Les esclaves de Paris
Emile Gaboriau




Emile Gaboriau

Les esclaves de Paris





PREMIÈRE PARTIE

LE CHANTAGE




—




I


La journée du 8 février 186.. fut une des plus rigoureuses de l'hiver.

A midi, le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, qui est l'oracle des Parisiens, marquait 9 degrés 3 dixièmes au-dessous de zéro.

Le ciel était sombre et chargé de neige.

La pluie de la veille était si bien gelée sur les pavés que la circulation était périlleuse et que les fiacres et omnibus avaient interrompu leur service.

La ville était lugubre.

A Paris, bien qu'on y puisse mourir de faim, tout comme sur le radeau de la Méduse, on ne s'inquiète pas démesurément de ceux qui n'ont pas de pain.

Il semble que du banquet quotidien d'un million de convives il doit tomber assez de miettes pour rassasier ceux qui n'ont pas trouvé place à table.

Mais l'hiver, quand la Seine charrie, involontairement, on pense à ceux qui n'ont pas de bois et on les plaint.

Cela est si vrai, que ce jour du 8 février, la maîtresse de l'Hôtel du Pérou, Mme Loupias, une âpre et dure Auvergnate, se préoccupa de ses locataires autrement que pour augmenter leur loyer ou les harceler de ses incessantes demandes d'argent.

– Quel froid d'ours! dit-elle à son mari, occupé à bourrer de charbon de terre le poêle de la loge. Par des temps pareils, je suis toujours inquiète, depuis cet hiver où nous avons trouvé un de nos locataires pendu là-haut. L'accident nous coûta bien cinquante francs, sans compter les injures des voisins. Tu devrais voir ce que font nos gens des mansardes.

– Baste!.. répondit Loupias, ils sont sortis pour se réchauffer.

– Tu crois?

– J'en suis sûr. Le père Tantaine a filé au petit jour, et j'ai vu peu après descendre M. Paul Violaine. Il n'y a plus là-haut que Rose, et je pense qu'elle aura eu le bon esprit de rester couchée.

– Oh! celle-là, fit la Loupias d'un ton méchant, je ne la plains guère. Si je n'ai pas eu la berlue l'autre soir, elle ne tardera pas à planter là M. Paul. Elle est trop belle pour notre maison, cette fille.

C'est rue de la Huchette, à vingt pas de la place du Petit-Pont, qu'est situé l'Hôtel du Pérou, et jamais enseigne ne fut plus cruellement ironique.

L'extérieur sordide de la maison, l'allée étroite et boueuse, les fenêtres à carreaux ternes, tout crie aux passants: «Ici on loge la misère.» Au premier abord, on soupçonne un repaire; point, l'endroit est honnête.

C'est un de ces asiles, de plus en plus rares dans notre Paris tout neuf, où les pauvres honteux, les déclassés, les vaincus de toutes les luttes sociales trouvent, en échange de leur dernière pièce de cent sous, un abri et un lit. On se réfugie là comme un naufragé prend pied sur un écueil, on respire un moment, et dès qu'on en a la force, on repart.

Impossible, si misérable qu'on soit, de concevoir la pensée d'habiter sérieusement l'Hôtel du Pérou.

Du haut en bas, au moyen de châssis de toile et de papiers d'occasion, tous les étages ont été divisés en quantité de petites cellules que la Loupias appelle fastueusement ses chambres.

Les châssis se disloquent, les papiers éraillés pendent en loques, c'est hideux.

C'est splendide comparé aux mansardes.

Il n'y en a que deux, heureusement, conquises sur un grenier, séparées de la toiture par un faux plafond, éclairées par des fenêtres en tabatière, si basses qu'à peine on s'y peut tenir debout.

Elles ont pour meubles: un lit à matelas de varech, une table boiteuse et deux chaises.

Telles quelles, la Loupias les loue 22 francs chacune par mois, à cause de la cheminée, assure-t-elle, un trou informe dans le mur. Et elles ne restent jamais vides!..

C'est dans une de ces mansardes, que par cet horrible froid se trouvait la jeune femme dont Loupias avait prononcé le nom.

Jamais plus admirable créature ne fut mise au monde pour le ravissement des yeux.

Elle venait d'avoir dix-neuf ans, elle était blonde et blanche. De longs cils recourbés voilaient à demi l'éclat un peu dur de ses yeux bleus à reflets d'acier. Ses lèvres, qui s'entr'ouvraient sur des dents fines et nacrées, ne semblaient faites que pour sourire. Ses cheveux dorés, lumineux et vivants, crêpelés sur le front, étaient retenus à demi sur la nuque par un peigne de quatre sous, et retombaient à flots, narguant les fausses tresses, sur des épaules d'un dessin exquis.

Elle n'était pas restée couchée, ainsi que l'avait supposé Loupias. Elle s'était levée, et, jetant, en guise de châle, sur sa mauvaise robe d'indienne, la couverture du lit, une couverture digne du logis, sale, reprisée, pelée, elle était venue s'établir près de la cheminée.

Pourquoi là plutôt qu'ailleurs? C'était bien une idée. L'âtre était froid. Dans le fond, deux tisons gros chacun comme le poing, faisaient bien à eux deux autant de fumée qu'une cigarette, mais ne donnaient aucune chaleur.

N'importe! Accroupie sur une loque immonde que la Loupias décorait du nom de tapis de foyer, Rose se tirait les cartes, essayant de se consoler des souffrances du présent par les promesses de l'avenir.

Elle apportait à cette grave opération une attention si grande, un tel recueillement, qu'elle ne semblait pas sentir le froid qui bleuissait ses mains.

Devant elle, en demi-cercle, elle avait étalé ses cartes molles et crasseuses, et du bout du doigt, en prenant bien garde de ne pas se tromper, elle comptait de trois en trois, ainsi que cela se pratique, comme on sait.

Chacune des cartes sur lesquelles s'arrêtait son doigt, ayant pour elle une signification favorable ou fâcheuse, elle se réjouissait ou se dépitait.

– Une, deux, trois, disait-elle, un jeune homme blond… ce doit être Paul. Une, deux, trois… démarches. Une, deux, trois… de l'argent pour moi. Une, deux, trois… non, voilà des retards. Une, deux, trois… le neuf de pique! c'est-à-dire des chagrins, l'abandon, le dénûment! toujours le neuf de pique!

En vérité, elle était consternée comme si elle eût reçu l'assurance d'un désastre prochain.

Mais elle se remit vite. De nouveau elle mêla le jeu, le battit, le coupa scrupuleusement de la main gauche, l'étala devant elle et recommença à compter: une, deux, trois…

Les cartes, cette fois, se montrèrent propices, et n'eurent que des promesses séduisantes.

– On t'aime, lui dirent-elles en leur langage, qui est celui des sorcières, beaucoup, de tout cœur, au loin; tu auras une fortune, on pense à toi; tu recevras mystérieusement une lettre d'un jeune homme brun très riche!

Le jeune homme était représenté par le valet de trèfle.

– Encore l'autre!.. murmura Rose. Décidément, c'est la destinée qui le veut!..

Aussitôt elle retira d'une fente de la cheminée, sa cachette, une lettre pliée menu, sale, fripée, qu'elle avait lue bien souvent. Pour la vingtième fois, depuis la veille, elle relut bien lentement:

«Mademoiselle,

«Je vous ai vue et je vous aime. Parole d'honneur.

«C'est vous dire que votre place n'est pas dans le quartier infect où vous cachez votre beauté.

«Un ravissant appartement – citronnier et palissandre – vous attend rue de Douai.

«Je suis carré en affaires, le loyer sera à votre nom.

«Réfléchissez, allez aux informations, je présente des garanties sérieuses. Je ne suis pas majeur, mais je le serai dans cinq mois et trois jours et je serai libre alors de disposer de l'héritage de ma mère. De plus, mon père est vieux, infirme; peut-être, en s'y prenant bien, arriverait-on à le faire interdire.

«Dois-je faire prévenir la couturière?

«Pendant cinq jours, à partir d'aujourd'hui, j'irai, de quatre à six, attendre en voiture votre décision, au coin de la place du Petit-Pont.



    «GASTON DE GANDELU.»

Cette lettre abominable, honteuse, ridicule, bien digne d'un de ces jeunes drôles que le mépris public a baptisés du nom de «petits crevés», ne semblait nullement révolter Rose. Bien plus, cette prose idiote l'enivrait et lui paraissait la plus délicieuse musique.

– Si j'osais! murmurait-elle frémissante de convoitise, si j'osais!..

Elle restait pensive, le front appuyé sur sa main, quand un pas jeune et leste fit craquer le frêle escalier.

– Lui, fit-elle, effrayée, Paul!..

Et d'un mouvement effarouché, rapide et précis comme celui d'une chatte, elle fit disparaître la lettre dans la fente du mur.

Il était temps, Paul Violaine entrait.

C'était un tout jeune homme de vingt-trois ans à peine, svelte, admirablement pris dans sa taille.

Son visage, du plus pur ovale, avait la pâleur unie et mate des races du Midi. Une moustache fine et soyeuse estompait sa lèvre, un peu épaisse, juste assez pour donner à sa physionomie un caractère viril. Ses cheveux blonds bouclés naturellement autour d'un front intelligent et fier, faisaient ressortir l'étrange vivacité de ses grands yeux noirs.

Sa beauté, plus saisissante que celle de Rose, était encore rehaussée par cette distinction innée qui, sans être précisément le privilège des héritiers des grandes maisons, ne saurait s'acquérir.

La Loupias a toujours prétendu que son locataire des mansardes lui imposait beaucoup, et lui faisait l'effet d'un prince déguisé.

Pauvre prince en ce moment!

Ses vêtements, en dépit d'une propreté miraculeuse, décelaient la misère, non celle qui s'étale et sans vergogne vit de la pitié, mais celle bien autrement cruelle qui rougit d'un regard de commisération, qui se tait et se cache.

Il portait, par cette température sibérienne, un pantalon, un gilet et un habit de drap noir, élimé par la brosse, mince à donner le frisson. Il avait encore, il est vrai, un léger pardessus d'été de couleur claire, presque aussi épais que le tissu d'une forte araignée. Ses souliers étaient supérieurement cirés, mais ils accusaient des courses désespérées après la fortune.

Paul, à son entrée, avait sous le bras un rouleau de papier qu'il déposa, qu'il laissa tomber plutôt, sur le grabat.

– Rien! fit-il, d'un ton d'affreux découragement, encore rien!..

La jeune femme, oubliant ses cartes sur le tapis, s'était redressée. Sa figure, tout à l'heure encore souriante, avait pris une expression de morne lassitude.

– Quoi! répondit-elle, simulant une surprise que certes elle n'éprouvait pas, quoi! rien… après ce que tu m'avais dit en partant ce matin!

– Ce matin, Rose, j'espérais. Je croyais, je t'ai dit de croire. On m'a trompé, ou plutôt je me suis trompé moi-même. J'avais pris des assurances en l'air pour des promesses sincères. Ici les gens n'ont même pas la charité de vous dire: «Non.» Ils vous écoutent d'un air d'intérêt; ils se mettent à votre disposition; la main tournée, ils ne pensent plus à vous. Des protestations banales! Voilà la seule monnaie qu'ait cette ville maudite au service des malheureux.

Il y eut un long silence. Paul était trop profondément absorbé pour remarquer de quel air de mépris Rose le considérait, elle semblait indignée au spectacle de cette consternation résignée.

– Nous voilà dans une belle position! dit-elle enfin. Qu'allons-nous devenir?

– Eh! le sais-je moi-même?

– Alors, c'est fini. Hier, en ton absence, je n'avais pas voulu te le dire pour ne point te troubler inutilement, la Loupias est montée me réclamer les onze francs de la quinzaine échue. Si d'ici trois jours elle n'a pas son argent, elle nous mettra dehors; elle me l'a dit, elle le fera, je la connais… Oui, elle le fera, quand ce ne serait que pour avoir la jouissance de me voir sur le pavé, car elle me hait, l'affreuse grêlée!

– Être seul au monde, murmurait Paul, isolé, perdu, n'avoir pas un parent, pas un ami, personne!..

– Nous ne possédons plus un centime, poursuivait Rose avec une persistance féroce, j'ai vendu la semaine passée mes dernières nippes, nous n'avons plus de bois, enfin nous n'avons pas mangé depuis hier matin.

A ces objections formulées comme des reproches poignants, le malheureux jeune homme étreignait son front de ses mains crispées, comme s'il eût espéré en faire jaillir une idée de salut.

– Voilà le tableau!.. continuait l'imperturbable Rose. Moi, je dis qu'il serait bon de trouver un moyen, un expédient, quelque chose, n'importe quoi.

Brusquement, Paul se débarrassa de son léger pardessus et le jeta sur une des chaises:

– Tiens, porte cela au mont-de-piété.

La jeune femme ne bougea pas.

– C'est tout ce que tu trouves pour nous tirer d'affaire? interrogea-t-elle.

– On te prêtera bien trois francs; ce sera toujours de quoi acheter du bois et du pain.

– Et après?

– Après!.. nous verrons, je réfléchirai, je chercherai. Qu'est-ce que je veux? gagner du temps. Je finirai bien par briser le cercle fatal qui m'étreint. Le succès me viendra, et avec le succès la fortune. Mais il faut savoir attendre.

– Il faut pouvoir.

– N'importe… fais toujours ce que je te dis, et demain…

Moins troublé, Paul eût bien reconnu à la contenance de Rose qu'elle était résolue à le pousser à bout.

– Demain!.. fit-elle avec une ironie de plus en plus accentuée, toujours demain!.. Voici des mois que nous vivons sur ce mot. Tiens, Paul, tu n'es qu'un enfant, et il faut que tu aies enfin le courage de regarder la vérité en face. Que me prêtera-t-on sur ce vêtement usé? Trois francs… si on me les prête. Combien de jours vivrons-nous avec ces trois francs? Mettons trois jours. Et ensuite? Déjà, ne le comprends-tu pas? tu es trop pauvrement vêtu pour être bien reçu. Seuls, les solliciteurs élégants sont favorablement écoutés. Pour obtenir une chose, il faut surtout avoir l'air de n'en pas avoir besoin. Où iras-tu quand tu n'auras que ton habit? Tu seras ridicule; tu n'oseras plus sortir.

– Tais-toi, interrompit Paul, je t'en prie, tais-toi. Hélas! je ne le vois que trop clairement, à cette heure, tu es comme les autres, comme tout le monde: ne pas réussir te semble un crime. Autrefois, tu avais confiance en moi, tu ne parlais pas ainsi.

– Autrefois, je ne savais pas.

– Non, Rose, non, mais tu m'aimais. Mon Dieu! n'ai-je donc pas tout essayé, tout tenté!.. Je suis allé de porte en porte offrir mes compositions, ces mélodies que tu chantais si bien, j'ai demandé des leçons à tous les échos de Paris. Qu'aurais-tu fait de plus, à ma place? parle, réponds…

Paul s'animait par degrés. Rose, au contraire, affectait une irritante nonchalance.

– Je ne sais, répondit-elle enfin, pourtant il me semble que si j'étais homme, je ne laisserais jamais manquer du nécessaire la femme que je prétendrais aimer, non, jamais. J'irais, je travaillerais…

– Je ne suis pas un ouvrier, malheureusement, je n'ai pas d'état.

– Moi, j'en apprendrais un. Combien gagne-t-on par jour à servir les maçons? C'est peut-être pénible, ce n'est pas, ce me semble, bien difficile. Tu as, à ce que tu prétends, un rare talent? Je ne dis pas non. Mais si j'étais un grand compositeur et s'il n'y avait pas de pain chez moi, j'irais, sans hésiter, jouer dans les rues et dans les cafés, je chanterais dans les cours. Enfin, j'aurais de l'argent quand même, n'importe comment, n'importe d'où, à tout prix, quand je devrais…

– Tu oublies que je suis un honnête homme, Rose!

– Vraiment! ne dirait-on pas que je te propose une mauvaise action! Ta réponse, Paul, est celle de tous ceux qui, faute d'adresse ou d'énergie, restent en chemin. On va vêtu comme un mendiant, le ventre vide, crevant de jalousie, mais on se redresse pour dire: Je suis honnête. Comme si on ne pouvait absolument être riche ou faire fortune sans être le dernier des coquins. C'est trop bête, à la fin!

Elle parlait d'une voix vibrante, et une infernale hardiesse étincelait dans ses yeux. C'était bien là une de ces créatures redoutables, énergiques surtout pour le mal, qui peuvent conduire un homme faible sur le bord de l'abîme, l'y pousser et l'oublier avant même qu'il ait roulé jusqu'au fond.

Sous le fouet de ces sarcasmes, la nature violente de Paul se réveillait; la colère empourprait ses joues.

– Que ne m'aides-tu toi-même, s'écria-t-il, que ne travailles-tu!

– Oh!.. moi… c'est autre chose, je ne suis pas faite pour travailler.

Paul eut un geste terrible, il marcha la main levée sur la jeune femme.

– Malheureuse, disait-il, tu n'es qu'une malheureuse!

– Non… j'ai faim!

Une querelle arrivée à ce point devait finir mal, lorsqu'un bruit assez fort attira l'attention des jeunes gens; ils se retournèrent.

La porte de la mansarde était ouverte, et sur le seuil se tenait, debout, un vieux homme qui les regardait avec un sourire paternel.

Il était grand et légèrement voûté. De son visage, on ne découvrait que les pommettes couleur brique et le nez rouge; une barbe grisonnante, longue, épaisse, inculte, cachait le reste. Il portait des lunettes de pacotille à verres teintés, mais il avait en le soin d'entourer d'un ruban noir la monture de fer.

En lui, tout respirait la misère et l'incurie à leur apogée. Son paletot, à larges poches éraillées, informe, graisseux, portait les traces de toutes les murailles essuyées à boire. Il devait être un de ces cyniques nomades qui, jugeant fastidieux de quitter les vêtements pour dormir, couchent tout habillés, à terre ou sur leur grabat.

Ce vieux, Paul et Rose le connaissaient bien. Ils l'avaient déjà rencontré dans les escaliers, et savaient qu'il habitait le taudis voisin et qu'on l'appelait le père Tantaine.

Sa vue rappela à Paul que d'une mansarde à l'autre on distinguait les moindres paroles, et cette idée qu'on l'avait écouté l'exaspéra.

– Que voulez-vous, monsieur, demanda-t-il brutalement, et qui vous a permis d'entrer chez moi sans frapper?

Cette question, adressée d'un ton presque menaçant, ne sembla ni fâcher ni déconcerter le vieil homme.

– Je mentirais, répondit-il, si je n'avouais pas que me trouvant par hasard chez moi, et vous entendant causer de vos petites affaires, j'ai prêté l'oreille.

– Monsieur!..

– Attendez donc, bouillante jeunesse!.. Vous en êtes vite venus à une querelle, et, par ma foi! cela s'explique. Quand il n'y a rien dans le râtelier, les chevaux les plus jolis, les mieux élevés se battent, je connais, ça, moi!

Il parlait de l'air le plus bénin, sans paraître avoir conscience de son indiscrétion.

– Eh bien! monsieur, fit Paul, profondément humilié, vous savez au juste, maintenant, jusqu'où la pauvreté peut faire descendre un homme de cœur. Êtes-vous satisfait?..

– Allons, bon! reprit le vieux, voilà que vous vous fâchez. Si je suis venu, sans dire gare, c'est qu'à mon avis des voisins se doivent aide et secours, surtout des voisins logés à notre enseigne. Quand j'ai été au courant de vos petits chagrins, je me suis dit: Voici de jolis enfants que je veux tirer de peine.

Cette déclaration, cette promesse d'assistance, dans la bouche d'un personnage de si piteuse apparence, avait quelque chose de si véritablement comique, que Rose ne put dissimuler un sourire.

Elle pensait que le vieux voisin allait tirer son porte-monnaie et offrir la moitié de sa fortune, une pièce de vingt sous ou de quarante, pour le moins.

Paul eut une idée pareille; mais il fut touché, lui, de cette obligeance si simple et si belle, sachant que l'argent emprunte aux circonstances une prodigieuse valeur, et que l'unique franc qui nous assure pour deux jours le pain du pauvre est un million de fois plus précieux que le billet de mille francs du riche.

– Hélas! monsieur, fit-il, visiblement radouci, que pouvez-vous pour nous?

– Qui sait!

– Vous voyez à quel extrême dénûment nous sommes arrivés peu à peu. Tout nous manque. Ne sommes-nous pas perdus?

Le père Tantaine leva les bras, comme pour prendre le ciel à témoin d'un blasphème.

– Perdus!.. dit-il. Ah! la perle cachée au fond de la mer et qui ignore sa valeur est perdue pareillement, si un pêcheur adroit ne la découvre. Les pêcheurs sont des malheureux qui ne portent pas de perles, mais ils en savent le prix et ils les confient à des joailliers…

Il acheva sa pensée par un petit rire discret dont le sens devait échapper à deux pauvres enfants qui avaient en germe tous les instincts mauvais, que poignaient toutes les convoitises, mais qui étaient ignorants et inexpérimentés.

– Enfin, monsieur, reprit Paul, je serais un sot orgueilleux si je n'acceptais pas vos offres généreuses.

– Parfait!.. Cela étant, il va falloir tout d'abord descendre chercher un bon repas. Il faut aussi faire monter du bois: il fait un froid ici!.. Ma vieille carcasse est à moitié gelée. Plus tard, nous songerons aux vêtements.

– Tout cela, soupira Rose, va nécessiter une grosse somme!

– Eh! qui vous dit que je ne l'ai pas?

Lentement, le père Tantaine déboutonna son paletot, et de la poche intérieure il retira un petit papier sale qui y était fixé au moyen d'une épingle.

Ce chiffon, il le déplia soigneusement et le déposa tout ouvert sur la table.

– Un billet de 500 francs! exclama Rose stupéfaite.

– Juste!.. ma belle demoiselle, répondit le vieux d'une voix triomphante.

Paul se taisait. Il eût vu un des barreaux de la chaise sur laquelle il s'appuyait bourgeonner tout à coup et donner des feuilles, qu'il n'eût pas été plus surpris.

Comment imaginer une telle somme cachée sous les haillons de ce vieux. D'où tenait-il ce billet?

L'idée d'une action punissable, d'un vol, pour le moins était si naturelle et ressortait si nettement de la situation, qu'elle vint en même temps aux deux jeunes gens.

Ils échangèrent le regard le plus cruellement significatif, et Paul, décontenancé, rougit jusqu'aux oreilles.

Le bonhomme avait compris le soupçon.

– Oh! fit-il, sans avoir aucunement l'air choqué, de vilaines pensées!.. Il est vrai que les billets de cinq cents ne poussent pas spontanément dans des poches comme les miennes, mais celui-ci m'appartient légitimement.

Rose n'écoutait pas. Que lui importait l'explication! Le billet était là, et cela lui suffisait. Elle l'avait pris, et elle le maniait, comme si le contact du papier soyeux lui eût communiqué les plus délicates sensations.

– Il faut vous dire, continuait le père Tantaine, que je suis clerc d'huissier.

– Ah!..

– Oui, et cela doit vous flatter. Être obligé par un clerc d'huissier, voilà un triomphe! Mais ce n'est pas tout. Je suis chargé, par diverses personnes, du recouvrement de créances litigieuses. De la sorte, j'ai parfois en compte des sommes assez importantes. Vous prêter cinq cents francs, pour un certain temps, ne peut donc pas me gêner.

Entre les suggestions de la nécessité et les résistances de sa conscience, Paul restait interdit, ému comme on l'est à l'instant d'un acte décisif, tout tremblant.

– Non, commença-t-il enfin, je ne saurais accepter; mon devoir…

– Ah! mon ami, interrompit Rose, ce n'est pas honnête ce que tu fais là. Ne vois-tu pas qu'en refusant tu chagrines monsieur?

– Elle a parbleu raison! s'écria le père Tantaine. Donc, c'est entendu. Allons, la belle enfant, descendez vite chercher les provisions, vite… il est plus de quatre heures.

Ce fut au tour de Rose de tressaillir et de rougir, comme si elle se fût sentie devinée par le vieux voisin.

– Quatre heures! murmura-t-elle, pensant à la lettre.

Cependant, elle obéit vivement. Se posant devant la vieille glace, elle disposa presque gracieusement ses haillons, elle descendit, emportant le billet de banque.

– Belle personne… remarqua le père Tantaine, avec l'accent d'un connaisseur, très belle… Et quelle intelligence! Ah! si elle est bien conseillée, elle ira loin!..

Paul ne releva pas l'observation. Il recueillait ses idées en déroute. Maintenant qu'il n'était plus sous l'obsession du regard de Rose, la frayeur le prenait.

Il trouvait à la physionomie de ce soi-disant clerc d'huissier quelque chose de singulier et d'inquiétant.

Où a-t-on vu jamais des vieux de cette espèce jetant des 500 francs à la tête des gens? Pour sûr, cette générosité devait cacher quelque mystère et lui, Paul, il allait peut-être se trouver compromis.

– Toutes réflexions faites, monsieur, reprit-il résolument, accepter de vous une telle somme ne serait pas délicat de ma part. Qui sait si je pourrai jamais m'acquitter.

– Bon! voici que vous doutez de vous, maintenant. Ce n'est pas le moyen de réussir. Si vous avez échoué, jusqu'ici, c'est que l'expérience vous manquait. Désormais, vous saurez comment vous y prendre. La misère, mon enfant, forme les hommes, de même que la paille mûrit les nèfles. D'abord, moi, j'ai confiance en vous. Ces 500 francs, vous me les rendrez quand vous voudrez, je ne suis pas pressé, seulement vous me donnerez six pour cent, et vous allez me souscrire un billet.

– Comme cela, balbutia Paul…

– Conclu!.. c'est un placement.

Paul n'était qu'un pauvre niais. Cette perspective de billet suffisait à le rassurer, comme si sa signature au bas d'un papier timbré eût pu servir à autre chose qu'à enlever à ce papier la valeur qu'il avait étant blanc.

De son côté, le père Tantaine, explorant de nouveau sa poche, en tirait une feuille de papier timbré qui s'y trouvait tout à point.

– Écrivez, dit-il: «Au huit juin prochain, je paierai, à l'ordre de M. Tantaine, etc…»

Le jeune homme terminait le parafe de sa signature lorsque Rose reparut, les bras chargés de provisions.

Elle était radieuse comme si un événement extraordinairement heureux fût survenu dans sa vie; ses yeux avait une expression étrange.

Mais Paul ne remarqua rien de cela. Il observait le vieux clerc d'huissier qui, après avoir relu le billet, le serrait aussi précieusement qu'une valeur de premier ordre.

– Il est bien entendu, monsieur, reprit-il enfin, que la date n'est qu'une formalité. Il n'est pas probable que d'ici quatre mois je puisse économiser ce que je vous dois.

Le père Tantaine eut un bon sourire.

– Que diriez-vous, prononça-t-il, si après vous avoir prêté ces 500 francs, je vous mettais à même de me les rendre avant un mois?

– Quoi! monsieur, vous pourriez!..

– Par moi-même, mon enfant, je ne puis rien, cela se voit. Mais j'ai un ami qui a le bras long. Ah! si je l'avais écouté, autrefois, je ne serais pas à l'hôtel du Pérou. Enfin!.. Voulez-vous aller le trouver de ma part?

– Si je le veux! Mais je serais un fou de repousser cette occasion qui se présente.

– Eh bien! je vais voir mon ami ce soir même, je lui parlerai de vous. Soyez chez lui demain à midi précis. Si vous lui plaisez, s'il s'occupe de vous votre fortune est faite.

Il tira de sa poche une carte et la présentant à Paul, il ajouta:

– Mon ami se nomme Mascarot et voici son adresse.

Cependant Rose, avec cette merveilleuse dextérité qui semble être un privilège de la Parisienne, accoutumée à se mouvoir dans un petit espace, avait tiré l'ordre du chaos et terminé ses préparatifs.

La table était dressée, table digne du taudis avec ses tessons ébréchés et ses papiers en guise de plats; un bon feu flambait dans la cheminée, et deux bougies éclairaient la scène, fichées, l'une dans le chandelier bossué de l'hôtel, l'autre dans une bouteille fêlée.

Ce spectacle superbe pour des yeux de vingt ans, remplissait Paul de satisfaction. Les affaires sérieuses étaient finies, les pressentiments sombres s'étaient envolés.

– A table!.. s'écria-t-il, à table!.. Voici enfin le dîner qui sera le déjeûner. Allons, Rose, à ton poste. Et vous, mon cher voisin, vous allez, je l'espère, nous faire le plaisir de partager le repas que nous vous devons.

Mais le père Tantaine, bien qu'un tel festin fût fait pour le tenter et le séduire, ainsi qu'il le confessa, s'excusa avec beaucoup de protestations de regrets.

Il n'avait pas grand'faim, assura-t-il, puis il avait pour cinq heures et demie un rendez-vous de la dernière importance à l'autre bout de Paris.

– Enfin, dit-il à Paul, il est indispensable que je voie Mascarot ce soir. Je dois le prévenir, le disposer en votre faveur.

Rose, assurément, ne tenait pas à la compagnie du bonhomme. Laid, malpropre, misérable, il lui inspirait un sentiment de dégoût dont ne triomphait pas la reconnaissance.

Puis, bien qu'on ne vit pas ses yeux, elle devinait instinctivement, sous les verres foncés de ses lunettes, un regard aigu et subtil, très capable de lire au fond de sa pensée.

Ce qui n'empêche que se faisant chatte et câline autant qu'il était en son pouvoir, elle joignit ses instances à celles de Paul pour garder leur ami.

Mais il fut inébranlable, et après avoir, une fois encore, rappelé à Paul qu'il devait être exact, le lendemain, à midi, il sortit en criant de sa meilleure voix, aux jeunes gens qui venaient de s'attabler:

– Au revoir! bon appétit!

Seulement, une fois dehors, sur le palier, la porte refermée, le père Tantaine s'arrêta, s'appuyant à la rampe grossière, écoutant.

Les tourtereaux, comme il les appelait, étaient d'une gaieté folle, et les éclats de leurs voix jeunes et fraîches emplissaient le dernier étage de l'hôtel du Pérou.

Pourquoi non? Paul après des angoisses affreuses, trouvait une sécurité relative; il avait en poche l'adresse d'un homme qui devait faire sa fortune; enfin, sur le coin de la cheminée brillait la monnaie du billet de cinq cents francs, un de ces tas d'or qui, au temps des riantes illusions, semblent inépuisables.

Quant à Rose, elle ne pouvait cesser de s'égayer au sujet de ce vieux clerc d'huissier, qu'en dedans d'elle-même elle jugeait absolument idiot, et qu'elle trouvait du dernier grotesque.

– Courage, mes mignons, grommela le père Tantaine, courage! Ce pourrait bien être la dernière fois que vous riez ensemble.

Cela dit, avec les plus louables précautions, il descendit le raboteux escalier de l'hôtel du Pérou, que la Loupias n'éclaire que le dimanche, parce que le gaz, dame! cela coûte de l'argent.

Le père Tantaine ne sortit pas directement.

Ayant, par la petite porte vitrée de la loge des propriétaires de l'hôtel, aperçu la Loupias qui cuisinait sur son poêle des ragoûts de son pays, il entra, après avoir gratté timidement, saluant bas, en homme que la misère a accoutumé à toutes les rebuffades.

– Je viens pour vous payer ma quinzaine, madame, annonça-t-il tout d'abord.

Et en même temps il déposait sur le coin de la commode une pièce de dix francs et une pièce de vingt sous.

Puis, pendant que Loupias, qui sait écrire, lui confectionnait un reçu, il se mit à parler de ses affaires, racontant comme quoi il venait de recueillir un héritage inattendu, qui allait lui donner l'aisance sur ses vieux jours.

A l'appui de ses assertions, avec le naïf orgueil de la pauvreté qui craint de n'être pas crue sur parole, il montrait plusieurs billets de banque renfermés dans un portefeuille.

Ces chiffons produisirent si bien leur effet que, lorsque le bonhomme se retira, Loupias voulut à toute force le reconduire, sa lampe d'une main, sa casquette de l'autre.

Le vieux clerc ne semblait d'ailleurs aucunement sensible à ces prévenances. Il allait d'un air préoccupé, en homme qui poursuit un plan.

Arrivé dans la rue, il s'orienta, examina les magasins des environs, et, sans hésiter, il marcha droit à la boutique d'un épicier qui fait presque le coin de la rue du Petit-Pont et de la rue de la Bûcherie.

Cet épicier, grâce à un certain vin que lui fabrique un chimiste de Bercy, et qu'il vend neuf sous le litre, jouit dans le quartier d'une vogue bien légitime.

Il est petit, gros, court, rouge, irritable, plein d'importance; il porte des favoris à l'anglaise, est veuf, sergent de la garde nationale et répond au nom de Mélusin.

Cinq heures, dans les quartiers pauvres, c'est en hiver le moment du «coup de feu» pour les boutiquiers.

Les ouvriers reviennent de leur chantier et les femmes qui ont quitté leur travail à la nuit hâtent les préparatifs du souper.

M. Mélusin était donc si fort affairé au milieu de ses pratiques, recevant et rendant, surveillant, criant après ses garçons, qu'il ne remarqua pas l'entrée du père Tantaine.

L'eût-il remarqué, il ne se serait pas dérangé pour un acheteur aussi misérablement vêtu.

Mais le vieux clerc d'huissier avait en sortant de l'hôtel du Pérou, quitté ses apparences humbles et bénignes. Se plaçant dans le coin le moins encombré de la boutique, c'est d'un ton impératif qu'il appela:

– Monsieur Mélusin!..

L'épicier, surpris, laissa tout pour accourir.

– Tiens! ce bonhomme qui me connaît, se disait-il, sans penser que son nom brille en lettres d'un demi-pied au-dessus de la devanture.

Le père Tantaine ne lui laissa pas le loisir de demander des explications.

– Monsieur, commença-t-il avec un bel accent d'autorité, n'est-il pas venu ici il n'y a qu'un moment une jeune femme qui a changé un billet de 500 francs?

– Oui, monsieur, oui, répondit Mélusin, mais comment avez-vous pu savoir…

Il s'interrompit pour se donner sur la tête un grandissime coup de poing et reprit vivement:

– J'y suis!.. un vol a été commis, n'est-il pas vrai, et vous êtes sur la piste du voleur. Connu!.. Faut-il vous le dire? Quand cette jeune fille qui avait l'extérieur d'une pauvresse a changé ce billet, j'ai conçu un soupçon. Je l'ai observée attentivement et j'ai remarqué que sa main tremblait.

– Excusez, interrompit le père Tantaine, je ne vous ai point dit qu'il s'agit d'un vol. Reconnaîtriez-vous cette jeune fille?

– Comme moi-même, si je me rencontrais, oui, monsieur. Une créature superbe, avec des cheveux!.. A telles enseignes que je l'avais distinguée déjà, car elle vient ici quelquefois, et j'ai de fortes raisons de croire qu'elle habite un hôtel borgne de la rue de la Huchette.

Le boutiquier parisien n'aime pas toujours les agents qui dressent contre lui des procès-verbaux lorsqu'il se trouve en contravention.

Cependant, encouragé par la pensée de rendre service à la société, il aide volontiers les investigations. Pour faciliter une capture importante, il est capable de traits héroïques, comme de manquer la vente, par exemple.

– Voulez-vous, continuait M. Mélusin, que j'envoie un de mes garçons aux informations, faut-il requérir des sergents de ville.

– Inutile… cher monsieur, répondit le vieux clerc d'huissier, et même, je vous serais obligé de me garder le secret jusqu'à nouvel ordre.

– Oh! je comprends, une indiscrétion pourrait donner l'éveil.

– Juste! Seulement, je vous demanderai, si vous avez conservé ce billet, la permission d'en prendre le numéro d'ordre. Je vous prierai aussi d'inscrire ce numéro sur vos livres, avec une petite mention, à la date d'aujourd'hui. Autant que possible il faut tout prévoir.

– Et mes livres feraient foi devant le tribunal, n'est-il pas vrai? Je le crois bien, les livres d'un négociant!.. Vous voyez que je suis au courant. Une minute et je suis à vous.

Tout se passa ainsi que l'avait souhaité le bonhomme et rapidement.

Du reste, M. Mélusin ne le laissa pas s'éloigner sans toutes sortes de politesses. Il le reconduisit jusque sur le seuil de sa boutique, et le suivit des yeux, convaincu qu'il venait de rendre un service éminent à un employé supérieur de la préfecture déguisé en mendiant.

Mais qu'importait au père Tantaine l'opinion qu'on pouvait avoir de lui!

Il avait gagné la place du Petit-Pont et paraissait y chercher quelqu'un. Déjà il en avait fait deux fois le tour, scrutant les coins sombres, lorsqu'il laissa échapper une exclamation de satisfaction; il avait aperçu celui qu'il venait retrouver.

C'était un affreux garnement d'une vingtaine d'années, n'en paraissant guère que quinze ou seize, maigre, dégingandé, mal bâti.

Il se tenait posté à l'angle du quai Saint-Michel et du Petit-Pont, et effrontément demandait l'aumône, guettant de l'œil les sergents de ville, sans souci du réverbère qui l'éclairait en plein.

Du premier coup, on reconnaissait en lui l'œuvre malsaine de la civilisation des grandes villes, l'ancien gamin de Paris, qui, à huit ans, fumait les bouts de cigares ramassés à la porte des cafés et se grisait avec de l'eau-de-vie.

Ses cheveux, d'un jaune sale, étaient déjà rares, il avait le teint flétri et plombé, un rictus ironique contractait sa large bouche à lèvres plates, et la plus cynique audace flambait dans ses yeux.

Vêtu d'une blouse grisâtre, il en avait relevé la manche droite et exposait à nu un bras tordu, rabougri, contorsionné, hideux à point pour exciter la commisération des passants.

Il psalmodiait en même temps une légende monotone où sans cesse les mêmes mots revenaient: «Pauvre ouvrier… vieille mère à nourrir… incapable de travailler… estropié par une machine.»

Le père Tantaine marcha droit à ce bon pauvre, et, d'un vigoureux revers de main, appliqué sur la tête, fit sauter sa casquette à trois pas.

L'autre se retourna furieux; mais, apercevant le bonhomme, il sembla fort penaud et murmura:

– Pincé!..

Aussitôt grâce à une brusque contraction de l'épaule, il détordit son bras, aussi droit et aussi sain que l'autre, en réalité, rabattit sa manche et ramassa sa casquette.

– C'est donc ainsi, reprit le père Tantaine, que tu exécutes les commissions dont on te charge!

– Quoi!.. elle est faite depuis longtemps, votre commission!

– Ce n'est pas une excuse. Grâce à ma recommandation, M. Mascarot t'a procuré une bonne position, n'est-ce pas? Je te fais assez souvent gagner de l'argent; ainsi, tu ne manques de rien. Il était convenu que tu ne mendierais plus.

– Excusez, bourgeois, je n'en fais plus mon état. Seulement, dame! il fallait bien tuer le temps en vous attendant. D'abord, c'est plus fort que moi, je ne peux pas rester sans rien faire. J'ai récolté sept sous. C'est toujours ça…

– Toto-Chupin, prononça gravement le vieux clerc d'huissier, Toto-Chupin, vous finirez mal; c'est moi qui vous le prédis. Mais arrivons au fait. Qu'as-tu vu?

Ils avaient quitté le coin du pont et remontaient lentement le quai désert, le long des vieux bâtiments de l'Hôtel-Dieu.

– J'ai vu bourgeois, ce que vous m'aviez annoncé, répondait le garnement. A quatre heures précises, une voiture est arrivée sur la place et s'y est arrêtée comme pour y prendre racines, tenez là-bas, en face de la boutique du perruquier. Voiture flambante, cheval superbe, cocher très bien mis!..

– Passe. Il y avait quelqu'un dans la voiture?

– Naturellement. J'y ai reconnu le particulier que vous m'avez dit. Bien vêtu, ma foi! Chapeau rogné, tout plat, pantalon clair, en fourreau de parapluie, veston court, oh! mais d'un court… enfin, le dernier genre. Pour plus de sûreté, comme il faisait déjà sombre, je suis allé le regarder sous le nez. Il était descendu de voiture, vous m'entendez, et il battait la semelle sur le trottoir, avec un cigare non allumé aux dents. Moi, voyant le coup de temps, j'accours avec une allumette en disant: «Du feu, mon prince!» Il m'a donné une pièce de dix sous. Autant de pris. C'était bien lui: laid, petit, ratatiné, cagneux, une figure à gifles avec un pince-nez… un singe, quoi!

Quand Toto-Chupin raconte, le mieux est de le laisser aller. C'est au moins le plus court pour obtenir les renseignements qu'on désire.

Pourtant, le vieux clerc d'huissier s'impatienta.

Qu'est-il arrivé ensuite? demanda-t-il.

– Pas grand'chose. Mon individu n'avait pas l'air content du tout, de faire le pied de grue. Pauvre ami!.. Il allait de ci et de là, sur le trottoir, il faisait des moulinets avec sa badine et dévisageait les femmes. Dieu qu'il me déplaît, ce cocodès! Si jamais il vous prend envie de lui repasser une bonne volée, bourgeois, je suis votre homme. Je l'ai toisé, il n'est pas moitié si fort que moi.

– Mais va donc Chupin, va donc.

– Bon, j'y suis! Donc, il était là, c'est-à-dire, nous étions là, depuis une grande demi-heure, quand tout à coup une femme tourne la rue et vient droit au cocodès. Ah! bourgeois, la belle fille! Non, de votre vie, vous n'avez rien vu de si admirable. Moi, j'en suis resté ébloui. Mois quelle misère! Ils se sont mis à parler tout bas.

– Et tu n'as rien entendu?

– Pour qui me prenez-vous, bourgeois?.. La belle fille a dit: « – C'est entendu, à demain.» Le cocodès a demandé: « – Bien vrai?» Et elle a répondu: « – Oui, parole d'honneur, vers midi.» Là-dessus ils se sont quittés, elle a regagné la rue de la Huchette, lui est remonté dans sa voiture, et fouette cocher!.. En voilà pour cent sous, bourgeois!

La réclamation ne parut nullement choquer le vieux clerc d'huissier.

Il tira de sa poche une pièce de cinq francs et la remit au précoce vaurien en disant:

– Chose promise, chose due. Mais souviens-toi de ma prédiction, Chupin, tu finiras mal. Sur quoi, bonsoir, nous ne suivons pas le même chemin.

Pendant un moment encore, le père Tantaine resta en place, observant Toto qui s'éloignait dans la direction du Jardin des Plantes, et c'est seulement lorsqu'il l'eût perdu de vue, qu'il revint sur ses pas et s'engagea sur le pont.

Il marchait fort vite et semblait aussi satisfait que possible.

– Voilà qui va bien, murmurait-il, je n'ai pas perdu ma journée. J'ai tout prévu, même l'improbable. Flavie sera contente.




II


C'est rue Montorgueil, à quelques pas du passage de la Reine-de-Hongrie, qu'est situé l'établissement du puissant ami du père Tantaine, M. B. Mascarot.

B. Mascarot est directeur d'un bureau de placement pour employés et domestiques des deux sexes.

Deux grands tableaux, accrochés de chaque côté de la porte de la maison, apprennent aux intéressés les demandes et les offres de la journée, et annoncent aux passants que l'agence, fondée en 1844, est encore régie par son fondateur.

C'est sans nul doute à ce long exercice d'une profession ordinairement ingrate, que M. B. Mascarot doit sa réputation et la grande considération dont il jouit, non seulement dans son quartier, mais encore dans tout Paris.

Les maîtres, assure-t-on, n'ont jamais eu à se plaindre d'un serviteur garanti par lui.

Parmi les domestiques, il est avéré qu'il ne procure que des places où on a toutes les douceurs de la vie.

Les employés, enfin, savent très bien que, grâce à ses connaissances, grâce à ses nombreuses relations et ramifications partout, il a toujours un bon emploi au service de qui sait lui plaire.

B. Mascarot a d'autres titres à l'estime publique.

C'est lui qui, le premier, vers 1845, conçut le projet d'organiser en société les «gens de maison». On s'est emparé depuis de son idée et de son programme, mais il n'a pas réclamé.

Il s'est consolé en prenant un associé, un sieur Beaumarchef, et en installant dans la maison même de son agence un hôtel garni où les domestiques sans place trouvent à crédit le logement et la nourriture.

Si ces diverses entreprises ont servi la société, elles ont aussi profité à B. Mascarot.

Il est propriétaire pour partie, – on dit pour un quart, – de la maison qu'il occupe.

Eh bien! c'est devant cette maison, qu'à midi, l'heure convenue, était arrêté Paul Violaine.

Il avait utilisé les cinq cents francs de son vieux voisin, et un confectionneur lui avait improvisé une élégance qui n'était pas de trop mauvais goût.

Même, il était si bien, sous ses nouveaux vêtements, que les femmes qui passaient se retournaient pour le voir encore.

Lui n'y prenait garde. Il avait réfléchi depuis la veille, et maintenant, il se prenait à douter beaucoup du pouvoir de cet inconnu, qui, selon l'expression du père Tantaine, pour faire la fortune de quelqu'un n'avait qu'à le vouloir.

– Un placeur! murmurait-il; sûrement il va me proposer quelque emploi de cent francs par mois!

Cependant, il était un peu ému, et avant d'entrer il étudiait la maison, comme si elle eût pu lui apprendre quelque chose de celui qui l'habitait.

Elle ressemblait à toutes les autres, avec ses deux corps de logis séparés par une cour mal tenue.

Le bureau de placement et l'hôtel étaient au fond.

Sous la porte cochère, l'encombrant de ses ustensiles, était un marchand de marrons, un jeune drôle à l'air insolent.

– Allons, se dit Paul, rester ici ne m'avance à rien, il faut voir.

Il traversa donc résolument la cour, monta un escalier en face, et arrivé au premier étage, voyant sur une porte le mot: Bureaux, il frappa.

– Entrez?.. cria une grosse voix.

La porte n'était pas fermée, mais seulement maintenue par un poids glissant au bout d'une corde. Paul n'eut qu'à pousser.

La pièce où il pénétra ressemblait à tous les bureaux de placement de Paris.

Tout autour, régnait un large banc de chêne noirci et poli par l'usage. Au fond, se trouvait une manière de loge grillée, entourée d'un rideau de serge verte, que dans la clientèle on appelait le confessionnal.

Entre les deux fenêtres, sur une plaque de zinc, on lisait:


AVIS


L'INSCRIPTION EST PAYABLE D'AVANCE

Dans un des angles de la pièce, un monsieur était assis devant une grande table, et, tout en écrivant sur un énorme registre, il donnait audience à une femme debout.

– Monsieur Mascarot? demanda Paul timidement.

– Que lui voulez-vous? fit le monsieur sans saluer; s'agit-il d'une affaire? je le remplace; désirez-vous vous faire inscrire? nous avons en ce moment trois tenues de livres, une caisse, une correspondance, six emplois de ville. Vous avez de bonnes références?..

On eût juré que le monsieur récitait le tableau des offres accroché à la porte.

– Pardon, interrompit Paul, je voudrais parler à M. Mascarot lui-même; je lui suis envoyé par un de ses amis.

Cette simple déclaration parut impressionner le monsieur. Il quitta son air rogue, et c'est presque poliment qu'il dit à Paul:

– Mon associé est en conférence, monsieur, mais il sera libre bientôt; prenez la peine de vous asseoir.

Paul prit place sur le banc et, faute de mieux, se mit à examiner l'associé.

Grand, robuste, éclatant de santé, cet associé porte les cheveux courts et, sous un nez odieusement busqué, il étale une paire de moustaches farouches, longues, lustrées, cirées, terminées en pointe.

Ton, tenue, cheveux, moustaches, décèlent l'homme qui tient à ce que chacun sache bien qu'il a été militaire.

Il a servi, en effet, assure-t-il dans la cavalerie. C'est même au régiment qu'il a gagné le nom sous lequel il est connu: Beaumarchef, abréviation soldatesque de beau maréchal-des-logis-chef. Son vrai nom est Durand.

Il était jeune, en ce temps, il a plus de quarante-cinq ans, maintenant, ce qui ne l'empêche pas de jouir encore d'une réputation incontestable d'homme superbe.

Sa besogne, qui consistait à écrire des noms à la suite les uns des autres, ne l'empêchait nullement de répondre juste à la femme placée devant lui.

Cette cliente, qui, par sa mise, tenait le milieu entre la cuisinière et la marchande des Halles, était ce qu'à Paris on appelle une forte commère.

Elle ponctuait ses phrases de larges prises de tabac. Elle s'exprimait avec un accent alsacien des plus prononcés.

– Finissons-en, disait le sieur Beaumarchef; voulez-vous réellement vous replacer?

– Oui, là, vraiment.

– Vous en disiez autant, la dernière fois que vous êtes venue, il y a plus de six mois. On vous trouve une bonne condition, vous y entrez et paf!.. le troisième jour vous rendez votre tablier, sans raison.

– Alors, je n'étais pas dans le besoin.

– Et à cette heure?

– C'est différent, je commence à voir la fin de mes économies.

M. Beaumarchef posa sa plume, et regardant finement la grosse femme comme s'il eût cherché la confirmation de quelque soupçon, il dit lentement:

– Vous aurez fait quelque folie!

Elle détourna la tête, et, sans répondre directement, se mil à se répandre en plaintes sur la dureté des temps, sur la ladrerie des maîtres, sur la rapacité des jeunes dames qui ne permettent plus à leurs cuisinières de faire danser l'anse du panier, se chargeant très bien elles-mêmes de ce soin.

Beaumarchef approuvait de la tête, exactement comme un quart d'heure plus tôt il donnait raison à une bourgeoise qui se plaignait amèrement des serviteurs. Son état d'intermédiaire exige cette diplomatie.

Cependant, la grosse femme avait fini. Elle sortit d'un porte-monnaie bien garni le prix de l'inscription, le posa sur la table, et dit:

– Allons, mon bon monsieur Beaumar, prenez mon nom. Caroline Schimel, et tâchez de me trouver une bonne maison. Mais rien que pour la cuisine, vous m'entendez. Je fais le marché moi-même, et je n'aime pas à avoir la patronne sur le dos.

– C'est bien; on cherchera.

– Ah! si vous me trouviez un homme veuf! cela m'irait assez, ou bien encore une toute jeune femme avec un mari très vieux… Enfin, faites comme pour vous; je repasserai après-demain.

Et, humant une prise de tabac plus forte que les autres, elle se retira.

Paul, qui avait écouté, était confondu et aussi humilié que possible. C'est grâce au père Tantaine, pourtant, qu'il se trouvait attendre en ce lieu en pareille compagnie. Et attendre quoi?..

Déjà il cherchait un prétexte honnête pour s'éloigner, résolu à ne plus revenir, quand la porte du fond s'ouvrit, donnant passage à deux hommes qui, sur le point de se séparer, achevaient une conversation.

L'un, jeune, élégamment vêtu, avec cette mine suffisante et cette désinvolture facile que d'aucuns prennent pour le suprême bon ton. Plusieurs ordres étrangers illustraient sa boutonnière.

L'aspect de l'autre était celui d'un bon vieil avoué de petite ville. Il portait une chaude douillette de mérinos brun, avait aux pieds des chaussures fourrées, et gardait sur la tête une calotte de velours, brodée sûrement par une main bien chère. Sa barbe rude, soigneusement taillée, s'appuyait sur une épaisse cravate blanche, et la délicatesse de sa vue lui imposait des lunettes bleues.

– Ainsi, cher maître, disait le jeune homme, je puis espérer, n'est-ce pas? Mon intérêt vous répond de moi. N'oubliez pas combien la situation est tendue!..

– Je vous l'ai dit, monsieur le marquis, répondait l'homme à cravate blanche, si j'étais le maître, ce serait: oui; mais je dois consulter mes associés.

– Enfin, cher monsieur, conclut l'élégant, je compte sur vous.

Paul s'était levé, réconcilié avec la maison, à la vue de ce jeune homme si décoré. – L'autre, pensait-il, qui a une si bonne figure et les dehors d'un homme de loi, doit être M. B. Mascarot.

Le marquis sortit, Paul allait se présenter, quand Beaumarchef, le devançant, vint se placer devant l'homme à la cravate blanche:

– Devinez, patron, lui dit-il respectueusement, qui je viens de voir?

– Qui cela? Parle.

– Caroline Schimel, vous savez…

– L'ancienne domestique de la duchesse de Champdoce?

– Précisément.

M. Mascarot eut une exclamation de joie.

– Voilà un vrai bonheur! s'écria-t-il; où demeure-t-elle?

Cette question, si naturelle, consterna Beaumarchef. Lui qui toujours, – oui, toujours, puisque c'était la consigne, demande l'adresse de ses clientes, il n'avait pas demandé celle de Caroline.

L'aveu de cet oubli fit bondir M. Mascarot, même il s'oublia jusqu'à lâcher un juron qui eût fait frémir un charretier.

– Sacrebleu! criait-il, on n'est pas inepte et sot à ce point. Voici une fille que, depuis cinq mois, je cherche par tout Paris, tu le sais, le hasard nous la livre et tu la laisses échapper!

– Elle reviendra, patron, elle l'a dit; elle ne voudra pas perdre l'argent de l'inscription.

– Eh! elle se moque bien de dix sous ou de dix francs. Elle reviendra si c'est sa fantaisie, sinon… une fille qui boit, qui est à moitié folle…

Mais voici que Beaumarchef, enflammé d'un espoir soudain, avait pris son chapeau.

– Elle ne fait que partir, dit-il, je cours; je suis capable de la rejoindre.

Il s'élançait, M. Mascarot le retint.

– Attends, fit-il, tu n'es pas le limier qu'il faut. Prends avec toi Toto-Chupin; qu'il campe-là ses marrons. Et si vous rattrapez cette coquine, ne lui parlez pas, mais qu'il la suive et qu'il ne la lâche plus. Je veux savoir heure par heure tout ce qu'elle fait!.. tout, tu m'entends!..

Beaumarchef dehors, B. Mascarot continua à donner cours à sa mauvaise humeur.

– Être servi comme cela, disait-il, quelle misère! Ah! il faudrait pouvoir faire tout soi-même. Je m'épuise à étudier une énigme indéchiffrable, et cette ivrognesse en a certainement le mot!..

Il était bien évident pour Paul qu'il n'avait pas été aperçu. Honteux de son indiscrétion involontaire, il prit le parti de tousser.

M. Mascarot se retourna menaçant, terrible.

– Vous m'excuserez… commença Paul.

Mais déjà le placeur avait repris sa bonne et honnête figure.

– Ah! j'y suis, fit-il, monsieur Paul Violaine, n'est-ce pas?

Le jeune homme s'inclina.

– Eh bien! reprit M. Mascarot, je suis à vous à la minute.

Il disparut vivement par la porte du fond, et Paul avait à peine eu le temps de se remettre qu'il s'entendit appeler.

– M. Paul!.. Par ici, je vous prie, je n'ai pas de secrets pour vous!

Comparé à la pièce d'entrée, à l'agence proprement dite, le cabinet particulier de M. B. Mascarot est un séjour de délices et de splendeurs.

On voit que les carreaux des fenêtres sont lavés quelques fois, le papier vert de la tenture est propre, il y a un tapis à terre.

Aussi, combien de clients, parmi les meilleurs, peuvent se vanter d'avoir mis le pied dans ce sanctuaire? Extraordinairement peu.

Les affaires courantes du matin, à l'heure de la halle, se brassent en public autour de la table de M. Beaumarchef. Les négociations qui exigent plus de précautions se traitent à voix basse, dans le crépuscule du «confessionnal!»

Mais Paul, ignorant les usages de la maison, ne pouvait apprécier convenablement l'immensité de la faveur qui l'admettait, lui, nouveau venu, à l'intimité du laboratoire.

Lorsqu'il entra, B. Mascarot se chauffait à un bon feu de bois, assis dans un excellent fauteuil, le coude appuyé à son bureau.

Et quel bureau! Un monde. C'était bien là le meuble de l'homme que harcèlent mille préoccupations diverses.

Les cartons et les registres s'y entassaient en montagnes. La tablette était couverte de quantité de petits carrés de papier très fort qu'on appelle des fiches, portant un nom en grosses lettres et au-dessous des notes et des indications d'une écriture menue et presque illisible.

D'un geste paternel, M. Mascarot daigna indiquer à Paul un siège en face de lui, et c'est de la voix la plus encourageante qu'il dit:

– Causons.

Non, en vérité, on ne feint pas, on ne saurait feindre les patriarcales apparences de B. Mascarot.

Sa physionomie calme, reposée, miroir d'une conscience pure, est bien de celles qui font dire d'un homme: «J'aimerais à lui confier ma fortune.»

En l'examinant ainsi, Paul subissait l'ascendant de l'honnêteté, et il se sentait porté vers lui comme la faiblesse vers la force.

Il s'expliquait l'enthousiasme du père Tantaine et il bénissait le hasard qui l'instant d'avant, l'avait empêché de s'esquiver.

– Nous disons donc, reprit M. Mascarot, que vos ressources actuelles sont insuffisantes, nulles même, et que vous êtes décidé à tout entreprendre pour vous assurer une position. Je vous répète là les propres expressions de ce pauvre diable de Tantaine.

– Il a été, monsieur, le fidèle interprète de mes sentiments.

– Très bien. Seulement, avant de parler du présent et de songer à l'avenir, nous allons, si vous le voulez bien, nous occuper du passé.

Paul eut un tressaillement très léger, que le placeur remarqua pourtant, car il ajouta:

– Vous excuserez l'indiscrétion, mais elle est nécessaire. J'ai ma responsabilité à mettre à couvert. Tantaine dit que vous êtes un charmant jeune homme, honnête, bien élevé. En vous voyant, je suis convaincu qu'il ne se trompe pas. Mais il me faut plus que des présomptions. Vous devez comprendre qu'avant de me porter votre garant, avant de répondre de vous à des personnes tierces…

– C'est trop juste, monsieur, interrompit Paul, aussi suis-je prêt à vous répondre, je n'ai rien à cacher.

Un fin sourire, que le jeune homme ne surprit pas, vint effleurer les lèvres de l'honorable placeur, et d'un geste qui lui était familier, il rajusta ses lunettes sur son nez.

– Merci de vos bonnes dispositions, fit-il. Quant à me cacher quelque chose, eh! eh!.. ce n'est peut-être pas aussi aisé que vous le supposez.

Il prit sur un coin de son bureau un petit paquet de fiches, les fit glisser sous son pouce comme un jeu de cartes, et poursuivit:

– Vous vous nommez Marie-Paul Violaine?

Paul inclina la tête.

– Vous êtes né à Poitiers, rue des Vignes, le 5 janvier 1843; vous êtes, par conséquent, dans votre vingt-quatrième année.

– Oui, monsieur.

– Vous êtes un enfant naturel?

La seconde question avait un peu surpris Paul, celle-ci le stupéfia.

– C'est vrai, monsieur, répondit-il, sans essayer de cacher son étonnement. J'étais loin de supposer M. Tantaine si bien informé. Je reconnais que la cloison qui sépare nos chambres est plus mince encore que je ne croyais.

M. Mascarot ne sembla pas entendre l'épigramme adressée au vieux clerc d'huissier, il continuait à remuer ses carrés de papier et à les consulter.

Si Paul, moins naïf, se fût penché, il eut vu ses initiales P. V., en tête de chacune des fiches.

– Madame votre mère, reprit le digne placeur, a tenu, pendant les quinze dernières années de sa vie, un petit magasin de mercerie?

– En effet.

– Que peut rapporter un petit commerce comme celui-là, à Poitiers? Pas grand'chose, n'est-il pas vrai? Par bonheur, elle avait, en outre, pour l'aider à vivre et à vous élever, une pension annuelle de mille francs.

Cette fois, Paul bondit sur son fauteuil.

Ce secret, il était bien certain que le vieux locataire de l'hôtel du Pérou n'avait pu le surprendre.

– Monsieur, balbutia-t-il, absolument abasourdi; monsieur!.. qui a pu vous révéler un fait dont je n'ai parlé à personne depuis que je suis à Paris, une circonstance de ma vie que Rose elle-même ignore?

Le placeur haussa bonnement les épaules.

– Vous devez bien comprendre, répondit-il, qu'un homme de ma position est obligé à des moyens particuliers d'investigation. Eh! sans cela, ne serais-je pas trompé quotidiennement, et, par contre, exposé à tromper les autres!..

Il n'y avait pas une heure que Paul avait passé le seuil de l'agence, mais déjà il savait à quoi s'en tenir sur les «moyens particuliers.»

Il se rappelait l'ordre donné au sieur Beaumarchef.

– D'ailleurs, poursuivait le placeur, si je suis curieux par état, je suis discret aussi. Ne craignez donc pas de me répondre franchement. Comment cette rente parvenait-elle à votre mère?

– Tous les trois mois, par l'intermédiaire d'un notaire de Paris.

– Ah!.. Connaissez-vous la personne qui les servait?

– Aucunement.

Cependant Paul commençait à s'inquiéter de cet interrogatoire. Mille appréhensions vagues et inexpliquées tressaillaient en lui.

Il avait beau chercher, il ne voyait ni le but, ni la portée, ni l'utilité de toutes ces questions.

Puis l'explication qui lui avait été donnée ne lui paraissait pas claire. On a beau disposer de moyens puissants, ce n'est pas en une matinée qu'on recueille des notions précises à ce point sur la vie d'un homme.

Et, cependant, rien dans l'attitude du digne placeur ne justifiait les craintes du jeune homme.

Il semblait ne questionner ainsi que par habitude, avec l'insouciance de l'homme qui remplit les formalités de son état, sans conscience de son horrible indiscrétion.

Ce n'est qu'après un assez long silence qu'il reprit la parole:

– Je suis là que je réfléchis, dit-il, et je vois que, selon toute probabilité, c'est votre père qui servait cette rente.

– Non, monsieur, non.

– Qui vous l'a affirmé?

– Ma mère, monsieur, qui me l'a juré sur son salut, et c'était une sainte. Pauvre mère!.. je l'aimais et je la respectais trop pour lui parler de ces choses. Une fois, pourtant, poussé par je ne sais quelle misérable curiosité, j'ai osé la questionner, lui demander le nom de notre protecteur. Ses larmes m'ont cruellement fait sentir l'ignominie de ma conduite. Ce nom, je ne l'ai jamais su, mais je sais que mon père est mort avant ma naissance.

M. Mascarot ne voulut pas remarquer l'émotion de son jeune client.

– Comme cela, fit-il, la pension ne vous a pas été continuée après la mort de madame votre mère?

– Cette pension, monsieur, ne nous était plus servie depuis ma majorité. Ma mère à cet égard était prévenue. Il me semble que c'est hier qu'elle m'a appris cette nouvelle. Un soir, et comme c'était l'anniversaire de ma naissance, elle avait préparé un repas meilleur que de coutume. Car elle fêtait ma venue au monde, qu'elle eût dû maudire. Pauvre mère!.. «Paul, me dit-elle, lorsque tu es né, un ami généreux m'a promis qu'il m'aiderait à t'élever. Il a tenu sa parole, tu as vingt et un ans, nous ne devons plus rien espérer de lui. Te voici un homme, mon fils, tu ne dois plus compter, je ne dois plus compter que sur toi. Travaille, sois honnête, et si jamais un devoir te paraît pénible, souviens-toi que ta naissance t'impose double obligation!..»

Paul s'interrompit, l'émotion le gagnait, deux larmes chaudes roulèrent le long de ses joues.

– Dix-huit mois plus tard, reprit-il, ma mère mourait subitement, sans avoir eu le temps de se reconnaître… Désormais, j'étais seul au monde, sans famille, sans amis. Oh! oui, je suis bien seul. Je puis mourir, il n'y aura personne derrière mon corbillard. Je puis disparaître, nul ne s'inquiétera, car nul ne sait que j'existe.

La physionomie de M. Mascarot était devenue sérieuse.

– Eh bien! je crois que vous vous trompez, monsieur Violaine, je crois que vous avez un ami…

M. Mascarot s'était levé, comme s'il eût voulu dissimuler une émotion dont il n'était pas le maître, et il arpentait son cabinet de long en long, tracassant son beau bonnet de velours, ce qui chez lui est l'indice manifeste de sérieuses délibérations intérieures.

Ce n'est qu'après un bon moment de cet exercice que, sa résolution prise, il s'arrêta brusquement, les bras croisés, devant son jeune client.

– Vous m'avez entendu, mon jeune ami, prononça-t-il. Je ne poursuivrai pas un interrogatoire qui a dû vous blesser…

– Je pensais, monsieur, répondit Paul diplomatiquement, que mon seul intérêt vous dictait toutes ces questions.

– C'est vrai. Je voulais vous éprouver, juger votre franchise; je puis bien vous l'avouer. Pourquoi? Vous le saurez plus tard. Dès à présent, soyez bien persuadé que je n'ignore rien de ce qui vous concerne. Ah! vous vous demandez comment? Permettez-moi de ne pas vous le dire. Admettez une intervention miraculeuse du hasard. Le hasard! cela répond à tout.

Jusqu'alors, Paul n'avait été que fort intrigué. Ces paroles ambiguës lui causaient un véritable effroi que trahit aussitôt sa mobile physionomie.

– Allons, bon! fit le digne placeur en redressant ses lunettes à travers lesquelles il voyait merveilleusement, voici que vous vous épouvantez.

– Il est vrai, monsieur, balbutia Paul.

– Pourquoi! Je me demande vainement ce que peut craindre un homme dans votre position. Allons, cessez de vous creuser la cervelle, vous ne devinerez pas, et abandonnez-vous à moi, qui ne veux que votre bien.

Il dit cela du ton le plus doux et le plus rassurant, et regagnant son fauteuil, il continua:

– Arrivons à vous. Grâce au dévouement de votre mère, qui était, vous l'avez dit justement, une sainte et digne femme, au prix d'héroïques privations, vous avez pu faire vos études au lycée de Poitiers, ni plus ni moins qu'un fils de famille. A dix-huit ans, vous avez été reçu bachelier. Pendant un an, sous prétexte d'attendre une inspiration du ciel, vous avez flâné; enfin, en désespoir de cause, vous êtes entré en qualité de clerc chez un avoué?

– C'est parfaitement exact.

– Le rêve de votre mère était de vous voir établi aux environs, à Loudun ou à Civray. Peut-être comptait-elle, pour payer une charge, sur l'aide de l'ami qui l'avait si noblement assistée.

– Je l'ai toujours pensé.

– Malheureusement, le papier timbré ne vous plaisait pas.

A ce souvenir, Paul ne put retenir un sourire qui déplut à M. Mascarot, car il ajouta avec une certaine sévérité:

– Je dis malheureusement, et vous avez assez souffert pour être de mon avis. Au lieu de grossoyer à l'étude, que faisiez-vous? Vous vous occupiez de musique, vous composiez des romances et même des opéras; vous n'étiez pas fort éloigné de vous croire un génie de premier ordre.

Paul, qui jusqu'alors avait tout subi sans trop se révolter, atteint en plein cœur par ce sarcasme, essaya de protester, en vain.

– En somme, poursuivit le placeur, un beau matin vous avez abandonné l'étude, et vous avez déclaré à votre mère qu'en attendant d'être un illustre compositeur, vous vouliez donner des leçons de piano. Vous n'en avez pas trouvé, et même vous étiez assez naïf d'en chercher. Faites-moi le plaisir de vous regarder, et dites-moi si vous avez la figure et la tournure d'un professeur à placer près de jeunes demoiselles.

Craignant sans doute quelque trahison de sa mémoire, M. Mascarot s'arrêta pour consulter ses fiches.

– Finissons, reprit-il. Votre départ de Poitiers a été votre dernière folie et la plus grande. Le lendemain même de la mort de votre mère, vous vous êtes occupé de réaliser tout ce qu'elle possédait, vous avez recueilli un milier d'écus, et vous avez repris le chemin de fer.

– C'est qu'alors, monsieur, j'espérais…

– Quoi? Arriver à la fortune par le chemin de la gloire. Fou! Tous les ans, mille pauvres garçons qu'ont enivrés les louanges de leur sous-préfecture arrivent à Paris enfiévrés d'un pareil espoir. Savez-vous ce qu'ils deviennent? Au bout de dix ans, dix au plus ont, tant bien que mal, fait leur chemin, cinq cents sont morts de misère, de rage et de faim, les autres sont enrôlés dans le régiment des déclassés.

Tout cela, Paul se l'était dit, il avait mesuré ce qu'il faut au juste d'énergie pour vouloir chaque matin, en s'éveillant, ce qu'on voulait la veille, et cela durant des années. Ne trouvant rien à répondre, il baissait la tête.

– Si encore, disait M. Mascarot, si encore vous étiez venu seul? Mais non. Vous vous étiez épris à Poitiers d'une jeune ouvrière, une certaine Rose Pigoreau, vous n'avez rien trouvé de plus sage que de l'enlever.

– Eh! monsieur, si je vous expliquais…

– Inutile! les résultats sont là. En six mois les trois mille francs ont été flambés, puis la gêne est venue, puis la détresse, puis la faim… et en dernier lieu, échoué à l'hôtel du Pérou, vous pensiez au suicide quand vous avez rencontré mon vieux Tantaine.

Ces vérités étaient cruelles à entendre, et Paul avait une furieuse envie de se fâcher. Mais, alors, adieu la protection du puissant placeur. Il se contint.

– Soit, monsieur, fit-il amèrement, j'ai été fou, la misère m'a rendu sage. Si je suis ici, c'est que j'ai renoncé à toutes mes chimères.

– Renoncez-vous aussi à Mlle Pigoreau?

Le jeune homme, à cette question ainsi posée, pâlit de colère.

– J'aime Rose, monsieur, répondit-il d'un ton sec, je croyais vous l'avoir dit. Elle a eu foi en moi, elle partage courageusement ma mauvaise fortune, je suis sûr de son affection!.. Rose sera ma femme, monsieur!

Lentement M. Mascarot retira son superbe bonnet grec, et de l'air le plus sérieux, sans la moindre nuance d'ironie, il s'inclina très bas en disant:

– Excusez!..

Mais il ne pouvait entrer dans ses intentions d'insister sur ce sujet:

– Voici donc, reprit-il, votre bilan établi. Il vous faut un emploi, et vite. Que savez-vous faire? Peu de chose, n'est-ce pas? Vous êtes comme tous les jeunes gens élevés dans les lycées, apte à tout et propre à rien. Si j'avais un fils, eussé-je cent mille livres de rentes, il apprendrait un métier.

Paul se mordait les lèvres, ne reconnaissant que trop la justesse de l'appréciation. N'avait-il pas, la veille, souhaité le sort de ceux qui peuvent gagner leur vie avec leurs bras?

– Et cependant, disait le placeur, il faut que je vous case. Je suis votre ami et mes amis ne restent jamais en route. Voyons, que diriez-vous d'une situation d'une douzaine de mille francs par an?

Ce chiffre, comparé aux plus audacieuses espérances de Paul, était encore si fabuleux, qu'il pensa que le placeur s'amusait de son inexpérience.

– Il est peu généreux à vous de me railler, monsieur, fit-il.

Mais B. Mascarot ne raillait pas.

Seulement, il lui fallut un bon quart d'heure pour prouver à son jeune client que, de sa vie, il n'avait parlé plus sérieusement d'une affaire sérieuse.

Très probablement il eût perdu ses frais d'éloquence, si, à bout de raisons, il ne lui était venu à la pensée de dire:

– Pour me croire, vous exigez des preuves… Voulez-vous que je vous avance votre premier mois?

Et il tendit un billet de mille francs qu'il avait pris dans le tiroir de son bureau.

Paul repoussa le billet, mais force lui était de se rendre devant ce puissant argument. Alors, pris d'anxiétés terribles, il demandait si cet emploi si magnifique, si inespéré, il serait capable de le remplir.

– Eh!.. vous le proposerais-je s'il était au-dessus de vos moyens? repondait le digne placeur. Je vous connais, n'est-ce pas? Si je n'étais très pressé, je vous expliquerais sur-le-champ la nature de vos fonctions… Ce sera pour demain. Soyez ici, comme aujourd'hui, entre midi et une heure.

Si bouleversé que fût Paul, il comprit qu'en restant il serait importun, et il se leva.

– Un mot encore, fit le placeur. Vous ne pouvez rester à l'hôtel du Pérou. Cherchez-vous immédiatement une chambre dans ce quartier, et, dès que vous l'aurez trouvée, apportez-moi l'adresse. Allons, à demain, et soyons forts et sachons porter la prospérité.

Pendant près d'une minute encore, M. Mascarot resta debout près de son bureau, prêtant l'oreille, étudiant le bruit des pas de Paul, qui s'éloignait chancelant sous le poids de tant d'émotions diverses.

Lorsqu'il fut bien certain qu'il avait quitté l'appartement, il courut à une porte vitrée qui donnait dans sa chambre, et l'ouvrit en disant:

– Hortebize!.. docteur!.. tu peux venir, il est parti.

Un homme aussitôt entra vivement et alla se jeter dans un fauteuil, près du feu.

– Brrr! disait-il, j'ai les pieds engourdis. On me les couperait que je ne les sentirais pas. C'est une glacière, ta chambre, ami Baptistin. Une autre fois, tu me feras faire du feu, hein?

Mais rien ne peut détourner M. Mascarot du but de ses pensées.

– Tu as tout entendu? demanda-t-il.

– J'entendais et je voyais comme toi-même.

– Eh bien! que penses-tu du sujet?

– Je pense que Tantaine est un homme très fort et qu'entre tes mains ce joli garçon ira loin.




III


Le docteur Hortebize, cet intime du «l'agence», qui appelait ainsi familièrement M. Mascarot par son prénom: Baptistin, a bel et bien cinquante-six ans sonnés.

Il n'en avoue que quarante-neuf et n'a pas tort. C'est à peine si on les lui donnerait, tant il porte lestement son embonpoint de chanoine, tant ses grosses lèvres sensuelles sont fraîches encore, tant il a les cheveux noirs, l'œil vif et sain.

Homme du monde, et du meilleur monde, souple, élégant, spirituel, voilant sous une ironie du meilleur goût un monstrueux cynisme, il est très entouré, très recherché, très fêté.

Cela tient à ce qu'il n'a pas de défauts, mais seulement quelques bons gros vices qu'il étale avec un sans-gêne absolu.

Ces dehors d'épicurien cachent, assure-t-on, un médecin distingué, un savant.

Ce qui est sûr, c'est que n'étant pas ce qui s'appelle un travailleur, il exerce le moins qu'il peut.

Même, il y a quelques années, voulant, à ce qu'il a prétendu, dégoûter de lui sa clientèle qui devenait importante, un beau matin il s'improvisa homœopathe et fonda un journal médical: le Globule, qui eut cinq numéros.

Cette conversion pouvait prêter à rire; il en a ri le premier, prouvant ainsi la sincérité de la philosophie qu'il professe.

De sa vie, le docteur Hortebize n'a rien pu ou voulu prendre au sérieux.

En ce moment même, M. Mascarot, qui cependant le connaît bien, semble déconcerté et blessé de son ton léger.

– Si je t'ai écrit de venir ce matin, dit-il d'un ton mécontent, si je t'ai prié de te cacher dans ma chambre…

– Où j'ai failli geler.

– … C'est que je tenais à avoir ton avis. Nous engageons une grosse partie, Hortebize, une partie terriblement périlleuse, et tu es de moitié dans le jeu.

– Bast!.. j'ai en toi, tu le sais bien, une confiance aveugle. Ce que tu feras sera bien fait. Tu n'es pas homme à te risquer sans atouts.

– C'est vrai, mais je puis perdre, et alors…

Le docteur interrompit son ami en agitant gaiment un gros médaillon d'or suspendu à la chaîne de sa montre.

Ce geste sembla particulièrement désagréable au placeur.

– Quand tu me montreras ta breloque! fit-il. Voici vingt-cinq ans que nous la connaissons. Que veux-tu dire? qu'il y a dedans de quoi t'empoisonner en cas de malheur! C'est une louable prévoyance, mais mieux vaut tâcher de la rendre inutile en me donnant un bon conseil.

Le souriant docteur avait pris la pose ennuyée du marquis de Moncade écoutant les comptes de son intendant.

– Si tu tenais tant, dit-il, à une consultation, il fallait mander à ma place notre honorable ami Catenac; il connaît les affaires, lui, il est avocat.

Ce nom de Catenac irrita tellement M. Mascarot, que lui, l'homme calme et contenu par excellence, il arracha son magnifique bonnet grec et le lança violemment contre la tablette de son bureau.

– Est-ce sérieusement, Hortebize, demanda-t-il, que tu me dis cela?

– Pourquoi non?

L'honnête placeur souleva ses lunettes, comme si, avec ses yeux seuls, il eût pu lire plus sûrement jusqu'au fond de la pensée de son interlocuteur.

– Parce que, fit-il en appuyant sur chaque syllabe de chaque mot, parce que tu es comme moi, docteur, tu te défies de Catenac. Combien y a-t-il de temps que tu l'as vu? Voici plus de deux mois qu'il n'est venu chez Martin-Rigal.

– Il est de fait que ses façons sont au moins singulières, de la part d'un associé, d'un ancien camarade.

M. Mascarot eut un sourire si mauvais, que certainement il eût donné beaucoup à réfléchir au Catenac en question, s'il lui eût été permis de le voir.

– Ajoute, fit-il, que sa conduite est sans excuses de la part d'un homme dont nous avons fait la fortune. Car il est riche, notre ami, très riche, quoiqu'il prétende le contraire.

– Vraiment, tu crois?..

– S'il était ici, je lui prouverais qu'il a plus d'un million à lui.

Les yeux de l'aimable docteur pétillèrent.

– Un million!.. murmura-t-il.

– Oui, au moins. C'est que, vois-tu, Hortebize, tandis que toi et moi, follement sans compter avec nos caprices, nous laissions couler l'or comme du sable, entre nos mains prodigues, notre ami, lui, se privait et amassait.

– Que veux-tu? Il n'a pas d'estomac, ce pauvre Catenac, pas de tempérament, pas de passions…

– Lui!.. il a tous les vices, il est hypocrite. Pendant que nous nous amusions, il prêtait à la petite semaine, à quinze ou vingt pour cent. Tiens, combien dépenses-tu par an, docteur?

– Par an!.. Tu m'embarrasses beaucoup. Enfin, mettons une quarantaine de mille francs.

– Tu dépenses plus, mais peu importe. Calcule ce que cela fait depuis vingt ans que nous sommes associés.

Jamais le docteur n'a su faire une addition, et il en tire vanité. Cependant, pour complaire à son ami, il essaya:

– Quarante et quarante… commença-t-il, comptant sur ses doigts, font quatre-vingts… puis encore quarante…

– En tout, interrompit M. Mascarot, cela fait huit cent mille francs. Mets-en autant pour ma part, c'est en tout seize cent mille francs que nous avons dissipés.

– C'est énorme!

– Sans doute, et tu vois bien que Catenac qui a eu même part que toi est moi est riche. C'est pour cela que je le redoute. Nos intérêts ne sont plus les sont plus les mêmes. Il vient encore ici tous les jours, mais uniquement pour empocher son tiers. Il veut bien partager les bénéfices, mais il ne voudrait plus de risques. Voici deux ans qu'il ne nous a pas apporté une seule affaire. Quant à compter sur lui, bonsoir! Tu peux lui proposer l'opération la plus belle et la plus sûre, il te refusera net son concours. Monsieur, maintenant, voit des dangers partout, et ses scrupules ressemblent aux hauts-le-cœur d'un goinfre qui a trop dîné.

– Mais il est incapable de nous trahir.

M. Mascarot ne répondit pas immédiatement, il réfléchissait.

– Je crois, répondit-il enfin, que Catenac a peur de nous. Il sait quel lien nous lie. Il sait que la perte de l'un de nous peut entraîner la perte des deux autres. Voilà notre garantie et notre sûreté. Mais s'il n'ose pas nous trahir ouvertement, il est bien capable de faire avorter toutes nos combinaisons. Notre association lui pèse. Sais-tu ce qu'il me disait, la dernière fois qu'il est venu? Il me disait: «Nous devrions fermer boutique et nous retirer.» Nous retirer!.. Eh bien!.. Et vivre donc! Car enfin s'il est riche, lui, nous sommes pauvres. Que possèdes-tu, toi, Hortebize?

Le docteur, ce savant médecin que son portier croit millionnaire, tira en riant son porte-monnaie de sa poche, compta ce qu'il contenait, et répondit en riant:

– Trois cent vingt-sept francs. Et toi!

L'honorable placeur ne prit pas la peine de dissimuler une grimace.

– Moi! répondit-il, je suis logé à ton enseigne.

Il soupira profondément, et à demi-voix, comme se parlant à soi-même, il ajouta:

– Et j'ai des obligations sacrées que tu n'as pas, toi.

Cependant un nuage, le premier depuis le commencement de cet entretien, assombrissait le front du docteur.

– Diable! fit-il d'un ton contrarié, et moi qui comptais sur toi pour un millier d'écus dont j'ai besoin.

L'inquiétude du docteur Hortebize fit sourire M. Mascarot.

– Rassure-toi, dit-il, je puis te les donner. Il doit bien y avoir six ou huit mille francs en caisse.

Le docteur respira.

– Mais c'est tout, poursuivit le placeur, c'est le fond du sac social. Et cela, après des années de risques, d'efforts, de travaux, de…

– Et nous n'avons plus vingt ans.

D'un geste résolu, M. Mascarot assura ses bonnes lunettes.

– Oui, reprit-il, nous vieillissons: raison de plus pour prendre un grand parti. Ce n'est pas avec le courant que nous assurerons l'avenir. Que donne-t-il ce courant? Au plus 4 à 5,000 francs par mois; nos agents nous ruinent. Et que je tombe malade demain, la source est tarie.

– C'est pourtant vrai, approuva le docteur, frissonnant à cette idée.

– Donc il faut, coûte que coûte, risquer un grand coup. Voici des années que je me dis cela, et que je prépare les éléments d'un coup de filet miraculeux. Comprends-tu maintenant pourquoi, au dernier moment, c'est à toi que je m'adresse et non à Catenac? Comprends-tu pourquoi je viens de passer deux heures à t'expliquer le plan des deux opérations que j'ai en vue?

– Oh! qu'une seule réussisse, notre affaire est faite!

– Oui. La question est de savoir si nous avons assez de chances de succès pour entrer en campagne… Réfléchis et réponds.

C'est un observateur très fin que le docteur Hortebize, en dépit de ses apparences frivoles, un esprit délié et fertile en expédients de toute nature, un conseiller d'autant plus sûr dans les circonstances graves, que jamais, si imminent que puisse être le péril, son souriant sang-froid ne l'abandonne.

B. Mascarot le savait bien lorsqu'il insistait pour avoir son opinion.

Mis au pied du mur, ayant à opter pour ainsi dire, entre le contenu du médaillon et la continuation de sa voluptueuse existence, le docteur perdit son air enjoué et parut se recueillir.

Renversé sur son fauteuil, les pieds appuyés sur la tablette de la cheminée, il analysait les combinaisons qui lui avaient été proposées avec l'application d'un général étudiant le plan de bataille que lui soumet le ministre dont il dépend.

Cette analyse fut favorable à l'entreprise, car B. Mascarot, qui examinait le docteur de toutes les forces de son attention, vit, petit à petit, le sourire refleurir sur ses lèvres vermeilles.

Enfin, après un long silence:

– Il faut attaquer, prononça Hortebize. Ne nous dissimulons rien: tes projets ont des côtés extrêmement dangereux, et un échec peut nous mener loin. D'un autre côté, si nous attendons une affaire absolument sûre, nous risquons d'attendre longtemps. Ici, nous avons bien une vingtaine de chances contre nous, mais nous en avons quatre-vingts pour nous. Dans de telles conditions, et surtout, nécessité n'ayant pas de loi, comme on dit… en avant?..

Il se redressa en prononçant ces paroles, et tendant la main à son honorable ami, il ajouta:

– Je suis ton homme!..

Cette décision parut ravir B. Mascarot. Il est tel moment où, si fort que l'on puisse être, on doute de soi, on hésite, et alors l'approbation d'un ami compétent est un puissant secours. C'est le poids qui entraîne le plateau de la balance trébuchante.

Cependant avec le loyal placeur, de même qu'avec tous les gens à probité scrupuleuse, il n'y a jamais de surprise.

– Tu as bien tout pesé, insista-t-il, tout examiné? Tu sais que de mes deux affaires, l'une, celle du marquis de Croisenois est prête, que toutes les combinaisons sont arrêtées…

– Oui, oui!..

– Tandis que pour l'autre, celle du duc de Champdoce, j'ai encore à rassembler d'indispensables éléments de succès. Qu'il y ait dans la vie du duc et de la duchesse un secret qui nous les livre, cela ne fait pas l'ombre d'un doute, mais quel est ce secret?.. Est-ce celui que je soupçonne? je le parierais, mais il nous faut plus que des soupçons, plus que des probabilités, je veux une certitude absolue…

– Peu importe, ce que j'ai dit est bien dit!..

Le docteur espérait en être quitte, pour le moment du moins; il se trompait.

– Tout étant ainsi convenu, reprit le placeur, je reviens à ma question de tout à l'heure, et j'attends une réponse sérieuse. Que penses-tu de ce garçon, qui, en somme, doit être l'instrument indispensable de notre fortune, de Paul Violaine, enfin?

M. Hortebize se leva, fit deux ou trois tours dans le cabinet, et finalement vint se placer en face de son ami, le dos appuyé à la cheminée.

C'est sa position favorite lorsque, dans un salon, après s'être bien fait prier, il conte une de ses anecdotes graveleuses qu'on ne fait passer qu'à force d'esprit, d'adresse et de sous-entendus, et qui sont une de ses spécialités.

– Je pense, répondit-il, que ce garçon présente beaucoup des qualités requises et qu'il serait difficile de trouver mieux. D'ailleurs, il est enfant naturel et ne connaît pas son père, c'est une porte ouverte aux suppositions, il n'est pas de bâtard qui n'ait le droit de se croire fils d'un roi. En second lieu, il n'a ni famille, ni parents, ni protecteurs connus, ce qui nous assure que, quoi qu'il advienne, nous n'aurons de compte à rendre à personne. De plus, il est pauvre; s'il n'a pas grand bon sens, il a un certain brillant et il est vaniteux. Enfin, il est prodigieusement joli garçon, ce qui peut aplanir bien des difficultés. Seulement…

– Ah!.. il y a un seulement?..

Le docteur qui sait que l'amitié ne vit que de ménagements et de concessions, dissimula un sourire discret.

– Il n'y en a pas un, répondit-il, j'en vois trois pour le moins. Tout d'abord, cette jeune femme, cette Rose Pigoreau, dont la beauté a si fort émerveillé notre digne Tantaine, me paraît un sérieux danger pour l'avenir.

M. Mascarot fit de la main un tout petit geste très significatif.

– Sois tranquille, nous en débarasserons Paul de cette demoiselle.

– Parfait! Mais ne t'y trompe pas, insista le docteur d'un ton sérieux qui ne lui était pas habituel, il s'en faut, le danger n'est pas celui que tu penses, celui que tu as songé à éviter. Tu es persuadé que ce garçon aime cette fille, et lui-même croit l'aimer. Pour la plus légère satisfaction d'amour-propre, il l'aura oubliée demain.

– C'est possible.

– Mais elle, qui s'imagine détester ce beau garçon, se trompe pareillement. Elle est tout simplement lasse de la misère. Donne-lui un mois de repos, de luxe, de fantaisies satisfaites, de bonne chère, et tu la verras rassasiée de ce qu'elle croit être le plaisir, revenir à son Paul. Oui, tu la verras le poursuivre, l'obséder, s'acharner comme s'acharnent les femmes de cette sorte qui ne redoutent rien, et venir le réclamer jusqu'aux pieds de Flavie.

– Qu'elle ne s'en avise jamais! fit le doux placeur d'un ton menaçant.

– Quoi! Que feras-tu? L'empêcheras-tu de parler? Elle connaît Paul, elle, depuis son enfance; elle a connu sa mère, elle a été élevée près de lui, dans la même rue peut-être. Crois-en ma vieille expérience, surveille de ce côté.

– Il suffit, je prendrai mes mesures.

Il suffisait, en effet, pour B. Mascarot, de connaître un danger pour le prévenir. Un bon averti, dit-on, en vaut deux; quand il est prévenu, lui, il en vaut quatre.

– Mon second «seulement», poursuivit le prévoyant docteur, m'est inspiré par ce protecteur mystérieux dont ce jeune homme t'a parlé. Son père est mort, prétend-il, sa mère le lui a juré… soit, je consens à le croire. Mais alors, qu'est-ce que cet inconnu qui servait une rente à Mme Violaine? Un sacrifice immédiat, si gros qu'il soit, ne prouve rien. Un dévoûment si persévérant me taquine.

– Tu as raison, docteur, raison mille fois. Là est le défaut de la cuirasse. Mais je veille, mon ami, mais je cherche.

Le docteur commençait à se lasser, il était aisé de le voir.

– Ma troisième objection, poursuivit-il, est peut-être la plus forte. Il va falloir utiliser ce garçon dès demain sans avoir eu le loisir de le disposer à son rôle, sans l'avoir préparé. S'il allait être honnête, par hasard!.. Si à tes propositions les plus éblouissantes, il répondait par un non bien ferme et bien catégorique!..

A son tour, M. Mascarot se leva.

– Cette supposition, déclara-t-il du ton le plus dégagé, n'est pas admissible.

– Pourquoi?

– Parce que, docteur, lorsque Tantaine, après avoir trié ce garçon entre mille, nous l'a amené, il l'avait étudié. Tu ne l'as donc pas étudié, lorsque je le faisais poser pour toi? Il est plus faible et plus volage qu'une femme, vaniteux comme un faiseur de romans qu'il est, dévoré de convoitises et honteux d'être pauvre. Va, entre mes mains, il prendra telle forme que je voudrai, comme la cire sous les doigts du modeleur. Ce qu'il faudra qu'il soit, il le sera.

M. Hortebize ne voulait pas discuter.

– Es-tu sûr, dit-il simplement, que Mlle Flavie ne soit pour rien dans ton choix?

– Sur cet article, répondit le placeur, tu me permettras de ne pas m'expliquer…

Il s'interrompit prêtant l'oreille.

– On a frappé, je crois, fit-il, écoute…

Le bruit s'étant renouvelé, le docteur s'apprêtait à s'esquiver, M. Mascarot le retint.

– Reste, dit-il, c'est Beaumarchef.

Et au lieu de répondre, il appuya le doigt sur un timbre de vermeil, – encore un présent, sans doute, – qui brillait au milieu de ses paperasses.

Le digne placeur ne s'était pas trompé.

L'ancien sous-off, il aimait à se qualifier ainsi lui-même, parut presque aussitôt.

D'un air moitié respectueux, moitié familier, il salua militairement – la main au front, le coude à la hauteur de l'œil, – le docteur d'abord, puis son associé qu'il appelle son patron.

– Eh bien! Beaumar, lui demanda gaîment le docteur, nous buvons donc toujours des petits verres?

L'ex-sous-off, – fait prodigieux – rougit autant qu'une fillette prise par sa maman le doigt dans le pot aux confitures.

– Oh!.. si peu, monsieur le docteur, répondit-il modestement, si peu!..

– Trop encore, Beaumar, beaucoup trop, penses-tu que je ne le vois pas? Mais regarde donc ton teint, malheureux, ton nez, tes paupières enflammées!..

– Cependant, monsieur le docteur, je vous assure…

– Si ce n'était que cela, encore! Mais tu sais ce que je t'ai dit: tu es menacé d'un asthme. Quand tu feras: non, avec ta tête, c'est comme cela. Vois comme tu es essoufflé, examine les mouvements des muscles pectoraux, décélant une obstruction du poumon…

– C'est que j'ai couru, monsieur le docteur.

Mais cette consultation ne pouvait être du goût de M. Mascarot.

– Si Beaumar est hors d'haleine, interrompit-il, c'est qu'il a dû jouer des jambes. Il avait à réparer une inexcusable ineptie. Voyons ton expédition, Beaumar?

L'ancien sous-officier aimait bien mieux cela que les observations taquines du docteur Hortebize.

– Nous la tenons, patron! répondit-il d'un air triomphant.

– Ce n'est pas malheureux.

– Qui tenez-vous? interrogea le docteur.

D'un doigt placé sur sa bouche, M. Mascarot fit à son ami un signe d'intelligence, et, d'un ton leste qui ne lui est pas habituel, il répondit:

– Caroline Schimer, une ancienne servante de l'hôtel de Champdoce, qui a un petit renseignement à me donner. Continue, Beaumar, comment l'avez-vous rattrapée?

– Grâce à une idée qui m'est venue, patron.

– Peste! si tu te mets à avoir des idées, maintenant.

Le sieur Beaumarchef se rengorgea.

– C'est comme cela, répondit-il. En sortant de la maison, avec Toto-Chupin, je me suis dit: notre gaillarde a dû remonter la rue, mais il est impossible qu'elle soit allée jusqu'au boulevard sans entrer chez un marchand de vins.

– Bien raisonné! approuva le docteur.

– En conséquence, Toto et moi, nous avons examiné tous les débits devant lesquels nous passions. Bien nous en a pris. Arrivés rue du Petit-Carreau, nous avons aperçu notre Caroline chez un marchand de tabac qui vend des liqueurs.

– Et Toto a pris la piste!

– C'est-à-dire, patron, qu'il a juré qu'il marcherait dans son ombre jusqu'à ce qu'on lui crie: assez! De plus, il nous fera parvenir un rapport tous les jours.

M. Mascarot se frottait les mains.

– Bonne revanche! prononça-t-il. Beaumar, je suis content de toi.

Le compliment parut enchanter l'ancien sous-officier. Il s'essuya le front, mais ne se retira pas.

– Ce n'est pas tout, patron, commença-t-il.

– Quoi encore?

– J'ai rencontré en bas La Candèle, qui revenait de la place du Petit-Pont, vous savez?..

– Ah!.. qu'a-t-il vu?

– Il a vu la jeune personne s'envoler dans un coupé à deux chevaux. Naturellement, il l'a suivie. Elle est maintenant installée rue de Douai, dans un appartement qui est tout ce qu'on peut voir de plus splendide, a dit le concierge. Ah! patron, il paraît qu'elle est supérieurement jolie, cette jeune personne! La Candèle était comme un fou, en en parlant. Il prétend qu'elle a des yeux!.. Oh! mais des yeux… à faire descendre un homme de l'impériale d'un omnibus.

A cette description, le regard du docteur pétilla.

– C'est donc vrai, demanda-t-il, ce que nous a conté ce vieux roquentin de Tantaine?

Mais ce n'est pas l'austère placeur qui s'arrête jamais aux bagatelles.

– C'est vrai, répondit-il en fronçant le sourcil, et cela prouve, Hortebize, la justesse de ton objection de tout à l'heure. Oui, c'est un danger qu'une fille si furieusement belle, que tout le monde la remarque. Poussé par elle, le jeune idiot qui l'a enlevée pourrait bien devenir très gênant.

M. Beaumarchef osa toucher le bras de son patron, il était en veine; une idée lui venait encore.

– S'il ne s'agit que de se débarrasser du petit crevé, dit-il, ce n'est pas bien difficile.

– Comment?

Au lieu de répondre, l'ancien sous-officier tomba en garde, fit deux appels du pied et se fendit en criant d'un ton de prévôt de régiment:

– Une, deux!.. Du liant, donc!.. Une, deux, dégagez, filez droit!.. Et voilà.

– Une querelle de Prussien, murmura le placeur, un duel!.. La fille ne nous en resterait pas moins sur les bras. D'ailleurs, les moyens violents me répugnent, ils sont compromettants.

Il réfléchit un moment, puis, relevant lentement ses lunettes, il chercha des yeux les yeux du docteur. Quand il les eût rencontrés:

– Que n'avons-nous, fit-il en donnant à chaque mot une valeur particulière, que n'avons-nous à nos ordre une bonne épidémie? Suppose, docteur, cette belle fille atteinte de la petite vérole!.. La voilà défigurée.

Ce fut autour du docteur de se recueillir.

– En l'état de la science, répondit-il enfin, on peut donner un coup d'épaule à l'épidémie. Mais après? Rose défigurée n'en sera que plus acharnée après Paul. La ténacité d'une femme croit en raison de sa laideur.

– Ceci est à examiner, dit M. Mascarot. En attendant, il doit y avoir quelque mesure à prendre, pour écarter tout danger immédiat. Voyons, Beaumar, je t'ai dit ces jours-ci de préparer le dossier de ce Gandelu, qu'elle est sa situation?

– Il est criblé de dettes, patron, mais ses créanciers le ménagent à cause d'un héritage prochain; Clichy, d'ailleurs n'existe plus.

L'honorable placeur haussa les épaules.

– Tu n'es qu'un sot, Beaumar, interrompit-il. Un gaillard de la trempe de ce Gaudelu, endetté et amoureux d'une fille comme Rose, donnera tête baissée dans tous les traquenards. Il est impossible que parmi ses créanciers il n'y ait pas deux ou trois de nos gens prêts à agir selon mes volontés. Étudie cela, tu me rendras réponse ce soir. Et sur ce… laisse-nous.

Une fois seuls, les deux amis restèrent assez longtemps enfoncés dans leurs réflexions. L'instant était décisif. Ils étaient maîtres encore de leurs résolutions, mais ils savaient qu'une première démarche les engagerait irrémissiblement. Or, ils étaient assez forts, l'un et l'autre, pour regarder bien en face et pour mesurer le péril.

L'éternel sourire du docteur Hortebize, pâlissait, et c'est d'une main fiévreuse qu'il tracassait son médaillon.

B. Mascarot le premier domina la torpeur qui l'envahissait.

– Assez de réflexions, fit-il, fermons les yeux et marchons… Tu as entendu les promesses du marquis de Croisenois? Il se donne à notre œuvre, mais non sans conditions. Pour lui comme pour nous, il faut qu'il soit le mari de Mlle de Mussidan.

– C'est un mariage qui n'est pas fait.

– Mais qui se fera, puisque nous le voulons. Et la preuve, c'est qu'avant deux heures, les projets de mariage qui existent entre Mlle Sabine et le baron de Breulh-Faverlay seront rompus. Nous tenons le comte et la comtesse de Mussidan, n'est-ce pas?..

Le docteur, tant bien que mal, étouffa un gros soupir.

– Vrai! murmura-t-il, je comprends les scrupules de Catenac. Ah! si comme lui j'avais un million!..

Pendant ces dernières phrases, B. Mascarot, allant et venant de son cabinet à sa chambre à coucher, remplaçait par sa tenue de ville son costume d'intérieur. Quand il eut terminé:

– Es-tu prêt? demanda-t-il au docteur.

– Il le faut bien!

– Partons alors.

Et, entrebâillant la porte de son cabinet, B. Mascarot cria:

– Beaumar, une voiture!




IV


S'il est à Paris un quartier privilégié, c'est assurément celui qui se trouve compris entre la rue du Faubourg-Saint-Honoré d'un côté, et la Seine de l'autre, qui commence à la place de la Concorde et finit à l'avenue du bois de Boulogne.

Dans ce coin béni de la grande ville, les millionnaires s'épanouissent naturellement, comme les rhododendrons à certaines altitudes.

Aussi, que de somptueuses demeures, avec leurs vastes jardins, leurs massifs fleuris, leurs pelouses toujours vertes, leurs grands arbres peuplés de merles familiers, de rossignols et de fauvettes!

Mais, entre tous ces riants hôtels que lorgne le passant, il n'en est pas de plus souhaitable que l'hôtel de Mussidan, la dernière œuvre de ce pauvre Sévair, mort à la peine, le jour où on reconnaissait enfin son mérite.

Bâti au milieu de la rue de Matignon, entre une grande cour sablée et un jardin ombreux, l'hôtel de Mussidan a un aspect somptueux qui n'exclut pas l'élégance.

Peu de sculptures autour des fenêtres et le long des corniches, pas de bariolages sur la façade. Un perron de marbre à double rampe, protégé par une légère marquise, conduit à la grande porte.

Lorsque le matin, vers sept heures, on passe devant la grille, le mouvement des domestiques dans la cour trahit la grande et riche maison.

C'est le carosse de cérémonie qu'on remise, ou le phaéton de monsieur le comte, ou le coupé plus simple que prend madame la comtesse lorsqu'elle court aux emplettes.

Cette bête de race, dont on lustre si soigneusement la robe, c'est Mirette, la favorite que monte parfois avant le déjeuner Mlle Sabine.

C'est à quelques pas de cette belle demeure, au coin de l'avenue de Matignon, que le placeur et son digne ami firent arrêter leur voiture. Ils descendirent, payèrent le cocher et remontèrent la rue.

B. Mascarot avait arboré son plus grand air. Avec ses vêtements noirs, sa cravate éblouissante de blancheur et ses lunettes, on l'eût pris aisément pour quelque grave magistrat.

Le docteur, lui, en route, s'était fait une raison, et s'il était très pâle encore, sa physionomie était redevenue souriante comme d'ordinaire.

– Prenons nos dernières dispositions, disait le placeur, tu es reçu chez M. et Mme de Mussidan, tu es presque de leurs amis.

– Oh!.. de leurs amis, non. Un simple guérisseur, n'ayant pas eu l'avantage d'avoir eu un aïeul aux croisades, n'existera jamais pour un Mussidan.

– Enfin, la comtesse te connaît, elle ne s'épouvantera pas dès que tu ouvriras la bouche, elle ne criera pas à l'assassin. En te retranchant derrière un coquin quelconque, tu peux même, à ses yeux, sauver ta réputation. Moi je me charge de parler au comte.

– Hum!.. fit le docteur, méfie-toi. Ce cher comte est affreusement violent. Il est homme, au premier mot malsonnant, à te jeter par la fenêtre.

M. Mascarot eût un geste de défi.

– J'ai de quoi le mater, dit-il.

– N'importe!.. Tiens-toi sur tes gardes.

Les deux amis passaient alors devant l'hôtel de Mussidan, et le docteur en expliqua brièvement la disposition intérieure; puis, ils poursuivirent leur route.

– A moi le mari, disait B. Mascarot, à toi la femme. Du comte, j'obtiens qu'il retire sa parole à M. de Breulh-Faverlay, mais je ne prononce pas le nom du marquis de Croisenois. Toi, au contraire, tu poses carrément la candidature Croisenois et tu glisses sur le Breulh-Faverlay.

– Sois sans inquiétude, mon thème est fait, je saurai me tenir.

– C'est là, cher docteur, qu'est le beau de notre affaire. Le mari s'inquiétera surtout à l'idée de sa femme. La femme sera très occupée de la pensée de son mari. Quand, après nous avoir vus, ils se trouveront ensemble, le premier qui abordera la question ne sera pas peu surpris de voir l'autre abonder dans son sens.

Ce résultat parut assez comique au docteur pour lui arracher un sourire.

– Et comme nous allons agir sur chacun d'eux par des moyens différents, dit-il, jamais ils ne se douteront de rien!.. Décidément, ami Baptistin, tu es encore plus ingénieux qu'on ne croit.

– Bien!.. bien!.. tu me feras des compliments après le succès.

Ils venaient de s'engager dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, et de l'autre côté de la rue on apercevait un café. M. Mascarot s'arrêta.

– Tu vas, dit-il, docteur, entrer dans ce café, pendant que je ferai la course que tu sais. En repassant je te préviendrai. Si c'est: oui, je me présenterai le premier chez le comte, toi, un quart d'heure après moi, tu demanderas la comtesse.

Quatre heures sonnaient, lorsque ces honorables associés se séparèrent en donnant une poignée de main.

Le docteur Hortebize avait gagné le café indiqué.

B. Mascarot continua à remonter le faubourg Saint-Honoré. Ayant dépassé la rue du Colysée, il s'arrêta devant la boutique d'un marchand de vin et entra.

Le patron de cet établissement bien connu, il faudrait dire célèbre, dans le quartier, n'a pas jugé convenable de mettre son nom au-dessus de sa boutique. On l'appelle le père Canon.

Le vin qu'il sert aux passants, à son comptoir d'étain, ne vaut pas le diable, il le confesse sans pudeur; mais il tient en réserve, pour sa nombreuse clientèle, composée uniquement de domestiques du voisinage, un certain Mâcon qui a causé plus d'un congé immédiat.

En voyant entrer chez lui un personnage d'apparence sévère, le père Canon daigna se déranger. En France, le pays du rire, une mine grave est le meilleur des passeports.

– Monsieur désire quelque chose? demanda le marchand de vin.

– Je voudrais, répondit le placeur, parler à M. Florestan.

– De chez le comte de Mussidan, sans doute?

– Précisément, il m'a donné rendez-vous ici.

– Et il s'y trouve, monsieur, dit le père Canon; seulement il est en bas dans la salle de musique; je cours le chercher.

– Oh! inutile, ne vous dérangez pas, je descends.

Et, sans attendre une réponse, B. Mascarot se dirigea vers l'escalier d'une cave, dont l'entrée s'apercevait au fond de la boutique.

– Il me semble maintenant, murmura le père Canon, que j'ai déjà vu cet homme de loi qui connaît les êtres de ma maison.

L'escalier n'était ni trop noir ni trop raide, et de plus il était orné d'une rampe.

M. Mascarot descendit une vingtaine de marches et arriva à une porte matelassée qu'il tira.

Aussitôt, de même que le gaz d'un ballon se précipite par une fissure, des sons étranges, formidables, effroyables, s'élancèrent par cette issue.

Le placeur ne sembla ni effrayé ni surpris.

Il descendit trois marches encore, poussa une autre porte, matelassée comme la première, et se trouva sur le seuil d'une vaste pièce voûtée, disposée comme celle d'un café, éclairée au gaz, avec des tables et des chaises tout autour. Plusieurs consommateurs y buvaient du fameux vin de Mâcon.

Au milieu de la salle, deux hommes en bras de chemise soufflaient, jusqu'à en être cramoisis, dans des trompes à la Dampierre, entourées du galon vert traditionnel.

Près d'eux, un très vieux bonhomme, chaussé de grandes guêtres de cuir montant au-dessus du genou, ayant une ceinture de cuir fauve à plaque armoriée sur un gilet rouge, sifflait l'air que s'efforçaient de reproduire les joueurs de trompe.

Le silence se fit dès que parut M. Mascarot, qui, son chapeau à la main, saluait poliment à la ronde.

– Eh!.. c'est le papa Mascarot, s'écria un jeune homme à beaux favoris, portant culotte courte et bas blancs bien tirés. Arrivez donc, je vous attendais si bien que voici un verre propre pour vous.

M. Mascarot, sans se plus faire prier, alla prendre place à la table, trinqua, but et fit claquer sa langue en signe de satisfaction.

– Comme cela, reprit le jeune homme, qui n'était autre que Florestan, le père Canon vous a dit que j'étais à la salle de musique. Hein!.. on est bien ici.

– Admirablement.

– Vous nous voyez en train de prendre notre petite leçon. La police vous savez, ne veut pas qu'on joue de la trompe à Paris. Alors, savez-vous ce qu'a fait le père Canon? Il nous a installé dans cette cave. On peut y souffler tant qu'on veut, personne au-dehors n'entend rien. L'air vient par les deux tuyaux que vous voyez.

Les deux élèves ayant repris leur leçon, Florestan était obligé de se faire un porte-voix de ses deux mains, et de crier de toutes ses forces.

– Ce vieux-là, poursuivait-il, est un ancien piqueur du duc de Champdoce. Ah! quel professeur! Il n'a pas son pareil pour la trompe! Tel que vous me voyez, je n'ai que vingt leçons, et je vais déjà très bien. Il faut dire que j'ai, à ce qu'il paraît, une embouchure comme on n'en voit guère. Tenez, voulez-vous que je vous sonne un débuché, un bien-aller, un changement?..

M. Mascarot eut peine à dissimuler un mouvement d'épouvante.

– Merci! cria-t-il, un jour que j'aurai le temps, je serai ravi de vous entendre; mais aujourd'hui, je suis un peu pressé et je voudrais vous parler.

– A vos ordres! Mais j'y songe, ici vous ne serez peut-être pas très bien pour causer, montons, nous demanderons un cabinet.

Si les «cabinets de société» du père Canon ne sont pas précisément somptueux, ils ont l'inestimable mérite d'être discrets.

Bien que séparés par de minces cloisons de verre rayé, rarement ils laissent s'évaporer les confidences qui s'y échangent, confidences, dont les «maîtres» sont l'éternel sujet.

– Ah! ils en conteraient de belles, ces cabinets, s'ils pouvaient parler!..

Ainsi disait Florestan, en prenant place en face de M. Mascarot à une petite table que le père Canon venait de charger d'une bouteille et de deux verres.

– Je le crois, approuva le digne placeur, mais ce n'est point de cancans qu'il s'agit. Si je t'ai fait demander un rendez-vous par Beaumar, c'est que tu es en position de me rendre un petit service.

– A vos ordres.

– En ce cas, nous y reviendrons. Commençons par parler de toi. Comment te trouves-tu chez ton comte de Mussidan?

Une outrageante familiarité est un des traits distinctifs de B. Mascarot. Il ne saurait s'empêcher de tutoyer ses clients. Il ignore sans doute qu'au mépris d'un homme pour ses semblables, on peut presque toujours juger de quel mépris lui-même est digne.

Cependant, ce tutoiement n'offusquait nullement Florestan.

– Je suis très mal, répondit-il, chez ce noble de malheur, si mal que j'ai déjà demandé à Beaumarchef de me chercher une autre condition.

– C'est à n'y pas croire. Tous mes renseignements affirment que le service du comte est très doux, et ton prédécesseur…

– Merci!.. interrompit le domestique avec une grimace significative, je voudrais vous y voir. D'abord, il est rat!..

D'un mouvement éloquent, l'honorable placeur blâma ce vilain défaut.

– Ensuite, continua Florestan, il est plus soupçonneux qu'un chat. Jamais rien à la traîne, pas une lettre, pas un cigare, pas un louis. La moitié de sa vie se passe à ouvrir et à fermer ses serrures, et il dort avec ses clés sous son oreiller.

– J'avoue qu'une telle méfiance est singulièrement blessante.

– N'est-ce pas? Ajoutez à cela qu'il est d'une violence terrible. Pour un rien, les yeux lui sortent de la tête. On dirait toujours qu'il va vous tuer ou vous battre, pour le moins. Moi, d'abord, il me fait peur.

Ce portrait, après l'avertissement du docteur, devait donner à réfléchir à B. Mascarot.

– Le comte est-il donc toujours ainsi? demanda-t-il.

– Les jours ordinaires, oui. Il est pire quand il a beaucoup joué ou beaucoup bu. Et Dieu sait s'il s'en fait faute. Il ne rentre jamais avant quatre heures du matin, quand il rentre toutefois.

– Diable! cette conduite ne doit guère être du goût de la comtesse.

Florestan éclata de rire, jugeant l'observation naïve.

– Madame!.. fit-il. Elle se soucie bien de monsieur, en vérité. Souvent ils sont des semaines sans se voir. Cette femme-là, pourvu qu'elle dépense, elle est contente. Aussi, il faut voir les créanciers chez nous.

– Cependant M. et Mme de Mussidan sont très riches.

– Énormément riches, papa Mascarot, immensément. Ce qui n'empêche pas qu'il y a des moments où il n'y a pas cent sous à l'hôtel. Alors, madame est comme une tigresse, elle envoie emprunter à toutes ses amies, n'importe quoi, cent francs, vingt francs, dix francs… et on les lui refuse.

– C'est humiliant.

– A qui le dites-vous? Cependant, quand il faut absolument une grosse somme, c'est au duc de Champdoce que madame s'adresse. Oh!.. celui-là, il ne dit jamais non. Et elle ne lui en écrit pas long, allez.

M. Mascarot daigna sourire.

– On dirait, fit-il, que tu sais ce que la comtesse écrit.

– Dame! vous comprenez, on aime à savoir ce qu'on porte. Elle dit simplement: «Mon ami, j'ai besoin de tant…» et il paie sans rechigner. Il faut, voyez-vous, qu'il y ait eu quelque chose entre eux.

– D'après cela, je le croirais.

– Parbleu!.. Aussi qu'arrive-t-il? Quand monsieur et madame se trouvent ensemble, c'est pour se disputer. Et quelles disputes!.. Dans les ménages d'ouvriers, quand le mari a un peu bu, il cogne et la femme crie. Mais ce n'est rien. On se couche là-dessus, on s'embrasse sur les bleus et tout est dit. Tandis qu'eux, papa Mascarot, je les ai entendus se dire froidement de ces choses qu'on ne peut pas pardonner…

A l'air distrait dont le brave placeur écoutait ces détails, on eut pu croire qu'il les connaissait.

– Comme cela, fit-il, je ne vois, dans la maison, que Mlle Sabine dont le service ne soit pas désagréable.

– Oh! elle, il n'y a rien à lui reprocher, elle est bonne, pas regardante, polie.

– De telle sorte que son prétendu, M. de Breulh-Faverlay, sera un très heureux mari.

– Heureux, c'est selon. Le mariage n'est pas fait. D'ailleurs…

Florestan s'interrompit comme s'il eût été pris d'un scrupule soudain.

Il promena son regard autour du cabinet, pour bien s'assurer que nul ne pouvait l'entendre, et c'est à voix basse, de l'air le plus mystérieux, qu'il continua:

– D'ailleurs, Mlle Sabine, je peux bien vous confier cela, à vous, a toujours été abandonnée à elle-même, elle est libre autant que le serait un garçon… Enfin, vous m'entendez.

B. Mascarot était subitement devenu fort attentif.

– Bah!.. fit-il, Mlle Sabine aurait un amoureux?

– Tout juste.

– Impossible!.. mon garçon. Et même, tiens, laisse-moi te le dire, tu as tort de répéter des suppositions malveillantes.

Cette simple observation parut indigner le discret domestique.

– Des suppositions!.. fit-il. Jamais… On sait ce qu'on sait. Si je parle de l'amoureux, c'est que je l'ai vu, de mes yeux, non pas une, mais deux fois.

A la façon dont le bon placeur tracassa ses lunettes, Beaumarchef eût reconnu qu'il était intéressé au plus haut point.

– Vraiment! dit-il. Conte-moi donc cela.

– Eh bien!.. La première fois, c'était à l'église, un matin, que mademoiselle était allée seule faire, soi-disant, ses dévotions. Tout à coup le temps se met à la pluie, et Modeste, la femme de chambre, me prie d'aller porter un parapluie. Bon, je pars, j'arrive. En entrant, qu'est-ce que je vois? Mademoiselle debout, près du bénitier, causant avec un jeune homme. Naturellement, je ne me montre pas, j'observe.

– C'est là ce que tu appelles être sûr?

– Positivement, et vous ne douteriez pas, si vous aviez vu de quels yeux ils se regardaient.

– Comment était ce jeune homme?

– Très bien: de ma taille à peu près, parfaitement mis, ayant l'air pas commode et même un peu extraordinaire.

– Passe à la seconde fois.

– Oh! c'est toute une histoire. Cette fois, on me charge d'accompagner mademoiselle chez une de ses amies, qui demeure rue Marbeuf. Très bien. Mais voilà qu'au coin de l'avenue mademoiselle me fait signe d'approcher. J'approche. – «Tenez, Florestan, me dit-elle, j'oubliais la lettre que voici, courez la jeter à la poste. Je vous attends ici.»

– Et tu as lu cette lettre?

– Moi, jamais. Je me dis: «Mon bonhomme, on veut t'éloigner, c'est qu'il y a quelque chose; il faut rester.» En effet, au lieu de courir à la poste, je me cache derrière un arbre et j'attends. J'avais à peine disparu que je vois avancer, qui? mon particulier de l'église. Si changé, par exemple, que j'ai eu de la peine à le reconnaître. Il était vêtu comme un ouvrier, avec un pantalon de toile et une grande blouse pleine de plâtre. Ils ont bien causé dix minutes. Mademoiselle lui a remis quelque chose qui m'a paru être une photographie. Et voilà!..

La bouteille de Mâcon était vide. Florestan allait frapper pour en demander une autre. B. Mascarot l'arrêta.

– Non, non, prononça-t-il, l'heure s'avance, et il faut que je te dise quel service j'attends de toi. Le comte de Mussidan est chez lui en ce moment?

– Ne m'en parlez pas; voici deux jours qu'à la suite d'une chute de rien dans l'escalier, il ne sort pas.

– Eh bien!.. mon garçon, j'ai absolument besoin de parler à ton patron. Si je lui faisais passer ma carte, il ne me recevrait pas, j'ai compté sur toi pour m'introduire près de lui.

Florestan resta bien une bonne minute sans répondre.

– C'est raide, fit-il enfin, ce que vous me demandez là. Il n'aime pas les visites improvisées, le patron, et il est bien capable de me fourrer à la porte. Mais bast! puisque je veux le quitter, je me risque.

Déjà M. Mascarot était debout.

– Nous ne pouvons arriver ensemble, dit-il. File, je vais régler ici, et, dans cinq minutes, je me présenterai. Surtout, n'aie pas l'air de me connaître.

– Soyez tranquille!.. Et, vous savez, cherchez-moi une bonne place.

Ainsi qu'il était convenu, l'honnête placeur paya, puis passa au café prévenir le docteur Hortebize.

Et quelques instants plus tard, Florestan, de sa plus belle voix, annonçait à son maître:

– M. Mascarot.




V


Il est certain que B. Mascarot, directeur d'une agence de placement, sise rue Montorgueil, – pour employer ses expressions – est doué d'un prodigieux aplomb.

Son esprit audacieux a si souvent parcouru le champ inexploré de toutes les probabilités, qu'il n'est rien qui puisse le prendre au dépourvu.

Tant de fois, par la pensée, il s'est placé au milieu des circonstances les plus invraisemblables, que la réalité ne saurait avoir de surprises pour lui.

Quoi qu'il advienne, il est en garde naturellement.

Lui-même aime à se comparer à ces écuyers habiles qui, ayant longtemps monté des chevaux dressés à jeter bas leur cavalier, peuvent, sans crainte d'être désarçonnés, enfourcher n'importe quelle monture.

Cet orgueil est légitime et même justifié par des faits indiscutables. B. Mascarot a fait ses preuves.

Néanmoins, pendant qu'il gravissait les marches du magnifique escalier de l'hôtel de Mussidan, éclairé, car la nuit était venue, par des lanternes d'une richesse extrême, l'intrépide placeur – lui-même, quelques heures plus tard, l'avouait au docteur – sentait ses jambes fléchissantes et cotonneuses.

Son cœur battait plus vite et sa salive s'épaississait autour de sa langue, lorsque Florestan, après lui avoir fait traverser une antichambre à divans de velours, l'introduisit dans la bibliothèque, une pièce très vaste, du goût le plus sévère.

A ce nom trivial de Mascarot, qui éclatait là plus dissonnant qu'un juron d'ivrogne dans une chambrette de jeune fille, M. de Mussidan leva vivement la tête.

Le comte était établi au fond de la pièce, et il lisait à la lueur des quatre bougies d'un candélabre d'un merveilleux travail.

Laissant tomber son journal sur ses genoux, il posa son binocle sur son nez et considéra d'un air profondément surpris le placeur, qui, le chapeau à la main, la bouche en cœur, l'échine en cerceau, s'avançait balbutiant d'inintelligibles excuses.

Cet examen sommaire ne lui apprenant rien, M. de Mussidan se leva à demi, et demanda:

– Vous désirez, monsieur?..

– Monsieur le comte, répondit B. Mascarot, daignera m'excuser si, n'ayant pas l'honneur d'être connu de lui, j'ai osé… je me suis permis…

D'un geste brusque et impérieux, le comte lui coupa la parole.

– Attendez!

Cette fois, il se leva tout à fait, alla tirer violemment un des cordons de sonnette qui pendait de chaque côté de la cheminée, et revint prendre place dans son fauteuil.

B. Mascarot, demeurait toujours au milieu de la bibliothèque, muet, un peu interdit, se demandant, car cela entrait dans ses prévisions, si on allait le faire reconduire jusqu'à la grille.

Il s'était bien écoulé une minute lorsque, la porte s'ouvrant, le fidèle domestique qui avait introduit «son placeur» parut.

– Florestan, lui dit le comte du ton le plus calme, voici la première fois que vous vous permettez de faire entrer quelqu'un ici, sans que je vous en aie donné l'ordre. Si cela vous arrivait une seconde fois, vous quitteriez mon service.

– Je puis assurer à monsieur le comte…

– Vous voilà prévenu, il suffit.

Durant cette minute d'attente, pendant ce colloque rapide, B. Mascarot étudiait le comte avec toute l'intensité d'attention que communique un intérêt personnel en jeu.

M. le comte Octave de Mussidan ne ressemblait en rien à l'homme qu'on se serait imaginé après avoir entendu les histoires de Florestan.

Déjà, du temps de Montaigne, il ne fallait se fier qu'à demi au portrait d'un maître tracé par ses serviteurs.

Le comte, qui avait alors cinquante ans à peine, en paraissait bien soixante. D'une taille un peu au-dessus de la moyenne, il était desséché plutôt que maigre. Ses cheveux sur son crâne étaient rares, et ses favoris, qu'il portait fort longs, étaient complètement blancs. Les chagrins ou les passions de sa vie s'accusaient en rides profondes sur sa figure tourmentée. L'expression amère encore plus que hautaine de sa physionomie trahissait l'homme qui, ayant bu l'existence jusqu'à la lie, ne souhaite plus que briser la coupe.

Tels on se réprésente ces lords orgueilleux de l'Angleterre, qui ne vivent plus que par les excitations de la tribune ou la fièvre de leur ambition.

Florestan sorti, M. de Mussidan se retourna vers l'intrus, et du même ton glacial, dit:

– Expliquez-vous maintenant, monsieur.

M. Mascarot s'est des centaines de fois, exposé à des réceptions fâcheuses, mais jamais il n'avait été reçu ainsi.

Blessé dans sa vanité, car il est vaniteux comme tous ceux qui exercent un pouvoir occulte, il ressentit contre M. de Mussidan le plus violent mouvement de colère.

– Misérable grand seigneur! pensa-t-il, nous verrons bien si tu seras aussi fier tout à l'heure.

Mais son visage ne trahit rien de ses pensées. Son attitude resta servile, son sourire bassement obséquieux.

– Monsieur le comte, commença-t-il, ne peut me connaître, et il me permettra de prendre la liberté de me présenter moi-même. Monsieur le comte a entendu mon nom. Pour ce qui est de ma profession, je suis placeur et aussi agent d'affaires, quand l'occasion se présente.

La volonté, la pratique, ont donné aux imitations de M. B. Mascarot une perfection si rare, que son humilité, son ton de miel, trompèrent absolument son interlocuteur.

M. de Mussidan n'eut pas un soupçon, pas un pressentiment, il ne devina pas sous ces lunettes bleues des regards menaçants.

– Ah! vous êtes agent d'affaires, dit-il d'un air ennuyé. Ce sont alors mes créanciers qui vous envoient vers moi, monsieur…

– Mascarot, monsieur le comte.

– Mascarot, soit! Eh bien! monsieur Mascarot, ces gens-là sont absurdes, je le leur ai souvent répété. Comment sont-ils assez ridicules pour donner signe de vie, lorsque je ne chicane jamais sur le total d'une facture, quand je paye sans sourciller des intérêts extravagants? Ils savent qu'ils ne peuvent manquer d'être payés, n'est-il pas vrai? Ils n'ignorent pas que je suis riche, ils ont dû vous le dire. C'est vrai: j'ai une fortune territoriale des plus considérables. Si jusqu'ici je n'ai voulu ni vendre, ni emprunter, c'est que cela m'a convenu ainsi. Emprunter est ridicule, quand on ne se suffît pas avec ses revenus. On se grève d'intérêts qui s'accumulent et qui conduisent tout doucement à l'expropriation, qui est la ruine. Le Crédit foncier me donnerait un million demain, rien que de mes terres du Poitou, je n'en veux pas.

La preuve que B. Mascarot avait bien recouvré son sang-froid, c'est qu'au lieu de chercher à ramener le comte à la question qui avait décidé sa démarche, il le laissait dire, écoutant bien attentivement, songeant à mettre à profit ce qu'il entendait.

– Ce que je vous dis là, reprit le comte, rapportez-le textuellement aux gens dont vous êtes l'ambassadeur.

– Je demanderai pardon à monsieur le comte, mais…

– Mais quoi?

– Je me permettrai…

– Ne vous permettez rien, ce serait inutile. Ce que j'ai promis, je le tiendrai. Le jour où il me faudra doter ma fille, je liquiderai ma situation, pas avant. Seulement, je veux bien ajouter qu'il ne s'écoulera pas beaucoup de temps avant qu'elle épouse M. de Breulh-Faverlay. J'ai dit.

Ce «j'ai dit» signifiait on ne peut plus clairement: «Retirez-vous!»

Pourtant M. Mascarot ne bougea pas. D'un geste prompt comme celui d'un maître d'armes rajustant son masque, il ajusta ses lunettes sur son nez, et c'est sans tremblement dans la voix qu'il lui dit:

– Eh bien, monsieur le comte, c'est justement ce mariage qui m'amène.

Positivement, M. de Mussidan crut avoir mal entendu.

– Vous dites? interrogea-t-il.

– Je dis, insista le placeur, que je suis envoyé vers vous, monsieur le comte, au sujet du mariage de M. de Breulh et de Mlle Sabine.

Lorsqu'ils parlaient de la violence du caractère de M. de Mussidan, ni le docteur ni Florestan n'exagéraient.

En entendant le nom de sa fille prononcé par ce louche agent d'affaires, il devint fort rouge et un éclair de colère brilla dans ses yeux.

– Sortez! dit-il d'un ton bref.

Ce n'était certes pas l'intention du digne placeur.

– Il s'agit de choses importantes, monsieur le comte, prononça-t-il.

Cette insistance était faite pour exaspérer M. de Mussidan.

– Ah! vous vous obstinez à rester! cria-t-il.

Et en même temps, assez péniblement à cause de sa jambe malade, il se leva pour aller à la sonnette.

Mais B. Mascarot avait deviné le mouvement.

– Prenez garde, fit-il, si vous sonnez, vous vous en repentirez toute votre vie.

Cette menace parut transporter de fureur M. de Mussidan. Laissant la sonnette, il saisit une canne déposée près de la cheminée et il allait châtier l'insolent, quand celui-ci, sans rompre d'une semelle, de la voix la plus ferme dit:

– Des violences, monsieur le comte, souvenez-vous de Montlouis!..

Lorsqu'aux prudentes recommandations du docteur Hortebize, B. Mascarot répondait: «sois tranquille, je sais comment mater le comte,» c'est à peine s'il avait conscience de son pouvoir.

A ce nom de Montlouis, M. de Mussidan devint plus blanc que sa chemise et se recula, laissant échapper la canne dont il s'était armé.

Un spectre, se dressant devant lui, les bras étendus pour protéger le placeur ne l'eût pas plus vivement impressionné.

– Montlouis!.. murmura-t-il, Montlouis!..

Mais déjà B. Mascarot, assuré désormais du succès de sa négociation avait repris l'humble attitude du solliciteur.

– Croyez, monsieur le comte, prononça-t-il, qu'il ne m'a pas fallu moins que l'imminence du danger, pour me décider à prononcer ce nom qui éveille en vous les plus pénibles souvenirs.

M. de Mussidan paraissait à peine entendre. C'est en chancelant qu'il avait regagné son fauteuil.

– Ce n'est pas moi, continuait le placeur, qui jamais aurais conçu la pensée de m'armer contre vous d'un accident… malheureux. Voyez en moi ce que je suis réellement, un intermédiaire entre des gens que je méprise, et vous, pour qui je professe le plus profond respect.

Grâce à une énergie de volonté peu commune, M. de Mussidan avait réussi à rendre à ses yeux et à sa physionomie leur expression habituelle.

– En vérité, monsieur, dit-il, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre indifférent, je ne vous comprends pas. Mon émotion n'est que trop explicable. Un jour, à la chasse, j'ai eu le malheur affreux de tuer un pauvre garçon, mon secrétaire, qui portait le nom que vous dites. Les tribunaux ont été appelés à se prononcer sur cet horrible événement, et, après avoir entendu les témoins, ils ont jugé que ce n'était pas à moi, mais à la victime, qu'on devait imputer l'imprudence.

Le sourire de B. Mascarot devenait si ironique et si éloquent à la fois que M. de Mussidan s'arrêta.

– Ceux qui m'envoient, répondit le placeur, savent ce qui a été dit devant les juges. Malheureusement, ils connaissent le fait vrai, celui que trois hommes d'honneur avaient juré de taire et de cacher à tout prix.

Le comte, sur son fauteuil, eut un tressaillement; mais M. Mascarot ne voulut pas s'en s'apercevoir.

– Rassurez-vous, monsieur le comte, poursuivit-il. Ce n'est pas volontairement que vos témoins ont trahi leur serment. La Providence, en ses desseins mystérieux…

– Au fait, monsieur, interrompit le comte d'une voix frémissante; au fait!..

Jusqu'alors M. Mascarot avait parlé debout.

Voyant que bien décidément on ne lui offrirait pas de siège, il s'avança familièrement un fauteuil et s'assit.

A cette audace, M. de Mussidan frémit de colère, mais il n'osa rien dire. Et cette résignation seule eut suffi pour lever tous les doutes du placeur s'il en eût eu encore.

– J'arrive, dit-il. L'événement auquel nous faisons allusion avait deux témoins: un de vos amis d'abord, le baron de Clinchan, puis un de vos valets de pied, un certain Ludovic Trofeu, actuellement piqueur chez M. le comte de Commarin.

– J'ignore ce qu'est devenu Ludovic.

– Mais nos gens le savent, monsieur le comte. Ce Ludovic, lorsqu'il vous promettait un silence éternel, était garçon. Marié, quelques années plus tard, il a tout raconté à sa jeune femme, tout absolument. Cette femme, qui a mal tourné, a eu des amants, et c'est par l'un d'entre eux que la vérité est arrivée jusqu'aux oreilles de ceux qui m'envoient.

– Et c'est sur la parole d'un valet, s'écria le comte, sur le rapport d'une fille perdue, qu'on ose m'accuser, moi!..

Pas un mot d'accusation directe n'avait été prononcé, et déjà M. de Mussidan se défendait. Le digne placeur le remarquait bien.

– On a mieux que la parole de Ludovic, dit-il.

– Ah! fit le comte, qui était bien sûr de son ami, oserez-vous me dire que M. de Clinchan a parlé.

Il fallait que son trouble fût immense, car lui, l'homme du monde, si fin, le grand seigneur rompu à toutes les dissimulations, il ne remarquait pas la perfidie des questions de son adversaire, il ne s'apercevait pas que chacune de ses réponses était une arme qu'il fournissait contre lui.

– Non, répondit l'honorable placeur, le baron n'a pas parlé, il a fait pis, il a écrit.

– C'est faux!..

B. Mascarot, qui n'en est pas à un démenti près, ne broncha pas.

– M. de Clinchan a écrit, insista-t-il, seulement il croyait bien n'écrire que pour lui seul. M. de Clinchan, vous ne pouvez l'ignorer, monsieur le comte, est l'homme le plus méthodique de la terre, soigné et ordonné jusqu'à la puérilité.

– C'est connu, passez.

– En ce cas, vous ne serez pas surpris d'apprendre que, depuis l'âge de raison, M. de Clinchan tient registre de sa vie. Chaque soir, il relaie sur son journal l'état de sa santé, les variations de la température, les moindres incidents de sa journée inoccupée.

En effet, le comte connaissait cette particularité, qui avait valu à son ami plus d'une plaisanterie.

Maintenant il commençait à entrevoir le péril.

– En apprenant les révélations de Ludovic, continua M. Mascarot, nos gens ont pensé que, si le fait était vrai, on en trouverait une mention sur le journal de M. de Clinchan. Grâce à des prodiges d'adresse et d'audace, ils ont eu entre les mains, pendant une journée, le volume de ce journal correspondant à l'année 1842.

– Infamie!.. murmura le comte.

– Ils ont cherché et ils ont rencontré non pas une mention, mais trois.

M. de Mussidan eut un mouvement si violent que le brave placeur, un peu effrayé, recula son fauteuil.

– Des preuves, disait le comte, des preuves!

– Rien n'a été oublié. Avant de remettre en place le volume, on en a arraché les trois feuillets qui vous concernent. C'est aisé à vérifier…

– Où sont ces pages?

B. Mascarot prit son grand air d'honnête homme indigné.

– On ne me les a pas remises, fit-il, sans cela!.. mais on les a fait photographier et on m'en a confié une épreuve, afin de vous mettre à même d'examiner l'écriture.

Il présentait en même temps trois épreuves d'une admirable netteté.

Longtemps le comte les examina avec la plus scrupuleuse attention, et c'est d'une voix qui trahissait son découragement, qu'il dit:

– Oui, c'est bien l'écriture de Clinchan.

Pas un des muscles de la terne figure du placeur ne trahit la joie qu'il ressentait.

– Avant tout, reprit-il, je crois indispensable de prendre connaissance de la relation de M. de Clinchan. Monsieur le comte désirerait-il la parcourir lui-même, ou veut-il que je lui en donne lecture.

– Lisez! répondit M. de Mussidan, qui plus bas ajouta: Je n'y vois plus.

Le placeur, pour obéir, traîna son fauteuil près des bougies.

– A en juger par le style, observa-t-il, M. de Clinchan doit avoir rédigé ceci le soir même de l'accident. Enfin, je commence:

«AN 1842. —26 octobre.– Aujourd'hui, de grand matin, je suis parti pour chasser avec Octave de Mussidan. Nous étions suivis du piqueur Ludovic et d'un brave garçon nommé Montlouis, que Octave dresse pour en faire son futur intendant.

«La journée promettait d'être superbe. A midi, j'avais déjà trois lièvres. Octave était d'une gaîté folle.

«Vers une heure, nous traversions les taillis de Bivron. J'allais devant, à cinquante pas, avec Ludovic, lorsque des éclats de voix nous font nous retourner. Octave et Montlouis avaient une discussion de la dernière violence, et nous voyons le comte lever la main sur son futur intendant.

«J'allais accourir, quand je vois Montlouis venir vers nous. Je lui crie: Qu'y a-t-il?

«Au lieu de me répondre, le malheureux se retourna vers son maître en proférant des menaces et en criant un mot qui, dans la position d'Octave, nouvellement marié, était une injure abominable.

«Ce mot, Octave l'entendit.

«Il avait à la main son fusil armé; il épaule, ajuste et fait feu.

«Montlouis tombe nous accourons. L'infortuné avait été tué raide. Le coup avait fait balle.

«J'étais consterné, mais je n'ai rien vu d'aussi terrible que le désespoir d'Octave. Il s'arrachait les cheveux, il embrassait le cadavre!..

«Seul de nous, Ludovic avait gardé son sang-froid.

« – Ceci, nous dit-il, doit être un accident de chasse. Le terrain y prête merveilleusement. Monsieur aura tiré de là-bas.

«Là-dessus, nous avons arrangé une version, et fait le serment de la soutenir.

«C'est moi qui ait fait la déclaration au juge de paix de Bivron, il n'a pas douté de mon récit.

« – Mais quelle journée!.. Je crains bien un gros rhume! Mon pouls bat quatre-vingt-six pulsations, j'ai la fièvre, et je sens que je dormirai mal.

«Octave est comme fou. Mon Dieu!.. Qu'arrivera-t-il?..»

Enfoncé dans son fauteuil, le comte de Mussidan écouta cette lecture sans donner le plus léger signe de sensibilité.

Était-il tout à fait accablé, cherchait-il quelque moyen pour replonger dans l'oubli de la tombe ce fantôme du passé qui, tout à coup, surgissait menaçant en travers de son chemin?

Voilà ce que se demandait le placeur, qui n'avait cessé d'épier l'effet produit.

Mais aux derniers mots le comte se redressa de l'air d'un homme qui à son réveil constate qu'il vient d'être le jouet d'un affreux cauchemar.

– C'est de la folie! fit-il avec le plus beau sang-froid.

– Folie bien lucide, en ce cas, murmura M. Mascarot, folie jouant assez bien la raison pour surprendre les plus experts. On n'est ni plus net, ni plus précis, ni plus bref.

– Et si je prouvais, moi, reprit le comte, que ce récit est faux, absurde, ridicule, qu'il ne peut être que l'œuvre d'un maniaque, d'un halluciné…

B. Mascarot secoua tristement la tête.

– Ne nous laissons point endormir par de trompeuses illusions, monsieur le comte, soupira-t-il, notre réveil n'en serait que plus terrible.

Il disait «nous» audacieusement, associant par ce pluriel sa personne à lui, B. Mascarot, et celle du comte de Mussidan. Et le comte, loin de se révolter, eut comme un sourire.

– A la grande rigueur, poursuivait le placeur, si M. de Clinchan se fût borné à cette relation, on pourrait s'inscrire en faux, opposer un système basé sur son état mental à un moment donné, état provenant de la commotion par lui éprouvée. Malheureusement le baron se dépense en encre. Permettez que je vous fasse entendre en quels termes il revient à la charge.

– Soit, j'écoute.

– Trois jours se sont écoulés, reprit B. Mascarot; M. de Clinchan a eu le temps de se remettre, et cependant voici ce qu'il dit:

«AN 1842. —29 octobre.– Ma santé m'inquiète. Je ressens des douleurs à toutes les articulations. Ce malaise vient peut-être des tourments incroyables que me cause l'affaire d'Octave.

«J'ai été forcé tantôt de me transporter chez le juge d'instruction. Il a, ce diable de juge, des regards à faire remuer la vérité au fond des entrailles.

«Je remarque avec terreur que ma version a quelque peu varié. Il faut, si je ne veux pas me couper, que je rédige une déposition et que je l'apprenne par cœur. Cela me sera surtout utile pour l'audience.

«Ludovic se tient bien. Il est fort intelligent ce garçon, je serais bien aise de l'avoir à mon service.

«C'est à peine si j'ose sortir tant je suis obsédé de gens qui me demandent le récit de l'accident. Rien que dans la famille de Sauvebourg, je l'ai raconté dix-sept fois.

«Je m'ennuie extraordinairement ici.»

– Eh bien!.. monsieur le comte, demanda le placeur, que pensez-vous de ces réflexions?

M. de Mussidan ne répondit pas à cette question.

– Achevez votre lecture, monsieur, dit-il.

– Volontiers. La troisième mention, pour brève qu'elle est, n'en est pas moins décisive. Voici ce que le baron écrivait un mois après les événements:

«AN 1842. —23 novembre.– Enfin, c'est fini. J'arrive du tribunal. Octave est acquitté.

«Ludovic a été admirable. Il a expliqué l'accident avec une si rare habileté que personne, dans l'auditoire, n'a pu concevoir l'ombre d'un soupçon. Tout bien pesé, ce garçon est trop fort, je ne le prendrai pas à mon service.

«Mon tour de déposer est venu. Il m'a fallu lever la main et jurer de dire la vérité. Je ne pouvais prévoir l'émotion qui s'est emparée de moi.

«Non, il faut avoir passé par là pour se faire une idée de ce qu'est un faux témoignage. J'ai cru que je ne parviendrais pas à lever le bras, il me semblait de plomb.

«En regagnant ma place, je constatai une forte oppression. Mon pouls, certainement n'avait pas quarante pulsations.

«Voilà pourtant où peut conduire la colère!.. Il faut que pendant un an j'écrive chaque jour cette maxime: «Ne jamais céder à mon premier mouvement.»

– Et, en effet, ajouta le placeur, une année durant, M. de Clinchan a écrit cette phrase en tête de toutes les pages de son journal. Je tiens ces faits des gens qui ont eu les volumes entre les mains.

C'était bien la dixième fois que B. Mascarot mettait en avant ces «gens» dont il se prétendait le mandataire contraint, et M. de Mussidan s'obstinait à ne le pas remarquer, s'entêtait à ne pas demander: «Quels sont donc ces gens?» Cela était extraordinaire, sinon un peu inquiétant.

Le comte s'était levé et il arpentait son cabinet, soit qu'il cherchât des idées, soit qu'il voulût enlever au placeur la possibilité de suivre dans ses yeux le reflet de ses émotions.

– C'est tout? demanda-t-il après un silence.

– Oui, monsieur le comte.

– Cela étant, savez-vous ce que vous répondrait un juge impartial?

– Oui, je serais assez curieux de savoir…

– Il vous répondrait ceci, interrompit le comte: Un homme en possession de son bon sens n'écrit pas des choses pareilles. Il est de ces secrets qu'on s'efforce d'oublier, qu'on ne dit pas à son bonnet de nuit, qu'à plus forte raison on ne confie pas à une feuille de papier qui s'égare, qui peut être volée, qui doit tomber entre les mains d'héritiers. Il est impossible qu'un homme sensé, coupable d'un faux témoignage, c'est-à-dire d'un crime qui entraîne les travaux forcés, aille s'amuser à en coucher les détails sur un registre, en y joignant l'analyse de ses sensations.

L'honnête placeur ne put retenir un mouvement de commisération.

– Mon avis, monsieur le comte, dit-il, est que vous avez tort de chercher une issue de ce côté. Votre thèse n'est pas soutenable, pas un avocat ne l'accepterait. Si, pour arriver à des preuves certaines, j'entends des preuves judiciaires, on examinait les trente et quelques volumes du journal de M. de Clinchan, on y trouverait, paraît-il, bien d'autres énormités.

M. de Mussidan réfléchissait, mais sa physionomie ne portait aucune trace d'appréhension si légère qu'elle fût. Il paraissait avoir arrêté un parti et ne plus discuter que pour la forme.

– Soit, fit-il, j'abandonne ce système.

– Oui, cela vaut autant.

– Mais qui m'assure que je n'ai pas sous les yeux l'œuvre d'un faussaire? On imite terriblement bien les écritures, en un temps où la Banque a eu de la peine à reconnaître des billets faux mêlés aux siens.

– On peut vérifier. Manque-t-il ou non des feuillets à un des volumes de M. de Clinchan?

– Qu'est-ce que cela prouve?

– Tout, monsieur le comte. Laissez-moi vous montrer que ce système ne vaut pas mieux que l'autre. Tout d'abord, j'abandonne le témoignage de M. de Clinchan; il est clair qu'il répondrait conformément à vos intérêts.

– Passons, passons!..

– Mais en l'état de cause, le journal de M. de Clinchan est pour nous comme un livre à souche. Les fragments des feuillets déchirés remplissent le rôle du talon. Si les deux déchirures se rapportent, n'y a-t-il pas évidence? Hélas! les gens qui m'envoient vers vous sont bien habiles, ils n'ont rien oublié.

Le comte eut un sourire ironique, un de ces sourires d'homme qui tient en réserve un argument vainqueur.

– Est-ce vraiment votre opinion? demanda-t-il.

– En mon âme et conscience, oui!

– Alors, autant avouer.

– Oh!.. avec de telles preuves contre soi, on avoue pas, on est convaincu.

– Alors, oui, c'est vrai, Montlouis a été tué comme le dit Clinchan. Et Clinchan, s'il est un imprudent, est un homme de cœur. Il a su quelles raisons, dans ma discussion avec Montlouis, m'ont exalté jusqu'au délire, et ces raisons, il ne les a pas consignées.

B. Mascarot eut un soupir de soulagement, quoique, en vérité, il fut inquiet de la tournure de l'entretien et du ton dégagé de son adversaire.

– Seulement, reprit le comte, ce sont des niais, ceux qui ont prétendu se faire une arme contre moi de cet immense malheur.

Il prit en parlant ainsi, un volume sur les rayons de sa bibliothèque, le feuilleta et le plaça tout ouvert devant B. Mascarot, en disant:

– Voici le code d'instruction criminelle, lisez, tenez, ici, article 637:

«L'action publique et l'action civile résultant d'un crime de nature à entraîner la peine de mort ou des peines afflictives perpétuelles… se prescriront après dix années révolues, etc., etc.»

M. de Mussidan espérait bien que ce seul article écraserait le louche personnage. Point.

Loin de sembler surpris, M. Mascarot eut un large et bon sourire.

– Eh!.. répondit-il, je suis agent d'affaires, monsieur le comte, c'est vous dire que je connais mon code. Le jour où ceux que je représente sont venus me trouver, mon premier mouvement a été de leur lire cet article.

– Ah!.. Et qu'ont-ils répondu?

– Ceci, textuellement: «Pardieu!.. nous savons cela. S'il n'y avait pas prescription, nous n'aurions pas besoin de vos services; nous irions tout bonnement trouver le comte, nous lui demanderions la moitié de sa fortune, et il se ferait un plaisir de nous la donner.»

Il n'y avait pas à se tromper à l'air et à l'accent d'assurance de B. Mascarot.

M. de Mussidan comprit bien que des misérables, d'une audace et d'une habileté supérieures, devaient avoir trouvé quelque infaillible moyen d'utiliser contre lui le crime de sa jeunesse.

Mais s'il fut saisi, à cette certitude, d'une inquiétude si grande que son cœur se serra, il était assez maître de lui pour n'en rien laisser échapper.

– Allons fit-il, la moitié de ma fortune l'échappe belle, à ce qu'il paraît. Les prétentions, je l'imagine et je l'espère, sont plus modestes, maintenant que les feuillets volés à mon ami ne sont plus que d'inutiles chiffons.

– Oh! inutiles!..

– Le code, à cet égard, est précis, ce me semble?

M. Mascarot prit la peine d'ajuster ses lunettes, signe manifeste qu'il allait dire quelque chose de grave.

– Vous avez raison, monsieur le comte, prononça-t-il. On ne doit pas songer à vous atteindre par les voies judiciaires. Vous ne pouvez être ni recherché ni poursuivi pour ce meurtre qui date de vingt-trois ans.

– Donc!

– Pardon!.. Les malheureux au nom desquels je parle, et j'en rougis, ont imaginé une petite combinaison qui ne laisserait pas que d'être bien désagréable, je dirais volontiers désastreuse, pour vous d'abord, puis pour M. le baron de Clinchan.

– Et peut-on connaître cette combinaison… ingénieuse?

– Certes!.. c'est justement pour vous l'expliquer, pour vous en démontrer le succès certain, que j'ai été envoyé vers vous.

Il s'arrêta, cherchant sans doute comment exposer le mieux et le plus nettement le projet, et enfin reprit:

– Admettons d'abord, monsieur le comte, que vous rejetiez la requête que je suis chargé de vous présenter.

– Peste!.. c'est là ce que vous appelez une requête?

– Mon Dieu! le nom ne fait rien à la chose. Je me suppose repoussé par vous. Qu'arrive-t-il? Dès demain, mes clients – j'ai honte de les appeler ainsi, – font imprimer dans un journal le récit émouvant de M. de Clinchan, avec ce simple titre: Histoire d'une chasse. On ne met que des initiales, bien entendu, mais suffisamment transparentes. De plus, on ajoute un détail.

– Vous oubliez qu'il y a des tribunaux, monsieur, et qu'en matière de calomnie la preuve n'est pas admise.

Le digne placeur eut une petite grimace ironique.

– Oh!.. nos gens n'oublient rien, fit-il, et c'est même sur la particularité que vous indiquez que leur plan est basé. C'est pour cela que dans la version donnée à un journal, ils introduisent un cinquième personnage, un homme à eux, un complice qu'ils nomment en toutes lettres. Cet homme, dès le lendemain de la publication, dépose une plainte contre le signataire. Il pousse les hauts cris, il se prétend calomnié, il demande à prouver devant les tribunaux qu'il ne faisait pas partie de cette funeste partie de chasse.

– Et alors?

– Alors, monsieur le comte, cet homme qui veut qu'il soit avéré, qu'il soit reconnu que le journal s'est trompé, fait assigner comme témoins, vous d'abord, puis M. de Clinchan, puis Ludovic. Comme il demandera des dommages-intérêts, il aura un avocat, qui est trouvé et qui est du complot. Naturellement cet avocat parlera. «Que M. de Mussidan soit un assassin, dira-t-il, c'est ce dont nous ne saurions douter d'après les documents que nous avons entre les mains. M. de Clinchan est un faux témoin, il l'a écrit. Ludovic suborné a surpris la religion de la justice. Mais mon client, cet homme honorable, ne saurait être confondu, etc., etc.» Et comptez qu'on trouvera l'occasion de lire et de relire les fameux feuillets! Je ne sais si je m'explique bien clairement!..

Hélas! oui, si clairement et avec une logique si implacable que l'idée ne pouvait même venir de se soustraire à cette odieuse machination.

D'un rapide coup d'œil, le comte embrassa l'avenir.

Il vit l'éclat déshonorant, le scandale affreux d'un tel procès. Il vit la France entière occupée de ces débats. Il se vit, ainsi que les siens, au ban de l'opinion.

Et cependant, tel était son caractère entier et impatient de toute contrainte, qu'il était bien plus désespéré encore que consterné.

Il connaissait la vie et les hommes. Il savait que les misérables qui le tenaient là, sous le couteau, lui demandant la bourse ou l'honneur, devaient redouter l'œil de la justice. Il se disait que s'il repoussait leurs prétentions, ils n'oseraient probablement pas accomplir leurs menaces.

S'il ne se fût agi que de lui, il eût certainement couru les risques de la résistance, et pour commencer il se fût donné l'indicible satisfaction de bâtonner l'impudent personnage qui était là, devant lui.

Mais pouvait-il exposer aux périls d'un refus Clinchan, cet ami dévoué qui s'était compromis pour lui.

Clinchan, nature timide et peureuse, incapable de survivre à un éclat.

Toutes ces pensées et bien d'autres tourbillonnaient dans son esprit pendant qu'il arpentait sa bibliothèque. Il était ballotté entre les résolutions les plus opposées, tantôt résigné à subir l'affront, tantôt près de se jeter sur le digne placeur.

Ses gestes désordonnés, ses exclamations trahissaient la violence de ses sensations, et pour braver les emportements de ce furieux, qui, lorsque le sang affluait à son cerveau, tirait sur un homme comme sur un lapin, il fallait une impudence montée jusqu'à l'héroïsme.

Mais B. Mascarot en a bien vu d'autres.

Pendant qu'avec un petit frisson taquin il se demandait s'il sortirait de la bibliothèque, par la porte ou par la fenêtre, il tournait ses pouces d'un air bonasse.

A la fin, le comte, se faisant une violence inouïe, la plus dure de son existence, se décida pour le parti de la prudence.

Il s'arrêta brusquement devant le placeur, et sans prendre la peine de dissimuler son dégoût, d'une voix brève, il dit:

– Finissons!.. Combien voulez-vous vendre ces papiers?

B. Mascarot eut la mine contrite de l'honnête homme méconnu.

– Oh!.. monsieur le comte, protesta-t-il, pouvez-vous bien me croire complice…

M. de Mussidan haussa les épaules.

– Au moins, interrompit-il, faites-moi l'honneur de m'accorder autant d'intelligence qu'à vous… Quelle somme exigez-vous?

Pour la première fois depuis son entrée, le placeur parut embarrassé, il hésita.

– On ne veut pas d'argent, dit-il enfin.

– Pas d'argent!.. fit le comte surpris, que voulez-vous donc?

– Une chose qui n'est rien pour vous, qui est énorme pour ceux qui m'envoient. Je suis chargé de vous dire que vous pouvez dormir tranquille, si vous consentez à rompre les projets d'union qui existent entre Mlle de Mussidan et M. de Breulh-Faverlay. Les feuillets du journal de M. de Clinchan vous seront restitués le jour du mariage de Mlle Sabine avec tout autre prétendant que vous choisirez.

Ces exigences, au moins bizarres, étaient si loin des prévisions du comte qu'il demeurait immobile, comme pétrifié.

– Mais c'est de la folie! murmura-t-il.

– Rien jamais n'a été plus sérieux.

Tout à coup M. de Mussidan tressaillit; un soupçon atroce venait de traverser son esprit.

– Voudriez-vous, demanda-t-il, oseriez-vous me présenter et m'imposer un gendre?..

L'honorable placeur se redressa.

– J'ai assez d'expérience, monsieur, répondit-il, pour être certain que jamais vous ne consentiriez à sacrifier votre fille à votre salut.

– Mais alors…

– Vous vous êtes mépris, monsieur le comte, sur le mobile du mes clients. Ils vous menacent, c'est vrai, mais c'est à M. de Breulh qu'ils en veulent. Ils ont juré qu'il n'épouserait pas une jeune fille qui aura près d'un million de dot. Leurs procédés à votre égard sont ceux de misérables, leur but pourrait presque s'avouer.

Tel était l'étonnement de M. de Mussidan, que, sans y prendre garde, il donna une apparence toute nouvelle à l'entretien.

Il résistait encore, mais sans passion. Il répondait bien plutôt aux objections de son esprit qu'à son interlocuteur.

– M. de Breulh a ma parole, dit-il.

– Un prétexte n'est pas difficile à trouver.

– La comtesse de Mussidan tient beaucoup à ce mariage. Elle en parle sans cesse, je trouverai de ce côté bien des obstacles.

Le placeur jugea sage de ne pas répondre.

– Enfin, continua le comte, je crains que ma fille ne ressente un grand chagrin de cette rupture.

Grâce à Florestan, B. Mascarot connaissait la valeur de cette objection.

– Oh!.. fit-il. Une jeune demoiselle du rang de Mlle Sabine, à son âge, avec son éducation, ne saurait avoir des impressions bien profondes.

Pendant un quart d'heure encore, le comte lutta. Subir la loi de vils coquins abusant d'un secret volé l'humiliait affreusement.

Mais il était pris. Il était à la merci de ces gens. Il céda.

– Soit, fit-il, ma fille n'épousera pas M. de Breulh.

B. Mascarot triomphait, mais sa physionomie pour cela ne changea pas. C'est à reculons qu'il sortit, saluant plus bas que jamais, outrant les témoignages de respect.

Mais en descendant l'escalier, il se frotta les mains.

– Si Hortebize a réussi comme moi, murmurait-il, l'affaire est dans le sac.




VI


Pour être admis à l'honneur de présenter ses hommages à Mme la comtesse de Mussidan, le docteur Hortebize n'avait besoin d'aucun des expédients imaginés par son ami Mascarot pour arriver jusqu'au comte.

Dès qu'il parut, c'est-à-dire cinq minutes après l'entrée du placeur, les deux valets de pied qui bâillaient dans le grand vestibule reconnurent en lui l'homme du monde, l'hôte de la maison.

Cependant, leur ton, le regard qu'ils échangèrent en disant: – «Oui, Mme la comtesse reçoit,» auraient donné à réfléchir à un visiteur moins complétement initié que le docteur aux détails de l'intérieur.

La physionomie des valets trahissait la surprise profonde qu'ils éprouvaient d'avoir à répondre:

– Mme la comtesse est ici.

C'était, en effet, une rare aventure, presque un miracle.

Jamais un des amis de Mme de Mussidan, ayant à lui parler, ne s'aviserait de venir sonner à sa porte. A quoi bon?

On peut espérer la rencontrer à l'Exposition, aux courses, aux séances de l'Académie, au restaurant, au théâtre, dans un magasin; on la trouve aux cours publics, à une répétition de l'Opéra, dans les ateliers en renom, chez le professeur qui fait entendre un ténor qu'il vient de découvrir, partout en un mot, excepté chez elle.

Elle est de ces femmes qu'un esprit inquiet, remuant, incapable de se poser, mobile à l'excès, curieux de futilités, mène et mène furieusement.

Son mari, sa fille, sa maison n'ont jamais un moment occupé sa pensée. Elle a bien d'autres soucis, vraiment! Elle quête pour les pauvres, elle préside une société de «filles repenties,» elle aide à administrer un hospice de vieillards.

Avec cela, son désordre est de ceux qui viennent vite à bout des plus immenses fortunes. C'est à se demander si elle a une notion, la plus vague, de la valeur de l'argent.

Les poignées de louis, entre ses mains, fondent comme des poignées de neige. Qu'en fait-elle? Nul ne le sait. Elle-même ne saurait le dire.

A tous ces travers, on attribue les relations pénibles du comte et de la comtesse de Mussidan.

Marié, le comte a toutes les charges du mariage sans en avoir les bénéfices. Il a une maison montée et pas d'intérieur.

On assure que pendant des années, chaque jour, à chaque repas, il a attendu sa femme. Elle arrivait ou elle n'arrivait pas.

De guerre lasse, il s'est résigné à manger à son club et à vivre tout à fait en garçon.

Tout cela, le docteur le savait, avec bien d'autres choses encore, aussi est-ce sans la moindre préoccupation qu'il suivit le valet chargé d'ouvrir la porte du grand salon et d'annoncer.

Il est splendide, ce salon, très vaste, d'une hauteur de plafond désormais inusitée, et meublé avec une richesse extrême.

Et pourtant il est froid et triste. On sent dès le seuil que personne ne s'y tient jamais.

A demi étendue sur une causeuse, devant la cheminée, la comtesse de Mussidan lisait.

A la vue du docteur, elle se leva, laissant échapper une exclamation de plaisir.

– Que c'est donc aimable à vous, docteur, de me venir visiter.

Elle disait cela, et en même temps elle faisait signe au domestique d'avancer un fauteuil.

Assez grande, svelte, la comtesse de Mussidan garde, à quarante-cinq ans passés, la tournure d'une jeune fille.

Sa chevelure est encore d'une abondance extrême, et grâce à sa nuance, d'un blond cendré, on ne distingue pas les cheveux blancs qui déjà foisonnent et qui de loin semblent une auréole de poudre.

De toute sa personne s'exhale le parfum le plus aristocratique et ses yeux d'un bleu pâle, presque laiteux, expriment habituellement la plus noble hauteur et le plus froid dédain.

– Il n'y a que vous, vraiment, docteur, reprit-elle, pour savoir ainsi choisir les moments. Je me mourais d'ennui. Les livres m'excèdent. Tout ce que je lis, il me semble que je l'ai déjà lu quelque part. Pour arriver si à propos, il faut que vous ayez signé un pacte avec le hasard.

Le docteur avait bien signé un pacte, en effet; en se présentant il était sûr de trouver la comtesse, seulement son hasard se nommait B. Mascarot.

– Je reçois si peu, poursuivit Mme de Mussidan, qu'on ne daigne plus se déranger pour me venir visiter. Décidément je veux prendre une après-midi par semaine pour mes amis. Dès que je reste chez moi, ma solitude est affreuse. Or, voici deux mortels jours que je n'ai mis les pieds hors de l'hôtel. Je soigne M. de Mussidan.

L'assertion était assez hardie et assez singulière pour surprendre un homme bien informé.

Cependant le docteur ne sourcilla pas, et même la façon dont il dit: – «Ah! vraiment!..» valait une phrase de félicitations.

– Oui, continua la comtesse, M. de Mussidan a glissé dans l'escalier avant-hier et il s'est blessé. Notre médecin assure que ce ne sera rien, mais je n'ajoute guère foi à ce que les médecins disent.

– Je sais cela par expérience, madame la comtesse.

– Oh!.. vous, docteur, c'est autre chose. Je vous jure que j'ai eu très confiance en vous, autrefois. Vous quitter m'a fait beaucoup de peine. Seulement, après votre conversion subite à l'homœopathie, je le confesse, j'ai eu peur.

Hortebize eut un geste insouciant.

– Bast!.. fit-il, cette école vaut bien l'autre.

– Vous croyez?

– Comment, si je le crois? C'est-à-dire que je le parierais.

Mme de Mussidan daigna sourire.

– Puisqu'il en est ainsi, reprit-elle, j'ai bien envie de vous demander une petite consultation.

– Vous êtes indisposée, madame la comtesse?

– Moi!.. non pas, Dieu merci! Il ne manquerait plus que cela. Mais vous me voyez très inquiète de la santé de ma fille.

– Ah!..

Cette maternelle inquiétude était le pendant du dévouement conjugal de tout à l'heure, aussi le «ah!» du docteur valut son «vraiment.»

– C'est ainsi, docteur. Il est bon que vous sachiez que depuis plus d'un mois j'ai à peine vu Sabine. J'ai tant d'occupations! Hier, je l'ai regardée et je l'ai trouvée bien changée.

– Lui avez-vous demandé si elle souffrait?

– Certainement. Elle m'a répondu que non, et qu'elle se portait à merveille.

– N'aurait-elle pas eu quelque petite contrariété?

– Elle, docteur! Ignorez-vous donc que ma Sabine bien-aimée est la plus heureuse jeune fille de Paris! Au surplus vous allez la voir, car vous permettez, n'est-ce pas?

Elle sonna sur ces mots. Un domestique parut.

– Lubin, lui dit la comtesse, faites prier Mlle Sabine de descendre.

– Mlle Sabine est sortie, madame la comtesse.

– Ah!.. Y a-t-il longtemps?

– Mademoiselle est sortie un peu avant trois heures.

– Qui l'accompagne?

– Sa femme de chambre, Mlle Modeste.

– Mademoiselle a-t-elle dit où elle allait?

– Non, madame la comtesse.

– C'est bien.

Le domestique s'inclina et sortit.

L'imperturbable docteur ne laissait pas que d'être un peu étonné.

Quoi! Sabine de Mussidan, une jeune fille de dix-huit ans, était libre à ce point! Elle sortait sans prévenir, on ne savait où elle était allée, et sa mère trouvait cela tout naturel!

– Voilà un fâcheux contre-temps, reprit la comtesse. Enfin, espérons que l'indisposition que je crains n'empêchera pas une noce d'avoir lieu à l'hôtel de Mussidan.

Hortebize jouait de bonheur. Le sujet qu'il avait à traiter, qu'il ne voyait trop comment aborder, arrivait tout naturellement sur le tapis.

– Vous mariez Mlle Sabine, madame la comtesse? demanda-t-il.

Mme de Mussidan posa mystérieusement un doigt sur ses lèvres.

– Chut! fit-elle, c'est un grand secret, et il n'y a rien encore de décidé. Mais vous êtes médecin, c'est-à-dire aussi discret, par profession, qu'un confesseur, ou peut se fier à vous. Il est plus que probable qu'avant la fin de l'année, Sabine sera Mme de Breulh-Faverlay.

Il est certain que le docteur Hortebize est bien moins audacieux que B. Mascarot. Souvent, en face des conceptions de son ami, le docteur a pâli, reculé, demandé grâce.

Mais une fois engagé, quand il a dit: Oui, on peut compter sur lui. Il va droit au but, sans hésitations, sans faiblesses.

– Je dois vous avouer, madame la comtesse, dit-il, que j'ai ouï parler de vos projets.

– Vraiment, on s'occupe de nous?

– Beaucoup. Et tenez, permettez-moi, madame, de vous le dire, ce n'est pas le hasard, comme vous l'avez cru, qui m'amène chez vous, c'est ce mariage.

Mme de Mussidan aimait assez le docteur Hortebize et avait souvent pris plaisir à entendre sa conversation spirituelle et tous les petits cancans dont il était toujours largement approvisionné.

Elle ne voyait à le recevoir de temps à autre aucun inconvénient, et volontiers elle l'admettait à une sorte de familiarité banale.

Mais qu'il s'autorisât de ce qu'elle jugeait des concessions, pour oser s'occuper de sa fille, à elle, comtesse de Mussidan, née Diane de Sauvebourg, c'est ce qui lui parut intolérable.

– En vérité, docteur, dit-elle, c'est bien de l'honneur que vous nous faites, au comte et à moi, de vous intéresser à ce mariage.

Cette simple phrase fut soulignée d'un regard à faire bondir, comme sous un coup de fouet, l'homme le moins sensible aux blessures d'amour-propre.

Mais le docteur n'était pas venu pour se fâcher.

Il était venu pour dire quand même et d'une certaine façon certaines choses.

D'avance il avait étudié et préparé son rôle, et rien n'était capable de l'en détourner parce qu'il s'était préparé à toutes les répliques.

Sur ce terrain, il était supérieur à B. Mascarot, qui n'eût pas su, comme lui, nuancer, préparer les transitions, ménager des sous-entendus, tout dire enfin, sans blesser de puériles susceptibilités.

Cette supériorité d'Hortebize, B. Mascarot la connaissait, et s'il l'enviait, il ne la jalousait pas.

– «C'est affaire de naissance, disait-il à ce sujet, Hortebize appartient à une excellente famille, il a reçu une belle éducation; tout jeune il a été admis dans la meilleure compagnie, tandis que moi, ce que je sais, je me le suis appris seul; je suis le fils de mes œuvres!»

Hortebize courba donc la tête sous l'affront, – provisoirement.

– Croyez, madame, répondit-il, que pour accepter la mission que je remplis, il n'a pas fallu moins de toute la force de mon respectueux dévouement.

– Ah!.. fit la comtesse, traînant la voix et clignant des yeux de la façon la plus impertinente, ah!.. vous nous êtes dévoué?

– Beaucoup, oui, madame. Et je suis sûr qu'après m'avoir entendu vous n'en douterez pas.

Il dit cela d'un ton si sec que Mme de Mussidan tressaillit comme au contact d'une pile électrique.

– Voici vingt-cinq ans que j'exerce, reprit le docteur, c'est-à-dire vingt-cinq ans que je pénètre dans les familles, que j'assiste à d'horribles drames d'intérieur, que je suis le confident forcé des plus affreux secrets. Souvent je me suis trouvé dans des situations délicates et difficiles, jamais je n'ai été aussi embarrassé qu'en ce moment.

– C'est donc bien grave? demanda la comtesse, qui oublia d'être impertinente.

– Peut-être. Si j'ai eu affaire à un fou, comme je l'espère encore… je n'aurai qu'à vous demander les plus humbles excuses. Si, au contraire, celui qui m'est venu trouver a son bon sens, si ce qu'il prétend savoir est vrai, s'il a entre les mains les irrécusables preuves qu'il affirme posséder…

– Alors, docteur?..

– En ce dernier cas, madame, je vous dirai: usez de mon dévouement, parce qu'il y a un homme qui, moralement, a sur vous droit de vie et de mort, un homme dont les volontés devront être les vôtres…

La comtesse eut un grand éclat de rire, aussi faux qu'une larme d'héritier.

– En vérité, docteur, dit-elle, votre mine funèbre et votre accent lugubre me feront mourir… de rire.

Le docteur réfléchissait.

– Elle rit trop fort, se disait-il; Baptistin ne m'a pas trompé. Soyons prudent.

Puis, tout haut, il reprit:

– Puissé-je aussi, moi, madame, rire bientôt de craintes chimériques. Mais quoiqu'il arrive, permettez-moi de vous rappeler ce que vous me disiez il n'y a qu'un instant: le médecin est un confesseur. Cela est vrai, madame. Comme le prêtre, le médecin sait oublier les secrets que sa mission lui révèle; il sait conseiller et consoler. Mieux que le prêtre, parce qu'il est mêlé plus directement aux intérêts et aux passions, il comprend et excuse les fatalités de la vie, les entraînements…

– Docteur, interrompit la comtesse, vous oubliez de dire que, aussi bien que le prêtre, il prêche…

Pour lancer ce sarcasme, elle était parvenue à donner à sa physionomie la plus comique expression de gravité.

Mais elle n'arracha pas un sourire à Hortebize qui, de plus en plus, paraissait navré.

– Tant mieux si je suis ridicule, dit-il, tant mieux si je n'avive pas quelque douloureuse blessure que vous aviez lieu de croire fermée…

– Ne craignez rien, docteur.

– Alors, madame, je commencerai par vous demander si vous avez gardé souvenir d'un jeune homme de votre monde, qui, vers les premières années de votre mariage, jouissait à Paris d'une grande réputation… Je veux parler du marquis Georges de Croisenois.

Mme de Mussidan se renversa sur sa causeuse, les yeux fixés au plafond, le front plissé, comme si elle eût fait le plus énergique appel à sa mémoire.

– Georges de Croisenois, murmurait-elle, il me semble… Attendez donc, docteur!.. Non, j'ai beau chercher… je ne vois pas.

Le docteur crut de son devoir d'aider cette mémoire rebelle.

– Le Croisenois dont je parle, insista-t-il, a un frère nommé Henri, que vous connaissez certainement, car je l'ai vu, cet hiver, chez le duc de Sairmeuse, danser avec Mlle Sabine.

– C'est juste!.. Oui, docteur, vous avez raison, je me souviens maintenant…

On eût parlé à la comtesse d'un indifférent qu'elle n'eût pas gardé un plus magnifique sang-froid.

– Cela étant, reprit Hortebize, vous devez vous rappeler qu'il y a maintenant un peu plus de vingt-trois ans, Georges de Croisenois disparut tout à coup. Cette disparition fit un tapage affreux, ce fut presque un événement, le sujet d'une interpellation au ministère…

– Oui, en effet.

– La dernière fois qu'on aperçut Georges, ce fut au Café de Paris. Il y dînait en compagnie de quelques amis. Au coup de neuf heures, il se leva brusquement et s'apprêta à sortir. Un de ses intimes lui offrit de l'accompagner, il refusa. On lui demanda si on le reverrait dans la soirée, il répondit que oui peut-être, à l'Opéra, mais qu'il ne fallait pas compter sur lui. On supposa qu'il allait à quelque rendez-vous.

– Ah! on supposa cela!

– Oui, à cause de sa mise, qui était plus soignée que de coutume, bien qu'il fût tout à fait un élégant, un lion, comme on disait alors. Toujours est-il que Georges de Croisenois sortit seul, et qu'on ne l'a plus revu.

– Plus jamais! fit la comtesse, un peu trop gaîment peut-être.

Le docteur ne sourcilla pas.

– Non, madame, répondit-il, jamais. Les deux ou trois premiers jours, cette disparition parut extraordinaire; au bout d'une semaine, elle inquiéta.

– Oh! docteur, que de détails!..

– C'est vrai, madame. Je les ai connus autrefois, je les avais oubliés, on me les a remis en mémoire ce matin. Ils se trouvent avec bien d'autres, dans les procès-verbaux d'enquête. Car il y eut une enquête, et des plus minutieuses. Les amis de M. de Croisenois avaient commencé des recherches; comme elles n'aboutissaient pas, ils s'adressèrent au préfet de police. Les plus habiles agents furent mis sur pied. La première idée fut celle d'un suicide. Georges pouvait fort bien être allé se tirer un coup de pistolet au fond de quelque bois. L'état de ses affaires aussi prospères que possible, sa grande fortune, son caractère gai, son constant bonheur, démontrèrent le peu de fondement de cette supposition. Alors, on songea à un crime, et les investigations furent dirigées en ce sens. Rien, on ne trouvait rien.

La comtesse étouffa un bâillement d'une sincérité douteuse, et, comme un écho, dit:

– Rien.

– La police était aussi déconcertée que possible quand trois mois plus tard, un beau matin, un des amis de Georges reçut une lettre de lui.

– Ah!.. il n'était donc pas mort.

Le docteur nota l'air et l'accent de la comtesse pour les analyser à loisir.

– Qui sait!.. répondit-il. Cette lettre était datée du Caire. Georges annonçait que, las de la ville de Paris, il allait essayer de pénétrer dans l'intérieur de l'Afrique, et qu'on n'eût pas à s'inquiéter de lui. Cette lettre, vous le comprenez, parut suspecte. On ne s'embarque pas sans argent, et il a été prouvé que le marquis n'avait pas sur lui plus de mille francs, dont moitié en pièces d'or portugaises, gagnées au whist avant le dîner. On crut à une ruse de faussaire. Point. Les plus habiles experts déclarèrent reconnaître l'écriture de Croisenois. Vite, deux agents furent expédiés au Caire; mais, ni au Caire, ni le long de la route, personne n'avait vu celui qu'ils cherchaient. Depuis lors, pas un indice…

Il parlait avec une lenteur savamment calculée, mais la comtesse était de bronze.

– Quoi! fit-elle quand il s'interrompit, c'est déjà fini?

Hortebize chercha du regard le regard de Mme de Mussidan, et c'est seulement quand il l'eut rencontré qu'il répondit:

– Peut-être bien que non. Un homme, hier matin, est venu me trouver, qui prétend que vous savez, vous, madame, ce qu'est devenu le marquis Georges de Croisenois.

L'homme le plus fort n'aura jamais l'énergie de résistance de la plus faible femme.

Si solidement trempé qu'un homme soit, si endurci, si impudent qu'on le suppose, il laissera paraître quelque chose de ses intentions là où une femme jugée simple gardera le secret de ses tortures sous un visage riant.

Sur le terrain de la dissimulation, une jeune fille battra toujours le diplomate le plus retors, réunît-il à lui seul l'astuce et le génie de Fouché et de Talleyrand.

Quand, écrasé par l'évidence, l'homme tombe à genoux, la femme se redresse et lutte encore.

Dieu dit à Caïn: «Qu'as-tu fait de ton frère Albel?» et Caïn est frappé de stupeur. Une femme, à sa place, eût ergoté, nié, cherché des raisons.

Au seul nom de Montlouis, M. de Mussidan avait pâli et chancelé comme après un coup de massue.

A l'accusation si formelle du docteur, la comtesse partit d'un grand éclat de rire, bien plein, bien sonore, qui, pendant près d'une minute, sembla l'empêcher de répondre.

– Ah! docteur, dit-elle à la fin, vous me contez des choses de l'autre monde. C'est charmant, en vérité, cette histoire d'inconnu qui veut que je sache, moi, ce qu'est devenu M. Georges de Croisenois. C'est une somnambule, docteur, qu'il vous faut aller consulter.

Mais le docteur, lui aussi, quand il s'y met, donne joliment la réplique et joue passablement son petit rôlet.

Loin de sembler surpris ou décontenancé de l'accès d'hilarité de la comtesse, il eut l'air ravi et respira bruyamment comme s'il eût été soulagé d'un poids énorme.

– Dieu soit loué, fit-il; on m'avait trompé.

Il prononça cet acte de grâce si naturellement, avec une telle expression de foi naïve, que la comtesse y fut prise.

– Cependant, reprit-elle, je ne serais pas fâchée de savoir quel est le mauvais plaisant qui m'accuse d'être si bien instruite.

– Bast!.. répondit Hortebize, à quoi bon!.. Il s'est joué de moi, il m'a exposé à vous déplaire, madame la comtesse, cela suffit. Demain mon domestique le recevra de la belle façon, s'il se présente. Même, si j'écoutais mon indignation, je déposerais une plainte…

– Y songez-vous, interrompit Mme de Mussidan, une plainte!.. Ce serait donner à une niaiserie une importance qu'elle ne mérite pas. Dites-moi seulement le nom de votre mystérieux personnage. Est-ce que je le connais?

– Vous ne pouvez le connaître, madame, il est si loin de vous!.. Son nom ne vous apprendra rien. C'est un bonhomme que j'ai soigné, autrefois, qui est clerc d'huissier, si j'ai bonne mémoire, et qu'on appelle le père Tantaine.

– Tantaine?

– Ce doit être un sobriquet. Ce vieux drôle est tout ce qu'on peut imaginer de plus misérable, une manière de philosophe cynique, ne manquant pas d'intelligence, et c'est là ce qui m'épouvantait. Je me disais qu'évidemment il ne venait pas de son chef, et qu'il devait être l'instrument de gens d'autant plus dangereux, qu'arriver jusqu'à eux était impossible.

La comtesse ne put s'empêcher de trouver que le docteur se rassurait trop vite et trop complétement.

– Mais enfin, docteur, insista-t-elle, vous m'avez parlé de menaces, de preuves irrécusables, de pouvoir occulte…

– D'après le père Tantaine, oui, madame. Ce vieux drôle m'a dit: «Mme de Mussidan connaît le sort du marquis Georges, cela résulte clairement, pour moi, des lettres qu'elle a reçues, tant de M. de Croisenois lui-même que de M. le duc de Champdoce.»

La comtesse, cette fois, était touchée au bon endroit.

Elle se dressa tout d'une pièce, comme si elle eût été mue par un ressort, la joue livide, la pupille dilatée, la lèvre frémissante.

– Mes lettres!.. dit-elle d'une voix rauque.

On eût en pitié d'Hortebize, rien qu'à voir combien il était ému et consterné de l'effet produit.

– Vos lettres, madame, répondit-il avec une visible hésitation, ce coquin de Tantaine prétend les avoir entre les mains.

Mme de Mussidan poussa un cri terrible, le cri de la lionne qui s'aperçoit qu'on lui a ravi ses petits.

– Ah! misérable!..

Et aussitôt, oublieuse de sa noble impassibilité, sans se soucier d'Hortebize, elle s'élança hors du salon et on entendit dans l'escalier ses pas précipités et le froufou de sa robe de soie s'éraflant aux barres de la rampe.

Ainsi abandonné, le docteur s'était levé.

– Cherche!.. murmurait-il avec un sourire cynique, cherche, tu vas bien voir que les oiseaux sont envolés.

Il s'était approché d'une des fenêtres, et machinalement, du bout des doigts, il tambourinait sur les vitres.

– Il est dit, pensait-il, que Mascarot ne se trompera jamais! Comment ne pas admirer son infernale pénétration, sa logique implacable! Sur la plus futile circonstance, il devine une existence entière, il en déduit toutes les péripéties, comme le savant qui, à la vue de la feuille d'arbre que le vent roule à ses pieds, dit quel arbre l'a produite, et décrit ses graines, ses fleurs et ses fruits. Ah!.. s'il avait appliqué à quelque but noble et grand ses facultés surprenantes, sa dévorante activité, son audace que rien ne déconcerte!

A ces pensées, son front s'assombrit, et il se mit à arpenter le salon de long en large, poursuivant son monologue.

– Mais non, disait-il; en ce moment Baptistin est là-haut, occupé à martyriser M. de Mussidan, de même que moi, ici, je torture la comtesse. Quel métier!.. Et voilà vingt-cinq ans que cela dure. Ah!.. il y a des jours où je trouve que je paye cher ma bonne et heureuse vie!.. Sans compter…

Il tourmenta le médaillon de sa chaîne et ajouta:

– Sans compter que nous pouvons trouver nos maîtres, échouer, et alors quelle fin!..

Il s'interrompit, la comtesse rentrait.

Ses cheveux à demi-dénoués, le tremblement qui la secouait, sa pâleur, son regard fixe et comme hébété, tout en elle exprimait son épouvante et le désordre affreux de sa pensée.

– On m'a volée!.. disait-elle dès le seuil.

Si grand était son trouble, qu'elle parlait très haut, oubliant que le salon restait ouvert et que les valets de pied du vestibule pouvaient l'entendre.

Heureusement que le docteur ne perd jamais la tête, et c'est avec l'aisance d'un acteur réparant un oubli du chef des accessoires, qu'il alla refermer la porte.

– Qu'a-t-on volé? interrogea-t-il.

– Mes lettres, je ne les retrouve plus.

Elle se laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit sur la causeuse, et de cette voix brève et saccadée que donne la conscience d'un péril imminent, elle continua:

– Et cependant ces lettres étaient cachées dans une cassette de fer fermant à secret, et cette cassette était enfouie au fond d'un tiroir dont la clé ne me quitte jamais. Et pas de traces de vol!..

Hortebize avait repris sa mine consternée.

– Tantaine aurait donc dit vrai? fit-il.

– Il a dit vrai, reprit la comtesse. Oui, il est à cette heure des gens dont moi je suis l'esclave, qui peuvent ployer ma volonté comme une baguette de saule, qui sont maîtres de ma vie autant que s'ils tenaient un poignard sur ma gorge.

Elle cacha sa figure entre ses mains, comme si, par un reste de fierté, elle eût voulu dissimuler le spectacle de son désespoir.

– Ces lettres sont donc accablantes? demanda le docteur.

– Je suis perdue!..

Qui eût vu le docteur, eût supposé qu'il se torturait l'esprit à chercher une issue à une inextricable situation.

– Ah!.. j'ai été bien coupable autrefois, poursuivit la comtesse, j'ai été bien insensée. Hélas! je ne savais rien de la vie. Je haïssais, et j'ai été frappée de vertige. Pauvre malheureuse!.. C'est contre moi que se tournent toutes les armes préparées pour ma vengeance. J'ai creusé un abîme espérant y précipiter tous mes ennemis, et voici que j'y roule!..

Le digne Hortebize se gardait bien d'interrompre. La comtesse était dans une de ces crises de désespoir où tout ce qu'on a au fond de l'âme remonte à la surface, comme les varechs pendant la tempête.

– J'aimerais mieux mourir, disait-elle, oui, mourir plutôt que de voir ces lettres entre les mains de M. de Mussidan. Pauvre Octave! N'a-t-il donc pas assez souffert par moi! Ah!.. je l'ai connu trop tard! Et cependant, c'est là ce dont on me menace, n'est-il pas vrai, docteur? On lui remettra ces lettres fatales si je ne consens pas à certaines choses. C'est de l'argent qu'on veut, n'est-ce pas, beaucoup d'argent, combien?..

Le docteur fit un signe négatif.

– Non, reprit la comtesse, ce n'est pas de l'argent qu'on exige? Quoi alors? Ah! ne me laissez pas dans cette anxiété mortelle, parlez, que veut-on de moi?

Quand il est seul, en face de sa conscience, Hortebize s'avoue qu'il se livre à des spéculations fâcheuses, il reconnaît qu'il joue gros jeu, et même, comme il n'est point né méchant, il plaint ses victimes.

Mais une fois la partie engagée, il oublie ses inquiétudes, rien n'est capable de l'attendrir et il fait tout pour gagner.

– Ce qu'on exige de vous, madame la comtesse, reprit-il, est, selon qu'on l'envisage, peu de chose ou une énormité!

– Parlez, je suis forte.

– Ces lettres fatales vous seront toutes rendues le jour où Mlle Sabine épousera le frère de Georges… le marquis Henri de Croisenois.

La stupeur de Mme de Mussidan fut telle qu'elle demeura immobile comme foudroyée.

– On m'a chargé de vous dire, poursuivit le docteur, qu'on vous accordera le délai que vous demanderez pour modifier les projets existants. Mais voici où éclate l'odieux: on vous prévient que si Mlle Sabine venait à épouser tout autre que M. de Croisenois, les lettres seraient portées à M. le comte de Mussidan, votre mari.

Tout en parlant, Hortebize, du coin de l'œil, surveillait l'effet produit.

Il dépassa ses prévisions.

La comtesse se leva, si défaillante, qu'elle fut contrainte de s'appuyer au marbre de la cheminée.

– Voici donc que tout est fini! prononça-t-elle. Ce qu'on me demande, il est hors de mon pouvoir de l'accorder. Cela vaut mieux. Ainsi, je n'aurai ni les angoisses, ni la lutte. Désormais mon sort est fixé. Allez, docteur, allez dire au misérable, qui a réussi à s'emparer de mes lettres, qu'il peut les porter au comte.

L'accent de la comtesse accusait une résolution si irrévocablement arrêtée, que Hortebize ne savait que penser.

– Il est donc vrai, poursuivit-elle, qu'il existe des scélérats lâches et vils autant que les plus odieux assassins, qui font commerce des hontes et des douleurs qu'ils surprennent, et qui en vivent! On me l'avait affirmé, je refusais de le croire. Ce sont là, me disais-je, des imaginations malsaines de faiseurs de romans à court d'inventions. Je me trompais. Pourtant qu'ils ne se hâtent pas de se réjouir, les infâmes qui pensent me tenir en leur pouvoir. Ils ne profiteront pas de leur ignominie. Il est un refuge où ils ne sauraient m'atteindre…

– Madame!.. suppliait le docteur, madame la comtesse…

Il suppliait en vain.

Elle était hors d'état de l'écouter ou même de l'entendre.

Elle continuait avec une violence croissante, s'exaltant au souvenir des souffrances endurées:

– Pensent-ils donc, les misérables, que je crains la mort? Ah! il y a des années que je demande comme une grâce, à Dieu qui me châtie, le calme, le néant de la tombe. Cela vous surprend, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi, moi qui ai été la belle, l'adorée Diane de Sauvebourg, comtesse de Mussidan. Voilà comment le monde juge…

Au temps de mes plus belles fêtes, quand mon bonheur faisait envie, j'avais épuisé toutes les tortures d'ici-bas, et sué toutes les agonies de la passion. Et depuis…

Maintenant, mes meilleures amies, examinant et jugeant ma conduite, se demandent si je ne suis pas folle. Folle!.. Que ne la suis-je, en effet!

Ils ne se doutent pas, ceux qui s'étonnent de mes inquiétudes fiévreuses, de mes agitations, de mes jours emplis de tumulte; ils ne comprennent pas que je fuis le fantôme du passé qui me poursuit partout. Ils ne peuvent deviner que la solitude m'épouvante, que je me fuis moi-même, que je cherche l'oubli. Malheureuse!.. je devais pourtant le savoir, tout le fracas de l'univers n'étouffera jamais le murmure de la conscience.

Elle parlait en femme dont le sacrifice est fait, qui n'a plus rien à ménager ni à redouter.

Sa voix vibrante emplissait l'immense salon.

Et le docteur blêmissait, lui qui entendait à côté, dans le vestibule, les allées et les venues des valets que l'heure du repas mettait en mouvement.

– Comment ai-je pu vivre ainsi? disait la comtesse. C'est que toujours dans les brumes de l'avenir lointain, tremblote la chétive lueur de l'espérance. Et on va vers cette lumière décevante; on tombe, on se relève meurtri, mais on marche quand même…

Aujourd'hui, cependant, tout espoir s'évanouit. Je n'aperçois plus que ténèbres. Oh! non, la force ne me manquera pas pour anéantir l'implacable pensée. Cette nuit, pour la première fois depuis bien des années, Diane de Mussidan dormira d'un sommeil profond et sans rêves!..

La comtesse était à ce point hors d'elle-même, que le docteur se demandait avec effroi comment contenir cette explosion qu'il n'avait pas prévue.

Ces éclats de voix pouvaient appeler les domestiques, amener le comte en ce moment sous le couteau de B. Mascarot.

Alors, qu'arriverait-il? Le complot se découvrirait, tout serait perdu.

Voyant bien que Mme de Mussidan allait s'élancer dehors, que des paroles vaines ne l'arrêteraient pas, Hortebize osa lui saisir les poignets et presque de force la renversa sur la causeuse.

– Au nom du ciel, madame, lui disait-il de sa voix la plus onctueuse, au nom de votre fille, daignez m'écouter. Ne vous abandonnez pas ainsi. Serais-je ici, me serais-je résigné à ce rôle d'intermédiaire de misérables qui me font horreur, si je croyais tout perdu? Mon dévouement vous reste? c'est celui d'un homme de cœur et d'expérience. Ne pouvons-nous lutter ensemble, conjurer l'orage?

Le docteur parla longtemps, d'un air pénétré, faisant autant d'efforts maintenant pour rassurer la comtesse, qu'il en avait fait le moment d'avant pour lui bien démontrer l'immensité du danger.

Hortebize est médecin. Il sait, lorsqu'il s'est décidé à une opération indispensable, calmer les élancements de la blessure, et la guérir.

Au moins eût-il la satisfaction de constater promptement que ses peines n'étaient pas perdues.

Aux flots de cette éloquence émoliente, qui tombait comme une douche sur son désespoir, Mme de Mussidan se sentait prise d'engourdissement.

Elle était accablée de cette prostration qui suit les grandes crises, lorsque les nerfs, bandés à se briser, tout à coup se détendent et deviennent lâches.

Après un quart d'heure, grâce à des prodiges d'habileté, le docteur l'avait amenée à regarder la situation en face et à la discuter.

Alors seulement il respira et s'essuya le front.

Il savait que qui discute est vaincu.

Accepter la discussion, c'est tout au plus demander à son adversaire un appoint de bonnes raisons pour céder.

– C'est odieux, répétait la comtesse, c'est odieux!

– D'accord, madame. Cependant examinons le fait en lui-même. Avez-vous contre M. de Croisenois quelque motif personnel d'exclusion?

– Aucun.

– Il est de bonne maison, aimé et estimé, il est fort bien de sa personne, il a trente-quatre ans à peine, car il était de quinze ans au moins plus jeune que son frère… N'est-ce pas un parti sortable?

– Oui, mais…

– Il a fait des folies? Quel jeune homme n'en a pas fait? On le dit criblé de dettes, ruiné. C'est faux; mais, en ce cas, Mlle Sabine est assez riche pour deux. D'ailleurs, Georges de Croisenois a laissé une fortune considérable, deux millions, je crois; il est impossible que Henri n'obtienne pas, un jour où l'autre d'être envoyé en possession de l'héritage de son frère.

Mme de Mussidan était encore trop sous le coup d'une épouvantable émotion pour songer aux objections si fortes qu'elle eût pu présenter au docteur. C'est à peine si, en se faisant une violence inouïe, elle pouvait rassembler ses idées confuses.

– Je dirais oui, reprit-elle, que cela ne servirait de rien. M. de Mussidan a décidé que Sabine serait la femme de M. de Breulh-Faverlay. Je ne suis pas la maîtresse.

– Vous pouvez tout sur votre mari, et si vous le voulez bien…

La comtesse, à plusieurs reprises, secoua tristement la tête.

– Autrefois, dit-elle, c'est vrai, j'ai régné en souveraine sur le cœur et sur l'esprit d'Octave, j'ai été l'arbitre de ses volontés. Il m'aimait alors, et depuis! Ne vous ai-je pas dit que j'ai été insensée. J'ai lassé un amour si robuste qu'il semblait devoir être éternel. J'ai rendu tout retour impossible, et maintenant…

Elle s'arrêta, comme confondue de ce qu'elle allait dire, et ajouta:

– Maintenant, je ne suis plus qu'une étrangère pour M. de Mussidan. Et je ne puis me plaindre, je l'ai voulu… il est, lui, juste et bon.

– On peut toujours essayer, gagner du temps…

– J'essayerai, docteur. Mais, Sabine! qui nous dit que Sabine n'aime pas M. de Breulh?

– Oh! madame, une mère a toujours une influence telle…

D'un geste violent, la comtesse saisit la main du docteur, et la serrant à lui faire mal:

– Faut-il donc, dit-elle d'une voix sourde, que je vous montre la profondeur de mes misères? Je suis une étrangère pour mon mari. Ma fille, c'est autre chose: elle me méprise et elle me hait…

Beaucoup de gens pensent qu'il serait tout simple et très aisé de faire deux parts distinctes de la vie.

On donnerait la première au plaisir, à l'assouvissement de toutes les fantaisies, puis plus tard, quand les tombées de cendre du temps ont amorti le feu des passions, on consacrerait la seconde au repos, aux joies pures de la famille.

Il n'en peut être ainsi.

Selon ce qu'a été la jeunesse, la vieillesse est la récompense ou l'expiation.

Cela n'apparaît pas toujours clairement dans la vie. Il est tant de bonheurs mensongers!

Mais tous ceux que leur mission conduit dans l'intérieur des familles, le magistrat, le médecin, le prêtre, savent que cela est.

La comtesse de Mussidan expiait.

Mais le docteur Hortebize n'avait pas le loisir de s'oublier en ces réflexions; le temps pressait; d'une minute à l'autre, le comte pouvait entrer, un domestique en tout cas allait paraître pour annoncer le dîner.

Il renonça, quant au présent, à toute investigation, ne s'appliquant plus qu'à calmer le comtesse, à lui démontrer qu'elle s'épouvantait de chimères, qu'elle ne pouvait être une étrangère pour son mari, que sa fille ne pouvait la haïr.

Même, il fut si insinuant, si persuasif, il étala si bien les grandes choses qu'on pouvait attendre de son dévouement qu'il fit pénétrer un rayon d'espérance dans l'âme désolée de la pauvre femme.

– Ah! docteur, lui dit-elle d'une voie émue, c'est au jour du malheur seulement qu'on connaît ses véritables amis.

De même que M. de Mussidan, la comtesse se sentait prise.

Elle se rendait, après une bien plus longue résistance, mais, elle se rendait.

Elle promit que dès le lendemain elle s'occuperait de rompre les engagements pris, et que, dès qu'elle trouverait une ouverture, elle mettrait en avant M. Henri de Croisenois.

Que pouvait-on souhaiter de mieux?

Le docteur en échange de ses promesses, jura qu'il saurait bien contenir Tantaine, le misérable, et le faire patienter. Il affirma aussi qu'il donnerait de fréquentes nouvelles…

Il y avait bien deux heures qu'Hortebize était près de la comtesse, lorsqu'il put enfin se retirer.

Il était brisé, on ne remporte pas impunément de pareils triomphes. Pour être associé de Mascarot, on n'en est pas moins homme.

Bien qu'il fit très froid, l'air du dehors parut délicieux au docteur; il respirait à pleins poumons, ainsi qu'il arrive quand on vient d'accomplir une tâche difficile ou qu'on reconnaît s'être heureusement tiré d'un mauvais pas.

Lentement il remonta la rue de Matignon, regagna le faubourg Saint-Honoré, et enfin entra dans le café ou il avait déjà attendu son associé, et où ils s'étaient donné rendez-vous une fois la bataille gagnée.

L'honorable placeur était déjà arrivé.

Assis dans un coin, devant une chope intacte, enfoui derrière un journal qu'il ne lisait pas, B. Mascarot se mourait d'impatience, tressaillant à chaque bruit de la porte.

Mille appréhensions l'assaillaient. Comme Hortebize tardait! Avait-il donc rencontré quelque obstacle imprévu et insurmontable, cet imperceptible grain de sable qui disloque les plus solides combinaisons?

Dès que le docteur parut:

– Eh bien! demanda-t-il, non sans un chevrotement dans la voix.

– Victoire!.. répondit Hortebize.

Et il se laissa tomber sur un tabouret, en ajoutant:

– Ouf!.. C'a été dur!




VII


Après avoir pris congé de B. Mascarot, désormais son protecteur, c'est du pas mal assuré d'un homme pris de boisson et en se tenant à la rampe, que Paul Violaine descendit le sale escalier de la maison de placement.

Cette fortune subite, inattendue, qui lui arrivait comme une tuile sur la tête, l'avait absolument enivré, étourdi.

En un moment, sans transition, d'une position si horrible qu'en traversant les ponts il regardait la Seine d'un œil enfiévré, il arrivait à une situation de douze mille francs par an…

Car c'était bien là le chiffre fantastique, inouï, que le placeur avait fait miroiter à ses yeux.

Il avait bien dit: Douze mille francs par an, mille francs par mois, et il avait offert d'avancer le premier mois.

C'était à devenir fou, et Paul l'était presque.

Ses idées étaient à ce point troublées, que hors le fait merveilleux il n'apercevait rien; qu'il ne cherchait aucunement à se rendre compte des incidents divers.

Non, il trouvait toute naturelle cette succession d'événements bizarres: Ce vieux clerc d'huissier apparaissant à point pour lui prêter 500 francs; ce placeur qui connaissait aussi bien que lui sa vie entière, et qui là, tout à coup, sans marchander, lui proposait les appointements d'un chef de section du ministère.

Cependant, une fois dans la rue, sous l'empire de sensations délirantes, Paul n'eut pas l'idée de courir à l'hôtel du Pérou pour y porter la grande nouvelle.

Rose devait l'y attendre, il n'y songea pas, justifiant ainsi les pronostics du docteur Hortebize.

Après cette première gorgée de prospérité, il était pris d'un irrésistible désir de mouvement. Il ressentait un impérieux besoin de dépenser, d'épandre son exaltation. Il lui semblait que sa joie serait doublée s'il pouvait raconter son bonheur, le dire, le clamer.

Mais où aller par le temps qu'il faisait. Et il n'avait pas d'amis à désoler de son succès.

En cherchant bien, pourtant, il se souvint qu'aux jours de ses premières misères à Paris, il avait emprunté quelqu'argent, oh!.. bien peu, vingt francs, à un jeune homme de son âge, nommé André, qui ne devait guère être plus riche que lui.

Il lui restait plus de la moitié du billet du vieux clerc d'huissier, une quinzaine de louis environ qui frétillaient dans sa poche, il se sentait des billets de mille francs sur la planche, n'était-ce pas le cas de s'acquitter, en même temps qu'une occasion superbe d'afficher une immense supériorité?

Le malheur est que ce jeune homme demeurait fort loin, tout en haut de la rue de La Tour-d'Auvergne.

La distance effrayait un peu Paul, et il hésitait, quand une voiture vide vint à passer. Il y monta, jetant l'adresse au cocher, du ton d'un homme qui n'est pas habitué à aller à pied.

Le fiacre se mit en marche, et Paul se prit à songer à ce généreux créancier chez lequel il se rendait. André n'était pas un ami; à peine était-ce un camarade.

Paul avait fait sa connaissance dans un petit établissement du boulevard de Clichy, le café de l'Épinette, où il allait souvent avec Rose, lorsque, nouveau venu à Paris, il habitait Montmartre.

Le café de l'Épinette n'est guère fréquenté que par des artistes: peintres, musiciens, comédiens, journalistes, tous grands hommes en herbe, qui discutent furieusement en buvant d'énormes quantités de bière.

Quant au nom de l'établissement, il lui vient d'un piano installé dans une des salles du haut, instrument infortuné, soumis aux plus sévères épreuves, rarement d'accord, et dont on entend les gémissements du milieu de la chaussée.

André, d'après ce que savait Paul, qui ne lui connaissait même pas d'autre nom et qui jamais n'avait été chez lui, André était artiste et avait plusieurs cordes à son arc.

D'abord, il était sculpteur ornemaniste, c'est-à-dire qu'il exécutait, à la journée ou à la tache, ces motifs si souvent ridicules dont les propriétaires ont bien le droit d'orner leurs bâtisses, mais qu'ils ont le tort de faire payer à leurs locataires.

C'est un métier assez pénible que celui de sculpteur-ornemaniste.

Le plus souvent, il faut travailler à des hauteurs vertigineuses, sur des échafaudages que fait osciller le plus léger mouvement; il faut se confier à des planches étroites ou se risquer au sommet d'échelles branlantes. De plus, à de rares exceptions, on est exposé à toutes les intempéries, gelé en hiver, grillé en été, sans autre abri contre la pluie qu'une toile déchirée. Il est vrai que si l'état est dur, il est lucratif.

Donc, André devait vivre assez bien de ses figures et de ses guirlandes.

Seulement, pendant bien des années, ce qui lui était venu par le maillet et le ciseau s'en était allé par les pinceaux et par les couleurs.

Car il était peintre aussi, mais alors pour son plaisir, pour la satisfaction de son ambition, pour obéir à une vocation irrésistible.

Il avait beaucoup étudié, beaucoup travaillé chez plusieurs maîtres, puis enfin, un beau jour, se sentant assez fort pour marcher seul, il avait pris un atelier.

De ce moment la peinture ne lui coûta plus rien. Deux fois déjà il avait exposé et les marchands commençaient à apprendre le chemin de sa maison.

On tenait André en haute estime à l'Épinette. On disait qu'il avait un talent très réel, une originalité saisissante et que certainement il arriverait, étant, de plus, un forcené «bûcheur.»

Paul ne s'était pas trouvé vingt fois à la même table que lui, lorsqu'un soir, comme ils se retiraient ensemble, pressé par la misère, il lui avait emprunté vingt francs, promettant de les lui rendre le lendemain.

Mais le lendemain, Paul et Rose s'étaient trouvés plus pauvres que la veille, leurs affaires avaient été de mal en pis, puis ils avaient déménagé, ils étaient allés s'établir de l'autre côté de l'eau… Bref, il y avait huit mois que Paul n'avait revu André.

Le fiacre, en ce moment, s'arrêtait rue de La Tour-d'Auvergne, devant le Nº…

Paul sauta sur le trottoir, jeta deux francs au cocher et s'engagea dans l'allée très large et très bien tenue de la maison.

Au fond de l'allée, une vieille femme grasse, fraîche, proprette, avec un bonnet à papillons, bien blanc, polissait les poignées de cuivre de la porte de la cour.

Ce ne pouvait être que la concierge.

– Monsieur André? demanda Paul.

– Il est chez lui, monsieur, répondit la vieille femme avec une volubilité extraordinaire, et même, sans manquer à la discrétion qui distingue tout concierge qui se respecte, je puis dire que c'est un miracle. Toujours dehors, M. André! Ah! c'est que, voyez-vous, il n'a pas son pareil comme travailleur.

– Mais, madame!..

– Et rangé donc qu'il est, continuait la vieille femme, et économe! Je ne lui connais pas un son de dettes. Jamais je ne l'ai vu gris qu'une fois. Je dirais même: et pas de connaissance!.. n'était une jeune dame qui, depuis un mois… J'ai même eu assez de mal à la voir, rapport à son voile. Mais cela ne me regarde pas, n'est-il pas vrai? Moi, je la trouve très bien, elle a toujours une femme de chambre avec elle, et certainement quelque jour…

– Morbleu! interrompit Paul impatienté, m'indiquerez-vous enfin l'atelier de M. André?

Cette violente interruption sembla choquer affreusement la concierge.

– Quatrième… porte à droite! répondit-elle d'un ton sec.

Et pendant que Paul montait lestement elle grommelait:

– Vilain mal élevé! couper la parole à une femme d'âge!.. Mais laisse faire, mon joli garçon, si jamais tu te représentes, je te reconnaîtrai, et tu ne trouveras pas souvent M. André chez lui.

Paul était déjà au quatrième étage, – le dernier.

Au milieu de la porte de droite, une carte de visite était clouée. Paul s'approcha et lut: André. Il ne risquait pas de se tromper.

Comme il n'apercevait pas de sonnette, il frappa, prêtant ensuite l'oreille, comme on fait toujours, machinalement, en pareil cas.

Aussitôt il entendit un piétinement, puis le bruit d'un meuble qu'on roulait, puis le grincement d'anneaux de cuivre glissant sur une tringle de fer.

Enfin, une voix jeune et bien timbrée cria:

– Entrez!

Le protégé de B. Mascarot ouvrit et entra.

Il se trouvait dans un atelier éclairé d'en haut par un large vitrage, assez vaste, modeste, mais d'une propreté poussée jusqu'à la minutie.

Des esquisses, des dessins, des tableaux inachevés garnissaient entièrement les murs. A droite se trouvait un divan très bas, recouvert d'un tapis tunisien. Au fond, au-dessus de la cheminée, était une glace à bordure de bois qu'un amateur eut incontinent marchandée. A gauche, se dressait un très grand chevalet à manivelle, mais un rideau de serge verte cachait le tableau qu'il supportait, et dont on n'apercevait que la bordure, une bordure d'un grand prix.

Au milieu de l'atelier, sa palette dans le pouce, des pinceaux à la main, un jeune homme se tenait debout: André.

C'était un grand garçon, admirablement campé, très brun, ayant les cheveux coupés courts, portant toute sa barbe, une barbe aristocratique, fine, soyeuse, bouclée, noire, avec des reflets bleuâtres.

Comparé à Paul, André certainement était laid.

Mais le jeune peintre avait ce qui manquait au protégé de B. Mascarot: une de ces physionomies qu'on n'oublie pas.

Le voir, d'ailleurs, c'était le connaître. Son front large et fier, sa bouche du dessin le plus ferme, son sourire, ses yeux noirs pleins d'éclairs disaient du premier coup sa nature mâle et loyale, son intelligence, la bonté de son cœur et l'énergie de sa volonté.

Détail singulier et qui frappa Paul tout d'abord, André, qui était en train de peindre, on le voyait à sa palette et à son pinceau, n'avait point un costume d'atelier.

Il était vêtu non à la mode, mais avec une recherche extrême.

A la vue de Paul, André déposa sa palette, et s'avança, la main largement tendue.

– Eh!.. vous voici donc, s'écria-t-il, de sa bonne voix sympathique et loyale, qu'êtes-vous devenu, depuis qu'on ne vous voit plus?

Cet accueil si amical ne laissa pas que de gêner un peu le protégé de B. Mascarot.

– J'ai eu des déceptions, commença-t-il, mille soucis…

– Et Rose? interrompit André, vous allez, j'espère, m'en donner les meilleures nouvelles. Est-elle toujours aussi jolie?

– Toujours, répondit Paul d'un air pincé. Mais vous m'excuserez, reprit-il très vite, d'avoir disparu si longtemps. Je viens vous remercier et vous rendre ce que je vous dois.

Le jeune peintre eut un geste insouciant.

– Bast! fit-il, de nous deux vous seul pouviez vous souvenir de cette bagatelle. Pas de façons avec moi, n'est-ce pas? si cela vous gênait le moins du monde…

Cette phrase sonna mal aux oreiller du vaniteux Paul. Il crut y démêler, sous une feinte générosité, l'intention de l'humilier.

Jamais plus magnifique occasion d'attester sa supériorité ne s'était présentée.

– Oh! dit-il de l'air le plus fat, cela ne me gêne aucunement. J'ai été, je l'avoue, fort misérable autrefois, mais j'ai maintenant un emploi de douze mille francs.

Il pensait que ce chiffre allait éblouir l'artiste, lui arracher des exclamations d'envie; il se trompait si bien qu'il se crut obligé d'ajouter:

– A mon âge, c'est joli.

– C'est-à-dire que c'est superbe. Et que faites-vous, sans indiscrétion?

Cette question était amenée par les circonstances mêmes. Cependant, comme Paul n'y pouvait répondre, ignorant quel emploi lui était destiné, elle le blessa autant qu'une insulte préméditée.

– Je travaille, prononça-t-il en se redressant.

Son air, en lançant ce mot, était si singulier, qu'André, qui était à mille lieues des sensations, parut tout surpris.

– Il m'arrive rarement de rester à rien faire, dit-il.

– Oui, mais moi je suis forcé de travailler plus qu'un autre, n'ayant personne qui s'inquiète de mon avenir, ni parent, ni protecteur.

L'ingrat, il oubliait l'honorable B. Mascarot.

Cependant, son ton emphatique sembla réjouir considérablement le peintre.

– Parbleu! répondit-il, vous imaginez-vous que l'administration des hospices fournit des protecteurs à ses enfants-trouvés!

Paul ouvrit de grands yeux.

– Quoi! commença-t-il, vous seriez…

– Précisément, et je n'en fais pas mystère, estimant qu'il y a là de quoi pleurer, peut-être, mais non de quoi rougir. Tous mes camarades, même ceux du chantier, le savent, et je m'étonne que vous l'ignoriez. Je suis tout simplement un enfant de l'hôpital de Vendôme, où même, entre parenthèse, j'ai dû laisser le renom d'un détestable garnement.

– Vous?..

– Moi-même, et franchement je n'ai pas le plus léger remords. Je m'explique. Jusqu'à douze ans, j'avais été le plus heureux des gamins, la sœur-professeur était enchantée de ma mémoire; le jour, je travaillais au grand jardin qui s'étend le long du Loir; le soir, je barbouillais d'immenses quantités de papier; je voulais être peintre. Hélas! rien n'est durable ici-bas! J'eus douze ans, et la supérieure eut l'idée de me placer en apprentissage chez un corroyeur.

Paul s'était assis sur le divan, et tout en écoutant, il avait roulé une cigarette.

Il allait l'allumer, quand André le retint en lui disant:

– Vous me feriez vraiment plaisir en ne fumant pas.

Sans trop se rendre compte du caprice, car le peintre fumait beaucoup d'ordinaire, Paul jeta son allumette.

– J'obéis, fit-il, mais il me faut la fin de l'histoire.

– Oh!.. volontiers, d'autant qu'elle est courte. Du premier coup, ce métier de corroyeur me déplut. Pour comble, dès le second jour, un ouvrier maladroit me renversa sur le bras un seau d'eau bouillante qui me brûla si cruellement que je faillis en mourir et que j'en porte encore les traces.

Il relevait en même temps sa manche droite et montrait une large cicatrice qui, partant de la saignée, remontait vers l'épaule.

– Dégoûté et échaudé, je conjurai la supérieure, une terrible femme à lunettes, de me faire apprendre un autre état. Prières vaines, elle avait juré que je serais corroyeur.

– C'était dur.

– Plus que vous ne croyez. Aussi, de ce jour mon parti fut pris. Décidé à fuir dès que j'aurais amassé une petite somme, je devins le plus soumis et le plus appliqué des apprentis. Au bout d'un an, grâce à des prodiges de travail et de dégoût vaincu, j'avais économisé sou à sou quarante francs. Je me dis que c'était assez, et par un beau matin d'avril, muni d'une chemise, d'une blouse et d'une paire de souliers de rechange, je prenais à pied la route de Paris.

– Et vous n'aviez que treize ans!

– Pas même. Seulement, j'ai reçu du ciel une assez forte dose de cette volonté raisonnée que les imbéciles appellent de l'entêtement. J'avais juré que je serais peintre…

– Vous l'êtes.

– Non sans peine, allez. Ah! je vois encore l'auberge où j'ai couché la première nuit de mon arrivée à Paris; elle était située tout en haut du faubourg Saint-Jacques. J'étais si las, que je dormis seize heures de suite. A mon réveil, je déjeunai d'abord fort bien; puis, ayant reconnu que mes fonds baissaient terriblement, je me dis: «Il s'agit, mon garçon, de trouver de l'ouvrage tout de suite.»

Un sourire monta aux lèvres de Paul.

Il se rappelait ses premières déconvenues, en arrivant à Paris, et lui, cependant, il n'avait pas treize ans, mais vingt-deux ans; il ne possédait pas quarante francs, il en apportait trois mille.

– Vous espériez, interrogea-t-il, trouver des travaux à faire?

– Non, répondit l'artiste, j'étais plus fort que cela. Je me disais que pour savoir une chose, il faut l'avoir apprise, et si je désirais si passionnément gagner de l'argent, c'était afin de pouvoir payer mes études.

Il y avait cent raisons pour que Paul ne soufflât mot.

– Heureusement, continua André, près de moi, pendant que je mangeais, un gros homme déjeunait:

«Monsieur, lui dis-je, regardez-moi, j'ai treize ans, mais je suis fort comme si j'en avais seize, je sais lire et écrire, j'ai du courage, une bonne volonté sans pareille, que dois-je faire pour gagner ma vie?» Il me toisa une bonne minute, et d'une voix rude me répondit: «Va demain matin à la Grève, tu trouveras quelque maître maçon qui t'embauchera.»

– Et vous y êtes allé?

– Heureusement pour moi. Dès quatre heures, le lendemain, je me promenais autour de l'Hôtel-de-Ville. Je rôdais dans les groupes d'ouvriers depuis assez longtemps, quand, tout à coup, je reconnais mon gros homme de la veille. Lui aussi, m'aperçoit. Il vient droit à moi: «Garçon, me dit-il, décidément tu me plais. Je suis entrepreneur de sculptures, veux-tu être mon apprenti? tu aideras mes ouvriers ornemanistes, et ils l'enseigneront l'état?»… Apprendre la sculpture! Je crus voir les cieux s'entr'ouvrir. «Certes, je le veux,» répondis-je. Ce qui fut dit fut fait. Ce brave homme était Jean Lantier, le père de mon patron actuel.

– Mais votre peinture?

– Oh!.. la peinture n'est venue que plus tard. Il fallait commencer par me donner une certaine éducation. Tout en m'appliquant à mon apprentissage, je travaillais; je fréquentais les écoles du soir, je suivais des cours de dessin, j'achetais des livres, et le dimanche… je me payais un professeur pour moi tout seul.

– Sur vos économies?

– Mais oui. J'ai été bien des années avant d'oser m'offrir un verre de bière.

– Six sous!.. Diable! c'était une somme. Enfin, le jour est arrivé où j'ai gagné quatre-vingts ou cent francs par semaine, comme les camarades, et c'est alors que je me suis mis à la peinture, mais les mauvais temps étaient passés…

– Et vous n'avez jamais été tenté de retourner à Vendôme?

– Si, mais je n'y retournerai que le jour où il me sera possible de constituer une rente de 500 francs pour un pauvre moutard abandonné comme je l'ai été.

Si André, connaissant Paul, eut prit à tâche de le blesser et de faire saigner les plaies de sa vanité malade, il ne se fût pas exprimé autrement.

Chacune de ses phrases était tombée sur le cœur du protégé de B. Mascarot, plus douloureuse qu'un soufflet sur la joue.

Pourtant, Paul comprenait que la plus élémentaire politesse lui imposait une phrase flatteuse.

Il se fit donc violence, et dit:

– Quand on a votre talent on n'a besoin de personne.

Aussitôt, comme s'il eût voulu chercher une confirmation de son opinion, il se leva et se mit à tourner autour de l'atelier.

En apparence, il examinait les esquisses.

En réalité, il était attiré par ce tableau à bordure si riche, placé en face de lui, et caché par un rideau.

Ce tableau agaçait sa curiosité.

Pendant que se déroulait le récit d'André, si irritant et si humiliant pour lui, Paul n'avait pu détacher ses regards de cette toile si exactement cachée.

Il réfléchissait, et plusieurs circonstances insignifiantes, inaperçues sur le moment, se représentaient vivement à son esprit, et lui paraissaient avoir entre elles une étroite relation.

Tout d'abord, il se souvenait des remarques de Mme Poileveu, la discrète concierge, au sujet de cette dame voilée qui, accompagnée d'une femme de chambre, venait parfois visiter le peintre.

En second lieu, quand il avait frappé, n'avait-on pas tardé à l'admettre? N'avait-il pas entendu rouler un chevalet et tirer un rideau?

Puis encore, pourquoi cette tenue soignée?

Enfin, quels motifs poussaient André à le prier de ne pas fumer?

De tout cela, Paul concluait que le jeune peintre attendait ce jour-là même sa visiteuse mystérieuse, et que ce tableau ne pouvait être que son portrait.

De là, à souhaiter de soulever ce rideau importun, qu'André y consentît ou non, il n'y avait qu'un trait.

Aussi, tout en s'arrêtant et s'extasiant devant les esquisses, tout en prodiguant les «fort bien!» et les «Ah! très réussi!» Paul manœuvrait de façon à se rapprocher insensiblement du chevalet.

Lorsqu'il se vit à portée, il étendit brusquement la main en disant:

– Et ceci, qu'est-ce? La perle de l'atelier, sans doute.

Mais André, s'il manquait absolument de défiance, n'était pas dépourvu de finesse. Il avait remarqué la tactique de Paul et deviné ses intentions. Blessé dans sa délicatesse, il ne voulut rien dire, craignant peut-être de se tromper, mais il veilla.

En conséquence, au moment précis où Paul allongeait rapidement le bras, André étendit le sien plus vivement encore et l'arrêta.

– Si je cache ce tableau, dit-il en même temps, c'est que je ne veux pas qu'on le voie.

– Oh!.. pardon, fit Paul en s'excusant.

Il cherchait à tourner en plaisanterie son indiscrétion, mais au fond il était très choqué du ton de l'artiste et le jugeait fort ridicule.

– Ah!.. c'est ainsi, pensa-t-il, eh bien! je vais prolonger ma visite, et si je n'ai pas réussi à voir le portrait, je verrai du moins l'original.

Sur cette belle résolution, il se jeta dans le grand fauteuil de cuir placé près de la table de travail et commença une longue histoire, bien décidé à ne pas apercevoir les gestes significatifs d'André, qui, à tout moment, tirait sa montre et semblait sur les épines.

Il parlait… il parlait… et il mettait à son récit d'autant plus d'animation, que, presque sous sa main, il venait d'apercevoir une photographie représentant une jeune femme.

Profitant d'une distraction d'André, il put la prendre et l'examiner un moment avant de dire:

– Ma foi!.. voici une jolie personne.

A cette remarque, le jeune peintre devint plus rouge que le feu, ses lèvres tremblèrent, et c'est avec une violence inouïe, qu'arrachant la carte des mains de Paul, il la serra dans un livre.

Ce mouvement brutal trahissait si bien une terrible colère, que le protégé de B. Mascarot se leva fortement ému. Et pendant une minute au moins, les deux jeunes gens restèrent debout, face à face, silencieux, se mesurant du regard comme auraient pu le faire deux ennemis mortels.

Ils se connaissaient à peine; le hasard qui les avait réunis allait les séparer, et cependant chacun d'eux sentait vaguement, comprenait et se disait que l'autre aurait sur sa vie une influence décisive.

André, plus maître de soi, revint le premier.

– Je vous demande pardon, dit-il, je suis dans mon tort de laisser traîner des objets qui devraient être précieusement serrés.

Paul s'inclinait déjà en homme qui accepte une explication, quand le peintre ajouta:

– Cette confiance vient de l'habitude où je suis de ne recevoir chez moi que des amis. Il a fallu aujourd'hui une de ces exceptions imprévues…

D'un geste, Paul interrompit l'artiste.

– Croyez, monsieur, prononça-t-il d'un ton qu'il s'efforçait de rendre blessant, croyez que, sans l'impérieux devoir que vous savez, je n'aurais pas pris la liberté de pénétrer chez vous.

Il dit, pirouetta, sur ses talons et sortit en tirant violemment la porte.

– Eh!.. va-t-en au diable, sot indiscret, murmura André; aussi bien j'allais être forcé de te mettre dehors.

Quant à Paul, c'est le cœur gros de colère qu'il quittait l'atelier du peintre.

Venu avec l'honnête projet d'humilier de l'étalage de sa prospérité suspecte un obligeant camarade, il se retirait écrasé.

Se comparant à ce héros de la Volonté, si grand et si modeste, il se sentait petit, mesquin, ridicule, presque odieux; et il le haïssait pour toutes les nobles qualités qu'il était contraint de lui reconnaître; oui, il le haïssait à la mort.

– C'est égal, se disait-il, je n'en aurai pas le démenti, je la verrai, cette invisible inconnue.

En effet, sans réfléchir à la bassesse de sa conduite, il traversa la rue et alla se mettre en observation devant la maison d'André.

Il grelottait, mais les piètres esprits ont pour la satisfaction de leurs puériles rancunes une ténacité qu'ils ne sauraient appliquer aux choses sérieuses.

Il attendait bien depuis une bonne demi-heure, quand enfin un fiacre s'arrêta devant le nº… Deux femmes en descendirent, l'une très jeune, dont la distinction sautait aux yeux; l'autre vêtue comme les suivantes de bonne maison.

Sans vergogne, Paul s'approcha, et, en dépit d'un voile assez épais, il reconnut parfaitement la jeune femme de la photographie.

– Et bien! fit-il, franchement, j'aime mieux Rose, et la preuve c'est que je vais la rejoindre de ce pas. Nous allons payer la Loupias et quitter pour toujours cet abominable hôtel du Pérou.




VIII


Le protégé de B. Mascarot n'avait pas été le seul à épier la visiteuse du jeune peintre.

Au bruit de la voiture, Mme Poileveu, la plus discrète des concierges, était venue se planter sur le seuil de la porte, les yeux obstinément attachés sur la jeune dame.

Lorsque les deux femmes entrèrent, au lieu de s'effacer pour leur livrer passage, Mme Poileveu sortit. Elle avait son idée.

– Mauvais temps, n'est-ce pas? dit-elle au cocher. Il ne fait pas bon sur le siège, l'hiver.

– Ne m'en parlez pas, répondit l'homme, j'ai les pieds morts.

– Vos deux pratiques viennent peut-être de loin?

– Du diable! Je les ai prises tout en haut des Champs-Élysées, près de l'avenue de Matignon.

– Une fameuse trotte!

– Oui, et quatre sous de pourboire. Quel malheur!.. Tenez, ne me parlez pas des femmes honnêtes.

– Oh!.. honnêtes!..

– Ça, je le garantis. Les autres donnent plus, je m'y connais.

Et en même temps, satisfait d'avoir fait preuve de pénétration, il enveloppa son cheval d'un coup de fouet inoffensif et s'éloigna.

Mme Poileveu, elle, regagnait sa loge à moitié contente.

– Je sais toujours, murmurait-elle, le quartier de la princesse. C'est bien le cadet de mes soucis; mais enfin!.. la prochaine fois j'offrirai quelque chose à la femme de chambre, un rien, du doux, et elle me dira tout…

C'est un chimérique espoir que caressait là Mme Poileveu.

Cette femme de chambre, absolument dévouée à sa maîtresse, était indignée des regards obstinés qui chaque fois lui étaient adressés et, tout en gravissant l'escalier, elle se plaignait amèrement de ce qu'elle appelait une horrible insolence.

Dans sa colère, elle ne parlait rien moins que de raconter ces avanies à André, qui ne manquerait pas de rendre cette mégère plus respectueuse.

Mais la seule idée d'une plainte effraya si fort la jeune dame qu'elle s'arrêta, se retournant vers sa femme de chambre:

– Je te défends, Modeste, fit-elle bien bas, je te défends expressément de dire un seul mot de cela à André.

– Mais, mademoiselle…

– Chut!.. Veux-tu donc me faire de la peine? Allons, viens, il m'attend.

Oh! oui, elle était attendu avec ces trances délicieuses, ces anxiétés divines de la vingtième année.

Depuis le départ de Paul, André ne restait plus en place: il lui semblait qu'il eût fait tenir l'éternité dans chaque seconde qui s'écoulait. Il avait laissé la porte de son atelier ouverte, et à chaque moment, croyant distinguer quelque bruit, il courait à l'escalier.

Enfin, il l'entendit réellement, ce bruit harmonieux comme une musique céleste, le froissement de la robe de la femme aimée.

Penché sur la rampe, il l'aperçut, c'était bien elle, oui, elle arrivait au second étage, au troisième… enfin elle entrait chez lui, dans son atelier dont il refermait la porte.

– Bonjour, André, dit-elle, en lui tendant la main, vous voyez que je suis exacte.

Pâle d'émotion, plus tremblant que la feuille, André prit cette main qui lui tait tendue et l'effleura respectueusement de ses lèvres en balbutiant:

– Mademoiselle Sabine… Oh! vous êtes bien bonne… Merci!..

C'était bien Sabine, en effet, l'unique héritière de l'antique et orgueilleuse maison de Mussidan, qui était là, chez André, l'enfant trouvé de l'hôpital de Vendôme.

C'était Sabine, une jeune fille naturellement réservée et timide, élevée dans le respect des conventions sociales, qui risquait ainsi ce qu'elle avait de plus précieux au monde, son honneur, sa réputation.

C'était elle qui, bravant les préjugés de son éducation et de sa race, osait franchir l'effrayant abîme qui séparait le salon de la rue de Matignon de l'atelier de la rue de la Tour-d'Auvergne.

Il est de ces témérités que la raison admet à peine, mais que le cœur se charge d'expliquer aisément.

Depuis près de deux ans Sabine et André s'aimaient.

C'est au château de Mussidan, au fond du Poitou, qu'ils s'étaient rencontrés pour la première fois, réunis par un de ces concours de petits événements qui seront l'éternelle confusion de la prudence humaine.

L'homme conçoit et combine des projets, mais au-dessus plane la Providence – les imbéciles disent: le hasard – dont la main prévoyante arrange et dispose tout pour l'accomplissement de ses impénétrables desseins.

A la fin de l'été de 1865, André, dont un travail excessif altéra la santé, projetait un voyage, lorsque Jean Lantier, son patron, le fit, un soir, prier de passer chez lui.

– Si vous voulez, lui dit-il, vous reposer et gagner trois ou quatre cents francs du même coup, j'ai, je crois, votre affaire. Un architecte me demande un sculpteur pour quelques travaux en province, dans un pays magnifique, vous plairait-il de vous en charger?

La proposition convenait si bien à André, que dès la fin de la semaine il se mit en route, se promettant un mois de bon temps.

Tout devait lui réussir. Le jour même de son arrivée à Mussidan, ayant examiné le travail pour lequel on l'avait mandé, il reconnut qu'il serait un jeu pour lui. Il s'agissait d'exécuter quelques raccords le long d'un balcon récemment réparé. Le tout pouvait être aisément fini en moins d'une quinzaine.

Mais il ne se pressa pas. Le pays lui plaisait, il trouvait dans les environs des motifs d'études charmants, et sa santé se rétablissait à vue d'œil.

Puis, raison impérieuse et qu'il ne s'avouait qu'à demi, de ne pas se hâter, il avait entrevu dans le parc, glissant comme une ombre entre les arbres, une jeune fille dont un seul regard l'avait ému d'une émotion nouvelle pour lui et délicieuse.

Cette jeune fille était Sabine.

Les chaleurs venues, le comte de Mussidan était parti pour l'Allemagne, la comtesse s'était réfugiée à Luchon, et ils n'avaient trouvé rien de plus sage que d'envoyer leur fille passer quelques mois en ce vieux manoir de famille, sous la protection d'une de leurs parentes très âgée, la douairière de Chevauché.

L'histoire des deux jeunes gens, histoire simple et naïve, fut celle de tous ceux qui ont été vraiment jeunes et qui ont aimé.

Une niaiserie fut le prétexte des premières paroles qu'ils s'adressèrent en rougissant autant l'un que l'autre.

Le lendemain, Sabine vint sur le balcon voir travailler André, prenant un plaisir enfantin au mouvement des outils façonnant la pierre dure.

Qui lui eût dit qu'elle s'intéressait au sculpteur et non à la sculpture l'eut certes profondément surprise. Cela était ainsi, pourtant.

Quoiqu'il fût plus troublé qu'il ne l'avait été de sa vie, André osa lui adresser la parole.

Ils causèrent longtemps, et elle était stupéfiée de l'élévation des pensées de ce jeune homme qui, avec sa grande blouse blanche et son chapeau de feutre souple, lui avait paru un ouvrier ordinaire.

Ignorante et inexpérimentée, Sabine pouvait ne pas démêler au juste les sentiments qui tressaillaient en elle.

André ne s'abusa pas.

Un soir, après un sévère examen de conscience, il fut obligé de s'incliner devant la réalité.

– Il est clair que je suis amoureux! murmura-t-il.

Puis une lueur de raison éclairant sa folie, il mesura les infranchissables obstacles qui le séparaient de cette jeune fille si noble et si riche, et il fut saisi d'effroi.

– Il faut fuir, s'écria-t-il, bien vite, sans réfléchir, sans retourner la tête; il ne fait pas bon pour moi ici.

On dit cela de la meilleure foi du monde, on prend parti, et ensuite… On reste… Ainsi fit André.

Il est vrai que la fatalité, comme toujours, sembla s'en mêler.

Le château de Mussidan est assez éloigné de tout centre de population. Pour gagner le village le plus proche, il faut traverser une partie des bois de Bivron. En conséquence, lorsque André arriva, il fut décidé qu'il prendrait ses repas au château.

Il mangeait seul, aux heures qu'il indiquait, dans la grande salle, servi par le vieux domestique de Mme de Chevauché.

Bientôt cet isolement parut à Sabine la plus énorme des inconvenances et la plus injuste des humiliations.

– Pourquoi M. André ne prend-il pas ses repas avec nous? demandait-elle à sa tante. Il est certes bien mieux que nombre de gens que nous recevons, et il te distrairait.

La vieille dame adopta cette idée. Assurément, il lui paraissait prodigieux d'admettre à sa table un jeune homme qui, grimpé sur une échelle, taillait des pierres à la journée; mais elle s'ennuyait tant!.. L'imprévu la décida.

Invité sur le moment même, André accepta, et la vieille dame faillit tomber de son haut quand, à l'heure du dîner, elle vit entrer un convive qui avait la tenue, les façons, l'aisance d'un gentleman en villégiature.

– C'est à n'y pas croire, disait-elle en se couchant, à sa nièce, voici un tailleur de pierres qui a tout l'air d'un grand seigneur. C'est la fin. Il n'y a plus de rang; je n'aperçois que confusion; nous marchons vers le chaos; il est temps que je meure.

Malgré tout, André avait su se concilier les bonnes grâces de la douairière, et comme il n'était pas dépourvu d'adresse, il acheva sa conquête en lui brossant un portrait qui, pour être réussi et ressemblant, n'en était pas moins outrageusement flatté.

Admis de ce moment a l'intimité, ne craignant plus d'être froissé, il devint, lui si réservé d'ordinaire, expansif et causeur.

Même une fois, Mme de Chevauché l'ayant un peu taquiné, il conta l'histoire de sa vie, simplement, comme il l'avait contée à Paul, mais avec plus de détails.

Ce récit était bien fait pour enflammer l'imagination d'une jeune fille, non pas romanesque, l'expression serait exagérée, mais chevaleresque.

Sabine fut émerveillée de cet héroïsme obscur, le seul possible, le seul vrai, à notre époque. Elle fut stupéfiée de l'énergie de cet homme, qui, jeté tout enfant au milieu de la mêlée atroce des intérêts, avait su prendre sa place. Elle admira sa grandeur, son génie, son ambition. Elle vit en lui, et elle voyait bien, cet être supérieur que rêvent les jeunes filles.

Enfin, elle l'aima et elle osa s'avouer qu'elle l'aimait. Et pourquoi non?

Leurs destinées, si dissemblables en apparence, n'étaient-elles pas pareilles en réalité?

Entre un père et une mère qui fuyaient avec une égale horreur le foyer domestique, Sabine était aussi abandonnée qu'André.

Mais alors, leurs journées s'envolaient plus rapides que des secondes.

Oubliés, pour ainsi dire de la terre entière, au fond de ce château perdu, ils étaient libres comme l'air.

Ce n'était certes pas Mme de Chevauché qui les gênait.

Régulièrement, après le déjeuner, la vieille dame priait André de lui lire sa gazette, et régulièrement aussi, entre la vingtième et la trentième ligne, selon que le temps était orageux ou non, elle s'endormait d'un sommeil profond qu'il était défendu, sous les peines les plus sévères, de troubler.

Les deux jeunes gens alors s'échappaient sur la pointe du pied, riants, gais comme des écoliers qui ont trompé la surveillance du maître.

Et ils allaient, au hasard, tantôt marchant à petits pas le long des immenses avenues du parc, à l'ombre des grands chênes, tantôt courant en plein soleil le long des roches rouges du bois de Bivron.

D'autres fois, montant un vieux bateau vermoulu qu'André étanchait tant bien que mal, ils s'aventuraient sur la petite rivière bordée d'iris et de glaïeuls, tout encombrée de cannetée et de nénuphars.

Deux mois s'écoulèrent ainsi, deux mois pleins, enchantés, splendides.

Deux mois du plus pur et du noble amour, pendant lesquels le mot amour ne monta pas une seule fois de leur cœur à leurs lèvres.

Après avoir lutté longtemps contre l'entraînement d'une passion qu'il sentait devoir être sa vie, et à laquelle, cependant, il ne voyait pas d'issue, André avait fini par ne plus vouloir réfléchir.

Il se défendait de songer à l'avenir comme un poitrinaire s'interdit de penser à son mal.

Il pressentait un coup de foudre… mais en l'attendant, chaque soir il remerciait Dieu de lui avoir accordé encore un jour de rémission.

– Non, se disait-il parfois, ce bonheur est trop grand; il ne saurait durer.

Il ne dura pas.

Préoccupé de l'idée de justifier son séjour à Mussidan, André, après avoir achevé ses raccords, s'était imaginé de doter le vieux manoir d'un chef-d'œuvre moderne.

Il avait entrepris de faire jaillir de la pierre de l'antique balcon une guirlande de volubilis et de vigne folle. Chaque jour, alors que tout le monde dormait encore, il avançait sa tâche.

Un matin, il allait se mettre à la besogne, lorsque le vieux valet qui l'avait servi dans les premiers temps vint le prévenir que Mme de Chevauché désirait lui parler.

– Madame m'a ordonné, ajouta le bonhomme, de vous amener tout de suite, tel que vous seriez.

Un pressentiment sinistre, plus aigu que la lame d'un poignard, traversa le cœur du jeune artiste. Il devina, il comprit que c'en était fait de son rêve, et c'est du pas du condamné qu'on traîne à l'échafaud qu'il suivit le domestique.

Au moment d'ouvrir la porte du salon où se trouvait la tante de Sabine:

– Prenez garde à vous, monsieur, recommanda le bon serviteur, madame est dans un état!.. Je ne l'ai jamais vue ainsi depuis le jour où défunt notre maître… Enfin, suffit.

Elle était, en effet, dans une effroyable colère, la vieille dame, et, en dépit de son rhumatisme, elle allait de long un large dans le salon, son haut bonnet monté campé de travers, gesticulant, faisant sonner sur le parquet sa canne à bec de corbin.

A la vue d'André, elle s'arrêta soudain, la tête rejetée en arrière, choisissant la plus imposante de ses attitudes.

– Eh bien!.. mon garçon, s'écria-t-elle de cette voix bonnasse que tenaient en réserve pour les belles occasions les femmes de l'ancienne aristocratie, tu t'avises, à ce qu'on me rapporte, d'aimer ma nièce et de lui faire la cour?..

Elle le tutoyait, ma foi!.. ni plus ni moins qu'un valet de ferme, pensant ainsi lui faire comprendre et la bassesse de sa condition et son audace.

De pâle qu'il était, André devint cramoisi jusqu'à la racine des cheveux.

– Madame!.. balbutia-t-il.

– Vertu de ma mère!.. interrompit la douairière; vas-tu pas nier, quand tu as sur la face un pouce de fard qui avoue pour toi! Sais-tu qu'il faut que tu sois un drôle bien outrecuidant d'avoir oser élevé tes regards jusques à Mlle Sabine de Mussidan. D'où t'est venue cette impertinence? De mes trop grandes bontés, sans doute? Espérais-tu la séduire ou comptais-tu demander sa main?..

– Je vous jure, madame, sur mon honneur!..

– Sur ton honneur!.. Ne croirait-on pas entendre un gentilhomme? Jour de Dieu!.. si feu le chevalier de Chevauché était encore de ce monde, il te forait sortir le dernier souffle du corps sous le bâton. Moi, je me contente de te chasser. Ramasse tes outils, mon garçon, et va tailler des pierres ailleurs.

André ne bougeait pas. Il était comme pétrifié. Lui, d'ordinaire si impatient du mépris, il ne remarquait pas l'outrageante façon dont on le traitait.

Il ne voyait qu'une chose, c'est qu'on le chassait, c'est qu'il ne verrait plus Sabine.

Sa mâle énergie ne tint pas contre ce malheur, le plus affreux qu'il pût imaginer, et il éclata en sanglots, comme un enfant.

L'explosion de cette douleur immense était si inattendue, si déchirante chez un tel homme, que la vieille dame en fut bouleversée.

Elle se détourna brusquement et fut plus d'une minute avant de pouvoir reprendre la parole.

– J'ai été dure avec vous, monsieur André, dit-elle enfin, – revenant au vous. J'ai le malheur d'être vive. Ce qui est arrivé est de ma faute, ainsi que me l'a fait sentir M. le curé de Bivron, qui s'est dérangé au petit jour pour venir me prévenir, ce dont je lui rends grâces. Je suis si vieille que j'ai oublié ce qu'est la jeunesse. J'étais seule à ne me douter de rien, quand tout le pays jasait de vous et de ma nièce.

André eut un geste de menace si terrible, que rien qu'en le voyant, les six cents habitants de Bivron eussent pris la fuite, terrifiés.

– Ah! s'écria-t-il, si je tenais les misérables qui ont osé..

– Bon!.. interrompit Mme de Chevauché à qui cette vigoureuse indignation ne déplaisait pas, espérez-vous couper toutes les mauvaises langues? Il n'y a point eu de mal, c'est l'essentiel, partez, oubliez ma nièce.

Partez, oubliez!.. Autant valait dire à André: Mourez!

– Madame, commença-t-il avec un accent désolé, de grâce, écoutez-moi. Je suis jeune, j'ai du courage!..

Son désespoir avait une telle intensité d'expression, ses regards suppliaient si bien, sa voix était à ce point brisée, que la vieille dame émue, attendrie, sentit une larme chaude glisser le long de sa joue ridée.

– A quoi bon me dire tout cela? fit-elle. Est-ce que Sabine est ma fille? Tout ce que je puis faire, c'est de ne rien dire au père de ma nièce de cette algarade. Jour de ma vie! Si Mussidan se doutait seulement de cela! Allons! en voilà assez, je me sens toute remuée… Je suis capable de n'en pas manger de deux jours.

André sortit, se tenant aux murs. Il lui semblait que le parquet, sous ses pas, oscillait comme le pont d'un navire. Ses idées tourbillonnaient comme la feuille sèche au gré de l'ouragan; il n'y voyait plus.

Mais, dans le grand vestibule qui précède le salon, il sentit qu'on lui prenait la main. Il fit un effort pour ressaisir sa pensée; il parvint à regarder, à voir.

Plus immobile, plus blanche et plus glacée qu'une statue, Sabine était devant lui.

– J'étais là, monsieur André, dit-elle, j'ai tout entendu!

– Oui, balbutia-t-il, c'est fini, on m'a chassé, je pars.

– Où allez-vous?

– Eh!.. le sais-je? répondit-il, avec un geste d'horrible résignation, je vais obéir, je sortirai d'ici, et puis… j'irai, je marcherai.

Il sentait la folie envahir son cerveau, il voulut s'éloigner, Sabine le retint.

– Vous désespérez donc? demanda-t-elle.

Il la regarda avec des yeux qui lui firent peur et d'une voix éteinte répondit: Oui.

Jamais Sabine n'avait été si belle. Ses yeux brillaient de la flamme des plus généreuses résolutions, son visage avait une expression sublime.

– Si cependant, reprit-elle, si je vous montrais au loin, dans l'avenir, une espérance… que feriez-vous?

– Ce que je ferais! s'écria André avec une exaltation délirante, tout! oui, tout ce qui humainement est possible à un honnête homme. Qu'on multiplie autour de vous les obstacles, je les renverserai; qu'on m'impose les plus difficiles conditions, je les remplirai. Faut-il une fortune? je la gagnerai; du talent? un nom illustre? je l'aurai.

– Il faut autre chose encore, monsieur André, que vous oubliez: de la patience.

– Mais j'en ai, mademoiselle; j'en aurai! Ne comprenez-vous donc pas qu'avec un mot de vous je puis vivre trois existences, heureux, attendant et espérant!

Mlle de Mussidan, à ces mots, posa une de ses mains sur le bras d'André et leva l'autre vers le ciel qu'elle prenait à témoin.

– Alors, dit-elle, travaillez et espérez, André!.. Car, je le jure devant Dieu, je serai votre femme ou je mourrai fille. S'il faut lutter, je lutterai, parce que je vous…

Un bruit terrible, au fond du vestibule, lui coupa la parole.

C'était la vieille dame de Chevauché, qui, de sa canne à bec de corbin, frappait contre la porte de toutes ses forces.

– Encore ici!.. criait-elle de sa voix plus éclatante qu'une trompette.

André s'enfuit, éperdu de bonheur, emportant au fond de son âme un de ses espoirs enivrants qui font épuiser, sans une plainte, tous les dégoûts de la réalité.

Que se passa-t-il, après son départ, entre Mme de Chevauché et sa nièce? Les domestiques remarquèrent qu'après une longue conférence elles avaient les yeux fort rouges l'une et l'autre.

Peut-être Sabine réussit-elle à ramener la vieille dame à son parti. Ce qui est sûr, c'est que, lors de sa mort, survenue deux mois plus tard, la douairière laissa tout son bien, deux cent mille livres, à Sabine, directement.

Par un testament très bien fait et inattaquable, elle assurait à la jeune fille les revenus d'abord, puis le capital entier le jour de sa majorité ou de son mariage «conclu avec ou sans l'assentiment de ses parents.»

Cette clause fit même dire à la comtesse de Mussidan:

– Notre pauvre tante perdait un peu la tête sur la fin.

Non, elle ne perdait pas la tête, et Sabine et André le comprenaient bien, lorsqu'ils pleuraient l'excellente femme qui, par ses dispositions dernières, avait voulu venir en aide à leurs amours.

Ils étaient alors à Paris l'un et l'autre, et si André redoublait d'énergie, Sabine tenait toutes ses promesses.

A Paris, Mlle de Mussidan était, s'il est possible, plus libre qu'au fond du Poitou.

Pour contrôler et surveiller ses actions, elle n'avait que sa fidèle Modeste, qui lui eût été dévouée jusqu'au crime, s'il l'eût fallu.

Sabine, à son tour, avait donc permis à André de lui écrire, et elle lui répondait fort exactement.

Plus tard, elle lui accorda quelques entrevues. En dernier lieu, cédant à ses vives instances, elle avait consenti à venir à son atelier, toujours accompagnée de Modeste.

Il est vrai de dire que jamais souveraine visitant des sujets dévoués, que jamais madone menée en procession ne furent l'objet d'une adoration aussi respectueuse que celle qui entourait Sabine dans l'humble logis de l'artiste.




IX


Il avait fallu à Mlle de Mussidan la certitude complète, absolue, d'un respect sans bornes, pour la décider à venir chez André.

Sûre de son empire, elle n'avait rien à redouter.

En pénétrant dans cet humble atelier, tout plein de sa pensée, elle devait se sentir chez elle, comme la vierge dans son sanctuaire, encore parfumé de l'encens de la veille.

Aussi, à la voir si parfaitement simple, si calme, si naturelle, jamais on ne se serait douté qu'elle osait la plus grave, la plus périlleuse démarche que puisse hasarder une jeune fille.

Après avoir donné la main à André, elle dénoua lentement les brides de son chapeau, le retira et le remit à Modeste en disant:

– Suis-je bien ainsi, mon ami?

L'exclamation passionnée de l'artiste à cette demande la fit sourire, et c'est gaîment qu'elle ajouta:

– Je veux dire: Suis-je bien comme je dois être pour mon portrait?

Sabine de Mussidan était belle; mais comparer sa beauté à celle de Rose, comme l'avait fait Paul, eût été une sottise et un blasphème.

Belle d'une beauté grossière et sensuelle, Rose pouvait tout au plus surprendre les sens et allumer les caprices d'un libertin.

La beauté de Sabine était de celles qui empruntent à l'idéal une irrésistible puissance et des séductions presque immatérielles à force d'être profondes.

Rose enchaînait le corps aux boues de la terre; Sabine emportait l'âme vers le ciel.

Pour juger Mlle de Mussidan, ou devait la connaître et, en quelque sorte, être digne d'elle.

Sa chaste beauté n'était pas de celles qui rayonnent et éblouissent. Une expression de placidité résignée, une réserve un peu hautaine en obscurcissaient l'éclat. Elle pouvait passer inaperçue comme un Raphaël oublié sous une couche de poussière, au fond d'une pauvre église de village.

Mais, quand on l'avait remarquée, on ne se lassait plus d'admirer son front impérieux couronné d'un diadème de cheveux noirs, fins et ondes, ses grands yeux profonds et doux, ses lèvres exquises de délicatesse, son teint si transparent qu'on voyait le sang frémir sous la peau.

Elle avait adopté pour son portrait une coiffure depuis longtemps passée de mode, qui lui seyait à merveille, et c'est en songeant à cette coiffure qu'elle avait dit: Suis-je bien?

– Hélas! répondit André, c'est en vous voyant que je reconnais mon impuissance. Il y a une heure, en contemplant mon ouvrage, je me disais: C'est achevé. Je reconnais que je n'ai rien fait.

Il avait écarté le rideau de serge, et le portrait de Sabine apparaissait en pleine lumière.

Ce n'était pas un chef-d'œuvre. André n'avait pas vingt-quatre ans, et avant d'étudier il était obligé de gagner son pain de chaque jour. Mais c'était une de ces compositions qui portent le cachet d'une individualité puissante, et dont les défauts même et les inexpériences ont une saveur d'originalité qui attire et qui charme.

Sabine resta une minute immobile devant la toile, et c'est de l'accent de la plus sincère conviction qu'elle dit:

– Cela est beau!

Le jeune peintre était bien trop découragé pour être sensible à cet éloge.

– C'est ressemblant, dit-il, mais la photographie que vous m'avez donnée est ressemblante aussi. Je n'ai pas su fixer sur la toile un reflet de votre âme. C'est une ébauche vulgaire, je recommencerai, et alors…

D'un geste, Sabine l'interrompit!

– Vous ne recommencerez pas, fit-elle d'une voix douce, mais ferme.

– Pourquoi? demanda-t-il, tout surpris.

– Parce que, mon ami, à moins d'événements graves, ma visite d'aujourd'hui sera la dernière.

Cette réponse foudroya André.

– La dernière!.. balbutia-t-il, que vous ai-je fait, ô mon Dieu! pour que vous me punissiez si cruellement?

– Je ne vous punis pas, André, répondit Sabine. Vous avez voulu mon portrait, j'ai cédé à vos instances, je ne m'en repens pas. Écoutons maintenant la voix de la raison. Ne comprenez-vous donc pas, malheureux, que je ne puis continuer à jouer mon honneur de jeune fille qui est le vôtre? Avez-vous songé à ce que dirait le monde, s'il venait à savoir que je viens chez vous, que j'y passe des après-midi?.. Répondez.

Il ne répondit pas, il se raidissait contre le coup affreux.

– D'ailleurs, reprit Mlle de Mussidan, à quoi nous avance une toile qu'il faut cacher comme une mauvaise action? Oubliez-vous que de votre succès rapide dépend notre avenir, notre… mariage?

– Oh! non, non, je n'oublie pas.

– Poursuivez donc le succès. Ce n'est pas tout que je dise: «Je n'ai pas fait un choix vulgaire,» il faut que vous le prouviez par vos œuvres.

– Je le prouverai.

– Je le crois, ô mon unique ami! j'en suis sûre. Mais rappelez-vous nos chères conventions d'il y a un an. Je vous ai dit: «Devenez célèbre, et alors venez hardiment demander ma main au comte de Mussidan, mon père. S'il vous la refuse, si mes prières ne le touchent pas, eh bien! en plein midi, je sortirai de l'hôtel à votre bras. Et après un tel éclat…

André était convaincu.

– Vous avez raison! s'écria-t-il. Fou je serais si je sacrifiais tout un avenir de félicités pour un bonheur de quelques jours, si grand qu'il puisse être. Vous entendre d'ailleurs, c'est obéir.

Mlle de Mussidan s'était assise dans le grand fauteuil, André prit place près d'elle, sur un petit escabeau de chêne sculpté.

– Nous voici donc d'accord, fit-elle, avec un bon sourire qui versait des flots d'espérance dans le cœur de son ami, profitons-en un peu pour causer de nos intérêts que nous négligeons, ce me semble, terriblement.

Leurs intérêts!.. c'était le succès d'André.

Tout ce que tentait le jeune artiste, tout ce qui lui était proposé, il le disait à son amie, et gravement ils tenaient conseil.

– Eh bien!.. commença André, je suis cruellement embarrassé. Avant-hier, le prince Crescenzi, le célèbre amateur, est venu visiter mon atelier. Une de mes esquisses lui a plu, il m'a commandé un tableau qu'il me paiera six mille francs.

– Mais c'est un coup de fortune, cela?

– Oui, malheureusement, il le veut tout de suite. D'un autre côté, Jean Lantier, surchargé de travail, m'offre de me charger de toute l'ornementation d'une maison immense que fait bâtir aux Champs-Élysées un riche entrepreneur, M. Gandelu, je prendrais des ouvriers, et je pourrais gagner là sept ou huit mille francs.

– Où est l'embarras?

– Voilà. J'ai vu déjà deux fois M. Gandelu, il a choisi des cartons, et il veut que je me mette à sa bâtisse la semaine prochaine. Je ne puis accepter les deux choses, il faut choisir.

Sabine se recueillit un instant.

– Moi, dit-elle, je choisirais le tableau.

– Eh!.. moi aussi, seulement…

Mlle de Mussidan connaissait assez les affaires de son ami pour deviner les causes de son hésitation.

– Ah! murmura-t-elle, que ne m'aimez-vous assez pour vous rappeler que je suis riche? Nos projets n'iraient-ils pas plus vite si vous consentiez…

André était devenu blême.

– Voulez-vous donc, s'écria-t-il, empoisonner la pensée de notre amour?

Elle soupira, mais elle n'insista pas.

– Choisissons donc, fit-elle, la bâtisse de M. Gandelu.

Cinq heures sonnaient au vieux coucou de l'atelier. Sabine se leva.

– Avant de me retirer, fit-elle, je dois, mon ami, vous instruire d'une contrariété qui me menace. Il est question pour moi d'un mariage avec M. de Breulh-Faverlay.

– Ce millionnaire qui fait courir?

– Précisément. Résister aux désirs de mon père amènerait une explication, et je n'en veux pas. J'ai donc décidé que j'avouerais la vérité à M. de Breulh. Je le connais, c'est un honnête homme; il se retirera. Que pensez-vous de mon idée?

– Hélas! fit André désolé, je pense que si celui-là se retire, un autre se présentera.

– C'est probable… et nous le congédierons pareillement. Ne dois-je pas avoir ma part de difficultés?

Mais ces difficultés épouvantaient le malheureux artiste.

– Quelle vie sera la vôtre, murmura-t-il, quand il vous faudra résister aux obsessions de votre famille!

Elle le regarda fièrement et répondit:

– Est-ce que je doute de vous, André?

Mlle de Mussidan était prête. André voulait aller lui chercher une voiture; elle refusa, disant que Modeste et elle étaient bonnes marcheuses, et que certainement elles trouveraient un fiacre en route.

Comme à son entrée, elle abandonna sa main à André, et enfin elle sortit en disant:

– Je verrai M. de Breulh demain. A demain une lettre.

André était seul. Lorsque Mlle de Mussidan s'était éloignée, il lui avait semblé sentir la vie se retirer de lui.

Mais son abattement ne dura pas. Une triomphante inspiration venait de traverser son cerveau.

– Sabine, se dit-il, est partie à pied, il ne dépend donc que de moi de la voir quelques instants encore. Je puis, sans la compromettre, la suivre de loin…

Dix secondes plus tard, il était dans la rue.

Il faisait nuit, et cependant au bas de la pente de la rue de la Tour-d'Auvergne, il reconnut, il devina plutôt, Sabine et sa femme de chambre.

– C'est encore du bonheur! pensa-t-il, en s'élançant sur leurs traces.

Elles allaient rapidement, mais il eut vite amoindri la distance, et c'est à dix pas en arrière qu'il suivit, comme elles la rue de Laval, puis la rue de Douai.

Il allait, et il admirait la démarche de Sabine, sa distinction, la façon charmante dont elle détournait sa robe au lieu de la relever.

– Et dire, songeait-il, qu'un jour viendra peut-être où j'aurai le droit de sortir avec elle. Je sentirai son bras charmant s'appuyer sur le mien…

Cette seule idée le faisait tressaillir comme le contact d'une pile électrique.

Sabine et Modeste arrivaient alors à la rue Blanche. Elles arrêtèrent un fiacre et y montèrent. La vision s'évanouit.

La voiture était déjà bien loin, qu'André restait encore au coin du trottoir, planté sur ses pieds, regardant de toutes ses forces.

Cependant il ne pouvait demeurer là éternellement.

Il s'était décidé à reprendre lentement le chemin de son atelier, lorsque vers le milieu de la rue de Douai, comme il passait devant une boutique éclairée, il entendit une voix jeune et joyeuse qui l'appelait par son nom.

– Monsieur André! monsieur André!

Il leva la tête, brusquement, comme un homme qu'on éveille, et regarda.

Devant lui, près d'un coupé tout neuf, attelé de deux beaux chevaux, une jeune femme en toilette tapageuse lui faisait des signes d'amitié.

Il eut besoin d'un effort de mémoire pour la reconnaître.

– Je ne me trompe pas, dit-il enfin… Mademoiselle Rose, n'est-ce pas?

Mais derrière lui, presque à son oreille, une voix de fausset éclata, qui le reprit:

– Dites Mme Zora de Chantemille, s'il vous plaît.

André se retourna et se trouva nez à nez avec un jeune monsieur qui venait de donner des ordres au cocher du coupé.

– Ah! fit-il un peu surpris et reculant d'un pas.

– C'est ainsi, appuya le jeune monsieur. Chantemille est le nom de la terre que je donne à madame le lendemain de la mort de papa.

C'est avec une manifeste curiosité que le peintre examina ce donneur de terres.

Veston court, gilet rond, chapeau plat, jambes cagneuses, médaillon énorme pendu à une chaîne d'or, binocle, gants rouges… Il était d'un ridicule achevé.

Quant à la physionomie, en disant: «Un singe!..» Toto-Chupin n'avait pas sensiblement exagéré.

– Bast!.. s'écria Rose, que fait le nom!.. L'important est que monsieur, qui est de mes amis, dîne avec nous.

Et sans attendre une réponse, brusquement, elle poussa André dans un vestibule brillamment éclairé.

– Eh bien!.. disait le jeune monsieur, elle est bonne celle-là! Oui, je la trouve très bonne!.. Enfin… Les amis de nos amis sont nos amis.

Tout ahuri de cette attaque imprévue, André se défendait de son mieux mais sans avantage. Jalouse de montrer son pouvoir naissant, Rose était placée devant la porte, et elle répétait:

– Vous dînerez avec nous, je le veux!.. je le veux!

Puis comme elle était experte en belles manières, elle prit en même temps la main d'André et celle du jeune monsieur, en disant:

– Monsieur André, je vous présente M. Gaston de Gandelu. M. de Gandelu… M. André, artiste peintre.

Les deux jeunes gens s'inclinèrent.

– André!.. faisait le jeune M. Gaston, j'ai entendu ce nom-là. J'ai vu la figure aussi… Ah! j'y suis, c'est chez papa. N'est-ce pas vous, monsieur, qui devez sculpter sa maison?

– En effet, monsieur.

– Alors, vous êtes des nôtres. Nous pendons une crémaillère, ce soir… Hein! elle est forte celle-là!.. Vous savez, plus on est de fous, plus on rit.

André résistait encore.

– Je ne puis, disait-il, j'ai un rendez-vous urgent!..

– Un rendez-vous!.. Ah! mais non!.. je la connais, celle-là, on ne me la fait pas.

André se taisait, indécis. Il était dans un de ces moments de tristesse morne, où on éprouve le secret désir de se dissiper, d'échapper en quelque sorte à soi-même.

– Au fait, pensa-t-il, pourquoi ne pas accepter! Si les amis de ce jeune homme lui ressemblent, ce sera drôle.

– Allons, s'écria Rose en s'élançant vers l'escalier, voilà qui est dit.

André s'apprêtait à la suivre, mais M. de Gandelu, mystérieusement, le retint par le revers de son pardessus.

– Hein! lui dit-il d'un air ravi, quelle femme!.. Et encore, vous ne voyez rien… Attendez que je l'aie formée, je ne vous dis que ça. D'abord moi, pour lancer une femme, je n'ai pas mon pareil. Demandez plutôt à Auguste de chez Riche.

– Cela se voit, fit André le plus sérieusement du monde.

– N'est-ce pas? Moi, d'abord, je suis comme ça, carré, et il faut marcher. Zora… hein! un rude nom, n'est-ce pas? c'est moi qui l'ai choisi. Donc, Zora n'est pas très épatante ce soir, mais laissez faire. Je lui ai tantôt commandé six robes, chez Van Klopen. Oh! mais des robes… Vous connaissez Van Klopen?

– Pas du tout.

– Eh bien!.. elle est forte. Quand je dirai ça à Jules, il m'appellera blagueur, vous verrez. Van Klopen, mon bon, est un tailleur pour dames. C'est un Alsacien qui enfonce toutes les couturières. Il vous a un goût, une invention, un chic… Il n'y a que lui pour habiller une femme…

Arrivée à son appartement, Zora-Rose s'impatientait.

– Viendrez-vous, enfin! cria-t-elle.

– Vite, fit Gandelu entraînant André, montons. Quand on la fâche, elle a des crises de nerfs terribles. Elle n'a pas voulu me l'avouer, mais on ne me monte pas le coup, à moi, je connais les femmes…

Rose et Paul n'étaient pas faits pour s'entendre. Ils se ressemblaient trop.

Si la nouvelle dame de Chantemille avait tant insisté pour avoir André à dîner, c'est qu'elle comptait l'éblouir de sa splendeur.

Pour commencer, elle lui montra ses deux domestiques, la cuisinière et la femme de chambre, qui avaient, la dernière surtout, un air!.. Puis il fallut qu'André visitât tout l'appartement, on ne lui fit grâce ni d'une pièce ni d'un meuble.

Il dut s'extasier devant l'éternel et horripilant salon bouton d'or à agréments gros bleu. Il fut forcé de palper les étoffes et d'essayer le moelleux des fauteuils.

Gandelu triomphant ouvrait la marche, armé d'un candélabre à huit branches, dont les bougies l'inondaient de leurs larmes. Il faisait remarquer le bon goût de chaque chose, et disait le prix de tout, d'un ton de commissaire-priseur.

En outre, il entremêlait cette visite domiciliaire de réflexions philosophiques.

– Cette pendule, disait-il, c'est cent louis, c'est pour rien. Est-ce drôle que vous connaissiez papa! N'est-ce pas qu'il a une bonne tête?.. Cette jardinière, c'est trois cents francs!.. c'est donné!.. Mais méfiez-vous, il est rat. Ne voudrait-il pas me forcer à travailler? Je la trouve mauvaise. Moi travailler!.. Il s'en ferait mourir… N'est-ce pas, que ce n'est pas cher, ce guéridon, vingt louis?.. Moi, d'abord, quand il me la fait à la vertu, je me la brise. Un bonhomme qui n'en a pas seulement pour six mois, disent les médecins, il ferait mieux…

Il s'interrompit. On entendait un grand bruit dans l'antichambre.

– Ah! voilà mes invités, fit-il.

Et posant son candélabre sur la table, il sortit précipitamment.

André était émerveillé. Il avait bien ouï parler de ces jeunes messieurs qui font les délices des courses de Vincennes, mais il n'en avait approché aucun.

Son air stupéfait devait flatter Rose.

– Comme vous voyez, fit-elle, j'ai quitté Paul. D'abord, il m'ennuyait, puis il n'avait pas seulement de quoi m'acheter du pain.

– Lui!.. Plaisantez-vous? Aujourd'hui même il est venu chez moi et il m'a dit qu'il gagnait douze mille francs par an.

– Dites douze mille mensonges. A moins que… Sait-on ce dont est capable un garçon qui accepte des billets de cinq cents francs de gens qu'il ne connaît pas…

Elle se tut, mais en faisant signe qu'elle en avait encore long à dire.

Le jeune Gandelu introduisait et présentait ses amis.

– Mes enfants, disait il, tout est de chez Potel. Nous allons rire un peu, et après, vous savez… le petit bac de santé.

Les invités valaient l'hôte, et André commençait à se féliciter d'être venu, quand un domestique, en cravate blanche ouvrit les portes du salon et cria:

– Madame la vicomtesse est servie!!!




X


Quand on demande à B. Mascarot ce qu'il faut pour arriver, invariablement il répond:

– De l'activité, encore de l'activité, toujours de l'activité!..

Mais il a sur le commun des hommes à principes, une immense supériorité qui constitue sa force.

Les maximes qu'il professe, il les met en pratique.

C'est pourquoi, le lendemain de son expédition à l'hôtel de Mussidan, dès sept heures et demie du matin, il était à son bureau et travaillait.

Bien que, par suite d'un brouillard assez épais, il fît à peine jour, les clients commençaient à emplir la première salle de l'agence de placement.

Cette clientèle matineuse inquiète peu l'honorable placeur.

Elle se compose surtout de servantes de crêmeries ou de cuisinières qui, nourrissant à forfait les employés des grands magasins, ont avantage à s'approvisionner aux Halles centrales.

Ces pratiques, en général, ne savent rien de ce qui se passe dans les maisons où on les emploie, ou ce qui s'y fait n'offre aucun intérêt.

B. Mascarot les abandonne donc absolument à Beaumarchef, et ne se dérange que s'il survient quelque maître d'hôtel, ou encore un cuisinier de grande maison ce qui arrive parfois.

L'honorable placeur ne s'inquiétait donc pas plus du bruit de la salle voisine, qu'un grand personnage du tumulte des solliciteurs encombrant ses antichambres. Il mettait toute son attention à déchiffrer, à annoter et à classer dans un certain ordre ces petits carrés de papier qui avaient si fort intrigué Paul.

Et telle était sa préoccupation que, pareil à un vase qui déborde, il laissait échapper le trop plein de son cerveau en un monologue bizarre.

– Quelle entreprise! marmottait-il, mais aussi, quel résultat!.. Je suis seul, cependant, tout seul, pour porter le faix de cette tâche énorme. Mon dernier mot, personne le sait. Seul, je tiens en mes mains puissantes le bout de tous les fils que depuis vingt ans, avec la patience de l'araignée lissant sa toile, j'attache à mes pantins. Que je fasse un mouvement, tout remue. Qui croirait cela, à me voir? Quand je passe rue Montorgueil, on dit: «C'est Mascarot, placeur pour les deux sexes et autres.» Et on rit, et je laisse rire. Il n'est de puissances solides que les puissances ignorées. Celles qu'on connaît, on les attaque et on les démolit. Personne ne me connaît, moi!

Une fiche plus importante que les autres passait sous ses yeux.

Rapidement, il traça en marge quelques lignes, et, après un silence, il reprit:

– Je puis échouer, c'est incontestable. Il peut se trouver un hardi matin qui rompe une maille de mon filet, les timides s'évaderont par la déchirure, et alors… Cet imbécile de comte de Mussidan ne me demandait-il pas si je connais mon code! Oui, je l'ai étudié, mon code pénal, et je sais que, livre 3, titre II, se trouve un certain article 400, qui semble avoir été rédigé spécialement en vue de mes opérations. Travaux forcés à temps, s'il vous plaît… sans compter que si un magistrat madré me joint avec l'article 305, il s'agit des travaux forcés à perpétuité!..

Sur ces mots, qu'il prononça lentement, comme pour en bien mesurer la portée, un frisson courut le long de son échine; mais ce fut qu'un éclair, car, avec un triomphant sourire, il poursuivit:

– Oui… mais pour envoyer B. Mascarot respirer l'air de Toulon, il faut pincer B. Mascarot, et ce n'est pas précisément l'enfance de l'art. Vienne une alerte sérieuse, et… bonsoir, plus de Mascarot, il disparaît, évanoui, fondu, évaporé!.. Peut-on remonter à ces timides joueurs qui sont mes associés. Catenac, l'avare, et Hortebize, l'épicurien? Non, je les ai placés hors de toute atteinte. Inquiéterait-on Croisenois? Jamais. Et il périrait plutôt que de parler. Au fond de tout, on trouverait Beaumarchef, La Caudèle, Toto-Chupin et deux ou trois autres pauvres diables. La belle prise! Ils ne diraient rien, ceux-là, pour cent raisons, dont la première est qu'ils ne savent rien.

Ces raisonnements lui semblaient si péremptoires, qu'il s'oublia jusqu'à rire tout haut.

Puis, d'un geste fier rajustant ses lunettes, il ajouta:

– J'irai droit à mon but, comme un boulet de canon. Ce que je veux, sera. Par Croisenois, j'enlèverai d'un coup quatre millions… j'ai fait mon compte. Paul épousera Flavie… je l'ai juré, et après, pour que Flavie soit heureuse et enviée, elle sera duchesse à trois cent mille livres de rentes…

Ses fiches étaient en ordre.

Il retira d'un tiroir secret de son bureau un petit registre qui ressemblait à un répertoire, avec son alphabet collé le long de la tranche.

Il l'ouvrit, ajouta quelques noms à ceux qui s'y trouvaient déjà et le ressera en disant d'un ton de menace:

– Vous êtes tous là, mes bons amis, tous, et vous ne vous en doutez guère. Vous êtes tous riches, vous êtes heureux et honorés, vous vous croyez libres… Allons donc! Il est un homme à qui vous appartenez, âme, corps et biens, et cet homme qui vous tient ainsi, c'est B. Mascarot, le placeur de la rue Montorgueil. Vous êtes bien fiers tous, et pourtant, quand il le voudra, vous serez à ses pieds, vous disputant l'honneur de dénouer ses souliers. Or, il va vouloir, mes petits amis, ce bon papa Mascarot, il trouve qu'il a travaillé assez comme cela, il est las des affaires, il veut se retirer et il lui faut servir quelques petites rentes.

Il se tut, on frappait à la porte.

Du bout du doigt il toucha son timbre, et la vibration n'était pas éteinte, que Beaumarchef parut.

– C'est à n'y pas croire, patron, s'écria dès le seuil l'ancien sous-off… Vous m'avez demandé, n'est-ce pas, de compléter le dossier du jeune M. de Gaudelu.

– Après?

– Eh bien, patron, il se trouve que la cuisinière qu'il a donnée à sa petite dame a été placée par nous. C'est une de nos anciennes pratiques de l'hôtel. Même elle nous devait onze francs, et elle nous les apporte; elle est là, c'est une nommée Marie… Voilà un hasard?

B. Mascarot haussa les épaules.

– Tu n'est qu'un sot, Beaumar, prononça-t-il, de t'extasier ainsi. Je t'ai cependant expliqué ce que c'est au juste que le hasard. C'est un champ comme un autre, plus fertile cependant et plus vaste, et qui n'a d'autre propriétaire que les habiles. Or, voici vingt-cinq ans que je l'ensemence, ce champ; c'est s'il ne me donnait pas de récolte, qu'il faudrait s'étonner.

C'est d'un air pénétré que l'ex-sous-off… écoutait son patron, la bouche béante, comme si par cette ouverture les leçons eussent pu entrer en lui plus facilement pour s'aller loger dans les cases de sa cervelle.

– Qu'est-ce que cette cuisinière? demanda le bon placeur.

– Oh!.. patron, rien qu'en la regardant, vous le devinerez. C'est une vieille cliente, et il y a longtemps que l'ai classée dans la catégorie D, vous savez: cuisinières à placer près des demoiselles très lancées.

L'estimable placeur n'écoutait plus, il réfléchissait.

– Va me chercher cette fille, dit-il enfin.

Et pendant que Beaumarchef obéissait, il ajouta, répondant à quelque objection de son esprit:

– Négliger le plus léger renseignement est folie, l'expérience me l'a démontré.

Mais déjà la cuisinière de la catégorie D était devant lui, toute fière d'être introduite dans le sanctuaire de l'agence.

Et certes, il n'était besoin que d'un seul coup d'œil pour comprendre les causes déterminantes de la classification de Beaumarchef.

C'est, du reste, avec cette aménité onctueuse qui a établi sa réputation par tout Paris que B. Mascarot l'accueillit.

– Eh bien! ma fille, lui demanda-t-il, vous avez donc trouvé une place à votre convenance et où vous serez selon vos mérites?

– Ma foi, monsieur, je crois que oui. Je ne connais Mme Zora de Chantemille que d'hier à deux heures…

– Ah!.. elle s'appelle Zora de Chantemille.

– C'est-à-dire, vous comprenez, c'est un nom comme ça qu'elle a pris. Mais elle s'est assez disputée à ce sujet avec monsieur. Elle voulait, elle, s'appeler Raphaële, mais monsieur en tenait pour Zora, si bien…

– Zora est fort joli, prononça gravement le placeur.

– Tenez, c'est justement ce que nous avons dit à madame, la femme de chambre et moi. Belle personne, du reste, pas regardante, et qui s'entend à faire danser les écus. Je puis vous garantir que, déjà, à mon su, vu et entendu dire, elle a fait dépenser à monsieur plus de trente mille francs.

– Diable!

– Oh! elle va bien. Et tout à crédit, s'il vous plaît. Monsieur de Gandelu n'a pas le sou, à ce que m'a dit un garçon de chez Potel; mais il paraît que son père ne connaît pas sa fortune. Ainsi, hier, pour la crémaillère, comme ils disaient, il y a eu un dîner, mais un dîner!.. Enfin, il coûtait plus de mille francs avec les vins.

Jusque-là, le digne placeur n'apercevait pas l'ombre d'un renseignement à utiliser, et il se disposait à congédier sa cliente, lorsque celle-ci, qui avait deviné son intention, reprit vivement:

– Minute! je ne vous ai encore rien dit.

Certainement, B. Mascarot n'attendait rien de cette fille, mais il est patient, mais il a appris à se contraindre, mais il sait qu'un ambitieux, si haut qu'il soit, ne doit jamais repousser un collaborateur, si intime qu'il puisse être, si inutile qu'il paraisse.

Il se renversa donc sur son fauteuil, et d'un air aussi satisfait que s'il eût été prodigieusement intéressé, il dit:

– Voyons le reste.

– Donc, reprit la cuisinière de Rose-Zora, nous avons eu un grand dîner: huit invités, et madame était la seule femme. Ah! monsieur, quels hommes distingués, et aimables, et spirituels, et bien mis!.. Mais c'est encore monsieur qui était le mieux.

– Peste!..

– C'est ainsi. Sur les dix heures ils étaient tous très gris. Alors, savez-vous ce qu'ils ont fait? Ils ont envoyé dire au concierge de veiller à ce que personne ne traversât la cour, parce qu'ils voulaient jeter la vaisselle par la fenêtre. Et ils l'ont jetée. Plats, assiettes, verres, bouteilles, tout y a passé. C'est comme cela dans le grand monde. Les garçons de chez Potel m'ont dit que c'est une mode qui a été apportée à Paris par des princes russes.

L'honorable placeur tracassait terriblement ses lunettes. La résignation la plus héroïque a des bornes.

– Enfin, demanda-t-il, qu'avez-vous remarqué de curieux?

– Voilà!.. Parmi tous ces messieurs, il y en avait un qui faisait comme une tache dans la société, un grand brun à l'air mauvais, mal mis, et qui ne disait rien. On aurait juré qu'il se moquait des autres; manant, va!..

– Eh bien?

– Eh bien! Madame n'avait d'amabilités que pour lui. Elle était toujours à lui offrir les meilleures choses: Voulez-vous de ceci, prenez donc de cela, vous ne buvez pas, et patati, et patata… Après le dîner, quand les autres se sont mis à jouer, lui, qui n'avait probablement pas le sou, il est resté à causer avec madame.

– Et vous savez ce qu'ils disaient?

– Naturellement. Ils étaient près de la porte de la chambre à coucher; je suis allée l'entrebailler et j'ai écouté.

– Ce n'est peut-être pas très bien?

– Tant pis!.. J'aime à connaître les affaires des gens que je sers. Donc, ils parlaient d'un monsieur que madame a connu autrefois, et qui est l'ami du grand brun, un nommé… attendez donc… un nommé…

Beaumarchef estima que c'était le cas de montrer son excellente mémoire.

– Paul Violaine… fit-il.

– Précisément, répondit la cuisinière.

Puis l'étonnement lui venant avec la réflexion, elle ajouta:

– Ah ça! mais… comment savez-vous ce nom, vous?

B. Mascarot avait relevé ses lunettes pour lancer à son associé un regard foudroyant.

– Beaumar sait tout, répondit-il négligemment, c'est son état.

L'explication ne satisfit peut-être pas complètement l'estimable cuisinière, mais comme elle tenait à son récit, elle continua:

– Donc, madame racontait que ce n'était qu'un pas grand'chose, qu'il fallait se défier de lui, qu'il était capable de tout, qu'il avait volé douze mille francs…

Le placeur s'était redressé, son attention était devenue très réelle, sa patience était récompensée.

– Avez-vous retenu, demanda-t-il, le nom de ce grand brun?

– Ma foi!.. non. Les autres l'appelaient l'artiste.

Ce vague renseignement ne pouvait suffire au méthodique placeur.

– Écoutez, ma fille, commença-t-il d'une voix de miel, voulez-vous me rendre un service signalé?

– A vous, le roi des hommes pour les domestiques!.. Faut-il passer dans le feu.

– Non. Il faudrait simplement m'avoir le nom et l'adresse de ce grand brun. Il ressemble tellement, d'après ce que vous me dites, à un artiste qui me doit de l'argent…

– Suffit, vous pouvez compter sur moi.

Elle aspira une large prise et ajouta:

– Aujourd'hui, il faut que je file pour mon déjeuner. Demain ou après-demain, vous aurez votre adresse. Au revoir!..

Elle sortit, et la porte n'était pas refermée sur elle que B. Mascarot ébranla son bureau d'un formidable coup de poing.

– Hortebize, s'écria-t-il, est incomparable pour flairer un danger. Heureusement, j'ai le moyen de supprimer cette drôlesse et le jeune crétin qui voudrait se ruiner pour elle.

Comme toujours, quand le verbe supprimer monte aux lèvres de son patron, l'ex-sous-off tomba en garde: une, deux!.. Il ne connaît que cela, lui.

– Dieu! que tu es ridicule avec les gestes, interrompit le doux placeur en haussant les épaules. Va, j'ai mieux que cela. Rose avoue dix-neuf ans, mais elle ment, elle en a bel et bien vingt et un passés. Donc elle est majeure. Le jeune idiot, lui, est mineur encore. De sorte que si le papa Gandelu avait un peu de nerf, eh! eh!.. ce serait drôle et moral, tout à la fois; l'article 354 est élastique.

– Vous dites, patron? interrogea Beaumarchef, qui ne comprenait pas.

– Je dis qu'il me faut, avant quarante-huit heures, des détails précis sur le caractère de M. Gaudelu, le père. Je veux savoir aussi quels sont ses rapports avec son fils.

– Bien, je vais mettre La Candèle en campagne.

– De plus, puisque le jeune M. Gaston cherche de l'argent partout, il faut lui faire connaître notre honorable ami Verminet, le directeur de la Société d'escompte mutuel.

– Mais c'est l'affaire de M. Tantaine, ça, patron.

B. Mascarot était trop préoccupé pour entendre.

– Quant à cet autre, murmurait-il, répondant à ses craintes secrètes, quant à ce grand garçon brun, cet artiste, qui me paraît de beaucoup supérieur aux autres comme intelligence, malheur à lui si je le trouve en travers de mon chemin. Quand on me gêne, moi…

Un geste effroyablement significatif compléta sa pensée.

Puis, après un silence, il ajouta:

– Retourne à ta besogne, Beaumar, j'entends du monde.

L'ancien sous-off ne bougea pas, si formel que fut le congé.

– Excusez-moi, patron, dit-il, mais La Candèle est de l'autre côté, qui reçoit. J'ai à vous faire mon rapport.

– C'est juste. Prends un siège et parle.

Cette faveur de parler assis, qui ne lui est pas souvent octroyée, sembla ravir Beaumarchef.

– Hier, commença-t-il, rien de nouveau. Ce matin, je dormais encore, quand on est venu tambouriner à ma porte. Je me lève, j'ouvre, c'était Toto-Chupin.

– Il n'a pas lâché Caroline Schimel, au moins?

– Pas d'une minute, patron. Même, il a réussi à lier conversation avec elle, et ils ont déjà pris un café ensemble.

– Allons, ce n'est pas trop mal.

– Oh! il est assez adroit, ce vaurien de Toto, et, s'il était un peu plus honnête… Enfin, il prétend que si cette fille boit, c'est pour s'étourdir, parce qu'elle se croit toujours poursuivie par des gens qui lui ont fait des menaces horribles. Elle a tellement peur d'être assassinée, qu'elle n'ose loger seule. Elle s'est mise en pension chez des ouvriers honnêtes qui la couchent et la nourrissent, et elle leur fait du bien, car elle a de l'argent…

L'honorable placeur semblait fort contrarié.

– C'est fort gênant, cela, murmura-t-il, on ne peut pas aller lui rendre visite incognito, à cette fille… Cependant, où demeurent les ouvriers qui l'ont recueillie?

– Tout en haut de Montmartre, bien plus haut que le Château-Rouge, rue Mercadet.

– C'est bien, Tantaine avisera. Surtout que Toto ne laisse pas cette folle lui glisser entre les doigts.

– Il n'y a pas de danger, et même il m'a dit qu'il allait s'informer de ses habitudes, de ses relations et de la source de son argent.

L'ex-sous-off s'arrêta tiraillant terriblement ses longues moustaches cirées.

Ce geste prouve si évidemment qu'une idée lui trotte par la cervelle, que son patron lui demanda:

– Qu'y a-t-il encore?

– Il y a, patron, que, si j'osais, je vous dirais de vous défier de Toto-Chupin. J'ai découvert que le garnement chasse pour son compte. Il nous vole et il vend notre marchandise au rabais.

– Rêves-tu?

– Pas du tout. J'ai tiré ce renseignement d'un grand gaillard de mauvaise mine qui est venu demander Chupin en se disant son ami.

Les hommes forts ont toujours été prompts à prendre un parti.

– C'est bien, prononça le placeur. Je vérifierai le fait, et s'il est vrai, nous tendrons a maître Chupin un joli traquenard qui le conduira en correctionnelle.

Cette fois, sur un signe, Beaumarchef se retira, mais il reparut presque aussitôt.

– Patron, dit-il, c'est un domestique de M. Croisenois avec une lettre…

B. Mascarot ne prit pas la peine de dissimuler sa mauvaise humeur.

– Le marquis est diablement pressé, fit-il… N'importe, amène-moi ce domestique.

Ce nouveau venu sentait d'une lieue sa grande maison.

Irréprochable était sa tenue.

Démarche, maintien, port de tête, tout disait en quelle haute estime il se tenait.

Évidemment il visait et outrait le genre anglais.

Un faux col, cruellement empesé, lui sciait les oreilles. Il avait si bien serré sa cravate, que sa figure, écorchée par le rasoir, en était toute congestionnée.

C'était, à coup sûr, un tailleur londonien qui avait, à coups de hache, taillé dans du bois ses vêtement raides.

Il paraissait de bois lui-même et semblait se mouvoir sous l'impulsion de quelque mécanisme habilement dissimulé sous son gilet rouge.

Remuait-il, on était tout surpris de n'entendre pas grincer un rouage.

– Voici, dit-il en tendant une lettre à B. Mascarot, ce que monsieur le marquis m'a chargé de remettre à monsieur.

Tout en prenant le pli, le digne placeur, par dessus ses lunettes, examinait et étudiait ce serviteur modèle.

Il ne le connaissait pas.

Croisenois, l'ingrat, n'avait jamais voulu accepter un serviteur de sa main, trié par lui entre mille sur le volet.

– Il paraît, mon garçon, remarqua-t-il, que ton maître, contrairement à ses habitudes, s'est levé avec l'aurore, aujourd'hui.

Non seulement, le domestique, genre anglais, ne sourit point de l'épigramme, mais il parut vivement choqué.

– Monsieur le marquis, prononça-t-il, me donne par an quinze louis en sus de mes gages pour se passer la fantaisie de me tutoyer. Il est le seul à avoir ce droit.

– Ah!.. fit le placeur sur trois tous différents, ah! ah!..

Sa pantomime, en même temps, était des plus expressive.

– Je vous demande un peu, pensa-t-il, où vont se loger la dignité et l'amour-propre! Son maître, si l'idée me prenait de le tutoyer, ne se formaliserait pas, lui!

L'envoyé de M. de Croisenois, son observation faite, revint à sa mission.

– Je pense, reprit-il, que monsieur le marquis dort encore à cette heure. Il a écrit ce billet en rentrant de son cercle.

– Et il y a une réponse?

– Yès, sir.

– En ce cas, attendez.

D'un geste exercé, B. Mascarot fit sauter l'enveloppe et lut:

«Mon cher maître,

«Le bac a des rigueurs… vous devinez le reste, n'est-ce pas? J'ai joué si malheureusement, cette nuit, que j'ai perdu, outre tout mon argent comptant, trois mille francs sur parole. Cette somme doit être chez mon débiteur avant midi. Mon honneur l'exige…»

L'honorable placeur ne se gêna pas pour hausser les épaules.

Puis, entre haut et bas, de façon que le domestique, qu'il épiait du coin de l'œil, pût, selon sa conscience, l'entendre ou non, il murmura:

– Son honneur!.. Ma parole, c'est à mourir de rire; son honneur!..

Pas un muscle du visage si bien rasé du serviteur si formaliste ne bougea.

Il restait raide autant qu'un soldat prussien à la parade, semblant ne rien voir, ne rien entendre.

B. Mascarot avait reprit sa lecture:

«…Ai-je tort de compter sur vous pour cette bagatelle? Je pense que non. Je suis même certain que vous m'enverrez cent cinquante ou deux cents louis de plus, car je ne puis rester sans un sou.

«Et pour la grande affaire, quelles nouvelles? C'est les pieds dans le feu que j'attends votre décision.



    «Votre dévoué,
    «HENRI, marquis de CROISENOIS.»

– Et voilllà!.. grommela le placeur, cinq mille francs, là, hic et nunc! Puie, bon Mascarot, tire de l'argent de ta caisse. On n'est pas plus régence! Méchant noble, va! Si je n'avais pas irrémissiblement besoin du beau nom que t'ont légué tes ancêtres et que tu traînes dans le ruisseau, tu pourrais les chercher tes cinq mille francs!

Le malheur est que Croisenois était une des pièces importantes de la grosse partie de l'aventureux placeur.

Lentement et visiblement à regret, il sortit de la caisse où, la veille, il puisait pour Hortebize, cinq billets de mille francs qu'il tendit à l'envoyé du marquis.

– Monsieur désire-t-il un reçu? demanda le domestique.

– Inutile, la lettre m'en tiendra lieu. Cependant, attendez.

Mascarot, ce ponte prudent et assidu de la banque du hasard, cherchait dans son gousset une pièce de vingt francs.

L'ayant trouvée, il la poussa, de l'air le plus engageant, sur la tablette de son bureau, en disant:

– Prenez ceci, mon ami, pour votre course.

Mais l'autre, au lieu d'avancer la main, recula.

– Monsieur m'excusera si je refuse, dit-il nettement. Quand j'entre dans une maison, j'exige des gages assez élevés pour n'avoir aucunement besoin de pourboires.

Sur cette stoïque réponse, il salua, sérieux et grave comme un quaker, et se retira à pas comptés.

Ma foi! le placeur était désorienté.

Vingt années d'expérience ne lui fournissaient pas le pendant d'une aussi invraisemblable aventure.

– C'est à n'y pas croire, murmurait-il. Où diable Croisenois va-t-il recruter ses gens? Serait-il, par impossible, bien plus fort que je ne l'ai supposé jusqu'ici?

Une inquiétude inexplicable, vague et confuse comme un pressentiment, troublait son assurance habituelle.

– Ou plutôt, continua-t-il, ce gaillard si sûr ne serait-il pas un faux domestique? J'ai tant amassé d'ennemis en ma vie, et de toutes sortes, qu'il doivent maintenant former comme une avalanche. Si habilement que je tienne mes cartes, on peut avoir vu dans mon jeu.

Cette seule pensée le fit frissonner.

Il est de ces parties si périlleuses qu'à l'instant décisif tout devient sujet de méfiance et de crainte.

B. Mascarot en était à ce point d'avoir peur de son ombre.

C'est surtout quand on n'est plus séparé du but que par la longueur du bras que l'anxiété est terrible.

– Non, répondit-il, je suis un fou, et je me mets martel en tête pour des soupçons chimériques. S'il se trouvait un homme habile à ce point de m'avoir pénétré, patient jusque-là d'endosser la livrée de Croisenois pour me surveiller de plus près, cet homme ne serait pas assez simple pour se créer cette originalité qui me l'a fait remarquer.

Il se disait cela, mais il se raisonnait aussi vainement qu'un poltron siffle dans l'obscurité pour dissiper ses terreurs.

Entre tous ses expédients, parmi ses moyens d'investigations, il devait bien s'en trouver un qui lui permit de fouiller dans le passé de ce domestique si susceptible, et il cherchait.

Il se creusait la tête, lorsque Beaumarchef parut de nouveau tout effaré.

– Encore toi! dit durement le placeur; qui t'a appelé? Je ne saurais donc rester tranquille une minute aujourd'hui?

– Patron, c'est que…

– Va-t'en.

Mais le docile sous-off ne recula pas d'une semelle.

– C'est le petit qui est là, insista-t-il.

– Paul?

– Lui-même, patron.

– Comment, à cette heure!.. Je ne lui avais donné rendez-vous que pour midi. Lui serait-il survenu quelque aventure?

Il s'interrompit.

La porte que Beaumarchef avait laissé entrebâillée s'ouvrit, livrant passage à Paul Violaine.

En effet, il avait dû lui arriver quelque chose d'extraordinaire.

Il était pâle, défait, ses yeux avaient cette indicible expression d'égarement de l'animal longtemps poursuivi par une meute.

Ses vêtements en désordre, son linge fripé trahissaient une nuit passée à errer au hasard.

– Ah! monsieur, commença-t-il…

D'un geste impérieux, le placeur lui imposa silence.

– Laissez-nous, Beaumar, fit-il, et vous, mon enfant, asseyez-vous.

Paul s'assit, ou plutôt se laissa tomber comme une masse sur un fauteuil.

– Ma vie est finie, murmurait-il, je suis déshonoré, perdu!..

L'estimable directeur de l'agence de placement avait la mine abasourdie d'un homme qui tombe des nues.

Mais cette grande stupéfaction était feinte, un de ses familiers l'eût reconnu au mouvement de ses lunettes bleues, cet indispensable accessoire de son individu, qui, à la longue, faisaient comme partie intégrante de sa personne et semblaient ressentir quelque chose de toutes ses impressions.

Les causes de l'état où il voyait Paul, il les connaissait pour les avoir préparées avec le soin du dramaturge qui, dès le premier acte, apprête les scènes du dénouement.

S'il était surpris, ce ne pouvait être que du résultat prompt et violent de ses combinaisons. Si expérimenté qu'on soit, il est difficile, quand on charge, d'en calculer exactement l'effet.

C'est cependant avec le naturel admirable d'un auditeur bénévole qui s'attend à des émotions, qu'il se tassa dans son fauteuil, en disant:

– Voyons, mon enfant, remettez-vous, ayez confiance en moi, ouvrez-moi votre cœur. Que vous arrive-t-il?

Paul se leva à demi, et c'est du ton le plus tragique, avec un geste désolé, qu'il répondit:

– Rose m'a abandonné.

B. Mascarot leva ses bras au ciel, paraissant le prendre à témoin de l'insigne folie de son protégé.

– Et c'est pour cela, fit-il, que vous dites que votre vie est perdue, à votre âge, lorsque vous ne pouvez même vous douter de toutes les revanches que vous réserve l'avenir!..

– J'aimais Rose, monsieur!

Si comique que fut son emphase, qu'un imperceptible sourire glissa sur les lèvres pâles du placeur.

– Diable!.. fit-il.

– Mais ce n'est pas tout, reprit le pauvre garçon, qui faisait, pour retenir ses larmes, les plus héroïques et les plus inutiles efforts, je suis accusé d'un vol infâme.

– Vous? demanda le placeur, qui, en même temps, se disait: Nous y voici donc!..

– Moi, monsieur, et seul au monde, vous pouvez affirmer mon innocence, parce que seul vous savez la vérité.

– La vérité!..

– Oui, par vous je puis être sauvé. Hier, vous avez daigné me témoigner tant de bienveillance, que j'ai songé à vous tout de suite, et que, devançant l'heure que vous m'aviez fixée, je viens vous demander aide et assistance.

– Mais, que puis-je?

– Tout, monsieur. De grâce, permettez que je vous raconte de quelle fatalité je suis victime.

La physionomie de B. Mascarot exprima le plus vif intérêt.

– Parlez, dit-il.

– Hier, monsieur, reprit Paul, peu de temps après vous avoir quitté, j'ai regagné l'hôtel du Pérou. J'arrive, je monte à ma mansarde, et bien en évidence, sur la cheminée, j'aperçois cette lettre de Rose.

Il tendait la lettre en même temps; mais le placeur ne daigna pas la prendre.

– Rose, monsieur, me déclare qu'elle ne m'aime plus et me prie de ne jamais chercher à la revoir. Elle me dit que, lasse de partager ma misère, elle accepte une fortune qui lui est offerte, des diamants, une voiture…

– Cela vous surprend.

– Ah!.. monsieur, pouvais-je m'attendre à cette trahison infâme, lorsque la veille encore elle n'avait pas assez de serments pour m'affirmer son amour? Pourquoi mentir? Voulait-elle me rendre sa perte plus cruelle! Partie!.. Je suis tombé comme assommé sous le coup. Moi qui arrivais me faisant fête de sa joie quand je lui apprendrais vos promesses!.. Pendant plus d'une heure je suis resté dans ma chambre, sans avoir conscience de moi-même, pleurant comme un enfant à cette idée affreuse que je ne la reverrais plus…

C'est avec son attention et sa pénétration habituelles que B. Mascarot étudiait son sujet.

– Toi, pensait-il, mon garçon, tu répands trop de paroles pour que ta douleur soit aussi sincère et surtout aussi profonde que tu dis.

Puis, tout haut, il demanda:

– Mais enfin, ce vol, cette accusation?..

– J'y arrive, monsieur. Le premier étourdissement passé, je résolus de vous obéir, de quitter cet hôtel du Pérou qui, plus que jamais, me faisait horreur.

– A la bonne heure.

– Je descendis donc et j'allai donner congé à madame Loupias et la payer. Ah!.. monsieur, quelle honte! Lorsque je lui ai tendu le montant de mes deux quinzaines, c'est-à-dire vingt-deux francs, elle m'a toisé de l'air le plus méprisant en me demandant où j'avais puis cet argent.

B. Mascarot eut quelque peine à dissimuler un mouvement de satisfaction. C'était le succès de sa petite machination que Paul lui annonçait.

– Qu'avez-vous répondu! interrogea-t-il.

– Rien, monsieur, j'étais pétrifié, et les paroles s'arrêtaient dans ma gorge. Loupias s'était approché de sa femme, et tous deux me regardaient en ricanant. Après avoir bien joui de ma confusion, ils m'ont déclaré qu'ils étaient certains que, de concert avec Rose, avais volé M. Tantaine.

– Et vous ne vous êtes pas défendu?

– J'avais perdu l'esprit. Je voyais que tout semblait donner raison à ces gens et cette conviction m'accablait. La veille même, la Loupias avait demandé de l'argent à Rose, qui lui avait répondu que je n'en avais pas et que même je ne savais où m'en procurer. Or, voilà que, du jour au lendemain, on me voyait vêtu d'habits neufs, payant mes dettes, Rose avait disparu, moi-même j'annonçais mon départ.

– Il est certain que toutes ces circonstances devaient frapper vos hôteliers!..

– Pour comble de malheur, c'est chez un épicier qui nous connaît, un certain Mélusin, que Rose était allée changer le billet de 500 francs que nous avait prêté M. Tantaine. C'est ce misérable qui a soulevé l'opinion contre nous. N'a-t-il pas osé dire qu'un agent de police chargé de nous arrêter, s'est présenté chez lui.

Mieux que Paul, B. Mascarot connaissait l'histoire et savait au juste ce qu'avait pu dire Mélusin: cependant il interrompit son protégé.

– Entendons-nous, fit-il, la violence de votre chagrin trouble vos idées, et je ne vous comprends plus bien. Y a-t-il eu, oui ou non, un vol de commis?

– Eh! monsieur, comment vous le dire!.. Je n'ai pas revu M. Tantaine, et il n'a pas reparu à l'hôtel du Pérou. On prétend, est-ce vrai? que des valeurs importantes lui ont été enlevées, et que, par suite de ce malheur, il est en prison.

– Pourquoi n'avez-vous pas dit la vérité?

– A quoi bon? Il est prouvé que je ne connaissais pas M. Tantaine, que jamais je ne lui ai adressé la parole. Ou m'aurait ri au nez si j'avais dit: Hier soir, tout à coup, il est entré chez moi, et là, de but en blanc, il m'a offert 500 francs, et je les ai acceptés.

Le digne placeur avait la physionomie sérieuse de l'homme qui cherche la solution d'un difficile problème.

– Il me semble, fit-il enfin, que je comprends tout, et cela tient à la connaissance exacte que j'ai du caractère de Tantaine.

Paul écoutait comme si sa vie eût dépendu d'une parole.

– Tantaine, reprit B. Mascarot, est le plus honnête homme que je sache et le meilleur cœur qui soit au monde, mais il a des lacunes dans le cerveau. Il a été riche autrefois, et sa générosité l'a ruiné. Il est pauvre comme Job, maintenant, et il a, comme autrefois, la passion de rendre service quand même.

– Cependant, monsieur…

– Laissez-moi finir. Le malheur est que dans la petite situation qu'il occupe, et qu'il me doit, il a des fonds en maniement. Saisi de pitié à la vue de votre profonde misère, il a disposé du bien d'autrui comme du sien propre. Mis en demeure de rendre ses comptes le soir même, se trouvant en face d'un déficit, il a perdu la tête et a déclaré qu'on l'avait volé. On est allé aux informations, vous êtes son voisin, on vous a vu de l'argent, dont on ne s'explique pas l'origine, les soupçons se sont portés sur vous.

C'était net, précis, indiscutable. Paul frissonnait, une sueur froide trempait ses cheveux, il se voyait arrêté, jugé, condamné.

– Cependant, ajouta-t-il, M. Tantaine a un billet de moi qui est une preuve de ma bonne foi.

– Pauvre enfant!.. croyez-vous donc que, s'il espère se sauver en vous accusant, il laissera voir ce billet?

– Mais vous savez la vérité, vous, monsieur, heureusement!..

Le digne placeur hocha tristement la tête.

– Me croirait-on? répondit-il. La justice est une institution humaine, mon ami, c'est dire qu'elle est sujette à l'erreur. Ayant à choisir entre la vérité et le mensonge, elle ne peut se décider que pour la vraisemblance. Or, dites-moi si toutes les probabilités ne sont pas contre vous?

Cette logique impitoyable devait écraser Paul.

– Je n'ai donc plus qu'à mourir, balbutia-t-il, si je veux échapper au déshonneur.

La combinaison imaginée par l'honorable placeur pour s'emparer de Paul Violaine était d'une simplicité véritablement enfantine, mais il l'avait jugée suffisante et il avait bien jugé.

Paul avait été si complétement étourdi, qu'entre le prêt si extraordinaire d'un billet de 500 francs et l'accusation de vol basée sur le change de ce même billet, il n'avait pas aperçu le trait-d'union qui pourtant sautait aux yeux.

Facile à épouvanter, comme tous ceux qui ne sont pas bien sûr de leur conscience, il avait commencé par fuir et maintenant il venait se livrer pieds et poings liés.

C'était là ce qu'avait voulu, prévu et préparé B. Mascarot.

Le chirurgien qui se décide à une périlleuse opération commence par affaiblir son malade. Avant d'entreprendre sérieusement un sujet, l'ami d'Hortebize s'applique à briser les derniers ressorts de sa volonté. Or, Paul en ce moment, ne s'appartenait plus. Il gisait là, éperdu, anéanti, inerte, ne voyant d'autre issue que le suicide à la plus épouvantable des situations.

Le moment était venu de frapper les derniers coups.

– Voyons, mon enfant, commença le placeur, il ne faut pas vous désespérer ainsi.

Pas de réponse. Paul entendait-il ou non? A coup sûr, il semblait hors d'état de comprendre.

Mais le digne placeur voulait qu'il entendît et comprît. Il allongea le bras et le secoua assez rudement.

– Morbleu!.. disait-il, où donc est votre courage? C'est dans les situations difficiles qu'un homme fait ses preuves.

– A quoi bon!.. gémit Paul. Ne venez-vous pas de me démontrer que jamais je ne réussirai à établir mon innocence?

Cette faiblesse impatienta terriblement B. Mascarot, mais il dissimula.

– Non, répondit-il, non. J'ai tenu simplement à vous exposer les côtés fâcheux de votre affaire.

– Elle n'en a pas de bons.

– Mais si!.. Seulement vous ne m'avez pas laissé finir. J'ai tout mis au pis, mais je dois me tromper. D'abord, l'accusation existe-t-elle réellement? Nous supposons que Tantaine a disposé de fonds à lui confiés. Est-ce démontré? Nous l'imaginons arrêté. L'est-il? Nous admettons qu'il a rejeté la faute sur vous. Est-ce vrai? Avant de jeter le manche après la cognée, que diable! on vérifie.

A mesure que parlait le digne placeur, Paul revenait à lui.

– C'est vrai, murmura-t-il, on peut vérifier.

– Certainement. Sans compter que je pense avoir assez d'influence sur Tantaine pour lui faire confesser la vérité.

Les natures nerveuses comme celles de Paul ont ceci de précieux que si, au moindre souffle du malheur, elles ploient, elles relèvent au plus léger rayon d'espérance.

Paul, qui, la minute d'avant, se jugeait perdu, se vit sauvé.

– Oh! monsieur! s'écria-t-il, me sera-t-il jamais donné de vous prouver l'étendue de ma reconnaissance!

B. Mascarot souriait paternellement.

– Peut-être, répondit-il, peut-être. Et, pour commencer, il faut prendre sur vous d'oublier le passé. Le jour venu, on chasse le souvenir des mauvais rêves de la nuit, n'est-ce pas? Je vous éveille pour une vie nouvelle; soyez un autre homme.

Paul soupira profondément.

– Oublier Rose!.. murmura-t-il.

L'honnête placeur fronça le sourcil à ce nom.

– Quoi! s'écria-t-il, vous pensez encore à cette créature! Il est, je le sais, des gens qui se consolent aisément d'être dupés, dont l'amour même redouble à chaque trahison. Si vous êtes de cette pâte facile, serviteur, nous ne nous entendrons jamais. Courez après votre infidèle, jetez-vous à ses pieds, suppliez-la de vous pardonner votre pauvreté.

Sous le fouet de l'ironie, Paul se cabra.

– Je prétends au contraire me venger d'elle! fit-il avec emportement.

– C'est aisé: oubliez-la.

En dépit du ton résolu de Paul, on lisait dans ses yeux une certaine hésitation qui déplut à Mascarot.

– Voyons, reprit-il, vous êtes ambitieux, vous voulez parvenir?

– Oh!.. oui, monsieur, oui…

– Et vous songez à vous embarrasser d'une femme comme Rose!.. Il faut avoir les deux bras libres, mon garçon, si on veut jouer probablement des coudes dans la mêlée. Que diriez-vous d'un coureur qui, ayant des prétentions au prix, s'attacherait un boulet à la jambe? Vous diriez: Il est fou! Eh bien!.. vous êtes ce coureur.

– Je suivrai vos conseils, monsieur, prononça Paul, sans arrière-pensée, cette fois.

– Voilà qui est parler. Croyez-moi, avant longtemps, vous bénirez le ciel d'avoir donné à Rose l'idée et les moyens de vous abandonner. Vous pouvez aller haut et loin!..

Il y a trente ans que B. Mascarot spécule sur les passions humaines et met les faiblesses en coupe réglée. Il connaît les hommes.

Avec dix phrases, il venait de prendre sur Paul une influence décisive.

– Alors, monsieur, commença le jeune homme, cette place de douze mille francs…

– Eh!.. il n'y a jamais eu de place, mon ami.

Paul devint extrêmement pâle.

Il se revoyait sans un sou, dans quelque taudis comme celui de l'hôtel du Pérou, et seul cette fois.

– Cependant, monsieur, balbutia-t-il, vous m'aviez fait espérer…

– Quoi! douze mille francs? Rassurez-vous, vous aurez cela et même davantage; mais vous ne me quitterez pas, je me fais vieux, je n'ai pas de famille, vous serez mon fils…

A cette proposition, le front de Paul s'assombrit.

L'idée qu'il serait placeur aussi, lui, qu'il s'enfermerait dans le confessionnal de la pièce d'entrée pour inscrire les offres et les demandes, révoltait sa vanité.

B. Mascarot, qui, par-dessus ses lunettes, épiait ses impressions, vit bien ce qui se passait en lui.

– Et ça n'a pas de pain!.. pensait-il. Sot orgueilleux! Ah!.. si ce n'était Flavie, si ce n'était l'affaire Champdoce!

Puis, tout haut il reprit:

– N'allez pas croire, mon cher enfant, que je veuille vous condamner au rude et obscur métier de placeur. Non. J'ai sur vous d'autres vues plus digues de vos mérites.

Paul respira.

– Pourquoi ne pas vous dire la vérité? poursuivit Mascarot. Vous m'avez plu, et je me suis promis de réaliser tous vos rêves d'ambition. Pour parvenir, vous avez tout… sauf cependant ce qui manquera toujours aux jeunes gens, la prudence et la constance de volonté. Eh bien!.. je serai, moi, votre volonté et votre prudence.

Il s'arrêta un moment comme pour donner plus de poids à ses paroles, et bientôt reprit:

– Tenez, je pensais à vous hier, et je bâtissais dans ma tête l'édifice de votre avenir. Il est pauvre, me disais-je, et à son âge, avec ses idées, c'est cruel. Mais pourquoi n'épouserait-il pas une de ces héritières qui apportent un million dans leur tablier à l'homme qui a su toucher leur cœur?

– Hélas!..

– Comment, hélas!.. Penseriez-vous encore à Rose?

– Oh! non, certes, non!.. je voulais dire…

– Si je vous parle d'héritière, c'est que j'en connais une, et si je le voulais bien, si mon ami le docteur Hortebize s'en mêlait.. Rose est jolie, mais elle est presque aussi jolie que Rose, et, de plus, elle est bien née, elle est sage, elle est spirituelle… Elle a de grandes relations, et si son mari était un artiste de talent, un poète, un compositeur, il pourrait prétendre à tout.

Paul était devenu plus rouge que le feu; tout cela, il l'avait rêvé, autrefois.

– Bien plus, disait le placeur, songeant à votre naissance illégitime, je poursuivais le plus magnifique roman. Avant 93, tout bâtard, vous le savez, était tenu pour gentilhomme. Connaissez-vous votre père? Non. Qui vous dit qu'il ne porte pas un des grands noms de France et qu'il n'a pas, pour rehausser l'éclat de son écusson, 500,000 livres de rentes? Peut-être, en ce moment, vous fait-il rechercher pour vous donner sa fortune et son nom. Cela vous plairait-il d'être duc?

– Monsieur, balbutia Paul, monsieur…

B. Mascarot éclata de rire.

– Nous n'en sommes encore qu'aux suppositions, fit-il.

Le jeune homme ne savait que penser.

– Enfin, monsieur, demanda-t-il, qu'exigez-vous de moi?

Le placeur redevint sérieux.

– J'exige l'obéissance, répondit-il. Une obéissance passive, absolue, immédiate, sans réflexions, sans examen.

– J'obéirai, monsieur, mais, de grâce, ne vous jouez-vous pas de moi?

Au lieu de répondre, B. Mascarot sonna Beaumar, qui parut.

– Je te laisse seul, dit-il, je vais chez Van Klopen.

Puis se retournant vers Paul:

– Je ne plaisante jamais, lui dit-il, et aujourd'hui même vous en aurez la preuve. Nous allons aller déjeuner ensemble au restaurant; j'ai à causer avec vous, et après…

Il s'arrêta pour jouir de la surprise de Paul, et ajouta:

– Après, je vous montrerai la jeune fille que je vous destine: il faut bien que je sache si elle vous plaît.




XI


Ce n'est pas sans mille bonnes raisons que le jeune M. Gaston de Gandelu, ce miroir de la nouvelle chevalerie parisienne, s'était récrié, lorsqu'il avait découvert qu'André, un peintre de genre, ignorait jusqu'à l'existence du sieur Van Klopen.

Ce surprenant industriel jouit, on peut le dire, d'une renommée européenne.

Pour s'en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur ses factures, illustrées de médailles conquises à toutes les expositions.

On lit d'un côté: Breveté de S. M. C. la reine d'Espagne, et de l'autre: Fournisseur des cours du Nord.

Mais Van Klopen n'est pas Alsacien, ainsi que le disait l'intelligent Gandelu, lequel estime, probablement, que l'Allemagne est un arrondissement de l'Alsace; Van Klopen est bel et bien Hollandais.

Vers 1850, cet homme intelligent, établi tailleur au centre de sa ville natale, coupait dans des draps achetés à crédit ces vastes habits et ces redingotes monumentales qui prêtent aux bourgmestres de Rotterdam une dignité si particulière.

Le métier ne lui réussit pas.

Déclaré en faillite après des opérations troubles, il fut forcé de fermer boutique et de fuir pour échapper à la rancune de ses créanciers.

A Paris, ce centre fiévreux de toutes les concurrences, il semblait destiné à mourir de faim. Point.

On le vit, un matin, louer, rue de Grammont, un appartement de 26,000 francs par an, écrire fièrement sur deux plaques de marbre, de chaque côté de la porte:


VAN KLOPEN


Tailleur pour Dames

Puis, dans ses réclames, répandues à profusion, il se déclarait le «régénérateur des modes», et se décernait le titre «d'arbitre souverain des élégances féminines» et de «couturier des reines».

Quel audacieux avait déposé le germe de ces idées au fond de la cervelle de l'épais Hollandais? Quels capitalistes lui fournissaient les fonds? Il ne l'a jamais dit.

Le fait est que, pour commencer, la tentative eut peu de succès.

Un mois durant, Paris se tint les côtes en songeant aux bouffonnes prétentions du «Régénérateur de Rotterdam».

Lui laissait rire, courbant la tête sous l'orage des quolibets.

Il avait grandement raison.

Ses prospectus multipliés venaient de lui amener les deux clientes qui devaient sonner les premières fanfares de sa gloire.

L'une était une fort grand dame, plus aventureuse et plus excentrique encore que noble, la duchesse de Sairmeuse.

L'autre n'était rien moins qu'une illustration du demi-monde, la belle Jenny Fancy, que protégeait alors le comte de Trémorel.

Il est certain qu'il composa pour elles des toilettes qui s'éloignaient prodigieusement de tout ce qu'on avait fait ou rêvé jusqu'alors.

De ce moment, il était lancé. Le succès lui arriva comme il arrive à Paris: foudroyant. Et pour comble, le chœur immense des femmes de chambre qui semblaient s'être donné le mot, chantait ses louanges…

Aujourd'hui, la réputation de Van Klopen peut braver toutes les concurrences, défier toutes les tentatives.

Il en est réduit à refuser des commandes.

– J'aime à choisir mon monde, dit-il, à trier mes pratiques.

Et il choisit, et il trie!.. Monsieur a ses caprices.

C'est pourquoi les plus nobles et les plus riches briguent l'honneur d'être habillées par lui.

Les plus fières ne rougissent pas de le voir scruter les mystères de leur taille. Elles lui confient des secrets qu'elles n'avouent pas à leur mari. Elles supportent très bien que ses larges et grosses mains se promènent sur leurs épaules pour en prendre la mesure.

C'est la mode!..

Ses salons sont comme un terrain neutre où se rencontrent, se confondent, se mêlent, se provoquent du regard les femmes de tous les mondes.

Peut-être est-ce un des éléments de la vogue.

Mme la duchesse de R… n'est pas fâchée de voir de près la célèbre Bischy, pour qui le baron de N… s'est brûlé le peu de cervelle qu'il avait. Peut-être, en prenant son tailleur, espère-t-elle prendre quelque chose de ses séductions.

De son côté, Mlle Diamant qui gagne, c'est connu, cent écus par an aux Délassements, éprouve une délicate jouissance à écraser, par les splendeurs de ses commandes, les grandes dames dont sa victoria croise les équipages autour du lac.

Entre ces clientes si diverses, l'adroit Van Klopen tient égale la balance de ses faveurs. Aussi est-il le plus choyé, le plus adoré des hommes.

Que de fois il a entendu de belles bouches dédaigneuses lui dire:

– D'abord, mon petit Klopen, si je n'ai pas ma robe pour mardi, je me meurs!..

L'hiver, les soirs de grandes fêtes, les équipages font queue dans sa rue.

Entre neuf heures et minuit, deux cents femmes prennent d'assaut sa maison, jalouses de se faire attacher la dernière épingle de la main du maître, ambitieuses de son sourire approbateur.

Lui, grave, froid, impassible, le cigare aux dents quelquefois, – tout lui est permis, – il regarde défiler le brillant escadron. Il est sobre d'éloges. Il sait qu'un «très bien» de sa bouche enivre l'élue et désole vingt rivales.

Mais il a su s'attacher sa clientèle par des liens moins fragiles que ceux de la vanité.

Quand il a pris ses renseignements, si on lui offre des garanties sérieuses, il fait crédit.

Oui, il donne à crédit non seulement ses façons, mais encore les étoffes. Au besoin, il ferait entendre raison à des fournisseurs récalcitrants; à la rigueur, il prête de l'argent.

Aussi, en ces jours de sarabande furieuse de l'anse du panier conjugal, le tailleur pour dames est la terreur des maris.

Honnêtes maris! Ils dorment sur les deux oreilles, ils admirent l'ordre, l'économie, le savoir faire de leur femme, et, tout à coup, atroce réveil, le flegmatique Hollandais apparaît une facture de 20,000 francs à la main.

Que faire? Payer.

Oui, payer ou plaider, car il plaide, Van Klopen. N'a-t-il pas fait, à la même audience, comparaître la brillante marquise de Reversay et l'aventureuse Chinchette, celle-là, précisément, qui périt si misérablement il y a trois mois!..

La marchande à la toilette, qui exploite les misères des filles, reculerait devant les manœuvres de cet usurier de la soie et du velours.

Malheur donc à la femme qui se laisse prendre au piège du crédit qu'il tend. La femme qui lui doit mille écus est perdue, car elle ne peut dire jusqu'où elle descendra pour chercher de l'argent quand on lui en réclamera.

Pourtant, on trouve bien des noms honorables sur ses livres!..

Est-il surprenant que tant de prospérités aient tourné la tête de Van Klopen? Le contraire serait incroyable.

Il est donc gras, rose, impudent, vaniteux, cynique!.. Ses flatteuses vont jusqu'à dire qu'il a de l'esprit.

Tel est, aussi exactement que possible, l'homme chez lequel B. Mascarot et son protégé Paul Violaine se rendaient après un long déjeuner chez Philippe.

La tenue de la maison de Van Klopen mérite une mention. Un tapis superbe, posé à ses frais, habille l'escalier jusqu'au premier étage qu'il occupe.

Dans l'antichambre, très vaste, deux chasseurs en grande livrée, reluisants d'or, étaient assis près des bouches du calorifère.

A la vue de B. Mascarot, ils se levèrent respectueusement, et l'un d'eux s'empressa d'éviter au placeur la peine d'une question.

– M. Van Klopen travaille en ce moment avec Mme la princesse Korasof, dit-il; mais dès qu'il va savoir que monsieur le demande, il se dérangera. Monsieur veut-il prendre la peine de passer dans les appartements particuliers de monsieur?..

Le beau chasseur se mettait déjà en mouvement; B. Mascarot l'arrêta.

– Nous ne sommes pas pressés, dit-il, nous attendrons dans le grand salon avec les clients. Y a-t-il beaucoup de monde?

– Une douzaine de dames au moins, les bals donnent…

– Très bien, cela me distraira.

Aussitôt, sans attendre la réplique du chasseur, B. Mascarot tourna le bouton de cristal d'une porte à deux battants et poussa Paul dans la vaste pièce que le facétieux Van Klopen appelle sa «salle des Pas-Perdus.»

Ce salon, superbement décoré, doré, ornementé, peinturluré, est d'un goût exécrable; mais il surprend par une particularité bizarre.

Le papier des murs disparaît entièrement sous une prodigieuse quantité de petites aquarelles représentant des femmes en toilettes variées.

Chaque tableau a sa légende, et si on s'approche, on lit avec les noms en toutes lettres:

Robe de Mlle de C… pour un dîner à l'ambassade russe;

Garnitures de la marquise de V… pour un bal à l'Hôtel-de-Ville;

Costume d'eaux de Mlle H… de R…

Péplum de Mlle S…

C'est le tailleur lui-même qui a imaginé ce moyen de léguer ces conceptions à la postérité.

Tel qu'il est, ce salon surprit si bien Paul par sa magnificence, que, décontenancé, ébloui, il restait sur le seuil, n'osant avancer, n'apercevant pas de siège où s'asseoir.

Mais B. Mascarot a du sang-froid pour deux.

Saisissant son protégé par le bras, il l'attira près de lui sur un canapé en murmurant à son oreille:

– De la tenue, morbleu! l'héritière est là!

L'entrée de B. Mascarot et de son protégé, dans la «salle des Pas-Perdus» de l'illustre Van Klopen, avait presque fait scandale.

Il est si rare qu'un homme ose pénétrer dans ce sanctuaire des élégances, que toutes les belles dames qui attendaient patiemment le bon plaisir du roi des couturiers furent stupéfaites et comme saisies de la témérité de ces intrus.

L'impression était peut-être augmentée par la surprenante beauté de Paul, cet adolescent aux yeux tremblants, plus timide et plus rougissant qu'une vierge.

Les conversations avaient cessé comme par enchantement, et sous le feu d'une douzaine de paires d'yeux, sentant ses joues brûlantes, Paul perdait contenance, tourmentait son chapeau comme un paysan devant un tribunal, et n'osait lever la tête.

Cette confusion ne pouvait convenir à l'honorable placeur.

Il avait amené son protégé pour voir: il voulait qu'il regardât.

C'est qu'il n'était pas intimidé, lui, par cette imposante assemblée.

Dès en entrant, il avait salué à la ronde avec les grâces surannées d'un mirliflor de 1820, et maintenant, sur son canapé, il semblait aussi à l'aise qu'à son agence, au milieu de ses cordons bleus.

L'imperturbable assurance de B. Mascarot tient, c'est lui qui l'avoue, à son mépris profond de l'humanité et à ses lunettes.

Si on savait au juste quels services peuvent rendre ces verres de couleur derrière lesquels s'abritent et se cachent toutes les impressions, l'univers entier chausserait des lunettes bleues.

Cependant le bon placeur voulut laisser à son protégé quelques minutes pour se remettre et aussi pour s'habituer à l'atmosphère tiède et trop chargée de parfums du salon.

Mais, à la longue, voyant que Paul s'obstinait à rester le nez dans son gilet, légèrement, du coude, il lui poussa le bras.

– C'est donc la première fois, lui dit-il à l'oreille, que vous voyez des femmes en grande toilette? Avez-vous peur?

Paul fit un effort pour se redresser.

– Regardez à droite, murmurait Mascarot, entre le piano et la fenêtre… c'est elle!

Près de la fenêtre, à côté de sa femme de chambre, était assise une toute jeune fille qui paraissait avoir dix-huit ans à peine.

Elle n'était pas aussi jolie que l'avait annoncé l'estimable placeur, mais sa beauté avait quelque chose de vif, d'étrange, d'inquiétant, même pour l'observateur.

Elle était petite, mignonne, frêle en apparence et très brune.

Ses traits manquaient de régularité, mais ses cheveux noirs et lumineux semblaient lancer des gerbes d'étincelles; ses yeux, d'un bleu sombre, avaient d'irrésistibles langueurs. La pourpre de ses lèvres un peu charnues affirmait les ardeurs du sang qui y affluait, aussi sûrement que son front bombé trahissait une opiniâtreté exagérée jusqu'à l'absurde.

Tout, en elle, respirait la passion, ou plutôt elle paraissait être la passion même.

Il fallut à Paul un appel énergique à sa volonté pour prendre sur lui de la regarder.

Cependant, il osa: leurs yeux se rencontrèrent, et tous deux en même temps tressaillirent comme au choc de la même batterie électrique.

Paul demeura immobile fasciné. Quant à la jeune fille, si violente fut son émotion, qu'elle se détourna brusquement, craignant d'être remarquée.

Mais personne ne songeait à observer.

La conversation avait repris son cours, et toutes les clientes du célèbre Van Klopen écoutaient avec une religieuse admiration une jeune dame aux airs évaporés qui décrivait une de ses dernières toilettes de bois.

– C'était renversant, disait-elle, et il n'y a que Klopen pour des créations pareilles. Toutes ces demoiselles à calèches à huit ressorts étaient furieuses. Je tiens du marquis de Croisenois que Jenny Fancy en pleurait de rage. Imaginez trois jupes vertes, de nuances différentes, découpées et étagées…

L'excellent Mascarot ne s'intéressait pas à la description.

Il avait épié et il avait vu.

Le frémissement des deux jeunes gens fit monter un sourire à ses lèvres flétries.

– Eh bien? demanda-t-il à son protégé.

Paul eut quelque peine à étouffer une exclamation d'admiration.

– Adorable! murmura-t-il.

– Et millionnaire!.. insista le placeur.

– Elle n'aurait pas un sou qu'on serait encore fou d'elle.

B. Mascarot toussa et éprouva le besoin de rajuster ses lunettes.

– Maintenant, pensa-t-il, je te tiens, mon garçon! Que ton émotion soit feinte ou réelle, que tu adores la femme ou la dot, peu importe; tu passeras partout où je voudrai.

Sur cette paternelle réflexion, il se pencha de nouveau vers son protégé.

– Voulez-vous savoir son nom? souffla-t-il.

– Oh! dites, je vous en prie.

– Flavie.

Paul était en extase. Il osait maintenant regarder la jeune fille, elle s'était un peu détournée et il pensait, oubliant le jeu des glaces, qu'elle ne pouvait le voir.

La jeune dame ne tarissait toujours pas.

– C'est navrant! disait-elle, ce qui arrive à cette pauvre comtesse de Luxé qui est un ange. Oui, mesdames, elle mettait des tirettes à ses jupes et faisait teindre ses robes. Elle économisait. Quelle duperie! Pendant ce temps, M. de Luxé faisait des folies pour une demoiselle des Bouffes. En apprenant cela, elle a failli mourir de douleur, et moi, j'ai juré que si mon mari est jamais ruiné, ce sera par moi et non par une autre.

Elle s'interrompit.

La porte du fond s'ouvrait avec fracas, et Van Klopen, en personne, apparaissait dans sa gloire.

Il a cinq pieds et demi; il est large plus qu'à proportion; sa face rouge tient registre des petits verres qu'il boit; il a l'œil insolent, la voix doucereuse et le pur accent de Rotterdam.

Comme toujours, il portait un coin de feu de velours grenat, avec jabot et manchettes de dentelles. Un énorme diamant étincelait à son doigt.

– De laquelle de ces dames est-ce le tour? demanda-t-il.

C'était le tour de la dame évaporée; elle se levait déjà, lorsque le grand couturier l'arrêta d'un geste.

Il venait d'apercevoir B. Mascarot, et s'avançait vers lui avec un empressement marqué.

– Comment, c'est vous, cher monsieur, qui êtes là, disait-il, on vous a fait attendre, oh!.. que d'excuses!..

Il y eut un murmure dans l'assemblée, mais si léger, si léger!..

– De grâce, prenez la peine de passer dans mon cabinet, poursuivait Van Klopen; monsieur est avec vous? très bien; passez, messieurs, passez…

Il entraînait, tout en parlant, B. Mascarot et son protégé; il les poussait devant lui.

Il allait se retirer sans une excuse, quand une des clientes bondit jusqu'à lui et le poussa presque de force dans le corridor, tirant la porte après elle.

– Monsieur, disait-elle, au nom du ciel, un mot.

Van Klopen la toisa d'un air ennuyé.

– Qu'y a-t-il encore? demanda-t-il.

– Monsieur, c'est demain l'échéance du billet de 3,000 francs que je vous ai souscrit.

– C'est fort possible.

– Eh bien! je n'ai pas d'argent pour le payer.

– Ni moi non plus.

– Je viens pourtant vous conjurer de me le renouveler, à deux mois, monsieur, à un mois même, aux conditions que vous voudrez…

Le tailleur pour dames haussa les épaules.

– Dans deux moi, fit-il, vous serez encore moins en mesure qu'aujourd'hui. Si le billet n'est pas acquitté demain, on poursuivra…

– Mon Dieu!.. mais alors mon mari saura…

– J'y compte bien, et je sais qu'il paira.

La malheureuse femme était glacée d'effroi.

– Oui, dit-elle, mon mari paiera, mais je suis perdue, moi.

– Je n'y puis rien, j'ai des associés…

– Oh!.. ne me dites pas cela, monsieur, je vous en supplie… sauvez-moi. Mon mari a déjà payé mes dettes trois fois, et il m'a juré… s'il ne s'agissait que de moi!.. Mais j'ai des enfants, mon mari est capable dans sa colère de me les retirer… Par pitié!.. monsieur, mon bon monsieur Van Klopen…

Elle se tordait les mains, elle sanglotait, elle était presque à genoux.

L'illustre couturier restait de glace.

– Quand on est mère de famille, prononça-t-il, on prend une couturière à la journée, il y en a qui bâtissent des robes charmantes.

Elle essaya pourtant encore de le toucher, elle lui avait pris les mains, pour un mot elle les eût portées à ses lèvres.

– Monsieur, si vous saviez… je n'oserai jamais rentrer chez moi… je n'aurai pas le courage d'avouer à mon mari…

Van Klopen eut un ricanement d'un épouvantable cynisme.

– Eh bien! dit-il, si votre mari vous fait peur, adressez-vous à un autre!..

Et se dégageant brutalement, abandonnant la malheureuse dans le couloir, il rentra dans son cabinet où l'attendaient Paul et Mascarot.

Il était vraiment mécontent, l'arbitre des élégances, et la preuve c'est qu'il ferma la porte de son cabinet avec une violence éloignée de son caractère et de ses habitudes. Les véritables puissances sont calmes et sereines.

– Avez-vous entendu, dit-il à Mascarot, cette scène pitoyable? Il m'en arrive comme cela de temps à autre, et ce n'est pas gai.

Il s'interrompit, parce qu'il sentait à la main un léger chatouillement; il l'examina curieusement et l'essuya en disant avec un rire épais:

– Tiens!.. elle m'a pleuré sur la main!..

Paul était franchement révolté.

La première inspiration de son cœur était encore bonne. S'il eût eu trois mille francs, il les eût portés à cette pauvre femme, dont on entendait encore dans le couloir les gémissements étouffés.

– C'est épouvantable!.. fit-il.

L'exclamation sembla scandaliser Van Klopen.

– Ah!.. dit-il, avec un intraduisible cynisme d'expressions, monsieur donne dans les crises de nerfs!.. Si monsieur était à ma place, il saurait promptement ce que cela vaut au juste. C'est mon argent, après tout, et celui de mes associés que je défends. Vous ne savez donc pas que toutes ces farceuses que j'habille sont comme folles de vanité et enragées de toilettes. Père, mère, mari, elles donneraient tout, avec les enfants par-dessus le marché, pour se faire ouvrir un compte. Vous ne pouvez savoir ce dont une femme est capable pour se procurer la robe qui fera crever une rivale de dépit… Ce n'est jamais qu'au moment de régler qu'elles songent à la famille…

– Cependant, vous savez qu'avec celle-ci, vous ne perdrez rien; son mari…

– Ah! oui, les maris, s'écria Van Klopen, qui s'animait à la discussion, parlons-en. Il me font encore mourir de rire, ceux-là. Apporte-t-on des robes? Ils vous reçoivent avec toutes sortes de politesses, car ils aiment les belles étoffes, eux aussi, qui leur font honneur. Quand on présente la facture, c'est une autre paire de manches. Ils roulent des yeux terribles et parlent de vous faire jeter à la porte…

De la meilleure foi du monde, Paul s'imaginait plaider la cause de la pauvre débitrice.

– Les maris sont souvent trompés, objecta-t-il.

– Laissez-moi donc!.. Ils savent; et dans tous les cas, leur métier est de s'informer. Mais non… ils font les ignorants, c'est plus commode. Quand ils ont donné cent louis par mois, ils se croient quittes et regardent défiler à la douzaine des toilettes à faire cabrer des chevaux de fiacre. S'ils ne se disent pas que leurs femmes les achètent à crédit, où pensent-ils donc qu'elles les prennent?.. Mais, non, on s'entend. Madame commence par se faire ouvrir un compte, et Monsieur, après, discute le total et demande des réductions. Je connais ce jeu!..

Le grand couturier paraissait si fort en colère que B. Mascarot jugea son intervention nécessaire.

– Vous avez peut-être été un peu dur, dit-il.

Van Klopen lui jeta un coup d'œil d'intelligence.

– Bah!.. répondit-il, demain je serai payé, je sais bien par qui et comment, et j'aurai une autre commande. Pour agir comme je l'ai fait, j'avais mes raisons…

Ces raisons n'étaient peut-être pas fort honnêtes, car il n'osa les dire tout haut.

Il entraîna l'honorable placeur dans l'embrasure d'une fenêtre, et là, tous deux, ils se mirent à causer très bas, riant abondamment comme au récit d'un bon tour.

N'entendant pas un traître mot, Paul se mit à examiner ce que Van Klopen appelle son «cabinet de consultations».

On n'y voyait rien de ce qu'il faut pour écrire, mais bien quantité de mètres, de ciseaux, des règles, puis des monceaux d'échantillons, des masses de croquis de toilette; enfin, dans le fond, six mannequins supportaient les patrons en papier des nouvelles créations du tailleur pour dames.

Paul n'avait pas eu le temps de tout inventorier que déjà les deux amis, il les jugeait tels, étaient de retour au coin du foyer.

– Nous perdons notre temps, prononça B. Mascarot; j'aurais cependant bien voulu jeter un coup d'œil sur nos livres, mais il y a tant de monde dans le salon.

– Et cela vous arrête, fit insoucieusement le couturier; attendez une minute.

Il sortit sur ces mots, et presque aussitôt on entendit sa grosse voix douceâtre.

– Désolé, mesdames, disait-il, désespéré, parole d'honneur, mais je suis en conférence avec un marchand de tissus, vous comprenez, c'est pour vous, en somme, ce sera peut-être long…

– Nous attendrons, répondit le chœur intrépide des clientes…

Van Klopen reparut, étincelant de fierté:

– Ce n'est pas plus malin que ça, prononça-t-il, elles resteront là jusqu'à la nuit pour attendre leur petit Klopen. Pauvres chattes!.. Voilà les clients de Paris. Courez après eux, épuisez-vous en gracieusetés… ils se sauvent comme des lièvres. Au contraire, moquez-vous d'eux, recevez-les mal, ils affluent. Si jamais la vogue me quitte, je ferme ma boutique, j'écris dessus: «Le public n'entre pas ici», et le lendemain la foule aura défoncé mes portes.

B. Mascarot daigna approuver de la tête, pendant que le tailleur pour dames tirait d'un chiffonnier un gros registre.

– Les affaires n'ont jamais été mieux, reprit Van Klopen; à vrai dire, nous sommes en pleine saison. Depuis neuf jours que vous n'êtes venu, nous avons pour 87,000 francs de commandes.

– C'est superbe! Mais laissons le courant pour les affaires douteuses, je suis pressé.

L'arbitre des élégances feuilletait son registre.

– Voici, dit-il. Du 4 février, Mlle Virginie Cluche demande cinq toilettes de théâtre et de soirée, deux dominos, trois costumes de ville.

– C'est beaucoup.

– Aussi ai-je demandé à me consulter. Elle ne doit qu'une misère: 1,800 francs.

– C'est déjà trop, si, comme on l'a dit, son protecteur est ruiné. Ne refuse pas, mais ne faites rien jusqu'à nouvel ordre.

Pour toute réponse, Van Klopen traça en marge de son registre un signe cabalistique, traduction mystérieuse des volontés du placeur.

– Du 6, même mois, commande importante de la comtesse de Mussidan, pour elle. Une robe sans garniture pour sa fille. Son compte est des plus élevés; le comte ne paie pas, il m'a prévenu.

– N'importe! allez, et même poussez-la!

Nouveau signe sur le registre.

– Du 7: Demande d'ouverture de compte de Mlle Flavie Martin-Rigal; une nouvelle cliente, la fille du banquier, sans doute.

A ce nom, Paul tressaillit; mais l'estimable négociant ne sembla pas y prendre garde.

– Mon compère, fit-il du ton le plus sérieux, retenez bien ce nom. Quoi que vous demande cette jeune fille, fût-ce votre maison entière, c'est d'avance accordé. Et surtout, le plus profond respect. La moindre irrévérence vous causerait des désagréments. Elle est dans votre salon, aussitôt après mon départ vous la ferez entrer.

A l'air surpris du couturier, il était aisé de voir que Mascarot n'abuse pas de ce genre de recommandation. Paul n'était pas moins ébahi pour d'autres motifs.

– Vous serez obéi, monsieur, répondit Van Klopen. A la date du 8, un jeune monsieur, Gaston de Gandelu, m'est présenté par M. Luper, le bijoutier. Son père est très riche, dit-on, et personnellement il doit recueillir à sa majorité, qui est proche, un héritage considérable. Ce jeune homme demande un crédit de quinze ou vingt mille francs pour une jeune dame.

Le placeur dissimula un sourire. Par-dessous ses lunettes, il observait son protégé. Paul ne bougeait pas. Ce nom de Gandelu ne lui apprenait rien.

– La dame, poursuivait le couturier, m'a été présentée hier. Elle s'appelle soi-disant Zora de Chantemille. Le fait est qu'elle est furieusement jolie.

B. Mascarot réfléchissait.

– Compère, dit-il, enfin, vous ne sauriez croire combien ce jeune homme me gêne. On ne peut plus compter sur Clichy… Qu'imaginerions-nous pour pouvoir l'éloigner de Paris?

Le visage de Van Klopen devenait écarlate à vue d'œil. Le moindre effort de réflexion charriant son sang à la tête, produit cet effet.

– Eh!.. fit-il en se frappant le front, le moyen est trouvé. Ce Gandelu qui m'a l'air d'un étourneau vaniteux, est capable de tout et de bien d'autres choses encore, pour cette belle fille blonde.

– Je le crois.

– Alors, voici la chose. Je lui ouvre un petit compte pour lui mettre l'eau à la bouche; bien!.. Arrive une commande très importante, je taille, j'essaye; mais, au moment de livrer, je fais semblant d'avoir peur et je demande quelques petites valeurs que je jure de ne pas négocier… à deux signatures, s'entend. On met alors le gaillard en rapport avec la Société d'escompte mutuel, et notre cher Verminet lui persuade aisément d'écrire de sa main un nom connu au bas d'un chiffon de papier. Il m'apporte ces valeurs, je les accepte, nous le tenons.

– Un petit faux!..

– Dame, je ne vois pas d'autre moyen, à moins que…

Il s'interrompit; on entendait dans l'antichambre un tapage inusité et comme un bruit de voix se disputant.

L'impassible Van Klopen s'était levé, un peu ému, et il prêtait l'oreille, écoutant de toutes ses forces.

– Je voudrais bien savoir, murmura-t-il, quel est l'impertinent qui se permet de venir faire du scandale chez moi. Vous verrez que ce sera encore quelque mari ridicule…

Si les maris détestent et redoutent le couturier des reines, on doit convenir qu'il le leur rend bien, et qu'ils sont le cauchemar de son existence.

Si on l'écoutait, l'institution serait abolie demain.

– Allez voir ce que c'est, conseilla B. Mascarot.

– Moi!.. me commettre avec je ne sais qui, risquer d'essuyer une avalanche d'injures; pas si bête! Je paye des domestiques pour m'épargner ces ennuis.

C'était sage et prudent.

Le bruit d'ailleurs allait s'éteignant, le diapason des voix baissait. On entendit encore ouvrir et se refermer la porte du salon, puis rien. Tout était rentré dans le silence.

– Revenons à nos moutons, reprit l'estimable placeur. Votre proposition me va. J'avais bien un autre expédient, mais il peut manquer. Un joli petit faux est une arme toujours chargée…

Il quitta son fauteuil et entraîna le couturier à l'extrémité de la pièce.

Après ce qu'ils venaient de se confier, que pouvaient-ils avoir à dire de plus affreux, de plus indigne?

Depuis le commencement de cette odieuse conversation, Paul était devenu plus pâle que la mort.

Si ignorant qu'il fût des choses de la vie, il ne pouvait ne pas comprendre.

Déjà, chez Philippe, pendant le déjeuner, B. Mascarot lui avait laissé entrevoir des choses étranges, ce qu'il entendait maintenant achevait de l'éclairer.

Il devenait évident pour lui que cet homme, dont il avait accepté la protection bizarre, machinait quelque ténébreuse et détestable intrigue.

Actes, démarches, discours, tout, de sa part, avait une signification, une raison d'être, et tendait à quelque but mystérieux.

Analysant et comparant ce qu'il avait vu, entendu ou surpris, Paul devinait ou plutôt sentait une trame patiemment ourdie.

Il entrevoyait d'inexplicables rapports entre cette Caroline Schimel qu'on faisait espionner, et ce marquis de Croisenois, si fier et si humble, et cette comtesse de Mussidan, qu'on poussait à la ruine, et Flavie, cette riche héritière dont on lui faisait espérer la main, et ce Gaston de Gandelu, à la passion de qui on allait arracher un faux, un de ces crimes qui conduisent au bagne.

Et lui, Paul, n'était-il pas un instrument rendu forcément docile? Vers quels abîmes et à travers quels bourbiers allait-on le conduire?

Ce placeur obscur, ce couturier illustre, n'étaient pas deux amis, comme il l'avait cru, mais deux complices.

Il voyait à quelles sources impures B. Mascarot puisait son pouvoir terrible et sans bornes: il savait, il était comme le remords vivant, la menace perpétuelle poursuivant ses tremblantes victimes le fouet à la main.

Et Paul se sentait aux mains de ce doucereux despote. L'évidence d'un complot entre lui et Tantaine éclatait à ses yeux. Trop tard!

Lui, innocent, il se trouvait sous le coup d'une accusation de vol.

Lorsqu'il était sans défiance, B. Mascarot l'avait lié, ficelé, garrotté, avec la redoutable adresse de ces mygales nocturnes des forêts de Salcette, qui surprennent l'oiseau endormi sur sa branche et l'enveloppent de leurs fils sans l'éveiller.

Pouvait-il lutter avec quelques chances de succès? Non. Au moindre effort pour rompre le filet fatal, il devait être brisé.

Cette certitude le faisait frémir, mais il n'éprouvait pas la noble horreur de l'honnêteté pour le crime.

Il faut bien l'avouer: tous les instincts mauvais dont le germe était en lui fermentaient comme la pourriture au soleil.

Il était encore ébloui des splendides espoirs que le tentateur avait fait briller à ses yeux. Il se souvenait qu'on lui avait dit que son père était un grand seigneur, il songeait à cette jeune fille millionnaire, dont un seul regard avait fait vibrer en lui des cordes inconnues.

Il se disait qu'un homme comme Mascarot, tout puissant, méprisant les lois et les préjugés, fort, patient, devait quand même arriver à ses fins.

Quels risques courait-il à se livrer au torrent qui déjà l'entraînait? Aucun. Mascarot devait être un nageur assez vigoureux pour lui tenir la tête hors de l'eau…

Paul ne s'était jamais exercé à se contraindre, il ne pouvait se croire observé, aussi était-il aisé de saisir sur sa mobile physionomie le reflet de toutes ses sensations.

Ainsi faisait l'honorable placeur.

Si cette conversation infâme avait eu lieu devant son protégé, c'est qu'il l'avait voulu ainsi.

Avant de lui donner le mot de son secret, avant de lui révéler ce qu'il attendait de lui, il tenait à accoutumer son esprit timide à envisager froidement les plus atroces combinaisons.

Il avait observé que mieux mille fois que les plus subtiles théories, le fait brutal qui surprend, démoralise et hâte la corruption.

Il lut dans l'œil de Paul sa résolution de s'abandonner, et c'est avec la certitude absolue de son influence qu'il reprit à haute voix la conversation:

– Arrivons, dit-il, à la question sérieuse, qui est le post-scriptum de ma visite. Où en sommes-nous avec la vicomtesse de Bois-d'Ardon?

Le tailleur pour dames eut un geste suffisant, comme il lui arrive quand on parle d'une de ses clientes de prédilection.

– Elle va bien, répondit-il. Je viens de lui livrer une série de toilettes inouïes.

– Que doit-elle?

– Au plus 25,000 francs; elle a dû bien plus.

B. Mascarot tracassait furieusement ses lunettes.

– Voilà, certes, dit-il, une femme calomniée. Elle est légère, coquette, vaniteuse, dépensière, mais rien de plus. Depuis quinze jours, je fouille son passé, et je n'y trouve pas le plus petit péché véniel qui la mette à notre discrétion… Heureusement, sa dette nous la livre. Son mari sait-il qu'elle a un compte ici?

– Lui!.. certes non. Il donne à sa femme un argent fou, et s'il se doutait…

– Parfait! Il faut lui présenter sa facture.

– Mais, monsieur, remarqua Van Klopen surpris, elle a donné la semaine passée un acompte important.

– Raison de plus pour agir: elle ne doit pas être en fonds.

L'arbitre des élégances grillait de présenter mille objections, un geste impérieux du digne placeur lui ferma la bouche.

– Je vous prierai de m'écouter, reprit B. Mascarot, de bien retenir ce que je vais vous dire, et surtout faites-moi la grâce de me dispenser de vos remarques.

Van Klopen avait perdu cette superbe impudence qui impose tant à sa clientèle.

– Êtes-vous connu chez la vicomtesse de Bois-d'Ardon? demanda le placeur.

– Oh!.. comme le loup blanc.

– Très bien. Cela étant, après-demain, à trois heures précises, – ni plus tôt, ni plus tard, réglez-vous sur la Bourse, – vous vous présenterez chez la vicomtesse. On vous répondra que madame a une visite.

– J'attendrai.

– Point. Vous insisterez pour voir madame sur-le-champ. Si les domestiques étaient par trop récalcitrants, menacez-les de moi.

– Inutile; je saurai forcer la consigne.

– Vous pénétrerez donc dans le salon, et vous trouverez la vicomtesse en grande conversation avec M. le marquis de Croisenois. Vous le connaissez, j'imagine?..

– Oui, mais seulement de vue…

– Cela suffit. Vous ne vous inquiéterez nullement de lui, vous tirerez votre facture de votre poche, et brutalement, vous réclamerez de l'argent.

– Oh!.. monsieur, y pensez-vous? La vicomtesse me menacera de me faire jeter à la porte.

– C'est très probable. Mais vous la menacerez, vous, de porter votre facture à son mari. Elle vous ordonnera de sortir, mais au lieu d'obéir, vous vous camperez insolemment dans un fauteuil en déclarant que vous ne vous retirerez pas sans argent.

– Mais ce sera affreux.

– Sans doute. Mais le marquis de Croisenois mettra fin à la scène. Il vous jettera à la tête un portefeuille, en vous disant: Paye-toi, faquin!..

– Et je déguerpirai.

– Oui, mais avant, comme vous aurez en poche un crayon bien taillé, vous libellerez un reçu au nom de M. Croisenois pour le compte de Mme de Bois-d'Ardon.

Jamais homme ne se vit humilié et piteux autant que l'était l'arbitre des élégances…

– Si j'y comprends quelque chose… murmurait-il.

– Inutile. Vous m'avez entendu?

– J'obéirai, monsieur, mais nous perdrons la clientèle de la vicomtesse.

– Et après!..

Van Klopen allait peut-être essayer de se retrancher derrière sa dignité, lorsque la voix piaillarde qui, l'instant d'avant, emplissait l'antichambre éclata de nouveau, mais tout près, cette fois, dans le couloir même.

– Elle est mauvaise! criait cette voix. On ne me la fait pas à la pose, à moi. Attendre une heure!.. plus souvent!.. Où est mon sabre? Le sabre, le sabre!.. Van Klopen occupé!.. Je la connais. Vous allez voir qu'il se dérangera pour moi.

Ces exclamations eurent au moins ce résultat de dissiper comme par enchantement les nuages qui assombrissaient le front des deux associés.

Ils échangèrent un regard gros de réticences, comme s'ils eussent connu cette voix aigre et fausse qui perçait le tympan.

– C'est lui! murmura Mascarot.

La porte s'ouvrit en même temps, et le jeune M. Gaston de Gandelu fit irruption dans le cabinet du tailleur pour dames.

Il portait, ce jour-là, un veston plus court encore que d'habitude, un pantalon plus clair et plus étroit, un faux-col plus vaste, une cravate plus étourdissante.

Sa plate figure était rouge et bouffie de colère.

– C'est moi! s'écria-t-il dès le seuil. Hein!.. vous la trouvez forte, celle-là! Je suis comme cela, moi, bon enfant, mais carré, comme dit Achille de chez Vachette. Attendre plus de vingt minutes, moi!.. Ah!.. mais non.

Il est sûr que cette infraction aux règles immuables de sa maison, que ce mépris d'une étiquette consacrée mettaient le couturier des reines hors de soi.

Mais il était sous l'œil du placeur, il avait reçu l'ordre de s'emparer du jeune M. de Gandelu, il savait qu'on ne prend point de mouches avec du vinaigre, il se résigna à filer doux.

– Croyez, monsieur, commença-t-il, sans réussir, toutefois, à dépouiller son air gourmé; croyez que si j'avais su…

Cette simple explication enchanta le spirituel jeune homme.

– Des excuses!.. interrompit-il, je les accepte. Qu'on remporte les épées!.. Farceur, va! Mais n'importe, il ne faudrait pas me la refaire. J'ai en bas mes chevaux qui sont capables d'avoir pris un rhume. Vous les connaissez, mes chevaux? Quelles bêtes, hein! Et dire que Zora voulait continuer de poser!.. Est-elle assez jeune!.. Mais je la formerai, vous verrez… Je cours la chercher.

Sur ces mots, il disparut dans le couloir en criant:

– Zora!.. Madame de Chantemille!.. Chère vicomtesse!..

Le grand couturier semblait aussi à l'aise, à peu près, qu'un homme sur les charbons ardents. Quel affront pour sa maison!.. Il lançait des regards désespérés à B. Mascarot, qui, placé près de la porte donnant sur l'escalier, gardait une physionomie d'augure.

Quant à Paul, il n'était peut-être pas éloigné de prendre ce jeune monsieur, qu'un équipage attendait à la porte, pour le modèle achevé des grâces et façons du grand monde.

Même son cœur se serrait en songeant à l'odieux traquenard où allait être pris ce garçon si intéressant.

Cette dernière impression fut si vive qu'il s'approcha du placeur, afin de la lui communiquer.

– N'y a-t-il donc aucun moyen, demanda-t-il à voix basse, d'épargner cet infortuné jeune homme?

B. Mascarot eut un de ces sourires pâles qui font frémir ceux qui le connaissent pour l'avoir vu à l'œuvre.

– Avant un quart-d'heure, répondit-il, je vous adresserai cette même question, en vous laissant maître de la résoudre à votre guise.

– Oh! dans ce cas…

– Chut!.. voici venir votre première épreuve. Si vous n'êtes pas l'homme fort que j'ai cru, bonsoir. Tenez ferme!.. Une cheminée va vous tomber sur la tête.

Les expressions étaient triviales, mais le ton était si expressif que Paul, effrayé, entrevit les plus fantastiques dangers et rassembla toute son énergie.

Bien lui en prit, car il put étouffer le cri de surprise et de colère que devait lui arracher la vue de la femme qui entrait.

La vicomtesse, la Zora du jeune M. de Gandelu, c'était sa Rose, à lui, dans une toilette qui, pour avoir été achetée toute faite, n'en était pas moins étourdissante.

Évidemment, elle avait de belles dispositions, et, conseillée par l'intelligent Gaston, elle devait aller loin… Et la preuve, c'est qu'elle avait sur le nez un binocle qu'elle maintenait à grand'peine, et qui paraissait la gêner énormément.

Elle était intimidée pourtant, et M. de Gandelu, la traînait presque.

– Auriez-vous peur; lui disait-il. Je la trouverais drôle?.. Arrivez donc, puisque je vous affirme qu'il va chasser ses domestiques.

Zora-Rose installée dans un fauteuil, le séduisant jeune homme se retourna vers le célèbre fournisseur des cours du Nord.

– Eh bien! lui demanda-t-il, avez-vous pensé à nous? Avez-vous cherché et composé la toilette qui convient à la beauté de madame?

Van Klopen ne répondit pas. Il avait les sourcils froncés, le visage contracté du devin qui, assis sur le trépied, attend l'inspiration.

– J'y suis!.. s'écria-t-il enfin avec un geste grandiose, j'y suis, j'ai trouvé, je vois!

– Hein!.. fit Gaston influencé, quel homme!

– Écoutez, poursuivit le couturier, l'œil brillant de l'enthousiasme des grands inventeurs. Costume de ville d'abord: polonaise à corsage large, cordelières croisées à la pensionnaire; corsage, manches et sous-jupe d'un marron vigoureux; jupe de dessus «cheveux de la reine», avec échancrures ovoïdes; robe bouffante relevée en coquilles.

Il eût pu parler longtemps ainsi, Zora-Rose ne l'entendait plus.

Elle venait d'apercevoir Paul, et, en dépit de son audace nouvelle, sa terreur était si grande qu'elle était près de se trouver mal.

Qu'allait-il advenir de cette inexplicable rencontre?

Comment Paul pouvait-il rester calme en apparence, se contenir, lorsqu'elle lisait dans ses yeux les plus épouvantables menaces?

Son malaise devenait si manifeste, qu'à la fin le jeune M. de Gandelu la remarqua.

Mais ne connaissant pas Paul, qu'il avait à peine aperçu en entrant, doué d'une perspicacité un peu bornée, il se méprit complètement aux causes du trouble affreux de Rose-Zora.

– Arrêtez! cria-t-il à Van Klopen, arrêtez! arrêtez!.. Voyez l'effet de la joie! Je connais cela, moi. Dix louis qu'elle va avoir une crise de nerfs! Ah! mais non, il n'en faut pas!..

Durant cette scène, B. Mascarot n'avait pas perdu son protégé de vue. Le jugeant près d'éclater, il pensa que prolonger l'épreuve serait à la fois absurde et imprudent.

– Je vous laisse, cria-t-il à Van Klopen; n'oubliez pas nos conventions. Monsieur et madame, mes respects.

Sachant comment se retirer sans traverser le salon, il prit le bras de Paul et l'entraîna. Il était temps.

Lorsqu'ils furent sur l'escalier, délivrés des empressements des chasseurs de l'antichambre, alors seulement l'honorable placeur respira.

– Que pensez-vous de l'aventure? demanda-t-il.

Si pénible avait été la contrainte que Paul s'était imposée, la rage de l'amour-propre offensé serrait si bien ses dents, qu'il lui fut impossible de répondre autrement que par un gémissement sourd.

– Diable!.. pensa l'honnête directeur de l'agence de la rue Montorgueil, il a été rudement touché. Peu importe, il s'est assez bien tenu et le grand air va le remettre.

Point. Arrivé dans la rue, Paul eût été contraint de s'arrêter, tant ses jambes flageolaient, s'il n'eût eu un point d'appui.

Son digne protecteur ne pouvait le traîner en cet état, aussi eut-il un soupir de satisfaction en apercevant un petit café à sa convenance.

– Entrons ici, dit-il, vous prendrez quelque chose, et cela vous remontera le moral.

Ils allèrent s'établir dans une étroite salle où ils étaient seuls, et au bout de dix minutes, après avoir bu deux verres de rhum, Paul reprit figure humaine, le sang remontait à ses joues.

– Cela va mieux? demanda le placeur.

– Oui.

Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Quand B. Mascarot a étourdi son homme, il l'achève sans lui laisser le loisir de respirer.

Il y a un quart-d'heure, reprit-il, je vous ai promis de vous rappeler vos bonnes dispositions au sujet de M. de Gandelu…

– Assez, interrompit violemment Paul, assez!..

Le digne placeur eut un paternel sourire.

– Voyez pourtant, fit-il, comme, selon la position, les points de vue changent. Voici que vous commencez à devenir raisonnable.

– Oui, je suis raisonnable, c'est-à-dire que je veux être riche, moi aussi… Ah! vous n'aurez plus à me presser. C'est moi qui vous sommerai de réaliser vos promesses. Je ne veux plus avoir à subir une humiliation comme celle d'aujourd'hui.

B. Mascarot eut un haussement d'épaules que son protégé ne vit pas.

– Vous êtes en colère? fit-il.

– La colère passera, mes dispositions resteront les mêmes.

Maintenant que Paul s'avançait, le placeur battait en retraite. C'est la tactique indiquée.

– Ne vous engagez pas sans réfléchir, dit-il. En ce moment, vous êtes encore votre maître; demain, si vous vous abandonnez à moi, il vous faudra abdiquer votre libre arbitre.

– J'irai jusqu'au bout.

Le placeur triomphait enfin.

– C'est bien!.. fit-il froidement. Le docteur Hortebize vous présentera chez M. Martin-Rigal, le père de Mlle Flavie, et moi, huit jours après le mariage, je vous donnerai une couronne de duc à faire peindre sur vos équipages.




XII


Lorsqu'elle avait annoncé à André qu'elle s'en remettrait à la loyauté de M. de Breulh-Faverlay, Mlle de Mussidan avait consulté les intérêts de son amour bien plus que ses forces.

Elle dut le reconnaître lorsque seule, en face d'elle-même, elle se demanda comment tenir sa promesse.

Tout son être se révoltait à cette idée qu'elle allait être forcée de demander un rendez-vous à un homme, et qu'il faudrait le laisser lire jusqu'au fond de son âme.

Un étranger l'eût moins épouvantée que M. de Breulh.

Il lui paraissait, et c'était juste, que par ce seul fait qu'il avait recherché sa main, c'est-à-dire désiré sa personne, il avait acquis des droits sur sa pensée même.

Tout le long de la route, dans le fiacre où elle était montée avec sa dévouée Modeste, Sabine ne prononça pas un mot.

On allait se mettre à table lorsqu'elle arriva à l'hôtel de Mussidan.

Le dîner fut lugubre.

Si les plus cruelles incertitudes torturaient la jeune fille, le comte et la comtesse se taisaient, obsédés par les menaces du docteur Hortebize et de l'honorable B. Mascarot.

Autour d'eux, dans la magnifique salle à manger, les domestiques allaient et venaient, remplissant leur service avec cette apparence d'empressement que donne l'habitude.

Que leur importait la tristesse des maîtres, et qu'avaient-ils à y voir? N'étaient-ils pas bien logés, mieux nourris, payés régulièrement? N'allaient-ils pas tout à l'heure, à l'office, prendre leur revanche de la gravité qui leur était imposée au même titre que la livrée?

Ils se souciaient bien du reste! A eux véritablement était l'hôtel. Pour eux surtout, le comte de Mussidan touchait ses fermages.

Combien de maisons à Paris sont ainsi, où les maîtres semblent les hôtes de passage de leur gens.

Dès neuf heures, Sabine, retirée dans sa chambre, s'efforçait d'accoutumer son esprit à la démarche terrible, s'exerçant pour ainsi dire aux souffrances qu'elle endurerait lorsqu'elle serait en présence de M. de Breulh.

Elle ne dormit pas cette nuit-là.

Au matin, elle se trouva toujours aussi défaillante. Mais la pensée ne lui venait pas d'éluder sa promesse, ni même de gagner du temps.

D'abord, elle avait juré, et André devait attendre une lettre avec une mortelle impatience.

Puis, à mesure qu'elle étudiait mieux sa situation, elle sentait plus impérieusement la nécessité d'une prompte détermination.

Laisser les choses s'engager, c'était s'exposer à rencontrer d'invincibles obstacles.

On ne marie pas, prétend-on, une jeune fille contre son gré. C'est une erreur. Sabine ne l'ignorait pas.

Et elle ne pouvait se confier à son père, encore moins à sa mère.

Sans jamais avoir été admise aux épanchements de leur intimité, elle était sûre qu'il y avait sur la maison une menace de malheur.

Lorsqu'au sortir du couvent elle était rentrée dans sa famille, elle avait compris qu'elle y était de trop, qu'elle y gênait.

Elle était sûre à n'en pouvoir douter que le comte et la comtesse appelaient de tous leurs vœux le jour où, par son mariage, elle les affranchirait. Ils seraient libres alors de se séparer, de fuir, chacun de son côté, après s'être juré de ne se revoir jamais.

Elle était le lien de deux haines.

Toutes ces circonstances, qui se représentaient à son esprit, redoublaient ses angoisses.

Alors, sans aucun doute, elle était dans une de ces dispositions d'esprit qui inspirent aux jeunes filles les résolutions désespérées.

Oui, il lui eût semblé moins pénible, moins cruel de quitter pour toujours le toit paternel, que d'affronter le regard de M. de Breulh, quand elle lui dirait la vérité.

Par bonheur, elle devait à l'habitude de vivre repliée sur elle-même une énergie virile.

Pour André, encore plus que pour elle-même, elle voulait rester dans le cercle étroit des conventions sociales. Elle eût souffert d'une félicité qu'il faut cacher comme une honte, et dont le monde hypocrite et méchant se venge tôt ou tard. Il fallait à ses désirs ce bonheur permis, d'accord avec les préjugés et la passion, qui s'affirme hautement à la face de Dieu et des hommes.

A midi, elle n'était pas encore décidée, et, agenouillée à son prie-Dieu, elle priait et pleurait.

Hélas! pourquoi n'avait-elle pas de mère?

Un moment elle eut l'idée d'écrire. Mais elle comprit que c'est folie de confier au papier les phrases qu'on n'ose prononcer.

Le temps pressait, et Sabine se reprochait amèrement ce qu'elle appelait sa pusillanimité, lorsqu'elle entendit les grilles de l'hôtel tourner sur leurs gonds.

Une voiture entrait dans la cour de l'hôtel.

Machinalement, la jeune fille s'approcha de la fenêtre, regarda et poussa un cri de joie.

Elle venait de voir M. de Breulh-Faverlay descendre d'un phaéton qu'il conduisait lui-même malgré le froid.

– Dieu m'a entendue, murmura-t-elle; le plus pénible de mon entreprise m'est épargné.

– Quoi! mademoiselle, demanda la dévouée Modeste, vous allez parler à M. de Breulh ici?

– Oui. Ma mère n'est pas habillée, on n'ira pas avertir mon père dans la bibliothèque sans un ordre exprès; en arrêtant M. de Breulh au passage et en le faisant entrer au salon, j'ai un quart d'heure à moi; c'est plus qu'il ne faut.

Rassemblant alors tout son courage, triomphant de ses dernières hésitations, elle sortit.

Certes André eût le droit de s'enorgueillir d'être préféré, lui, le pauvre peintre, l'enfant trouvé, à l'homme que le comte de Mussidan avait choisi entre tous pour sa fille unique.

M. de Breulh-Faverlay est un des dix hommes dont Paris s'inquiète en dehors du monde officiel.

Il semble que la fortune ait pris plaisir à vider sur sa tête le trésor de ses faveurs.

Il n'a pas quarante ans; il est remarquablement bien de sa personne, son intelligence est supérieure, on redoute son esprit; enfin, il est un des plus riches propriétaires de France.

Comment reste-t-il, en apparence, étranger aux affaires de son pays et de son temps, pourquoi se tient-il à l'écart? On le lui a souvent demandé.

– J'ai bien assez à faire, répond-il, de dépenser ma fortune sans me donner trop de ridicules.

Est-ce modestie réelle ou affectation? On ne sait.

Ce qui est sûr, c'est qu'il est comme l'expression dernière de tout ce que la noblesse française eut autrefois de beau, de brillant, de poétique. Il en a la loyauté parfaite, la courtoisie spirituelle, l'esprit chevaleresque et la généreuse disposition à se dévouer pour des causes perdues.

Il a eu, prétend-on, de grands succès auprès des femmes. Si les «on dit» sont vrais, il a su être assez habile pour ne jamais compromettre personne.

Une sorte d'ombre mystérieuse et romanesque, qui plane sur ses jeunes années, ajoute encore à son prestige.

Il n'a pas toujours été riche, il s'en faut.

Orphelin, n'ayant qu'un insignifiant patrimoine, M. de Breulh s'embarqua, lorsqu'il n'avait guère que vingt ans, pour l'Amérique du Sud. Il y est resté douze ans, tantôt faisant la guerre de partisans, tantôt demandant aux plus singulières professions sa vie de chaque jour, préludant par deux expéditions aux tentatives avortées de Raousset-Boulbon et de Pindray.

A son retour en France, il n'était guère plus riche qu'avant son départ, lorsque son oncle, le vieux marquis de Faverlay, mourut en lui léguant ses propriétés, à la condition de joindre, par un trait d'union, à son nom de Breulh le nom de Faverlay, menacé de s'éteindre.

On ne lui connaît qu'une passion sérieuse, les chevaux. Mais s'il fait courir, c'est en grand seigneur et non en palefrenier.

Voilà ce que savait le monde sur l'homme qui allait tenir entre ses mains les destinées d'André et de Mlle de Mussidan.

Il venait d'entrer dans le vestibule, et il allait adresser la paroles aux valets de pied qui s'étaient levés à son approche, lorsque apercevant Sabine sur les dernières marches de l'escalier, il salua profondément.

La jeune fille vint droit à lui.

– Monsieur, dit-elle, si émue que sa voix était à peine intelligible, monsieur, je vous demanderai de m'accorder un moment d'entretien. Je voudrais vous parler, à vous seul… sur-le-champ.

M. de Breulh s'inclina profondément sans rien laisser voir de son étonnement.

– Ce m'est un grand honneur, mademoiselle, répondit-il, d'avoir à me mettre à vos ordres.

Sur un signe de Sabine, un des valets de pied avait ouvert la porte de ce même salon où le docteur Hortebize avait vu presque à genoux l'orgueilleuse comtesse de Mussidan.

La jeune fille entra la première, peu soucieuse de l'opinion et conjectures des domestiques.

Elle n'offrit point de siège à M. de Breulh.

Debout, près de la cheminée, elle s'appuyait à la tablette, comme si elle eut craint d'être trahie par ses forces.

Ce n'est qu'après un long silence, horriblement embarrassant pour tous deux, que Mlle de Mussidan réussit enfin à surmonter l'horreur que lui inspirait sa démarche.

– Ma conduite extraordinaire, commença-t-elle, vous prouvera, monsieur, mieux que les plus longues explications, la sincérité de mon estime pour votre caractère, ma confiance absolue en vous…

M. de Breulh ne sourcilla pas.

Où voulait en venir Sabine? Son esprit s'égarait en mille suppositions contradictoires.

– Vous êtes un ami de notre famille, poursuivit la jeune fille, vous avez pu mesurer les misères secrètes de notre intérieur. Vous avez dû reconnaître, qu'entre mon père et ma mère, je suis abandonnée autant qu'une orpheline…

Elle s'arrêta, interdite et honteuse.

L'idée que M. de Breulh allait peut-être se méprendre à ses expressions et s'imaginer que, devançant son blâme, elle cherchait à s'excuser, révoltait sa fierté.

C'est donc avec une nuance de hauteur, qui devait paraître étrange à coup sûr, dans sa situation, qu'elle reprit:

– Mais ai-je donc à me justifier?.. Si j'ai osé vous demander un entretien, monsieur, c'est que je veux vous conjurer de renoncer au… projet dont il a été question, et vous prier de prendre sur vous la responsabilité d'une rupture.

Si inattendue était cette déclaration, que M. de Breulh, malgré cette puissance de dissimulation que donne l'usage du monde, laissa voir sa surprise profonde, voilée d'un certain dépit.

– Mademoiselle… commença-t-il.

Sabine l'interrompit.

– C'est un grand service, dit-elle, que j'implore de votre générosité. Il dépend de vous de m'épargner de cruels chagrins…

Elle eut un sourire triste et ajouta:

– J'ai conscience de ne vous demander qu'un léger sacrifice. C'est à peine si j'ai l'honneur d'être connue de vous, je ne puis que vous être bien indifférente.

La physionomie de M. de Breulh trahissait une profonde souffrance.

– Vous vous trompez, mademoiselle, prononça-t-il d'une voix grave, et vous me jugez mal. J'ai passé l'âge des déterminations prises à la légère. Si j'ai sollicité votre main, c'est que j'ai su apprécier comme il convient les nobles qualités de votre cœur et de votre esprit. Je crois qu'il sera heureux entre tous, celui dont vous daignerez accepter le nom.

Mlle de Mussidan ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà M. de Breulh poursuivait:

– En quoi vous ai-je déplu assez pour être ainsi repoussé? Je l'ignore. Seulement, mademoiselle, sachez-le bien, c'est un malheur dont je ne me consolerai de ma vie.

La sincérité de la douleur de M. de Breulh était si évidente, que Sabine en fut émue.

– Croyez, monsieur, dit-elle, que je suis touchée plus que je ne saurais l'exprimer. Vous ne m'avez pas déplu, monsieur, et votre recherche m'honore au-delà de mes mérites. J'aurais été heureuse et fière d'être votre femme, si…

Elle fut obligée de s'interrompre, tant le sang affluait à sa gorge.

Mais M. de Breulh fut cruel, il insista:

– Si?.. demanda-t-il.

Mlle de Mussidan détourna la tête pour dérober le spectacle de sa confusion, et c'est presque défaillante qu'elle répondit:

– Si je n'avais donné mon cœur et promis ma main à un autre.

M. de Breulh ne put retenir une exclamation:

– Ah!

Intention, hasard ou jalousie, il avait, ce «Ah!» comme une apparence d'ironie qui blessa et révolta Sabine.

Elle se retourna irritée, et c'est la tête haute, après avoir cherché et rencontré le regard de M. de Breulh, qu'elle reprit:

– Oui, monsieur, un autre, choisi par moi entre tous, librement, à l'insu de ma famille. Un autre, pour qui je suis tout, de même qu'il est tout pour moi…

M. de Breulh ne répondit pas.

– Et ce choix ne saurait vous offenser, reprit la jeune fille. Vous ignoriez jusqu'à mon existence, quand je l'ai rencontré, cet autre. D'ailleurs, est-il une comparaison possible entre vous et lui? Non. Vous êtes, vous, tout en haut de l'échelle sociale: il est, lui, tout en bas. Autant vous êtes noble, autant il est peuple. Vous êtes fier de ne point porter de titre: on dit les sires de Breulh comme on dit les sires de Coucy; lui n'a pas même de nom. Votre fortune dépasse vos fantaisies; lui se débat et lutte obscurément pour le pain de chaque jour. Car il en est là! oui, monsieur. Peut-être est-ce un homme de génie; les difficultés les plus misérables de l'existence enchaînent son essor. Pour conquérir le droit de devenir un grand artiste, il est ouvrier… Et si jamais vous serrez sa main loyale, vous y sentirez les callosités du travail…

Mlle de Mussidan eût pris à tâche de désoler ce galant homme, dont elle attendait un grand service, un sacrifice plus grand encore, qu'elle n'eût pas parlé autrement.

Dans son inexpérience, elle faisait tout pour aviver la blessure qu'elle venait de lui faire.

Et jamais elle n'avait été si belle qu'en ce moment, où elle vibrait tout entière au souffle de la passion. Sa voix avait des sonorités étranges. Son âme même montait à ses yeux.

– Maintenant, monsieur, reprit-elle, comprenez-vous ma préférence? Plus est large, profond, infranchissable, en apparence, l'abîme qui le sépare de moi, plus je me dois d'être fidèle aux serments échangés. Je sais mon devoir. La femme digne de ce nom doit être, pour qui l'aime, l'espérance et la foi, qui enfantent des miracles. Qu'on me juge insensée, j'y consens. Je sais quels dangers on court à heurter les préjugés. Il se peut que l'avenir me réserve un châtiment terrible… on ne m'entendra jamais me plaindre. Enfin, cet autre…

Elle hésita un moment, et, enfin, d'un ton simple mais ferme, elle ajouta:

– Cet autre… je l'aime.

M. de Breulh écoutait, plus immobile, en apparence, et plus froid que le marbre. En réalité, la plus terrible des passions, la jalousie, grondait au fond de son cœur.

C'est que s'il avait laissé entrevoir la vérité, il ne l'avait pas dite toute entière.

Il aimait Sabine, et il l'aimait depuis longtemps. C'était l'édifice entier de son avenir que, sans paraître le remarquer, Mlle de Mussidan renversait. Oui, il était noble, oui, il était riche, mais titres et fortune, il eut tout donné pour être à la place de cet autre qui gagnait son pain, qui était un enfant trouvé, mais qui était aimé.

Bien d'autres, à sa place, eussent haussé les épaules et expliqué Sabine d'un seul mot: romanesque.

Lui, non. Il était digne de la comprendre.

Ce qu'il admirait le plus en elle, c'était cette belle franchise qui va droit au but, sans réticences et sans ambages, cette hardiesse à braver le danger après l'avoir reconnu et raisonné.

Elle était certes, inhabile et imprudente; mais cela même la grandissait à ses yeux. Ce n'est d'ordinaire ni la prudence ni l'habileté qui manquent aux jeunes demoiselles élevées comme Sabine au noble et moral couvent des Oiseaux.

Par ce temps de galanteries banales, d'intrigues amoureuses bêtes et plates comme un livre obscène, à une époque où le notaire qui rédige le contrat représente toute la poésie de la moitié des mariages, M. de Breulh se trouvait en présence d'une femme capable d'une grande et vigoureuse passion.

Cette femme, il avait espéré qu'elle serait sienne, et voici qu'elle lui échappait.

Il brûlait d'interroger cependant, de savoir, soit qu'il gardât une ombre d'espérance, soit qu'il trouvât comme une âcre volupté à se bien convaincre de son malheur.

– Mais cet autre, demanda-t-il à Sabine, comment vous est-il possible de le voir?

Elle comprit qu'elle n'avait rien à cacher.

– Je le rencontre à la promenade, répondit-elle; je suis allée chez lui…

– Chez lui!..

– Oui: je lui ai donné quinze séance pour mon portrait.

Et fièrement elle ajouta:

– Une fille comme moi peut aller sans danger chez l'homme qu'elle a choisi: il ne s'y passe rien dont elle ait à rougir.

M. de Breulh se taisait, il était confondu, abasourdi.

– Vous savez tout, monsieur… Je me suis fait violence à ce point de vous dire, moi, jeune fille, ce que je n'ai pas osé avouer à ma mère. Que dois-je maintenant espérer?

Ceux-là seuls qui, passionnément épris, ont trouvé une femme assez loyale pour leur dire:

– «Je ne vous aime pas, j'ai donné ma vie à un autre, je ne vous aimerai jamais, renoncez à toute espérance.»

Ceux-là seuls peuvent se faire une juste idée de la situation d'esprit de M. de Breulh et des tortures qu'il endurait.

Certes, s'il eut appris par quelque voie détournée les amours de Sabine, il ne se serait pas retiré. Il eut accepté la lutte, avec l'espoir de triompher de ce mortel heureux qu'on lui préférait.

Mais ici, lorsque Mlle de Mussidan se mettait à sa discrétion, abuser de sa confiance était impossible.

– Il sera fait selon vos désirs, mademoiselle, répondit-il, non sans une cer taine amertume. Ce soir même, j'écrirai à votre père pour lui rendre sa parole. Ce sera la première fois que je ne tiendrai pas la mienne. Je me demande quel prétexte j'imaginerai pour colorer ma retraite; ce qui est sûr, c'est que si précieuse que ma défaite puisse être, M. de Mussidan m'en voudra cruellement. Mais vous l'exigez…

A l'exaltation de Sabine avait succédé cette prostration physique et morale qui suit inévitablement les dépenses excessives d'énergie.

– Je vous remercie, monsieur, murmura-t-elle, et du plus profond de mon âme. J'éviterai, grâce à vous, une lutte dont la pensée seule me glaçait d'horreur, car j'étais résolue à résister aux désirs de ma famille. Tandis que maintenant!..

M. de Breulh ne paraissait nullement partager la sécurité de la jeune fille.

– Malheureusement, mademoiselle, je tremble de vous voir reconnaître, avant peu, l'inutilité de mon sacrifice… De grâce, laissez-moi m'expliquer. Jusqu'ici vous n'êtes allée que fort peu dans le monde, et dès que vous y avez paru, on a su que des projets d'union existaient entre vos parents et moi. De là vient que vous avez été peu entourée. Qu'on sache demain que je me retire, vingt prétendants se mettront sur les rangs.

Mlle de Mussidan soupira. C'était la l'objection d'André.

– Reconnaissez-le, poursuivait M. de Breulh, votre situation sera des plus difficiles. Si vos nobles qualités sont faites pour exalter les sentiments les plus élevés, votre grande fortune doit irriter les plus sordides convoitises.

Pourquoi ces mots de «fortune» et de «convoitise»? Était-ce une allusion à la pauvreté d'André? Elle regarda fixement M. de Breulh: ses yeux ne trahissaient pas la plus légère intention d'ironie.

– C'est vrai, fit-elle tristement, j'ai une grosse dot.

– Que répondrez-vous à ceux qui se présenteront?

– Je ne sais; sans doute je trouverai des raisons plausibles de refus. D'ailleurs, j'obéis à la voix de mon cœur et de ma conscience, je ne puis mal faire, Dieu aura pitié de moi.

Cette dernière phrase était un congé. M. de Breulh, un homme du monde, ne pouvait s'y méprendre; cependant il ne bougea pas.

– Si j'osais, mademoiselle, commença-t-il, si je me supposais assez votre ami pour me permettre un conseil…

– Parlez, monsieur, je vous en prie.

– Eh bien! pourquoi ne pas rester dans les termes où nous sommes? Tant que notre rupture ne sera pas ébruitée, votre tranquillité est assurée. Il me serait aisé de retarder d'un an les démarches décisives, et je serais toujours prêt à me retirer au moindre signe.

Cette proposition cachait-elle une arrière-pensée? Non. Mais Sabine ne s'en inquiéta même pas.

– Non, monsieur, répondit-elle vivement, non. Ce serait abuser de votre dévouement et vous condamner à un rôle affligeant. Et d'ailleurs, réfléchissez, ce subterfuge ne serait-il pas indigne de vous, de moi… et de lui?

M. de Breulh n'insista pas. A son premier mouvement de dépit succédait un invincible attendrissement.

Un projet digne de son caractère chevaleresque obsédait son esprit, et il hésitait à le traduire, tant cette belle jeune fille, si craintive et si vaillante à la fois, si pure et si imprudente le frappait de respect.

Il parvint cependant à vaincre cette timidité si nouvelle pour lui.

– Serait-ce, commença-t-il avec des hésitations d'adolescent, serait-ce abuser de la confiance que vous avez daigné me témoigner, que de vous dire… de vous exprimer combien je serais… heureux de connaître l'homme que vous avez choisi?..

Sabine rougit excessivement.

– Je n'ai rien à vous cacher, monsieur, dit-elle. Il se nomme André, il est peintre, il demeure rue de la Tour-d'Auvergne, nº…

M. de Breulh ne devait oublier ni ce nom ni cette adresse.

– De grâce, reprit-il avec plus de fermeté, ne croyez pas à une vaine curiosité. Le seul désir de vous servir a décidé ma question. Il me serait si doux de devenir votre allié, d'être pour quelque chose dans votre vie. J'ai des amis puissants, les relations que donne une grande fortune…

La passion est maladroite. C'est le trait essentiel qui la trahit.

Avec les plus délicates intentions, M. de Breulh, ce gentilhomme si expert et si fin d'ordinaire, n'avait pour ainsi dire pas prononcé une phrase sans blesser Sabine.

Voici que maintenant il paraissait proposer sa protection à André! C'est-à-dire qu'il semblait établir sa supériorité à lui sur l'homme aimé. C'est ce que jamais femme ne tolèrera.

– Pour ceci encore, monsieur, répondit-elle, merci. Mais je connais André. Une offre de service l'humilierait affreusement. C'est ridicule? Oui, je le sais. Excusez-nous, notre condition particulière nous impose des scrupules exagérés. Pauvre cher!.. Sa fierté est toute sa noblesse!

Ayant dit, et voulant couper court à un entretien qui était pour elle un supplice, Mlle de Mussidan sonna. Un valet parut.

– Avez-vous prévenu ma mère de la visite de monsieur? demanda-t-elle.

– Non, mademoiselle, monsieur et madame nous ont fait avertir qu'ils ne pouvaient recevoir.

– Comment donc ne m'avez-vous rien dit? fit durement M. de Breulh.

Et sans attendre la justification fort simple du valet de pied, il s'inclina cérémonieusement devant Sabine, s'excusa de l'avoir involontairement importunée, et sortit en laissant paraître juste assez de mécontentement pour qu'on le remarquât.

– Celui-là aussi, pensait Sabine, est digne d'être aimé!..

– Elle s'apprêtait à remonter chez elle, lorsque le bruit d'une sorte de discussion dans le vestibule, l'arrêta.

La porte du salon avait été entrebâillée et elle entendait les instances d'un visiteur qui voulait absolument voir le comte de Mussidan, sur-le-champ, malgré les objections des valets de pied qui résistaient respectueusement mais fermement.

– Trédame!.. disait la voix de ce visiteur obstiné, que me chantez-vous donc avec vos ordres!.. Est-ce que votre consigne me concerne? Me reconnaissez-vous? Suis-je, oui ou non, l'ami intime de votre maître? Oui. Allez donc lui dire à l'instant que je suis ici, que je l'attends… sinon je vais monter moi-même.

L'entêtement de cet intime eut à la fin raison de la résistance des domestiques, et la preuve, c'est qu'il pénétra dans le salon.

Ce visiteur n'était autre que M. de Clinchan en personne, le camarade de jeunesse de M. de Mussidan, le seul témoin avec Ludovic de la mort de l'infortuné Montlouis, M. de Clinchan, celui-là même qui confiait au papier l'analyse de ses sensations au moment d'un faux témoignage.

M. de Clinchan n'était ni grand ni petit, ni gras ni maigre, ni beau ni laid. Sa personne est effacée comme son esprit, comme son costume.

En lui, rien de saillant où accrocher une remarque. Si, pourtant. Il porte en breloque une énorme main de corail. Il craint le mauvais œil.

Jeune, il était méthodique. En vieillissant, il est devenu maniaque. A vingt ans, il notait chaque jour le nombre de ses pulsations. A quarante ans, il rédige quotidiennement l'histoire de ses digestions.

Si le paradis est la réalisation de nos vœux impossibles ici-bas, M. de Clinchan sera pendule dans l'autre monde.

Pour l'instant, il était si terriblement agité qu'il ne salua pas Sabine.

– Quelle émotion, disait-il, et pour comble, j'avais mangé plus que d'usage. Si je n'en meurs pas, je m'en ressentirai encore dans six mois.

A la vue de M. de Mussidan qui entrait, il s'interrompit. Il courut à lui, il se jeta sur lui plutôt, en criant:

– Octave, sauve-nous! C'en est fait de nous, si tu ne romps pas le mariage de ta fille avec…

La main nerveuse de M. de Mussidan s'appliquant sur sa bouche lui coupa la parole.

– Tu es donc fou, disait le comte, tu ne vois donc pas ma fille!

Obéissant à un regard impérieux de son père, Mlle de Mussidan s'était empressée de s'enfuir.

Mais M. de Clinchan en avait dit assez pour emplir son cœur d'alarmes et de défiances.

Qu'était-ce que cette rupture? avec qui? pourquoi? Comment le salut de son père et de Clinchan pouvait-il dépendre de son mariage à elle?

A coup sûr, il y avait quelque chose, une énigme: l'empressement qu'avait mis le comte à fermer la bouche à son ami le prouvait.

Le nom que n'avait pu prononcer M. de Clinchan, elle ne le devinait que trop, c'était le nom de Breulh-Faverlay.

Un de ces pressentiments sinistres, qu'il serait puéril de nier, lui disait que ce commencement de phrase surpris par elle contenait toute sa destinée.

Elle avait comme la certitude absolue que sa vie, son bonheur, sa personne même, allaient être l'enjeu d'une partie qui se décidait en ce moment.

Mais comment entendre ce qu'allaient dire son père et le comte de Clinchan? car elle brûlait de les entendre, elle le voulait, quoiqu'il pût lui en coûter. Une curiosité, une anxiété plutôt de savoir, la poignait.

Elle cherchait un expédient, lorsqu'elle pensa qu'en faisant le tour de la salle à manger, il lui serait possible de s'établir dans un des salons de jeu séparés du grand salon par une simple portière.

Elle y courut. Elle y distinguait les moindres paroles des deux interlocuteurs.

M. de Clinchan en était encore à se plaindre.

Si brusque, il faudrait dire si brutal avait été le geste de M. de Mussidan, qu'il avait fait mal à son ami et l'avait presque renversé.

– Trédame!.. geignait M. de Clinchan, comme tu y vas. Quelle journée, mon Dieu! Songe un peu… déjeuner trop abondant, émotion violente, course rapide, colère provoquée par tes domestiques, joie en te voyant, puis choc et interruption des fonctions respiratoires… C'est dix fois ce qu'il faut pour prendre une maladie qui… à notre âge…

Mais le comte, plein d'indulgence habituellement pour les manies de son ami, n'était pas dans des dispositions à l'écouter.

– Au fait!.. interrompit-il d'un ton bref et dur, que se passe-t-il?

– Il arrive, gémit M. de Clinchan, qu'on sait l'histoire des bois de Bivron. Une lettre anonyme, reçue il y a une heure, me prédit les plus épouvantables malheurs, si je ne t'empêche de donner ta fille à de Breulh… Ah!.. les coquins qui m'écrivent connaissent la vérité, et ils ont des preuves.

– Où est cette lettre?

M. de Clinchan tira de sa poche cette lettre. Elle était explicite et menaçante autant que possible, mais elle n'apprenait rien à M. de Mussidan qu'il ne sut déjà.

– As-tu vérifié ton journal? demanda-t-il à son ami. Y manque-t-il véritablement trois feuillets?..

– Oui.

– Comment a-t-on pu te les enlever?

– Ah!.. comment? C'est ce que je ne puis m'expliquer, et si tu peux me le dire…

– Es-tu sûr de tes domestiques?

– Eh! ne sais-tu pas que Lorin, mon valet de chambre, est à mon service depuis seize ans, qu'il a été élevé chez mon père, et que je l'ai façonné à ma ressemblance? Jamais aucun autre de mes domestiques n'a mis le pied dans mes appartements. Les volumes de mon journal sont déposés dans un meuble de chêne dont la clé ne me quitte jamais.

– Il faut cependant qu'on ait pénétré chez toi?

M. de Clinchan réfléchit un moment, puis tout à coup se frappa le front, éclairé par un souvenir qui était comme une révélation.

– Trédame!.. s'écria-t-il, je vois…

– Quoi?..

– Écoute. Il y a de cela quelques mois, un dimanche, Lorin était allé à une fête des environs de Paris, but un coup de trop avec des gens dont il avait fait connaissance en chemin de fer. Après boire il se prit de querelle avec ces amis de bouteille, et fut si cruellement maltraité, qu'il est resté six semaines sur le lit. Il avait, ma foi! un bon coup de couteau dans l'épaule.

– Qui t'a servi pendant ce temps?

– Un jeune homme que mon cocher est allé prendre au hasard dans un bureau de placement.

M. de Mussidan crut qu'il tenait un indice. Il se souvenait de cet homme qui était venu le trouver, et qui avait eu l'impudence de lui laisser sa carte, B. Mascarot, agence pour les deux sexes, – rue Montorgueil.

– Sais-tu, demanda-t-il, où est situé ce bureau?

– Parfaitement, rue du Dauphin, presque en face de chez moi.

Le comte eut une exclamation de fureur.

– Ah! les misérables sont forts, s'écria-t-il, très forts. Il faut se rendre. Et cependant, si tu partageais mes idées, si tu te sentais assez d'énergie pour braver le scandale, nous tiendrions tête à l'orage…

Il suffit de cette simple proposition pour faire frisonner M. de Clinchan de la tête aux pieds.

– Jamais, s'écria-t-il, non, jamais. Mon parti est pris. Si tu prétends résister, déclare-le-moi franchement, je rentre chez moi et je me fais sauter la cervelle.

Il était homme à faire comme il le disait. Outre qu'en dehors de ses ridicules, sa bravoure était incontestable, il était d'un tempérament à recourir aux dernières extrémités plutôt que de rester exposé à des tracasseries qui troubleraient ses digestions.

– Je céderai donc! fit M. de Mussidan avec la rageuse résignation de l'impuissance.

Alors seulement M. de Clinchan osa respirer à pleins poumons. Ignorant quels assauts son ami avait subis, il ne croyait pas qu'il serait si facile de l'amener à composition.

– Une fois en ta vie, s'écria-t-il, tu es donc raisonnable.

– C'est-à-dire que je te parais l'être, parce que j'écoute les conseils de ta frayeur! Ah!.. maudits feuillets!.. Et maudite aussi soit ton inconcevable fureur de confier au papier les secrets de ta vie et de la vie des autres.

Mais, sur l'article de son journal, M. de Clinchan est intraitable.

– Trédame!.. s'écria-t-il, ne vas-tu pas t'en prendre à moi! Si tu n'avais pas commis un crime, je n'aurais pas eu à en commettre un pour t'obliger, et à l'enregistrer ensuite.

Un silence assez long suivit cette cruelle réponse.

Glacée d'horreur, plus tremblante que la feuille, Sabine avait tout entendu. Ses plus affreux pressentiments étaient dépassés par l'horrible réalité… Un crime!.. Il y avait un crime dans la vie de son père!..

Cependant le comte de Mussidan avait repris la parole…

– A quoi bon des reproches!.. dit-il. Pouvons-nous faire que ce qui est ne soit pas? Non! Soumettons-nous. Aujourd'hui même tu as ma parole, j'écrirai à de Breulh pour lui signifier la rupture de nos projets.

Pour M. de Clinchan, c'était le salut, la paix. Mais après ses angoisses, cette joie eut un effet terrible.

De rouge qu'il était, il devint blême, il chancela, fit un tour sur lui-même, et s'affaissa sur le canapé en murmurant:

– Repas trop copieux!.. émotions violentes!.. c'était indiqué!..

Il se trouvait mal.

M. de Mussidan, presque effrayé, se pendit aux sonnettes.

A ce tocsin, les domestiques accoururent de toutes les parties de l'hôtel et, derrière eux, la comtesse elle-même.

Il fallut plus de dix minutes et un flacon d'eau de Cologne au moins, pour faire revenir à lui M. de Clinchan.

Enfin il fit un mouvement, il ouvrit un œil d'abord, puis l'autre, puis il se souleva sur le coude.

– Je m'en tirerai, balbutiait-il avec un sourire pâle. Faiblesse, éblouissements, je sais ce que c'est, et j'ai mon remède: Elixir des Carmes, deux cuillerées dans un verre d'eau sucrée, repos…

Tout en parlant, il avait réussi à se dresser.

– Je rentre, dit-il à son ami, j'ai ma voiture, heureusement; toi, Octave, sois prudent.

Et prenant le bras d'un des valets de pied, il sortit, laissant seuls en présence le comte et la comtesse de Mussidan.

A côté, dans le petit salon de jeu, Sabine écoutait toujours.




XIII


Depuis la veille, c'est-à-dire depuis le moment où il avait saisi sa canne avec l'intention d'administrer une correction à l'honorable B. Mascarot, le comte de Mussidan était dans un état à faire pitié.

Oubliant la douleur de son pied malade, il avait passé la nuit à arpenter sa bibliothèque, demandant vainement à son esprit un expédient pour se soustraire à la plus humiliante des tyrannies.

Il sentait la nécessité d'aviser promptement, car il avait assez d'expérience pour comprendre que, en dépit des belles protestations du doux placeur, cette première tentative n'était que la préface d'exigences qui deviendraient de plus en plus exorbitantes.

Mille projets se présentaient à son esprit, repoussés et repris tour à tour, puis définitivement abandonnés.

Tantôt il avait envie d'aller confesser toute l'histoire au préfet de police.

Tantôt il songeait à faire appeler quelqu'un de ces policiers in partibus qui opèrent pour le compte des particuliers en dehors de la préfecture, et souvent malgré elle. Il en est d'habiles, dit-on.

Mais plus le comte réfléchissait et se débattait, plus il sentait solides et perfidement noués les liens qui le garrottaient.

De quelque façon qu'il s'y prît, il arrivait toujours à un scandale, et B. Mascarot n'offrait aucune prise.

Cependant, vingt heures de colère avaient affaissé les ressorts de son caractère violent, lorsqu'on était venu lui annoncer la visite de M. de Clinchan.

Grâce à cette disposition, il avait pu accueillir son vieil ami avec un calme relatif.

La lettre anonyme ne l'avait pas surpris. On pourrait presque dire qu'il s'attendait à quelque chose de pareil. Lui dépêcher M. de Clinchan était habile et dénotait une connaissance parfaite de l'homme.

Tourmenté par toutes ces idées, qui bouillonnaient en son cerveau, M. de Mussidan allait de long en long, se préoccupant si peu de la présence de sa femme, qu'il laissait, par moments, échapper des lambeaux de phrases et de sourdes exclamations.

Ce manège, à la longue, irrita la comtesse, dont les derniers mots de l'homme au journal avaient éveillé la curiosité.

Ne devait-elle pas être toujours sur le qui-vive, ainsi que ceux qui se trouvent dans une position menacée?

– Qu'avez-vous donc à vous agiter ainsi, Octave? demanda-t-elle. Serait-ce l'indigestion de M. de Clinchan qui vous inquiète?

Le comte connaissait sa femme pour en souffrir depuis des années.

Il devait être accoutumé à cette voix de tête si affreusement agaçante adoptée par elle. Il devait être habitué à ce sardonique sourire qui était comme figé sur ses lèvres.

Cependant, cette apparence de raillerie en un tel moment le transporta d'indignation.

– Ne parlez pas ainsi, fit-il d'une voix frémissante.

– Bon Dieu! comme vous me dites cela! Qu'avez-vous, mon ami? Est ce que vous êtes malade, vous aussi?

– Madame!..

– Enfin, daignerez-vous me dire ce qu'il se passe d'extraordinaire?

La face du comte s'était empourprée; sa colère revenait avec une violence d'autant plus grande qu'elle avait été longtemps réprimée.

Il s'arrêta brusquement devant le fauteuil où la comtesse était assise, et, les yeux flambloyants de haine et de menace, il dit:

– Il y a que notre fille ne peut épouser M. de Breulh-Faverlay, qu'elle ne l'épousera pas.

Cette inconcevable déclaration eut dû combler de joie Mme de Mussidan. C'était la moitié de la tâche imposée par le docteur Hortebize, et la plus difficile, qui se trouvait accomplie sans effort.

Cependant son premier mouvement fut de chercher des objections.

Les femmes commencent toujours, systématiquement et instinctivement, par s'opposer aux desseins qu'elles approuvent le plus. C'est leur façon de les faire entrer profondément dans l'esprit de qui les leur propose.

Chacune de leurs objections est calculée pour produire l'effet d'un coup de maillet sur un coin.

– Plaisantez-vous? dit-elle. Repousser M. de Breulh!.. Retrouverez-vous jamais un parti aussi brillant, je dirai presque inespéré?

– Oh!.. ne craignez rien, répondit le comte avec la plus amère ironie, on se chargera de vous fournir un prétendant.

Cette phrase, arrachée à M. de Mussidan par l'intensité de ses craintes, serra jusqu'à l'angoisse le cœur de la comtesse.

Qu'est-ce que cela voulait dire? Était-ce une allusion!

Son mari avait-il voulu désigner Croisenois? Savait-il sous l'empire de quelles obsessions abominables elle était condamnée à agir?

Mais elle était brave. Elle était de celle qui, à l'anxiété du désastre, préfèrent le désastre lui-même, si complet et si effroyable qu'il puisse être. Elle voulut savoir.

– De quel prétendant parlez-vous? demanda-t-elle avec une nonchalance affectée. Présenté par qui? comment? Qui donc aurait osé disposer de l'avenir de ma fille sans me consulter?..

– Moi!..

La comtesse eut un petit ricanement qui fut pour le comte comme un coup de cravache à travers la figure. Il perdit la tête, il oublia tout.

– Ne suis-je donc pas le maître! s'écria-t-il d'une voix terrible. Et je saurai le montrer, parce que telle est la volonté des misérables qui ont surpris le secret de ma vie, de mon crime, et qui ont entre les mains assez de preuves pour déshonorer mon nom.

Mme de Mussidan s'était levée. Elle se demandait si la raison de son mari ne s'égarait pas.

– Un crime, balbutia-t-elle, vous!

– Oui, moi! Ah! cela vous surprend et vous ne vous en doutiez guère. C'est ainsi. Vous vous souvenez peut-être d'un accident de chasse qui attrista les premiers mois de notre mariage. Ce jeune homme… dans les bois de Bivron. Eh bien! il n'y a pas eu d'accident. C'est volontairement que je l'ai ajusté, que j'ai fait feu. Je l'ai assassiné, enfin?.. Et on le sait, et on peut le dire et le prouver.

La comtesse, terrifiée, reculait, les bras étendus en avant, comme pour écarter un danger.

– Ah! vous êtes épouvantée!.. reprit le comte avec un rire sinistre. Je vous fais horreur, peut-être? Ne tremblez pas, ne vous éloignez pas ainsi, je n'ai pas de sang aux mains, soyez tranquille…

Il appuya ses deux mains sur son cœur, comme si la respiration lui eût manqué, et il poursuivit:

– C'est là qu'il est le sang, et il m'étouffe! Il y a vingt-trois ans de cela, et cependant, parfois encore, la nuit, je m'éveille baigné de sueur, parce que dans mon sommeil j'ai entendu le dernier râle de l'infortuné.

Mme de Mussidan s'était laissée glisser sur un fauteuil.

– C'est horrible, murmurait-elle…

– N'est-ce pas?.. Et cependant vous ne savez point encore pourquoi j'ai tué. Savez-vous ce qu'il avait osé me dire, ce malheureux!.. Il m'avait dit que ma jeune femme que j'adorais avait eu un amant.

La comtesse de Mussidan se dressa, la protestation aux lèvres, mais M. de Mussidan ayant ajouté froidement:

– Et c'était vrai, j'en ai acquis plus tard la certitude.

Elle retomba comme assommée, cachant son visage entre ses mains.

– Pauvre Montlouis!.. poursuivait le comte, il était aimé, lui. Il avait une maîtresse, une grisette qui allait en journée pour gagner sa vie. Mais elle était plus noble cent fois par le cœur, cette pauvre fille, que l'orgueilleuse héritière que je venais d'épouser et qui était une Sauvebourg.

– Octave!.. Monsieur!..

– Ah!.. c'est ainsi, elle l'a prouvé. Elle s'était donnée à Montlouis, cependant, et il devait l'épouser; il me l'avait dit. Tout le monde la croyait sage, elle était enceinte. A la mort de son amant elle a été déshonorée. On est impitoyable dans les petites villes. La première fois qu'elle sortit de l'hospice avec son enfant sur les bras, de vieilles femmes prirent de la boue au ruisseau et l'en couvrirent. Il fallait fuir…

Quand il se serait agi de la vie, la comtesse n'aurait pu articuler une parole.

– Elle serait morte de faim sans moi! disait le comte. Pauvre fille! C'était bien peu, ce que je lui donnais. Eh bien! avec ce peu, à force de privations, elle a élevé son fils comme celui d'un bourgeois. L'enfant est un homme aujourd'hui, et quoi qu'il arrive, son avenir est assuré, car je suis là, moi…

Pour les grands mouvements de l'âme, il n'est pas de circonstances extérieures. Moins profondément émus, M. de Mussidan et sa femme eussent entendu des sanglots étouffés, qui, lorsqu'ils cessaient de parler, rompaient lugubrement le silence.

Souvent Mme de Mussidan avait eu, – prétendait-elle, – à souffrir des violences de son mari.

Mais jamais le comte n'avait été ainsi.

Même en ses plus furieux emportements, il ne dépassait pas certaines bornes, comme si d'avance il eut pu dire à sa colère: Tu n'iras pas plus loin.

En ce moment, une circonstance inouïe rompait toutes les digues imposées par une ferme volonté, et le torrent faisait irruption.

Et, il faut le dire, il semblait éprouver une âcre et délicieuse jouissance, un soulagement immense à donner un libre cours à toutes les amertumes qui, depuis des années, s'étaient amassées goutte à goutte en son âme.

– Dites-moi maintenant, madame, s'il n'y aurait pas injustice à vous comparer à cette pauvre fille qui était la maîtresse de Montlouis? Vous n'êtes donc jamais descendue au fond de votre conscience? Vous n'avez jamais tremblé en songeant que Dieu, certainement, vous punirait un jour, vous qui avez été fille coupable, épouse criminelle et mère indigne?..

D'ordinaire, la comtesse tenait tête à son mari, elle se redressait sous ses justes reproches; aujourd'hui, elle n'osait.

– Avec vous, poursuivait le comte, la honte et le malheur sont entrés dans ma vie. Qui donc eût pu prévoir cela, en vous voyant courir insouciante et rieuse sous les grands arbres de Sauvebourg? Que de fois, en ce temps où mon seul rêve était d'unir ma destinée à la vôtre, je vous ai observée sans soupçonner que j'étais dupe d'une odieuse comédie! Jeune fille; vous aviez atteint la perfection de la dissimulation. Jamais les détestables pensées qui vous bouleversaient n'ont jeté une ombre sur votre front. Jamais vos plus affreux desseins n'ont altéré la pureté de votre regard. Ah! qui n'y eût été trompé comme moi!.. En entrant dans cette petite église où a été bénie notre union maudite, intérieurement je vous demandais pardon d'être si peu digne de vous. Misérable fou!.. J'en étais encore aux premières ivresses de la possession que, déjà, vous aviez installé l'adultère à mon foyer.

La comtesse eut un geste de dénégation.

– C'est faux!.. murmura-t-elle… on vous a menti!..

M. de Mussidan eut un de ces rires glacés qui sont l'expression la plus saisissante du désespoir.

– Non, répondit-il, j'ai eu des preuves. Ah! cela vous paraît extraordinaire. Vous m'avez toujours pris pour un de ces maris benêts, qu'on bafoue impunément. Vous pensiez m'avoir noué sur les yeux un bandeau épais. Erreur. J'y voyais… Comment ne vous ai-je jamais dit cela? Ah! voilà!.. Je ne pouvais pas ne pas vous aimer. C'était plus fort que ma volonté, que mon orgueil, que ma raison. Il n'y a à rire des épouvantables lâchetés, des transactions misérables de la passion, que ceux qui n'ont jamais aimé de toute la puissance de leur cœur et de leur chair…

Il parlait avec une véhémence extraordinaire et la comtesse écoutait, confondue de ces transports, respirant à peine.

– Je me taisais, continuait M. de Mussidan, parce que je savais que le jour où je dirais un mot, vous seriez perdue pour moi. Or, j'aurais pu vous tuer, il était hors de mon pouvoir de vivre séparé de vous. Non, vous ne saurez jamais combien vous avez été à deux doigts de la mort. Au moment de vous embrasser, il me semblait voir votre visage marbré par les baisers d'un autre, et il me fallait d'héroïques efforts pour ne pas vous étouffer entre mes bras. Je ne savais plus au juste, à la fin, si je vous aimais ou si je vous haïssais…

– Octave! de grâce! balbutia la comtesse, en joignant les mains, Octave!

Le comte haussa les épaules.

– Je pourrais vous surprendre étrangement, fit-il, si je voulais!.. Mais, bast!..

La comtesse frissonnait. Son mari connaissait-il, oui ou non, l'existence des lettres? Pour elle, tout était là.

Par exemple, elle était certaine qu'il ne les avait pas lues. Il se serait exprimé autrement, s'il eut connu le mystère qu'elles expliquaient.

– Laissez-moi vous dire, commença-t-elle…

– Rien!.. répondit durement M. de Mussidan.

– Je vous jure…

– Oh! inutile. Tenez, je veux vous avouer ma présomption en ces années de notre jeunesse. Vous raillerez!.. peu importe. Je me berçais de l'espoir de vous ramener à moi. La lâcheté a son héroïsme, elle aussi. Je me disais que tôt ou tard vous seriez touchée de ce grand amour, si profond et si doux, que j'avais pour vous. Quelle dérision! Comme si jamais un sentiment avait fait battre votre cœur plus vite!

– Ah! vous êtes impitoyable.

Il la regarda avec des yeux emplis d'une haine de vingt années, et froidement dit:

– Et vous, qu'avez-vous donc été?

– Si vous saviez…

– Je sais où ont abouti mes efforts. C'est jusqu'à la lie que j'ai vidé le calice empoisonné que verse une femme adorée à un mari trompé. Chaque jour a élargi et creusé l'abîme qui nous séparait, et nous en sommes venus à vivre de cette existence infernale qui me tue.

– Vous n'aviez qu'à vouloir…

– Quoi? Vous retenir de force, me faire votre geôlier? A quoi bon? Ce que je voulais de vous, c'était l'âme… J'aurais emprisonné le corps, mais qui sait à quel rendez-vous serait allée la pensée? Comment ai-je eu la force de rester près de vous? C'est qu'il fallait sauver non l'honneur, il était perdu, mais les apparences de l'honneur. Moi présent, le nom ne pouvait traîner dans la boue.

Mme de Mussidan, une fois encore, essaya de protester; son mari ne sembla même pas entendre l'interruption.

– Je voulais aussi sauver la fortune, poursuivait-il, car votre prodigalité est un gouffre où s'engloutiraient des millions. Au feu de quelles fantaisies flambez-vous donc les billets de mille francs, qu'on n'en retrouve même pas la cendre? On vous refuse crédit. Vos fournisseurs me croient ruiné, et cette croyance empêche ma ruine. Pourquoi n'ai-je pas liquidé notre position? C'est que je ne veux pas que nous finissions à l'hôpital. Il faut aussi doter Sabine; je la doterai richement, et cependant…

Il hésita. D'où pouvait venir cette hésitation, après tout ce qu'il avait dit?

Mme de Mussidan interrogea:

– Et cependant?..

– Cependant, répondit-il avec une terrible explosion de rage, je ne l'ai jamais embrassée sans ressentir une horrible douleur jusque dans les entrailles. Sabine est-elle ma fille!..

La comtesse se dressa frémissante. Cela, elle ne pouvait, non, elle ne pouvait le supporter.

– Assez, s'écria-t-elle, assez. Oui, Octave, j'ai été coupable, bien coupable; mais non pas comme vous croyez.

– A quoi bon vous défendre?

– Je défendrai Sabine, à tout le moins.

M. de Mussidan eut un geste de dédain.

– Mieux eût valu l'aimer, répondit-il, surveiller l'éclosion de ses premières idées, l'initier à ce qui est beau et à ce qui est bien, apprendre à lire comme en un livre ouvert dans ce jeune cœur, être sa mère, en un mot.

La comtesse était dans une telle agitation, que, certainement, son mari eût été surpris s'il l'eût remarqué.

– Ah!.. Octave, s'écria-t-elle, que n'avez-vous parlé plus tôt!.. Si vous saviez!.. Mais je veux tout vous dire… oui… tout…

Mais le comte, malheureusement, l'arrêta.

– Épargnez-nous, dit-il, ces explications. Si j'ai rompu le silence que je m'étais imposé, c'est que rien de vous ne saurait me toucher ni m'émouvoir…

Mme de Mussidan se laissa retomber sur le canapé, elle comprit que tout espoir était anéanti. Dans le petit salon de jeu, les sanglots avaient cessé. Sabine avait eu la force de se traîner jusqu'à sa chambre.

Le comte se préparait à regagner sa bibliothèque, quand un domestique gratta respectueusement à la porte. Il apportait une lettre.

M. de Mussidan rompit le cachet. La lettre était de M. de Breulh; il rendait sa parole.

Après tant d'émotions, ce coup frappa le comte. Il crut y reconnaître la main de cet homme qui était venu le menacer chez lui, et il fut épouvanté du terrible et mystérieux pouvoir de ces gens dont il était l'esclave.

Mais il n'eut pas le temps de réfléchir, la femme de chambre de Sabine, Modeste, pale et effarée, se précipita dans le salon.

– Monsieur! criait-elle, madame! au secours! mademoiselle se meurt!..




XIV


Van Klopen, l'illustre tailleur pour dames, connaît son Paris – hommes et choses – sur le bout du doigt.

Comme tous les industriels dont les opérations sont basées sur de larges crédits, il a besoin de quantités de renseignements qu'il puise un peu partout et qu'il n'oublie plus.

Sa tête carrée est un bottin revu et augmenté qu'il laisse feuilleter à ses amis.

Aussi, lorsque B. Mascarot lui avait parlé du père de cette brune Flavie, dont les yeux avaient si fort impressionné Paul Violaine, l'arbitre des élégances avait répondu sans hésiter:

– Martin-Rigal? Connu! C'est un banquier.

Banquier, M. Martin-Rigal l'est en effet, et il habite une des plus belles maisons de la rue Montmartre, presque en face de Saint-Eustache.

Son logement particulier est situé au second étage, ses bureaux occupent tout le premier.

Pour n'avoir pas son nom inscrit au livre d'or de l'aristocratie financière, M. Martin-Rigal n'en est pas moins très connu, extrêmement puissant et suffisamment estimé.

Il est en relations surtout avec ce petit commerce parisien qui vivote plutôt qu'il ne vit, et qui se trouverait heureux sans ce fantôme périodique et implacable qui s'appelle l'échéance.

Tous les gens qui s'adressent à lui, ou presque tous, il les tient dans la main.

Que deviendraient-ils si fantaisie lui prenait de fermer ses guichets! ils manqueraient à leurs engagements, les jugements arriveraient à la suite des protêts, puis la faillite, la ruine.

Il peut donc tout oser, et il ose, il use et il abuse.

Son despotisme n'admet pas d'objection. Si, en présence d'une nouvelle mesure, quelque audacieux risque un: Pourquoi? On lui répond nettement:

– Parce que…

Et pas autre chose avec.

C'est le caissier, bien entendu, qui répond cela, et non M. Martin-Rigal.

Lui, on ne le rencontre guère. Dans la matinée, il est toujours invisible; il travaille dans son cabinet, à l'extrémité des bureaux.

Et pas un de ses employés ne serait assez hardi pour aller frapper à sa porte.

A quoi bon, d'ailleurs? Il ne répondrait pas. L'expérience a été tentée. Le feu prenant à la maison ne le tirerait pas de ses comptes.

Physiquement, M. Martin-Rigal est grand et chauve. Sa face osseuse est toujours scrupuleusement rasée, et ses petits yeux gris ont une inquiétante mobilité. Lorsqu'il parle, si un mot lui échappe, s'il poursuit une idée, il promène sur son nez l'index de sa main droite: c'est son tic.

Sa politesse est parfaite. C'est d'une voix de miel qu'il dit les choses les plus cruelles. Il ne manque jamais de reconduire jusqu'à la porte, avec force salutations et excuses, les gens auxquels il refuse de l'argent.

Dans son costume, il affecte cette sorte d'élégance juvénile qui est un trait des mœurs des manieurs d'argent de la jeune école.

En dehors des affaires, il est aimable, obligeant et spirituel par dessus.

Volontiers il recherche les douceurs qui aident à traverser la vie, cette vallée de larmes. Il ne déteste pas un bon dîner et n'a jamais boudé un jeune et joli visage.

Cependant il est veuf et on ne lui connaît qu'une passion au monde: sa fille unique, sa Flavie.

Il est vrai que son amour paternel a quelque chose du fanatisme idiot de l'Indien qui se fait écraser sous les roues du char de son idole.

La maison Martin-Rigal n'est pas montée sur un fort grand pied, mais on dit dans le quartier que Mlle Flavie a des dents aiguës à croquer des millions.

Le banquier ne va qu'à pied; c'est hygiénique, prétend-il; mais sa fille a une jolie voiture attelée de deux chevaux de prix pour aller au bois, sous la protection d'une duègne moitié domestique, moitié parente, qu'elle a fini par rendre un peu folle.

M. Martin-Rigal en est encore à répondre: Non, à une fantaisie de Flavie.

Parfois des amis ont essayé de lui faire entendre que cette adoration perpétuelle préparait à Flavie un avenir très malheureux; sur ce chapitre, il est intraitable.

Invariablement, il répond qu'il sait ce qu'il fait, et que s'il travaille comme un cheval, c'est à la seule fin que sa fille puisse se permettre tout ce qui lui passe par la tête.

Et c'est vrai, au moins, qu'il travaille à lui seul autant que tous ses employés ensemble.

Après être resté, depuis le matin, le nez sur des chiffres, à quatre heures du soir il ouvre son cabinet et reçoit ceux qui ont à l'entretenir d'affaires.

Ainsi, le surlendemain du jour où Paul Violaine et Flavie s'étaient rencontrés chez le couturier célèbre, sur les cinq heures et demie, M. Martin-Rigal donnait audience à une de ses clientes.

Elle était très jolie, toute jeune et mise avec une simplicité charmante; mais elle paraissait bien triste, ses beaux yeux étaient pleins de larmes, à grand'peine retenues.

– A vous, monsieur, disait-elle, je dois l'avouer, si vous nous refusez notre bordereau, comme le mois passé, il nous faudra déposer notre bilan. Nous avons fait argent de tout pour l'échéance de janvier. Tous les bijoux dont je pouvais disposer sans qu'on s'en aperçut sont au Mont-de-Piété; nous mangeons dans du fer…

– Pauvre petite femme!.. murmura le banquier.

Ce mot lui donna plus d'assurance.

– Et pourtant, reprit-elle, notre position n'a jamais été meilleure, voici notre établissement payé, la vente marche très bien…

Elle s'exprimait d'un petit air entendu qui semblait charmer M. Martin-Rigal, s'expliquant clairement, nettement.

La Parisienne excelle en ces démarches difficiles. Plus futée que son mari, pleine de confiance en soi, elle garde l'esprit libre là où il perd la tête.

Aussi, le plus souvent, dans les crises du petit commerce, pendant que l'homme se désole, c'est la femme qui agit.

En écoutant l'exposé d'une situation qu'il connaissait fort bien, le banquier dodelinait sa tête chauve.

– Tout cela est fort joli, dit-il enfin, mais ne rend pas meilleures les signatures que vous m'offrez. Si j'avais confiance, ce serait en vous…

– Oh! monsieur, nous avons plus de trente mille francs de marchandises en magasin.

– Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire…

Il souligna ces mots d'un sourire et d'un regard si singulièrement expressifs, que la pauvre femme en rougit jusqu'à la racine des cheveux et perdit presque contenance.

– Comprenez donc, reprit-il, que vos marchandises ne me donnent pas plus confiance que vos valeurs. Supposez un malheur. Que vendrait-on tout cela? Sans compter que ces diables de propriétaires ont des privilèges…

Il s'interrompit. La femme de chambre de Flavie, s'autorisant du despotisme de sa maîtresse, entrait dans le cabinet sans frapper.

– Monsieur, dit-elle, mademoiselle vous demande tout de suite, tout de suite!..

M. Martin-Rigal se leva:

– J'y vais, répondit-il, j'y vais!..

Et prenant la main de sa cliente pour la mettre plus vite dehors, il ajouta:

– Voyons, ne vous désolez pas… revenez me voir, nous arrangerons cela.

Elle voulait le remercier; mais déjà il s'était élancé dans l'escalier.

Si Flavie avait envoyé chercher son père, c'est qu'elle tenait à lui faire admirer sa toilette nouvelle, que venait de lui envoyer Van Klopen, qu'elle essayait et qu'elle trouvait miraculeuse.

Il est de fait que le «couturier des reines», outre qu'il avait été d'une rare promptitude, s'était surpassé.

Le costume de Flavie était un de ces chefs-d'œuvre de mauvais goût, – à la mode, hélas! – qui donnent à toutes les femmes une même et odieuse tournure de poupée, imaginés, croirait-on, pour leur enlever d'un coup grâce, distinction et poésie.

Ce n'étaient que garnitures, découpures et dentelures, jupes étagées, couleurs désagréables bizarrement assemblées.

Van Klopen avait été fidèle à son système, car il a un système qu'il résume en deux axiomes forts clairs:

1º Donner aux robes une coupe telle que, sitôt défraîchies, elles soient absolument inserviables;

2º Rechercher les étoffes bon marché, ce qui plaît aux maris, et multiplier les garnitures qui sont la bouteille à l'encre des modes.

Il a trouvé cela, ce Hollandais madré, et il n'est plus une couturière bourgeoise qui ne s'efforce de profiter de sa découverte.

Seulement, Flavie se souciait infiniment peu de la question économique.

Debout, au milieu du salon paternel, dont elle venait de faire allumer les lustres, car le jour baissait, elle étudiait quelques effets nouveaux, – c'est-à-dire qu'elle répétait sa toilette.

Et en vérité, elle était si naturellement jolie, mignonne et gracieuse, que l'œuvre de Van Klopen ne l'enlaidissait presque pas.

Mais tout à coup, elle se retourna.

Elle venait d'apercevoir, dans la glace, son père qui entrait tout essoufflé d'avoir grimpé si vite les escaliers.

– Comme tu as tardé!.. lui dit-elle.

Certes, il n'avait pas perdu une seconde. Cependant il s'excusa.

– J'étais avec un client, répondit-il, de sorte que…

– Eh! il fallait le renvoyer.

Il allait chercher d'autres explications encore, mais la jeune fille se tint pour satisfaite.

– Voyons, père, commença-t-elle, ouvre les yeux bien grands, regarde-moi et dis-moi, oh!.. franchement, comment tu me trouves.

Point n'était besoin de le lui demander. L'admiration la plus parfaite s'épanouissait sur sa physionomie.

– Charmante, murmura-t-il, divine!

Si accoutumée qu'elle fut aux parfums de l'encens paternel, Flavie parut enchantée.

– Alors, reprit-elle, tu crois que je lui plairai?

Lui!.. c'était Paul Violaine; M. Martin-Rigal ne le savait que trop. Il soupira profondément en répondant:

– Comment veux-tu ne pas lui plaire?

– Hélas! fit-elle, devenant songeuse, s'il s'agissait de tout autre, je ne douterais pas de moi, je ne craindrais rien, je ne sentirais pas ces transes cruelles qui me serrent le cœur…

M. Martin-Rigal était assis près de la cheminée: il attira sa fille par la taille pour lui mettre un baiser au front, et elle, avec des mouvements coquets et onduleux de jeune chatte guettant des caresses, elle s'établit sur les genoux de son père.

– C'est que, vois-tu, continuait-elle, poursuivant sa pensée, s'il allait ne pas faire attention à moi, si je lui déplaisais!.. Tiens, père, je le sens, j'en mourrais.

Le banquier détourna la tête pour cacher sa douloureuse impression.

– Tu l'aimes donc bien? demanda-t-il.

– Oh!..

– Plus que moi?

Flavie prit entre ses mains la tête de son père et la secoua doucement, tout en riant d'un petit rire sonore et pur comme le tintement du cristal.

– Que t'es bête, pauvre père, disait-elle, que t'es bête!.. Je te demande un peu si cela peut se comparer! Toi, je t'aime, parce que tu es mon père… d'abord. Je t'aime ensuite, parce que tu es bon, que tu veux tout ce que je veux, que tu dis toujours: Oui; je t'aime, parce que tu es comme les enchanteurs des féeries, tu sais, qui sont bien vieux, bien vieux, qui ont des barbes qui n'en finissent plus, et qui réalisent tous les souhaits de leurs filleules. Je t'aime pour cette bonne vie heureuse que tu me donnes, pour ma voiture, pour mes jolis chevaux, pour mes belles toilettes, pour les pièces d'or neuves dont, sans te lasser, tu emplis ma bourse, pour cette parure de perles que j'ai au cou, pour ce bracelet… pour tout enfin.

L'énumération était désolante. Chaque mot trahissait un égoïsme féroce en sa naïveté. Et cependant le banquier écoutait d'un air riant, ravi, engourdi dans une sorte de béatitude irraisonnée.

– Et lui? interrogea-t-il.

– Oh!.. lui, répondit Flavie devenue subitement sérieuse, lui, je l'aime parce qu'il est lui, d'abord; puis, parce que… parce que je l'aime.

L'accent de la jeune fille trahissait une telle intensité de passion que le pauvre père ne put retenir un geste de colère.

Elle vit ce geste et éclata de rire.

– Vilain jaloux! fit-elle de ce ton qu'on prend pour faire honte à un enfant d'une faute légère, fi!.. que c'est laid, monsieur. Vous montrez le poing à cette pauvre fenêtre, parce que c'est de cette fenêtre que j'ai aperçu mon Paul pour la première fois. C'est mal, monsieur, c'est très mal!..

Comme l'enfant pris en faute et grondé, M. Martin-Rigal baissa la tête.

– Eh bien! reprit Flavie, je l'aime, moi, cette fenêtre, qui me rappelle les plus fortes et les plus douces émotions de ma vie. Voici pourtant quatre mois de cela. Tiens, père, il me semble que c'était ce matin… J'étais venue me mettre à la fenêtre sans savoir pourquoi… et on dit que nous sommes maîtres de nos destinées! Quelle folie!.. Je regarde machinalement, quand tout à coup, à la croisée de la maison d'en face, je l'ai aperçu. Ça été comme un éclair. Mais cette seconde a suffi pour décider de ma vie. Moi, qui jamais n'avais rien senti là – elle mettait la main sur son cœur, – j'y ai éprouvé une douleur épouvantable, aiguë, la sensation d'un fer rouge.

Le banquier paraissait être au supplice, mais sa fille ne s'en apercevait pas.

– Toute la journée, poursuivait-elle, j'ai été comme jamais… il me semblait qu'il n'y avait plus d'air pour respirer, j'avais comme un poids immense, là, au creux de la poitrine, et autour de la tête un cercle de fer. Ce n'était plus du sang qui circulait dans mes veines, mais de la flamme… La nuit, impossible de dormir, je frissonnais et j'étais trempée de sueur. Sans savoir pourquoi, j'avais peur, je tremblais…

Le banquier secoua tristement la tête.

– Flavie, murmura-t-il, chère adorée, pauvre folle enfant, que ne t'es-tu confiée à moi, alors?

– J'en avais envie…

– Eh bien!..

– Je n'ai pas osé.

M. Martin-Rigal leva les bras au plafond. Il prenait le ciel à témoin que si sa fille n'avait pas osé, ainsi qu'elle le disait, elle n'avait pour cela aucune raison, aucune.

– Tu ne comprends pas cela, fit Flavie. Ah!.. voilà. Tu as beau être le meilleur des pères, tu es un homme. Si j'avais une mère, elle me comprendrait.

– Eh! qu'aurait fait ta pauvre mère, que je n'aie tenté, essayé? murmura M. Martin-Rigal.

– Rien, peut-être, tu as raison. Parce que, vois-tu, il y a des jours où je ne me comprends pas moi-même. Et cependant, va, après cette première aventure, j'ai été terriblement courageuse. J'avais juré que jamais, non plus jamais, je n'ouvrirais cette croisée. J'ai lutté trois jours, oh! lutté comme il n'est pas possible. Le quatrième, je n'y ai plus tenu. J'ouvre, je regarde… Il était à la fenêtre, lui aussi, le front appuyé contre la vitre, et triste… si triste que je me suis mise à pleurer.

Le banquier, cet homme si dur que jamais le désespoir d'un client malheureux ne l'avait touché, avait-lui-même les yeux pleins de larmes.

– Depuis! reprit Flavie, dont la voix avait une douceur pénétrante, depuis je n'ai plus résisté. Est-ce qu'on lutte contre la destinée!.. Tous les jours je me mettais à la fenêtre. J'ai eu bien vite deviné ce qu'il faisait. Il donnait des leçons de piano à ces deux longues demoiselles si maigres, que nous rencontrons quelquefois. Pauvre garçon!.. J'épiais son arrivée et aussi sa sortie. Si tu savais, père, comme il avait l'air malheureux!.. Il y avait des jours où il était si pâle, où il se traînait si péniblement que je me demandais s'il avait mangé. Te fais-tu une idée de cela? Lui!.. souffrir la faim, lorsque moi je suis riche! Car nous sommes riches, n'est-ce pas? J'avais fini par connaître toutes les expressions de sa physionomie. Tiens, quand il était content, il faisait comme cela avec son bras…

Elle imitait en même temps un geste de Paul, geste qui lui était familier quand il lui arrivait quelque chose d'heureux.

– Mais, hélas!.. continuait Flavie, un jour il a disparu… Pendant une semaine je suis restée à la fenêtre, attendant, espérant… En vain. C'est alors que je suis tombée malade, et que je t'ai tout avoué, et que je t'ai dit: Celui-là est mon mari, je l'aime!..

C'est d'un air sombre et avec une visible contrainte que M. Martin-Rigal écoutait ce récit que Flavie lui répétait pour la centième fois, au moins, depuis trois mois.

– Oui, murmurait-il, c'est bien ainsi que tout s'est passé. Tu étais malade, je te voyais déjà mourante, je t'ai promis que ce jeune homme, cet inconnu dont tu ne savais même pas le nom, serait ton mari…

Dans un élan de reconnaissance, la jeune fille jeta ses bras autour du cou de son père, et couvrit son front de baisers sonores.

– Et aussitôt, reprit-elle, j'ai été guérie. Et tu tiendras ta parole, n'est-ce pas? Ah!.. père chéri, je t'aime pour cela plus que pour tout le reste. Dire que le jour même, rien qu'avec les renseignements que je te donnais, tu t'es mis en quête de mon mystérieux artiste.

– Hélas!.. je suis sans forces contre tes volontés.

Flavie se redressa, menaçant gaîment son père, d'un mouvement mutin.

– Que signifie cet hélas! monsieur? demanda-t-elle. En seriez-vous par hasard à regretter votre bonté parfaite, votre obéissance?

Il ne répondit pas. Il regrettait en effet.

– Par exemple, reprit Flavie, je donnerais bien mon beau collier pour savoir comment tu t'y es pris pour le découvrir. Pourquoi ne m'as-tu jamais conté le plus petit détail? Voyons, ne me cache rien, qu'as-tu imaginé pour arriver jusqu'à lui, d'abord, et ensuite pour l'amener jusqu'à nous sans éveiller ses soupçons.

M. Martin-Rigal sourit bonnement.

– Ceci, répondit-il, est mon secret.

– Soit, garde-le. Au fait, que m'importent les moyens employés, puisque tu as réussi! Car tu as réussi, n'est-ce pas, je ne rêve pas, je ne deviens pas insensée! Ce soir, avant une heure, dans quelques instants peut-être le docteur Hortebize va nous le présenter. Et il s'assoiera à notre table, je le regarderai à mon aise, j'entendrai le son de sa voix…

– Folle!.. interrompit le banquier, malheureuse enfant!..

Elle ne pouvait pas ne pas protester.

– Oh!.. répondit-elle vivement, folle?.. peut-être. Mais malheureuse? pourquoi?

– Tu l'aimes trop, répondit le banquier, avec l'accent d'une conviction profonde, il abusera.

– Lui!.. fit la jeune fille avec la certitude admirable de la passion, lui, jamais?..

– Fasse Dieu, pauvre chère adorée, que mes pressentiments me trompent. Mais que veux-tu? ce n'est point là l'homme que je rêvais pour toi. Un artiste…

Flavie, sérieusement fâchée cette fois, quitta les genoux de son père.

– Et voilà donc, s'écria-t-elle, tout ce que tu trouves contre lui. Il est artiste. Serait-ce un crime! Que ne lui reproches-tu aussi sa misère? Oui, il est artiste mais il a du génie, je l'ai lu sur son font. Oui, il est affreusement pauvre, mai je suis assez riche pour deux. Il me devra tout, tant mieux! Quand il aura de la fortune, il ne sera pas forcé de s'épuiser à donner des leçons de piano; il lui sera permis d'utiliser son talent. Il écrira des opéras comme ceux de Félicien David, plus beaux que ceux de Gounod. On les représentera dans les théâtres et les salles crouleront sous les applaudissements. Moi, cependant, toute seule au fond d'une loge fermée, je m'enivrerai de la gloire de l'élu de mon cœur. Le monde aura la poésie, moi j'aurai le poète, et, quand je le voudrai, c'est pour moi seule que chanteront ses divines mélodies…

Elle parlait avec une exaltation extraordinaire, si pénétrée de son rêve, qu'elle ressentait, dans toute leur intensité, les sensations exactes de la réalité.

Mais elle dut s'arrêter, une quinte de toux lui coupait la parole.

Et pendant que les efforts secouaient sa poitrine et que le sang affluait à ses pommettes, M. Martin-Rigal la contemplait avec une expression navrante.

La mère de Flavie avait été emportée à vingt-quatre ans par cette implacable maladie qu'on nomme la «phtisie galopante,» qui ne pardonne pas, qui est le désespoir de la science impuissante, et qui, en quinze jours, d'une fille rayonnante de vie et de santé, fait un cadavre.

– Tu souffres, Flavie? demanda le banquier d'un ton qui trahissait une inquiétude trop poignante pour pouvoir être complétement dissimulée.

– Moi! souffrir? répondit-elle avec un regard extatique, ce serait donc de joie?

M. Martin-Rigal eut un geste terrible.

– Par le tonnerre du ciel!.. s'écria-t-il, si jamais ce misérable te fait verser une larme, c'est un homme mort!

L'accent du banquier était à ce point menaçant, que sa fille eut presque peur.

– Qu'as-tu? père, demanda-t-elle; qu'ai-je dit qui te mette en colère? Pourquoi appeler Paul misérable?

– Pourquoi?.. répondit M. Martin-Rigal, incapable de se maîtriser, parce que je tremble pour toi. Il m'a volé le cœur de ma fille, et je ne puis le lui pardonner que si tu trouves près de lui plus de bonheur que près de ton vieux père. Oui, je suis épouvanté, parce que, si tu ne le connais pas, je le connais, moi! Du jour où tu me l'as désigné dans la foule, tous mes amis, tous les gens qui m'ont des obligations ont été sur pied. De ce moment, il a été entouré d'espions, surveillé, suivi. Je ne me suis pas contenté de connaître sa vie actuelle, on a fouillé son passé. Il n'a pas eu une pensée que je n'aie sue, pas prononcé une parole qui ne m'ait été rapportée. Je l'ai étudié… c'est-à-dire mes amis l'ont étudié avec une si scrupuleuse persistance, qu'il ne cache pas au fond de sa conscience un secret que nous n'ayons surpris.

– Cependant, père, tu m'as dit qu'on n'avait rien trouvé contre lui.

– Non, rien… Seulement il est plus faible que le brin d'osier, plus inconstant que la feuille sèche qui tournoie au moindre souffle. Non, rien!.. Mais c'est un de ces être neutres, indécis pour le bien comme pour le mal, qui vont où on les pousse, sans but arrêté, sans énergie, sans volonté.

– Tant mieux!.. Ma volonté sera la sienne.

M. Martin-Rigal sourit tristement.

– Tu te trompes, chère fille, dit-il, comme toutes les femmes, d'ailleurs. Tu crois que les natures faibles, hésitantes, vacillantes, sont celles qu'on gouverne le plus aisément. Erreur. On ne domine véritablement que les forts, de même qu'on ne s'appuie sûrement que sur ce qui résiste. Ferme la main sur un morceau de marbre, il ne t'échappera pas. Essaie de serrer et d'étreindre une poignée de sable, elle glissera entre les doigts.

Flavie se taisait.

Son père, doucement, la saisit par la taille et l'attira sur ses genoux.

– Écoute ton vieux père, fillette aimée, poursuivit-il, ton meilleur ami. N'as-tu donc pas confiance en moi? Ne sais-tu pas qu'il n'y a pas dans mes veines une goutte de sang qui ne soit à toi? Toutes mes pensées ne t'appartiennent-elles pas? Paul va venir, sois prudente. Tiens-toi en garde contre une désillusion possible…

– Impossible!..

– Soit! Mais alors, dans l'intérêt même de ton avenir, de ton bonheur, je t'en conjure, dissimule, ne laisse rien deviner de ce qui se passe en toi, crains les trahisons de tes regards. Les hommes sont ainsi faits que tout en se plaignant bêtement de la duplicité des femmes, ils ne leur pardonnent pas la franchise. Crois-en l'expérience de ton vieil ami. Souviens-toi que la sécurité absolue tue l'amour…

Il s'interrompit, on sonnait à la porte de l'appartement.

A ce coup de sonnette, tout le corps de Flavie vibra comme le timbre même sous le marteau.

– C'est lui!.. dit-elle d'une voix étranglée, lui!..

Et, faisant un effort, elle ajouta:

– Je t'obéis, père, je me sauve; je veux, avant de me montrer, tuer mon opinion et cette malheureuse sensibilité… Je reviendrai lorsque d'autres personnes seront arrivées. Sois sans inquiétude, je vais te prouver que ta fille serait une comédienne, au besoin…

Elle s'enfuit comme la porte du salon s'ouvrait.

Mais ce n'était point Paul.

Ce premier arrivant était un ami de M. Martin-Rigal, un gros fabricant, qui donnait le bras à sa femme, aussi parfaitement mise qu'insignifiante.

Pour ce soir-là, le banquier avait cru devoir inviter une vingtaine de personnes. Un grand dîner expliquait et justifiait la présentation de Paul.

En ce moment, précisément, le protégé de B. Mascarot entrait chez le docteur Hortebize, l'honorable parrain qui allait lui ouvrir les portes du monde.

Paul ne se ressemblait plus. Il sortait des mains d'un tailleur en renom, et même c'était là ce qui l'avait retardé.

Grâce à l'influence du digne placeur, ce tailleur avait, en quarante-huit heures, exécuté un de ces costumes de soirée qui, à première vue décident un mariage.

Le moelleux des étoffes, «la perfection de la coupe», la richesse des accessoires, mettaient en relief tous les «avantages» de Paul et rehaussaient sa bonne mine naturelle.

Peut-être était-il un peu gêné par ces élégances si nouvelles, mais à l'âge qu'il avait, ou plutôt qu'il paraissait avoir, cet embarras qu'on devait prendre pour de la timidité était une grâce de plus.

En tout cas, il était si bien, que le docteur, en le voyant, eut un sourire approbatif.

– Décidément, murmura-t-il, Flavie a bon goût.

Puis, interrompant Paul qui s'accusait d'arriver en retard:

– Il n'y a pas de mal, lui dit-il, asseyez-vous, le temps de mettre une cravate fraîche, et je suis à vous.

Laissé seul par le docteur qui venait de passer dans son cabinet de toilette, Paul Violaine s'assit ou plutôt se laissa tomber lourdement sur un fauteuil.

Il était harassé de fatigue.

Depuis cinq nuits, il ne dormait pas.

Dès qu'il se couchait, une fièvre terrible s'emparait de lui, le brûlait et le chassait de son lit.

C'est que si son corps était gêné dans ses beaux habits neufs, sa pensée se débattait, à la torture, au milieu des angoisses d'une situation impossible, absolument imprévue.

Son honnêteté, qu'il vantait à Rose d'un air si sûr de soi, avait été mise à l'épreuve et n'avait pas résisté.

Quand, au sortir de chez l'illustre Van Klopen, Paul avait dit au placeur: «Je suis à vous», il avait obéi aux inspirations de sa vanité blessée et de ses rancunes.

D'ailleurs, il était encore étourdi de la terrible puissance du placeur, ébloui des regards de Flavie, fasciné par ces fantastiques millions qu'on faisait miroiter à ses yeux.

Le soir, seulement, il fut épouvanté en se demandant de quels ténébreux desseins il devenait l'instrument, en songeant à cet engagement qu'il ne pouvait plus reprendre.

Mais le lendemain, il avait dîné avec son protecteur chez Hortebize, et la certitude de la complicité active de cet excellent docteur l'avait décidé à étouffer les dernières convulsions de sa conscience.

C'est ainsi: selon les sphères où il se trouve, le vice, – il faudrait dire le crime, – peut être une provocation ou un salutaire enseignement.

Laid, sale, idiot, abattu, il répugne et raffermit la vertu chancelante. Riche, heureux, spirituel, triomphant, il éveille dans l'âme des faibles de furieuses jalousies caressées par l'espoir de l'impunité.

Le luxe du docteur, ses façons d'homme du monde, son importance, ses paradoxes ingénieux à l'endroit des préjugés du Code, devaient achever la besogne de corruption du digne B. Mascarot.

– Je ne serais qu'un sot, pensait Paul, si je luttais, si j'hésitais encore, quand ce médecin que je vois riche, heureux, honoré, n'a pas de scrupules.

Il eût hésité, cependant, s'il eût su quelle relique renfermait ce médaillon d'or qui battait le ventre prospère du prudent associé de l'honorable placeur.

Mais Paul ne pouvait savoir, et, admis pour la première fois à l'intimité d'une vie large et facile, il admirait le magnifique appartement du docteur, qui occupe tout le premier étage d'une vieille maison de la rue du Luxembourg.

Dès l'antichambre, on devine l'égoïste aimable, le spirituel épicurien, qui ne croit perdus ni le temps ni l'argent qu'il dépense à ouater son bien-être.

– Je veux être logé comme cela, s'était dit Paul, mordu au cœur par toutes les vipères de l'envie.

Le docteur reparut, vêtu comme toujours lorsqu'il va dans le monde, avec la dernière recherche.

– Je suis à vos ordres, dit-il au protégé de B. Mascarot, devenu le sien; partons, nous n'arriverons que bien juste à l'heure.

Dans la cour, la voiture du docteur, un coupé Binder, attelé d'un vigoureux trotteur, attendait.

En s'installant sur les coussins, Paul se disait:

– J'aurai aussi un coupé comme celui-ci.

Mais si le jeune homme oubliait pour des chimères les choses positives, le docteur qui avait reçu ses instructions, veillait.

– Voyons, commença-t-il dès que la voiture fut dans la rue, causons peu, mais bien. On vous offre une occasion telle que bien des fils de famille n'en trouvent pas une pareille en leur vie, il s'agit d'en profiter.

– J'en profiterai, répondit Paul avec une nuance de fatuité.

– Bravo!.. Mon cher garçon, j'aime cette audace juvénile. Seulement, permettez-moi de la doubler de ma vieille expérience. Et pour commencer, savez-vous au juste ce que c'est qu'une héritière?

– Je pense, monsieur…

– Laissez-moi parler. Une héritière, fille unique, surtout, est le plus ordinairement une jeune personne fort désagréable, capricieuse, fantasque, pénétrée de ses mérites et complétement affolée par les adulations dont elle a été l'objet dès sa plus tendre enfance. Certaine, grâce à sa dot, de ne pas manquer de mari, elle se croit tout permis.

– Oh!.. fit Paul, singulièrement refroidi, serait-ce le portrait de Mlle Flavie que vous m'esquissez là?

Le docteur eut un franc éclat de rire.

– Pas précisément, répondit-il, je dois vous prévenir que notre héritière a son grain de fantaisie. Je la crois, par exemple, très capable de faire tout pour tourner la tête d'un soupirant, à la seule fin de le planter là après, et de s'égayer de son air déconfit.

Paul, qui, jusqu'à ce moment, n'avait examiné que les côtés brillants de l'aventure, fut consterné de cet envers qu'on lui montrait et qu'il n'avait pas soupçonné.

– Si c'est ainsi, demanda-t-il tristement, à quoi bon me présenter?

– Mais pour que vous réussissiez donc. N'avez-vous pas tout ce qu'il faut pour cela? Il se peut que Mlle Flavie vous accueille avec une distinction flatteuse: n'en tirez aucune conclusion immédiate. Elle se jetterait à votre tête que je vous dirais: Doutez, soyez prudent, c'est peut-être un piège. Entre nous, une fille qui possède un million est bien excusable d'essayer de savoir au juste si c'est à elle que s'adressent les hommages où à son argent.

La voiture s'arrêtait: ils étaient arrivés rue Montmartre.

Après avoir donné à son cocher l'ordre de venir le reprendre à minuit, le docteur entraîna son protégé.

Paul était si ému, au moment de la démarche décisive, qu'il ne pouvait parvenir à mettre ses gants.

Il y avait quinze personnes dans la maison du banquier, quand le domestique annonça M. le docteur Hortebize et M. Paul Violaine.

Si M. Martin-Rigal détestait l'homme choisi entre tous par sa fille, il n'y parut guère à sa réception.

Après avoir serré la main de son vieil ami le docteur, il le remercia avec une effusion bien sentie de lui présenter un homme aussi distingué que M. Violaine.

Cet accueil rendit à Paul une partie de son assurance perdue. Mais il avait beau regarder, il n'apercevait pas Mlle Martin-Rigal.

Le dîner était pour sept heures. A sept heures moins cinq minutes seulement, Flavie parut et fut aussitôt entourée par les invités.

Elle avait réussi à cacher sa sensibilité. Si émue qu'elle fût, elle dominait son émotion, et ses yeux, en s'arrêtant sur Paul, qui s'inclinait devant elle, exprimaient une indifférence parfaite.

M. Martin-Rigal ne s'attendait certes ni à tant d'énergie ni à tant de réserve.

Mais Flavie avait médité ses dernières paroles et compris leur justesse. Placée assez loin de Paul, à table, elle eut le courage de s'abstenir de le regarder.

Après le dîner seulement, lorsque les tables de whist furent organisées, Flavie osa s'approcher de Paul et d'une voix tremblante, elle lui demanda de faire entendre au piano quelques-unes de ses compositions.

Paul était médiocre exécutant; sa musique ne valait pas grand'chose, et pourtant Flavie l'écoutait avec un recueillement béatifique comme si Dieu lui eût envoyé un de ses anges pour lui donner une idée des symphonies célestes.

Assis l'un près de l'autre, M. Martin-Rigal et le docteur Hortebize suivaient d'un regard plein de sollicitude les émotions de la jeune fille.

– Comme elle l'aime!.. murmurait le banquier, et ne savoir au juste les pensées de ce garnement, qui certes ne se doute pas de son bonheur!

– Bast!.. Mascarot le confessera demain.

Le banquier ne répondit pas.

– Je crois que demain, reprit le docteur, ce cher Baptistin aura diablement de l'occupation. A dix heures, conseil général. Nous verrons donc enfin le fond du sac de notre ami Catenac. Je suis curieux aussi de voir quelle figure fera le marquis de Croisenois quand on lui apprendra ce qu'on attend de lui.

Cependant, l'heure s'avançait, et les invités se retiraient un à un.

Le docteur fit un signe à son protégé, et ils sortirent ensemble.

Flavie, ainsi qu'elle l'avait promis, avait été si bonne comédienne, que Paul se demandait s'il devait croire et espérer.




XV


Lorsque B. Mascarot réunit en conseil ses honorables associés, Beaumarchef a l'habitude de revêtir ce qu'il nomme sa «grande tenue.»

Outre que très souvent il est appelé pour donner des renseignements et qu'il tient à paraître avec tous ses avantages, il a la vénération innée de la hiérarchie, et sait ce qu'on doit à ses supérieurs.

Il garde pour ces occasions solennelles, le plus beau de ses pantalons à la hussarde, qui n'a pas moins de sept plis sur chaque hanche, une redingote noire qui dessine cette taille mince et cette poitrine bombée dont il est si fier; enfin, des bottes armées de gigantesques éperons.

De plus, et surtout, il empèse avec une vigueur particulière ses longues moustaches dont les pointes ont perçu tant de cœurs.

Ce jour-là, cependant, bien que prévenu depuis l'avant-veille qu'une assemblée aurait lieu, l'ancien sous-off, à neuf heures du matin, avait encore ses vêtements ordinaires.

Il en était sérieusement affligé, et s'efforçait de se consoler en se répétant que cet acte d'irrévérence était bien involontaire.

C'était la vérité pure. Dès l'aurore, on était venu le tirer du lit, pour régler le compte de deux cuisinières qui, ayant trouvé une condition, quittaient l'hôtel où B. Mascarot loge les domestiques sans place.

Cette opération terminée, il espérait avoir le temps de remonter chez lui, mais juste comme il traversait la cour, il avait aperçu Toto-Chupin, lequel venait lui faire son rapport quotidien, et il l'avait fait entrer dans la première chambre de l'agence.

Beaumarchef supposait que ce rapport serait l'affaire de quelques minutes: il se trompait.

Si Toto n'avait rien de changé extérieurement, s'il conservait sa blouse grise, sa casquette informe, son ricanement cynique, ses idées s'étaient terriblement modifiées.

Ainsi, lorsque l'ancien sous-off le pria de lui donner brièvement, car il était pressé, l'emploi de sa journée de la veille, le garnement, à sa grande surprise, l'interrompit par un geste narquois et une grimace des plus significatives.

– Je n'ai pas perdu mon temps, répondit-il, et même j'ai découvert du nouveau; seulement avant de parler… avant de vous dire…

– Eh bien?

– Je veux faire mes conditions, là.

Cette déclaration, appuyée d'un expressif mouvement de mains, abasourdit si bien l'ancien sous-off, qu'il ne trouva pas un mot à répondre.

– Des conditions! répéta-t-il, la pupille dilatée par la stupeur.

– C'est comme cela, insista Chupin, à prendre ou à laisser. Pensez-vous donc que je vais me tuer le tempérament jusqu'à la fin des fins pour rien, pour un grand merci? Ce ne serait pas à faire. On sait ce qu'on vaut, n'est-ce pas?

Beaumarchef était exaspéré.

– Je sais que tu ne vaux pas les quatre fers d'un chien, exclama-t-il.

– Possible.

– Et tu n'es qu'un petit misérable d'oser parler ainsi, après toutes les bontés du patron pour toi.

Toto-Chupin éclata de rire.

– Des bontés!.. fit-il de sa voix la plus odieusement enrouée, oh! là, là… Ne dirait-on pas que le patron s'est ruiné pour moi? Pauvre homme! Je voudrai bien les connaître ces bontés.

– Il t'a ramassé dans la rue, une nuit qu'il tombait de la neige, et depuis tu as une chambre à l'hôtel.

– Un chenil.

– Il te donne tous les jours le déjeuner et le dîner…

– Je sais bien, et à chaque repas une demi-bouteille de mauvais bleu qui ne tache seulement pas la nappe, tant il y a d'eau dedans.

Voilà comment Toto-Chupin pratique la reconnaissance.

– Ce n'est pas tout, continua Beaumarchef, on t'a monté une boutique de marchand de marrons.

– Oui, sous la porte cochère. Il faut rester debout du matin au soir, gelé d'un côté, grillé de l'autre, pour gagner vingt sous. J'en ai assez. D'ailleurs, il y a trop de chômage dans cet état-là!..

– Tu sais bien que pour l'été on t'installera un réchaud à pommes de terre frites.

– Merci! l'odeur de la graisse me donne mal à l'estomac.

– Que voudrais-tu donc faire?

– Rien. Je sens que je suis né pour être rentier.

L'ancien sous-off était à bout d'arguments.

– Je dirai tout cela au patron, fit-il, et nous verrons.

Mais cette menace n'impressionna nullement Toto.

– Je me fiche un peu du patron, répondit-il. Il me renverra? Bonne affaire.

– Méchant drôle!..

– Tiens, pourquoi donc? Est-ce que je ne mangeais pas avant de connaître le patron? Je vivais mieux et j'étais libre. Rien qu'à mendier, à chanter dans les cours et à ouvrir les portières, je me faisais mes trois francs par jour. On les buvait avec des amis, et ensuite on allait coucher à Ivry, dans une fabrique de tuiles où la police n'a jamais mis les pieds. C'est là qu'on est bien l'hiver, près des fours… Je m'amusais alors, tandis que maintenant…

– Plains-toi donc!.. Maintenant, quand tu surveilles quelqu'un, je te donne cent sous tous les matins.

– Tout juste. Et je trouve que ce n'est pas assez.

– Par exemple!..

– Oh! ce n'est pas la peine de vous fâcher. Je demande de l'augmentation; vous répondez: Non. C'est très bien; moi, je me mets en grève.

Beaumarchef eût volontiers donné dix sous de sa poche pour que B. Mascarot entendit maître Chupin.

– Tu n'es qu'un coquin! s'écria-t-il. Tu fréquentes des sociétés qui te mèneront loin. Ne dis pas non. Il est venu ici te demander un certain Polyte, portant casquette cirée, accroche-cœurs collés aux tempes, jolie cravate à pois: je suis sûr que ce gaillard-là…

– D'abord, mes sociétés ne vous regardent pas.

– C'est pour toi, ce que j'en dis; il t'arrivera des désagréments, tu verras.

Cette prédiction parut révolter Toto-Chupin; elle cachait, il le comprenait bien, une menace fort sérieuse.

– De quoi! fit-il, rouge de colère, de quoi!.. Qui donc me ferait arriver de la peine? Le patron? Moi, je l'engage à se tenir tranquille.

– Toto!..

– C'est que vous m'ennuyez fameusement à la fin. Méchant drôle par ci, garnement par là, chenapan, coquin!.. Ah ça! qu'êtes-vous donc, vous et le patron? Définitivement, vous me prenez pour un autre. Vous croyez peut-être que je ne comprends pas vos manigances et que je gobe les bourdes que vous me contez! Allons donc!.. On y voit clair, Dieu merci! Quand vous me faites suivre celui-ci ou celui-là pendant des semaines, ce n'est pas pour porter des secours à domicile, n'est-ce pas! Qu'il m'arrive malheur, je sais bien ce que je dirai au commissaire. Vous verrez alors qu'un bon ouvrier vaut un peu plus de cent sous par jour.




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