Le Bossu Volume 6
Paul Féval




Paul Féval

Le Bossu Volume 6 / Aventures de cape et d'épée





LE CONTRAT DE MARIAGE.

(SUITE.)





XIII

– La signature du bossu. —


Madame la princesse de Gonzague avait passé toute la journée précédente dans son appartement, mais de nombreux visiteurs avaient rompu la solitude à laquelle la veuve de Nevers se condamnait depuis tant d'années.

Dès le matin, elle avait écrit plusieurs lettres. Les visiteurs empressés apportaient eux-mêmes leurs réponses.

C'est ainsi qu'elle reçut M. le cardinal de Bissy, M. le duc de Tresmes, gouverneur de Paris, M. de Machault, lieutenant de police, M. le président de Lamoignon et le vice-chancelier Voyer d'Argenson.

A tous, elle demanda aide et secours contre M. de Lagardère, ce faux gentilhomme qui lui avait enlevé sa fille. A tous, elle raconta son entretien avec ce Lagardère qui, furieux de ne point obtenir l'extravagante récompense qu'il avait rêvée, s'était réfugié derrière d'effrontés démentis.

On était outré contre M. de Lagardère. Il y avait, en vérité, de quoi.

Les plus sages, parmi les conseillers de madame de Gonzague, furent bien d'avis que la promesse même faite par Lagardère, la promesse de représenter mademoiselle de Nevers, était une première imposture, mais enfin il était bon de savoir.

Malgré tout le respect dont on affectait d'entourer le nom de M. le prince de Gonzague, il est certain que la séance de la veille avait laissé contre lui dans tous les esprits de fâcheux souvenirs.

Il y avait en tout ceci un mystère d'iniquité que nul ne pouvait sonder, mais qui mettait martel en tête à chacun.

Est-il irrévérencieux d'affirmer qu'il y a toujours dans ce vertueux zèle du magistrat une bonne dose de curiosité?

Monseigneur de Bissy avait le premier flairé quelque prodigieux scandale. Le flair s'éveilla peu à peu chez les autres. Et dès qu'on fut sur la piste du mystère, on se mit en chasse résolûment.

Tous ces messieurs se jurèrent de n'en avoir point le démenti.

On conseilla d'abord à madame la princesse de se rendre au Palais-Royal afin d'éclairer pleinement la religion de M. le régent. On lui conseilla surtout de ne point accuser son mari.

Elle monta en litière vers le milieu du jour et se rendit au Palais-Royal où elle fut immédiatement reçue. Le régent l'attendait.

Elle eut une audience d'une longueur inusitée. Elle n'accusa point son mari.

Mais le régent interrogea, ce qu'il n'avait pu faire durant le tumulte du bal.

Mais le régent, en qui le souvenir de Philippe de Nevers, son meilleur ami, son frère, s'éveillait violemment depuis deux jours, remonta tout naturellement le cours des années et parla de cette lugubre affaire de Caylus, qui pour lui n'avait jamais été éclairée.

C'était la première fois qu'il causait ainsi en tête-à-tête avec la veuve de son ami.

La princesse n'accusa point son époux, le régent resta triste et pensif.

Et cependant, le régent qui reçut deux fois M. le prince de Gonzague, ce jour-là et la nuit suivante, n'eut aucune explication avec lui.

Pour qui connaissait Philippe d'Orléans, ce fait n'avait pas besoin de commentaires.

La défiance était née dans l'esprit du régent.

Au retour de sa visite au Palais-Royal, madame la princesse de Gonzague trouva sa retraite pleine d'amis.

Tous ces gens qui lui avaient conseillé de ne point accuser le prince lui demandèrent ce que le régent avait décidé par rapport au prince.

Gonzague, qui avait l'instinct d'un orage prochain, ne se doutait cependant pas de tous ces nuages qui s'amoncelaient à son horizon. Il était si puissant et si riche!

Et l'histoire de cette nuit, par exemple, racontée le lendemain, eût été si aisément démentie!

On aurait ri du bouquet de fleurs empoisonnées. Cela était bon du temps de la Brinvilliers!

On aurait ri du mariage tragi-comique. Et si quelqu'un eût voulu soutenir qu'Ésope II dit Jonas avait mission d'assassiner sa jeune femme, pour le coup on se fût tenu les côtes!

Contes à dormir debout! On n'éventrait plus que les portefeuilles.

L'orage ne soufflait point de là. L'orage venait de l'hôtel de Gonzague.

Ce long, ce triste drame des dix-huit années de mariage forcé, allait avoir peut-être son dénoûment.

Quelque chose remuait derrière les draperies noires de l'autel où la veuve de Nevers faisait dire chaque matin l'office des morts.

Parmi ce deuil sans exemple, un fantôme se dressait.

Le crime présent n'aurait point trouvé créance à cause même de cette foule de témoins, tous complices.

Mais le crime passé, si profondément qu'on l'ait enfoui, finit presque toujours par briser les planches vermoulues du cercueil.

Madame la princesse de Gonzague répondit à ses illustres conseils que M. le régent s'était enquis des circonstances de son mariage, et de ce qui l'avait précédé. Elle ajouta que M. le régent lui avait promis de faire parler ce Lagardère, fallût-il employer la question!

On se rejeta sur ce Lagardère avec le secret espoir que la lumière viendrait par lui, car chacun savait ou se doutait bien que ce Lagardère avait été mêlé à la scène nocturne qui, vingt ans auparavant, avait ouvert cette interminable tragédie.

M. de Machault promit ses alguazils, M. de Tresmes ses gardes, les présidents leurs lévriers de palais. Nous ne savons pas ce qu'un cardinal peut promettre en cette circonstance, mais enfin, Son Éminence offrit ce qu'elle avait.

Il ne restait plus à ce Lagardère qu'à bien se tenir!

Vers cinq heures du soir, Madeleine Giraud vint trouver sa maîtresse qui était seule et lui remit un billet du lieutenant de police. Ce magistrat annonçait à la princesse que M. de Lagardère avait été assassiné la nuit précédente au sortir du Palais-Royal.

La lettre se terminait par ces mots qui devenaient sacramentels:

– «N'accusez point votre mari.»

Madame la princesse passa le reste de cette soirée dans les larmes et la prière.

Entre neuf et dix heures, Madeleine Giraud revint avec un nouveau billet.

Celui-ci était d'une écriture inconnue. Il rappelait à madame la princesse que le délai de vingt-quatre heures accordé à M. de Lagardère par le régent expirait cette nuit à quatre heures. Il informait madame la princesse que M. de Lagardère serait à cette heure dans le pavillon qui servait de maison de plaisance à M. de Gonzague.

Lagardère chez Gonzague! pourquoi? comment?

Et cette lettre du lieutenant de police qui annonçait sa mort!

La princesse ordonna d'atteler. Elle monta dans son carrosse et se fit mener rue Pavée-Saint-Antoine à l'hôtel de Lamoignon.

Une heure après, vingt gardes françaises, commandés par un capitaine, et quatre exempts du Châtelet bivaquaient dans la cour de l'hôtel Lamoignon.

Nous n'avons pas oublié que la fête donnée par M. le prince de Gonzague à sa petite maison derrière Saint-Magloire avait pour prétexte un mariage: le mariage du marquis de Chaverny avec une jeune inconnue à qui le prince constituait une dot de cinquante mille écus.

Le fiancé avait accepté et nous savons que M. de Gonzague croyait avoir ses raisons pour ne point redouter le refus de l'épousée.

Il est donc naturel que M. le prince eût pris d'avance toutes ses mesures pour que rien ne retardât l'union projetée. Le notaire royal, un vrai notaire royal, avait été convoqué.

Bien plus, le prêtre, un vrai prêtre, attendait à la sacristie de Saint-Magloire.

Il ne s'agissait point d'un simulacre de noces. C'était un mariage valable qu'il fallait à M. de Gonzague, un mariage qui donnait droit sur l'épouse à l'époux.

De telle sorte que la volonté de l'époux pût rendre indéfini l'exil de l'épouse.

Gonzague avait dit vrai: il n'aimait pas le sang. Seulement quand les autres moyens faisaient défaut, le sang ne forçait jamais Gonzague à reculer.

Un instant, l'aventure de cette nuit avait mal tourné. Tant pis pour Chaverny! mais depuis que le bossu s'était mis en avant, les choses prenaient une physionomie nouvelle et meilleure.

Le bossu était évidemment de ces hommes à qui on peut tout demander.

Gonzague l'avait jugé d'un coup d'œil. C'était un de ces êtres qui font volontiers payer à l'humanité l'enjeu de leur propre misère et qui gardent rancune aux hommes de la croix que Dieu a mise comme un fardeau trop lourd sur leurs épaules.

Les bossus sont méchants; les bossus se vengent.

Les bossus ont souvent le cœur cruel, l'esprit robuste, parce qu'ils sont en ce monde comme en pays ennemi.

Les bossus n'ont point de pitié. On n'en eut point pour eux.

De bonne heure, la raillerie idiote frappa leur âme de tant de coups, qu'un calus protecteur se fit autour de leur âme.

Chaverny ne voulait rien pour la besogne indiquée. Chaverny n'était qu'un fou: le vin le faisait franc, généreux et brave. Chaverny eût été capable d'aimer sa femme et de s'agenouiller devant elle après l'avoir battue.

Le bossu, non. Le bossu ne devait mordre qu'un coup de dent.

Le bossu était une véritable trouvaille!

Quand Gonzague demanda le notaire, chacun voulut faire du zèle. Oriol, Albret, Montaubert, Cidalise s'élancèrent vers la galerie, devançant Cocardasse et Passepoil.

Ceux-ci se trouvèrent seuls un instant sous le péristyle de marbre.

– Ma caillou, fit le Gascon, la nuit ne va pas finir sans qu'il pleuve…

– Des horions? interrompit Passepoil; la girouette est aux tapes.

– Apapur! la main me démange! et toi?

– Dame!.. il y a déjà longtemps qu'on n'a dansé, mon noble ami!..

Au lieu d'entrer dans les appartements du bas, ils ouvrirent la porte extérieure et descendirent dans le jardin. Il n'y avait plus trace de l'embuscade dressée par Gonzague, au devant de la maison. Nos deux braves passèrent jusqu'à la charmille où M. de Peyrolles avait trouvé, la veille, les cadavres de Saldagne et de Faënza: personne dans la charmille.

Ce qui leur sembla plus étrange, c'est que la poterne, percée sur la ruelle, était grande ouverte.

Personne dans la ruelle. Nos deux braves se regardèrent:

– Ce n'est pourtant pas lou couquin qui a fait cela, murmura Cocardasse, puisqu'il est là-haut depuis hier au soir!..

– Sait-on ce dont il est capable! riposta Passepoil.

Ils entendirent comme un bruit confus du côté de l'église.

– Reste là, dit le Gascon; je vais aller voir.

Il se coula le long des murs du jardin, tandis que Passepoil faisait faction à la poterne. Au bout du jardin était le cimetière Saint-Magloire. Cocardasse vit le cimetière plein de gardes françaises.

– Eh donc! ma caillou, fit-il en revenant, si l'on danse, les violons ne manqueront pas!

Pendant cela, Oriol et ses compagnons faisaient irruption dans la chambre de Gonzague, où maître Griveau aîné, notaire royal, dormait paisiblement sur un sofa, auprès d'un guéridon supportant les restes d'un excellent souper.

Je ne sais pas pourquoi notre siècle s'est acharné contre les notaires. Les notaires sont généralement des hommes propres, frais, bien nourris, de mœurs très-douces, ayant le mot pour rire en famille et doués d'une rare sûreté de coup d'œil au whist. Ils se comportent bien à table; la courtoisie chevaleresque s'est réfugiée chez eux; ils sont galants avec les vieilles dames riches, et certes peu de Français portent aussi bien qu'eux la cravate blanche, amie des lunettes d'or.

Le temps est proche où la réaction se fera. Chacun sera bientôt forcé de convenir qu'un jeune notaire blond, grave et doux dans son maintien et dont le ventre naissant n'a pas encore acquis tout son développement, est une des plus jolies fleurs de notre civilisation.

Maître Griveau aîné, notaire-tabellion-garde-note royal et du Châtelet avait l'honneur d'être en outre un serviteur dévoué de M. le prince de Gonzague. C'était un bel homme de quarante ans, gras, frais et rose, souriant et qui faisait plaisir à voir.

Oriol le prit par un bras, Cidalise par l'autre, et tous deux l'entraînèrent au premier étage.

La vue d'un notaire causait toujours un certain attendrissement à la Nivelle. Ce sont eux qui prêtent force et valeur aux donations entre-vifs.

Maître Griveau aîné, homme de bonne compagnie, salua le prince, ces dames et ces messieurs avec une convenance parfaite. Il avait sur lui la minute du contrat, préparée d'avance; seulement, le nom de Chaverny était en tête de la minute. Il fallait rectifier cela.

Sur l'invitation de M. de Peyrolles, maître Griveau aîné s'assit à une petite table, tira de sa poche, plumes, encre, grattoir, et se mit en besogne.

Gonzague et le gros des convives étaient restés autour du bossu.

– Cela va-t-il être long? fit celui-ci en s'adressant au notaire.

– Maître Griveau, dit le prince en riant, vous comprendrez l'impatience bien naturelle de ces jeunes fiancés…

– Je demande cinq minutes, monseigneur, répliqua le notaire.

Ésope II chiffonna son jabot d'une main et lissa de l'autre d'un air vainqueur les beaux cheveux d'Aurore.

– Juste le temps de séduire une femme! dit-il.

– Buvons! s'écria Gonzague, puisque nous avons du loisir… Buvons à l'heureux hyménée!..

On décoiffa de nouveau les flacons de champagne. Cette fois, la gaieté semblait vouloir naître tout à fait. L'inquiétude s'était évanouie, tout le monde se sentait de joyeuse humeur.

Dona Cruz remplit elle-même le verre de Gonzague.

– A leur bonheur! dit-elle en trinquant gaillardement.

– A leur bonheur! répéta le cercle riant et buvant.

– Or ça! fit Ésope II, n'y a-t-il point ici quelque poëte habile pour composer mon épithalame?

– Un poëte! un poëte! cria-t-on; on demande un poëte.

Maître Griveau aîné mit sa plume derrière l'oreille.

– On ne peut pas tout faire à la fois, prononça-t-il d'une voix discrète et douce; quand j'aurai fini le contrat je rimerai quelques couplets impromptus…

Le bossu le remercia d'un geste noble.

– Poésie du Châtelet! dit Navailles; madrigaux de notaire!.. Niez donc que ce soit maintenant l'âge d'or!

– Qui songe à nier? repartit Nocé; les fontaines vont produire du lait d'amandes et du vin mousseux.

– C'est sur les chardons, ajouta Choisy, que vont naître les roses…

– Puisque les tabellions font des vers!

Le bossu se rengorgea et dit avec une orgueilleuse satisfaction:

– C'est pourtant à propos de mon mariage qu'on dépense tout cet esprit-là! Mais, reprit-il, resterons-nous comme cela?.. Fi donc! la mariée est en négligé… et moi!.. palsambleu! je fais honte!.. je ne suis pas coiffé… mes manchettes sont fripées…

– La toilette du marié! la toilette du marié!.. crièrent ces dames en accourant.

– Et celle de la mariée, morbleu! ajouta le bossu; n'ai-je pas entendu parler d'une corbeille?..

Nivelle et Cidalise étaient déjà dans le boudoir voisin… On les vit bientôt reparaître avec la corbeille. Dona Cruz prit la direction de la toilette.

– Et vite! dit-elle; la nuit s'avance!.. il nous faut le temps de faire le bal!

En un instant le contenu de la corbeille fut étalé sur les meubles. Dona Cruz et ses compagnes entraînèrent Aurore dans le boudoir.

– S'ils allaient te l'éveiller, bossu! dit Navailles.

Ésope II avait un miroir d'une main et un peigne de l'autre.

– Chère belle, dit-il à la Desbois au lieu de répondre, un coup par derrière à ma coiffure!

Puis, se tournant vers Navailles:

– Elle est à moi, reprit-il, comme vous êtes à Gonzague, mes bons enfants… ou plutôt à votre propre ambition!.. Elle est à moi comme ce cher M. Oriol est à son orgueil… comme cette jolie Nivelle est à son avarice… comme vous êtes tous à votre péché capital mignon!.. Ma belle Fleury, refaites le nœud de ma cravate…

– Voilà! dit en ce moment maître Griveau aîné; on peut signer.

– Avez-vous écrit les noms des mariés? demanda Gonzague.

– Je les ignore, répondit le notaire.

– Ton nom, l'ami? reprit le prince.

– Signez toujours, signez, monseigneur, répartit Ésope II d'un ton léger; – signez aussi, messieurs, car j'espère bien que vous me faites tous cet honneur… j'écrirai mon nom moi-même… c'est un drôle de nom, et qui vous fera rire.

– Au fait, comment diable peut-il s'appeler? dit Navailles.

– Signez toujours, signez… Monseigneur, j'aimerais avoir vos manchettes pour cadeau de noces.

Gonzague détacha aussitôt ses manchettes de dentelles et les lui jeta à la volée. – Puis il s'approcha de la table pour signer.

Ces messieurs s'ingéniaient à trouver un nom pour le bossu.

– Ne cherchez pas, dit-il en agrafant les manchettes de Gonzague, – vous ne trouveriez jamais… Monsieur de Navailles, vous avez un beau mouchoir.

Navailles lui donna son mouchoir. Chacun voulut ajouter quelque chose à sa toilette: une épingle, une boucle, un nœud de rubans.

Il se laissait faire et s'admirait dans son miroir.

Ces messieurs cependant signaient chacun à son tour. Le nom de Gonzague était en tête.

– Allez voir si ma femme est prête! dit le bossu à Choisy qui lui attachait un jabot de malines.

– La mariée! voici la mariée! cria-t-on à ce moment.

Aurore parut sur le seuil du boudoir en blanc costume de mariée et portant dans ses cheveux les fleurs d'oranger symboliques. Elle était belle admirablement; – mais ses traits pâles gardaient cette étrange immobilité qui la faisait ressembler à une charmante statue.

Elle était toujours sous le coup du maléfice.

Il y eut à sa vue un long murmure d'admiration. – Quand les regards se détournèrent d'elle pour retomber sur le bossu, chacun éprouva un sentiment pénible.

Le bossu, lui, battait des mains avec transport et répétait:

– Corbleu! j'ai une belle femme!.. A nous deux maintenant, ma charmante!.. à notre tour de signer.

Il prit sa main des mains de dona Cruz qui la soutenait.

On s'attendait à quelque marque de répugnance, mais Aurore le suivit avec une docilité parfaite.

En se retournant pour gagner la table où maître Griveau aîné avait fait signer tout le monde, le regard d'Ésope II rencontra le regard de Cocardasse junior qui venait de rentrer avec son compagnon Passepoil.

Ésope II cligna de l'œil en touchant son flanc d'un geste rapide.

Cocardasse comprit, car il lui barra le passage en s'écriant:

– Capédébiou! Il manque quelque chose à la toilette!

– Quoi donc? quoi donc?.. fit-on de toutes parts.

– Quoi donc? répéta le bossu lui-même innocemment.

– Apapur! répliqua le Gascon, depuis quand un gentilhomme se marie-t-il sans épée?

Ce ne fut qu'un cri dans toute l'honorable assistance.

– C'est vrai! c'est vrai! réparons cet oubli! Une épée au bossu! Il n'est pas encore assez drôle comme cela.

Navailles mesura de l'œil les rapières, tandis qu'Ésope II faisait des façons et murmurait:

– Je ne suis pas habitué… cela gênerait mes mouvements.

Parmi toutes ces épées de parade, il y avait une longue et forte rapière de combat, c'était celle de ce bon M. de Peyrolles, qui ne plaisantait jamais.

Navailles détacha bon gré mal gré l'épée de Peyrolles.

– Il n'est pas besoin… il n'est pas besoin… répétait Ésope II, dit Jonas.

On lui ceignit l'épée en jouant.

Cocardasse et Passepoil remarquèrent bien qu'en touchant la garde, sa main eut comme un frémissement volontaire et joyeux.

Il n'y eut que Cocardasse et Passepoil à remarquer cela.

Quand on lui eut ceint l'épée, le bossu ne protesta plus. C'était chose faite. Mais cette arme qui pendait à son flanc lui donna tout à coup un surcroît de fierté. – Il se prit à marcher en se pavanant d'une façon si burlesque, que la gaieté éclata de toutes parts. On se rua sur lui pour l'embrasser; on le pressa; on le tourna et retourna comme une poupée. Il avait un succès fou!

Il se laissait faire bonnement. – Arrivé devant la table, il dit:

– La! la!.. vous me chiffonnez… Ne serrez pas ma femme de si près, je vous prie… et donnez-moi trêve, messieurs mes bons amis, afin que nous puissions régulariser le contrat.

Maître Griveau aîné était toujours devant la table. Il tenait la plume en arrêt au-dessus de l'en-tête du contrat.

– Vos noms, s'il vous plaît, dit-il, – vos prénoms, qualités, lieu de naissance…

Le bossu donna un petit coup de pied dans la chaise du notaire-tabellion-garde-note.

Celui-ci se retourna pour regarder.

– Avez-vous signé? demanda le bossu.

– Sans doute, répondit maître Griveau aîné.

– Alors, allez en paix, mon brave homme, dit le bossu qui le poussa de côté.

Il s'assit gravement à sa place. – Et l'assemblée de rire.

Tout ce que faisait le bossu était désormais matière à hilarité.

– Pourquoi diable veut-il écrire son nom lui-même? demanda cependant Navailles.

Peyrolles causait bas avec M. de Gonzague qui haussait les épaules.

Peyrolles voyait dans ce qui se passait un sujet d'inquiétude. Gonzague se moquait de lui en l'appelant trembleur.

– Vous allez voir! répondait cependant le bossu à la question de Navailles.

Il ajouta avec son petit ricanement sec:

– Ça va bien vous étonner… vous allez voir… buvez en attendant.

On suivit son conseil. Les verres s'emplirent.

Le bossu commença à emplir les blancs d'une main large et ferme.

– Au diable l'épée! fit-il en essayant de la placer dans une position moins gênante.

Nouvel éclat de rire. Le bossu s'embarrassait de plus en plus dans son harnois de guerre. La grande épée semblait pour lui un instrument de torture.

– Il écrira! firent les uns.

– Il n'écrira pas! ripostèrent les autres.

Le bossu, au comble de l'impatience, arracha l'épée du fourreau et la posa toute nue sur la table à côté de lui.

On rit encore. – Cocardasse serra le bras de Passepoil:

– Sandiéou! voici l'archet tout prêt! grommela-t-il.

– Gare aux violons! murmura frère Passepoil.

L'aiguille de la pendule allait toucher quatre heures.

– Signez, mademoiselle, dit le bossu qui tendit la plume à Aurore.

Elle hésita. Il la regarda:

– Signez votre vrai nom, murmura-t-il, puisque vous le savez!

Aurore se pencha sur le parchemin et signa.

On vit dona Cruz, penchée au-dessus de son épaule, faire un vif mouvement de surprise.

– Est-ce fait? Est-ce fait? demandèrent les curieux.

Le bossu, les contenant du geste, prit la plume à son tour et signa.

– C'est fait, dit-il, – venez voir… Ça va vous étonner!..

Chacun se précipita. – Le bossu avait jeté la plume pour prendre négligemment l'épée.

– Attention! murmura Cocardasse junior.

– On y est, répondit résolûment frère Passepoil.

Gonzague et Peyrolles arrivèrent les premiers.

Gonzague et Peyrolles en voyant l'en-tête du contrat reculèrent de trois pas.

– Qu'y a-t-il? le nom! le nom! criaient ceux qui étaient par derrière.

Le bossu avait promis d'étonner son monde. Il tint parole. – On vit en ce moment ses jambes déformées se redresser tout à coup, son torse grandir et l'épée s'affermir dans sa main.

– Apapur! grommela Cocardasse; lou couquin faisait bien d'autres tours dans la cour des Fontaines!..

Le bossu, en se redressant, avait rejeté ses cheveux en arrière; sur ce corps droit, robuste, élégant, une noble et belle tête rayonnait.

– Venez le lire, le nom! dit-il en promenant son regard étincelant sur la foule stupéfaite.

En même temps le bout de son épée piqua la signature.

Tous les regards suivirent ce mouvement. – Une grande clameur, faite d'un seul nom, emplit la salle.

– Lagardère! Lagardère!

– Lagardère! répéta celui-ci, – qui ne manque jamais aux rendez-vous qu'il donne!

Dans ce premier mouvement de stupeur, il aurait pu percer peut-être les rangs de ses ennemis en désordre.

Mais il ne bougea pas. – Il tenait d'une main Aurore tremblante serrée contre sa poitrine; de l'autre, il avait l'épée haute.

Cocardasse et Passepoil, qui avaient dégainé tous deux, se tenaient debout derrière lui.

Gonzague dégaina à son tour. Tous ses affidés l'imitèrent.

En somme, ils étaient au moins dix contre un.

Dona Cruz voulut se jeter entre les deux camps. Peyrolles la saisit à bras-le-corps et l'enleva.

– Il ne faut pas que cet homme sorte d'ici, messieurs! prononça le prince, la pâleur aux lèvres et les dents serrées. En avant!

Navailles, Nocé, Choisy, Gironne et les autres gentilshommes chargèrent impétueusement.

Lagardère n'avait pas même mis la table entre lui et ses ennemis.

Sans lâcher la main d'Aurore, il la couvrit et se mit en garde. Cocardasse et Passepoil l'appuyaient à droite et à gauche.

– Va bien! ma caillou! fit le Gascon; – nous sommes à jeun depuis plus de six mois!.. Va bien!

– J'y suis! j'y suis! cria Lagardère en poussant sa première botte.

Après quelques secondes les gens de Gonzague reculèrent. Gironne et Albret gisaient sur le sol dans une mare de sang.

Lagardère et ses deux braves, sans blessures, immobiles comme trois statues, attendaient le second choc.

– Monsieur de Gonzague, dit Lagardère, – vous avez voulu faire une parodie de mariage… le mariage est bon!.. Il a votre propre signature…

– En avant! En avant! cria le prince qui écumait de fureur.

Cette fois il s'avançait en tête de ses gens…

Quatre heures de nuit sonnèrent à la pendule.

Un grand bruit se fit au dehors et des coups retentissants furent frappés contre la porte extérieure, tandis qu'une voix criait:

– Au nom du roi!..

C'était un étrange aspect que celui de ce salon où l'orgie laissait partout ses traces. La table était encore couverte de mets et de flacons à demi vides. Les verres renversés çà et là mettaient de larges taches de vin parmi les sanglantes éclaboussures du combat.

Au fond, du côté du cabinet, où naguère était la corbeille de mariage et qui maintenant servait d'asile à maître Griveau aîné, plus mort que vif, le groupe composé de Lagardère, d'Aurore et des deux prévôts d'armes, se tenait immobile et muet. – Au milieu du salon, Gonzague et ses gens, arrêtés dans leur élan par ce cri, au nom du roi! regardaient avec épouvante la porte d'entrée.

Dans tous les coins, les femmes, folles de terreur, se cachaient.

Entre les deux groupes, deux cadavres dans une mare d'un rouge noir.

Les gens qui frappaient à cette heure de nuit à la porte de M. le prince de Gonzague, s'attendaient bien sans doute à ce qu'on ne leur ouvrirait point tout de suite. C'étaient les gardes-françaises et les exempts du Châtelet, que nous avons vus successivement dans la cour de l'hôtel de Lamoignon et au cimetière Saint-Magloire.

Leurs mesures étaient prises d'avance. – Après trois sommations faites coup sur coup, la porte soulevée fut jetée hors de ses gonds.

Dans le salon, on put entendre le bruit de la marche des soldats.

Gonzague eut froid jusque dans la moelle de ses os. – Était-ce la justice qui venait pour lui?

– Messieurs, dit-il en remettant l'épée au fourreau, on ne résiste pas aux gens du roi…

Mais il ajouta tout bas:

– Jusqu'à voir!..

Baudon de Boisguiller, capitaine aux gardes, parut sur le seuil et répéta:

– Messieurs, au nom du roi!

Puis, saluant froidement le prince de Gonzague, il s'effaça pour laisser entrer les soldats.

Les exempts pénétrèrent à leur tour dans le salon.

– Monsieur, que signifie ceci? demanda Gonzague.

Boisguiller regarda les deux cadavres gisant sur le parquet, puis le groupe composé de Lagardère et de ses deux braves qui gardaient tous trois l'épée à la main.

– Tubieu!.. murmura-t-il; on disait bien que c'était un fier soldat!

– Prince, ajouta-t-il en se tournant vers Gonzague, je suis cette nuit aux ordres de la princesse votre femme…

– Et c'est la princesse ma femme…! commença Gonzague furieux…

Il n'acheva pas. La veuve de Nevers paraissait à son tour sur le seuil. Elle avait ses vêtements de deuil.

A la vue de ces femmes, de ces peintures caractéristiques qui couvraient les lambris, à la vue de ces débris mêlés de débauche et de bataille, la princesse rabattit son voile sur son visage.

– Je ne viens pas pour vous, monsieur, dit-elle en s'adressant à son mari.

Puis s'avançant vers Lagardère:

– Les vingt-quatre heures sont écoulées, monsieur de Lagardère, reprit-elle; vos juges sont assemblés… rendez votre épée.

– Et cette femme est ma mère! balbutia Aurore qui se couvrit le visage de ses mains.

– Messieurs, poursuivit la princesse qui se tourna vers les gardes, faites votre devoir.

Lagardère jeta son épée aux pieds de Baudon de Boisguiller.

Gonzague et les siens ne faisaient pas un mouvement, ne prononçaient pas une parole.

Quand Baudon de Boisguiller montra la porte à Lagardère, celui-ci s'avança vers madame la princesse de Gonzague, tenant toujours Aurore par la main.

– Madame, dit-il, j'étais en train de donner ma vie pour défendre votre fille!..

– Ma fille! répéta la princesse, dont la voix trembla.

– Il ment! dit Gonzague.

Lagardère ne releva point cette injure.

– J'avais demandé vingt-quatre heures pour vous rendre mademoiselle de Nevers, prononça-t-il avec lenteur, tandis que sa belle tête hautaine dominait courtisans et soldats; la vingt-quatrième heure a sonné… voici mademoiselle de Nevers.

Les deux mains froides de la mère et de la fille se touchèrent.

La princesse ouvrit ses bras. Aurore y tomba en pleurant.

Une larme vint aux yeux de Lagardère.

– Protégez-là, madame, dit-il en faisant effort pour vaincre son trouble; aimez-la… Elle n'a plus que vous!

Aurore s'arracha des bras de sa mère pour courir à lui. Il la repoussa doucement.

– Adieu, Aurore, reprit-il; nos fiançailles n'auront pas de lendemain… gardez ce contrat qui vous fait ma femme devant les hommes, ainsi que vous l'étiez devant Dieu depuis hier… Madame la princesse vous pardonnera cette mésalliance, contractée avec un mort.

Il baisa une dernière fois la main de la jeune fille, salua profondément la princesse, et gagna la porte en disant:

– Conduisez-moi devant mes juges!




LE TÉMOIGNAGE DU MORT





I

– La chambre à coucher du régent. —


Il était huit heures du matin, environ. Le marquis de Cossé, le duc de Brissac, le poëte la Fare et trois dames parmi lesquelles le vieux le Bréant, concierge de la cour aux Ris, avait cru reconnaître la duchesse de Berry, venaient de sortir du Palais-Royal par la petite porte dont nous avons parlé déjà plusieurs fois. Le régent était seul avec l'abbé Dubois dans sa chambre à coucher et faisait, en présence du futur cardinal, ses apprêts pour se mettre au lit.

On avait soupé au Palais-Royal comme chez M. le prince de Gonzague: c'était la mode. Mais le souper du Palais-Royal s'était achevé plus gaiement.

De nos jours, des écrivains très-méritants et très-sérieux cherchent à réhabiliter la mémoire de ce bon abbé Dubois, sous différents prétextes: d'abord parce que, disent-ils, le pape le fit cardinal. – Mais le pape ne faisait pas toujours les cardinaux qu'il voulait.

En second lieu, parce que l'éloquent et vertueux Massillon fut son ami. Cette raison serait mieux sonnante s'il était prouvé que les hommes vertueux ne peuvent avoir un faible pour les coquins.

Mais depuis que l'histoire parle, l'histoire s'amuse à prouver le contraire.

Du reste, si l'abbé Dubois était vraiment un petit saint, Dieu lui doit une bien belle place en son paradis, car jamais homme ne fut martyrisé par un tel ensemble de calomnies.

Le prince avait le vin somnolent. Il dormait debout ce matin, tandis que son valet de chambre l'accommodait et que Dubois à demi ivre (du moins en apparence, car il ne faut jurer de rien) lui chantait l'excellence des mœurs anglaises.

Le prince aimait beaucoup les Anglais, mais il écoutait peu et pressait la besogne de son valet de chambre.

– Va te coucher, Dubois, mon ami, dit-il au futur prélat, – et ne me romps pas les oreilles.

– J'irai me coucher tout à l'heure, répliqua l'abbé, – mais savez-vous la différence qu'il y a entre votre Mississipi et le Gange?.. entre vos escadrilles et leurs flottes?.. entre les cabanes de votre Louisiane et le palais de leur Bengale?.. savez-vous que vos Indes à vous sont un mensonge et qu'ils ont, eux, le vrai pays des Mille et une Nuits, la patrie des trésors inépuisables, la terre des parfums, la mer pavée de perles, les montagnes dont le flanc recèle les diamants?..

– Tu es gris, Dubois, mon vénérable précepteur… va te coucher!

– Votre Altesse Royale est sans doute à jeun! repartit l'abbé en riant; – je ne vous dis plus qu'un mot: Étudiez l'Angleterre… resserrez les liens…

– Vivedieu! s'écria le prince; – tu as fait ce qu'il fallait et au delà pour gagner les pensions dont lord Stair te paye fidèlement les arrérages… Abbé, va te coucher!

Dubois prit son chapeau en grondant et gagna la porte.

La porte s'ouvrit comme il allait sortir et un valet annonça M. de Machault.

– A midi, M. le lieutenant de police, dit le régent avec mauvaise humeur; – ces gens jouent avec ma santé… Ils me tueront.

– M. de Machault, insista le valet, – a des communications importantes…

– Je les connais! interrompit le régent; – il veut me dire que Cellamare intrigue… que le roi Philippe d'Espagne est de caractère chagrin… qu'Alberoni voudrait être pape… que madame du Maine voudrait être régente… A midi… ou plutôt à une heure… je me sens mal à l'aise.

Le valet sortit. – Dubois revint jusqu'au milieu de la chambre.

– Tant que vous aurez l'appui de l'Angleterre, dit-il, – toutes ces méchantes petites intrigues…

– Par la corbieu! coquin! veux-tu bien t'en aller! s'écria le régent.

Dubois ne parut point formalisé. Il se dirigea de nouveau vers la porte, – et de nouveau la porte s'ouvrit.

– Monsieur le secrétaire d'État le Blanc! annonça le valet.

– Au diable! fit Son Altesse Royale qui mettait son pied nu sur le tabouret pour monter dans son lit.

Le valet ferma la porte à demi, mais il ajouta, collant sa bouche à la fente:

– Monsieur le secrétaire d'État a des communications importantes…

– Ils ont tous des communications importantes! fit le régent de France en posant sa tête embéguinée sur l'oreiller garni de malines; – cela les divertit de feindre une grande frayeur d'Alberoni ou des du Maine… Ils croient se rendre nécessaires!.. ils se rendent importuns, voilà tout!.. A une heure, M. le Blanc… avec M. de Machault… ou plutôt à deux heures… je sens que je dormirai bien jusque-là!

Le valet sortit. Philippe d'Orléans ferma les yeux.

– L'abbé est-il encore là? demanda-t-il à son valet de chambre.

– Je m'en vais… je m'en vais!.. se hâta de répondre Dubois.

– Non… viens çà, abbé… Tu vas m'endormir… n'est-ce pas une chose étrange que je n'aie pas une heure pour me reposer de mes fatigues?.. pas une heure!.. ils viennent au moment où je me mets au lit… je meurs à la peine, vois-tu, abbé… mais cela ne les inquiète point.

– Son Altesse Royale, demanda Dubois, – veut-elle que je lui fasse la lecture?

– Non… réflexion faite, va-t'en… je te charge de m'excuser poliment auprès de ces messieurs… j'ai passé la nuit à travailler… ma migraine m'a pris, comme toujours quand j'écris à la lampe…

Il poussa un profond soupir et acheva:

– Tout cela me tue! positivement!.. et le roi de me demander encore à son lever… et M. de Fleury pincera ses lèvres de vieille comtesse!.. mais avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas tout faire… Palsambleu! ce n'est pas un métier de paresseux que de gouverner la France!

Sa tête fit un trou plus profond dans l'oreiller moelleux. On entendit sa respiration égale et bruyante. – Il dormait.

L'abbé Dubois échangea un regard avec le valet de chambre. Ils se prirent à rire tous les deux.

Quand le régent était en belle humeur, il appelait l'abbé Dubois: maraud. Il y avait du laquais beaucoup chez cette Éminence en herbe. – Mais cela n'empêche pas d'être un saint.

Dubois sortit. M. de Machault et le ministre le Blanc étaient encore dans l'antichambre.

– Sur les trois heures, dit l'abbé, Son Altesse Royale vous recevra, mais si vous m'en croyez, vous attendrez jusqu'à quatre!.. on a soupé très-tard et Son Altesse Royale est un peu fatiguée.

L'entrée de Dubois avait interrompu la conversation de M. de Machault et du secrétaire d'État.

– Cet effronté maraud, dit le lieutenant de police quand Dubois fut parti, – ne sait pas même jeter un voile sur les faiblesses de son maître.

– C'est comme cela que Son Altesse Royale les aime, répondit le Blanc; – mais savez-vous le vrai sur cette affaire de la petite maison du prince de Gonzague?

– Je sais ce que m'ont rapporté mes exempts… deux hommes morts: le cadet de Gironne et le traitant d'Albret… trois hommes arrêtés: l'ancien chevau-léger du corps, Lagardère, et deux coupe-jarrets dont le nom importe peu… madame la princesse pénétrant de force et au nom du roi dans l'antre de son époux… deux jeunes filles… mais ceci est lettre close: une énigme pour laquelle il faudrait le sphinx…

– Une de ces deux jeunes filles est assurément l'héritière de Nevers, dit le secrétaire d'État.

– On ne sait pas… l'une est produite par M. de Gonzague, l'autre par ce Lagardère…

– Le régent a-t-il connaissance de ces événements? demanda le Blanc.

– Vous venez d'entendre l'abbé… le régent a soupé jusqu'à huit heures du matin.

– Quand l'affaire viendra jusqu'à lui, M. le prince de Gonzague n'a qu'à bien se tenir.

Le lieutenant de police haussa les épaules et répéta:

– On ne sait pas!.. de deux choses l'une: ou M. de Gonzague a gardé son crédit ou il l'a perdu…

– Cependant, interrompit le Blanc, – Son Altesse Royale s'est montrée impitoyable dans l'affaire du comte de Hornes…

– Il s'agissait du crédit de la banque… la rue Quincampoix réclamait un exemple…

– Ici nous avons également de hauts intérêts en jeu… la veuve de Nevers…

– Sans doute… mais Gonzague est l'ami du régent depuis vingt-cinq ans.

– La chambre ardente a dû être convoquée cette nuit?

– Pour M. de Lagardère et aux diligences de la princesse de Gonzague.

– Vous penseriez que Son Altesse Royale est déterminée à couvrir le prince?..

– Je suis déterminé, moi, interrompit péremptoirement M. de Machault, – à ne rien penser du tout, tant que je ne saurai pas si Gonzague a perdu quelque chose de son crédit… tout est là!..

Comme il achevait, la porte de l'antichambre s'ouvrit. M. le prince de Gonzague parut seul et sans suite.

Il y eut de grands baisemains échangés entre ces trois messieurs.

– Ne fait-il point jour chez Son Altesse Royale? demanda Gonzague.

– On vient de nous refuser la porte, répondirent ensemble le Blanc et de Machault.

– Alors, s'empressa de dire Gonzague, – je suis certain qu'elle est fermée pour tout le monde.

– Bréon! appela le lieutenant de police.

Un valet arriva. Le lieutenant de police reprit:

– Allez annoncer M. le prince de Gonzague chez Son Altesse Royale.

Gonzague regarda M. de Machault avec défiance. – Ce mouvement n'échappa point aux deux magistrats.

– Est-ce qu'il y aurait pour moi des ordres particuliers? demanda le prince.

Dans cette question, il y avait une évidente inquiétude.

Le lieutenant de police et le secrétaire d'État s'inclinèrent en souriant.

– Il y a tout simplement, répondit M. de Machault, – que Son Altesse Royale, dont la porte est fermée à ses ministres, ne peut que trouver délassement et plaisir en la compagnie de son meilleur ami.

Bréon revint et dit à haute voix sur le seuil:

– Son Altesse Royale consent à recevoir M. le prince de Gonzague.

Une surprise pareille, mais dont les motifs étaient bien différents, se montra sur les visages de nos trois seigneurs.

Gonzague était ému. Il salua les deux magistrats et suivit Bréon.

– Son Altesse Royale sera toujours le même homme! gronda le Blanc avec dépit; – le plaisir avant les affaires.

– Du même fait, répliqua M. de Machault qui avait au reste un sourire goguenard, – on peut tirer diverses conséquences.

– Ce que vous ne pourrez nier, du moins, c'est que le crédit de ce Gonzague…

– Menace ruine! interrompit le lieutenant de police.

Le secrétaire d'État leva sur lui un regard étonné.

– A moins, poursuivit M. de Machault, que ce crédit ne soit à son apogée.

– Expliquez-vous, monsieur mon ami… vous avez de ces subtilités!..

– Hier, dit tout simplement M. de Machault, le régent et Gonzague étaient bons amis… Gonzague a fait antichambre avec nous pendant plus d'une heure.

– Et vous concluez?..

– Dieu me garde de conclure!.. seulement depuis la régence du duc d'Orléans, la chambre ardente ne s'est encore occupée que de chiffres… elle a lâché son glaive pour prendre l'ardoise et le crayon… mais voici qu'on lui jette en pâture ce M. de Lagardère… c'est un premier pas… jusqu'au revoir, monsieur mon ami, je reviendrai sur les trois heures.

Dans le couloir qui séparait l'antichambre de l'appartement du régent, Gonzague n'eut qu'une seconde pour réfléchir. Il l'employa bien. La rencontre de Machault et de le Blanc modifia profondément son plan et sa conduite.

Ces messieurs n'avaient rien dit, et cependant, en les quittant, Gonzague savait qu'un nuage menaçait son étoile.

Peut-être avait-il craint quelque chose de pire.

Le régent lui tendit la main. Gonzague, au lieu de la porter à ses lèvres comme faisaient quelques courtisans, la serra dans les siennes et s'assit au chevet du lit sans en avoir obtenu permission.

Le régent avait toujours la tête sur l'oreiller, et les yeux demi-clos, mais Gonzague voyait parfaitement qu'on l'observait avec attention.

– Eh bien, Philippe! dit Son Altesse Royale d'un ton d'affectueuse bonhomie, voilà comme tout se découvre!

Gonzague eut le cœur serré, mais il n'y parut point.

– Tu étais malheureux et nous n'en savions rien!.. continua le régent; c'est au moins un manque de confiance!

– C'est un manque de courage, monseigneur! prononça Gonzague à voix basse.

– Je te comprends… on n'aime pas à montrer à nu les plaies de la famille… la princesse est, on peut le dire, ulcérée…

– Monseigneur doit savoir, interrompit Gonzague, quel est le pouvoir de la calomnie.

Le régent se leva sur le coude et regarda en face le plus vieux de ses amis.

Un nuage passa sur son front sillonné de rides précoces.

– J'ai été calomnié, répliqua-t-il, dans mon honneur, dans ma probité, dans mes affections de famille… dans tout ce qui est cher à l'homme… mais je ne devine pas pourquoi tu me rappelles, toi, Philippe, une chose que mes amis tâchent de me faire oublier.

– Monseigneur, répondit Gonzague dont la tête se pencha sur sa poitrine, je vous prie de vouloir me pardonner… la souffrance est égoïste… je pensais à moi, non point à Votre Altesse Royale…

– Je te pardonne, Philippe, je te pardonne… à condition que tu me diras tes souffrances.

Gonzague secoua la tête et prononça si bas que le régent eut peine à l'entendre:

– Nous sommes habitués, vous et moi, monseigneur, à déverser le ridicule sur certains sentiments… je n'ai pas le droit de m'en plaindre: je suis complice… mais il est des sentiments…

– Bien, bien, Philippe! interrompit le régent; tu es amoureux de ta femme… c'est une belle et noble créature!.. nous rions de cela quelquefois, c'est vrai, quand nous sommes ivres… mais nous rions aussi de Dieu…

– Nous avons tort, monseigneur, interrompit Gonzague en altérant sa voix; Dieu se venge!

– Comme tu prends cela!.. As-tu quelque chose à me dire?

– Beaucoup de choses, monseigneur… Deux meurtres ont été commis à mon pavillon, cette nuit.

– Le chevalier de Lagardère, je parie! s'écria Philippe d'Orléans qui se mit d'un bond sur son séant; tu as eu tort, si tu as fait cela, Philippe… sur ma parole, tu as confirmé des soupçons…

Il n'avait plus sommeil. Ses sourcils se fronçaient tandis qu'il regardait Gonzague.

Celui-ci s'était redressé de toute sa hauteur; sa belle tête avait une admirable expression de fierté.

– Des soupçons! répéta-t-il comme s'il n'eût pu réprimer son premier mouvement de hauteur.

Puis il ajouta d'un accent pénétré:

– Monseigneur a donc eu des soupçons contre moi!..

– Eh bien! oui, répliqua le régent après un court silence; j'ai eu des soupçons… ta présence les éloigne, car tu as le regard d'un homme loyal… tâche que ta parole les dissipe: je t'écoute.

– Monseigneur veut-il me faire la grâce de me dire quels sont les soupçons qu'il a eus?

– Il y en a d'anciens… il y en a de nouveaux.

– Les anciens d'abord, si monseigneur daigne y consentir…

– La veuve de Nevers était riche… tu étais pauvre… Nevers était notre frère…

– Et je n'aurais pas dû épouser la veuve de Nevers?

Le régent remit la tête sur le coude et ne répondit point.

– Monseigneur, reprit Gonzague qui baissa les yeux, je vous l'ai dit: nous avons trop raillé… ces choses de cœur sonnent mal entre nous…

– Que veux-tu dire?.. explique-toi.

– Je veux dire que s'il est en ma vie une action qui me doive honorer, c'est celle-là… Notre bien-aimé Nevers mourut entre mes bras, vous le savez, je vous le dis… vous savez aussi que j'étais au château de Caylus pour fléchir l'aveugle entêtement du vieux marquis… la chambre ardente, dont je vais parler tout à l'heure, m'a déjà entendu comme témoin, ce matin…

– Ah!.. interrompit le régent, et dis-moi quel arrêt a rendu la chambre ardente? Ce Lagardère n'a donc pas été tué chez toi?

– Si monseigneur m'avait laissé poursuivre…

– Poursuis… poursuis… je cherche la vérité, je t'en préviens… rien que la vérité.

Gonzague s'inclina froidement.

– Aussi, répliqua-t-il, je parle à Votre Altesse Royale non plus comme à mon ami, mais comme à mon juge… Lagardère n'a pas été tué chez moi cette nuit… C'est Lagardère qui a tué, cette nuit, chez moi, le financier Albret et le cadet de Gironne…

– Ah!.. fit pour la seconde fois le régent; – et comment ce Lagardère était-il chez toi?

– Je crois que madame la princesse pourrait vous le dire, répondit Gonzague.

– Prends garde!.. celle-là est une sainte…

– Celle-là déteste son mari, monseigneur! prononça Gonzague avec force; – je n'ai pas foi aux saintes que Votre Altesse Royale canonise!

Il put marquer un point, car le régent sourit au lieu de s'irriter.

– Allons, allons, mon pauvre Philippe, dit Son Altesse Royale, – j'ai peut-être été un peu dur… mais c'est que, vois-tu, il y a scandale… tu es un grand seigneur… les scandales qui tombent de haut font du bruit… tant de bruit qu'ils ébranlent le trône… je sens cela, moi qui m'assieds tout près… Reprenons les choses de haut… Tu prétends que ton mariage avec Aurore de Caylus fut une bonne action: prouve-le.

– Est-ce une bonne action, répliqua Gonzague avec une chaleur admirablement jouée, – que d'accomplir le dernier vœu d'un mourant?

Le régent resta bouche béante à le regarder.

Il y eut entre eux un long silence.

– Tu n'oserais pas mentir sur ce sujet, murmura enfin Philippe d'Orléans, – mentir à moi… Je te crois.

– Monseigneur, repartit Gonzague, – vous me traitez de telle sorte que cette entrevue sera la dernière entre nous deux… les gens de ma maison ne sont point habitués à entendre même les princes leur parler comme vous le faites… Que je purge les accusations portées contre moi et je dirai adieu pour toujours à l'ami de ma jeunesse qui m'a repoussé quand j'étais malheureux… Vous me croyez! c'est bien: cela me suffit…

– Philippe, murmura le régent dont la voix trahissait une sérieuse émotion; – justifiez-vous seulement, et, sur ma parole, vous verrez si je vous aime!

– Alors, dit Gonzague, – je suis accusé.

Comme le duc d'Orléans gardait le silence, il reprit avec cette dignité calme qu'il savait si bien feindre à l'occasion:

– Que monseigneur m'interroge, je lui répondrai comme à mon juge.

Le régent se recueillit un instant et dit:

– Vous avez assisté à ce drame sanglant qui eut lieu dans les fossés de Caylus?

– Oui, monseigneur, repartit Gonzague; – j'ai défendu votre ami et le mien au risque de ma vie. C'était mon devoir.

– C'était votre devoir… et vous reçûtes son dernier soupir?

– Avec ses dernières paroles… oui, monseigneur.

– Ce qu'il vous demanda, je désire le savoir.

– Mon intention n'était pas de le cacher à Votre Altesse Royale… notre malheureux ami me dit: je répète textuellement ses paroles: Sois l'époux de ma femme, afin d'être le père de ma fille!

La voix de Gonzague ne trembla pas tandis qu'il proférait ce mensonge impie.

Le régent était absorbé dans ses réflexions.

Sur son visage intelligent et pensif, la fatigue restait, mais les traces de l'ivresse s'étaient évanouies.

– Vous avez bien fait de remplir le vœu du mourant, dit-il; – c'était votre devoir… mais pourquoi taire cette circonstance pendant vingt années?

– J'aime ma femme, répondit le prince sans hésiter; – je l'ai déjà dit à monseigneur.

– Et en quoi cet amour pouvait-il vous fermer la bouche?

Gonzague baissa les yeux et parvint à rougir.

– Il eût fallu accuser le père de ma femme, murmura-t-il.

– Ah!.. fit le régent; – l'assassin fut M. le marquis de Caylus?

Gonzague courba la tête et poussa un profond soupir.

Philippe d'Orléans fixait sur lui son regard avide et perçant.

– Si l'assassin fut M. le marquis de Caylus, reprit-il, – que reprochez-vous à ce Lagardère?

– Ce qu'on reproche, chez nous, en Italie, au bravo dont le stylet s'est vendu pour commettre un meurtre.

– M. de Caylus avait acheté l'épée de ce Lagardère?

– Oui, monseigneur… mais ce rôle subalterne ne dura qu'un jour… Lagardère l'échangea contre cet autre rôle actif qu'il joue de son chef et obstinément depuis dix-huit années… Lagardère enleva pour son propre compte la fille d'Aurore et les papiers, preuve de sa naissance…

– Qu'avez-vous donc prétendu hier devant le tribunal de famille?.. interrompit le régent.

– Monseigneur, répliqua Gonzague mettant à dessein de l'amertume dans son sourire, je remercie Dieu qui a permis cet interrogatoire… Je me croyais au-dessus de ces questions et c'était mon malheur… On ne peut terrasser que l'ennemi qui se montre… on ne peut réduire à néant que l'accusation qui se produit… l'ennemi se montre, l'accusation se produit: tant mieux!.. vous m'avez forcé déjà d'allumer le flambeau de la vérité dans ces ténèbres que ma piété conjugale se refusait à éclairer… vous allez me forcer maintenant à vous découvrir le beau côté de ma vie… le côté noble, chrétien, modestement dévoué… J'ai rendu le bien pour le mal, monseigneur, patiemment et résolûment, cela, pendant près de vingt ans… j'ai vaqué nuit et jour à un travail silencieux pour lequel j'ai risqué bien souvent mon existence… j'ai prodigué ma fortune immense… j'ai fait taire la voix entraînante de mon ambition… j'ai donné ce qui me restait de jeunesse et de force, j'ai donné une part de mon sang…

Le régent fit un geste d'impatience. – Gonzague reprit:

– Vous trouvez que je me vante, n'est-ce pas?.. écoutez donc mon histoire, monseigneur, vous qui fûtes mon ami, mon frère, comme vous fûtes l'ami et le frère de Nevers… Écoutez-moi, attentivement, impartialement: je vous choisis pour arbitre… non pas entre madame la princesse et moi, Dieu m'en garde: contre elle je ne veux point gagner de procès… non point entre moi et cet aventurier de Lagardère… je m'estime trop haut pour me mettre avec lui dans la même balance… mais entre nous deux, monseigneur… entre les deux survivants des trois Philippe… entre vous, duc d'Orléans, régent de France ayant en main le pouvoir quasi royal pour venger le père, pour protéger l'enfant, – et moi, Philippe de Gonzague, simple gentilhomme, n'ayant pour cette double et sainte mission que mon cœur et mon épée… je vous prends pour arbitre, et quand j'aurai achevé, je vous demanderai, Philippe d'Orléans, si c'est à vous ou à Philippe de Gonzague que Philippe de Nevers applaudit et sourit là-haut aux pieds de Dieu!




II

– Plaidoyer. —


La botte était hardie, le coup bien assené: il porta. Le régent de France baissa les yeux sous le regard sévère de Gonzague.

Celui-ci, rompu aux luttes de la parole, avait préparé d'avance son effet. Le récit qu'il allait faire n'était point une improvisation.

– Oseriez-vous dire, murmura le régent, – que j'ai manqué au devoir de l'amitié!

– Non, monseigneur, repartit Gonzague; – forcé que je suis de me défendre, je vais mettre seulement ma conduite en regard de la vôtre… nous sommes seuls… Votre Altesse Royale n'aura point à rougir…

Philippe d'Orléans était remis de son trouble.

– Nous nous connaissons dès longtemps, prince, dit-il; – vous allez très-loin… prenez garde!

– Vous vengeriez-vous, demanda Gonzague qui le regarda en face, – de l'affection que j'ai prouvée à notre frère après sa mort?

– Si l'on vous a fait tort, répliqua le régent, – vous aurez justice… parlez!

Gonzague avait espéré plus de colère. – Le calme du duc d'Orléans lui fit perdre un mouvement oratoire sur lequel il avait beaucoup compté.

– A mon ami, reprit-il pourtant, – au Philippe d'Orléans qui m'aimait hier et que je chérissais, j'aurais conté mon histoire en d'autres termes; au point où nous en sommes, Votre Altesse Royale et moi, c'est un résumé succinct et clair qu'il faut.

La première chose que je dois vous dire, c'est que ce Lagardère est non-seulement un spadassin de la plus dangereuse espèce, – une manière de héros parmi ses pareils, – mais encore un homme intelligent et rusé, capable de poursuivre une pensée d'ambition pendant des années et ne reculant devant aucun effort pour arriver à son but.

Je ne puis croire qu'il ait eu dès l'abord l'idée d'épouser l'héritière de Nevers. – Pour cela, quand il passa la frontière, il lui fallait encore attendre quinze ou seize ans: c'est trop. Son premier plan fut, sans aucun doute, de se faire payer quelque énorme rançon: il savait que Nevers et Caylus étaient riches.

Moi qui l'ai poursuivi sans relâche depuis la nuit du crime, je sais chacune de ses actions: il avait fondé tout simplement sur la possession de l'enfant l'espoir d'une grande fortune.

Ce sont mes efforts mêmes qui l'ont porté à changer de batteries. Il dut comprendre bien vite, à la manière dont je menais la chasse contre lui, que toute transaction déloyale était impossible.

Je passai la frontière peu de temps après lui et je l'atteignis aux environs de la petite ville de Venasque en Navarre. Malgré la supériorité de notre nombre, il parvint à s'échapper, et prenant un nom d'emprunt, il s'enfonça dans l'intérieur de l'Espagne.

Je ne vous dirai point en détail les rencontres que nous eûmes ensemble. – Sa force, son courage, son adresse tiennent véritablement du prodige… Outre la blessure qu'il me fit dans les fossés de Caylus, tandis que je défendais mon malheureux ami…

Ici, Gonzague ôta son gant et montra la marque de l'épée de Lagardère.

– Outre cette blessure, continua-t-il, je porte en plus d'un endroit la trace de sa main. Il n'y a point de maître en fait d'armes qui puisse lui tenir tête. – J'avais à ma solde une véritable armée, car mon dessein était de le prendre, afin de constater par lui l'identité de ma jeune et chère pupille. Mon armée était composée des plus renommés prévôts de l'Europe: le capitaine Lorrain, Joël de Jugan, Staupitz, Pinto, el Matador, Saldagne et Faënza: ils sont tous morts…

Le régent fit un mouvement.

– Ils sont tous morts! répéta Gonzague, – morts de sa main!

– Vous savez que lui aussi, murmura Philippe d'Orléans, – que lui aussi prétend avoir reçu mission de protéger l'enfant de Nevers et de venger notre malheureux ami.

– Je sais, puisque je l'ai dit, que c'est un imposteur audacieux et habile… mais je sais aussi devant qui je parle… j'espère que le duc d'Orléans, de sang-froid, ayant à choisir entre deux affirmations, considérera les titres de chacun.

– Ainsi ferai-je, prononça le régent; – continuez.

– Des années se passèrent, poursuivit Gonzague, – et remarquez que ce Lagardère n'essaya jamais de faire parvenir à la veuve de Nevers ni une lettre ni un message.

Faënza, qui était un homme adroit et que j'avais envoyé à Madrid pour surveiller le ravisseur, revint et me fit un rapport bizarre sur lequel j'appelle spécialement l'attention de Votre Altesse Royale.

Lagardère, qui, à Madrid, s'appelait don Luiz, avait troqué sa captive contre une jeune fille que lui avaient cédée à prix d'argent les gitanos du Léon. Lagardère avait peur de moi; il me sentait sur sa piste et voulait me donner le change. La gitanita fut élevée chez lui, à dater de ce moment, tandis que la véritable héritière de Nevers, enlevée par les Bohémiens, vivait avec eux sous la tente.

Je doutai. Ce fut la cause de mon premier voyage à Madrid. Je m'abouchai avec les gitanos dans les gorges du mont Balandron et j'acquis la certitude que Faënza ne m'avait point trompé.

Je vis la jeune fille dont les souvenirs étaient en ce temps-là tout frais. Toutes mes mesures furent prises pour nous emparer d'elle et la ramener en France. Elle était bien joyeuse à l'idée de revoir sa mère.

Le soir fixé pour l'enlèvement, mes gens et moi nous soupâmes sous la tente du chef, afin de ne point inspirer de défiance. On nous avait trahis. – Ces mécréants possèdent d'étranges secrets. Au milieu du souper, notre vue se troubla; le sommeil nous saisit. – Quand nous nous éveillâmes le lendemain matin, nous étions couchés sur l'herbe, dans la gorge du Balandron. Il n'y avait plus autour de nous ni tentes ni campement. Les feux à demi consumés s'éteignaient sous la cendre.

Les gitanos du Léon avaient disparu…

Dans ce récit, Gonzague s'arrangeait de manière à côtoyer toujours la vérité, en ce sens que les dates, les lieux de scène et les personnages étaient exactement indiqués. Son mensonge avait ainsi la vérité pour cadre.

De telle sorte que si on interrogeait Lagardère ou Aurore, leurs réponses ne pussent manquer de se rapporter par quelque point à sa version.

Tous deux, Lagardère et Aurore, étaient, à son dire, des imposteurs. Donc ils avaient intérêt à dénaturer les faits.

Le régent écoutait toujours, attentif et froid.

– Ce fut une belle occasion manquée, monseigneur, reprit Gonzague avec ce pur accent de sincérité qui le faisait si éloquent; – si nous avions réussi, que de larmes évitées dans le passé! que de malheurs conjurés dans le présent!.. Je ne parle point de l'avenir, qui est à Dieu!

Je revins à Madrid. Nulle trace des Bohémiens. Lagardère était parti pour un voyage. La gitanita qu'il avait mise à la place de mademoiselle de Nevers était élevée au couvent de l'Incarnation.

Monseigneur, votre volonté est de ne point faire paraître les impressions que vous cause mon récit. Vous vous défiez de cette facilité de parole qu'autrefois vous aimiez. Je tâche d'être simple et bref. Néanmoins je ne puis me défendre de m'interrompre pour vous dire que vos défiances et même vos préventions n'y feront rien. La vérité est plus forte que cela. Du moment que vous avez consenti à m'écouter, la cause est jugée. J'ai amplement, j'ai surabondamment de quoi vous convaincre.

Avant de poursuivre la série des faits, je dois placer ici une observation qui a son importance: au début, Lagardère fit cette substitution d'enfant pour tromper mes poursuites; cela est évident. En ce temps, il avait l'intention de reprendre l'héritière de Nevers à un moment donné, pour s'en servir selon l'intérêt de son ambition.

Mais ses vues changèrent. Monseigneur comprendra ce revirement d'un seul mot: il devint amoureux de la gitanita.

Dès lors la véritable Nevers fut condamnée. Il ne s'agit plus dès lors d'obtenir rançon. – L'horizon s'élargissait. L'aventurier hardi fit ce rêve d'asseoir sa maîtresse sur le fauteuil ducal et d'être l'époux de l'héritière de Nevers…

Le régent s'agita sous sa couverture et son visage exprima une sorte de malaise.

La plausibilité d'un fait varie suivant les mœurs et le caractère de l'auditeur. Philippe d'Orléans n'avait peut-être pas donné grande foi à ce romanesque dévouement de Gonzague, à ces travaux d'Hercule entrepris pour accomplir la parole donnée à un mourant, – mais ce calcul prêté à Lagardère lui sautait aux yeux, comme on dit vulgairement, et l'éblouissait tout à coup.

L'entourage du régent et sa propre nature répugnaient aux conceptions tragiques; – mais les comédies d'intrigue s'assimilaient à lui tout naturellement.

Il fut frappé, – frappé au point de ne pas voir avec quelle adresse Gonzague avait jeté les prémisses de cet hypothétique argument; – frappé au point de ne pas se dire que l'échange opéré entre les deux enfants rentrait dans ces faits romanesques qu'il n'avait point admis.

L'histoire entière se teignit tout à coup pour lui d'une nuance de réalité.

Ce rêve de l'aventurier Lagardère était si logiquement indiqué par la situation qu'il fit rayonner sa probabilité sur tout le reste.

Gonzague remarqua parfaitement l'effet produit. Il était trop adroit pour s'en prévaloir sur-le-champ. Depuis une demi-heure, il avait cette conviction que le régent savait minute par minute tout ce qui s'était passé depuis deux jours.

Il tournait ses batteries en conséquence.

Philippe d'Orléans avait la réputation d'entretenir une police qui n'était point sous les ordres de M. de Machault, – et Gonzague avait souvent eu l'idée que, dans les rangs mêmes de son bataillon sacré, une ou plusieurs mouches pouvaient bien se trouver.

Le mot mouche était particulièrement à la mode sous la régence. Le genre masculin et la désinence argotique que notre époque a donnée à ce nom l'ont banni du vocabulaire des honnêtes gens.

Gonzague cavait au pis. Ce n'était que prudence. Il jouait son jeu comme si le régent eût vu toutes ses cartes.

– Monseigneur, reprit-il, – peut être bien persuadé que je n'attache pas plus d'importance qu'il ne faut à ce détail. Étant donné Lagardère avec son intelligence et son audace, la chose devait être ainsi. Elle est. J'en avais les preuves avant l'arrivée de Lagardère à Paris. Depuis son arrivée, l'abondance des preuves nouvelles rend les anciennes absolument superflues.

Madame la princesse de Gonzague, qui n'est point suspecte de me prêter trop souvent son aide, renseignera Votre Altesse Royale à ce sujet.

Mais revenons à nos faits. – Le voyage de Lagardère dura deux ans. Au bout de ces deux années, la gitanita, instruite par les saintes filles de l'Incarnation, était méconnaissable. Lagardère, en la voyant, dut concevoir le dessein dont nous venons de parler. Les choses changèrent. La prétendue Aurore de Nevers eut une maison, une gouvernante et un page, afin que les apparences fussent sauvegardées.

Le plus curieux, c'est que la véritable Nevers et sa remplaçante se connaissaient et qu'elles s'aimaient. – Je ne puis croire que la maîtresse de Lagardère soit de bonne foi: cependant, ce n'est pas impossible.

Il est assez adroit pour avoir laissé à cette belle enfant sa candeur tout entière.

Ce qui est certain, c'est qu'il faisait des façons pour recevoir chez lui, à Madrid, la vraie Nevers, et qu'il avait défendu à sa maîtresse de la recevoir, – parce qu'elle avait une conduite trop légère…

Ici Gonzague eut un rire amer.

– Madame la princesse, reprit-il, a dit devant le tribunal de famille: «Ma fille n'eût-elle oublié qu'un instant la fierté de sa race, je voilerais ma face en m'écriant: Nevers est mort tout entier!..» Ce sont ses propres paroles… Hélas! monseigneur, la pauvre enfant a cru que je raillais sa misère quand je lui parlai pour la première fois de sa race.




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