à aimer son père, mais encore à respecter, à admirer en lui l'homme supérieur.

Comme de raison, M. de la Ville-Handry eût été le dernier à reconnaître la vérité. On la lui eût révélée qu'il eût peut-être haussé les épaules.

La ligne de conduite que lui avait tracée sa femme, c'est de bonne foi qu'il croyait l'avoir trouvée. Les discours qu'elle lui composait, il se persuadait, dans la sincérité de son âme, qu'il les avait pensés et coordonnés, les articles de journaux et les lettres qu'elle lui dictait, il était bien convaincu qu'il les avait médités et écrits…

Et même, quelquefois il s'étonnait du peu de jugement de la comtesse, lui faisant remarquer d'un air d'ironique pitié que les actes dont elle le détournait le plus fortement étaient précisément ceux qui lui réussissaient le mieux.

Mais il n'était pas de railleries capables de détourner Mme de la Ville-Handry de ce qu'elle croyait son devoir ni de lui arracher un mot ou seulement un sourire qui l'eussent vengée.

Impassible sous les sarcasmes de son mari, elle baissait la tête.

Et plus il triomphait en son inepte suffisance, plus elle s'applaudissait de son œuvre, trouvant au-dedans d'elle-même et dans l'approbation de sa conscience de sublimes compensations.

Le comte avait eu ce rare désintéressement de la prendre sans dot; elle lui avait dû un grand nom et une fortune considérable; mais, en échange et sans qu'il s'en doutât, elle lui avait assuré une situation qui n'était pas sans éclat; elle lui avait donné le seul bonheur que pût goûter cette âme petite et vulgaire, insensible à tout ce qui n'était pas satisfaction de la vanité.

Dès lors, elle ne lui devait plus rien.

– Oui, nous sommes quittes, se disait-elle, bien quittes!..

Et elle se reprochait moins les heures où sa pensée échappant à sa volonté se reportait vers l'homme choisi par elle autrefois, vers Pierre.

Pauvre garçon!.. elle lui avait porté malheur!..

Sa vie avait été brisée le jour où il s'était vu abandonné de celle qu'il aimait plus que la vie. De ce moment, il n'avait plus eu de volonté. Et ses parents ayant enfin «déniché» – c'était leur mot – une bru à leur convenance, il l'épousa.

Mais le père et la mère Champcey n'avaient pas eu la main heureuse.

La jeune fille, triée par eux entre cinquante, apportait cent mille écus de dot, c'est vrai, mais ce fut une mauvaise femme.

Et, après huit années d'un ménage qui, dès le premier jour, avait été un enfer, abreuvé de dégoûts, atteint en son honneur par l'indigne conduite de celle qui portait son nom, n'ayant pas d'enfants, Pierre Champcey s'était brûlé la cervelle.

Mais ce n'est pas à Angers, où il occupait un poste important, qu'il accomplit cet acte de désespoir.

Il vint se tuer aux environs des Rosiers, dans un petit chemin creux conduisant à la maison jadis occupée par Mme de Rupert.

Des paysans qui se rendaient au marché de Saumur trouvèrent son cadavre, au matin, étendu sur le revers d'un fossé. La balle l'avait si affreusement mutilé qu'on ne le reconnut pas tout d'abord, et ce suicide fit un bruit énorme…

Ce fut M. de la Ville-Handry qui apprit à sa femme cette lugubre histoire.

Il ne comprenait pas, il l'avouait, qu'un garçon bien posé, plein d'avenir, et qui avait vingt-cinq bonnes mille livres de rentes finît ainsi d'un coup de pistolet.

– Et quel singulier endroit il a été choisir pour ce suicide! ajoutait le comte. Evidemment, il y avait de la folie dans son fait.

Mais la comtesse n'entendait plus son mari, elle s'était évanouie.

Pourquoi Pierre avait voulu mourir dans ce petit chemin, tout ombragé de vieux ormes, elle ne le comprenait que trop.

– C'est moi qui l'ai tué, pensait-elle, moi!

Si rude fut le coup qu'elle faillit n'y pas survivre. Même, elle eût eu bien du mal à expliquer le changement qui s'opérait en elle, si à la même époque elle n'eût perdu sa mère.

Mme de Rupert s'éteignit paisiblement, ayant eu ce qu'elle souhaitait, toutes les jouissances du luxe pendant ses dernières années. Pelotonnée en son égoïsme, jamais elle ne daigna s'apercevoir qu'elle avait sacrifié sa fille.

C'était ainsi, cependant, car jamais femme ne souffrit ce que la comtesse endura à dater de cette heure, où la mort de Pierre vint ajouter à toutes ses douleurs le plus cruel remords.

Ah! si sa fille ne l'eût attachée à l'existence!.. Mais elle voulait vivre, il fallait qu'elle vécût pour son Henriette…

Ainsi elle luttait seule, sans une âme à qui se confier, quand une après-midi, comme elle venait de descendre au salon, un domestique vint lui annoncer qu'un jeune homme, portant l'uniforme d'officier de marine, sollicitait l'honneur d'être reçu.

Ce visiteur avait remis sa carte au domestique; Mme de la Ville-Handry la prit et lut:


Daniel Champcey

Daniel, le frère de Pierre!.. Plus pâle qu'une morte, la comtesse se dressa comme pour fuir.

– Que dois-je répondre?.. interrogea le valet un peu surpris de l'émotion de sa maîtresse.

La malheureuse femme se sentait défaillir.

– Qu'il entre, répondit-elle d'une voix à peine distincte, qu'il entre!..

L'instant d'après entrait un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, à la physionomie ouverte et franche, au regard droit et clair, rayonnant d'intelligence et d'énergie.

Du doigt la comtesse lui montra un fauteuil en face d'elle. Quand il se fût agi de la vie de sa fille, elle n'eût pu prononcer une parole.

Lui ne put faire autrement que de remarquer ce trouble étrange, mais il n'en devina pas la cause. Pierre n'avait jamais prononcé tout haut le nom de Pauline de Rupert.

Il s'assit donc, et sans embarras comme sans forfanterie, il expliqua les motifs qui l'amenaient.

Sorti du Borda avec un des premiers numéros, il était présentement enseigne de vaisseau à bord du Formidable. Victime d'un passe-droit qui risquait de compromettre sa carrière, il avait sollicité et obtenu un congé, et venait demander justice au ministre de la marine. Son droit était évident, mais il savait qu'une solide recommandation n'a jamais gâté une bonne cause… Bref, il espérait que M. de la Ville-Handry, dont on vantait en Anjou l'influence et l'obligeance, consentirait à l'appuyer près du ministre.

Peu à peu, en l'écoutant, la comtesse avait repris une partie de son sang-froid.

– Mon mari sera heureux de servir un compatriote, monsieur, répondit-elle, il vous le dira lui-même si vous voulez bien l'attendre et nous rester à dîner…

Daniel resta.

A table, il se trouva placé près de Mlle Henriette, alors âgée de quinze ans, et en les contemplant ainsi l'un près de l'autre, si jeunes, si beaux tous les deux, la comtesse fut comme illuminée d'une idée soudaine qui lui parut une inspiration du ciel.

Pourquoi ne confierait-elle pas la destinée, le bonheur, de sa fille au frère de ce pauvre mort qui l'avait tant aimée?.. Ne serait-ce pas tout à la fois un hommage à sa mémoire et une sorte de réparation?..

– Oui, il le faut, se répétait-elle, le soir avant de s'endormir, Daniel sera le mari de mon Henriette.

C'est pourquoi, moins de quinze jours plus tard, M. de la Ville-Handry disait à un de ses confidents habituels, en lui montrant Daniel:

– C'est un fort remarquable sujet que ce jeune Champcey, plein d'avenir et qui ira loin… et quand il aura quelques années de plus et les épaulettes de lieutenant, s'il plaisait à ma fille et qu'il me la demandât, je ne sais si je ne répondrais pas oui. La comtesse en penserait et en dirait ce qu'elle voudrait, je suis le maître…

Après cela, Daniel devait fatalement devenir l'hôte assidu de l'hôtel de la rue de Varennes.

Non seulement il avait obtenu entière satisfaction, mais encore une protection puissante venait de le faire attacher provisoirement au ministère de la marine, avec promesse d'un embarquement avantageux.

Ainsi Henriette et Daniel furent rapprochés, et, en apprenant à se connaître, apprirent à s'aimer…

– Mon Dieu! pensait la comtesse, que n'ont-ils quelques années de plus!

C'est que depuis quelques mois les plus noirs pressentiments la troublaient. Il lui semblait qu'elle n'avait plus longtemps à vivre, et elle frémissait à l'idée de laisser sa fille sans autre protecteur que le comte…

Si encore Henriette eût connu la vérité; si, au lieu d'admirer en son père l'homme supérieur, elle eût appris à s'en défier!..

Vingt fois, Mme de la Ville-Handry fut sur le point de livrer son secret… Hélas! un excès de délicatesse la retint toujours…

Une nuit, comme elle revenait d'un bal officiel, elle se sentit prise de frissons et de vertiges.

Sans être autrement inquiète, elle demanda une tasse de tilleul.

Elle était debout, devant la cheminée, se décoiffant, quand on la lui apporta… Mais au lieu de la prendre, elle porta brusquement les mains à sa poitrine, poussa un cri rauque et tomba à la renverse…

On la releva. En un instant, l'hôtel fut sur pied. On courut chercher des médecins… Soins inutiles…

La comtesse de la Ville-Handry venait de succomber à la rupture d'un anévrisme.




III


Réveillée par les clameurs de l'hôtel, les voix dans les corridors, les pas le long des escaliers, comprenant qu'un grand malheur venait d'arriver, Mlle Henriette s'était précipitée dans la chambre de sa mère.

Là, elle avait entendu cette fatale déclaration des médecins:

– Tout est fini!

Ils étaient cinq ou six dans la chambre, et l'un d'eux, les paupières bouffies de sommeil et bâillant de fatigue, avait attiré le comte dans un coin, et tout en lui serrant les mains répétait:

– Du courage, monsieur le comte, du courage!..

Lui, affaissé, l'œil morne, le front blême et moite d'une sueur froide, n'entendait pas, car il ne cessait de balbutier:

– Mais ce ne sera rien, n'est-ce pas, ce ne sera rien!..

C'est qu'il est de ces malheurs si grands, si terribles, si effroyables en leur soudaineté, que l'esprit révolté se refuse à les accepter, se défend de les croire et les nie, même en face de l'écrasante réalité.

Comment imaginer, concevoir, admettre, que la comtesse qui l'instant avant était là, pleine de vie, rayonnante de santé, dans la force de l'âge, heureuse en apparence, souriante, aimée, comment croire que la comtesse n'était plus.

On l'avait étendue sur son lit, avec sa toilette de bal, une robe de satin bleu garnie de dentelles; elle avait encore des fleurs dans les cheveux, et la catastrophe avait été si foudroyante que, morte, elle gardait toutes les attitudes de la vie, la chaleur, la transparence de la peau, la flexibilité des membres…

Même ses yeux, restés grands ouverts, conservaient encore leur expression, trahissant le dernier sentiment qui avait agité son âme: l'effroi.

Comme si, en cette seconde suprême, elle eût eu la révélation de l'avenir que sa discrétion imprudente réservait à sa fille.

– Non, ma mère n'est pas morte!.. elle ne peut être morte!.. s'écriait Mlle Henriette.

Et elle allait d'un médecin à l'autre, les pressant, leur ordonnant de chercher, de trouver quelque chose…

Que faisaient-ils là, consternés, au lieu d'agir!.. Ne la sauveraient-ils donc pas, eux, dont l'état était de guérir et qui avaient dû en sauver bien d'autres!..

Eux se détournaient, troublés par cette douleur poignante, traduisant leur impuissance par leurs gestes, et alors la pauvre fille revenait au lit, et, penchée sur sa mère, elle épiait avec une affreuse expression d'égarement, le retour de la vie.

Il lui semblait qu'elle allait sentir battre encore sous sa main ce noble cœur et que ces lèvres à jamais scellées du sceau de la mort allaient s'entr'ouvrir pour la rassurer.

On voulait la détourner de ce déchirant spectacle, on la suppliait de se retirer dans sa chambre, elle s'obstinait à rester… On essaya de l'éloigner de force, elle se cramponna aux meubles, jurant qu'on lui arracherait les bras plutôt que de l'entraîner…

Jusqu'à ce qu'enfin la vérité éclatant dans son esprit, elle s'abattit à genoux au pied du lit, cachant son visage dans les couvertures, répétant à travers ses sanglots:

– Mère!.. mère bien-aimée!..

Au matin seulement, quand le jour se leva blafard et terne – on était à la fin de janvier – des religieuses arrivèrent qu'on était allé chercher, puis des prêtres. Un peu plus tard, parut un ami de M. de la Ville-Handry qui se chargea de toutes ces démarches désolantes qu'exige la civilisation, qui troublent et exaspèrent la douleur.

Le surlendemain, eurent lieu les obsèques de la comtesse.

M. de la Ville-Handry reçut les compliments de condoléance de deux cents personnes, vingt-cinq ou trente dames allèrent embrasser Mlle Henriette en l'appelant pauvre chère enfant…

Puis on entendit des piétinements dans la cour; une dispute de cochers, le commandement de l'ordonnateur, puis enfin le roulement funèbre du char… Et ce fut tout…

Dans sa chambre, Mlle Henriette priait et pleurait…

Le soir, pour la première fois depuis leur malheur, le comte de la Ville-Handry et sa fille se mirent à table… mais ils ne purent avaler une bouchée… Comment en auraient-ils eu la force, en voyant vide pour toujours la place occupée par celle qui avait été l'âme de la maison!

Et ainsi, pendant longtemps encore, chaque repas fut un renouvellement de leur douleur… Dans la journée, on les rencontrait errant dans l'hôtel, sans raison, comme s'ils eussent cherché, attendu ou espéré quelque chose…

Mais il était encore, loin de l'hôtel, un cœur loyal et bon, qu'avait cruellement atteint la mort de la comtesse: Daniel. Il l'aimait comme une mère, et au-dedans de lui, la voix mystérieuse du pressentiment lui disait qu'en la perdant c'était presque Henriette qu'il perdait.

Plusieurs fois il s'était présenté rue de Varennes; ce ne fut qu'au bout de quinze jours que la jeune fille permit qu'il fut reçu.

Elle le regretta en l'apercevant. Il avait souffert presque autant qu'elle-même; elle le voyait bien à ses joues pâles et à ses yeux rougis.

Longtemps ils demeurèrent l'un près de l'autre, assis dans le salon, sans mot dire, émus cependant, et comprenant que mêler ainsi leurs larmes, c'était confondre leur avenir.

Le comte, lui, pendant ce temps, arpentait le salon de long en large.

C'était à ne pas le reconnaître, tant il était changé. Il y avait de l'effarement dans son fait, quelque chose de l'effroi d'un paralytique, dont les béquilles tout à coup se briseraient.

Se rendait-il compte de l'immensité de la perte qu'il avait faite? Vaniteux comme il l'était, c'est moins que probable.

– Je reprendrai le dessus dès que je me remettrai aux affaires, disait-il.

Pour son malheur, il s'y remit, et à une époque où elles devenaient difficiles et où il devait avoir à résoudre les plus graves questions.

Deux ou trois fautes absurdes, ridicules, impardonnables, le perdirent à tout jamais. Sa situation politique s'écroula, c'en fut fait de son influence.

Cependant son passé demeura intact. La vérité, nul ne la soupçonna. L'affaiblissement si rapide de ses facultés, ou l'attribua uniquement au chagrin qu'il ressentait de la mort de la comtesse.

– Qui eût cru qu'il l'aimait tant que cela, dit-on.

Mlle Henriette fut trompée comme les autres, plus que les autres.

Mais loin de diminuer, son respect et son admiration pour son père augmentèrent. Elle le chérit davantage en voyant ce qu'elle prenait pour l'effet d'une incurable douleur.

Il était fort affecté en effet, mais uniquement de sa chute. D'où venait-elle? Il avait beau se mettre l'esprit à la torture, il n'en apercevait aucune cause raisonnable.

– C'est à n'y rien comprendre, répétait-il sans cesse.

Et il parlait de complot organisé, de coalition de ses ennemis, déplorant la noire ingratitude des hommes et leur versatilité.

Dans les commencements, il avait songé à se retirer en Anjou. Mais, peu à peu, les jours succédant aux jours, et aux semaines les mois, les blessures de sa vanité se cicatrisèrent, il oublia et prit d'autres habitudes.

On le vit plus assidu à son cercle, il monta souvent à cheval, il fréquenta les théâtres et dîna de temps à autre dehors.

Mlle Henriette s'en réjouissait, la santé de son père lui ayant, à un moment, donné de sérieuses inquiétudes.

Mais son étonnement fut immense, quand elle le vit quitter ses vêtements habituels, un peu sévères comme il convenait à son âge, pour adopter les modes excentriques, des pantalons très-clairs et des vestons à longs poils.

Quelques jours plus tard, ce fut bien pis.

Un matin, quand M. de la Ville-Handry entra dans la salle à manger pour déjeuner, il avait, lui tout blanc la veille, la barbe et les cheveux du plus beau noir.

Mlle Henriette ne put retenir un cri de surprise.

Alors, lui, souriant, mais avec un visible embarras:

– C'est un essai, dit-il, que mon valet de chambre m'a persuadé de faire, il prétend que cela va mieux à mon teint et me rajeunit.

Evidemment quelque chose d'étrange était survenu dans l'existence de M. de la Ville-Handry. Mais quoi?

Si elle ne savait rien de la vie, si elle était l'innocence même, Mlle Henriette était femme, c'est-à-dire servie par un instinct supérieur à toutes les expériences. Réfléchissant, elle croyait bien deviner.

Le comte se préoccupait de ce qui lui seyait le mieux, il s'efforçait de se rajeunir, il cherchait à plaire, donc une femme devait se trouver au fond de ce mystère.

Attristée plutôt qu'inquiète, la jeune fille, après trois jours d'hésitations, finit par se confier à Daniel.

Mais aux premiers mots qu'elle prononça, il l'interrompit, et devenu plus rouge qu'elle:

– Ne prenez nul souci de cela, mademoiselle, dit-il, et quoi que fasse monsieur votre père, n'y prenez point garde.

Le conseil était plus facile à donner qu'à suivre, les habitudes du comte devenant de plus en plus excentriques.

Insensiblement il avait éloigné ses anciens amis et ceux de la comtesse, et il remplaçait cette société d'élite par un monde singulier et fort mélangé.

C'étaient maintenant des jeunes gens, qui arrivaient le matin à cheval, en tenue plus que négligée, qui montaient les escaliers le cigare aux dents et à qui on servait des liqueurs et de l'absinthe.

Dans l'après-midi, des messieurs venaient, à mine vulgaire et arrogante, à gros favoris, portant à leur gilet des chaînes énormes, qui gesticulaient haut et fort et tutoyaient les valets de pied. Ils s'enfermaient avec le comte et le tapage de leurs disputes emplissait toute la maison.

Quelles graves questions s'agitaient si bruyamment? Ce fut M. de la Ville-Handry lui-même qui l'apprit à sa fille.

Trahi par la politique, il allait se lancer, lui annonça-t-il, dans les grandes affaires, et tout en rendant à l'industrie des services immenses, il était sûr de réaliser d'énormes bénéfices.

Des bénéfices… à quoi bon! Tant de son chef que de celui de sa femme, le comte réunissait cent mille écus de rentes. N'était-ce donc pas assez de cette fortune si considérable pour un homme de soixante-cinq ans et une jeune fille qui ne dépensait pas pour sa toilette trois cents louis par an?

Timidement, car elle craignait de blesser son père, Mlle Henriette osa risquer une objection.

Mais lui, après avoir ri du meilleur cœur, et tapant doucement sur la joue de sa fille:

– Nous voulons donc régenter notre père, dit-il.

Puis sérieusement:

– Suis-je donc si vieux, mademoiselle, que je doive prendre mes invalides… Seriez-vous de l'avis de mes ennemis?..

– Oh! cher père…

– Eh bien! mon enfant, sache qu'un homme tel que moi ne saurait, sans en mourir, se condamner à l'inaction… Je me moque des bénéfices; ce que je cherche, c'est l'emploi de mon énergie et de mes facultés.

Cette réponse si raisonnable rassura Mlle Henriette et aussi Daniel. L'un comme l'autre ils tenaient de la comtesse une foi entière au génie de M. de la Ville-Handry. Selon eux, il suffisait qu'il entreprît une chose pour qu'elle réussît.

Et de plus, à part lui, Daniel songeait que la préoccupation des affaires détournerait le comte de ses velléités de jeune homme.

Non, rien ne pouvait l'en distraire, et de plus en plus il tournait à l'adolescent, au jeune fat. Il se coiffait sur le côté d'un petit chapeau plat, se cambrait dans des jaquettes étroites à larges revers et ne sortait jamais sans une rose ou un camélia à la boutonnière. Se teindre ne lui suffisant plus, il se fardait, et on eût pu le suivre à la trace dans la rue tant il s'imbibait d'odeurs.

Souvent on le voyait des heures entières immobile dans son fauteuil, les yeux au plafond, les sourcils froncés, absorbé par l'effort de sa réflexion. L'appelait-on, il sursautait comme un malfaiteur pris en flagrant délit. Lui qui jadis tirait vanité de son magnifique appétit, – une ressemblance avec Louis XIV, – il ne mangeait presque plus. Et sans cesse il se plaignait d'étouffements, de palpitations de cœur.

A plusieurs reprises, sa fille le surprit les yeux pleins de larmes – de grosses larmes, qui traversant sa barbe teinte se teignaient et tombaient comme des gouttes d'encre sur le devant de sa chemise.

Puis, tout à coup, à ces séances de tristesse, des accès de joie folle succédaient, il se frottait les mains à s'enlever l'épiderme, il chantonnait, il dansait presque…

D'autres fois, un commissionnaire, presque toujours le même, arrivait avec une lettre… Le comte la lui arrachait des mains, lui jetait un louis, et courait s'enfermer dans son cabinet…

– Mon pauvre père!.. disait à Daniel Mlle Henriette, il y a des instants où je crains pour sa raison.

Enfin, un soir, après le dîner, où il avait bu plus que de coutume, peut-être pour se donner du courage, le comte attira sa fille sur ses genoux, et de sa voix la plus douce:

– Avoue, chère enfant, commença-t-il, qu'en toi-même, au fond de ton petit cœur, tu m'as plus d'une fois accusé d'être un mauvais père… J'ai l'air de t'abandonner, je te laisse seule dans cet immense hôtel où tu dois t'ennuyer à périr…

Le reproche eût été fondé. Mlle Henriette était plus livrée à elle-même que la fille de l'ouvrier que le travail enchaîne tout le jour à son atelier.

L'ouvrier, du moins, promène quelquefois sa fille le dimanche.

– Je ne m'ennuie jamais, cher père, répondit Mlle Henriette.

– Bien vrai?.. Tu as donc de graves occupations?

– Certainement. D'abord, je surveille ta maison; je fais de mon mieux pour te la rendre douce et agréable… Je brode, je couds, j'étudie… Dans l'après-midi, j'ai ma maîtresse d'anglais et mon professeur de piano… Le soir, je lis…

Le comte souriait, mais d'un sourire forcé.

– N'importe, interrompit-il, cette existence solitaire ne saurait durer… Il faut à une jeune fille de ton âge les conseils, l'affection, les soins d'une femme tendre et dévouée… Aussi, ai-je songé à te donner une seconde mère…

Brusquement, Mlle Henriette retira son bras passé autour du cou de son père, et se dressant sur ses pieds:

– Vous songez à vous remarier! s'écria-t-elle.

Il détourna la tête, hésita et finit par répondre:

– Oui.

La stupeur, l'indignation, une douleur atroce, coupèrent d'abord la parole à la jeune fille; mais bientôt, faisant un effort:

– Est-ce bien vous qui me parlez ainsi, mon père!.. prononça-t-elle d'une voix profonde. Quoi! vous voudriez amener une femme dans cette maison où palpite encore celle qui n'est plus!.. Vous la feriez asseoir à cette place qui était la sienne, dans ce fauteuil qui fut le sien, les pieds sur ce coussin brodé par elle!.. Peut-être même me demanderiez-vous de l'appeler ma mère… Oh! non, n'est-ce pas, vous ne commettrez jamais une telle profanation…

Pitoyable était le trouble de M. de la Ville-Handry. Et cependant, si elle eût été moins émue, Mlle Henriette eût lu dans ses yeux une inflexible résolution.

– Ce que je ferais serait dans ton intérêt, chère fille, balbutia-t-il… Je suis vieux, je puis mourir, nous n'avons pas de parents, que deviendrais-tu sans un ami…

Elle devint cramoisie de honte, et tout hésitante:

– Mais, mon père, M. Daniel Champcey…

– Eh bien!

La joie de la ruse près de réussir brillait dans l'œil du comte.

– Il me semblait, poursuivit la pauvre jeune fille… je croyais… ma bonne mère m'avait dit… enfin, du moment où vous recevez M. Daniel ici…

– Tu t'imaginais que je l'avais choisi pour gendre?..

Elle ne répondit pas.

– C'était, en effet, une idée de ta mère… elle en avait comme cela de singulières, contre lesquelles ce n'était pas trop de toute ma fermeté… C'est un triste mari, mon enfant, qu'un marin, qu'une signature du ministre sépare de sa femme pour des années.

Mlle Henriette continua de garder le silence. Elle comprenait quel marché lui proposait son père et l'indignation l'étouffait.

Lui, qui estimait en avoir assez fait pour une fois, se leva et sortit en disant:

– Consulte-toi, mon enfant, de mon côté, je réfléchirai.

Que faire, que résoudre?.. Entre cent partis contradictoires, lequel choisir?..

Restée seule, la jeune fille prit une plume, et pour la première fois écrivit à Daniel:



«Il faut que je vous parle à l'instant… Je vous en prie, venez…

    «HENRIETTE.»

Et ayant remis ce billet à un domestique, avec l'ordre de le porter immédiatement, fiévreuse, palpitante, l'oreille au guet, comptant les secondes, elle attendit…

Daniel Champcey occupait, rue de l'Université, un petit appartement de trois pièces, dont les fenêtres ouvraient sur les jardins de l'hôtel Delahante, jardins ombreux, encombrés de fleurs et peuplés d'oiseaux.

Là il passait presque tout le temps que lui laissaient ses travaux du ministère de la marine.

Une promenade avec un ami, le plus souvent avec M. Maxime de Brévan, le théâtre, quand une pièce obtenait un grand succès, deux ou trois visites par semaine à l'hôtel de la Ville-Handry, étaient ses seules et bien innocentes distractions.

– Une vraie demoiselle pour la sagesse, ce marin-là, disait son portier.

C'est que s'il n'eût pas été éloigné par sa délicatesse native de ce qu'à Paris on nomme «le plaisir,» Daniel eût été retenu sur la pente par son grand et profond amour pour Mlle de la Ville-Handry.

Un amour noble et pur tel que le sien, reposant sur une confiance absolue, suffit à remplir la vie, car il enchante le présent et dore d'espérances radieuses les lointains horizons de l'avenir.

Mais plus il aimait Mlle Henriette, plus Daniel se croyait tenu de la mériter, de se montrer digne d'elle.

Ambitieux, il ne l'était pas. Il avait embrassé une profession qui lui plaisait, il possédait dix ou douze mille livres de rentes qui, ajoutées à son traitement, lui assuraient une modeste aisance; que souhaiter de plus? Pour lui, rien.

Mais Mlle Henriette portait un grand nom, elle était la fille d'un homme qui avait occupé une grande situation, enfin elle était très riche, et la mariât-on avec ses seuls biens propres, elle aurait encore sept ou huit cent mille francs de dot.

Eh bien! Daniel ne voulait pas que le jour béni où elle lui accorderait sa main, Mlle de la Ville-Handry eût rien à regretter ou à désirer.

De là un labeur obstiné, incessant, une volonté chaque matin plus forte que la veille de conquérir un de ces noms célèbres qui écrasent les plus vieux parchemins, une de ces positions qui, à l'amour d'une femme pour son mari, ajoutent la fierté.

Or le moment était propice à son ambition, au lendemain de la transformation de notre flotte, pendant que la marine militaire en est encore aux tâtonnements et aux expériences, attendant, ce semble, la main d'un homme de génie.

Pourquoi ne serait-il pas cet homme? Soutenu par la pensée d'Henriette, il n'apercevait rien d'impossible, il n'imaginait pas d'obstacle qu'il ne pût surmonter.

– Vous voyez ce b… là, avec son petit air calme, disait le vieil amiral Penhoël à ses jeunes officiers, eh bien! il vous damera le pion à tous…

Donc, ainsi que d'ordinaire, Daniel était enfermé dans son cabinet, achevant un travail que lui avait demandé le ministre, lorsque le valet de pied de l'hôtel de la Ville-Handry lui remit la lettre de Mlle Henriette.

D'un geste fiévreux, il rompit le cachet, et ayant lu d'un coup d'œil les deux lignes de la lettre, il devint fort pâle.

Pour que Mlle Henriette, toujours si réservée, hasardât cette démarche de lui écrire, pour qu'elle lui écrivît ces deux phrases si pressantes en leur brièveté, il fallait quelque événement extraordinaire.

– Est-il donc arrivé un malheur à l'hôtel? demanda-t-il au domestique.

– Non, monsieur, pas que je sache.

– M. le comte n'est pas malade?

– Non, monsieur.

– Et Mademoiselle?

– Mademoiselle est en parfaite santé.

Daniel respira.

– Courez prévenir mademoiselle que je vous suis, dit-il au domestique, et courez vite, si vous ne voulez pas que je sois arrivé avant vous.

Le valet sorti, Daniel, en un tour de main, fut habillé et s'élança dehors.

Et tout en remontant d'un pas rapide la rue de Varennes:

– Je me serai alarmé trop tôt, pensait-il, essayant de résister à l'obsession des plus noirs pressentiments, elle a peut-être simplement quelque commission à me donner…

Non, ce n'était pas cela, il le comprit bien quand, introduit au salon, il aperçut Mlle Henriette assise près de la cheminée, plus blanche que sa collerette, les yeux rougis et gonflés par les larmes.

– Qu'avez-vous, s'écria-t-il, sans attendre seulement que la porte fût refermée, que vous est-il arrivé?..

– Une chose terrible, M. Daniel.

– Parlez… vous me faites peur.

– Mon père veut se remarier.

D'abord Daniel fut abasourdi. Puis, se rappelant soudain toutes les circonstances de la métamorphose du comte:

– Oh! fit-il sur trois tons différents, oh! oh! cela explique tout…

Mais Mlle Henriette lui coupa la parole, et, dominant son émotion, d'une voix brève, elle lui rapporta textuellement la conversation du comte de la Ville-Handry.

Dès qu'elle eut terminé:

– Vous avez deviné juste, mademoiselle, prononça Daniel; c'est bien un marché que M. votre père vous propose.

– Ah! c'est affreux!..

– Il a voulu bien vous faire entendre que de votre consentement à son mariage dépend son consentement…

Stupéfait de ce qu'il allait dire, il s'arrêta court, et ce fut la jeune fille qui ajouta:

– Au nôtre, n'est-ce pas? dit-elle hardiment, M. Daniel, au nôtre. Oui, voilà ce que j'avais compris, voilà pourquoi je vous demande un conseil.

Malheureux!.. c'était lui demander de dicter sa destinée.

– Je crois que vous devez consentir, balbutia-t-il.

Vibrante d'indignation, elle se dressa:

– Jamais! s'écria-t-elle, jamais!

Sous ce coup terrible, Daniel chancela… Jamais!.. Il vit toutes les espérances de sa vie anéanties, son bonheur détruit, Henriette perdue pour lui…

Mais l'imminence même du péril lui eut bientôt rendu son énergie: il se roidit contre la douleur, et d'une voix presque calme:

– Je vous en conjure, reprit-il, laissez-moi vous expliquer le conseil que je vous donne… Croyez-moi: ce n'est pas un consentement que désire votre père; vous ne sauriez vous passer du sien, pour vous marier, lui n'a pas besoin du vôtre. Il n'y a pas d'article de loi qui autorise les enfants à s'opposer aux… folies de leurs parents. Ce que veut M. de la Ville-Handry, c'est votre approbation tacite, la certitude d'un accueil honorable pour sa seconde femme… Si vous refusez, il passera outre, sans souci de vos répugnances…

– Oh!..

– Ce n'est que trop sûr, hélas! S'il vous a parlé de ses projets, c'est qu'ils sont irrévocables. Le seul résultat de vos résistances sera notre séparation. Lui vous pardonnerait peut-être encore, mais elle!.. Espérez-vous qu'elle n'abusera pas contre vous de son ascendant sur votre père?.. Qui peut prévoir à quelles extrémités se porteront ses rancunes!.. Et ce doit être une femme dangereuse, Henriette, capable de tout…

– Pourquoi?

Il eut une seconde d'indécision, n'osant dire toute sa pensée, puis enfin, lentement, et comme s'il eût été obligé de chercher ses mots:

– Parce que, répondit-il, ce mariage ne peut être qu'une spéculation effrontée… Votre père est immensément riche, c'est à sa fortune qu'on en veut…

Si plausibles étaient toutes les raisons de Daniel, il plaidait sa cause avec tant d'ardeur, que les résolutions de Mlle Henriette chancelaient évidemment.

– Ainsi, murmura-t-elle, vous voulez que je cède?

– Je vous en conjure.

Elle hocha tristement la tête, et d'une voix défaillante:

– Qu'il soit donc fait selon votre volonté, M. Daniel, dit-elle… Je ne m'opposerai pas à cette profanation… Mais rappelez-vous que ma faiblesse ne nous portera pas bonheur…

Dix heures sonnaient; elle se leva, et tendant la main au jeune homme:

– A demain soir, dit-elle; je saurai et je vous dirai le nom de la femme que mon père épouse, car je le lui demanderai.

Elle n'en eut pas besoin.

Le premier mot du comte, quand il aperçut sa fille le lendemain, fut:

– Eh bien!.. as-tu réfléchi?

Elle arrêta sur lui un regard qui le força de détourner la tête, et d'un air résigné:

– Vous êtes le maître, mon père, répondit-elle… Vous dire que je ne souffrirai pas cruellement de voir entrer dans cette maison une étrangère serait mentir… Mais je serai pour elle respectueuse comme il convient…

Ah! le comte ne s'attendait pas à un si heureux dénouement.

– Ne dis pas respectueuse, s'écria-t-il, dis tendre, prévenante et dévouée… Ah! si tu la connaissais, un ange, mon Henriette, un ange!

– Et quel âge a-t-elle?

– Vingt-cinq ans.

Au mouvement de sa fille, le comte vit bien qu'elle trouvait la future épouse trop jeune, aussi s'empressa-t-il d'ajouter:

– Ta mère avait deux ans de moins quand je l'épousai.

C'était vrai, seulement il oubliait qu'il y avait vingt ans de cela.

– Du reste, poursuivit-il, tu la verras, je lui demanderai la permission de te la présenter… Elle est étrangère, d'une excellente famille, riche, adorablement spirituelle et jolie, et s'appelle Sarah Brandon…

Le soir, quand Mlle Henriette répéta ce nom à Daniel, il se frappa le front d'un geste désespéré, en s'écriant:

– Grand Dieu! si M. de Brévan n'a pas été trompé, c'est pis que tout ce que nous pouvions craindre ou imaginer!..




IV


A voir le foudroyant effet de ce nom seul: Sarah Brandon, Mlle de la Ville-Handry avait senti tout son sang se glacer dans ses veines.

Pour qu'un homme tel que Daniel fût ainsi bouleversé, il fallait, elle le comprenait bien, quelque événement énorme, inouï, impossible…

– Vous connaissez cette femme, Daniel? s'écria-t-elle.

Mais lui, déjà, se reprochait son peu de sang-froid, songeant aux moyens d'atténuer son imprudence.

– Je vous jure, commença-t-il…

– Oh! ne jurez pas. Vous la connaissez…

– En aucune façon.

– Cependant…

– Il est vrai que j'en ai ouï parler, autrefois, il y a fort longtemps…

– Par qui?..

– Par un de mes amis, Maxime de Brévan, un brave et digne garçon.

– Quelle sorte de femme est-ce?

– Mon Dieu! je ne saurais trop vous le dire… Maxime m'en avait parlé fort en l'air, et je ne me doutais pas qu'un jour… Si je me suis exclamé si sottement tout à l'heure, c'est que je me suis souvenu de certaine histoire assez… fâcheuse, dont Maxime la disait l'héroïne, de sorte que…

Il avait ce ridicule de ne savoir mentir, cet honnête homme, de sorte qu'il s'empêtrait dans ses phrases, détournant la tête pour éviter le regard de Mlle Henriette.

Elle l'interrompit, et d'un ton de reproche:

– Me jugez-vous donc si faible, prononça-t-elle, qu'il faille me dissimuler la vérité…

Il ne répondit pas tout d'abord. Etourdi de l'étrangeté de la situation, il cherchait une issue et n'en découvrait pas.

Enfin, prenant son parti:

– Souffrez que je me taise encore, mademoiselle, prononça-t-il. Je ne sais rien de précis, et c'est peut-être à tort que je vous ai si terriblement alarmée. Je parlerai dès que je serai fixé…

– Quand le serez-vous?

– Ce soir-même, si, comme je l'espère, je trouve Maxime de Brévan chez lui, demain matin si je le manque ce soir…

– Et si vos soupçons n'étaient que trop réels? si ce que vous redoutez tant et que j'ignore se trouvait vrai, que faudrait-il faire?..

Sans une seconde d'indécision, il se leva, et d'une voix profonde:

– Je ne vous dirai pas que je vous aime, Henriette, prononça-t-il… Je ne vous dirai pas que vous perdre, ce serait mourir, et qu'on ne tient pas à la vie dans ma famille… vous le savez, n'est-ce pas?.. Eh bien! malgré cela, si mes craintes sont fondées, et je tremble qu'elles ne le soient, je n'hésiterais pas à vous dire: Quoi qu'il doive en résulter, Henriette, au risque même d'être séparés, à tout prix, par tous les moyens en notre pouvoir, nous devons lutter pour empêcher le mariage du comte de la Ville-Handry et de Sarah Brandon!..

Au milieu de tant de tortures, une joie immense inonda l'âme de la pauvre jeune fille.

Ah! il était digne d'être aimé, celui-là que son cœur, librement, avait choisi entre tous, cet homme qui lui donnait cette étonnante preuve d'amour.

Elle lui tendit la main, et les yeux brillants d'enthousiasme et d'attendrissement:

– Et moi, s'écria-t-elle, par la mémoire de ma sainte mère, je jure que quoi qu'il advienne, et dût-on employer les dernières violences morales, jamais je ne serai à un autre qu'à vous.

Daniel avait saisi cette main qui lui était tendue, et longtemps il la tint pressée contre ses lèvres… jusqu'à ce qu'enfin la voix de la raison l'arrachant à son extase:

– Il faut que je vous quitte, Henriette, dit-il, si je veux rencontrer Maxime.

Et il s'éloigna d'un pas fiévreux, la tête perdue, désespéré, fou… Son bonheur et sa vie étaient en jeu et, sans qu'il y pût rien, un mot allait faire sa destinée.

Un fiacre passait, vide; il l'arrêta et s'y jeta, en criant au cocher:

– Surtout, marchons… Je paye la course cent sous… 62, rue Laffitte.

Là demeurait M. Maxime de Brévan.

C'était un garçon de trente à trente-cinq ans, remarquablement bien de sa personne, blond, portant toute sa barbe, à l'œil intelligent et à la physionomie sympathique.

Lancé autant qu'on peut l'être dans le monde de la «haute vie,» parmi les gens dont le plaisir est l'unique affaire, M. de Brévan était aimé.

On le disait de relations très-sûres, prompt à rendre un service dès qu'il le pouvait, bon convive et toujours prêt, si un de ses amis se battait en duel, à lui servir de témoin.

Enfin, jamais médisance ni calomnie n'avaient effleuré sa réputation.

Et cependant, bien loin de suivre le précepte du sage, qui conseille de cacher sa vie, M. de Brévan semblait prendre à tâche d'afficher la sienne.

On eût dit parfois qu'il s'occupait de bien établir un alibi, tant il entretenait les gens de ses affaires jusqu'en leurs menus détails.

Chacun savait, d'après lui, que les Brévan étaient originaires du Maine, et qu'il était le dernier, l'unique représentant de cette grande famille.

Ce n'est point qu'il tirât vanité de son origine, il avouait très-franchement que des splendeurs de ses aïeux, il ne lui restait pas grand chose… à peine l'aisance.

Mais quel était le chiffre de cette aisance, voilà ce qu'il ne disait pas. Avait-il quinze, vingt ou trente mille livres de rentes? ses plus intimes l'ignoraient.

Ce qui est sûr, c'est qu'il avait résolu à son honneur et gloire ce difficile problème de garder son indépendance et sa dignité tout en vivant, lui relativement pauvre, avec les jeunes gens les plus riches de Paris.

Il occupait, rue Laffitte, un modeste appartement de cent louis et n'avait pour le servir qu'un seul domestique. Sa voiture, il la louait au mois.

Comment Daniel était-il devenu l'ami de M. de Brévan?.. De la façon la plus simple du monde.

Ils avaient été présentés l'un à l'autre, à un bal du ministère de la marine, par un lieutenant de vaisseau, leur ami commun.

Ils s'étaient retirés ensemble, vers une heure du matin, par un beau clair de lune, et comme le temps était fort doux et le pavé sec, ils avaient fumé un cigare en arpentant le bitume de la place de la Concorde.

Maxime avait-il réellement ressenti pour Daniel la sympathie qu'il disait? Peut-être. En tout cas, Daniel avait été séduit par les côtés excentriques de Maxime, s'émerveillant de l'entendre parler avec un stoïcisme tout à fait plaisant de sa misère dorée.

Ils s'étaient revus, puis peu à peu ils avaient pris l'habitude l'un de l'autre…

M. de Brévan était en train de s'habiller pour rejoindre des amis à l'Opéra, lorsque Daniel se présenta chez lui.

Comme toujours, il eut, en l'apercevant, une exclamation de plaisir.

– Quoi! vous, s'écria-t-il, l'austère travailleur de la rive gauche, dans ce quartier mondain, à cette heure… Quel bon vent vous amène?

Puis, soudain, remarquant la physionomie bouleversée de Daniel:

– Mais, qu'est-ce que je dis donc là, reprit-il, vous avez une mine de déterré!.. Que vous arrive-t-il?..

– Un grand malheur, peut-être, répondit Daniel.

– A vous!.. Est-ce possible!..

– Et je viens vous demander un service.

– Ah! vous savez bien que je suis tout à vous.

Cela, en effet, Daniel le croyait.

– Je vous remercie d'avance, mon cher Maxime, mais je ne voudrais pas vous trop déranger… Ce que j'ai à vous dire sera long et vous alliez sortir…

Mais, d'un geste cordial, M. de Brévan l'interrompit.

– Je ne sortais que par désœuvrement, fit-il, parole d'honneur!.. Ainsi, asseyez-vous, et causons…

Frappé d'une sorte de vertige, incapable de rien discerner, sinon que Henriette pouvait être perdue pour lui, Daniel était accouru chez son ami, sans songer à ce qu'il lui dirait.

Au moment de s'expliquer, il demeura interdit.

Il venait de réfléchir que le secret de M. de la Ville-Handry n'était pas le sien et que la loyauté lui commandait de le taire, s'il était possible, encore qu'il se crût sûr de l'absolue discrétion de Maxime de Brévan.

Au lieu donc de répondre, il se mit à arpenter la chambre, cherchant en vain quelque fable plausible, en proie à la plus extraordinaire agitation.

A ce point que, par le temps qui court de désordres cérébraux, Maxime, inquiet, se demandait si son ami ne devenait pas fou…

Non, car Daniel, tout à coup se planta devant lui, et d'une voix brève:

– Avant tout, Maxime, commença-t-il, jurez-moi que jamais, en aucun cas, un seul mot de ce que je vais vous confier ne sortira de votre bouche.

Prodigieusement intrigué, M. de Brévan leva la main en disant:

– Je vous le jure sur l'honneur.

Ce serment parut rassurer Daniel… Et se croyant suffisamment maître de soi:

– Il y a quelques mois de cela, mon cher ami, reprit-il, un soir, je vous ai entendu raconter une histoire horriblement scandaleuse, dont l'héroïne était une certaine Mme Sarah Brandon.

– Miss, s'il vous plaît, et non pas madame…

– Soit… cela importe peu. Vous la connaissez?

– Ma foi! oui, comme tout le monde…

Ce qu'il y eut de fatuité discrète dans cette réponse, Daniel ne le remarqua pas.

– Cela doit suffire, continua-t-il. Et maintenant, Maxime, au nom de votre amitié, je vous adjure de me dire franchement ce que vous savez: Quelle femme est-ce que cette miss Brandon?..

Sa contenance, son accent trahissaient si manifestement une anxiété poignante, que M. de Brévan en fut stupéfait.

– Eh! cher ami, fit-il, de quel air vous me dites cela!

– C'est que j'ai à connaître la vérité, un intérêt puissant, immense…

Illuminé d'une idée soudaine, M. de Brévan se frappa le front.

– J'y suis, s'écria-t-il, vous êtes amoureux de Sarah!

Ce détour, pour éviter de prononcer le nom de M. de la Ville-Handry, Daniel ne l'eût pas trouvé; mais du moment où on le lui offrait, il résolut d'en profiter.

– Admettez que cela soit, fit-il avec un soupir.

Maxime levait les bras au ciel.

– En ce cas, vous aviez raison, prononça-t-il d'un ton de conviction profonde, oui, mille fois raison, c'est peut-être un irréparable malheur qui vous arrive…

– C'est donc une femme bien redoutable?

L'autre haussa les épaules, comme si on eût exigé de lui la démonstration d'une chose évidente par elle-même, et simplement il répondit:

– Parbleu!..

Etait-il besoin que Daniel insistât, après cela!.. Cette seule exclamation ne levait-elle pas tous ses doutes?

Il insista, cependant.

– De grâce, expliquez-vous, Maxime, fit-il d'une voix sourde… Ne savez-vous pas que, vivant loin de votre monde, j'en ignore tout!..

Sérieux comme il ne l'avait jamais été encore, Maxime de Brévan se leva, et s'adossant à la cheminée:

– Que voulez-vous que je vous dise? prononça-t-il. Crier: Casse-cou! à un amoureux est un métier de dupe. Crier: gare! à qui ne veut pas se garer… à quoi bon! Aimez-vous, oui ou non, miss Sarah? Si oui… tout ce que je vous apprendrais sur son compte ne changerait rien. Supposez que je vous dise que cette Sarah est une créature indigne, une scélérate, une infâme faussaire, une misérable qui a déjà sur la conscience la mort de trois pauvres diables, follement épris comme vous. Supposez que je vous dise pis encore, et que je vous le prouve!.. Savez-vous ce qui arriverait?.. Vous me serreriez les mains avec effusion, vous me remercieriez, des larmes de reconnaissance aux yeux, vous me jureriez, dans la candeur de votre âme, que vous êtes à jamais guéri… et en sortant d'ici…

– Eh bien?..

– Vous iriez tout courant conter mes confidences à votre adorée et la conjurer de se disculper…

– Ah! permettez, je ne suis pas un de ces hommes…

Mais M. de Brévan peu à peu s'exaltait.

– Allez au diable!.. interrompit-il, vous êtes un homme comme tous les autres… La passion ne raisonne, ni ne calcule, et c'est ce qui la fait grande et terrible… Tant qu'on a seulement une lueur de raison au fond de la cervelle, on n'est pas véritablement amoureux… C'est comme cela… Et la volonté n'y peut rien, ni l'énergie, ni quoi que ce soit au monde. Ça est ou ça n'est pas. Il y a des gens qui gravement vous reprochent de n'être pas ce qu'ils étaient eux-mêmes amoureux et de sang-froid… turlututu! Ces gens-là me font l'effet d'une carafe frappée reprochant au champagne de faire sauter son bouchon… Sur quoi, tenez, mon cher, faites-moi le plaisir d'accepter ce cigare et sortons prendre l'air…

Etait-ce vrai, ce que disait là M. de Brévan?.. Est-il vrai qu'un grand amour anéantit jusqu'à la faculté de délibérer, de discerner le vrai du faux et le bien du mal? Il n'eût donc pas, lui, Daniel, aimé Henriette, puisqu'il risquait de la perdre pour obéir au devoir?

Oh! non, non, mille fois non… Ce n'est pas des pures et chastes amours que parlait M. de Brévan… Il parlait de ces passions malsaines qui tombent dans la vie comme la foudre, troublent les sens et égarent la raison, qui dévorent tout comme l'incendie et ne laissent après elles que désastres, hontes et remords…

Mais, pour cela même, Daniel frémissait en pensant à M. de la Ville-Handry engagé dans ce terrible engrenage d'une passion folle pour une créature indigne.

Il n'accepta donc pas le cigare que lui tendait Maxime.

– Un mot encore, de grâce, fit-il. Supposons mon libre arbitre perdu, je m'abandonne, que va-t-il donc m'arriver?..

M. de Brévan le regarda d'un air de commisération et dit:

– Peu de chose, seulement…

Et avec un geste d'un effrayant réalisme:

– C'est votre horoscope que vous demandez, fit-il d'un ton d'amer sarcasme… Soit. Qu'avez-vous de fortune?

– Deux cent cinquante mille francs environ.

– Parfait. En six mois ils seront fondus… Dans un an, vous serez criblé de dettes et réduit aux derniers expédients… Avant dix-huit mois, vous en serez aux faux…

– Maxime!..

– Ah! vous avez exigé la vérité, mon cher… Je passe à votre position. Elle est admirable. Votre avancement a été aussi rapide que mérité, vous êtes, tout le monde le dit, un des amiraux de l'avenir… D'aujourd'hui en six mois vous ne serez plus rien… Vous aurez donné votre démission si on ne vous a pas destitué…

– Permettez…

– Rien. Vous êtes un honnête homme et le plus digne d'estime que je sache… Après six mois de Sarah Brandon, vous serez tombé si bas dans votre estime que vous vous mettrez à l'absinthe… Voilà le tableau. Pas flatté, n'est-ce pas? Mais vous l'avez voulu. Et, cette fois, en route…

Cette fois, sa détermination était irrévocable, et Daniel vit bien que s'il ne changeait pas de tactique, il n'en obtiendrait plus un mot.

Le retenant donc au moment où il ouvrait la porte:

– Pardonnez-moi, Maxime, dit-il, une ruse fort innocente que vous-même m'avez suggérée… Sur mon honneur, ce n'est pas moi qui aime miss Sarah Brandon.

Sa surprise cloua net sur place M. de Brévan.

– Qui donc est-ce? interrogea-t-il.

– Un de mes amis.

– Son nom?

– En me permettant de ne pas vous le dire – aujourd'hui, du moins – vous doublerez le prix du service que je réclame de vous!..

L'accent de Daniel était si bien celui de la vérité, qu'il n'y avait pas à conserver l'ombre d'un doute.

Ce n'était pas lui qui s'était épris de miss Sarah Brandon.

Aussi, M. de Brévan ne douta-t-il pas… Mais il y avait du dépit et une nuance d'inquiétude, dans la façon dont il s'écria:

– Bravo, Daniel!.. Parlez-moi des gens naïfs pour jouer leur monde.

Ce fut d'ailleurs son seul reproche, et tandis que Daniel s'embarrassait dans des excuses, il revint tranquillement s'asseoir près du feu.

– Nous disons donc, reprit-il après un moment de silence, que c'est un de vos amis qui est ensorcelé?

– Oui.

– Et c'est… sérieux?

– Hélas! il ne parle de rien moins que d'épouser cette femme.

L'autre, dédaigneusement, haussa les épaules.

– Quant à cela, fit-il, rassurez-vous; Sarah ne consentira jamais…

– Erreur! L'idée de ce mariage ne peut venir que d'elle.

Cette fois, M. de Brévan dressa la tête, la stupeur sur le visage.

– Votre ami est donc bien riche!.. s'écria-t-il.

– Immensément.

– Il a donc un grand nom ou une grande situation?..

– Son nom est un des plus beaux, des plus anciens et des plus purs de l'Anjou.

– Et il est très-âgé, n'est-ce pas?

– Il a soixante-cinq ans.

D'un formidable coup de poing, M. de Brévan ébranla la tablette de la cheminée, en s'écriant:

– Ah!.. elle avait bien dit qu'elle réussirait!..

Et plus bas, tout bas, comme se parlant à lui-même, avec un indéfinissable accent, où il y avait de la haine et de l'admiration:

– Quelle femme! murmura-t-il, quelle femme!..

Très-ému lui-même, et l'esprit occupé de bien autre chose que d'observer, Daniel ne remarquait pas l'agitation de son ami.

– Maintenant, poursuivit-il, mon obsédante curiosité vous est expliquée. Pour empêcher le scandale et la honte d'un tel mariage, la… famille de mon vieil ami ferait tout au monde… Mais comment lutter contre une femme dont on ne sait ni les antécédents ni la vie…

– Oui, j'entends bien, marmottait M. de Brévan, j'entends…

La contraction de son visage trahissait un puissant effort de réflexion… Il demeura ainsi absorbé un bon moment, puis enfin se décidant:

– Non, je ne vois aucun moyen d'empêcher ce mariage, prononça-t-il, aucun…

– Cependant, d'après ce que vous m'avez dit…

– Quoi?

– De l'avidité de cette femme…

– Eh bien?

– Si on lui offrait, pour refuser, une somme considérable, quatre ou cinq cent mille francs?..

M. de Brévan éclata de rire, d'un rire qui sonnait faux.

– Vous lui offririez un million, qu'elle vous enverrait promener, dit-il… La croyez-vous donc si sotte de se contenter d'une fraction de la fortune, quand elle peut l'avoir tout entière, avec un beau nom par-dessus le marché, et une position!..

Daniel ouvrait la bouche pour présenter une objection, mais M. de Brévan, sortant de cette réserve railleuse qui lui était habituelle, s'animait comme s'il se fût agi d'une question à lui personnelle, et déjà poursuivait:

– C'est que vous m'avez mal compris, mon cher… Vous croyez miss Brandon une de ces vulgaires détrousseuses qui, effrontément et en plein soleil, prennent un pigeon, le plument vif et le jettent après, tout saignant, aux ricanements de la galerie…

– C'est d'après vous, Maxime…

– Eh bien! mon cher, détrompez-vous… miss Brandon…

Il s'arrêta court, et fixant sur Daniel un de ces regards comme les juges d'instruction en jettent aux prévenus:

– En vous apprenant le peu que je sais, Daniel, fit-il d'un ton presque menaçant, je vous donne la plus grande preuve de confiance qu'un homme peut donner à un autre. Je vous aime trop pour vous demander un serment de discrétion… Si jamais vous mêliez mon nom à cette affaire, si jamais vous laissiez soupçonner de qui vous tenez vos renseignements, vous auriez forfait à l'honneur…

Touché jusqu'au fond du cœur, Daniel saisit les mains de son ami, et les pressant d'une étreinte affectueuse:

– Ah! vous savez bien qu'on peut compter sur Daniel Champcey!.. s'écria-t-il.

M. de Brévan y comptait en effet, car il poursuivit:

– Miss Sarah Brandon est bien une de ces aventurières cosmopolites comme les cinq parties du monde nous en envoient depuis les progrès de la vapeur… Ni plus ni moins que les autres, elle est venue tendre à Paris son piége à imbéciles et à pièces de cent sous… Mais elle est d'une pâte plus fine et plus souple que les autres… Ses ambitions sont bien autrement élevées, et chez elle le génie de l'intrigue est à la hauteur de l'ambition… Elle veut la fortune à tout prix. Mais elle veut aussi les apparences de la considération…

On me prouverait que miss Sarah est née à Ménilmontant que je ne m'en étonnerais que médiocrement… Elle se dit Américaine…

Le fait est qu'elle parle l'anglais comme une Anglaise et qu'elle connaît une bonne partie de l'Amérique comme vous connaissez Paris.

Je lui ai entendu conter, au milieu d'un auditoire attendri, l'histoire de sa famille… Je ne dis pas que j'y ai cru.

D'après elle, M. Brandon, son père, véritable type du Yankee, entreprenant et entêté, aurait été dix fois tour à tour riche et misérable, avant de mourir archi-millionnaire.

Ce Brandon, selon sa fille, était banquier à New-York lorsque éclata la guerre entre le Nord et le Sud. Ruiné du coup, il se fit soldat, et en moins de six mois, grâce à son énergie exceptionnelle, parvint au grade de général. La paix l'ayant mis sur le pavé, il commençait à être fort embarrassé de sa personne, quand sa bonne étoile lui fit acheter, moyennant quelques mille dollars, d'immenses terrains où il ne tarda pas à découvrir les puits de pétrole les plus abondants de l'Amérique…

Il était en train de marcher sur les traces de Peabody, quand il périt, victime d'un accident épouvantable. Il fut brûlé dans l'incendie d'un de ses établissements…

Quant à sa mère, miss Sarah prétend l'avoir perdue très-jeune, dans des circonstances effroyablement dramatiques…

– Quoi!.. s'écria Daniel, personne n'a songé à contrôler ces assertions?..

– Je l'ignore… Ce qui est sûr, c'est qu'il est parfois des coïncidences bizarres…

Je sais des Américains, dont on ne peut suspecter la bonne foi, qui ont connu Brandon banquier, Brandon général et Brandon possesseur de puits de pétrole…

– On peut s'approprier un nom…

– Evidemment, surtout quand celui qui l'a porté est mort en Amérique… Le positif, c'est que depuis cinq ans Miss Sarah habite Paris. Elle y est arrivée doublée d'une certaine mistress Brian, sa parente, qui est bien la plus sèche et la plus osseuse personne qu'on puisse rêver, mais qui est en même temps une fine mouche, s'il en fut. Elle amenait aussi un protecteur, un sien cousin, M. Thomas Elgin, sorte de grotesque dangereux, roide, compassé, empesé, qui n'ouvre guère la bouche que pour manger, ce qui ne l'empêche pas d'être une des meilleurs lames de Paris et de faire mouche neuf fois sur dix, au pistolet, à trente pas.

M. Thomas Elgin, qu'on appelle familièrement sir Tom, et mistress Brian, vivent toujours près de miss Sarah.

Lors son arrivée, miss Sarah s'établit rue du Cirque, et tout d'abord monta sa maison sur le plus grand pied. Sir Tom, qui est un maquignon de premier ordre, lui avait déniché une paire de chevaux gris qui firent sensation au Bois et fixèrent l'attention sur elle.

Où, comment et de qui s'était-elle procuré des lettres de recommandation?.. Toujours est-il qu'elle en avait qui lui ouvrirent les salons de deux ou trois membres des plus influents de la colonie américaine. Le reste n'était plus qu'un jeu. Peu à peu, elle a étendu ses relations, elle s'est faufilée, imposée, si bien qu'à cette heure elle est reçue dans le meilleur monde, dans le plus haut, et même dans certaines maisons qui passent pour fort exclusives…

Bref, si elle a ses détracteurs, elle a ses partisans enragés… Si les uns soutiennent qu'elle est une misérable, d'autres, et ce ne sont pourtant pas des niais, vous en parleront comme d'un ange immaculé, à qui il ne manque que des ailes… Comme d'une pauvre orpheline qu'on calomnie atrocement, parce qu'on envie sa jeunesse, sa beauté, son luxe…

– Elle est donc riche?..

– Miss Brandon doit dépenser cent mille francs par an.

– Et on ne se demande pas d'où elle les tire?..

– Des puits de pétrole de feu son père, mon cher… Le pétrole répond à tout…

C'était à croire que M. de Brévan prenait un détestable plaisir au désespoir de Daniel, tant il mettait de complaisance à lui montrer combien solidement et habilement était étayée la situation de miss Sarah Brandon.

Espérait-il donc, en lui prouvant l'inutilité d'une lutte avec elle, l'en détourner?..

Ou plutôt, connaissant bien Daniel, – bien mieux qu'il n'en était connu, hélas! – ne cherchait-il pas à le piquer au jeu en irritant son amour-propre…

Toujours est-il que de ce ton glacé qui donne au sarcasme une plus mordante et plus cruelle amertume, il poursuivit:

– Du reste, mon cher Daniel, si jamais vous êtes reçu chez miss Sarah Brandon, et on n'y est pas reçu sans patronage, je vous prie de le croire, vous serez confondu positivement du ton de son salon… On y respire un parfum d'hypocrisie à réjouir les narines d'un quaker… Le cant y règne dans toute sa gloire, bridant toutes les bouches et éteignant tous les regards…

Visiblement Daniel commençait à être fort désorienté.

– Voyons, voyons, interrompit-il, comment conciliez-vous tout cela avec l'existence mondaine de miss Sarah?

– Oh! parfaitement, cher ami, et là éclate le sublime de la politique de nos trois fourbes… Au dehors, miss Brandon est évaporée, légère, imprudente, coquette, tout ce que vous voudrez… Elle conduit elle-même, se coiffe de côté, retrousse ses jupes et abaisse son corsage… c'est son droit, paraît-il, d'après le code qui régit les jeunes filles américaines… Mais à la maison, elle s'incline devant les goûts et les volontés de sa parente, mistress Brian, laquelle affiche les pudeurs effarouchées des plus austères puritaines… Puis, il y a là le roide et long sir Tom qui ne badine pas… Oh! ils s'entendent, comme larrons en foire, et les rôles sont bien distribués…

Daniel eut un geste de découragement.

– Cette femme n'offre donc aucune prise! murmura-t-il.

– Certaine… non!

– Cependant, cette aventure, que vous m'avez contée, autrefois…

– Laquelle?.. Celle de ce pauvre Kergrist?..

– Eh! le sais-je?.. Elle était affreuse, voilà tout ce dont je me souviens… Que m'importait alors miss Brandon!.. tandis que maintenant…

M. de Brévan hocha la tête:

– Maintenant, fit-il, vous croyez que cette histoire serait une arme? Non, Daniel. Cependant, elle n'est pas longue, et je puis vous la redire avec plus de détails qu'autrefois…

Il y a quinze mois environ, débarquait à Paris un charmant garçon nommé Charles de Kergrist… Il avait toutes ses illusions, vingt-quatre ans et cinq cent mille francs…

Il vit miss Brandon et aussitôt «s'emballa,» c'est-à-dire en devint passionnément amoureux. Quelles furent leurs relations, c'est ce que nul ne sait positivement, – je dis avec preuves à l'appui, – ce malheureux Kergrist ayant été d'une impénétrable discrétion…

Ce qui n'est que trop réel, c'est que huit mois plus tard, un matin, en ouvrant leurs volets, les boutiquiers de la rue du Cirque aperçurent un corps qui se balançait à un mètre du sol, accroché aux ferrures des persiennes de miss Brandon.

On s'approcha… le pendu, c'était ce malheureux Kergrist.

Dans la poche de son pardessus était une lettre où il déclarait qu'une passion malheureuse lui ayant rendu la vie insupportable, il se suicidait…

Or cette lettre, notez bien ce détail, était ouverte, c'est-à-dire qu'elle avait été cachetée, et que le cachet avait été brisé.

– Par qui?..

– Laissez-moi finir. L'aventure, comme bien vous pensez, fit un bruit épouvantable… La famille intervint, il y eut une espèce d'enquête, et on constata que des 500,000 francs que Kergrist avait apportés à Paris, il ne restait pas un rouge liard…

– Et miss Brandon n'a pas été perdue!..

Un sourire ironique plissa les lèvres de M. de Brévan.

– Vous savez bien que non, répondit-il. Même, cette pendaison fut pour ses partisans une occasion de célébrer sa vertu. Si elle eût failli, criaient-ils, Kergrist ne se fût point pendu. D'ailleurs, ajoutaient-ils, est-ce qu'une jeune fille, si pure et si innocente qu'elle soit, peut empêcher ses amoureux de venir s'accrocher à ses fenêtres!.. Quant à la disparition de l'argent, ils l'expliquaient par le jeu… Kergrist jouait, assuraient-ils, on l'avait vu à Bade et à Hombourg…

– Et le monde se contenta de cette explication?

– Mon Dieu, oui… et cependant quelques sceptiques racontaient tout autrement les choses. Ils prétendaient, ceux-là, que miss Sarah avait été la maîtresse de Kergrist, et que, le voyant absolument ruiné, elle l'avait congédié un beau matin… Ils affirmaient que lui, le soir, à l'heure où il était reçu d'ordinaire, il s'était présenté, et que, trouvant tout clos, après avoir prié et pleuré en vain, il avait menacé de se tuer… et qu'il s'était tué en effet, comme un pauvre fou qu'il était… Ils assuraient que, cachée derrière ses persiennes, miss Brandon avait suivi les préparatifs de suicide de ce malheureux… qu'elle l'avait vu se hisser sur le rebord de la fenêtre du rez-de-chaussée, attacher la corde, passer la tête dans le nœud coulant et se lancer dans l'espace… qu'elle avait surveillé son agonie et épié ses dernières convulsions…

– Horrible! murmura Daniel, c'est horrible!..

Mais M. de Brévan lui saisit le bras, et le serrant à lui faire mal:

– Ce n'est encore rien, fit-il d'une voix rauque… Dès que Sarah vit que Kergrist ne bougeait plus, elle descendit l'escalier à pas de loup, elle ouvrit sans bruit la porte de sa maison, et, se glissant furtivement dehors, elle osa fouiller ce cadavre encore chaud pour s'assurer qu'il n'avait rien sur lui qui pût la perdre… Trouvant la lettre préparée par Kergrist, elle l'emporta, brisa le cachet et la lut… Et quand elle se fut assurée que son nom n'y était pas, elle eut cette audace inouïe de revenir placer cette lettre où elle l'avait prise… Et alors elle respira… Elle était débarrassée d'un homme qui la gênait. Elle se coucha et dormit…

Daniel était devenu plus blanc que sa chemise.

– Ah!.. cette femme est un monstre! s'écria-t-il.

M. de Brévan ne répondit pas.

La haine la plus atroce flambait dans ses yeux, ses lèvres tremblaient… Il ne se souvenait plus de ses savantes précautions, de ses réticences… Il s'oubliait, il s'abandonnait, il se livrait…

– Mais je n'ai pas fini encore, Daniel, reprit-il… Il est un autre crime encore, déjà ancien, celui-là… le début de miss Brandon à Paris… qu'il faut que vous sachiez…

Un soir, il y a de cela quatre ans, le directeur de la Société d'Escompte mutuel entra dans le bureau de son caissier et lui annonça que, le lendemain matin, le conseil de surveillance vérifierait ses écritures.

Le caissier, cet infortuné se nommait Malgat, répondit que tout serait prêt.

Mais, dès que son directeur se fut retiré, il prit une feuille de papier et écrivit à peu près ceci:



«Pardonnez-moi. J'ai été quarante ans un honnête homme, une passion fatale m'a rendu fou. J'ai puisé dans la caisse qui m'était confiée, et pour masquer mes détournements, j'ai eu recours à des faux. Dissimuler mon crime plus longtemps n'est pas possible. Mon premier vol remonte à six mois. Le déficit est de trois cent mille francs environ.

«Je ne saurais supporter le déshonneur que j'ai mérité, dans une heure j'aurai cessé de vivre.»


Cette déclaration, Malgat la plaça bien en vue sur son bureau, et sortant aussitôt, sans prendre un centime sur lui, il courut jusqu'au canal pour s'y jeter.

Mais une fois là, devant cette eau noire, il eut peur…

Durant de longues heures, il erra sur la berge, demandant à Dieu une seconde de courage… Le courage ne lui vint pas.

Que faire cependant? Où fuir sans argent, où se cacher?.. Retourner à son bureau n'était pas possible: le crime devait y être connu…

Désespéré, il courut jusqu'à la rue du Cirque et au milieu de la nuit il frappa chez miss Brandon.

On ne savait pas qu'il fût découvert, on lui ouvrit.

Alors, lui, au désespoir, raconta tout, demandant mille francs sur les trois cent mille qu'il avait volés et donnés, mille francs pour fuir en Belgique…

On les lui refusa.

Et comme il insistait, comme il se traînait aux genoux de miss Sarah, sir Tom le prit par les épaules et le jeta dehors.

Brisé par l'excès de sa violence, M. de Brévan s'était jeté sur un fauteuil, et il y demeura longtemps, la tête basse, l'œil fixe, le front contracté, regrettant sans doute l'abandon et la franchise de sa colère, et d'être resté si peu maître de soi.

Mais, lorsqu'il se releva, grâce à une puissante projection de volonté, il avait ressaisi ce flegme un peu railleur qui lui était habituel.

– Je le vois à votre contenance, mon cher Daniel, reprit-il, l'aventure que je vous conte vous paraît monstrueuse, invraisemblable, impossible… Et cependant, il y a quatre ans, elle courut tout Paris, grossie de cyniques détails que j'ai passés sous silence… En fouillant les collections de journaux, vous la retrouveriez… Mais quatre ans… c'est quatre siècles. Sans compter que nous en avons tant vu d'autres, depuis…

Agité d'émotions étranges et comme il n'en avait ressenti de sa vie, Daniel hochait tristement la tête.

– Aussi, n'est-ce pas le fait en lui-même qui m'étonne, prononça-t-il… Ce que je ne puis comprendre, c'est que cette femme ait osé repousser le malheureux dont elle était la complice, lorsqu'il implorait d'elle les moyens de fuir, de se dérober aux recherches de la justice, de passer à l'étranger.

– Ce fut ainsi, pourtant, affirma M. de Brévan.

Et vivement:

– Du moins, à ce que l'on assure, prononça-t-il.

Ce retour à la circonspection fut perdu pour Daniel.

– Etait-il vraisemblable, poursuivit-il, que miss Brandon n'ait pas craint d'exaspérer cet infortuné et de le pousser aux résolutions les plus désespérées… Ivre de colère, de rage, il pouvait, en sortant de chez elle, courir chez le commissaire de police le plus voisin et lui tout déclarer, et donner des preuves…

M. de Brévan, d'un petit rire sec l'interrompit.

– Vous dites là, Daniel, fit-il, juste ce que répliquèrent sur le moment les défenseurs de miss Sarah… A cela, je répondrai qu'il est dans son caractère de procéder par coups d'audace… Elle ne dénoue pas les situations, elle les brise le plus brutalement possible… Sa prudence consiste à pousser l'imprudence au delà de ce qu'on peut admettre…

– Cependant…

– Faites-lui de plus l'honneur de la croire assez fine, assez expérimentée et assez perspicace pour s'entourer de précautions inouïes, ne jamais laisser traîner de preuves et savoir trier ses dupes… Elle avait étudié Malgat de même que plus tard elle devina Kergrist. Elle était sûre que ni l'un ni l'autre, la tête sur le billot ne l'accuseraient… Et néanmoins, dans cette affaire de la Société d'Escompte mutuel, ses calculs furent un peu déconcertés…

– Elle fut compromise?..

– On découvrit qu'elle avait reçu deux ou trois fois Malgat secrètement, car il n'était pas admis officiellement chez elle, et les petits journaux imprimèrent ce mauvais calembour «qu'une blonde étrangère ne l'était pas aux détournements…» L'opinion hésitait, lorsqu'on apprit qu'elle venait d'être mandée au cabinet du juge d'instruction… Ce fut son salut, car elle en sortit plus blanche et plus immaculée que la neige des Alpes…

– Oh!..

– Et si parfaitement innocentée que, l'affaire étant venue aux assises, elle ne fut même pas citée comme témoin.

Daniel eut un soubresaut:

– Quoi! s'écria-t-il, Malgat eut ce dévouement héroïque de subir les angoisses de l'instruction et l'infamie d'une condamnation sans laisser échapper un mot…

– Non… et pour cette raison que c'est par contumace que Malgat a été jugé et condamné à dix ans du réclusion.

– Qu'est-il donc devenu, ce malheureux?

– Qui sait!.. Il s'est suicidé, dit-on… Deux mois plus tard on découvrit dans la forêt de Saint-Germain un cadavre à demi décomposé, qu'on supposa être le sien… Et cependant…

Il était devenu livide, et plus bas, comme s'il eût répondu moins à Daniel qu'aux objections de son esprit, il ajouta:

– Et cependant quelqu'un qui avait vécu presque dans l'intimité de Malgat, m'a juré l'avoir rencontré un jour, rue Drouot, devant l'Hôtel des Ventes… Ce quelqu'un assurait l'avoir positivement reconnu malgré les artifices d'un déguisement des plus habiles… Et même songeant à cela, je me suis dit souvent que si on ne se trompait pas, un jour viendrait peut-être où miss Sarah aurait un terrible compte à régler avec un créancier implacable…

Il passa la main sur son front, comme s'il eût espéré ainsi chasser des idées importunes, et avec une gaieté forcée:

– Voilà, cher, reprit-il, le fond de mon sac… Tous ces détails, je les tiens des amis et des ennemis de miss Sarah, des cancans du monde et des «racontars» des journaux. Ils me viennent surtout d'une longue et patiente observation… Et si vous me demandez quel intérêt j'avais à si bien connaître cette femme, je vous répondrai que vous voyez devant vous une de ses victimes… Car je l'ai aimée, aussi moi, ami Daniel, aimée éperdûment… Mais j'étais un trop petit seigneur et une trop maigre proie pour qu'elle me fit les honneurs du grand jeu… Le jour où elle fut sûre que ses infernales coquetteries avaient incendié mon cerveau, que j'étais devenu fou, stupide, idiot… ce jour-là, elle m'éclata de rire au nez… Ah! tenez, elle m'a joué comme un enfant et chassé comme un laquais… Et je la hais, mortellement, comme je l'aimais, jusqu'au crime, s'il le fallait… Et si secrètement, dans l'ombre, sans me nommer, je puis vous aider, comptez sur moi!..

Quelles raisons Daniel avait-il de douter de la véracité de son ami?

Aucune, puisqu'il venait de lui-même, et avec une ronde franchise, au devant de toutes les questions…

Donc, pas un doute n'effleura la confiance du Daniel. Bien plus, il bénit le ciel de lui envoyer cet allié, cet ami qui, vivant en pleine intrigue parisienne, devait en connaître les ressorts et le guiderait.

Il lui prit les mains, et les serrant entre ses mains loyales:

– Maintenant, ami Maxime, c'est entre nous à la vie et à la mort…

L'autre parut touché sincèrement; il eut même un joli geste comme pour essuyer une larme… Mais il n'était pas homme à s'abandonner à l'attendrissement:

– Revenons à votre ami, Daniel, reprit-il, et aux moyens d'empêcher son mariage avec miss Sarah… Avez-vous un projet, une idée?.. Non… Ah! ne vous y trompez pas, ce sera dur.

Il parut s'abîmer dans ses réflexions, puis lentement et en détachant ses phrases comme pour leur donner plus de relief et les mieux graver dans l'esprit de Daniel:

– C'est par miss Brandon, reprit-il, qu'il faudrait attaquer la situation… Savoir au juste qui elle est, là serait le succès… A Paris, avec de l'argent, on trouve des espions terriblement habiles…

Le timbre de la pendule sonnant la demie de dix heures, l'interrompit.

Il se dressa, comme illuminé d'une inspiration soudaine, et très vite:

– Mais j'y pense, s'écria-t-il, vous ne connaissez pas miss Brandon, Daniel, vous ne l'avez jamais vue!..

– En effet…

– Eh bien! c'est un désavantage… Il faut connaître ses ennemis, quand ce ne serait que pour leur sourire… Je veux que vous voyez miss Sarah…

– Mais qui me la montrera… où… quand?

– Moi, ce soir, à l'Opéra où elle est, je le parierais…

Pour courir chez Mlle Henriette, Daniel s'était habillé, cela tombait bien.

– Certes, oui, je le veux, répondit-il.

Sans perdre un instant, ils s'élancèrent dehors, et ils arrivèrent au théâtre comme la toile se levait sur le quatrième acte de Don Juan… Deux fauteuils d'orchestre se trouvaient libres, ils les prirent.

Faure était en scène… Mais que leur importait la musique divine de Mozart!..

M. de Brévan sortit sa jumelle de son étui, et parcourant la salle d'un regard exercé, il eut bientôt découvert ce qu'il cherchait.

Du coude il avertit Daniel, en lui passant sa jumelle:

– Tenez, là, lui souffla-t-il à l'oreille, dans la troisième loge à partir du pilier… regardez… c'est elle!..




V


Daniel regarda.

Sur l'appui de velours de la loge que lui désignait Maxime, se penchait, pour mieux entendre, une jeune fille d'une beauté si rare et si resplendissante qu'il eut peine à retenir un cri d'admiration.

Ses cheveux, d'une surprenante abondance, étaient relevés assez négligemment pour qu'on vît qu'ils étaient bien à elle; cheveux admirables, fauves, si lumineux qu'à chacun de ses mouvements il paraissait en jaillir des gerbes d'étincelles…

Ses grands yeux de velours étaient ombragés de longs cils, et selon qu'elle les ouvrait ou les fermait à demi, ils passaient du bleu le plus sombre au bleu clair de la pervenche.

Un rire jeune et frais, le rire naïf de l'innocence s'épanouissait sur ses lèvres, découvrant des dents invraisemblables de régularité, de blancheur et d'éclat.

– Est-il possible, pensait Daniel, que ce soit là l'indigne créature dont Maxime me traçait le portrait!..

Un peu en arrière d'elle, émergeait de l'ombre de la loge, une grosse tête osseuse, empanachée d'un ridicule diadème de plumes, la tête de mistress Brian, avec de gros yeux sévères et une bouche dont les lèvres semblaient toujours près de s'entr'ouvrir pour crier: Shoking!..

Enfin, dans le fond, vaguement, on distinguait, surmontant un long corps roide, un crâne luisant, des yeux mornes, un nez recourbé et d'énormes favoris en nageoires… C'était l'honorable Thomas Elgin, familièrement sir Tom.

Et à mesure qu'il lorgnait obstinément cette loge, observant cette jeune fille si rieuse, et ces vieilles gens si placides, Daniel se sentait envahir de toutes sortes de doutes confus.

Maxime ne se trompait-il pas?.. Ne se faisait-il pas l'écho de calomnies atroces?..

Ainsi réfléchissait Daniel, et il eût dit ses soupçons s'il n'eût eu pour voisins des mélomanes jaloux qui, dès qu'ils le virent se pencher à l'oreille de Maxime, murmurèrent, et qui, dès qu'il prononça un mot, le contraignirent à se taire.

Heureusement la toile ne tarda pas à tomber. Beaucoup de gens se levèrent, quelques-uns sortirent; mais Daniel et Maxime demeurèrent immobiles.

Toute leur attention se concentrait sur la loge de miss Sarah, quand la porte du fond s'ouvrit, et un homme entra, qu'à cette distance on pouvait prendre pour un tout jeune homme, tant son teint avait d'éclat, tant sa barbe était noire, tant ses cheveux travaillés un à un par le coiffeur foisonnaient et bouclaient sur sa tête.

Il avait le claque sous le bras, un camélia à la boutonnière, et ses gants paille s'appliquaient si juste sur sa main que sous peine de les faire éclater, il ne pouvait remuer les doigts.

– Le comte de la Ville-Handry!.. murmura Daniel.

Mais on lui frappait doucement sur l'épaule; il se retourna.

C'était M. de Brévan qui, d'un ton d'amicale ironie, lui dit:

– Votre vieil ami, n'est-ce pas? L'heureux prétendant de miss Brandon.

– Oui, c'est vrai, je l'avoue…

Sans doute, il allait expliquer les raisons de sa discrétion, quand M. de Brévan l'interrompit:

– Voyez donc, Daniel, voyez donc!..

M. de la Ville-Handry avait pris place sur le devant de la loge, près de miss Sarah, et avec une affectation étudiée, il lui parlait, se penchant vers elle, gesticulant et riant de toutes les longues dents jaunes qui lui restaient. Visiblement, il tenait à être vu à cette place et à s'afficher.

Mais tout à coup, miss Sarah lui ayant dit un mot, il se leva brusquement et disparut.

La cloche de l'entr'acte sonnait, annonçant que le rideau allait se lever…

– Sortons, proposa Daniel à M. de Brévan, je souffre ici.

Il souffrait, en effet, à voir le rôle ridicule que jouait le père de Mlle Henriette. Mais il n'avait plus de doutes: pour lui, l'aventurière s'était dénoncée par la façon dont elle agaçait ce vieillard amoureux.

– Ah! nous aurons du mal à tirer le comte des griffes de cette sorcière… murmura Maxime.

Sortis du théâtre, ils venaient de prendre le passage pour gagner le boulevard, lorsqu'ils virent venir à eux un homme de haute taille, emmitouflé dans un grand pardessus, que suivait un garçon portant une grosse brassée de roses magnifiques.

C'était le comte de la Ville-Handry.

Se trouvant nez à nez avec Daniel, il parut d'abord interdit, puis reprenant son aplomb:

– Comment, c'est vous, mon cher, dit-il, d'où diable sortez-vous?

– Du théâtre.

– Et vous fuyez avant le cinquième acte! C'est un crime de lèse-Mozart, cela… Allons, revenez et je vous promets une surprise…

Vivement, M. de Brévan se rapprocha.

– Allez, souffla-t-il à Daniel, voilà l'occasion que je cherchais pour vous…

Et saluant, il se retira.

Un peu surpris, Daniel s'était mis à trotter aux côtés du comte, lorsqu'il le vit s'arrêter devant un grand landau, découvert malgré le froid, et gardé par trois valets en grande livrée.

A la vue du comte, tous trois se découvrirent respectueusement, mais lui, sans s'inquiéter d'eux, appelant le commissionnaire qui portait les fleurs:

– Effeuille-moi, lui dit-il, toutes ces roses dans le fond de cette voiture.

L'homme hésita… C'était un garçon fleuriste qui venait de voir payer tous ces bouquets huit ou dix louis, et dame! il jugeait la fantaisie un peu roide. Cependant, le comte insistant, il obéit. Et lorsqu'il eut fini:

– Voilà cent sous pour ta peine! dit M. de la Ville-Handry.

Et il reprit sa course, toujours escorté de Daniel de plus en plus étonné.

Véritablement la passion le rajeunissait et lui donnait des ailes. Il franchit d'un saut les marches du péristyle, et en moins de rien arriva à la loge de miss Brandon.

En l'apercevant, l'ouvreuse s'était empressée d'ouvrir.

Il prit alors la main de Daniel, et l'attirant dans la loge tout près de miss Sarah:

– Permettez-moi, miss, dit-il à la jeune fille, de vous présenter M. Daniel Champcey, un de nos officiers de marine les plus distingués.

Daniel s'inclina, saluant tour à tour mistress Brian et le roide et long sir Tom.

– Vous n'êtes pas à savoir, cher comte, répondit miss Sarah, que vos amis seront toujours les bienvenus.

Puis se retournant vers Daniel:

– Il y a d'ailleurs longtemps, monsieur, ajouta-t-elle, que je vous connais.

– Moi, mademoiselle.

– Vous, monsieur… Et je sais même que vous êtes un des hôtes les plus assidus de l'hôtel de la Ville-Handry…

Elle considéra Daniel d'un air de malice naïve, et toute riante, elle reprit:

– Par exemple, le cher comte aurait peut-être tort d'attribuer votre assiduité à ses seuls mérites… J'ai ouï parler d'une jeune fille…

– Sarah!.. interrompit mistress Brian, ce que vous dites là est inconvenant, tout à fait!..

Loin de calmer l'hilarité de miss Sarah, cette remontrance la redoubla. Et s'adressant à sa parente, sans cesser de fixer Daniel:

– Puisque M. le comte, dit-elle, autorise les espérances de monsieur, il est bien permis d'en parler… Il faudrait, pour les empêcher de se réaliser, des choses si extraordinaires!..

De rouge qu'il était, Daniel devint blême.

Prévenu comme il l'était, cette dernière phrase si gaiement prononcée lui parut un avertissement et une menace.

Cependant il n'eut pas le loisir de réfléchir. Le spectacle finissait; miss Brandon jeta une pelisse sur ses épaules et sortit au bras du comte, et il dut les suivre, traînant mistress Brian, ayant sur les talons le roide et long sir Tom.

Le landau attendait. Les valets avaient déplié le marche-pied, miss Sarah s'élança.

Mais son pied avait à peine touché le fond de la voiture, que violemment elle se rejeta en arrière, en criant:

– Qu'est-ce!.. qu'est-ce qu'il y a là…

Le comte s'avança, la bouche en cœur:

– Vous adorez les roses, fit-il, j'ai ordonné d'en effeuiller…

Et en prenant une poignée, il la montra.

Mais aussitôt la peur de miss Brandon se changea en colère:

– Vous voulez donc me fâcher décidément, fit-elle… Vous voulez donc faire dire que j'inspire toutes sortes de folies… Gâcher pour dix louis de fleurs, le beau mérite, quand on est quatre fois millionnaire…

Puis, voyant à la lueur du réverbère, la mine du comte s'allonger, d'une voix à achever de lui faire perdre la raison, elle ajouta:

– Mieux eût valu m'apporter vous-même un bouquet de violettes d'un sou…

Cependant mistress Brian s'était installée près de sa nièce; sir Tom monta, et ce fut ensuite le tour du M. de la Ville-Handry. Enfin le valet de pied ferma la portière…

Alors miss Sarah se penchant vers Daniel:

– J'espère, monsieur, lui dit-elle, que j'aurai le plaisir de vous recevoir… Le cher comte vous dira mon adresse et mes jours… Moi, d'abord, en ma qualité d'Américaine, j'adore les marins et je veux…

Le reste se perdit dans le bruit des roues.

La voiture qui emportait miss Sarah Brandon et le comte de la Ville-Handry était loin déjà, que Daniel demeurait encore à la même place, sur le bord du trottoir, immobile, étourdi, assommé…

Tous ces événements étranges, tombant en quelques heures, coup sur coup, dans sa vie si calme, le bouleversaient à ce point qu'il en était à se demander s'il n'était pas le jouet d'un odieux cauchemar…

Hélas, non!.. Cette Sarah Brandon, qui venait de passer telle qu'une vision éblouissante, elle existait réellement, et là, sur les dalles humides du trottoir, une poignée de roses effeuillées attestait encore la puissance de ses séductions et la folie du comte de la Ville-Handry.

– Ah!.. nous sommes perdus! s'écria Daniel, si haut que plusieurs passants s'arrêtèrent, espérant peut-être un de ces drames de la rue qui alimentent les faits divers.

Leur attente fut déçue.

S'apercevant de l'attention dont il était l'objet, Daniel haussa les épaules, et brusquement s'éloigna dans la direction du boulevard.

Il avait bien promis à Mlle Henriette de lui apprendre, le soir même, s'il était possible, ce qu'il aurait découvert, mais il était trop tard pour se présenter à l'hôtel de la Ville-Handry: minuit sonnait.

– J'irai demain, pensa-t-il.

Et tout en longeant les boulevards, éclairés encore et peuplés de promeneurs, il appliquait tout ce qu'il avait de volonté et d'intelligence à examiner bien en face et froidement la situation.

Tout d'abord, il s'était persuadé qu'il aurait affaire à quelqu'une de ces vulgaires exploiteuses, en quête d'une retraite pour leurs vieux jours, qui tendent leurs piéges grossiers aux vieillards et aux adolescents, qui font «chanter» les familles, la menace d'un mariage honteux sur la gorge, et dont on se débarrasse moyennant une grosse somme, quand la préfecture de police n'y peut rien.

Alors, il avait quelque espoir.

Mais voici que tout à coup se dressait devant lui une de ces redoutables aventurières de la «haute vie,» qui ont su ménager, sinon sauver les apparences, et dont la position est assez équivoque pour leur donner l'attrait de tout ce qui est mystérieux et étrange.

Comment lutter contre une telle femme, et avec quelles armes!.. Comment l'atteindre et où la frapper?

N'était-ce pas folie que de songer seulement à lui faire lâcher la proie magnifique prise dans ses filets, Dieu sait par quels moyens! qu'elle devait considérer comme sienne désormais, et dont par avance elle se délectait?

– Mon Dieu!.. murmurait Daniel, envoyez-moi une idée…

Mais l'idée ne venait pas, et c'est en vain qu'il mettait à la torture son esprit frappé de stérilité.

Arrivé chez lui, cependant, il se coucha comme d'ordinaire, mais la conscience de son malheur devait le tenir éveillé.

A neuf heures du matin, n'ayant pas fermé l'œil et brisé de cette fatigue atroce de l'insomnie, il allait se lever quand on sonna à la porte.

Il se jeta vivement à bas de son lit, s'habilla en deux temps et courut ouvrir.

C'était M. de Brévan qui venait chercher des nouvelles de la présentation de la veille, et dont le premier mot fut:

– Eh bien?

– Hélas! répondit Daniel, le plus sage serait de se résigner…

– Diable! vous êtes prompt à jeter le manche après la cognée…

– Que feriez-vous donc, vous, à ma place? Cette femme est belle à troubler la raison… le comte est fasciné.

Et avant que Maxime pût répliquer, simplement et brièvement, Daniel lui dit son amour pour Mlle de la Ville-Handry, quelles espérances on lui avait permis de concevoir, et comment avec ces espérances s'évanouissait le bonheur de sa vie…

– Car il n'est plus d'illusions possibles, Maxime, ajoutait-il avec l'accent du plus sombre découragement. Ce qui m'attend, je le prévois, je le sens, je le sais. Henriette, obstinément et quand même, fera tout pour empêcher le mariage de son père, et jusqu'au dernier moment elle luttera. Est-il de mon devoir de la soutenir? Oui. Réussirons-nous? Non. Mais nous nous serons fait une ennemie mortelle de miss Sarah. Et le lendemain du jour où, malgré nous, elle sera devenue la comtesse de la Ville-Handry, sa première pensée sera de se venger et de nous séparer à jamais, Henriette et moi.

Si peu accessible à l'émotion que dût être M. de Brévan, le désespoir de celui qu'il appelait son ami le troubla visiblement.

– Bref, mon pauvre Daniel, fit-il, vous en êtes à ce point où on ne sait plus ce qu'on fait. Raison de plus pour écouter les conseils d'un homme de sang-froid. Il faut vous faire présenter chez miss Sarah.

– Elle m'a invité…

– Bon, cela. N'hésitez pas, allez-y.

– Qu'y faire?

– Peu de chose… Vous ferez un doigt de cour à Sarah, vous serez aux petits soins pour mistress Brian, vous tenterez la conquête de l'honorable Thomas Elgin. Enfin, et surtout, vous écouterez de toutes vos oreilles, vous regarderez de tous vos yeux…

– J'avoue que je ne comprends pas bien.

– Quoi!.. Vous ne comprenez pas que la situation de ces audacieux aventuriers, si assurée qu'elle paraisse, ne tient peut-être qu'à un fil?.. Que faut-il pour le trancher, ce fil?.. Une occasion… Et quand on a tout à attendre et à espérer de l'occasion, on la guette…

Daniel ne semblait pas convaincu.

– Miss Sarah, ajouta-t-il, me parlera de son mariage.

– Assurément.

– Que répondrai-je?

– Rien… ni oui, ni non… vous sourirez, vous vous déroberez, vous gagnerez du temps…

Il fut interrompu par le portier de Daniel – c'était son domestique aussi – qui entrait, tenant une carte à la main.

– Monsieur, dit-il, c'est un monsieur qui est en bas dans une voiture, et qui m'envoie savoir s'il ne vous dérange pas…

– Le nom de ce monsieur?..

– Le comte de la Ville-Handry, voici sa carte.

– Vite, s'écria Daniel, vite, courez le prier de monter…

M. de Brévan s'était levé vivement, il avait déjà son chapeau sur la tête, et dès que le concierge fut sorti:

– Je file, dit-il à Daniel.

– Pourquoi?

– Parce qu'il ne faut pas que le comte me trouve ici… Vous seriez forcé de me présenter, il retiendrait peut-être mon nom et s'il apprenait à Sarah que je suis votre ami, tout serait fini…

Il sortait en effet, lorsqu'on entendit remuer la clef de la porte d'entrée.

– Le comte, fit-il, je suis pris.

Mais Daniel, ouvrant rapidement sa chambre, l'y poussa et referma la porte.

Il était temps, le comte entrait.




VI


M. de la Ville-Handry avait dû se lever matin. Bien qu'il ne fût pas encore dix heures, il resplendissait, fardé de frais qu'il était, teint et frisé à miracle. Or, toute cette toilette réparatrice ne pouvait pas être l'œuvre d'un moment.

– Ouf! fit-il en entrant, c'est haut chez vous, mon cher Daniel…

Etourdi! Il oubliait son rôle de jouvenceau. Mais il s'en aperçut, car vivement il ajouta:

– Ce n'est pas que je m'en plaigne, au moins!.. Quelques étages à grimper ne me font pas peur!..

Et en même temps, d'un air de complaisance, il tendait le jarret, comme pour en attester le ressort, la souplesse et la vigueur.

Déjà, cependant, plein de déférence pour le père de Mlle Henriette, Daniel lui avait avancé le meilleur fauteuil de son modeste logis.

Le comte s'assit, et d'un ton léger qui contrastait avec le très visible embarras de ses mouvements:

– Gageons, mon cher Daniel, commença-t-il, que vous êtes fort surpris et non moins intrigué de me voir chez vous!..

– Je l'avoue, monsieur, si vous aviez à me parler, vous n'aviez qu'à m'écrire, je me serais aussitôt empressé…

– De venir chez moi, n'est-ce pas?.. Inutile. La vérité est que je n'ai rien à vous dire. C'est un rendez-vous manqué qui vous vaut ma visite. Je devais rencontrer un de mes amis au Corps législatif, et il ne s'y est pas trouvé… Assez mécontent, je rentrais, lorsque, passant devant chez vous, je me suis dit: Si je montais surprendre mon marin! Je lui demanderais ce qu'il pense de certaine jeune dame à qui, hier soir, il a eu l'honneur d'être présenté…

C'était ou jamais l'occasion de suivre les prudents conseils de M. de Brévan, aussi Daniel, au lieu de répondre, se contenta-t-il de sourire le plus agréablement qu'il put…

Ce n'était pas assez pour le comte, aussi reprenant sa question:

– Voyons, insista-t-il, là, franchement, que pensez-vous de miss Sarah Brandon?..

– C'est une des plus belles personnes que j'aie vues de ma vie, monsieur…

Un éclair de joie et d'orgueil brilla dans les yeux de M. de la Ville-Handry.

– Dites la plus belle, s'écria-t-il, la plus merveilleusement et la plus idéalement belle!.. Et c'est là le moindre, le plus infime de ses mérites, M. Daniel Champcey… Parle-t-elle, aussitôt les charmes de son esprit effacent les séductions de sa beauté… Et dès qu'on la connaît, on oublie sa beauté et son esprit pour n'admirer plus que sa simplicité enjouée, sa candeur naïve et les trésors de son âme chaste et pure…

La foi, l'ardente foi, exclusive, absolue, idiote, donnait à sa face grimée l'expression de l'extase.

– Et penser, murmura-t-il, que c'est le hasard qui m'a placé sur le chemin de cet ange!..

Un soubresaut de Daniel, si marqué qu'il le surprit, l'inquiéta sans doute, car il reprit, appuyant sur le mot:

– Oui, le hasard seul… et je puis vous en faire juge.

Il se tassa sur son fauteuil, en homme qui va parler longtemps, et de ce ton d'emphase qu'il devait à la surprenante opinion qu'il avait de lui-même, il continua:

– Vous savez, mon cher, combien je fus affecté de la mort de la comtesse de la Ville-Handry…

Assurément, ce n'était pas la compagne que devait souhaiter un homme politique de ma valeur… Elle était de celles dont la capacité, à grand peine, se hausse à connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse… Mais c'était une bonne femme, attentive, discrète et soumise, ménagère de mes deniers, en sachant néanmoins me faire honneur par la tenue parfaite de notre maison…

Ainsi, en toute sincérité, le comte parlait de celle dont il avait été la création, et qui, seize années durant, avait galvanisé sa nullité.

– Bref, poursuivit-il, la perte de ma femme bouleversa mes habitudes au point de me dégoûter des travaux qui avaient été ma passion, et je me mis à chercher des distractions en dehors…

Devenu un des membres assidus de mon cercle, j'y rencontrai sir Elgin, et sans nous lier, nous en arrivâmes à échanger quelques paroles et à l'occasion un cigare.

Ecuyer consommé, sir Thomas Elgin montait à cheval tous les jours de très-bonne heure, et comme les médecins, m'avaient recommandé cet exercice, que j'aime, comme tous ceux où l'on excelle, nous nous rencontrions assez souvent au Bois… Nous nous souhaitions le bonjour, et parfois nous faisions côte à côte un temps de galop.

Si je suis peu liant, sir Thomas l'est moins encore, et notre connaissance ne semblait pas devoir aller jamais plus loin, quand un accident nous rapprocha.

Un matin, après une assez longue course, nous rentrions au pas, lorsque la jument de sir Thomas, une bête fort difficile, fit un si brusque et si prodigieux écart qu'il fut désarçonné.

Lestement, je mis pied à terre pour l'aider à se relever… pas moyen. Et cependant, vous savez si ces diables d'Américains sont durs au mal. Mais il avait, nous le sûmes plus tard, un genou déboîté et une cheville fracturée.

L'endroit était désert, et je commençais à me sentir fort embarrassé, quand par bonheur deux soldats passèrent.

Je les appelai, et confiant à l'un nos chevaux, j'envoyai l'autre chercher un fiacre à la station la plus voisine.

Le fiacre venu, nous y installâmes le blessé de notre mieux, et je grimpai sur le siége pour le conduire à l'adresse qu'il m'avait indiquée, chez lui, rue du Cirque.

Une fois là, je sonne, et je commande aux domestiques de descendre.

Non sans peine ils tirent leur maître de la voiture, et les voilà le montant à travers les escaliers, lui geignant faiblement, tant il souffrait.

Je montais devant, et j'arrivais au premier étage, quand une porte brusquement s'ouvrit devant moi, et une jeune fille parut.

Elle était à sa toilette, lorsque le tapage que nous faisions l'avait épouvantée, et elle accourait voir… Elle n'avait pris que le temps bien juste de jeter un peignoir sur ses épaules, et ses cheveux en désordre s'échappaient à demi d'une sorte de coiffe de nuit…

Apercevant son parent aux mains des valets, elle le crut dangereusement blessé, mort peut-être… Elle devint plus pâle qu'une morte, et poussant un grand cri, elle chancela…

Elle serait tombée de son haut dans l'escalier, la tête la première, si je ne l'avais pas reçue entre mes bras.

Elle était évanouie. Et je la tins ainsi, renversée contre mon épaule, si près que j'étais pénétré de la moiteur de son corps souple et charmant, si près que je sentais les battements de son cœur contre le mien. Sa coiffe s'était dénouée, et ses cheveux s'éparpillant m'enveloppaient de leurs flots dorés et traînaient jusqu'à terre…

Mais tout cela ne dura pas dix secondes…

Revenant à elle et se voyant dans les bras d'un inconnu, toutes ses pudeurs se révoltèrent, elle se redressa, et m'échappant, elle disparut dans l'appartement…

Au seul souvenir de cette scène, M. de la Ville-Handry haletait et on le voyait blêmir sous son fard.

Du reste, il ne chercha pas à dissimuler son trouble.

– Je suis un vieux diable, reprit-il, et de vous à moi, mon cher Daniel, j'avouerai que les femmes… eh! eh!.. ne m'ont pas été… comment dirai-je? cruelles… Même, je me flattais d'avoir épuisé toutes les émotions qu'elles peuvent donner.

Eh bien! non. De ma vie, entendez-vous, je n'ai été remué par une sensation aussi poignante que celle qui m'étreignait pendant que je soutenais miss Sarah…

Tout en parlant, il avait tiré son mouchoir, plus odorant qu'un sachet, et il s'en tamponnait le front, doucement, par exemple, et avec des précautions infinies, pour ne point gâter l'œuvre savante de son valet de chambre.

– Vous connaîtrez miss Sarah, Daniel, poursuivit-il, bientôt. Quand on l'a vue, on veut la revoir… Heureusement, j'avais un prétexte pour me présenter chez elle, et dès le lendemain je sonnais à sa porte, demandant des nouvelles de sir Thomas Elgin. On me conduisit à l'appartement de ce digne gentleman, et je le trouvai étendu sur une chaise longue, les jambes emmaillotées… Près de lui lisait une respectable dame à laquelle il me présenta, et qui n'était autre que mistress Brian.

Ils m'accueillirent fort bien, non sans une certaine réserve, cependant, que je discernais sous leur politesse, mais j'eus beau prolonger ma visite au-delà des convenances, miss Sarah ne parut pas…

Je ne l'aperçus pas davantage, lorsque je revins, à diverses reprises, m'informer de blessé, et véritablement, à la fin, je n'étais pas éloigné de croire à un parti pris…

Ma foi, oui!.. j'y croyais presque, lorsqu'un jour, sir Tom allant mieux, manifesta le désir d'essayer quelques pas à pied aux Champs Elysées.

Je lui offris mon bras, il voulut bien le prendre, et au retour il me pria d'accepter sans façon le dîner de la famille…

Si poignant que fût pour Daniel l'intérêt de ces confidences étranges, depuis un moment il ne prêtait plus à M. de la Ville-Handry qu'une oreille distraite.

Un bruit singulier dont il ne pouvait comprendre la cause, à peine saisissable mais persistant, le préoccupait et l'agaçait.

A force de regarder autour de lui, il en eut l'explication.

La porte de sa chambre, qu'il était bien certain d'avoir fermée, était maintenant entre-bâillée.

S'ennuyant tout seul et aidé par la curiosité, M. de Brévan avait trouvé ce moyen de voir et d'entendre.

De tout cela, M. de la Ville-Handry ne vit ni ne soupçonna rien.

– Ainsi donc, reprit-il, j'allais revoir miss Sarah… Parole d'honneur, j'étais moins ému, je crois, le jour où la première fois j'abordai la tribune… Mais j'ai quelque puissance sur moi, et j'étais déjà remis, lorsque sir Thomas Elgin m'avoua qu'il m'eût invité plus tôt s'il n'eût craint de désobliger fortement sa jeune parente, laquelle s'était déclarée résolue à ne jamais se retrouver avec moi… Peiné, je demande en quoi j'avais pu lui être désagréable… Et alors, sir Tom, avec ce flegme admirable qui ne le quitte jamais: «Ce n'est pas à vous qu'elle en veut, répondit-il, mais bien à elle-même, à cause de la scène ridicule de l'autre jour!»

Vous entendez, Daniel, il appelait ridicule cette scène adorable que je viens de vous dire… Il n'y a que les Américains pour de telles énormités!..

J'ai su, depuis, que pour contraindre Sarah à me recevoir, il avait fallu lui faire une sorte de violence; mais elle eut le bon goût de n'en rien laisser paraître, lorsque, un peu avant de se mettre à table, je lui fus présenté.

Elle rougit, il est vrai, extrêmement, mais c'est avec une franchise toute virile qu'elle me tendit la main, coupant le compliment que je lui débitais pour me dire:

« – Vous êtes l'ami de Tom, vous serez le mien.»

Ah! Daniel, vous avez admiré miss Brandon au théâtre!.. C'est chez elle qu'il faut l'étudier… Au dehors, quoi qu'il lui en coûte, elle sacrifie aux exigences du monde, dans son intérieur, elle ose être elle-même.

Du reste, ainsi qu'elle l'avait dit, nous fûmes promptement amis, si promptement que je ne laissais pas que d'être surpris, quand elle me parlait comme à une vieille connaissance…

Je ne tardai pas à découvrir le mot de cette énigme.

Nos jeunes filles françaises, mon cher Daniel, sont charmantes, sans doute, mais ignorantes, en général, légères et insoucieuses de tout ce qui n'est pas cancans, romans ou chiffons…

Autres sont les Américaines… Ce qui intéresse leur esprit sérieux, c'est ce qui préoccupe leur père et leurs frères: la politique, l'industrie, les débats des Chambres, les découvertes des savants…

Le comte de la Ville-Handry, dont la carrière politique a jeté un certain éclat, ne pouvait être un étranger pour miss Sarah Brandon. Ma passion à défendre les causes que je croyais justes, l'avait souvent passionnée. Emue par mes discours qu'elle lisait, sa pensée plus d'une fois était remontée à l'orateur…

Il me semble encore l'entendre me dire, de sa belle voix qui a les pures sonorités du cristal:

« – Oh! oui, je vous connaissais, monsieur le comte, oui!.. et il y a eu des jours où j'aurais voulu être de vos amies pour vous crier: C'est bien, ce que vous faites là, c'est grand, c'est courageux!..»

Et elle ne mentait pas, car elle avait retenu nombre de passages de mes discours, de ceux même que j'avais oubliés, et elle les citait presque textuellement… Ebahi parfois de certaines idées très-fortes qu'elle émettait, je l'en complimentais, et alors elle éclatait de rire, me disant: «Mais c'est de vous, cher comte, c'est votre bien… c'est vous qui avez dit cela en telle et telle occasion.»

Et si le soir, rentré chez moi, je feuilletais mes collections pour vérifier le fait, je trouvais presque toujours que miss Sarah avait raison…

Dois-je ajouter après cela que je devins l'hôte quotidien de la rue du Cirque? Non, n'est-ce pas.

Ce que je veux que vous sachiez, c'est que là j'ai trouvé l'image de la félicité la plus parfaite et la plus pure qu'on puisse rêver ici-bas… Là, j'ai été saisi de respect et d'admiration, par l'honnêteté la plus sévère, unie au plus chaste enjouement. Là, j'ai savouré les heures les plus délicieuses, entre mistress Brian, cette puritaine si rigide pour elle-même, si indulgente pour les autres, et Thomas Elgin, le plus loyal et le meilleur des hommes, qui sous des apparences glaciales cache une âme de feu pour ses amis…

Quel était le but de M. de la Ville-Handry, si toutefois il en avait un?

Etait-il venu expressément pour confier à Daniel le surprenant roman de sa passion?

Ou cédait-il simplement à ce besoin d'expansion trop fort qui étouffe les amoureux et les force, et les contraint de parler de leur amour, de se trahir, encore qu'ils sachent bien qu'une indiscrétion peut leur être fatale?..

Ainsi s'interrogeait Daniel.

Mais le comte ne lui laissa pas le temps de réfléchir et de se répondre… Après une courte pause, il se redressa, et changeant brusquement de ton:

– Je devine, mon cher Daniel, ce que vous pensez… Vous vous dites: «M. de la Ville-Handry était amoureux…» Eh bien! je vous le déclare, vous vous trompez…

Daniel bondit sur sa chaise, et s'oubliant, tant fut grande sa stupeur:

– Est-ce possible!.. s'écria-t-il.

– C'est exact, je vous en donne ma parole d'honneur… Le sentiment qui m'attirait vers miss Sarah était celui qui m'attache à ma fille.

Cependant, comme je suis un observateur et que j'ai l'expérience du cœur humain, la contenance de miss Sarah ne laissait pas que de me surprendre. Après avoir été avec moi d'une liberté extrême, expansive et familière, elle était devenue peu à peu réservée jusqu'à la froideur.

Il était clair qu'elle était gênée près de moi… Notre intimité, loin de la rassurer, semblait l'effrayer chaque jour davantage.

Ce que je compris, vous le devinez, mon cher Daniel…

Seulement, comme je n'ai jamais été un fat, je craignis de me tromper… Je m'appliquai à une observation plus attentive et je ne tardai pas à acquérir la certitude que si j'aimais miss Sarah d'une affection paternelle, j'avais su éveiller dans son âme un sentiment plus tendre…

De tout autre, cette fatuité sénile eût paru à Daniel d'un comique achevé.

Du père de Mlle Henriette, elle le navrait…

Si bien, que le comte remarquant sa tristesse et se méprenant lui demanda:

– Douteriez vous de ce que je dis?..

– Non, monsieur, non!..

– A la bonne heure… Je vous prie de croire, du reste, que cette découverte ne m'émut pas médiocrement… J'en demeurai pendant trois jours ébloui à ce point de ne pouvoir réfléchir et délibérer sainement.

Il fallait prendre un parti, cependant. Si l'idée d'abuser de mon expérience pour séduire cette innocente enfant, traversa mon cerveau, je la repoussai avec horreur… Et pourtant il ne tenait qu'à moi, je le voyais, je le sentais… Mais quoi!.. Payer du déshonneur de leur parente, l'hospitalité de la vertueuse mistress Brian et du loyal Thomas Elgin, c'eût été une des abominables infamies dont je suis incapable. Devais-je donc renoncer à retourner rue du Cirque, rompre avec des amis qui m'étaient chers? J'y songeai, mais je ne m'en sentis pas le courage…

Il s'interrompit, cherchant du regard les yeux de Daniel, comme pour y lire l'expression réelle de son opinion.

Et, lorsqu'il les eut trouvés, d'un ton grave, il dit:

– C'est alors que la pensée d'un mariage me vint.

Ce mot: mariage, Daniel l'attendait… Aussi, bien que le choc fut rude, demeura-t-il impénétrable…

Et ce sang-froid dut étonner le comte, car il laissa échapper un mouvement de contrariété et brusquement reprit:

– Oui, j'ai songé à un mariage… Vous me direz: «C'est grave!..» Je le sais, parbleu bien! Et ce n'est pas en une heure que je me décidai, ni sans avoir pesé le fort et le faible de cette détermination.

C'est que je ne suis pas de ces grotesques aisés à berner, qui s'abusent eux-mêmes encore plus que les autres ne les trompent, et qui se croient le privilége exclusif d'une éternelle jeunesse… Non, non, je me connais, et mieux que personne je sais que je touche à la maturité de la vie…

C'est l'objection qui tout d'abord s'offrit à mon esprit.

Mais à ceci, je réponds victorieusement que l'âge n'est pas une affaire d'extrait de naissance: On a l'âge qu'on paraît avoir.

Or, je dois à une existence exceptionnellement sobre et paisible, à quarante années passées à la campagne, à une constitution de fer et aux soins minutieux que j'ai toujours pris de ma personne, une… comment dirai-je?.. une… verdeur, que m'envieraient tous ces jeunes éreintés que je vois traîner la jambe sur le boulevard…

Il se redressait et se roidissait en parlant ainsi, bombant la poitrine, cambrant la taille et tendant le jarret.

Puis, lorsqu'il jugea que Daniel l'avait assez admiré:

– Maintenant, poursuivit-il, passons à miss Sarah. Vous la croyez peut-être de la première jeunesse?.. Erreur. Elle a vingt-cinq ans bien sonnés, mon cher ami, et pour une femme, vingt-cinq ans, eh! eh!..

Il ricanait, il était clair qu'une femme de vingt-cinq ans, lui paraissait vieille, très vieille…

– De plus, continua-t-il, je connais la haute raison de Sarah et le sérieux de son esprit. Fiez-vous à moi, quand je vous affirme que je l'ai étudiée. Par mille et mille mots insignifiants en apparence, et échappés aux naïvetés de ses expansions, je sais qu'elle a les jeunes gens en horreur… Elle a vu ce que valent les maris de trente ans, tout feu et flamme les premiers jours et qui, après six mois, rassasiés d'un bonheur pur et tranquille, désertent la chambre conjugale. Ce n'est pas d'hier que j'ai constaté son penchant à s'éprendre de ce qu'il y a en somme de plus séduisant au monde, d'un grand nom noblement porté et d'une illustration dont les rayons rejailliraient sur elle…

Que de fois je l'ai entendue dire à mistress Brian: – «Avant tout, tante, je veux être fière de mon mari… Je veux, dès que je prononcerai son nom, devenu le mien, lire dans les yeux l'admiration et l'envie, et qu'autour de moi on murmure: Etre aimé d'un tel homme c'est le bonheur!..»

Il hocha la tête, et d'un ton grave:

– Je m'interrogeai, Daniel, et je compris que je réalisais le programme de miss Sarah Brandon. Et le résultat de mes réflexions fut que je serais un insensé de laisser échapper le bonheur qui passait à ma portée, et qu'il fallait me risquer…

Je m'armai donc de résolution, et c'est à sir Thomas Elgin que je m'ouvris de mes projets.

Je renonce à vous décrire la stupeur de cet honorable gentleman.

« – Vous plaisantez, me dit-il tout d'abord, et votre plaisanterie m'afflige!»

Mais quand il vit que jamais je n'avais parlé plus sérieusement, lui, d'un flegme si imperturbable, il se fâcha tout rouge… Et morbleu! si par impossible j'étais malheureux en ménage, ce n'est pas à lui que je devrais m'aller plaindre.

Mais je faillis tomber de mon haut, quand froidement il me déclara qu'il ferait son possible pour empêcher ce mariage… C'est qu'il n'en voulait pas démordre, et ce ne fut pas trop de toute mon adresse pour ébranler sa résolution. Et même, après plus de deux heures de discussion, tout ce que je pus obtenir fut qu'il resterait neutre, et qu'il laisserait à mistress Brian la responsabilité d'un consentement ou d'un refus.

Il riait, M. de la Ville-Handry, il riait de tout son cœur, sans doute en se rappelant sa discussion avec sir Elgin et sa triomphante habileté.

– Donc, reprit-il, je m'adressai à mistress Brian… Ah! elle n'y alla pas par quatre chemins… Dès les premiers mots, elle m'appela, Dieu me pardonne! vieux fou, et carrément elle me pria de ne me plus représenter rue du Cirque.

Je voulus insister… Inutile. Elle ne voulut seulement pas m'entendre, la vieille puritaine, et comme je devenais pressant, elle me salua d'une belle révérence et sortit, me laissant seul et fort penaud au milieu du salon.

Pour ce jour-là, je n'avais qu'un parti à prendre… me retirer. C'est ce que je fis, comptant qu'un entretien avec sa nièce changerait ses dispositions. Point. Le lendemain, quand j'arrivai rue du Cirque, les domestiques me dirent que sir Thomas Elgin était sorti, et que mistress Brian et miss Sarah venaient de partir pour Fontainebleau.

Le lendemain, nouvelle défaite, et ainsi, pendant une semaine, je trouvai la porte close.

L'inquiétude me prenait, quand un commissionnaire, un matin, m'apporta une lettre… C'était miss Sarah qui m'écrivait…

Elle me priait de me trouver le jour même, à quatre heures, au bois de Boulogne, près de la Cascade, ajoutant qu'elle devait sortir dans l'après-midi, à cheval, avec sir Tom, qu'elle lui échapperait et qu'elle me rejoindrait…

Vous jugez si je fus exact, et bien m'en prit, car un peu avant la demie de quatre heures, je l'aperçus, je la devinai plutôt, arrivant vers moi, son cheval lancé à fond de train…

Devant moi, elle s'arrêta court, et sautant à terre:

« – Je suis si exactement surveillée, me dit-elle, qu'aujourd'hui seulement, j'ai pu vous écrire… Cette surveillance qui m'outrage et blesse mes sentiments les plus chers, je ne la supporterai pas davantage… Me voici, emmenez-moi, partons…»

Jamais, Daniel! jamais je ne l'avais vue si adorablement belle qu'en ce moment, le teint animé par la rapidité de la course, l'œil étincelant d'audace et de passion, la lèvre frémissante… Et elle disait encore:

« – Je sais bien que je serai perdue, que vous-même, peut-être, vous me mépriserez… N'importe, partons, partons!..»

Il s'arrêta, suffoqué par l'émotion, mais bientôt se remettant:

– S'entendre dire cela, s'écria-t-il, par une telle femme… Ah! Daniel, c'est une de ces sensations qui suffisent à emplir la vie d'un homme…

Et cependant, j'eus le courage, alors que je me sentais devenir fou moi-même, de lui parler le langage de la froide raison… Oui, j'eus sur moi-même cet empire prodigieux de la conjurer de rentrer chez elle…

Et pourtant elle pleurait, elle m'accusait de ne pas l'aimer!..

Mais j'avais trouvé une issue à cette situation:

« – Sarah, lui dis-je, rentrez chez vous, écrivez-moi ce que vous venez de me dire, et je suis certain de forcer la main de vos parents…»

Ainsi elle fit.

Et ce que j'avais prévu arriva… Devant cette preuve de ce qu'ils appelaient notre folie, sir Thomas Elgin et mistress Brian comprirent qu'une plus longue résistance serait une imprudence inutile.

Et après quelques réserves, sous certaines conditions honorables:

« – Vous le voulez, nous dirent-ils à Sarah et à moi, soyez donc unis!..»

Et voilà quel enchaînement de circonstances le comte de la Ville-Handry attribuait au hasard, – à un hasard béni, ajoutait-il.

Depuis l'accident de l'honorable Thomas Elgin et l'évanouissement de miss Sarah, jusqu'à ce rendez-vous au bois de Boulogne et à ce projet d'enlèvement, tout lui paraissait simple et naturel, oui, tout, même ce fait d'une jeune mondaine s'éprenant de ses opinions politiques jusqu'à apprendre par cœur ses discours.

Daniel était abasourdi.

Qu'un homme, tel que le comte ne vit rien de l'intrigue ourdie autour de lui, cela le surpassait.

Le comte, cependant, n'était pas aveugle, à ce point de ne pas discerner quelque chose des impressions de Daniel.

Son amour-propre en fut froissé, car il fronça le sourcil, et brusquement:

– Que ruminez-vous ainsi? demanda-t-il… Voyons, ayez le courage de vos opinions: vous soupçonnez miss Brandon de calculs honteux ou de vues intéressées, à tout le moins…

– Je ne dis pas cela, monsieur, balbutia Daniel.

– Non, mais vous le pensez, ce qui est bien pis… Eh bien! moi, je puis dissiper vos injurieuses préventions… Que viserait, selon vous, miss Brandon, en m'épousant? Ma fortune, n'est-ce pas? A cela, je n'ai qu'un mot à répondre, mais il est décisif: Sarah est plus riche que moi…

Comment et à quel prix miss Brandon avait-elle su se procurer une fortune, Daniel le savait ou croyait le savoir par M. de Brévan… Aussi, ne fut-il pas maître d'un tressaillement que le comte surprit et qui l'irrita.

– Oui, plus riche que moi… insista-t-il. Les puits de pétrole dont elle a hérité de son père rapportent, bon an, mal an, de trente à quarante mille dollars. Et encore sont-ils très-négligés… Mieux exploités, ils rendraient le double, le triple, le sextuple, que sais-je? C'est une mine en quelque sorte inépuisable, ainsi que me le démontrait sir Thomas Elgin… Si le pétrole ne donnait pas des bénéfices inouïs, comment expliqueriez-vous cette fureur soudaine dont la positive Amérique a été saisie, qu'on a appelée «la fièvre de l'huile» et qui a enrichi plus de gens que la Californie et «la fièvre de l'or!..» Ah! il y a quelque chose à tenter de ce côté, quelque chose de grand, et pour peu qu'on dispose de capitaux considérables…

Il s'animait, il s'échauffait, il s'oubliait, lorsque brusquement il s'arrêta court.

Evidemment il avait failli se trahir, laisser voir sa pensée tout entière… Aussi reprit-il vivement:

– Mais en voilà assez, je suppose, pour écarter tout soupçon de cupidité… Maintenant, vous me direz peut-être que je suis pour miss Brandon un pis-aller… Eh bien! non! En ce moment même, elle a à choisir entre moi et un prétendant bien plus jeune que moi et dont la fortune est de beaucoup supérieure à la mienne, M. Wilkie de Gordon-Chalusse…

D'où venait que M. de la Ville-Handry semblait le prendre pour juge de sa conduite, et paraissait plaider sa cause devant lui?..

Voilà ce que Daniel ne songeait même pas à se demander, tant était grand le désordre de son esprit.

Cependant, comme le comte insistait pour avoir son avis, comme il le pressait, comme il s'obstinait à lui répéter:

– Eh bien? voyez-vous encore une objection?..

Il oublia les prudentes recommandations de M. de Brévan, et d'une voix troublée:

– Sans doute, M. le comte, fit-il, vous connaissez la famille de miss Brandon?..

– Certes!.. Me croyez-vous donc homme à prendre chat en poche… Son digne père était l'honneur même…

– Et… son passé?..

Le comte bondit sur son fauteuil, et enveloppant Daniel d'un regard méchant:

– Oh! oh!.. fit-il; est-ce que déjà quelque vil gredin se serait fait l'écho des calomnies infâmes dont on a essayé de ternir l'honneur de la plus noble et de la plus chaste des créatures!.. Ah! nommez-moi le misérable…

Involontairement Daniel se tourna vers la porte derrière laquelle écoutait M. de Brévan… Peut-être s'attendait-il à le voir apparaître… Mais M. de Brévan ne bougea pas.

– Le passé de Sarah! continuait le comte, je le connais heure par heure, et j'en réponds comme du mien… Chère adorée! Avant que de consentir à devenir ma femme, elle a voulu tout me dire, oui, tout, sans forfanterie ni fausse pudeur, et je sais ce qu'elle a souffert. N'a-t-on pas prétendu qu'elle avait été la complice d'un lâche coquin, d'un caissier qui avait volé sa caisse! N'a-t-on pas dit qu'elle avait poussé au suicide un jeune sot, un joueur, et qu'elle avait assisté impassible aux tortures de son agonie… Ah! il ne faut que voir Sarah pour être sûr que ce sont là d'indignes et stupides inventions de la haine… Et tenez, Daniel, croyez-moi: dès que vous verrez la calomnie s'acharner après un homme ou après une femme, dites-vous que cet homme ou cette femme ont blessé, humilié le vulgaire, la tourbe des lâches, des envieux et des sots, par une supériorité quelconque, de situation ou de fortune, de talent ou de beauté…

Pour défendre miss Brandon, il avait véritablement retrouvé l'énergie de la jeunesse. Son œil s'emplissait d'éclairs, sa voix vibrait, son geste menaçait…

– Mais laissons ce sujet pénible, fit-il, et causons sérieusement.

Il se leva et alla s'adosser à la cheminée, bien en face de Daniel.

– Je vous ai dit, mon cher, commença-t-il, que sir Tom et mistress Brian ont mis à mon mariage certaines conditions… La première est que miss Brandon sera accueillie par ma famille comme elle mérite de l'être, non seulement honorablement, mais affectueusement, tendrement même…

De ma famille, je m'en moque… Il ne me reste que des arrière-cousins qui, n'ayant rien à prétendre à ma succession, se soucient de moi aussi peu que je me soucie d'eux…

Mais j'ai une fille, et là est le danger.

La certitude que je vais me remarier la désole, je l'ai vu… Elle se révolte à la seule idée qu'une autre femme va prendre la place de sa mère, porter mon nom et régner dans ma maison…

Daniel, maintenant, commençait à comprendre ce qu'il devait penser du rendez-vous manqué qui lui avait valu la visite de M. de la Ville-Handry.

– Or, disait le comte, je connais mon Henriette, c'est sa mère elle-même, faible, mais entêtée jusqu'à la démence… Si elle s'est mise en tête de mal recevoir miss Sarah, elle la recevra mal, quoi qu'elle m'ait promis, et trouvera le moyen de lui faire quelque abominable avanie… Et si néanmoins Sarah consent à passer outre, ma maison deviendra un enfer, et ma femme sera malheureuse… Ai-je sur Henriette assez d'empire pour la ramener à la raison? Je ne le crois pas… Mais cette influence que je n'ai pas, je sais un charmant garçon qui l'a, et c'est vous…

Daniel était devenu pourpre.

C'était la première fois que le comte s'exprimait si clairement.

– Je n'ai jamais désapprouvé, continuait-il, les projets de ma pauvre femme, et la preuve c'est que j'autorisais vos assiduités… Aujourd'hui, voici mes conditions: Que ma fille soit pour Sarah ce que je veux qu'elle soit, une sœur tendre et dévouée, et six mois après mon mariage, il y aura une autre noce à l'hôtel de la Ville-Handry…

Daniel voulait parler, il l'arrêta.

– Non, rien, fit-il. Je vous ai démontré la sagesse du parti que je prends, agissez en conséquence…

Il avait remis son chapeau, et déjà il avait ouvert la porte:

– Ah! encore un mot, ajouta-t-il. Je suis chargé par miss Brandon de vous conduire chez elle ce soir; elle veut vous parler… Venez me demander à dîner, nous irons après rue du Cirque… Sur quoi, songez à ce que je vous ai dit et… au revoir.




VII


M. de la Ville-Handry n'avait pas refermé la porte que déjà M. de Brévan s'élançait hors de la chambre où il s'était caché.

– Avais-je raison? s'écria-t-il.

Mais Daniel ne l'entendit pas… Daniel avait oublié jusqu'à sa présence.

Brisé par les efforts extraordinaires qu'il avait faits pour garder le secret de ses impressions, il s'était laissé tomber sur un fauteuil, le visage caché entre ses mains, et d'une voix morne, comme pour se convaincre lui-même de la désolante réalité:

– Le comte est devenu fou, répétait-il, absolument fou, et nous sommes perdus…

La douleur de cet homme de cœur avait quelque chose de si poignant que M. de Brévan parut ému…

Il le considéra un moment d'un air de commisération, puis tout à coup et comme s'il eût cédé à un bon mouvement, il lui toucha l'épaule en disant:

– Daniel!..

Le malheureux se dressa en sursaut, pareil au dormeur brusquement éveillé, et le sentiment de la situation revenant:

– Vous avez entendu, Maxime!.. prononça-t-il.

– Tout!.. Je n'ai perdu ni un mot ni un geste… Mais ne me reprochez pas mon indiscrétion; elle me permet de vous donner un conseil… d'un ami sincère qui a payé cher l'expérience qui vous manque.

Il s'arrêta, cherchant l'expression de sa pensée; puis, d'un ton âpre et bref:

– Vous aimez Mlle de la Ville-Handry? demanda-t-il.

– Plus que la vie, ne le savez-vous pas!..

– Eh bien! s'il en est ainsi, renoncez à une résistance inutile… Décidez Mlle Henriette à ce que désire son père et obtenez de miss Sarah que votre mariage ait lieu un mois après le sien… et exigez des garanties surtout!.. Mlle de la Ville-Handry souffrira peut-être un peu pendant ce mois, mais le lendemain du jour où elle sera votre femme, vous l'emmènerez où bon vous semblera, abandonnant le bonhomme à sa folie amoureuse…

La contraction des traits de Daniel disait l'effort de son esprit:

– Cette idée m'était venue, murmura-t-il.

– C'est le seul parti raisonnable.

– Oui, peut-être est-ce celui que conseille la prudence… mais est-ce bien celui que commande le devoir?..

– Oh! le devoir, le devoir…

– Ne serait-ce pas une lâcheté que d'abandonner ce vieillard à miss Brandon et à ses complices…

– Vous ne le tirerez pas de leurs griffes, mon cher…

– Du moins dois-je l'essayer… C'était votre avis hier soir, et ce matin encore, il n'y a pas deux heures…

M. de Brévan dissimula mal un geste d'impatience.

– Je ne savais pas ce que je sais, fit-il.

Daniel s'était levé, et il arpentait son petit salon, répondant aux objections de son esprit bien plus qu'à celles de M. de Brévan.

– Si j'étais le seul maître, disait-il, je me résignerais peut-être à une capitulation. Mais Henriette l'accepterait-elle?.. Non, jamais!.. Son père la connaît bien… Sa faiblesse est celle d'un enfant, mais à un moment donné elle est capable d'une énergie virile et d'une volonté de fer…

– Qui vous force à lui dire ce qu'est miss Brandon?

– Je lui ai promis l'entière vérité… sur mon honneur.

Il n'y avait pas à se méprendre au haussement d'épaules de M. de Brévan: c'était aussi clair que s'il se fût écrié: «On n'est pas naïf à ce point!»

– Renoncez donc à votre Henriette, mon pauvre ami, dit-il.

Mais l'accès de découragement de Daniel était passé.

– Oh! pas encore, fit-il, les dents serrées par la colère, pas encore… Un honnête homme qui défend son bonheur et sa vie est bien fort… L'expérience me manque, il est vrai, mais vous êtes là, Maxime, et je sais que je puis toujours compter sur vous…

Ce que ne remarquait pas assez Daniel, c'est que M. de Brévan, si ardent à la lutte d'abord, se refroidissait peu à peu, tel qu'un homme qui, s'étant beaucoup avancé, juge qu'il a eu tort et, prudemment, se retire.

– Certes, je suis tout à vous, répondit-il; mais que faire?..

– Eh! ce que vous disiez… Je verrai miss Brandon et j'observerai… je dissimulerai, je gagnerai du temps… j'emploierai des espions s'il le faut, pour fouiller son passé… Je tâcherai d'intéresser à ma cause quelque personnage influent, mon ministre, par exemple, qui me veut du bien… Enfin, j'ai une idée…

– Ah!

– Ce malheureux caissier, dont vous m'avez conté l'histoire, et qui n'est pas mort, croyez-vous… si on le retrouvait!.. Comment l'appelez-vous? Malgat. Un avis inséré dans tous les journaux de l'Europe lui parviendrait sans doute, et l'espoir de se venger le déciderait…

Une rougeur furtive montait aux joues de M. de Brévan…

– Quelle folie!.. interrompit-il avec une étrange vivacité.

Puis, plus posément:

– Vous oubliez, ajouta-t-il, que Malgat a été condamné à je ne sais combien d'années de réclusion, qu'il prendrait votre avis pour un piége de la police, et que loin de se découvrir il se cacherait plus soigneusement que jamais…

Mais Daniel ne semblait pas ébranlé.

– Je réfléchirai, dit-il, je verrai, je chercherai… Peut-être y aurait-il quelque parti à tirer de ce jeune homme dont le comte nous parlait, M. Wilkie de Gordon-Chalusse. Si je pouvais croire que véritablement il a demandé la main de miss Sarah…

– Je l'ai entendu dire, et je l'affirmerais. Ce garçon est un de ces idiots que la vanité rend fou, et qui ne savent qu'imaginer pour faire parler d'eux… Miss Brandon étant très en vue, il l'épouserait comme il achèterait un cheval de courses cent mille francs…

– Et comment expliquez-vous le refus de miss Sarah?..

– Par la connaissance qu'elle a du caractère du particulier… Elle n'ignore pas que trois mois après la noce il la camperait là, et qu'au bout d'un an il lui faudrait plaider en séparation… Puis il y a autre chose: Wilkie n'a que vingt-cinq ans, et dame, un gaillard de cet âge a la vie plus dure qu'un galant qui a passé la soixantaine…

Son accent donnait à ses paroles une si terrible signification que Daniel pâlit:

– Grand Dieu! balbutia-t-il, croyez-vous donc miss Brandon capable…

– De tout, oui, très-positivement… sauf pourtant de s'exposer à des démêlés avec la justice… Je lui ai entendu dire que le fer et le poison sont les armes des imbéciles…

Un étrange sourire glissa sur ses lèvres, et d'un ton d'effrayante ironie:

– Il est vrai, ajouta-t-il, qu'elle a d'autres moyens, moins expéditifs, peut-être, mais plus sûrs, pour supprimer les gens qui la gênent…

Quels moyens?.. Les mêmes sans doute qu'elle avait employés pour se débarrasser du malheureux Kergrist et de ce pauvre Malgat, le caissier de la Société d'escompte mutuel… Moyens purement moraux, basés sur une connaissance exacte du caractère de ses victimes et sur son infernale influence…

Mais c'est vainement que Daniel essaya d'obtenir des éclaircissements. M. de Brévan n'eut plus que des réponses évasives, soit qu'il n'osât découvrir toute sa pensée et dire ses soupçons, soit qu'il suffît pour ses projets ultérieurs de l'affreuse appréhension qu'il venait d'ajouter aux angoisses de son ami.

Son embarras, si visible un instant, avait totalement disparu, comme si, après avoir hésité sur une détermination à prendre, il eût enfin arrêté une résolution…

Après avoir conseillé des concessions, peu à peu il en était revenu au parti d'une résistance à outrance, et ne semblait plus désespérer du succès.

Et lorsqu'enfin il quitta Daniel, ce ne fut pas sans lui avoir fait promettre de le tenir heure par heure au courant des événements; ce ne fut pas surtout sans lui jurer de tenter l'impossible pour arriver à démasquer miss Sarah.

– Comme il la haït!.. se dit Daniel, lorsqu'il se trouva seul, comme il la haït!..

Mais cette haine, précisément, qui la veille déjà avait inquiété Daniel, le troublait de plus en plus et suspendait ses résolutions.

Réfléchissant, il lui paraissait que M. de Brévan se laissait emporter au-delà du vraisemblable et même du possible.

La dernière accusation surtout, n'était-elle pas toute chimérique!..

Qu'une femme jeune et belle, dévorée d'ambitions et de convoitises, joue, le dégoût au cœur, la comédie de l'amour, qu'elle prenne à ses intrigues un vieillard vaniteux et se fasse épouser, faisant ainsi métier et marchandise de sa jeunesse et de sa beauté, c'est une ignominie consacrée par les mœurs et qui se voit tous les jours…

Que cette même femme spécule sur un veuvage prochain qui lui rendrait la liberté avec la fortune, qu'elle l'appelle de tous ses vœux… cela est fréquent encore, bien que déjà plus fort.

Mais de là à épouser un pauvre vieux fou, avec le projet froidement conçu et irrévocablement arrêté de hâter sa fin par un crime, il y a un abîme qui effrayait l'imagination de Daniel.

Enfoncé dans son fauteuil, il se perdait en conjectures, oubliant le temps qui passait, le travail pressé qui restait là, sur son bureau, l'invitation à dîner de M. de la Ville-Handry, et aussi qu'il devait le soir même être admis chez miss Brandon.

La nuit venait, lorsque l'entrée de son concierge, inquiet de ne l'avoir pas vu de la journée, le tira de cette torpeur…

– Ah! je deviens fou! s'écria-t-il en se levant brusquement… Et Henriette qui m'attendait!.. Que doit-elle penser!..

Mlle de la Ville-Handry, à cette heure-là même, en arrivait à ce point où l'incertitude devient un supplice intolérable.

Après avoir espéré Daniel toute la soirée, la veille, après une nuit sans sommeil, elle l'avait attendu tout le jour, comptant les secondes aux battements de ses tempes, tressaillant au roulement de toutes les voitures dans la rue…

Désespérée, sentant sa raison s'égarer, elle délibérait si elle ne devait pas courir rue de l'Université, chez Daniel, quand la porte s'ouvrit.

De cette même voix indifférente dont il prononçait le nom des amis et des ennemis, un domestique annonça:

– M. Daniel Champcey.

D'un bond, Mlle Henriette fut debout.

«Qui vous a retenu? allait-elle s'écrier; qu'arrive-t-il…» Mais les mots expirèrent sur ses lèvres.

Il lui avait suffi de voir le visage morne de Daniel pour être sûre que c'était un grand malheur qui arrivait.

– Ah! vous ne vous étiez pas trompé!.. murmura-t-elle, en s'affaissant sur sa chaise.

– Hélas!..

– Parlez, je veux tout savoir!

– Votre père est venu m'offrir votre main, Henriette, à la condition d'obtenir votre assentiment à son mariage… Maintenant, écoutez et jugez.

Et fidèle à sa parole, il répéta tout ce que lui avaient dit M. de Brévan et le comte, ne passant que les détails qui eussent fait monter le rouge au front de la jeune fille, et aussi la sinistre accusation à laquelle il ne pouvait ajouter foi.

Lorsqu'il eut achevé:

– Et moi! s'écria Mlle Henriette; moi, je souffrirais que mon père épousât une telle femme!.. Je sourierais au déshonneur et à la ruine entrant dans cette maison, qui fut celle de ma mère!.. Non, loin de moi l'idée d'un si lâche égoïsme… De toutes mes forces et de toute mon énergie, je m'opposerai aux desseins de miss Brandon…

– Il se peut qu'elle triomphe…

– Elle ne triomphera ni de ma résistance ni de mes mépris… Jamais, entendez-vous, Daniel, jamais je ne m'inclinerai devant elle… Jamais ma main ne touchera la sienne… Et si mon père s'obstine, la veille de son mariage je lui demanderai la permission de me retirer dans un couvent.

– Il vous la refusera.

– Alors, je me renfermerai chez moi et je n'en sortirai plus… On ne m'en arrachera pas de force, j'imagine…

Il n'y avait pas à s'y méprendre, son accent était bien celui des déterminations irrévocables, que rien n'ébranle ni ne brise.

Et cependant les plus tristes pressentiments serraient le cœur de Daniel.

– C'est que miss Brandon ne s'installera sans doute pas seule ici, reprit-il.

– Qui donc y amènerait-elle?

– Ses parents… Sir Thomas Elgin et mistress Brian. Oh! Henriette, mon Henriette, penser que vous serez exposée à la colère et aux rancunes de ces misérables!..

Elle redressa la tête, et fièrement:

– Je ne les crains pas!.. s'écria-t-elle…

Et plus doucement:

– D'ailleurs, ne serez-vous pas toujours là, pour me conseiller, pour me protéger en cas de péril.

– Moi!.. Espérez-vous donc qu'on ne nous séparera pas?..

– Non, Daniel, je sais bien que l'hôtel vous sera rigoureusement fermé.

– Eh bien!..

Un flot de pourpre monta au front de Mlle de la Ville-Handry, et détournant les yeux pour éviter le regard de Daniel:

– Puisqu'on nous y contraint, répondit-t-elle, je franchirai ces bornes sacrées qu'une jeune fille ne doit pas franchir… Nous nous cacherons… Je descendrai jusqu'à cette humiliation de payer la complaisance et la discrétion d'une de mes femmes de chambre, et par elle je pourrai vous écrire et recevoir vos lettres…

Mais ces perspectives ne dissipaient pas l'affreuse tristesse de Daniel. Une question lui montait aux lèvres, qu'il n'osait prononcer… A la fin, faisant un effort:

– Et ensuite? demanda-t-il.

Ce qu'il voulait dire, Mlle Henriette le comprit:

Je pensais, répondit-elle, que vous sauriez attendre jusqu'au jour où la loi me donnera le droit de me marier selon mon cœur…

– Henriette!..

Elle étendit la main, et d'une voix solennelle:

– Et ce jour-là, Daniel, poursuivit-elle, je vous le jure, si mon père me refuse encore son consentement, je vous demanderai votre bras, et en plein midi, le front haut, je quitterai cet hôtel pour n'y plus rentrer…

D'un geste plus prompt que la pensée, Daniel avait saisi la main de Mlle de la Ville-Handry, et la portant à ses lèvres:

– Merci, prononça-t-il, merci! C'est l'espoir que vous me rendez…

Cependant, avant de se résigner, il voulait tenter au moins un effort, et pour cela, il était nécessaire que Mlle Henriette évitât le plus longtemps possible de se prononcer.

Non sans peine, il la décida.

– Je ferez ce que vous voulez, dit-elle enfin, mais croyez-moi, toutes vos combinaisons ne serviront de rien…

Elle fut interrompue par l'entrée du comte de la Ville-Handry.

Il embrassa sa fille sur le front, causa un moment de la pluie et du beau temps; puis, attirant Daniel dans l'embrasure d'une croisée:

– Vous lui avez parlé? interrogea-t-il.

– Oui.

– Eh bien?

– Mlle Henriette demande quelques jours de réflexion…

Le comte eut un geste de dépit.

– C'est absurde, fit-il, et on ne peut plus ridicule… Mais enfin, c'est votre affaire, mon cher Daniel… Et s'il vous faut un stimulant, je vous dirai que ma fille est fort riche et que sa dot sera de plus d'un million…

– Monsieur le comte!.. protesta Daniel indigné, monsieur…

Mais déjà M. de la Ville-Handry avait tourné les talons, et le maître d'hôtel venait annoncer que «mademoiselle était servie.»

Le dîner, bien que fort recherché, devait être triste et durer peu. Le comte semblait sur des charbons ardents, et à tout moment consultait sa montre.

Le café était à peine sur la table, que s'adressant à Daniel:

– Hâtez-vous, dit-il. Sarah nous attend.

A l'instant, Daniel eut fini, et aussitôt le comte, sans lui laisser le loisir de saluer Mlle Henriette, l'entraîna jusqu'à sa voiture, l'y poussa et s'y précipita lui-même en criant au valet de pied:

– Rue du Cirque… chez miss Brandon. Et qu'on pousse les chevaux.




VIII


Ce que M. de la Ville-Handry entendait par «pousser les chevaux,» ses gens le savaient. Le cocher, en ces occasions, lançait son attelage à fond de train, et ma foi! les pauvres piétons eussent couru de grands risques, s'il n'eût été d'une merveilleuse adresse.

Ce qui n'empêche que ce soir-là, M. de la Ville-Handry, à deux reprises, abaissait les glaces pour crier:

– Nous ne marchons pas!..

C'est qu'il avait, encore qu'il s'efforçât de garder sa gravité d'homme politique, toutes les impatiences et les expansives vanités d'un lycéen courant à ses premiers rendez-vous d'amour.

Maussade tant qu'avait duré le dîner, il babillait maintenant avec une joyeuse volubilité, sans s'inquiéter de ce que son compagnon pouvait penser ou lui répondre.

Il est vrai que Daniel ne l'entendait même pas.

Pelotonné dans un des angles de la voiture, il avait assez à faire à dominer son émotion, car il était ému, comme jamais en sa vie, au moment d'aborder cette redoutable aventurière, miss Brandon.

Et pareil au lutteur qui se ramasse sur lui-même au moment d'un assaut décisif, il rassemblait tout son sang-froid, tout ce qu'il avait d'énergie.

De la rue de Varennes à la rue du Cirque, la course ne dura guère plus de dix minutes.

– Nous voici arrivés! s'écria le comte.

Et sans attendre l'arrêt complet de la voiture, il sauta sur le trottoir et, devançant ses gens, courut frapper à la porte de l'hôtel de miss Sarah Brandon.

Ce n'était pas, il s'en faut, une de ces habitations modernes dont le luxe ridicule et criard tire l'œil des passants.

De la rue on eût dit la modeste maison de quelque boutiquier retiré, mangeant là sans faste ni soucis mondains ses douze ou quinze mille livres de rentes. Il est vrai de dire que de la rue on n'apercevait ni le jardin, ni les remises, ni les écuries.

Cependant, un domestique était venu ouvrir, qui débarrassa de leur pardessus M. de la Ville-Handry et Daniel, et qui les guida le long de l'escalier.

Arrivé au palier du premier étage, le comte s'arrêta, comme si la respiration tout à coup lui eût manqué.

– C'est là, balbutia-t-il, là!

Là!.. Quoi?.. Daniel ne comprenait pas. Le comte voulait simplement lui dire que c'était là, à cette même place, qu'il avait tenu entre ses bras miss Brandon évanouie…

Mais Daniel n'eut pas le temps d'interroger. Un second domestique sortit de l'appartement et s'inclinant devant M. de la Ville-Handry:

– Ces dames, dit-il, sortent à peine de table, et sont encore à leur toilette.

– Ah!..

– Si ces Messieurs veulent prendre la peine de s'asseoir dans le salon, je vais aller prévenir sir Thomas Elgin.

– Bien, bien!.. fit le comte, de ce ton de l'homme qui dans une maison amie se sent aussi à l'aise que dans sa propre maison.

Et il entra dans le salon, toujours suivi de Daniel.

C'était une vaste pièce, où du tapis au lustre se trahissait l'austérité puritaine de mistress Brian. Ce luxe y éclatait, mais froid, gauche, triste. Tous les meubles avaient des formes anguleuses qui éloignaient jusqu'à l'idée de repos; le sujet de la pendule avait été pris dans la Bible, les candélabres et les bronzes réalisaient le type du laid.

Et pas un objet d'art, pas une statuette, pas un tableau.

Si, cependant… En face de la cheminée, à la place d'honneur, s'étalait dans un cadre splendide, une méchante toile, vrai barbouillage de sauvage, représentant un homme d'une cinquantaine d'années, portant un uniforme de fantaisie, d'énormes épaulettes, un grand sabre, un chapeau emplumé, et une ceinture bleue d'où sortaient les crosses de deux revolvers.

– Le général Brandon… le père de miss Sarah, prononça M. de la Ville-Handry, d'un ton de vénération qui fit bondir Daniel… Comme exécution, ce portrait laisse sans doute beaucoup à désirer, mais il est, paraît-il, frappant…

Ce qui est sûr, c'est qu'entre la figure tannée de ce général américain et le frais visage de miss Brandon, la ressemblance était saisissante…

Il y a mieux: en examinant de près et avec plus d'attention cette peinture, Daniel s'imagina y reconnaître une inhabileté calculée, voulue, cherchée… Il lui semblait voir quelque chose comme l'œuvre d'un artiste qui se serait exercé à imiter ces bonshommes informes et naïfs que crayonnent les enfants… A côté de maladresses grossières, il croyait distinguer certaines touches trahissant une main habile, et enfin une oreille à demi-cachée par les cheveux lui paraissait révéler un faire supérieur…

Mais avant qu'il songeât à tirer de son étrange découverte les déductions naturelles, sir Thomas Elgin parut.

Il était en habit et en cravate blanche, plus long et plus roide que jamais, et il s'avançait en boitant un peu, s'appuyant sur une grosse canne.

– Eh quoi!.. cher sir Tom, s'écria le comte, votre jambe vous fait encore souffrir?..

– Oh! beaucoup, répondit l'honorable gentleman, avec un accent britannique des plus prononcés, beaucoup depuis ce matin… le docteur craint quelque chose du côté de l'os…

Et en même temps, obéissant à ce besoin instinctif de montrer le mal qu'on a, il retroussa légèrement son pantalon, et on put voir qu'il avait la jambe fortement serrée par une longue bande de toile…

M. de la Ville-Handry eut un geste de compassion, puis, oubliant qu'il avait présenté Daniel la veille à l'Opéra, il le présenta de nouveau, et, les salutations finies, revenant à sir Tom:

– En vérité, reprit-il, je suis presque honteux d'arriver si tôt, mais je sais que vous attendez du monde ce soir.

– Quelques personnes oh! oui…

– Et je tenais à me trouver seul quelques instants avec vous…

Une grimace contracta les lèvres minces de l'honorable gentleman: c'était sa façon de sourire; et tout en caressant du bout des doigts ses favoris en nageoires:

– On a prévenu Sarah de votre arrivée, mon cher comte, dit-il, et je l'ai entendue crier à mistress Brian qu'elle allait être prête… C'est incroyable, véritablement, le temps qu'elle dépense à sa toilette.

Ils causaient ainsi amicalement devant la cheminée, sir Tom allongé sur un fauteuil, M. de la Ville-Handry debout adossé à la tablette.

Machinalement, Daniel s'était reculé jusqu'à l'embrasure d'une des fenêtres qui donnait sur la cour et sur le jardin de l'hôtel. Là, le front appuyé contre une vitre, il réfléchissait.

Ce qui bouleversait toutes ses idées, c'était cette blessure de sir Thomas Elgin…

– Sa chute n'aurait-elle donc pas été volontaire, pensait-il, se serait-il véritablement cassé la jambe?.. En ce cas, l'évanouissement de miss Sarah n'aurait pas été concerté d'avance…

Lancé sur cette pente, son esprit pouvait aller loin, et il se sentait encore une fois tiraillé par d'étranges incertitudes, quand le roulement d'une voiture sur le sable de la cour l'arracha à ses méditations…

Il regarda… Devant le perron de la façade intérieure de l'hôtel s'arrêtait un coupé, une femme en descendit, et il faillit laisser échapper un cri de surprise, car dans cette femme il lui semblait reconnaître miss Sarah… Mais était-ce possible!..

Il ne pouvait le croire, lorsque cette femme, ayant quelques mots à dire au cocher, leva la tête, et la lumière des lanternes tomba en plein sur son visage…

Plus de doutes possibles… C'était bien miss Sarah…

D'un bond elle franchit le perron et entra dans l'hôtel, et même on entendit le bruit sourd de la porte se refermant…

A l'Opéra, la veille, un mot de miss Brandon, un seul, avait suffi pour ouvrir à la lumière de la vérité l'esprit de Daniel.

Mais ici, c'était bien autre chose, vraiment… C'était un fait brutal, matériel, irrécusable, qui venait à l'appui de soupçons, fort probables sans doute, mais non prouvés.

Pour amuser l'amoureuse impatience de M. de la Ville-Handry, on lui affirmait que miss Brandon achevait de s'habiller, qu'elle se hâtait pour venir le rejoindre, et pas du tout, elle était dehors et rentrait seulement.

D'où venait-elle?.. Quelles intrigues nouvelles l'avaient forcée de sortir?.. Il avait évidemment fallu de pressants intérêts pour la retenir jusqu'à cette heure, lorsqu'elle se savait attendue par le comte.

Cette circonstance éclairait définitivement la politique savante de la maison et l'utile et habile complicité de mistress Brian et de sir Thomas Elgin.

Quel jeu avait été joué, et comment M. de la Ville-Handry s'y était laissé prendre, Daniel le comprit… Il y eût été pris lui-même.

Quels acteurs, quelle perfection de mise en scène, quelle science des détails!

Pouvait-on imaginer un cadre d'intrigues plus merveilleux que ce salon!.. Ces apparences sévères ne devaient-elles pas bannir toute défiance!.. Et cet horrible portrait d'un soi-disant général Brandon, quel trait de génie!..

Pour ce qui est de la blessure de sir Tom, Daniel n'y croyait plus.

– Il ne s'est pas plus cassé la jambe que moi! pensait-il.

Mais, en même temps, il s'étonnait de la constance de cet honorable gentleman, qui, pour affirmer un mensonge, se résignait à demeurer des mois entiers la jambe bandée, comme si réellement il y eût eu mal.

– Et ce soir, pensait Daniel, la représentation doit être plus soignée que de coutume, puisque on m'attendait.

Cependant, pareil au duelliste qui après une nuit de faiblesses retrouve son sang-froid sur le terrain, Daniel désormais se possédait pleinement.

Même, craignant que son attitude et sa préoccupation ne trahissent quelque chose de ses pensées, il se rapprocha de la cheminée.

La conversation de M. de la Ville-Handry et de sir Thomas Elgin était devenue de plus en plus intime, et le comte détaillait les projets que lui mettait en tête son prochain mariage.

Il habiterait, disait-il, avec sa jeune épouse, le second étage de son hôtel; le premier serait divisé en deux appartements: l'un pour mistress Brian, l'autre pour sir Thomas Elgin; car il savait bien que jamais son adorée Sarah ne consentirait à se séparer de parents qui lui avaient tenu lieu de père et de mère…

Le reste expira dans son gosier, et il demeura comme pétrifié, la pupille dilatée, la bouche ouverte…

Mistress Brian entrait, suivie de miss Sarah…

Plus encore qu'au théâtre Daniel fut saisi de la beauté de cette fille étrange; littéralement elle éblouissait.

Elle portait, ce soir-là, une robe fleur de thé, toute parsemée de petites fleurettes brodées sur un fond de grosse soie chinoise et garnie dans le bas d'un grand volant de mousseline plissée.

Dans ses cheveux, plus négligemment relevés encore que de coutume, s'épanouissait une branche de fuchsia, dont les clochettes d'un rouge vif retombaient sur sa nuque, mêlées à ses tresses fauves.

Elle s'avança souriante jusqu'au comte de la Ville-Handry, et, lui tendant le front:

– Me trouvez-vous bien ainsi, cher comte? demanda-t-elle.

Lui, de la tête aux pieds tressaillit, et tout ce qu'il put faire, ce fut d'avancer ses lèvres, en bégayant du ton de l'extase:

– Oh! oui, belle, trop belle.

– Aussi, la toilette a été longue, objecta gravement Thomas Elgin, trop longue…

Il devait bien savoir, au contraire, que miss Sarah venait d'accomplir un miracle de promptitude: il n'y avait pas un quart d'heure qu'elle était rentrée…

– Vous êtes un vilain impertinent, Tom, dit-elle, en riant du rire frais et sonore de l'enfant, et il est bien heureux que M. de la Ville-Handry m'arrache à vos éternelles remontrances…

– Sarah!.. prononça sévèrement mistress Brian.

Mais déjà elle s'était retournée, la main tendue, vers Daniel.

– Merci d'être venu, monsieur, reprit-elle, je suis certaine qu'à nous deux nous allons nous entendre très bien.

Elle lui disait cela de l'accent le plus doux, mais s'il l'eût mieux connue, il eût compris au regard dont elle l'enveloppait, que ses dispositions étaient bien changées, et que, bienveillante d'abord, elle le haïssait à présent d'une haine furieuse.

– Nous entendre, miss… répéta-t-il en s'inclinant; sur quoi?

Elle ne répondit pas.

Le domestique annonçait des hôtes accoutumés de ses soirées, et elle s'élançait à leur rencontre.

Dix heures sonnaient, et de ce moment, les invités se succédèrent sans interruption. A onze heures, il y avait une centaine de personnes dans le salon, et dans les deux pièces contiguës, on avait installé des tables de whist.

Certainement tous les gens qui se trouvaient là, vieux messieurs chargés de décorations étrangères et jeunes hommes à gilets en cœur, n'étaient pas sans reproches… mais tous appartenaient à la «haute vie» parisienne, à ce monde à part dont les dehors brillants dissimulent les hontes, et qui cache ses misères sous la pesante livrée du plaisir.

Quelques-uns, par leur nom, par leur situation ou par leur fortune, dominaient de bien haut cette cohue dorée, et on les reconnaissait à leur assurance supérieure et à la faveur qui accueillait leurs moindres paroles.

Et dans la foule, M. de la Ville-Handry se pavanait, triomphant des attentions de miss Sarah. Il affectait les empressements d'un maître de maison, comme s'il eût été chez lui, il surveillait le service des gens, puis d'un air de fatuité modeste, il allait de groupe en groupe, quêtant des compliments.

Près de la cheminée, gracieusement posée sur un fauteuil, miss Sarah semblait une jeune reine au milieu de sa cour… Mais si entourée qu'elle fût, si enivrée d'adulations qu'elle dût être, elle ne perdait pas de vue Daniel, l'épiant à la dérobée, pour surprendre sur son visage le reflet de ses impressions.

Une fois même, au grand scandale de ses adorateurs, elle quitta sa place pour aller lui demander pourquoi il restait ainsi seul en son coin, et s'il était souffrant. Puis, voyant qu'il ne connaissait personne, elle daigna lui désigner et lui nommer les plus notables de ses invités.

Et elle mettait tant d'affectation à montrer ses brillantes relations, que Daniel se persuadait presque qu'elle avait pénétré ses intentions, et que c'était là une espèce de défi, comme si elle lui eût dit:

– Voilà quels amis me défendraient si vous osiez m'attaquer.

Cependant il ne se sentait aucunement découragé, se rendant bien compte des difficultés de sa tâche et n'en étant plus à compter les obstacles. Au bruit des conversations, il arrangeait dans sa tête un plan qui devait le mettre sur les traces du passé de cette dangereuse aventurière…

Et ses méditations l'absorbaient si bien, qu'il ne s'apercevait pas que peu à peu le salon se vidait… C'était, ainsi, cependant, et il ne restait plus à la fin que quelques intimes et quatre joueurs autour de la table de whist.

Alors, miss Sarah se leva, et s'approchant de Daniel:

– Voulez-vous m'accorder dix minutes d'entretien, monsieur? demanda-t-elle.

Il se dressait pour la suivre, lorsque mistress Brian intervint, adressant d'un ton de reproche quelques mots en anglais à sa nièce. Daniel savait assez d'anglais pour comprendre que mistress Brian disait:

– Ce que vous faites là est tout à fait inconvenant, Sarah!..

– Choquant! approuva sir Tom.

Mais elle haussa légèrement les épaules, et toujours en anglais:

– Mon cher comte aurait seul le droit de trouver ma conduite inconvenante, répondit-elle, et j'ai son autorisation.

Puis, s'adressant à Daniel, en français cette fois, elle ajouta:

– Venez avec moi, monsieur!..




IX


C'est chez elle, dans une petite pièce dépendant de son appartement de jeune fille, que miss Sarah conduisit Daniel.

Rien de si frais, de si coquet que ce réduit moitié salon et moitié serre, tendu d'une grosse étoffe de soie bariolée de ramages fantastiques, et garni de treillages où s'enroulaient des lierres et des capucines du Japon. Tout autour étaient disposées des jardinières remplies de plantes rares en pleine floraison, et les siéges de bambou étaient recouverts d'une étoffe pareille à la tenture.

Le salon de réception reflétait le caractère de mistress Brian, ici se trahissaient les goûts de miss Sarah.

Elle s'assit sur un petit canapé, et après s'être recueillie un moment:

– Ma tante avait raison, monsieur, commença-t-elle, il eût été plus convenable de vous faire dire par sir Thomas Elgin ce que je vous dirai… Mais j'ai la témérité des jeunes filles de mon pays, et quand il s'agit de moi, je ne m'en fie qu'à moi…

Elle était ravissante de naïveté, disant cela de ce petit air capable et résolu que prennent les enfants quand ils vont hasarder quelque entreprise qu'ils jugent considérable ou périlleuse.

– Mon cher comte, reprit-elle, est allé chez vous cette après-midi, monsieur, il me l'a dit; vous savez donc par lui qu'avant un mois je serai la comtesse de la Ville-Handry.

Daniel eut un soubresaut. Avant un mois… que faire en si peu de temps!..

– Or, monsieur, continua miss Brandon, je tiens à savoir de votre bouche si vous trouvez des… inconvénients à ce mariage, et quels ils sont.

Elle s'exprimait simplement, sans paraître se douter qu'un article du code de la fausse pudeur française exige qu'au seul mot de mariage une demoiselle rougisse jusqu'au blanc des yeux.

L'embarras de Daniel était extrême.

– J'avoue, miss, répondit-il péniblement, que je ne comprends pas, que je ne m'explique pas l'honneur que vous me faites…

– En vous consultant?.. Pardon, vous comprenez très-bien, monsieur… Ne vous a-t-on pas promis la main de Mlle Henriette de la Ville-Handry?..

– Le comte m'a donné quelques espérances…

– Il vous a donné sa parole, monsieur, sous certaines conditions… Mon cher comte m'a tout dit… C'est donc au gendre de M. de la Ville-Handry que je m'adresse et que je répète: Voyez-vous à notre mariage quelque empêchement?

La question était trop nette pour qu'il y eût à équivoquer… Et pourtant Daniel tenait à rester fidèle à son projet de gagner du temps et d'esquiver toute réponse précise… Pour la première fois de sa vie, il mentit, ou plutôt il essaya de mentir, le brave garçon, et non sans devenir cramoisi.

– Je n'en aperçois pas, miss, balbutia-t-il.

– Bien vrai?..

– Oui.

Elle hocha la tête, et plus lentement:

– S'il en est ainsi, vous ne refuserez pas de me rendre un grand service… Egarée par la douleur qu'elle éprouve de voir son père se remarier, Mlle de la Ville-Handry me hait… Voulez-vous me promettre d'employer votre influence sur elle à la mieux disposer en ma faveur…

Jamais le loyal Daniel n'avait été à pareille épreuve.

– Je crains, miss, répondit-il diplomatiquement, que vous ne vous exagériez mon influence…

Elle arrêta sur lui un regard si clair et si pénétrant qu'il demeura tout interdit, et alors elle reprit:

– Je ne vous demande pas de réussir, monsieur… Jurez-moi que franchement et loyalement vous ferez votre possible, et je me tiens pour votre obligée… Voulez-vous me donner votre parole d'honneur?

Eh bien!.. oui, la situation était si extrême, Daniel avait à endormir l'ennemi un si puissant intérêt, que, l'esprit égaré, il eut l'idée, il eut l'intention de donner cette parole qu'on exigeait de lui.

Il y a plus, il l'essaya… Mais les mots d'un faux serment refusèrent de sortir de sa gorge.

– Vous le reconnaissez, dit froidement miss Sarah, vous me trompiez…

Et se détournant, elle cacha son visage entre ses mains, écrasée de douleur en apparence, et répétant avec un accent d'horreur:

– Quelle honte!.. mon Dieu! Quelle humiliation!..

Mais soudain, elle se redressa, le front illuminé d'espoir.

– Eh bien! s'écria-t-elle, j'aime mieux cela… Un lâche n'eût pas reculé devant un serment, si décidé qu'il fût à ne pas le tenir. Tandis que vous, on peut vous croire: vous êtes un homme d'honneur, et tout n'est pas perdu… D'où vient votre… aversion? Est-ce une question d'intérêt, la succession de M. de la Ville-Handry…

– Miss!..

– Non, n'est-ce pas, ce n'est pas cela, j'en étais bien sûre… Qu'est-ce alors?.. Répondez-moi, monsieur, de grâce, dites-moi quelque chose, parlez!..

Parler?.. Pour quoi dire?.. Daniel garda le silence.

– C'est bien, fit miss Sarah les dents convulsivement serrées, je comprends!..

Elle faisait, pour ne pas éclater en sanglots, des efforts inouïs, et de grosses larmes, pareilles à des diamants d'un éclat sans pareil, tremblaient entre ses longs cils.

– Oui, reprit-elle, je comprends que les flétrissantes calomnies inventées par mes ennemis sont arrivées jusqu'à vous… et que vous les avez crues. On vous a dit, n'est-ce pas, monsieur, que je suis une aventurière, venue on ne sait d'où, que mon père, le vaillant soldat de l'Union, n'a jamais existé que sur la toile de mon salon, qu'on ignore d'où viennent mes revenus, et que Tom, le noble cœur, et mistress Brian, une sainte, sont les complices de mes intrigues… Avouez qu'on vous a dit tout cela, et que vous n'en avez pas douté une minute!

Superbe d'indignation, la joue en feu, les lèvres frémissantes, elle se leva, et d'un ton d'amère raillerie:

– Ah! quand il est question d'une belle action, poursuivit-elle, on ne croit pas les gens sur parole, on veut être sûr avant d'admirer, et on s'informe… S'agit-il d'une infamie, on n'y met pas tant de façons… si monstrueuse qu'elle paraisse et si invraisemblable, on la tient pour vraie… On ne lèverait pas la main sur un enfant, mais on se fait l'écho d'une calomnie qui déshonore une femme et la tue aussi sûrement que d'un coup de poignard… Moi, homme, avant de croire que Sarah Brandon est une aventurière, j'aurais voulu en acquérir la certitude. L'Amérique n'est pas si loin… J'y aurais trouvé les dix mille soldats qui ont servi sous les ordres de Brandon, et ils m'auraient dit quel homme était leur général… J'y aurais interrogé les puisatiers de Pensylvanie, et ils m'auraient appris que les puits de pétrole de miss Sarah, de sir Tom et de mistress Brian donnent les revenus d'une principauté!..

Qu'elle eût osé, cette jeune fille, aborder ainsi franchement et carrément ce sujet terrible, cela confondait Daniel… Il n'y avait pour lui donner tant de puissante énergie et de pareils accents qu'une impudence extraordinaire ou – il fallait bien l'avouer – l'innocence.

Brisée par l'effort qu'elle venait de faire, elle s'était laissée retomber sur le canapé, et plus bas, comme se parlant à elle-même, elle continuait:

– Mais ai-je bien le droit de me plaindre!.. Je récolte selon que j'ai semé!.. Hélas! Tom me l'avait prédit et moi, folle, j'ai refusé de le croire… Je n'avais pas vingt ans, lorsque j'arrivai en France, à Paris, après la mort de mon pauvre père… J'avais été élevée librement dans notre libre Amérique, sans autres entraves que celle de ma conscience… Aux jeunes filles de notre pays, on ne cesse de répéter que la franchise est la première des vertus… Aux jeunes filles de France ou laisse supposer que la seule vertu c'est l'hypocrisie… A nous, on apprend à ne rougir que de ce qui est honteux… A elles, on enseigne toutes les grimaces d'une ridicule pudeur de convention… En France, c'est l'apparence qu'on s'applique à sauver… chez nous, c'est la réalité!.. A Philadelphie, tout ce qui me passait par l'esprit et que je ne jugeais pas repréhensible, je le faisais… Ainsi j'ai voulu faire à Paris. Pauvre Sarah! tu comptais sans la méchanceté du monde… Je sortais seule, à cheval, le matin; seule, je me rendais au temple, prier Dieu; si je désirais un objet pour ma toilette, je montais en voiture et seule j'allais l'acheter… Parce qu'un homme m'adressait la parole, je ne me croyais pas obligée de baisser les yeux, et s'il était amusant et spirituel, je riais; une mode me plaisait-elle, je l'adoptais… Autant de crimes!.. J'étais jeune, riche, fêtée… Crimes plus grands!.. Et après un an de séjour, on osait dire que Malgat, le misérable…

Elle bondit jusqu'à Daniel, sur ce mot, et lui saisissant les poignets:

– Malgat! s'écria-t-elle, on vous a parlé de Malgat?

Et comme il hésitait:

– Ah! répondez, commanda-t-elle, ne voyez-vous pas que vos ménagements sont une mortelle offense!..

– Alors… oui!..

D'un mouvement désespéré, elle leva les bras au ciel, comme si elle l'eût pris à témoin de son innocence, comme si elle lui eût demandé une inspiration.

Puis tout à coup:

– Mais j'ai des preuves, s'écria-t-elle, de l'infamie de Malgat; des preuves irrécusables!

Et sans attendre une réponse, elle s'élança dans la pièce voisine.

Remué jusqu'au plus profond de son être de sensations indéfinissables, Daniel demeurait debout à sa place, immobile autant qu'une statue.

Il était confondu et sous le charme de cette voix merveilleuse, parcourant avec des nuances sublimes la gamme entière de la passion, si vibrante et si langoureuse, tendre ou menaçante tour à tour, soupirant ses tristesses, sanglotant ses douleurs ou tonnant ses colères.

– Quelle femme! murmurait-il, répétant ainsi un mot de M. Maxime de Brévan, quelle femme, et comme elle se défend!

Mais déjà miss Sarah Brandon rentrait, portant un coffret de bois précieux incrusté d'argent.

Elle reprit sa place sur le canapé, et de ce ton bref et saccadé qui trahit de terribles violences péniblement contenues, elle dit:

– Avant tout, il faut que je vous remercie, M. Daniel Champcey; grâce à votre franchise, je puis me défendre… Je savais que la calomnie s'acharnait après moi, je la sentais, pour ainsi dire, dans l'air que je respirais, mais toujours elle était restée insaisissable… Voici la première fois que je la trouve en face, et je vous remercie de m'avoir fourni l'occasion de la confondre… Ecoutez-moi donc, car je vous jure sur ce que j'ai de plus vénéré au monde, par la sainte mémoire de ma mère, je vous jure que c'est la vérité que vous allez apprendre.

Elle avait ouvert le coffret, et d'une main fiévreuse elle cherchait parmi les papiers dont il était rempli.

– M. Malgat, reprit-elle, était le caissier et l'homme de confiance d'une compagnie très riche, la Société d'Escompte mutuel… M. Thomas Elgin entra en relations avec lui; le mois même de notre arrivée, à l'occasion de fonds qu'il voulait tirer de Philadelphie… L'ayant trouvé d'une complaisance extrême, et ne sachant comment l'en remercier, il l'invita à dîner ici, et nous le présenta, à mistress Brian et à moi… C'était un homme d'une quarantaine d'années, de taille moyenne, commun, bien poli et mal élevé. La première fois que mon regard rencontra ses yeux d'un jaune clair, je sentis comme un frisson… Plus tard, observant ses façons patelines et ses obséquiosités, j'eus peur de lui… Je lisais sur sa face les plus basses convoitises, voilées d'hypocrisie… Mon impression fut telle, que je ne pus m'empêcher d'en faire part à sir Tom, lui disant que cet homme ne pouvait être qu'un scélérat, et qu'il serait bien imprudent de le charger de ses affaires…

Haletant d'attention, Daniel écoutait; et ce portrait du caissier Malgat entrait si profondément dans son esprit, qu'il croyait le voir et qu'il lui semblait qu'il le reconnaîtrait si jamais il le rencontrait.

– Sir Elgin, poursuivait miss Brandon, ne fit que rire de mes pressentiments, et même, je me rappelle cela comme si c'était d'hier, mistress Brian me réprimanda, disant qu'il était inconvenant de prétendre juger un homme sur son extérieur, et qu'on pouvait être fort honnête bien qu'ayant les yeux jaunes. Or, il est certain que M. Malgat était parfait pour nous. Sir Tom ignorant les usages de Paris, et ayant des capitaux à placer, il le conseillait et le guidait… Lorsque nous avions des traites à toucher à la Société d'Escompte mutuel, il ne souffrait pas que sir Tom se dérangeât, et il apportait l'argent lui-même… Enfin, sir Tom ayant eu la fantaisie de risquer quelques opérations à la Bourse, M. Malgat s'en chargea, bien qu'il n'eût pas de change, en vérité…

Les papiers qu'elle cherchait, miss Sarah les avait trouvés.

Elle les tendit à Daniel en disant:

– Et si vous n'ajoutez pas foi à ce que je dis, voyez.

C'était une douzaine de carrés de papier, sortes de bordereaux où Malgat annonçait le résultat des opérations qu'il faisait pour le compte et avec l'argent de sir Thomas Elgin.

Tous se terminaient par cette phrase:

«Nous l'avons perdue belle, mais nous serons plus heureux une autre fois… Il y a un bon coup à faire sur telle valeur, envoyez-moi tous les fonds dont vous pouvez disposer…»

La formule était invariable, il n'y avait que le nom des valeurs qui changeait.

– C'est étrange, murmura Daniel.

Miss Sarah hocha la tête.

– Etrange, oui, reprit-elle, mais sans valeur pour ma justification… La lettre que voici vous en dira davantage; lisez-la, monsieur, et lisez-la tout haut.

Daniel prit la lettre, et lut:



    «Paris, 5 décembre 1865.



«Monsieur Thomas Elgin,

«Il n'y a qu'à vous, le plus honnête des hommes, que je puisse faire l'aveu terrible de mon crime…

«Je suis un malheureux!.. Chargé par vous de spéculations, j'ai été tenté, j'ai spéculé pour mon propre compte, une première perte en a amené une seconde. Le vertige m'a pris, j'ai voulu regagner mon argent… Et enfin, à cette heure, je dois à la caisse confiée à ma probité 58,000 francs.

«Aurez-vous pitié de moi, Monsieur, aurez-vous la générosité de m'avancer cette somme énorme!.. Il me faudrait cinq ou six ans pour vous la rendre, mais je vous la rendrais, je vous le jure, avec les intérêts…

«J'attends votre réponse comme un coupable le verdict de ses juges… Il y va de la vie, et selon ce que vous déciderez, je suis sauvé ou je meurs déshonoré.

    «A. MALGAT.»

En marge, de son anguleuse écriture, le méthodique sir Tom avait écrit:

«Répondu immédiatement et envoyé à M… chèque de 58,000 francs à prendre sur les sommes qu'a à moi la Compagnie. Dit que je ne veux pas d'intérêts.»

– Et c'est là, balbutia Daniel, c'est là l'homme…

– Qu'on m'accuse, moi, d'avoir détourné du chemin de l'honneur, oui, monsieur, continua miss Sarah… Maintenant vous commencez à le connaître… Mais attendez encore… Donc, il était sauvé, et nous ne tardâmes pas à le voir arriver, son visage de fourbe baigné de larmes menteuses… Les termes me manquent pour vous traduire les exagérations et les avilissements de sa reconnaissance… Il ne voulait plus serrer les mains du noble Thomas Elgin, disait-il, étant à peine digne de les baiser à genoux… Il ne parlait que de se dévouer et de mourir pour nous. Il est vrai que sir Tom poussa la générosité jusqu'à l'héroïsme… Lui, l'image de la probité sur la terre, lui, capable de périr de faim près d'un trésor, il consolait Malgat, l'excusant à ses propres yeux, lui disant qu'après tout il n'était pas si coupable, qu'il y a des entraînements irrésistibles, ajoutant à cela tous les paradoxes inventés à l'usage des voleurs… Malgat avait de l'argent à lui, il ne le lui redemanda pas, dans la crainte de l'humilier… Il voulut continuer et il continua de le recevoir à notre table…

Elle s'interrompit, riant d'un rire nerveux qui faisait mal à entendre, puis d'un ton rauque:

– Savez-vous comment Malgat reconnut tant de bontés, M. Champcey… Lisez ce billet, il sera, je l'espère, ma réhabilitation.

C'était encore un billet de Malgat à sir Thomas Elgin, il écrivait:



«Sir Tom,

«Je vous avais trompé… ce n'était pas 58,000 francs que je devais, mais 317,000 francs.

«Grâce à des falsifications d'écritures, j'ai pu masquer mes détournements jusqu'à aujourd'hui… Je ne le puis plus.

«La compagnie a des soupçons; mon directeur vient de me prévenir que demain on vérifiera mes livres… Je suis perdu.

«Je devrais me tuer, je le sais, mais jamais je n'aurai cet horrible courage… et je viens vous supplier de me fournir les moyens de passer à l'étranger… Je vous le demande à genoux, au nom de tout ce que vous avez de cher, par pitié, car je suis sans ressources, je n'ai pas seulement de quoi payer le chemin de fer jusqu'à la frontière et je n'ose rentrer chez moi, de peur d'être arrêté…

«Encore une fois, sir Tom, ayez pitié d'un malheureux et déposez votre réponse chez votre concierge, je passerai la prendre à neuf heures…

    «A. MALGAT.»

En travers de ce billet, et non plus en marge, M. Thomas Elgin avait écrit cette note laconique:

«Répondu sur-le-champ à ce coquin: Non!»

C'est en vain que Daniel eût essayé d'articuler une syllabe, tant la stupeur lui serrait la gorge, et ce fut miss Sarah qui reprit:

– Nous dînions en famille, ce soir-là, et l'indignation faisant oublier à sir Tom sa réserve habituelle, il nous dit tout… Ah! je fus, moi, plus pitoyable que lui, et je le conjurai de donner au misérable de quoi fuir… Mais il fut inflexible… seulement, voyant mes transes folles, il essaya de me rassurer en m'affirmant que Malgat ne viendrait pas, qu'il n'oserait pas venir chercher la réponse…

Elle appuyait ses deux mains sur son cœur, comme pour en comprimer les battements, et toute défaillante:

– Il vint cependant, continua-t-elle, et, voyant ses espérances déçues, il insista tant pour nous parler, que les domestiques le laissèrent monter, et il parut… Ah! je vivrais des milliers de siècles, que j'aurais toujours cette horrible scène, là, devant les yeux… Se sentant perdu, ce voleur, ce faussaire était devenu fou, il voulait de l'argent… Il en demanda en se traînant à genoux d'abord, battant le parquet de son front, et cela ne servant de rien, tout à coup il se redressa furieux, l'écume à la bouche, nous accablant des plus grossières injures… Jusqu'à ce qu'enfin, sir Tom, à bout de patience, appela les gens… Il fallut employer la force, pour le jeter dehors, et pendant qu'on l'entraînait, il nous menaçait du poing en jurant avec d'affreux blasphèmes qu'il se vengerait.

Un frisson de terreur secouait les épaules et la poitrine de miss Sarah, tandis qu'elle évoquait ces lamentables souvenirs, et il y eut un moment où Daniel crut qu'elle allait se trouver mal.

Mais elle se roidit contre cette faiblesse, et d'un ton plus ferme:

– Après quarante-huit heures, reprit-elle, l'impression de cette scène abominable se dissipait comme celle que laisse un mauvais rêve… Si nous reparlâmes des menaces de Malgat, ce fut pour hausser les épaules de mépris et de pitié… Que pouvait-il contre nous?.. Rien, n'est-ce pas. Et même, osât-il nous accuser de quelque ignominie, il nous semblait que jamais ses accusations ne monteraient jusqu'à nous. Comment supposer que sur la seule parole d'un misérable le monde douterait de notre honneur!..

Son crime venait d'être découvert, et on ne parlait que de cela, avec force détails plus ou moins exacts… On quintuplait le chiffre de la somme qu'il avait volée… On disait qu'il avait réussi à se réfugier en Angleterre, et, qu'à Londres, la police avait perdu ses traces…

Et moi, pauvre fille, je l'oubliais…

Il avait fui; mais, avant de quitter Paris, il avait eu le temps d'organiser la vengeance dont il nous avait menacés.

Où trouva-t-il des gens assez lâches pour servir son dessein, et quels sont ces gens? Je l'ignore. Peut-être, ainsi que mistress Brian le croit, se borna-t-il à adresser des lettres anonymes à deux ou trois personnes de nos relations, de celles qu'il savait ne nous point aimer et nous envier.




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