Légendes rustiques
Жорж Санд




George Sand

Légendes rustiques





    A Maurice SAND



_Mon cher fils,


Tu as recueilli diverses traditions, chansons et légendes, que tu as bien fait, selon moi, d'illustrer; car ces choses se perdent à mesure que le paysan s'éclaire, et il est bon de sauver de l'oubli qui marche vite, quelques versions de ce grand poème du merveilleux, dont l'humanité s'est nourrie si longtemps et dont les gens de campagne sont aujourd'hui, à leur insu, les derniers bardes.

Je veux donc t'aider à rassembler quelques fragments épars de ces légendes rustiques, dont le fond se retrouve à peu près dans toute la France, mais auxquelles chaque localité a donné sa couleur particulière et le cachet de sa fantaisie._



    George SAND.




Avant-propos


_Il faudrait trouver un nom à ce poème sans nom de la fabulosité ou merveillosité universelle, dont les origines remontent à l'apparition de l'homme sur la terre et dont les versions, multipliées à l'infini, sont l'expression de l'imagination poétique de tous les temps et de tous les peuples.

Le chapitre des légendes rustiques sur les esprits et les visions de la nuit serait, à lui seul, un ouvrage immense. En quel coin de la terre pourrait-on se réfugier pour trouver l'imagination populaire (qui n'est jamais qu'une forme effacée ou altérée de quelque souvenir collectif) à l'abri de ces noires apparitions d'esprits malfaisants qui chassent devant eux les larves éplorées d'innombrables victimes? Là où règne la paix, la guerre, la peste ou le désespoir ont passé, terribles, à une époque quelconque de l'histoire des hommes. Le blé qui pousse a le pied dans la chair humaine dont la poussière a engraissé nos sillons. Tout est ruine, sang et débris sous nos pas, et le monde fantastique qui enflamme ou stupéfie la cervelle du paysan est une histoire inédite des temps passés. Quand on veut remonter à la cause première des formes de sa fiction, on la trouve dans quelque récit tronqué et défiguré, où rarement on peut découvrir un fait avéré et consacré par l'histoire officielle. Le paysan est donc, si l'on peut ainsi dire, le seul historien qui nous reste des temps anté-historiques. Honneur et profit intellectuel à qui se consacrerait à la recherche de ces traditions merveilleuses de chaque hameau qui, rassemblées ou groupées, comparées entre elles et minutieusement disséquées, jetteraient peut-être de grandes lueurs sur la nuit profonde des âges primitifs.

Mais ceci serait l'ouvrage et le voyage de toute une vie, rien que pour explorer la France. Le paysan se souvient encore des récits de son aïeule, mais le faire parler devient chaque jour plus difficile. Il sait que celui qui l'interroge ne croit plus, et il commence à sentir une sorte de fierté, à coup sûr estimable, qui se refuse à servir de jouet à la curiosité. D'ailleurs, on ne saurait trop avertir les faiseurs de recherches que les versions d'une même légende sont innombrables, et que chaque clocher, chaque famille, chaque chaumière a la sienne. C'est le propre de la littérature orale que cette diversité. La poésie rustique, comme la musique rustique, compte autant d'arrangeurs que d'individus.

J'aime trop le merveilleux pour être autre chose qu'un ignorant de profession. D'ailleurs, je ne dois pas oublier que j'écris le texte d'un album consacré à un choix de légendes recueillies sur place, et je m'efforcerai de rassembler, parmi mes souvenirs du jeune âge, quelques-uns des récits qui complètent la définition de certains types fantastiques communs à toute la France. C'est dans un coin du Berry, où j'ai passé ma vie, que je serai forcé de localiser mes légendes, puisque c'est là, et non ailleurs, que je les ai trouvées. Elles n'ont pas la grande poésie de chants bretons, où le génie et la foi de la vieille Gaule ont laissé des empreintes plus nettes que partout ailleurs. Chez nous, ces réminiscences sont plus vagues plus voilées. Le merveilleux de nos provinces centrales a plus d'analogie avec celui de la Normandie, dont une femme érudite, patiente et consciencieuse a tracé un tableau complet[1 - La Normandie romanesque et merveilleuse, par Mlle Amélie Bosquet.].

Cependant l'esprit gaulois a légué à toutes nos traditions rustiques de grands traits et une couleur qui se rencontrent dans toute la France, un mélange de terreur et d'ironie, une bizarrerie d'invention extraordinaire jointe à un symbolisme naïf qui atteste le besoin du vrai moral au sein de la fantaisie délirante.

Le Berry, couvert d'antiques débris des âges mystérieux, de tombelles, de dolmens, de menhirs, et de mardelles[2 - Voyez pour ces mystérieux vestiques l'Histoire du Berry, par M. Raynal, etc.], semble avoir conservé dans ses légendes, des souvenirs antérieurs au culte des Druides: peut-être celui des Dieux Kabyres que nos antiquaires placent avant l'apparition des Kimris sur notre sol. Les sacrifices de victimes humaines semblent planer, comme une horrible réminiscence, dans certaines visions. Les cadavres ambulants, les fantômes mutilés, les hommes sans tête, les bras ou les jambes sans corps, peuplent nos landes et nos vieux chemins abandonnés.

Puis viennent les superstitions plus arrangées du moyen-âge, encore hideuses, mais tournant volontiers au burlesque; les animaux impossibles dont les grimaçantes figures se tordent dans la sculpture romane ou gothique des églises, ont continué d'errer vivantes et hurlantes autour des cimetières ou le long des ruines. Les âmes des morts frappent à la porte des maisons. Le sabbat des vices personnifiés, des diablotins étranges, passe, en sifflant, dans la nuée d'orage. Tout le passé se ranime, tous les êtres que la mort a dissous, les animaux mêmes, retrouvent la voix, le mouvement et l'apparence; les meubles, façonnés par l'homme et détruits violemment, se redressent et grincent sur leurs pieds vermoulus. Les pierres mêmes se lèvent et parlent au passant effrayé; les oiseaux de nuit lui chantent, d'une voix affreuse, l'heure de la mort qui toujours fauche et toujours passe, mais qui ne semble jamais définitive sur la face de la terre, grâce à cette croyance en vertu de laquelle tout être et toute chose protestent contre le néant et, réfugiés dans la région du merveilleux, illuminent la nuit de sinistres clartés ou peuplent la solitude de figures flottantes et de paroles mystérieuses._



    George SAND.


Quiconque voudra faire un travail sérieux et savant sur le centre de la Gaule, devra consulter les excellents travaux de M. Raynal, l'historien du Berry, le texte des Esquisses pittoresques de MM. de La Tremblays et de La Villegille, les recherches de M. Laisnel de La Salle sur quelques locutions curieuses, etc.



    G.S.




Les Pierres-Sottes ou Pierres-Caillasses


«Quand nous vînmes à passer au long des pierres, dit Germain, il était environ la minuit. Tout d'un coup, voilà qu'elles nous regardent avec des yeux. Jamais, de jour, nous n'avions vu ça, et pourtant, nous avions passé là plus de cent fois. Nous en avons eu la fièvre de peur, plus de trois mois encore après moisson.»

    Maurice SAND.

Au beau milieu des plaines calcaires de la vallée Noire, on voit se creuser brusquement une zone jonchée de magnifiques blocs de granit. Sont-ils de ceux que l'on doit appeler erratiques, à cause de leur apparition fortuite dans des régions où ils n'ont pu être amenés que par les eaux diluviennes des âges primitifs? Se sont-ils, au contraire, formés dans les terrains où on les trouve accumulés? Cette dernière hypothèse semble être démentie par leur forme; ils sont presque tous arrondis, du moins sur une de leurs faces, et ils présentent l'aspect de gigantesques galets roulés par les flots.

Il n'y a pourtant là maintenant que de charmants petits ruisseaux, pressés et tordus en méandres infinis par la masse de ces blocs; ces riantes et fuyardes petites naïades murmurent, à demi-voix et par bizarres intervalles, des phrases mystérieuses dans une langue inconnue. Ailleurs, les eaux rugissent, chantent ou gazouillent. Là elles parlent, mais si discrètement que l'oreille attentive des sylvains peut seule les comprendre. Dans les creux où leurs minces filets s'amassent, il y a quelquefois des silences; puis quand la petite cave est remplie, le trop plein s'élance et révèle, en quelques paroles précipitées, je ne sais quel secret que les fleurs et les herbes, agitées par l'air qu'elles refoulent, semblent saisir et saluer au passage.

Plus loin, ces eaux s'engouffrent et se perdent sous les blocs entassés:

		Et là, profonde,
		Murmure une onde
		Qu'on en voit pas.

Sur ces roches humides, croissent les plantes également étrangères au sol de la contrée. La ményanthe, cette blanche petite hyacinthe frisée et dentelée, dont la feuille est celle du trèfle; la digitale pourprée, tachetée de noir et de blanc, comme les granits où elle se plaît; la rosée du soleil (rosea solis); de charmants saxifrages, et une variété de lierre à petites feuilles, qui trace sur les blocs gris, de gracieuses arabesques où l'on croit lire des chiffres mystérieux.

Autour de ce sanctuaire croissent des arbres magnifiques, des hêtres élancés et des châtaigniers monstrueux. C'est dans un de ces bois ondulés et semés de roches libres, comme celles de la forêt de Fontainebleau, que je trouvai, une année, la végétation splendide et l'ombre épaisse au point que le soleil, en plein midi, tamisé par le feuillage, ne faisait plus pénétrer sur les tiges des arbres et sur les terrains moussus que des tons froids semblables à la lumière verdâtre de la lune.

Il n'est pas un coin de la France où les grosses pierres ne frappent vivement l'imagination du paysan, et quand de certaines légendes s'y attachent, vous pouvez être certain, quelle que soit l'hésitation des antiquaires, que le lieu a été consacré par le culte de l'ancienne Gaule.

Il y a aussi des noms qui, en dépit de la corruption amenée par le temps, sont assez significatifs pour détruire les doutes. Dans une certaine localité de la Brenne on trouve le nom très bien conservé des Druiders. Ailleurs, on trouve les durders, à Crevant les Dorderins. C'est un semis de ces énormes galets granitiques au sommet d'un monticule conique. Le plus élevé est un champignon dressé sur de petits supports. Ce pourrait être un jeu de la nature, mais ce ne serait pas une raison pour que cette pierre n'eût pas été consacrée par les sacrifices. D'ailleurs elle s'appelle le grand Dorderin. C'est comme si l'on disait, le grand autel des Druides.

Un peu plus loin, sur le revers d'un ravin inculte et envahi par les eaux, s'élèvent les parelles. Cela signifie-t-il pareilles, jumelles, ou le mot vient-il de patres, comme celui de marses ou martes vient de matres selon nos antiquaires[3 - On ne s'accorde pas sur l'étymologie des fameuses pierres jomatres, de Boussac: les uns disent jo-math, celte, les autres jovismatri, latin.]? Ces parelles ou patrelles sont deux masses à peu près identiques de volume et de hauteur, qui se dressent, comme deux tours, au bord d'une terrasse naturelle d'un assez vaste développement. Leur base repose sur des assises plus petites. J'y ai trouvé une scorie de mâche-fer, qui m'a donné beaucoup à penser. Ce lieu est loin de toute habitation et n'a jamais pu en voir asseoir aucune sur ses aspérités aux fonds inondés. Qu'est-ce qu'une scorie de forge venait faire sous les herbes, dans ce désert où ne vont pas même les troupeaux? Il y avait donc eu là un foyer intense, peut-être une habitude de sacrifices?

J'ai parlé de ce lieu parce qu'il est à peu près inconnu. Nos histoires du Berry n'en font mention que pour le nommer et le ranger hypothétiquement et d'une manière vague parmi les monuments celtiques. Il est cependant d'un grand intérêt aux points de vue minéralogique, historique, pittoresque et botanique.

A une demi-lieue de là on voyait encore, il y a quelques années, le trou aux Fades (la grotte aux Fées), que le propriétaire d'un champ voisin a jugé à propos d'ensevelir sous les terres, pour se préserver apparemment des malignes influences de ces martes. C'était une habitation visiblement taillée dans le roc et composée de deux chambres, séparées par une sorte de cloison à jour. Les paysans croyaient voir, dans un enfoncement arrondi, le four où ces anachorètes faisaient cuire leur pain. Toutefois, cet ermitage n'avait pas été consacré par le séjour de bonnes âmes chrétiennes. Autrement la dévotion s'en fut emparée comme partout ailleurs, pour y établir des pèlerinages et y poser, tout au moins, une image bénite. Loin de là; c'était un mauvais endroit, où l'on se gardait bien de passer. Aucun sentier n'était tracé dans les ronces; les paysans vous disaient que les fades étaient des femmes sauvages de l'ancien temps, et qu'elles faisaient manger les enfants par des louves blanches.

Pourquoi l'antique renommée des prêtresses gauloises est-elle, selon les localités, tantôt funeste, et tantôt bénigne? On sait qu'il y a eu différents cultes successivement vainqueurs les uns des autres, avant et l'on dit même l'occupation romaine. Là où les antiques prêtresses sont restées des génies tutélaires, on peut être bien sûr que la croyance était sublime; là où elles ne sont plus que des goules féroces, le culte a dû être sanguinaire. Les martes, que nous avons nommées à propos des fades, sont des esprits mâles et femelles. Dans les rochers où se précipite le torrent de la Porte-feuille, près de Saint-Benoît-de-Sault, elles apparaissent sous les deux formes et, à quelque sexe qu'elles appartiennent, elles sont également redoutables. Mâles, elles sont encore occupées à relever les dolmens et menhirs épars sur les collines environnantes; femelles, elles courent, les cheveux flottants jusqu'aux talons, les seins pendants jusqu'à terre, après les laboureurs qui refusent d'aider à leurs travaux mystérieux. Elles les frappent et les torturent jusqu'à leur faire abandonner en plein jour la charrue et l'attelage. Une cascade très pittoresque au milieu de rochers d'une forme bizarre, s'appelle l'Aire aux Martes[4 - Près d'Aigurande, une pierre-levée s'appelle la pierre à la marte. Elle est très redoutée.]. Quand les eaux sont basses, on voit les ustensiles de pierre qui servent à leur cuisine. Leurs hommes mettent la table, c'est-à-dire la pierre du dolmen sur ses assises. Quant à elles, elles essaient follement, vains et fantasques esprits qu'elles sont, d'allumer du feu dans la cascade de Montgarnaud et d'y faire bouillir leur marmite de granit. Furieuses d'échouer sans cesse, elles font retentir les échos de cris et d'imprécations. N'est-ce pas là l'histoire figurée d'un culte renversé, qui a fait de vains efforts pour se relever?

Dans la plaine de notre Fromental, rien n'est resté de ces traditions symboliques. Seulement quelques pierres isolées dans la région intermédiaire du calcaire au granit, sont regardées de travers par les passants attardés. Ces pierres prennent figure et font des grimaces plus ou moins menaçantes, selon que les regards curieux des profanes leur déplaisent plus ou moins. On dit qu'elles parleraient bien si elles pouvaient, et que même les sorciers fins, c'est-à-dire très savants, peuvent les forcer à dire bonsoir. Mais elles sont si têtues et si bornées qu'on n'a jamais pu leur en apprendre davantage. Quelquefois on passe auprès d'elles sans les voir; c'est qu'en réalité, dit-on, elles n'y sont plus. Elles ont été faire un tour de promenade, et il faut vite s'éloigner le plus possible du chemin qu'elles doivent prendre pour revenir à leur place accoutumée. On ne dit pas si, comme les peulvans bretons, elles vont boire à quelque eau du voisinage. Tant il y a quelles sont aussi bêtes que méchantes, car elles se trompent quelquefois de gîte, et des gens qui les ont vues un soir couchées sur une lande aride les revoient le lendemain, à la même heure, debout dans un champ ensemencé. Elles y font du dommage et crèvent brutalement les clôtures. Mais le plus prudent est de ne pas avertir le propriétaire car, outre qu'il lui serait bien impossible d'enlever ces masses inertes, «quand même il y mettrait douze paires de bœufs», il se pourrait bien qu'elles prissent fantaisie de l'écraser. D'ailleurs elles sont condamnées à retourner dans leur endroit; si elles n'ont pas assez de mémoire pour le retrouver tout de suite, c'est tant pis pour elles: elles erreront un an, s'il le faut, en courant sur leur tranche, ce qui les fatigue beaucoup, et il leur est défendu de se reposer autrement que debout, tant qu'elles n'ont pas regagné le lieu où elles ont permission de se coucher.

Nous avons vu quelquefois de ces pierres appelées pierres-caillasses ou pierres-sottes. Ce sont de vraies pierres de calcaire caverneux, dont les trous nombreux et irréguliers donnent facilement l'idée de figures monstrueuses. Quand les inspecteurs des routes les rencontrent à leur portée, ils les font briser et elles n'ont que ce qu'elles méritent.

Nous le voulons bien, quoique ces pauvres pierres ne nous aient jamais fait de mal. Cependant on assure que si on ne se dépêche de les briser et de les employer, elles quittent le bord du chemin où on les a rangées et se mettent, de nuit, tout en travers du passage, pour faire abattre les chevaux et verser les voitures. Moralité: le voiturier ne doit pas se coucher et s'endormir sur sa charrette.

Quant à vous, esprits forts, qui demandez pourquoi cette grosse pierre se trouve dans telle haie ou sur le bord de tel fossé, si l'on vous répond d'un air mystérieux: Oh! elle n'est pas pour rester là! Sachez ce que parler veut dire, et ne vous amusez pas à la regarder: vous pourriez la mettre de mauvaise humeur contre vous et la retrouver, le lendemain, dans votre jardin, tout au beau milieu de vos cloches à melons ou de vos plates-bandes de fleurs.




Les Demoiselles


		J'en viyons[5 - Nous en vîmes.] une, j'en viyons deux,
		Que n'aviant ni bouches ni z'yeux;
		J'en viyons trois, j'en viyons quatre,
		Je les ârions bien voulu battre.
		J'en viyons cinq, j'en viyons six
		Qui n'aviant pas les reins bourdis[6 - Fatigués à force de sauter.]
		Darrier s'en venait la septième,
		J'avons jamais vu la huitième.

    Ancien couplet recueilli par Maurice SAND.

Les Demoiselles du Berry nous paraissent cousines des Milloraines de Normandie, que l'auteur de la Normandie merveilleuse décrit comme des êtres d'une taille gigantesque. Elles se tiennent immobiles et leur forme, trop peu distincte, ne laisse reconnaître ni leurs membres ni leur visage. Lorsqu'on s'approche, elles prennent la fuite par une succession de bonds irréguliers très rapides.

Les demoiselles ou filles blanches sont de tous les pays. Je ne les crois pas d'origine gauloise, mais plutôt française du moyen-âge. Quoi qu'il en soit, je rapporterai une des légendes les plus complètes que j'aie pu recueillir sur leur compte.

Un gentilhomme du Berry, nommé Jean de La Selle, vivait, au siècle dernier, dans un castel situé au fond des bois de Villemort. Le pays, triste et sauvage, s'égaye un peu à la lisière des forêts, là où le terrain sec, plat et planté de chênes, s'abaisse vers des prairies que noient une suite de petits étangs assez mal entretenus aujourd'hui.

Déjà, au temps dont nous parlons, les eaux séjournaient dans les prés de M. de La Selle, le bon gentilhomme n'ayant pas grand bien pour faire assainir ses terres. Il en avait une assez grande étendue, mais de chétive qualité et de petit rapport.

Néanmoins, il vivait content, grâce à des goûts modestes et à un caractère sage et enjoué. Ses voisins le recherchaient pour sa bonne humeur, son grand sens et sa patience à la chasse. Les paysans de son domaine et des environs le tenaient pour un homme d'une bonté extraordinaire et d'une rare délicatesse. On disait de lui que plutôt que de faire tort d'un fétu à un voisin, quel qu'il fût, il se laisserait prendre sa chemise sur le corps et son cheval entre les jambes.

Or, il advint qu'un soir, M. de La Selle ayant été à la foire de la Berthenoux pour vendre une paire de bœufs, revenait par la lisière du bois, escorté par son métayer, le grand Luneau, qui était un homme fin et entendu, et portant, sur la croupe maigre de sa jument grise, la somme de six cents livres en grands écus plats à l'effigie de Louis XIV. C'était le prix des bestiaux vendus.

En bon seigneur de campagne qu'il était, M. de La Selle avait dîné sous la ramée, et comme il n'aimait point à boire seul, il avait fait asseoir devant lui le grand Luneau et lui avait versé le vin de crû sans s'épargner lui-même, afin de le mettre à l'aise en lui donnant l'exemple. Si bien que le vin, la chaleur et la fatigue de la journée et, par-dessus tout cela, le trot cadencé de la grise avaient endormi M. de La Selle, et qu'il arriva chez lui sans trop savoir le temps qu'il avait marché ni le chemin qu'il avait suivi. C'était l'affaire de Luneau de le conduire, et Luneau l'avait bien conduit, car ils arrivaient sains et saufs; leurs chevaux n'avaient pas un poil mouillé. Ivre, M. de La Selle ne l'était point. De sa vie, on ne l'avait vu hors de sens. Aussi dès qu'il se fut débotté, il dit à son valet de porter sa valise dans sa chambre, puis il s'entretint fort raisonnablement avec le grand Luneau, lui donna le bonsoir et s'alla coucher sans chercher son lit. Mais le lendemain, lorsqu'il ouvrit sa valise pour y prendre son argent, il n'y trouva que de gros cailloux et, après de vaines recherches, force lui fut de constater qu'il avait été volé.

Le grand Luneau, appelé et consulté, jura sur son chrême et son baptême, qu'il avait vu l'argent bien compté dans la valise, laquelle il avait chargée et attachée lui-même sur la croupe de la jument. Il jura aussi sur sa foi et sa loi, qu'il n'avait pas quitté son maître de l'épaisseur d'un cheval, tant qu'ils avaient suivi la grand'route. Mais il confessa qu'une fois entré dans le bois, il s'était senti un peu lourd, et qu'il avait pu dormir sur sa bête environ l'espace d'un quart d'heure. Il s'était vu tout d'un coup auprès de la Gâgne-aux-Demoiselles et, depuis ce moment, il n'avait plus dormi et n'avait pas rencontré figure de chrétien.

– Allons, dit M. de La Selle, quelque voleur se sera moqué de nous. C'est ma faute encore plus que la tienne, mon pauvre Luneau, et le plus sage est de ne point se vanter. Le dommage n'est que pour moi, puisque tu ne partages point dans la vente du bétail. J'en saurai prendre mon parti, encore que la chose me gêne un peu. Cela m'apprendra à ne plus m'endormir à cheval.

Luneau voulut en vain porter ses soupçons sur quelques braconniers besogneux de l'endroit. – Non pas, non pas, répondit le brave hobereau; je ne veux accuser personne. Tous les gens du voisinage sont d'honnêtes gens. N'en parlons plus. J'ai ce que je mérite.

– Mais peut-être bien que vous m'en voulez un peu, notre maître…

– Pour avoir dormi? Non, mon ami; si je t'eusse confié la valise, je suis sur que tu te serais tenu éveillé. Je ne m'en prends qu'à moi, et ma foi, je ne compte pas m'en punir par trop de chagrin. C'est assez d'avoir perdu l'argent, sauvons la bonne humeur et l'appétit.

– Si vous m'en croyez, pourtant, notre maître, vous feriez fouiller la Gâgne-aux-Demoiselles.

– La Gâgne-aux-Demoiselles est une fosse herbue qui a bien un demi-quart de lieue de long; ce ne serait pas une petite affaire de remuer toute cette vase, et d'ailleurs qu'y trouverait-on? Mon voleur n'aura pas été si sot que d'y semer mes écus!

– Vous direz ce que vous voudrez, notre maître, mais le voleur n'est peut-être pas fait comme vous penser!

– Ah! Ah! mon grand Luneau, toi aussi tu crois que les demoiselles sont des esprits malins qui se plaisent à jouer de mauvais tours!

– Je n'en sais rien, notre maître, mais je sais bien qu'étant là un matin, devant jour, avec mon père, nous les vîmes comme je vous vois; mêmement que, rentrant à la maison bien épeurés, nous n'avions plus ni chapeaux, ni bonnets sur nos têtes, ni chaussures à nos pieds, ni couteaux dans nos poches. Elles sont malignes, allez! Elles ont l'air de se sauver, mais, sans vous toucher, elles vous font perdre tout ce qu'elles peuvent et en profitent, car on ne le retrouve jamais. Si j'étais de vous, je ferais assécher tout ce marécage. Votre pré en vaudra mieux et les demoiselles auraient bientôt délogé; car il est à la connaissance de tout homme de bon sens qu'elles n'aiment point le sec et qu'elles s'envolent de mare en mare et d'étang en étang, à mesure qu'on leur ôte le brouillard dont elles se nourrissent.

– Mon ami Luneau, répondit M. de La Selle, dessécher le marécage serait, à coup sûr, une bonne affaire pour le pré. Mais, outre qu'il y faudrait les six cents livres que j'ai perdues, j'y regarderais encore à deux fois avant de déloger les demoiselles. Ce n'est pas que j'y croie précisément, ne les ayant jamais vues, non plus qu'aucun autre farfadet de même étoffe; mais mon père y croyait un peu, et ma grand-mère y croyait tout à fait. Quand on en parlait, mon père disait: «Laissez les demoiselles tranquilles; elles n'ont jamais fait de mal à moi ni à personne.» et ma grand-mère disait: «Ne tourmentez et ne conjurez jamais les demoiselles; leur présence est un bien dans une terre, et leur protection est un porte-bonheur pour une famille.»

– Pas moins, reprit le grand Luneau en hochant la tête, elles ne vous ont point garé des voleurs!

Environ dix ans après cette aventure, M. de La Selle revenait de la même foire de la Berthenoux, rapportant sur la même jument grise, devenue bien vieille, mais trottant encore sans broncher, une somme équivalente à celle qui lui avait été si singulièrement dérobée. Cette fois, il était seul, le grand Luneau étant mort depuis quelques mois; et notre gentilhomme ne dormait pas à cheval, ayant abjuré et définitivement perdu cette fâcheuse habitude.

Lorsqu'il fut à la lisière du bois, le long de la Gâgne-aux-Demoiselles, qui est située au bas d'un talus assez élevé et tout couvert de buissons, de vieux arbres et de grandes herbes sauvages, M. de La Selle fut pris de tristesse en se rappelant son pauvre métayer, qui lui faisait bien faute, quoique son fils Jacques, grand et mince comme lui, comme lui fin et avisé, parût faire son possible pour le remplacer. Mais on ne remplace pas les vieux amis, et M. de La Selle se faisait vieux lui-même.

Il eut des idées noires; mais sa bonne conscience les eut bientôt dissipées, et il se mit à siffler un air de chasse, en se disant que, de sa vie et de sa mort, il en serait ce que Dieu voudrait.

Comme il était à peu près au milieu de la longueur du marécage, il fut surpris de voir une forme blanche, que jusque-là il avait prise pour un flocon de ces vapeurs dont se couvrent les eaux dormantes, changer de place, puis bondir et s'envoler en se déchirant à travers les branches. Une seconde forme plus solide sortit des joncs et suivit la première en s'allongeant comme une toile flottante; puis une troisième, puis une autre et encore une autre; et, à mesure qu'elles passaient devant Monsieur de La Selle, elles devenaient si visiblement des personnages énormes, vêtus de longues jupes, pâles, avec des cheveux blanchâtres traînant plutôt que voltigeant derrière elles, qu'il ne put s'ôter de l'esprit que c'étaient là les fantômes dont on lui avait parlé dans son enfance. Alors, oubliant que sa grand-mère lui avait recommandé, s'il les rencontrait jamais, de faire comme s'il ne les voyait pas, il se mit à les saluer, en homme bien appris qu'il était. Il les salua toutes, et quand ce vint à la septième, qui était la plus grande et la plus apparente, il ne put s'empêcher de lui dire: Demoiselle, je suis votre serviteur.

Il n'eut pas plutôt lâché cette parole, que la grande demoiselle se trouva en croupe derrière lui, l'enlaçant de deux bras froids comme l'aube, et que la vieille grise, épouvantée, prit le galop, emportant M. de La Selle à travers le marécage.

Bien que fort surpris, le bon gentilhomme ne perdit point la tête. «Par l'âme de mon père, pensa-t-il, je n'ai jamais fait de mal, et nul esprit ne peut m'en faire,» Il soutint sa monture et la força de se dépêtrer de la boue où elle se débattait, tandis que la grand'demoiselle paraissait essayer de la retenir et de l'envaser.

M. de La Selle avait des pistolets dans ses fontes, et l'idée lui vint de s'en servir; mais, jugeant qu'il avait affaire à un être surnaturel et se rappelant d'ailleurs que ses parents lui avaient recommandé de ne point offenser les demoiselles de l'eau, il se contenta de dire avec douceur à celle-ci: «Vraiment, belle dame, vous devriez me laisser passer mon chemin, car je n'ai point traversé le vôtre pour vous contrarier, et si je vous ai saluée, c'est par politesse et non par dérision. Si vous souhaitez des prières ou des messes, faites connaître votre désir, et, foi de gentilhomme, vous en aurez!»

Alors, M. de La Selle entendit au-dessus de sa tête une voix étrange qui disait: «Fais dire trois messes pour l'âme du grand Luneau et va en paix!»

Aussitôt la figure du fantôme s'évanouit, la grise redevint docile et M. de La Selle rentra chez lui sans obstacle.

Il pensa alors qu'il avait eu une vision; il n'en commanda pas moins les trois messes. Mais quelle fut sa surprise lorsqu'en ouvrant sa valise, il y trouva, outre l'argent qu'il avait reçu à la foire, les six cents livres tournois en écus plats, à l'effigie du feu roi.

On voulut bien dire que le grand Luneau, repentant à l'heure de la mort, avait chargé son fils Jacques de cette restitution, et que celui-ci, pour ne pas entacher la mémoire de son père, en avait chargé les demoiselles… M. de La Selle ne permit jamais un mot contre la probité du défunt, et quand on parlait de ces choses sans respect en sa présence, il avait coutume de dire: «L'homme ne peut pas tout expliquer. Peut-être vaut-il mieux pour ici être sans reproche que sans croyance.»




Les Laveuses de nuit ou Lavandières


A la pleine lune, on voit, dans le chemin de la Font de Fonts (Fontaine des Fontaines), d'étranges laveuses; ce sont les spectres des mauvaises mères qui ont été condamnées à laver, jusqu'au jugement dernier, les langes et les cadavres de leurs victimes.

    Maurice SAND.

Voici, selon nous, la plus sinistre des visions de la peur. C'est aussi la plus répandue; je crois qu'on la retrouve en tous pays.

Autour des mares stagnantes et des sources limpides, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées dans les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine brûlée du soleil, on entend, durant la nuit, le battoir précipité et le clapotement furieux des lavandières fantastiques. Dans certaines provinces, on croit qu'elles évoquent la pluie et attirent l'orage en faisant voler jusqu'aux nues, avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marécages. Il y a ici confusion. L'évocation des tempêtes est le monopole des sorciers connus sous le nom de meneux de nuées. Les véritables lavandières sont les âmes des mères infanticides. Elles battent et tordent incessamment quelque objet qui ressemble à du linge mouillé, mais qui, vu de près, n'est qu'un cadavre d'enfant. Chacune a le sien ou les siens, si elle a été plusieurs fois criminelle. Il faut se bien garder de les observer ou de les déranger car, eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous saisiraient, vous battraient dans l'eau et vous tordraient ni plus ni moins qu'une paire de bas.

Nous avons entendu souvent le battoir des laveuses de nuit résonner dans le silence autour des mares désertes. C'est à s'y tromper. C'est une espèce de grenouille qui produit ce bruit formidable. Mais c'est bien triste d'avoir fait cette puérile découverte et de ne plus pouvoir espérer l'apparition des terribles sorcières, tordant leurs haillons immondes, dans la brume des nuits de novembre, à la pâle clarté d'un croissant blafard reflété par les eaux.

Cependant, j'ai eu l'émotion d'un récit sincère et assez effrayant sur ce sujet.

Un mien ami, homme de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, et pourtant d'un esprit éclairé et cultivé, mais je dois encore l'avouer, enclin à laisser sa raison dans les pots; très brave en face des choses réelles, mais facile à impressionner et nourri, dès l'enfance, des légendes du pays, fit deux rencontres de lavandières qu'il ne racontait qu'avec répugnance et avec une expression de visage qui faisait passer un frisson dans son auditoire.

Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court en serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du ravin d'Urmont, il vit, au bord d'une source, une vieille qui lavait et tordait en silence.

Quoique cette jolie fontaine soit mal famée, il ne vit rien là de surnaturel et dit à cette vieille: «Vous lavez bien tard, la mère!»

Elle en répondit point. Il la crut sourde et approcha. La lune était brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit alors distinctement les traits de la vieille: elle lui était complètement inconnue, et il en fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage inconnu, à plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta lui-même ses impressions en face de cette laveuse singulièrement attardée:




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notes



1


La Normandie romanesque et merveilleuse, par Mlle Amélie Bosquet.




2


Voyez pour ces mystérieux vestiques l'Histoire du Berry, par M. Raynal, etc.




3


On ne s'accorde pas sur l'étymologie des fameuses pierres jomatres, de Boussac: les uns disent jo-math, celte, les autres jovismatri, latin.




4


Près d'Aigurande, une pierre-levée s'appelle la pierre à la marte. Elle est très redoutée.




5


Nous en vîmes.




6


Fatigués à force de sauter.


