Le mystère de la chambre jaune
Гастон Леру




Gaston Leroux

Le mystère de la chambre jaune





I

Où lon commence à ne pas comprendre


Ce nest pas sans une certaine émotion que je commence à raconter ici les aventures extraordinaires de Joseph Rouletabille. Celui- ci, jusquà ce jour, sy était si formellement opposé que javais fini par désespérer de ne publier jamais lhistoire policière la plus curieuse de ces quinze dernières années.

Jimagine même que le public naurait jamais connu toute la vérité sur la prodigieuse affaire dite de la «Chambre Jaune», génératrice de tant de mystérieux et cruels et sensationnels drames, et à laquelle mon ami fut si intimement mêlé, si, à propos de la nomination récente de lillustre Stangerson au grade de grand- croix de la Légion dhonneur, un journal du soir, dans un article misérable dignorance ou daudacieuse perfidie, navait ressuscité une terrible aventure que Joseph Rouletabille eût voulu savoir, me disait-il, oubliée pour toujours.

La «Chambre Jaune»! Qui donc se souvenait de cette affaire qui fit couler tant dencre, il y a une quinzaine dannées? On oublie si vite à Paris.

Na-t-on pas oublié le nom même du procès de Nayves et la tragique histoire de la mort du petit Menaldo? Et cependant lattention publique était à cette époque si tendue vers les débats, quune crise ministérielle, qui éclata sur ces entrefaites, passa complètement inaperçue. Or, le procès de la «Chambre Jaune», qui précéda laffaire de Nayves de quelques années, eut plus de retentissement encore. Le monde entier fut penché pendant des mois sur ce problème obscur, – le plus obscur à ma connaissance qui ait jamais été proposé à la perspicacité de notre police, qui ait jamais été posé à la conscience de nos juges. La solution de ce problème affolant, chacun la chercha. Ce fut comme un dramatique rébus sur lequel sacharnèrent la vieille Europe et la jeune Amérique. Cest quen vérité – il mest permis de le dire «puisquil ne saurait y avoir en tout ceci aucun amour-propre dauteur» et que je ne fais que transcrire des faits sur lesquels une documentation exceptionnelle me permet dapporter une lumière nouvelle – cest quen vérité, je ne sache pas que, dans le domaine de la réalité ou de limagination, même chez lauteur du double assassinat, rue morgue, même dans les inventions des sous-Edgar Poe et des truculents Conan-Doyle, on puisse retenir quelque chose de comparable, QUANT AU MYSTÈRE, «au naturel mystère de la Chambre Jaune».

Ce que personne ne put découvrir, le jeune Joseph Rouletabille, âgé de dix-huit ans, alors petit reporter dans un grand journal, le trouva! Mais, lorsquen cour dassises il apporta la clef de toute laffaire, il ne dit pas toute la vérité. Il nen laissa apparaître que ce quil fallait pour expliquer linexplicable et pour faire acquitter un innocent. Les raisons quil avait de se taire ont disparu aujourdhui. Bien mieux, mon ami doit parler. Vous allez donc tout savoir; et, sans plus ample préambule, je vais poser devant vos yeux le problème de la «Chambre Jaune», tel quil le fut aux yeux du monde entier, au lendemain du drame du château du Glandier.

Le 25 octobre 1892, la note suivante paraissait en dernière heure du Temps: «Un crime affreux vient dêtre commis au Glandier, sur la lisière de la forêt de Sainte-Geneviève, au-dessus dÉpinay-sur-Orge, chez le professeur Stangerson. Cette nuit, pendant que le maître travaillait dans son laboratoire, on a tenté dassassiner Mlle Stangerson, qui reposait dans une chambre attenante à ce laboratoire. Les médecins ne répondent pas de la vie de Mlle Stangerson.» Vous imaginez lémotion qui sempara de Paris. Déjà, à cette époque, le monde savant était extrêmement intéressé par les travaux du professeur Stangerson et de sa fille. Ces travaux, les premiers qui furent tentés sur la radiographie, devaient conduire plus tard M. et MmeCurie à la découverte du radium.

On était, du reste, dans lattente dun mémoire sensationnel que le professeur Stangerson allait lire, à lacadémie des sciences, sur sa nouvelle théorie: _La Dissociation__ de la Matière. Théorie destinée à ébranler sur sa base toute la science officielle qui repose depuis si longtemps sur le principe: rien ne se perd, rien ne se crée._

Le lendemain, les journaux du matin étaient pleins de ce drame. Le matin, entre autres, publiait larticle suivant, intitulé: «Un crime surnaturel»:

«Voici les seuls détails – écrit le rédacteur anonyme du matin – que nous ayons pu obtenir sur le crime du château du Glandier. Létat de désespoir dans lequel se trouve le professeur Stangerson, limpossibilité où lon est de recueillir un renseignement quelconque de la bouche de la victime ont rendu nos investigations et celles de la justice tellement difficiles quon ne saurait, à cette heure, se faire la moindre idée de ce qui sest passé dans la «Chambre Jaune», où lon a trouvé Mlle Stangerson, en toilette de nuit, râlant sur le plancher. Nous avons pu, du moins, interviewer le père Jacques – comme on lappelle dans le pays – un vieux serviteur de la famille Stangerson. Le père Jacques est entré dans la «Chambre Jaune» en même temps que le professeur. Cette chambre est attenante au laboratoire. Laboratoire et «Chambre Jaune» se trouvent dans un pavillon, au fond du parc, à trois cents mètres environ du château.

«– il était minuit et demi, nous a raconté ce brave homme (?), et je me trouvais dans le laboratoire où travaillait encore M. Stangerson quand laffaire est arrivée. Javais rangé, nettoyé des instruments toute la soirée, et jattendais le départ de M. Stangerson pour aller me coucher. Mlle Mathilde avait travaillé avec son père jusquà minuit; les douze coups de minuit sonnés au coucou du laboratoire, elle sétait levée, avait embrassé M. Stangerson, lui souhaitant une bonne nuit. Elle mavait dit: «Bonsoir, père Jacques!» et avait poussé la porte de la «Chambre Jaune». Nous lavions entendue qui fermait la porte à clef et poussait le verrou, si bien que je navais pu mempêcher den rire et que javais dit à monsieur: «Voilà mademoiselle qui senferme àdouble tour. Bien sûr quelle a peur de la Bête du Bon Dieu!» Monsieur ne mavait même pas entendu tant il était absorbé. Mais un miaulement abominable me répondit au dehors et je reconnus justement le cri de la «Bête du Bon Dieu»! … que ça vous en donnait le frisson…«Est-ce quelle va encore nous empêcher de dormir, cette nuit?» pensai-je, car il faut que je vous dise, monsieur, que, jusquà fin octobre, jhabite dans le grenier du pavillon, au-dessus de la «Chambre Jaune», à seule fin que mademoiselle ne reste pas seule toute la nuit au fond du parc. Cest une idée de mademoiselle de passer la bonne saison dans le pavillon; elle le trouve sans doute plus gai que le château et, depuis quatre ans quil est construit, elle ne manque jamais de sy installer dès le printemps. Quand revient lhiver, mademoiselle retourne au château, car dans la «Chambre Jaune», il ny a point de cheminée.

«Nous étions donc restés, M. Stangerson et moi, dans le pavillon. Nous ne faisions aucun bruit. Il était, lui, à son bureau. Quant à moi, assis sur une chaise, ayant terminé ma besogne, je le regardais et je me disais: «Quel homme! Quelle intelligence!Quel savoir!» Jattache de limportance à ceci que nous ne faisions aucun bruit, car «à cause de cela, lassassin a cru certainement que nous étions partis». Et tout à coup, pendant que le coucou faisait entendre la demie passé minuit, une clameur désespérée partit de la «Chambre Jaune». Cétait la voix de mademoiselle qui criait: « À lassassin! À lassassin! Au secours!» Aussitôt des coups de revolver retentirent et il y eut un grand bruit de tables, de meubles renversés, jetés par terre, comme au cours dune lutte, et encore la voix de mademoiselle qui criait: «À lassassin! … Au secours! … Papa!Papa!»

«Vous pensez si nous avons bondi et si M. Stangerson et moi nous nous sommes rués sur la porte. Mais, hélas! Elle était fermée et bien fermée «à lintérieur» par les soins de mademoiselle, comme je vous lai dit, à clef et au verrou. Nous essayâmes de lébranler, mais elle était solide. M. Stangerson était comme fou, et vraiment il y avait de quoi le devenir, car on entendait mademoiselle qui râlait: «Au secours! … Au secours!» Et M. Stangerson frappait des coups terribles contre la porte, et il pleurait de rage et il sanglotait de désespoir et dimpuissance.

«Cest alors que jai eu une inspiration.» Lassassin se sera introduit par la fenêtre,mécriai-je, je vais à la fenêtre!» Et je suis sorti du pavillon, courant comme un insensé!

«Le malheur était que la fenêtre de la «Chambre Jaune» donne sur la campagne, de sorte que le mur du parc qui vient aboutir au pavillon mempêchait de parvenir tout de suite à cette fenêtre. Pour y arriver, il fallait dabord sortir du parc. Je courus du côté de la grille et, en route, je rencontrai Bernier et sa femme, les concierges, qui venaient, attirés par les détonations et par nos cris. Je les mis, en deux mots, au courant de la situation; je dis au concierge daller rejoindre tout de suite M. Stangerson et jordonnai à sa femme de venir avec moi pour mouvrir la grille du parc. Cinq minutes plus tard, nous étions, la concierge et moi, devant la fenêtre de la «Chambre Jaune». Il faisait un beau clair de lune et je vis bien quon navait pas touché à la fenêtre. Non seulement les barreaux étaient intacts, mais encore les volets, derrière les barreaux, étaient fermés, comme je les avais fermés moi-même, la veille au soir, comme tous les soirs, bien que mademoiselle, qui me savait très fatigué et surchargé de besogne, meût dit de ne point me déranger, quelle les fermerait elle- même; et ils étaient restés tels quels, assujettis, comme jen avais pris le soin, par un loquet de fer, «à lintérieur». Lassassin navait donc pas passé par là et ne pouvait se sauver par là; mais moi non plus, je ne pouvais entrer par là!

«Cétait le malheur! On aurait perdu la tête à moins. La porte de la chambre fermée à clef «à lintérieur», les volets de lunique fenêtre fermés, eux aussi, «à lintérieur», et, par-dessus les volets, les barreaux intacts, des barreaux à travers lesquels vous nauriez pas passé le bras… Et mademoiselle qui appelait au secours! … Ou plutôt non, on ne lentendait plus… Elle était peut-être morte… Mais jentendais encore, au fond du pavillon, monsieur qui essayait débranler la porte…

«Nous avons repris notre course, la concierge et moi, et nous sommes revenus au pavillon. La porte tenait toujours, malgré les coups furieux de M. Stangerson et de Bernier. Enfin elle céda sous nos efforts enragés et, alors, quest-ce que nous avons vu?«Il faut vous dire que, derrière nous, la concierge tenait la lampe du laboratoire, une lampe puissante qui illuminait toute la chambre.

«Il faut vous dire encore, monsieur, que la «Chambre Jaune» est toute petite. Mademoiselle lavait meublée dun lit en fer assez large, dune petite table, dune table de nuit, dune toilette et de deux chaises. Aussi, à la clarté de la grande lampe que tenait la concierge, nous avons tout vu du premier coup doeil. Mademoiselle, dans sa chemise de nuit, était par terre, au milieu dun désordre incroyable. Tables et chaises avaient été renversées montrant quil y avait eu là une sérieuse «batterie». On avait certainement arraché mademoiselle de son lit; elle était pleine de sang avec des marques dongles terribles au cou – la chair du cou avait été quasi arrachée par les ongles – et un trou à la tempe droite par lequel coulait un filet de sang qui avait fait une petite mare sur le plancher. Quand M. Stangerson aperçut sa fille dans un pareil état, il se précipita sur elle en poussant un cri de désespoir que ça faisait pitié à entendre. Il constata que la malheureuse respirait encore et ne soccupa que delle. Quant à nous, nous cherchions lassassin, le misérable qui avait voulu tuer notre maîtresse, et je vous jure, monsieur, que, si nous lavions trouvé, nous lui aurions fait un mauvais parti. Mais comment expliquer quil nétait pas là, quil sétait déjà enfui? … Cela dépasse toute imagination. Personne sous le lit, personne derrière les meubles, personne! Nous navons retrouvé que ses traces; les marques ensanglantées dune large main dhomme sur les murs et sur la porte, un grand mouchoir rouge de sang, sans aucune initiale, un vieux béret et la marque fraîche, sur le plancher, de nombreux pas dhomme. Lhomme qui avait marché là avait un grand pied et les semelles laissaient derrière elles une espèce de suie noirâtre. Par où cet homme était-il passé? Par où sétait-il évanoui? Noubliez pas, monsieur, quil ny a pas de cheminée dans la «Chambre Jaune». Il ne pouvait sêtre échappé par la porte, qui est très étroite et sur le seuil de laquelle la concierge est entrée avec sa lampe, tandis que le concierge et moi nous cherchions lassassin dans ce petit carré de chambre où il est impossible de se cacher et où, du reste, nous ne trouvions personne. La porte défoncée et rabattue sur le mur ne pouvait rien dissimuler, et nous nous en sommes assurés. Par la fenêtre restée fermée avec ses volets clos et ses barreaux auxquels on navait pas touché, aucune fuite navait été possible. Alors? Alors… je commençais à croire au diable.

«Mais voilà que nous avons découvert, par terre, «mon revolver». Oui, mon propre revolver… Ça, ça ma ramené au sentiment de la réalité! Le diable naurait pas eu besoin de me voler mon revolver pour tuer mademoiselle. Lhomme qui avait passé là était dabord monté dans mon grenier, mavait pris mon revolver dans mon tiroir et sen était servi pour ses mauvais desseins. Cest alors que nous avons constaté, en examinant les cartouches, que lassassin avait tiré deux coups de revolver. Tout de même, monsieur, jai eu de la veine, dans un pareil malheur, que M. Stangerson se soit trouvé là, dans son laboratoire, quand laffaire est arrivée et quil ait constaté de ses propres yeux que je my trouvais moi aussi, car, avec cette histoire de revolver, je ne sais pas où nous serions allés; pour moi, je serais déjà sous les verrous. Il nen faut pas davantage à la justice pour faire monter un homme sur léchafaud!»

Le rédacteur du matin fait suivre cette interview des lignes suivantes:

«Nous avons laissé, sans linterrompre, le père Jacques nous raconter grossièrement ce quil sait du crime de la «Chambre Jaune». Nous avons reproduit les termes mêmes dont il sest servi; nous avons fait seulement grâce au lecteur des lamentations continuelles dont il émaillait sa narration. Cest entendu, père Jacques! Cest entendu, vous aimez bien vos maîtres! Vous avez besoin quon le sache, et vous ne cessez de le répéter, surtout depuis la découverte du revolver. Cest votre droit et nous ny voyons aucun inconvénient! Nous aurions voulu poser bien des questions encore au père Jacques – Jacques-Louis Moustier – mais on est venu justement le chercher de la part du juge dinstruction qui poursuivait son enquête dans la grande salle du château. Il nous a été impossible de pénétrer au Glandier, – et, quant à la Chênaie, elle est gardée, dans un large cercle, par quelques policiers qui veillent jalousement sur toutes les traces qui peuvent conduire au pavillon et peut-être à la découverte de lassassin.

«Nous aurions voulu également interroger les concierges, mais ils sont invisibles. Enfin nous avons attendu dans une auberge, non loin de la grille du château, la sortie de M. de Marquet, le juge dinstruction de Corbeil. À cinq heures et demie, nous lavons aperçu avec son greffier. Avant quil ne montât en voiture, nous avons pu lui poser la question suivante:

«– Pouvez-vous, Monsieur De Marquet, nous donner quelque renseignement sur cette affaire, sans que cela gêne votre instruction?

«– Il nous est impossible, nous répondit M. de Marquet, de dire quoi que ce soit. Du reste, cest bien laffaire la plus étrange que je connaisse. Plus nous croyons savoir quelque chose, plus nous ne savons rien!

«Nous demandâmes à M. de Marquet de bien vouloir nous expliquer ces dernières paroles. Et voici ce quil nous dit, dont limportance néchappera à personne:

«– Si rien ne vient sajouter aux constatations matérielles faites aujourdhui par le parquet, je crains bien que le mystère qui entoure labominable attentat dont Mlle Stangerson a été victime ne soit pas près de séclaircir; mais il faut espérer, pour la raison humaine, que les sondages des murs, du plafond et du plancher de la «Chambre Jaune», sondages auxquels je vais me livrer dès demain avec lentrepreneur qui a construit le pavillon il y a quatre ans, nous apporteront la preuve quil ne faut jamais désespérer de la logique des choses. Car le problème est là: nous savons par où lassassin sest introduit, – il est entré par la porte et sest caché sous le lit en attendant Mlle Stangerson; mais par où est-il sorti? Comment a-t-il pu senfuir? Si lon ne trouve ni trappe, ni porte secrète, ni réduit, ni ouverture daucune sorte, si lexamen des murs et même leur démolition – car je suis décidé, et M. Stangerson est décidé à aller jusquà la démolition du pavillon – ne viennent révéler aucun passage praticable, non seulement pour un être humain, maisencore pour un être quel quil soit, si le plafond na pas de trou, si le plancher ne cache pas de souterrain, «il faudra bien croire au diable», comme dit le père Jacques!»

Et le rédacteur anonyme fait remarquer, dans cet article —article que jai choisi comme étant le plus intéressant de tous ceux qui furent publiés ce jour-là sur la même affaire – que le juge dinstruction semblait mettre une certaine intention dans cette dernière phrase: il faudra bien croire au diable, comme dit le père Jacques.

Larticle se termine sur ces lignes: «nous avons voulu savoir ce que le père Jacques entendait par: «le cri de la Bête du Bon Dieu». On appelle ainsi le cri particulièrement sinistre, nous a expliqué le propriétaire de lauberge du Donjon, que pousse, quelquefois, la nuit, le chat dune vieille femme, la mère «Agenoux», comme on lappelle dans le pays. La mère «Agenoux «est une sorte de sainte qui habite une cabane, au coeur de la forêt, non loin de la «grotte de Sainte-Geneviève».

«La «Chambre Jaune», la «Bête du Bon Dieu», la mère Agenoux, le diable, sainte Geneviève, le père Jacques, voilà un crime bien embrouillé, quun coup de pioche dans les murs nous débrouillera demain; espérons-le, du moins, pour la raison humaine, comme dit le juge dinstruction. En attendant, on croit que Mlle Stangerson, qui na cessé de délirer et qui ne prononce distinctement que ce mot: «Assassin! Assassin! Assassin! …» ne passera pas la nuit…»

Enfin, en dernière heure, le même journal annonçait que le chef de la Sûreté avait télégraphié au fameux inspecteur Frédéric Larsan, qui avait été envoyé à Londres pour une affaire de titres volés, de revenir immédiatement à Paris.




II

Où apparaît pour la première fois Joseph Rouletabille


Je me souviens, comme si la chose sétait passée hier, de lentrée du jeune Rouletabille, dans ma chambre, ce matin-là. Il était environ huit heures, et jétais encore au lit, lisant larticle du matin, relatif au crime du Glandier.

Mais, avant toute autre chose, le moment est venu de vous présenter mon ami.

Jai connu Joseph Rouletabille quand il était petit reporter. À cette époque, je débutais au barreau et javais souvent loccasion de le rencontrer dans les couloirs des juges dinstruction, quand jallais demander un «permis de communiquer»pour Mazas ou pour Saint-Lazare. Il avait, comme on dit, «une bonne balle». Sa tête était ronde comme un boulet, et cest à cause de cela, pensai-je, que ses camarades de la presse lui avaient donné ce surnom qui devait lui rester et quil devait illustrer.«Rouletabille!» _ As- tu vu Rouletabille? – Tiens! Voilà ce «sacré»Rouletabille!» Il était toujours rouge comme une tomate, tantôt gai comme un pinson, et tantôt sérieux comme un pape. Comment, si jeune – il avait, quand je le vis pour la première fois, seize ans et demi – gagnait-il déjà sa vie dans la presse? Voilà ce quon eût pu se demander si tous ceux qui lapprochaient navaient été au courant de ses débuts. Lors de laffaire de la femme coupée en morceaux de la rue Oberkampf – encore une histoire bien oubliée – il avait apporté au rédacteur en chef de lÈpoque, journal qui était alors en rivalité dinformations avec Le Matin, le pied gauche qui manquait dans le panier où furent découverts les lugubres débris. Ce pied gauche, la police le cherchait en vain depuis huit jours, et le jeune Rouletabille lavait trouvé dans un égout où personne navait eu lidée de ly aller chercher. Il lui avait fallu, pour cela, sengager dans une équipe dégoutiers doccasion que ladministration de la ville de Paris avait réquisitionnée à la suite des dégâts causés par une exceptionnelle crue de la Seine.

Quand le rédacteur en chef fut en possession du précieux pied et quil eut compris par quelle suite dintelligentes déductions un enfant avait été amené à le découvrir, il fut partagé entre ladmiration que lui causait tant dastuce policière dans un cerveau de seize ans, et lallégresse de pouvoir exhiber, à la «morgue-vitrine»du journal, «le pied gauche de la rue Oberkampf».

«Avec ce pied, sécria-t-il, je ferai un article de tête.»

Puis, quand il eut confié le sinistre colis au médecin légiste attaché à la rédaction de LÉpoque, il demanda à celui qui allait être bientôt Rouletabille ce quil voulait gagner pour faire partie, en qualité de petit reporter, du service des «faits divers».

«Deux cents francs par mois», fit modestement le jeune homme, surpris jusquà la suffocation dune pareille proposition.

«Vous en aurez deux cent cinquante, repartit le rédacteur en chef; seulement vous déclarerez à tout le monde que vous faites partie de la rédaction depuis un mois. Quil soit bien entendu que ce nest pas vous qui avez découvert «le pied gauche de la rue Oberkampf», mais le journal LÉpoque. Ici, mon petit ami, lindividu nest rien; le journal est tout!»

Sur quoi il pria le nouveau rédacteur de se retirer. Sur le seuil de la porte, il le retint cependant pour lui demander son nom. Lautre répondit:

«Joseph Joséphin.

– Ça nest pas un nom, ça, fit le rédacteur en chef, mais puisque vous ne signez pas, ça na pas dimportance…»

Tout de suite, le rédacteur imberbe se fit beaucoup damis, car il était serviable et doué dune bonne humeur qui enchantait les plus grognons, et désarma les plus jaloux. Au café du Barreau où les reporters de faits divers se réunissaient alors avant de monter au parquet ou à la préfecture chercher leur crime quotidien, il commença de se faire une réputation de débrouillard qui franchit bientôt les portes mêmes du cabinet du chef de la Sûreté! Quand une affaire en valait la peine et que Rouletabille —il était déjà en possession de son surnom – avait été lancé sur la piste de guerre par son rédacteur en chef, il lui arrivait souvent de «damer le pion»aux inspecteurs les plus renommés.

Cest au café du Barreau que je fis avec lui plus ample connaissance. Avocats, criminels et journalistes ne sont point ennemis, les uns ayant besoin de réclame et les autres de renseignements. Nous causâmes et jéprouvai tout de suite une grande sympathie pour ce brave petit bonhomme de Rouletabille. Il était dune intelligence si éveillée et si originale! Et il avait une qualité de pensée que je nai jamais retrouvée ailleurs.

À quelque temps de là, je fus chargé de la chronique judiciaire au Cri du Boulevard. Mon entrée dans le journalisme ne pouvait que resserrer les liens damitié qui, déjà, sétaient noués entre Rouletabille et moi. Enfin, mon nouvel ami ayant eu lidée dune petite correspondance judiciaire quon lui faisait signer «Business» à son journal LÉpoque, je fus à même de lui fournir souvent les renseignements de droit dont il avait besoin.

Près de deux années se passèrent ainsi, et plus japprenais à le connaître, plus je laimais, car, sous ses dehors de joyeuse extravagance, je lavais découvert extraordinairement sérieux pour son âge. Enfin, plusieurs fois, moi qui étais habitué à le voir très gai et souvent trop gai, je le trouvai plongé dans une tristesse profonde. Je voulus le questionner sur la cause de ce changement dhumeur, mais chaque fois il se reprit à rire et ne répondit point. Un jour, layant interrogé sur ses parents, dont il ne parlait jamais, il me quitta, faisant celui qui ne mavait pas entendu.

Sur ces entrefaites éclata la fameuse affaire de la «Chambre Jaune», qui devait non seulement le classer le premier des reporters, mais encore en faire le premier policier du monde, double qualité quon ne saurait sétonner de trouver chez la même personne, attendu que la presse quotidienne commençait déjà à se transformer et à devenir ce quelle est à peu près aujourdhui: la gazette du crime. Des esprits moroses pourront sen plaindre; moi jestime quil faut sen féliciter. On naura jamais assez darmes, publiques ou privées, contre le criminel. À quoi ces esprits moroses répliquent quà force de parler de crimes, la presse finit par les inspirer. Mais il y a des gens, nest-ce pas? Avec lesquels on na jamais raison…

Voici donc Rouletabille dans ma chambre, ce matin-là, 26 octobre 1892. Il était encore plus rouge que de coutume; les yeux lui sortaient de la tête, comme on dit, et il paraissait en proie à une sérieuse exaltation. Il agitait Le Matin dune main fébrile. Il me cria:

– Eh bien, mon cher Sainclair… Vous avez lu? …

– Le crime du Glandier?

– Oui; la «Chambre Jaune!»Quest-ce que vous en pensez?

– Dame, je pense que cest le «diable» ou la «Bête du Bon Dieu» qui a commis le crime.

– Soyez sérieux.

– Eh bien, je vous dirai que je ne crois pas beaucoup aux assassins qui senfuient à travers les murs. Le père Jacques, pour moi, a eu tort de laisser derrière lui larme du crime et, comme il habite au-dessus de la chambre de Mlle Stangerson, lopération architecturale à laquelle le juge dinstruction doit se livrer aujourdhui va nous donner la clef de lénigme, et nous ne tarderons pas à savoir par quelle trappe naturelle ou par quelle porte secrète le bonhomme a pu se glisser pour revenir immédiatement dans le laboratoire, auprès de M. Stangerson qui ne se sera aperçu de rien. Que vous dirais-je? Cest une hypothèse! …»

Rouletabille sassit dans un fauteuil, alluma sa pipe, qui ne le quittait jamais, fuma quelques instants en silence, le temps sans doute de calmer cette fièvre qui, visiblement, le dominait, et puis il me méprisa:

– Jeune homme! Fit-il, sur un ton dont je nessaierai point de rendre la regrettable ironie, jeune homme… vous êtes avocat, et je ne doute pas de votre talent à faire acquitter les coupables; mais, si vous êtes un jour magistrat instructeur, combien vous sera-t-il facile de faire condamner les innocents!… Vous êtes vraiment doué, jeune homme.»

Sur quoi, il fuma avec énergie, et reprit:

«On ne trouvera aucune trappe, et le mystère de la «Chambre Jaune» deviendra de plus, plus en plus mystérieux. Voilà pourquoi il mintéresse. Le juge dinstruction a raison: on naura jamais vu quelque chose de plus étrange que ce crime-là…

– Avez-vous quelque idée du chemin que lassassin a pu prendre pour senfuir? demandai-je.

– Aucune, me répondit Rouletabille, aucune pour le moment… Mais jai déjà mon idée faite sur le revolver, par exemple… Le revolver na pas servi à lassassin…

– Et à qui donc a-t-il servi, mon Dieu? …

– Eh bien, mais… «à Mlle Stangerson…»

– Je ne comprends plus, fis-je… Ou mieux je nai jamais compris…»

Rouletabille haussa les épaules:

«Rien ne vous a particulièrement frappé dans larticle du Matin?

– Ma foi non… jai trouvé tout ce quil raconte également bizarre…

– Eh bien, mais… et la porte fermée à clef?

– Cest la seule chose naturelle du récit…

– Vraiment! … Et le verrou? …

– Le verrou?

– Le verrou poussé à lintérieur? … Voilà bien des précautions prises par Mlle Stangerson… «Mlle Stangerson, quant à moi, savait quelle avait à craindre quelquun; elle avait pris ses précautions; «elle avait même pris le revolver du père Jacques», sans lui en parler. Sans doute, elle ne voulait effrayer personne; elle ne voulait surtout pas effrayer son père… «Ce que Mlle Stangerson redoutait est arrivé…» et elle sest défendue, et il y a eu bataille et elle sest servie assez adroitement de son revolver pour blesser lassassin à la main – ainsi sexplique limpression de la large main dhomme ensanglantée sur le mur et sur la porte, de lhomme qui cherchait presque à tâtons une issue pour fuir – mais elle na pas tiré assez vite pour échapper au coup terrible qui venait la frapper à la tempe droite.

– Ce nest donc point le revolver qui a blessé Mlle Stangerson à la tempe?

– Le journal ne le dit pas, et, quant à moi, je ne le pense pas; toujours parce quil mapparaît logique que le revolver a servi à Mlle Stangerson contre lassassin. Maintenant, quelle était larme de lassassin? Ce coup à la tempe semblerait attester que lassassin a voulu assommer Mlle Stangerson… Après avoir vainement essayé de létrangler… Lassassin devait savoir que le grenier était habité par le père Jacques, et cest une des raisons pour lesquelles, je pense, il a voulu opérer avec une «arme de silence», une matraque peut-être, ou un marteau…

– Tout cela ne nous explique pas, fis-je, comment notre assassin est sorti de la «Chambre Jaune»!

– Èvidemment, répondit Rouletabille en se levant, et, comme il faut lexpliquer, je vais au château du Glandier, et je viens vous chercher pour que vous y veniez avec moi…

– Moi!

– Oui, cher ami, jai besoin de vous. LÈpoque ma chargé définitivement de cette affaire, et il faut que je léclaircisse au plus vite.

– Mais en quoi puis-je vous servir?

– M. Robert Darzac est au château du Glandier.

– Cest vrai… son désespoir doit être sans bornes!

– Il faut que je lui parle…»

Rouletabille prononça cette phrase sur un ton qui me surprit:

«Est-ce que… Est-ce que vous croyez à quelque chose dintéressant de ce côté? … demandai-je.

– Oui.»

Et il ne voulut pas en dire davantage. Il passa dans mon salon en me priant de hâter ma toilette.

Je connaissais M. Robert Darzac pour lui avoir rendu un très gros service judiciaire dans un procès civil, alors que jétais secrétaire de maître Barbet-Delatour. M. Robert Darzac, qui avait, à cette époque, une quarantaine dannées, était professeur de physique à la Sorbonne. Il était intimement lié avec les Stangerson, puisque après sept ans dune cour assidue, il se trouvait enfin sur le point de se marier avec Mlle Stangerson, personne dun certain âge (elle devait avoir dans les trente-cinq ans), mais encore remarquablement jolie.

Pendant que je mhabillais, je criai à Rouletabille qui simpatientait dans mon salon:

«Est-ce que vous avez une idée sur la condition de lassassin?

– Oui, répondit-il, je le crois sinon un homme du monde, du moins dune classe assez élevée… Ce nest encore quune impression…

– Et quest-ce qui vous la donne, cette impression?

– Eh bien, mais, répliqua le jeune homme, le béret crasseux, le mouchoir vulgaire et les traces de la chaussure grossière sur le plancher…

– Je comprends, fis-je; on ne laisse pas tant de traces derrière soi, «quand elles sont lexpression de la vérité!»

– On fera quelque chose de vous, mon cher Sainclair!» conclut Rouletabille.




III

«Un homme a passé comme une ombre à travers les volets»


Une demi-heure plus tard, nous étions, Rouletabille et moi, sur le quai de la gare dOrléans, attendant le départ du train qui allait nous déposer à Épinay-sur-Orge. Nous vîmes arriver le parquet de Corbeil, représenté par M. de Marquet et son greffier. M. de Marquet avait passé la nuit à Paris avec son greffier pour assister, à la Scala, à la répétition générale dune revuette dont il était lauteur masqué et quil avait signé simplement:«Castigat Ridendo.»

M. de Marquet commençait dêtre un noble vieillard. Il était, à lordinaire, plein de politesse et de «galantise», et navait eu, toute sa vie, quune passion: celle de lart dramatique. Dans sa carrière de magistrat, il ne sétait véritablement intéressé quaux affaires susceptibles de lui fournir au moins la nature dun acte. Bien que, décemment apparenté, il eût pu aspirer aux plus hautes situations judiciaires, il navait jamais travaillé, en réalité, que pour «arriver»à la romantique Porte Saint-Martin ou à lOdéon pensif. Un tel idéal lavait conduit, sur le tard, à être juge dinstruction à Corbeil, et à signer «Castigat Ridendo» un petit acte indécent à la Scala.

Laffaire de la «Chambre Jaune», par son côté inexplicable, devait séduire un esprit aussi… littéraire. Elle lintéressa prodigieusement; et M. de Marquet sy jeta moins comme un magistrat avide de connaître la vérité que comme un amateur dimbroglios dramatiques dont toutes les facultés sont tendues vers le mystère de lintrigue, et qui ne redoute cependant rien tant que darriver à la fin du dernier acte, où tout sexplique.

Ainsi, dans le moment que nous le rencontrâmes, jentendis M. de Marquet dire avec un soupir à son greffier:

«Pourvu, mon cher monsieur Maleine, pourvu que cet entrepreneur, avec sa pioche, ne nous démolisse pas un aussi beau mystère!

– Nayez crainte, répondit M. Maleine, sa pioche démolira peut- être le pavillon, mais elle laissera notre affaire intacte. Jai tâté les murs et étudié plafond et plancher, et je my connais. On ne me trompe pas. Nous pouvons être tranquilles. Nous ne saurons rien.

Ayant ainsi rassuré son chef, M. Maleine nous désigna dun mouvement de tête discret à M. de Marquet. La figure de celui-ci se renfrogna et, comme il vit venir à lui Rouletabille qui, déjà, se découvrait, il se précipita sur une portière et sauta dans le train en jetant à mi-voix à son greffier: «surtout, pas de journalistes!»

M. Maleine répliqua: «Compris!», arrêta Rouletabille dans sa course et eut la prétention de lempêcher de monter dans le compartiment du juge dinstruction.

«Pardon, messieurs! Ce compartiment est réservé…

– Je suis journaliste, monsieur, rédacteur à lÈpoque, fit mon jeune ami avec une grande dépense de salutations et de politesses, et jai un petit mot à dire à M. de Marquet.

– M. de Marquet est très occupé par son enquête…

– Oh! Son enquête mest absolument indifférente, veuillez le croire… Je ne suis pas, moi, un rédacteur de chiens écrasés, déclara le jeune Rouletabille dont la lèvre inférieure exprimait alors un mépris infini pour la littérature des «faits diversiers» ; je suis courriériste des théâtres… Et comme je dois faire, ce soir, un petit compte rendu de la revue de la Scala…

– Montez, monsieur, je vous en prie…», fit le greffier seffaçant.

Rouletabille était déjà dans le compartiment. Je ly suivis. Je massis à ses côtés; le greffier monta et ferma la portière.

M. de Marquet regardait son greffier.

– Oh! Monsieur, débuta Rouletabille, nen veuillez pas «à ce brave homme»si jai forcé la consigne; ce nest pas à M. de Marquet que je veux avoir lhonneur de parler: cest à M. «Castigat Ridendo»! … Permettez-moi de vous féliciter, en tant que courriériste théâtral à lÈpoque…»

Et Rouletabille, mayant présenté dabord, se présenta ensuite.

M. de Marquet, dun geste inquiet, caressait sa barbe en pointe. Il exprima en quelques mots à Rouletabille quil était trop modeste auteur pour désirer que le voile de son pseudonyme fût publiquement levé, et il espérait bien que lenthousiasme du journaliste pour loeuvre du dramaturge nirait point jusquà apprendre aux populations que M. «Castigat Ridendo» nétait autre que le juge dinstruction de Corbeil.

«Loeuvre de lauteur dramatique pourrait nuire, ajouta-t-il, après une légère hésitation, à loeuvre du magistrat… surtout en province où lon est resté un peu routinier…

– Oh! Comptez sur ma discrétion!» sécria Rouletabille en levant des mains qui attestaient le Ciel.

Le train sébranlait alors…

«Nous partons! fit le juge dinstruction, surpris de nous voir faire le voyage avec lui.

– Oui, monsieur, la vérité se met en marche… dit en souriant aimablement le reporter… en marche vers le château du Glandier… Belle affaire, monsieur De Marquet, belle affaire! …

– Obscure affaire! Incroyable, insondable, inexplicable affaire… et je ne crains quune chose, monsieur Rouletabille… cest que les journalistes se mêlent de la vouloir expliquer…»

Mon ami sentit le coup droit.

«Oui, fit-il simplement, il faut le craindre… Ils se mêlent de tout… Quant à moi, je ne vous parle que parce que le hasard, monsieur le juge dinstruction, le pur hasard, ma mis sur votre chemin et presque dans votre compartiment.

– Où allez-vous donc, demanda M. de Marquet.

– Au château du Glandier», fit sans broncher Rouletabille.

M. de Marquet sursauta.

«Vous ny entrerez pas, monsieur Rouletabille! …

– Vous vous y opposerez? fit mon ami, déjà prêt à la bataille.

– Que non pas! Jaime trop la presse et les journalistes pour leur être désagréable en quoi que ce soit, mais M. Stangerson a consigné sa porte à tout le monde. Et elle est bien gardée. Pas un journaliste, hier, na pu franchir la grille du Glandier.

– Tant mieux, répliqua Rouletabille, jarrive bien.»

M. de Marquet se pinça les lèvres et parut prêt à conserver un obstiné silence. Il ne se détendit un peu que lorsque Rouletabille ne lui eut pas laissé ignorer plus longtemps que nous nous rendions au Glandier pour y serrer la main «dun vieil ami intime», déclara-t-il, en parlant de M. Robert Darzac, quil avait peut-être vu une fois dans sa vie.

«Ce pauvre Robert! continua le jeune reporter… Ce pauvre Robert! il est capable den mourir… Il aimait tant Mlle Stangerson…

– La douleur de M. Robert Darzac fait, il est vrai, peine à voir … laissa échapper comme à regret M. de Marquet…

– Mais il faut espérer que Mlle Stangerson sera sauvée…

– Espérons-le… son père me disait hier que, si elle devait succomber, il ne tarderait point, quant à lui, à laller rejoindre dans la tombe… Quelle perte incalculable pour la science!

– La blessure à la tempe est grave, nest-ce pas? …

– Evidemment! Mais cest une chance inouïe quelle nait pas été mortelle… Le coup a été donné avec une force! …

– Ce nest donc pas le revolver qui a blessé Mlle Stangerson», fit Rouletabille… en me jetant un regard de triomphe…

M. de Marquet parut fort embarrassé.

«Je nai rien dit, je ne veux rien dire, et je ne dirai rien!»

Et il se tourna vers son greffier, comme sil ne nous connaissait plus…

Mais on ne se débarrassait pas ainsi de Rouletabille. Celui-ci sapprocha du juge dinstruction, et, montrant leMatin, quil tira de sa poche, il lui dit:

«Il y a une chose, monsieur le juge dinstruction, que je puis vous demander sans commettre dindiscrétion. Vous avez lu le récit du Matin? Il est absurde, nest-ce pas?

– Pas le moins du monde, monsieur…

– Eh quoi! La «Chambre Jaune» na quune fenêtre grillée «dont les barreaux nont pas été descellés, et une porte que lon défonce…» et lon ny trouve pas lassassin!

– Cest ainsi, monsieur! Cest ainsi! … Cest ainsi que la question se pose! …»

Rouletabille ne dit plus rien et partit pour des pensers inconnus… Un quart dheure ainsi sécoula.

Quant il revint à nous, il dit, sadressant encore au juge dinstruction:

– Comment était, ce soir-là, la coiffure de Mlle Stangerson?

– Je ne saisis pas, fit M. de Marquet.

– Ceci est de la dernière importance, répliqua Rouletabille. Les cheveux en bandeaux, nest-ce pas? Je suis sûr quelle portait ce soir-là, le soir du drame, les cheveux en bandeaux!

– Eh bien, monsieur Rouletabille, vous êtes dans lerreur, répondit le juge dinstruction; Mlle Stangerson était coiffée, ce soir-là, les cheveux relevés entièrement en torsade sur la tête… Ce doit être sa coiffure habituelle… Le front entièrement découvert…, je puis vous laffirmer, car nous avons examiné longuement la blessure. Il ny avait pas de sang aux cheveux… et lon navait pas touché à la coiffure depuis lattentat.

– Vous êtes sûr! Vous êtes sûr que Mlle Stangerson, la nuit de lattentat, navait pas «la coiffure en bandeaux»? …

– Tout à fait certain, continua le juge en souriant… car, justement, jentends encore le docteur me dire pendant que jexaminais la blessure: «Cest grand dommage que Mlle Stangerson ait lhabitude de se coiffer les cheveux relevés sur le front. Si elle avait porté la coiffure en bandeaux, le coup quelle a reçu à la tempe aurait été amorti.» Maintenant, je vous dirai quil est étrange que vous attachiez de limportance…

– Oh! Si elle navait pas les cheveux en bandeaux! gémit Rouletabille, où allons-nous? où allons-nous? Il faudra que je me renseigne.

Et il eut un geste désolé.

«Et la blessure à la tempe est terrible? demanda-t-il encore.

– Terrible.

– Enfin, par quelle arme a-t-elle été faite?

– Ceci, monsieur, est le secret de linstruction.

– Avez-vous retrouvé cette arme?»

Le juge dinstruction ne répondit pas.

«Et la blessure à la gorge?»

Ici, le juge dinstruction voulut bien nous confier que la blessure à la gorge était telle que lon pouvait affirmer, de lavis même des médecins, que, «si lassassin avait serré cette gorge quelques secondes de plus, Mlle Stangerson mourait étranglée».

«Laffaire, telle que la rapporte Le Matin, reprit Rouletabille, acharné, me paraît de plus en plus inexplicable. Pouvez-vous me dire, monsieur le juge, quelles sont les ouvertures du pavillon, portes et fenêtres?

– Il y en a cinq, répondit M. de Marquet, après avoir toussé deux ou trois fois, mais ne résistant plus au désir quil avait détaler tout lincroyable mystère de laffaire quil instruisait. Il y en a cinq, dont la porte du vestibule qui est la seule porte dentrée du pavillon, porte toujours automatiquement fermée, et ne pouvant souvrir, soit de lintérieur, soit de lextérieur, que par deux clefs spéciales qui ne quittent jamais le père Jacques et M. Stangerson. Mlle Stangerson nen a point besoin puisque le père Jacques est à demeure dans le pavillon et que, dans la journée, elle ne quitte point son père. Quand ils se sont précipités tous les quatre dans la «Chambre Jaune» dont ils avaient enfin défoncé la porte, la porte dentrée du vestibule, elle, était restée fermée comme toujours, et les deux clefs de cette porte étaient lune dans la poche de M. Stangerson, lautre dans la poche du père Jacques. Quant aux fenêtres du pavillon, elles sont quatre:lunique fenêtre de la «Chambre Jaune», les deux fenêtres du laboratoire et la fenêtre du vestibule. La fenêtre de la «Chambre Jaune» et celles du laboratoire donnent sur la campagne; seule la fenêtre du vestibule donne dans le parc.

– Cest par cette fenêtre-là quil sest sauvé du pavillon! sécria Rouletabille.

– Comment le savez-vous? fit M. de Marquet en fixant sur mon ami un étrange regard.

– Nous verrons plus tard comment lassassin sest enfui de la «Chambre Jaune», répliqua Rouletabille, mais il a dû quitter le pavillon par la fenêtre du vestibule…

– Encore une fois, comment le savez-vous?

– Eh! mon Dieu! cest bien simple. Du moment qu«il» ne peut senfuir par la porte du pavillon, il faut bien quil passe par une fenêtre, et il faut quil y ait au moins, pour quil passe, une fenêtre qui ne soit pas grillée. La fenêtre de la «Chambre Jaune» est grillée, parce quelle donne sur la campagne; les deux fenêtres du laboratoire doivent lêtre certainement pour la même raison. «Puisque lassassin sest enfui», jimagine quil a trouvé une fenêtre sans barreaux, et ce sera celle du vestibule qui donne sur le parc, cest-à-dire à lintérieur de la propriété. Cela nest pas sorcier! …

– Oui, fit M. de Marquet, mais ce que vous ne pourriez deviner, cest que cette fenêtre du vestibule, qui est la seule, en effet, à navoir point de barreaux, possède de solides volets de fer. Or, ces volets de fer sont restés fermés à lintérieur par leur loquetde fer, et cependant nous avons la preuve que lassassin sest, en effet,enfui du pavillon par cette même fenêtre! Des traces de sang sur le mur à lintérieur et sur les volets et des pas sur la terre, des pas entièrement semblables à ceux dont jai relevé la mesure dans la «Chambre Jaune», attestent bien que lassassin sest enfui par là! Mais alors! Comment a-t-il fait, puisque les volets sont restés fermés à lintérieur? Il a passé comme une ombre à travers les volets. Et, enfin, le plus affolant de tout, nest-ce point la trace retrouvée de lassassin au moment où il fuit du pavillon, quand il est impossible de se faire la moindre idée de la façon dont lassassin est sorti de la «Chambre Jaune», ni comment il a traversé forcément le laboratoire pourarriver au vestibule! Ah! oui, monsieur Rouletabille, cette affaire est hallucinante… Cest une belle affaire, allez! Et dont on ne trouvera pas la clef dici longtemps, je lespère bien! …

– Vous espérez quoi, monsieur le juge dinstruction? …»

M. de Marquet rectifia:

– «… Je ne lespère pas… Je le crois…

– On aurait donc refermé la fenêtre, à lintérieur, après la fuite de lassassin? demanda Rouletabille…

– Évidemment, voilà ce qui me semble, pour le moment, naturel quoique inexplicable… car il faudrait un complice ou des complices… et je ne les vois pas…»

Après un silence, il ajouta:

«Ah! Si Mlle Stangerson pouvait aller assez bien aujourdhui pour quon linterrogeât…»

Rouletabille, poursuivant sa pensée, demanda:

«Et le grenier? Il doit y avoir une ouverture au grenier?

– Oui, je ne lavais pas comptée, en effet; cela fait six ouvertures; il y a là-haut une petite fenêtre, plutôt une lucarne, et, comme elle donne sur lextérieur de la propriété, M. Stangerson la fait également garnir de barreaux. À cette lucarne, comme aux fenêtres du rez-de-chaussée, les barreaux sont restés intacts et les volets, qui souvrent naturellement en dedans, sont restés fermés en dedans. Du reste, nous navons rien découvert qui puisse nous faire soupçonner le passage de lassassin dans le grenier.

– Pour vous, donc, il nest point douteux, monsieur le juge dinstruction, que lassassin sest enfui – sans que lon sache comment – par la fenêtre du vestibule!

– Tout le prouve…

Je le crois aussi», obtempéra gravement Rouletabille.

Puis un silence, et il reprit:

– Si vous navez trouvé aucune trace de lassassin dans le grenier, comme par exemple, ces pas noirâtres que lon relève sur le parquet de la «Chambre Jaune», vous devez être amené à croire que ce nest point lui qui a volé le revolver du père Jacques…

– Il ny a de traces, au grenier, que celles du père Jacques», fit le juge avec un haussement de tête significatif…

Et il se décida à compléter sa pensée:

«Le père Jacques était avec M. Stangerson… Cest heureux pour lui…

– Alors, quid du rôle du revolver du père Jacques dans le drame? Il semble bien démontré que cette arme a moins blessé Mlle Stangerson quelle na blessé lassassin…»

Sans répondre à cette question, qui sans doute lembarrassait, M. de Marquet nous apprit quon avait retrouvé les deux balles dans la «Chambre Jaune», lune dans un mur, le mur où sétalait la main rouge – une main rouge dhomme – lautre dans le plafond.

«Oh! oh! dans le plafond! répéta à mi-voix Rouletabille… Vraiment… dans le plafond! Voilà qui est fort curieux… dans le plafond! …

Il se mit à fumer en silence, sentourant de tabagie. Quand nous arrivâmes à Epinay-sur-Orge, je dus lui donner un coup sur lépaule pour le faire descendre de son rêve et sur le quai.

Là, le magistrat et son greffier nous saluèrent, nous faisant comprendre quils nous avaient assez vus; puis ils montèrent rapidement dans un cabriolet qui les attendait.

«Combien de temps faut-il pour aller à pied dici au château du Glandier? demanda Rouletabille à un employé de chemin de fer.

– Une heure et demie, une heure trois quarts, sans se presser», répondit lhomme.

Rouletabille regarda le ciel, le trouva à sa convenance et, sans doute, à la mienne, car il me prit sous le bras et me dit:

«Allons! … Jai besoin de marcher.

– Eh bien! lui demandai-je. Ça se débrouille? …

– Oh! fit-il, oh! il ny a rien de débrouillé du tout! … Cest encore plus embrouillé quavant! Il est vrai que jai une idée…

– Dites-la.

– Oh! Je ne peux rien dire pour le moment… Mon idée est une question de vie ou de mort pour deux personnes au moins…

– Croyez-vous à des complices?

– Je ny crois pas…»

Nous gardâmes un instant le silence, puis il reprit:

«Cest une veine davoir rencontré ce juge dinstruction et son greffier… Hein! que vous avais-je dit pour le revolver? …

Il avait le front penché vers la route, les mains dans les poches, et il sifflotait. Au bout dun instant, je lentendis murmurer:

«Pauvre femme! …

– Cest Mlle Stangerson que vous plaignez? …

– Oui, cest une très noble femme, et tout à fait digne de pitié! … Cest un très grand, un très grand caractère… jimagine… jimagine…

– Vous connaissez donc Mlle Stangerson?

– Moi, pas du tout… Je ne lai vue quune fois…

– Pourquoi dites-vous: cest un très grand caractère? …

– Parce quelle a su tenir tête à lassassin, parce quelle sest défendue avec courage, et surtout, surtout, à cause de la balledans le plafond.»

Je regardai Rouletabille, me demandant in petto sil ne se moquait pas tout à fait de moi ou sil nétait pas devenu subitement fou. Mais je vis bien que le jeune homme navait jamais eu moins envie de rire, et léclat intelligent de ses petits yeux ronds me rassura sur létat de sa raison. Et puis, jétais un peu habitué à ses propos rompus… rompus pour moi qui ny trouvais souvent quincohérence et mystère jusquau moment où, en quelques phrases rapides et nettes, il me livrait le fil de sa pensée. Alors, tout séclairait soudain; les mots quil avait dits, et qui mavaient paru vides de sens, se reliaient avec une facilité et une logique telles «que je ne pouvais comprendre comment je navais pas compris plus tôt».




IV

«Au sein dune nature sauvage»


Le château du Glandier est un des plus vieux châteaux de ce pays dÎle-de-France, où se dressent encore tant dillustres pierres de lépoque féodale. Bâti au coeur des forêts, sous Philippe le Bel, il apparaît à quelques centaines de mètres de la route qui conduit du village de Sainte-Geneviève-des-Bois à Montlhéry. Amas de constructions disparates, il est dominé par un donjon. Quand le visiteur a gravi les marches branlantes de cet antique donjon et quil débouche sur la petite plate-forme où, au XVIIe siècle, Georges-Philibert de Séquigny, seigneur du Glandier, Maisons- Neuves et autres lieux, a fait édifier la lanterne actuelle, dun abominable style rococo, on aperçoit, à trois lieues de là, au- dessus de la vallée et de la plaine, lorgueilleuse tour de Montlhéry. Donjon et tour se regardent encore, après tant de siècles, et semblent se raconter, au-dessus des forêts verdoyantes ou des bois morts, les plus vieilles légendes de lhistoire de France. On dit que le donjon du Glandier veille sur une ombre héroïque et sainte, celle de la bonne patronne de Paris, devant qui recula Attila. Sainte Geneviève dort là son dernier sommeil dans les vieilles douves du château. Lété, les amoureux, balançant dune main distraite le panier des déjeuners sur lherbe, viennent rêver ou échanger des serments devant la tombe de la sainte, pieusement fleurie de myosotis. Non loin de cette tombe est un puits qui contient, dit-on, une eau miraculeuse. La reconnaissance des mères a élevé en cet endroit une statue à sainte Geneviève et suspendu sous ses pieds les petits chaussons ou les bonnets des enfants sauvés par cette onde sacrée.

Cest dans ce lieu qui semblait devoir appartenir tout entier au passé que le professeur Stangerson et sa fille étaient venus sinstaller pour préparer la science de lavenir. Sa solitude au fond des bois leur avait plu tout de suite. Ils nauraient là, comme témoins de leurs travaux et de leurs espoirs, que de vieilles pierres et de grands chênes. Le Glandier, autrefois «Glandierum», sappelait ainsi du grand nombre de glands que, de tout temps, on avait recueillis en cet endroit. Cette terre, aujourdhui tristement célèbre, avait reconquis, grâce à la négligence ou à labandon des propriétaires, laspect sauvage dune nature primitive; seuls, les bâtiments qui sy cachaient avaient conservé la trace détranges métamorphoses. Chaque siècle y avait laissé son empreinte: un morceau darchitecture auquel se reliait le souvenir de quelque événement terrible, de quelque rouge aventure; et, tel quel, ce château, où allait se réfugier la science, semblait tout désigné à servir de théâtre à des mystères dépouvante et de mort.

Ceci dit, je ne puis me défendre dune réflexion. La voici:

Si je me suis attardé quelque peu à cette triste peinture du Glandier, ce nest point que jaie trouvé ici loccasion dramatique de «créer» latmosphèrenécessaire aux drames qui vont se dérouler sous les yeux du lecteur et, en vérité, mon premier soin, dans toute cette affaire, sera dêtre aussi simple que possible. Je nai point la prétention dêtre un auteur. Qui dit: auteur, dit toujours un peu: romancier, et, Dieu merci! Le mystère de la «Chambre Jaune» est assez plein de tragique horreur réelle pour se passer de littérature. Je ne suis et ne veux être quun fidèle «rapporteur». Je dois rapporter lévénement; je situe cet événement dans son cadre, voilà tout. Il est tout naturel que vous sachiez où les choses se passent.

Je reviens à M. Stangerson. Quand il acheta le domaine, une quinzaine dannées environ avant le drame qui nous occupe, le Glandier nétait plus habité depuis longtemps. Un autre vieux château, dans les environs, construit au XIVe siècle par Jean de Belmont, était également abandonné, de telle sorte que le pays était à peu près inhabité. Quelques maisonnettes au bord de la route qui conduit à Corbeil, une auberge, lauberge du «Donjon», qui offrait une passagère hospitalité aux rouliers; cétait là à peu près tout ce qui rappelait la civilisation dans cet endroit délaissé quon ne sattendait guère à rencontrer à quelques lieues de la capitale. Mais ce parfait délaissement avait été la raison déterminante du choix de M. Stangerson et de sa fille. M. Stangerson était déjà célèbre; il revenait dAmérique où ses travaux avaient eu un retentissement considérable. Le livre quil avait publié à Philadelphie sur la «Dissociation de la matière par les actions électriques» avait soulevé la protestation de tout le monde savant. M. Stangerson était français, mais dorigine américaine. De très importantes affaires dhéritage lavaient fixé pendant plusieurs années aux États-Unis. Il avait continué, là- bas, une oeuvre commencée en France, et il était revenu en France ly achever, après avoir réalisé une grosse fortune, tous ses procès sétant heureusement terminés soit par des jugements qui lui donnaient gain de cause, soit par des transactions. Cette fortune fut la bienvenue. M. Stangerson, qui eût pu, sil lavait voulu, gagner des millions de dollars en exploitant ou en faisant exploiter deux ou trois de ses découvertes chimiques relatives à de nouveaux procédés de teinture, avait toujours répugné à faire servir à son intérêt propre le don merveilleux d«inventer» quil avait reçu de la nature; mais il ne pensait point que son génie lui appartînt. Il le devait aux hommes, et tout ce que son génie mettait au monde tombait, de par cette volonté philanthropique, dans le domaine public. Sil nessaya point de dissimuler la satisfaction que lui causait la mise en possession de cette fortune inespérée qui allait lui permettre de se livrer jusquà sa dernière heure à sa passion pour la science pure, le professeur dut sen réjouir également, «semblait-il», pour une autre cause. Mlle Stangerson avait, au moment où son père revint dAmérique et acheta le Glandier, vingt ans. Elle était plus jolie quon ne saurait limaginer, tenant à la fois toute la grâce parisienne de sa mère, morte en lui donnant le jour, et toute la splendeur, toute la richesse du jeune sang américain de son grand-père paternel, William Stangerson. Celui-ci, citoyen de Philadelphie, avait dû se faire naturaliser français pour obéir à des exigences de famille, au moment de son mariage avec une française, celle qui devait être la mère de lillustre Stangerson. Ainsi sexplique la nationalité française du professeur Stangerson.

Vingt ans, adorablement blonde, des yeux bleus, un teint de lait, rayonnante, dune santé divine, Mathilde Stangerson était lune des plus belles filles à marier de lancien et du nouveau continent. Il était du devoir de son père, malgré la douleur prévue dune inévitable séparation, de songer à ce mariage, et il ne dut pas être fâché de voir arriver la dot. Quoi quil en soit, il ne sen enterra pas moins, avec son enfant, au Glandier, dans le moment où ses amis sattendaient à ce quil produisît Mlle Mathilde dans le monde. Certains vinrent le voir et manifestèrent leur étonnement. Aux questions qui lui furent posées, le professeur répondit: «Cest la volonté de ma fille. Je ne sais rien lui refuser. Cest elle qui a choisi le Glandier.» Interrogé à son tour, la jeune fille répliqua avec sérénité: «Où aurions- nous mieux travaillé que dans cette solitude?» Car Mlle Mathilde Stangerson collaborait déjà à loeuvre de son père, mais on ne pouvait imaginer alors que sa passion pour la science irait jusquà lui faire repousser tous les partis qui se présenteraient à elle, pendant plus de quinze ans. Si retirés vivaient-ils, le père et la fille durent se montrer dans quelques réceptions officielles, et, à certaines époques de lannée, dans deux ou trois salons amis où la gloire du professeur et la beauté de Mathilde firent sensation. Lextrême froideur de la jeune fille ne découragea pas tout dabord les soupirants; mais, au bout de quelques années, ils se lassèrent. Un seul persista avec une douce ténacité et mérita ce nom «déternel fiancé», quil accepta avec mélancolie; cétait M. Robert Darzac. Maintenant Mlle Stangerson nétait plus jeune, et il semblait bien que, nayant point trouvé de raisons pour se marier, jusquà lâge de trente-cinq ans, elle nen découvrirait jamais. Un tel argument apparaissait sans valeur, évidemment, à M. Robert Darzac, puisque celui-ci ne cessait point sa cour, si tant est quon peut encore appeler «cour»les soins délicats et tendres dont on ne cesse dentourer une femme de trente-cinq ans, restée fille et qui a déclaré quelle ne se marierait point.

Soudain, quelques semaines avant les événements qui nous occupent, un bruit auquel on nattacha pas dabord dimportance – tant on le trouvait incroyable – se répandit dans Paris; Mlle Stangerson consentait enfin à «couronnerlinextinguible flamme de M. Robert Darzac!» Il fallut que M. Robert Darzac lui-même ne démentît point ces propos matrimoniaux pour quon se dît enfin quil pouvait y avoir un peu de vérité dans une rumeur aussi invraisemblable. Enfin M. Stangerson voulut bien annoncer, en sortant un jour de lAcadémie des sciences, que le mariage de sa fille et de M. Robert Darzac serait célébré dans lintimité, au château du Glandier, sitôt que sa fille et lui auraient mis la dernière main au rapport qui allait résumer tous leurs travaux sur la «Dissociation de la matière», cest-à-dire sur le retour de la matière à léther. Le nouveau ménage sinstallerait au Glandier et le gendre apporterait sa collaboration à loeuvre à laquelle le père et la fille avaient consacré leur vie.

Le monde scientifique navait pas encore eu le temps de se remettre de cette nouvelle que lon apprenait lassassinat de Mlle Stangerson dans les conditions fantastiques que nous avons énumérées et que notre visite au château va nous permettre de préciser davantage encore.

Je nai point hésité à fournir au lecteur tous ces détails rétrospectifs que je connaissais par suite de mes rapports daffaires avec M. Robert Darzac, pour quen franchissant le seuil de la «Chambre Jaune», il fût aussi documenté que moi.




V Où Joseph Rouletabille adresse à M. Robert Darzac une phrase qui produit son petit effet


Nous marchions depuis quelques minutes, Rouletabille et moi, le long dun mur qui bordait la vaste propriété de M. Stangerson, et nous apercevions déjà la grille dentrée, quand notre attention fut attirée par un personnage qui, à demi courbé sur la terre, semblait tellement préoccupé quil ne nous vit pas venir. Tantôt il se penchait, se couchait presque sur le sol, tantôt il se redressait et considérait attentivement le mur; tantôt il regardait dans le creux de sa main, puis faisait de grands pas, puis se mettait à courir et regardait encore dans le creux de sa main droite. Rouletabille mavait arrêté dun geste:

«Chut! Frédéric Larsan qui travaille! … Ne le dérangeons pas!

Joseph Rouletabille avait une grande admiration pour le célèbre policier. Je navais jamais vu, moi, Frédéric Larsan, mais je le connaissais beaucoup de réputation.

Laffaire des lingots dor de lhôtel de la Monnaie, quil débrouilla quand tout le monde jetait sa langue aux chiens, et larrestation des forceurs de coffres-forts du Crédit universel avaient rendu son nom presque populaire. Il passait alors, à cette époque où Joseph Rouletabille navait pas encore donné les preuves admirables dun talent unique, pour lesprit le plus apte à démêler lécheveau embrouillé des plus mystérieux et plus obscurs crimes. Sa réputation sétait étendue dans le monde entier et souvent les polices de Londres ou de Berlin, ou même dAmérique lappelaient à laide quand les inspecteurs et les détectives nationaux savouaient à bout dimagination et de ressources. On ne sétonnera donc point que, dès le début du mystère de la «Chambre Jaune», le chef de la Sûreté ait songé à télégraphier à son précieux subordonné, à Londres, où Frédéric Larsan avait été envoyé pour une grosse affaire de titres volés: «Revenez vite.» Frédéric, que lon appelait, à la Sûreté, le grand Fred, avait fait diligence, sachant sans doute par expérience que, si on le dérangeait, cest quon avait bien besoin de ses services, et, cest ainsi que Rouletabille et moi, ce matin-là, nous le trouvions déjà à la besogne. Nous comprîmes bientôt en quoi elle consistait.

Ce quil ne cessait de regarder dans le creux de sa main droite nétait autre chose que sa montre et il paraissait fort occupé à compter des minutes. Puis il rebroussa chemin, reprit une fois encore sa course, ne larrêta quà la grille du parc, reconsulta sa montre, la mit dans sa poche, haussa les épaules dun geste découragé, poussa la grille, pénétra dans le parc, referma la grille à clef, leva la tête et, à travers les barreaux, nous aperçut. Rouletabille courut et je le suivis. Frédéric Larsan nous attendait.

«Monsieur Fred», dit Rouletabille en se découvrant et en montrant les marques dun profond respect basé sur la réelle admiration que le jeune reporter avait pour le célèbre policier, «pourriez-vous nous dire si M. Robert Darzac est au château en ce moment? Voici un de ses amis, du barreau de Paris, qui désirerait lui parler.

– Je nen sais rien, monsieur Rouletabille, répliqua Fred en serrant la main de mon ami, car il avait eu loccasion de le rencontrer plusieurs fois au cours de ses enquêtes les plus difficiles… Je ne lai pas vu.

– Les concierges nous renseigneront sans doute? fit Rouletabille en désignant une maisonnette de briques dont porte et fenêtres étaient closes et qui devait inévitablement abriter ces fidèles gardiens de la propriété.

«Les concierges ne vous renseigneront point, monsieur Rouletabille.

– Et pourquoi donc?

– Parce que, depuis une demi-heure, ils sont arrêtés! …

– Arrêtés! sécria Rouletabille… Ce sont eux les assassins! …

Frédéric Larsan haussa les épaules.

«Quand on ne peut pas, dit-il, dun air de suprême ironie, arrêter lassassin, on peut toujours se payer le luxe de découvrir les complices!

– Cest vous qui les avez fait arrêter, monsieur Fred?

– Ah! non! par exemple! je ne les ai pas fait arrêter, dabord parce que je suis à peu près sûr quils ne sont pour rien dans laffaire, et puis parce que…

– Parce que quoi? interrogea anxieusement Rouletabille.

– Parce que… rien… fit Larsan en secouant la tête.

– «Parce quil ny a pas de complices!»souffla Rouletabille.

Frédéric Larsan sarrêta net, regardant le reporter avec intérêt.

«Ah! Ah! Vous avez donc une idée sur laffaire… Pourtant vous navez rien vu, jeune homme… vous navez pas encore pénétré ici…

– Jy pénétrerai.

– Jen doute… la consigne est formelle.

– Jy pénétrerai si vous me faites voir M. Robert Darzac… Faites cela pour moi… Vous savez que nous sommes de vieux amis… Monsieur Fred… je vous en prie… Rappelez-vous le bel article que je vous ai fait à propos des «Lingots dor». Un petit mot à M. Robert Darzac, sil vous plaît?»

La figure de Rouletabille était vraiment comique à voir en ce moment. Elle reflétait un désir si irrésistible de franchir ce seuil au-delà duquel il se passait quelque prodigieux mystère; elle suppliait avec une telle éloquence non seulement de la bouche et des yeux, mais encore de tous les traits, que je ne pus mempêcher déclater de rire. Frédéric Larsan, pas plus que moi, ne garda son sérieux.

Cependant, derrière la grille, Frédéric Larsan remettait tranquillement la clef dans sa poche. Je lexaminai.

Cétait un homme qui pouvait avoir une cinquantaine dannées. Sa tête était belle, aux cheveux grisonnants, au teint mat, au profil dur; le front était proéminent; le menton et les joues étaient rasés avec soin; la lèvre, sans moustache, était finement dessinée; les yeux, un peu petits et ronds, fixaient les gens bien en face dun regard fouilleur qui étonnait et inquiétait. Il était de taille moyenne et bien prise; lallure générale était élégante et sympathique. Rien du policier vulgaire. Cétait un grand artiste en son genre, et il le savait, et lon sentait quil avait une haute idée de lui-même. Le ton de sa conversation était dun sceptique et dun désabusé. Son étrange profession lui avait fait côtoyer tant de crimes et de vilenies quil eût été inexplicable quelle ne lui eût point un peu «durci les sentiments», selon la curieuse expression de Rouletabille.

Larsan tourna la tête au bruit dune voiture qui arrivait derrière lui. Nous reconnûmes le cabriolet qui, en gare dÉpinay, avait emporté le juge dinstruction et son greffier.

«Tenez! fit Frédéric Larsan, vous vouliez parler à M. Robert Darzac; le voilà!»

Le cabriolet était déjà à la grille et Robert Darzac priait Frédéric Larsan de lui ouvrir lentrée du parc, lui disant quil était très pressé et quil navait que le temps darriver à Épinay pour prendre le prochain train pour Paris, quand il me reconnut. Pendant que Larsan ouvrait la grille, M. Darzac me demanda ce qui pouvait mamener au Glandier dans un moment aussi tragique. Je remarquai alors quil était atrocement pâle et quune douleur infinie était peinte sur son visage.

«Mlle Stangerson va-t-elle mieux? demandai-je immédiatement.

– Oui, fit-il. On la sauvera peut-être. Il faut quon la sauve.»

Il najouta pas «ou jen mourrai», mais on sentait trembler la fin de la phrase au bout de ses lèvres exsangues.

Rouletabille intervint alors:

«Monsieur, vous êtes pressé. Il faut cependant que je vous parle. Jai quelque chose de la dernière importance à vous dire.»

Frédéric Larsan interrompit:

«Je peux vous laisser? demanda-t-il à Robert Darzac. Vous avez une clef ou voulez-vous que je vous donne celle-ci?

– Oui, merci, jai une clef. Je fermerai la grille.»

Larsan séloigna rapidement dans la direction du château dont on apercevait, à quelques centaines de mètres, la masse imposante.

Robert Darzac, le sourcil froncé, montrait déjà de limpatience. Je présentai Rouletabille comme un excellent ami; mais, dès quil sut que ce jeune homme était journaliste, M. Darzac me regarda dun air de grand reproche, sexcusa sur la nécessité où il était datteindre Épinay en vingt minutes, salua et fouetta son cheval. Mais déjà Rouletabille avait saisi, à ma profonde stupéfaction, la bride, arrêté le petit équipage dun poing vigoureux, cependant quil prononçait cette phrase dépourvue pour moi du moindre sens:

«Le presbytère na rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat.»

Ces mots ne furent pas plutôt sortis de la bouche de Rouletabille que je vis Robert Darzac chanceler; si pâle quil fût, il pâlit encore; ses yeux fixèrent le jeune homme avec épouvante et il descendit immédiatement de sa voiture dans un désordre desprit inexprimable.

«Allons! Allons!» dit-il en balbutiant.

Et puis, tout à coup, il reprit avec une sorte de fureur:

«Allons! monsieur! Allons!»

Et il refit le chemin qui conduisait au château, sans plus dire un mot, cependant que Rouletabille suivait, tenant toujours le cheval. Jadressai quelques paroles à M. Darzac… mais il ne me répondit pas. Jinterrogeai de loeil Rouletabille, qui ne me vit pas.




VI

Au fond de la chênaie


Nous arrivâmes au château. Le vieux donjon se reliait à la partie du bâtiment entièrement refaite sous Louis XIV par un autre corps de bâtiment moderne, style Viollet-le-Duc, où se trouvait lentrée principale. Je navais encore rien vu daussi original, ni peut- être daussi laid, ni surtout daussi étrange en architecture que cet assemblage bizarre de styles disparates. Cétait monstrueux et captivant. En approchant, nous vîmes deux gendarmes qui se promenaient devant une petite porte ouvrant sur le rez-de-chaussée du donjon. Nous apprîmes bientôt que, dans ce rez-de-chaussée, qui était autrefois une prison et qui servait maintenant de chambre de débarras, on avait enfermé les concierges, M. et MmeBernier.

M. Robert Darzac nous fit entrer dans la partie moderne du château par une vaste porte que protégeait une «marquise». Rouletabille, qui avait abandonné le cheval et le cabriolet aux soins dun domestique, ne quittait pas des yeux M. Darzac; je suivis son regard, et je maperçus que celui-ci était uniquement dirigé vers les mains gantées du professeur à la Sorbonne. Quand nous fûmes dans un petit salonet garni de meubles vieillots, M. Darzac se tourna vers Rouletabille et assez brusquement lui demanda:

«Parlez! Que me voulez-vous?»

Le reporter répondit avec la même brusquerie:

«Vous serrer la main!»

Darzac se recula:

«Que signifie?»

Évidemment, il avait compris ce que je comprenais alors: que mon ami le soupçonnait de labominable attentat. La trace de la main ensanglantée sur les murs de la «Chambre Jaune» lui apparut… Je regardai cet homme à la physionomie si hautaine, au regard si droit dordinaire et qui se troublait en ce moment si étrangement. Il tendit sa main droite, et, me désignant:

«Vous êtes lami de M. Sainclair qui ma rendu un service inespéré dans une juste cause, monsieur, et je ne vois pas pourquoi je vous refuserais la main…»

Rouletabille ne prit pas cette main. Il dit, mentant avec une audace sans pareille:

«Monsieur, jai vécu quelques années en Russie, doù jai rapporté cet usage de ne jamais serrer la main à quiconque ne se dégante pas.»

Je crus que le professeur en Sorbonne allait donner un libre cours à la fureur qui commençait à lagiter, mais au contraire, dun violent effort visible, il se calma, se déganta et présenta ses mains. Elles étaient nettes de toute cicatrice.

«Êtes-vous satisfait?

– Non! répliqua Rouletabille. Mon cher ami, fit-il en se tournant vers moi, je suis obligé de vous demander de nous laisser seuls un instant.»

Je saluai et me retirai, stupéfait de ce que je venais de voir et dentendre, et ne comprenant pas que M. Robert Darzac neût point déjà jeté à la porte mon impertinent, mon injurieux, mon stupide ami… Car, à cette minute, jen voulais à Rouletabille de ses soupçons qui avaient abouti à cette scène inouïe des gants…

Je me promenai environ vingt minutes devant le château, essayant de relier entre eux les différents événements de cette matinée, et ny parvenant pas. Quelle était lidée de Rouletabille? Était-il possible que M. Robert Darzac lui apparût comme lassassin? Comment penser que cet homme, qui devait se marier dans quelques jours avec Mlle Stangerson, sétait introduit dans la «Chambre Jaune» pour assassiner sa fiancée? Enfin, rien nétait venu mapprendre comment lassassin avait pu sortir de la «Chambre Jaune»; et, tant que ce mystère qui me paraissait inexplicable ne me serait pas expliqué, jestimais, moi, quil était du devoir de tous de ne soupçonner personne. Enfin, que signifiait cette phrase insensée qui sonnait encore à mes oreilles: le presbytère na rien perdu de son charme ni le jardin de son _éclat!_Javais hâte de me retrouver seul avec Rouletabille pour le lui demander.

À ce moment, le jeune homme sortit du château avec M. Robert Darzac. Chose extraordinaire, je vis au premier coup doeil quils étaient les meilleurs amis du monde.

«Nous allons à la «Chambre Jaune», me dit Rouletabille, venez avec nous. Dites-donc, cher ami, vous savez que je vous garde toute la journée. Nous déjeunons ensemble dans le pays…

– Vous déjeunerez avec moi, ici, messieurs…

– Non, merci, répliqua le jeune homme. Nous déjeunerons à lauberge du «Donjon»…

– Vous y serez très mal… Vous ny trouverez rien.

– Croyez-vous? … Moi jespère y trouver quelque chose, répliqua Rouletabille. Après déjeuner, nous retravaillerons, je ferai mon article, vous serez assez aimable pour me le porter à la rédaction…

– Et vous? Vous ne revenez pas avec moi?

– Non; je couche ici…»

Je me retournai vers Rouletabille. Il parlait sérieusement, et M. Robert Darzac ne parut nullement étonné…

Nous passions alors devant le donjon et nous entendîmes des gémissements. Rouletabille demanda:

«Pourquoi a-t-on arrêté ces gens-là?

– Cest un peu de ma faute, dit M. Darzac. Jai fait remarquer hier au juge dinstruction quil est inexplicable que les concierges aient eu le temps dentendre les coups de revolver, «de shabiller», de parcourir lespace assez grand qui sépare leur loge du pavillon, tout cela en deux minutes; car il ne sest pas écoulé plus de deux minutes entre les coups de revolver et le moment où ils ont été rencontrés par le père Jacques.

– Èvidemment, cest louche, acquiesça Rouletabille… Et ils étaient habillés…?

– Voilà ce qui est incroyable… ils étaient habillés… «entièrement», solidement et chaudement… Il ne manquait aucune pièce à leur costume. La femme était en sabots, mais lhomme avait «ses souliers lacés». Or, ils ont déclaré sêtre couchés comme tous les soirs à neuf heures. En arrivant, ce matin, le juge dinstruction, qui sétait muni, à Paris, dun revolver de même calibre que celui du crime (car il ne veut pas toucher au revolver-pièce à conviction), a fait tirer deux coups de revolver par son greffier dans la «Chambre Jaune», fenêtre et porte fermées. Nous étions avec lui dans la loge des concierges; nous navons rien entendu… on ne peut rien entendre. Les concierges ont donc menti, cela ne fait point de doute… Ils étaient prêts; ils étaient déjà dehors non loin du pavillon; ils attendaient quelque chose. Certes, on ne les accuse point dêtre les auteurs de lattentat, mais leur complicité nest pas improbable… M. de Marquet les a fait arrêter aussitôt.

– Sils avaient été complices, dit Rouletabille, ils seraientarrivés débraillés, ou plutôt ils ne seraient pas arrivés du tout. Quand on se précipite dans les bras de la justice, avec sur soi tant de preuves de complicité, cest quon nest pas complice. Je ne crois pas aux complices dans cette affaire.

– Alors, pourquoi étaient-ils dehors à minuit? Quils le disent! …

– Ils ont certainement un intérêt à se taire. Il sagit de savoir lequel… Même sils ne sont pas complices, cela peut avoir quelque importance. Tout est important de ce qui se passe dans une nuit pareille…»

Nous venions de traverser un vieux pont jeté sur la Douve et nous entrions dans cette partie du parc appelée «la Chênaie». Il y avait là des chênes centenaires. Lautomne avait déjà recroquevillé leurs feuilles jaunies et leurs hautes branches noires et serpentines semblaient daffreuses chevelures, des noeuds de reptiles géants entremêlés comme le sculpteur antique en a tordu sur sa tête de Méduse. Ce lieu, que Mlle Stangerson habitait lété parce quelle le trouvait gai, nous apparut, en cette saison, triste et funèbre. Le sol était noir, tout fangeux des pluies récentes et de la bourbe des feuilles mortes, les troncs des arbres étaient noirs, le ciel lui-même, au-dessus de nos têtes, était en deuil, charriait de gros nuages lourds. Et, dans cette retraite sombre et désolée, nous aperçûmes les murs blancs du pavillon. Étrange bâtisse, sans une fenêtre visible du point où elle nous apparaissait. Seule une petite porte en marquait lentrée. On eût dit un tombeau, un vaste mausolée au fond dune forêt abandonnée… À mesure que nous approchions, nous en devinions la disposition. Ce bâtiment prenait toute la lumière dont il avait besoin, au midi, cest-à-dire de lautre côté de la propriété, du côté de la campagne. La petite porte refermée sur le parc, M. et Mlle Stangerson devaient trouver là une prison idéale pour y vivre avec leurs travaux et leur rêve.

Je vais donner tout de suite, du reste, le plan de ce pavillon. Il navait quun rez-de-chaussée, où lon accédait par quelques marches, et un grenier assez élevé qui ne nous occupera en aucune façon». Cest donc le plan du rez-de-chaussée dans toute sa simplicité que je soumets au lecteur.

Il a été tracé par Rouletabille lui-même, et jai constaté quil ny manquait pas une ligne, pas une indication susceptible daider à la solution du problème qui se posait alors devant la justice. Avec la légende et le plan, les lecteurs en sauront tout autant, pour arriver à la vérité, quen savait Rouletabille quand il pénétra dans le pavillon pour la première fois et que chacun se demandait: «Par où lassassin a-t-il pu fuir de la Chambre Jaune?»

_1. __Chambre Jaune, avec son unique fenêtre grillée et son unique porte donnant sur le laboratoire._ _2. __Laboratoire, avec ses deux grandes fenêtres grillées et ses portes; donnant lune sur le vestibule, lautre sur la Chambre Jaune._ _3. __Vestibule, avec sa fenêtre non grillée et sa porte dentrée donnant sur le parc._ _4. __Lavatory._ _5. __Escalier conduisant au grenier._ _6. __Vaste et unique cheminée du pavillon servant aux expériences de laboratoire._

Avant de gravir les trois marches de la porte du pavillon, Rouletabille nous arrêta et demanda à brûle-pourpoint à M. Darzac:

«Eh bien! Et le mobile du crime?

– Pour moi, monsieur, il ny a aucun doute à avoir à ce sujet, fit le fiancé de Mlle Stangerson avec une grande tristesse. Les traces de doigts, les profondes écorchures sur la poitrine et au cou de Mlle Stangerson attestent que le misérable qui était là avait essayé un affreux attentat. Les médecins experts, qui ont examiné hier ces traces, affirment quelles ont été faites par la même main dont limage ensanglantée est restée sur le mur; une main énorme, monsieur, et qui ne tiendrait point dans mon gant, ajouta-t-il avec un amer et indéfinissable sourire…

– Cette main rouge, interrompis-je, ne pourrait donc pas être la trace des doigts ensanglantés de Mlle Stangerson, qui, au moment de sabattre, aurait rencontré le mur et y aurait laissé, en glissant, une image élargie de sa main pleine de sang?

– il ny avait pas une goutte de sang aux mains de Mlle Stangerson quand on la relevée, répondit M. Darzac.

– On est donc sûr, maintenant, fis-je, que cest bien Mlle Stangerson qui sétait armée du revolver du père Jacques, puisquelle a blessé la main de lassassin. Elle redoutait doncquelque chose ou quelquun? __ – Cest probable…

– Vous ne soupçonnez personne?

– Non…», répondit M. Darzac, en regardant Rouletabille.

Rouletabille, alors, me dit:

– Il faut que vous sachiez, mon ami, que linstruction est un peu plus avancée que na voulu nous le confier ce petit cachottier de M. de Marquet. Non seulement linstruction sait maintenant que le revolver fut larme dont se servit, pour se défendre, Mlle Stangerson, mais elle connaît, mais elle a connu tout de suite larme qui a servi à attaquer, à frapper Mlle Stangerson. Cest, ma dit M. Darzac, un «os de mouton». Pourquoi M. de Marquet entoure-t-il cet os de mouton de tant de mystère? Dans le dessein de faciliter les recherches des agents de la Sûreté? Sans doute. Il imagine peut-être quon va retrouver son propriétaire parmi ceux qui sont bien connus, dans la basse pègre de Paris, pour se servir de cet instrument de crime, le plus terrible que la nature ait inventé… Et puis, est-ce quon sait jamais ce qui peut se passer dans une cervelle de juge dinstruction?» ajouta Rouletabille avec une ironie méprisante.

Jinterrogeai:

«On a donc trouvé un «os de mouton» dans la «Chambre Jaune»?

– Oui, monsieur, fit Robert Darzac, au pied du lit; mais je vous en prie: nen parlez point. M. de Marquet nous a demandé le secret. (Je fis un geste de protestation.) Cest un énorme os de mouton dont la tête, ou, pour mieux dire, dont larticulation était encore toute rouge du sang de laffreuse blessure quil avait faite à Mlle Stangerson. Cest un vieil os de mouton qui a dû servir déjà àquelques crimes, suivant les apparences. Ainsi pense M. de Marquet, qui la fait porter à Paris, au laboratoire municipal, pour quil fût analysé. Il croit, en effet, avoir relevé sur cet os non seulement le sang frais de la dernière victime, mais encore des traces roussâtres qui ne seraient autres que des taches de sang séché, témoignages de crimes antérieurs.

– un os de mouton, dans la main dun «assassin exercé», est une arme effroyable, dit Rouletabille, une arme «plus utile» et plus sûre quun lourd marteau.

– «Le misérable» la dailleurs prouvé, fit douloureusement M. Robert Darzac. Los de mouton a terriblement frappé Mlle Stangerson au front. Larticulation de los de mouton sadapte parfaitement à la blessure. Pour moi, cette blessure eût été mortelle si lassassin navait été à demi arrêté, dans le coup quil donnait, par le revolver de Mlle Stangerson. Blessé à la main, il lâchait son os de mouton et senfuyait. Malheureusement, le coup de los de mouton était parti et était déjà arrivé… et Mlle Stangerson était quasi assommée, après avoir failli être étranglée. Si Mlle Stangerson avait réussi à blesser lhomme de son premier coup de revolver, elle eût, sans doute, échappé à los de mouton… Mais elle a saisi certainement son revolver trop tard; puis, le premier coup, dans la lutte, a dévié, et la balle est allée se loger dans le plafond; ce nest que le second coup qui a porté…»

Ayant ainsi parlé, M. Darzac frappa à la porte du pavillon. Vous avouerai-je mon impatience de pénétrer dans le lieu même du crime? Jen tremblais, et, malgré tout limmense intérêt que comportait lhistoire de los de mouton, je bouillais de voir que notre conversation se prolongeait et que la porte du pavillon ne souvrait pas.

Enfin, elle souvrit.

Un homme, que je reconnus pour être le père Jacques, était sur le seuil.

Il me parut avoir la soixantaine bien sonnée. Une longue barbe blanche, des cheveux blancs sur lesquels il avait posé un béret basque, un complet de velours marron à côtes usé, des sabots; lair bougon, une figure assez rébarbative qui séclaira cependant dès quil eut aperçu M. Robert Darzac.

«Des amis, fit simplement notre guide. Il ny a personne au pavillon, père Jacques?

– Je ne dois laisser entrer personne, monsieur Robert, mais bien sûr la consigne nest pas pour vous… Et pourquoi? Ils ont vu tout ce quil y avait à voir, ces messieurs de la justice. Ils en ont fait assez des dessins et des procès-verbaux…

– Pardon, monsieur Jacques, une question avant toute autre chose, fit Rouletabille.

– Dites, jeune homme, et, si je puis y répondre…

– Votre maîtresse portait-elle, ce soir-là, les cheveux en bandeaux, vous savez bien, les cheveux en bandeaux sur le front?

– Non, mon ptit monsieur. Ma maîtresse na jamais porté les cheveux en bandeaux comme vous dites, ni ce soir-là, ni les autres jours. Elle avait, comme toujours, les cheveux relevés de façon à ce quon pouvait voir son beau front, pur comme celui de lenfant qui vient de naître! …»

Rouletabille grogna, et se mit aussitôt à inspecter la porte. Il se rendit compte de la fermeture automatique. Il constata que cette porte ne pouvait jamais rester ouverte et quil fallait une clef pour louvrir. Puis nous entrâmes dans le vestibule, petite pièce assez claire, pavée de carreaux rouges.

«Ah! voici la fenêtre, dit Rouletabille, par laquelle lassassin sest sauvé…

– Quils disent! monsieur, quils disent! Mais, sil sétait sauvé par là, nous laurions bien vu, pour sûr! Sommes pas aveugles! ni M. Stangerson, ni moi, ni les concierges qui-z-ont mis en prison! Pourquoi qui ne my mettent pas en prison, moi aussi, à cause de mon revolver?»

Rouletabille avait déjà ouvert la fenêtre et examiné les volets.

«Ils étaient fermés, à lheure du crime?

– Au loquet de fer, en dedans, fit le père Jacques… et moi jsuis bien sûr que lassassin a passé au travers…

– Il y a des taches de sang? …

– Oui, tenez, là, sur la pierre, en dehors… Mais du sang de quoi? …

– Ah! fit Rouletabille, on voit les pas… là, sur le chemin… la terre était très détrempée… nous examinerons cela tout à lheure…

– Des bêtises! Interrompit le père Jacques… Lassassin na pas passé par là! …

– Eh bien, par où? …

– Est-ce que je sais! …»

Rouletabille voyait tout, flairait tout. Il se mit à genoux et passa rapidement en revue les carreaux maculés du vestibule. Le père Jacques continuait:

«Ah! vous ne trouverez rien, mon ptit monsieur. Y nont rien trouvé… Et puis maintenant, cest trop sale… Il est entré trop de gens! Ils veulent point que je lave le carreau… mais, le jour du crime, javais lavé tout ça à grande eau, moi, père Jacques… et, si lassassin avait passé par là avec ses «ripatons», on laurait bien vu; il a assez laissé la marque de ses godillots dans la chambre de mademoiselle! …»

Rouletabille se releva et demanda:

«Quand avez-vous lavé ces dalles pour la dernière fois?»

Et il fixait le père Jacques dun oeil auquel rien néchappe.

«Mais dans la journée même du crime, jvous dis! Vers les cinq heures et demie… pendant que mademoiselle et son père faisaient un tour de promenade avant de dîner ici même, car ils ont dîné dans le laboratoire. Le lendemain, quand le juge est venu, il a pu voir toutes les traces des pas par terre comme qui dirait de lencre sur du papier blanc… Eh bien, ni dans le laboratoire, ni dans le vestibule quétaient propres comme un sou neuf, on na retrouvé ses pas… à lhomme! … Puisquon les retrouve auprès de la fenêtre, dehors, il faudrait donc quil ait troué le plafond de la «Chambre Jaune», quil ait passé par le grenier, quil ait troué le toit, et quil soit redescendu juste à la fenêtre du vestibule, en se laissant tomber… Eh bien, mais, y ny a pas de trou au plafond de la «Chambre Jaune»… ni dans mon grenier, bien sûr! … Alors, vous voyez bien quon ne sait rien… mais rien de rien! … et quon ne saura, ma foi, jamais rien! … Cest un mystère du diable!

Rouletabille se rejeta soudain à genoux, presque en face de la porte dun petit lavatory qui souvrait au fond du vestibule. Il resta dans cette position au moins une minute.

«Eh bien? lui demandai-je quand il se releva.

– Oh! rien de bien important; une goutte de sang.

Le jeune homme se retourna vers le père Jacques.

«Quand vous vous êtes mis à laver le laboratoire et le vestibule, la fenêtre du vestibule était ouverte?

– Je venais de louvrir parce que javais allumé du charbon de bois pour monsieur, sur le fourneau du laboratoire; et, comme je lavais allumé avec des journaux, il y a eu de la fumée; jai ouvert les fenêtres du laboratoire et celle du vestibule pour faire courant dair; puis jai refermé celles du laboratoire et laissé ouverte celle du vestibule, et puis je suis sorti un instant pour aller chercher une lavette au château et cest en rentrant, comme je vous ai dit, vers cinq heures et demie que je me suis mis à laver les dalles; après avoir lavé, je suis reparti, laissant toujours la fenêtre du vestibule ouverte. Enfin pour la derniére fois, quand je suis rentré au pavillon, la fenêtre était fermée et monsieur et mademoiselle travaillaient déjà dans le laboratoire.

– M. ou Mlle Stangerson avaient sans doute fermé la fenêtre en entrant?

– Sans doute.

– Vous ne leur avez pas demandé?

– Non! …»

Après un coup doeil assidu au petit lavatory et à la cage de lescalier qui conduisait au grenier, Rouletabille, pour qui nous semblions ne plus exister, pénétra dans le laboratoire. Cest, je lavoue, avec une forte émotion que je ly suivis. Robert Darzac ne perdait pas un geste de mon ami… Quant à moi, mes yeux allèrent tout de suite à la porte de la «Chambre Jaune». Elle était refermée, ou plutôt poussée sur le laboratoire, car je constatai immédiatement quelle était à moitié défoncée et hors dusage… les efforts de ceux qui sétaient rués sur elle, au moment du drame, lavaient brisée…

Mon jeune ami, qui menait sa besogne avec méthode, considérait, sans dire un mot, la pièce dans laquelle nous nous trouvions… Elle était vaste et bien éclairée. Deux grandes fenêtres, presque des baies, garnies de barreaux, prenaient jour sur limmense campagne. Une trouée dans la forêt; une vue merveilleuse sur toute la vallée, sur la plaine, jusquà la grande ville qui devait apparaître, là-bas, tout au bout, les jours de soleil. Mais, aujourdhui, il ny a que de la boue sur la terre, de la suie au ciel… et du sang dans cette chambre…

Tout un côté du laboratoire était occupé par une vaste cheminée, par des creusets, par des fours propres à toutes expériences de chimie. Des cornues, des instruments de physique un peu partout; des tables surchargées de fioles, de papiers, de dossiers, une machine électrique… des piles… un appareil, me dit M. Robert Darzac, employé par le professeur Stangerson «pour démontrer la dissociation de la matière sous laction de la lumière solaire», etc.

Et, tout le long des murs, des armoires, armoires pleines ou armoires-vitrines, laissant apercevoir des microscopes, des appareils photographiques spéciaux, une quantité incroyable de cristaux…

Rouletabille avait le nez fourré dans la cheminée. Du bout du doigt, il fouillait dans les creusets… Tout dun coup, il se redressa, tenant un petit morceau de papier à moitié consumé… Il vint à nous qui causions auprès dune fenêtre, et il dit:

«Conservez-nous cela, Monsieur Darzac.»

Je me penchai sur le bout de papier roussi que M. Darzac venait de prendre des mains de Rouletabille. Et je lus, distinctement, ces seuls mots qui restaient lisibles:

presbytère rien perdu charme,ni le jar de son éclat.

Et, au-dessous: «23 octobre.»

Deux fois, depuis ce matin, ces mêmes mots insensés venaient me frapper, et, pour la deuxième fois, je vis quils produisaient sur le professeur en Sorbonne le même effet foudroyant. Le premier soin de M. Darzac fut de regarder du côté du père Jacques. Mais celui-ci ne nous avait pas vus, occupé quil était à lautre fenêtre… Alors, le fiancé de Mlle Stangerson ouvrit son portefeuille en tremblant, y serra le papier, et soupira: «Mon Dieu!» Pendant ce temps, Rouletabille était monté dans la cheminée; cest-à-dire que, debout sur les briques dun fourneau, il considérait attentivement cette cheminée qui allait se rétrécissant, et qui, à cinquante centimètres au-dessus de sa tête, se fermait entièrement par des plaques de fer scellées dans la brique, laissant passer trois tuyaux dune quinzaine de centimètres de diamètre chacun.

«Impossible de passer par là, énonça le jeune homme en sautant dans le laboratoire. Du reste, s«il» lavait même tenté, toute cette ferraille serait par terre. Non! Non! ce nest pas de ce côté quil faut chercher…

Rouletabille examina ensuite les meubles et ouvrit des portes darmoires. Puis, ce fut le tour des fenêtres quil déclara infranchissables et «infranchies». À la seconde fenêtre, il trouva le père Jacques en contemplation.

«Eh bien, père Jacques, quest-ce que vous regardez par là?

– Je rgarde lhomme de la police qui ne cesse point de faire le tour de létang… Encore un malin qui nen verra pas plus long qules autres!

– Vous ne connaissez pas Frédéric Larsan, père Jacques! dit Rouletabille, en secouant la tête avec mélancolie, sans cela vous ne parleriez pas comme ça… Sil y en a un ici qui trouve lassassin, ce sera lui, faut croire!»

Et Rouletabille poussa un soupir.

«Avant quon le retrouve, faudrait savoir comment on la perdu! … répliqua le père Jacques, têtu.

Enfin, nous arrivâmes à la porte de la «Chambre Jaune».

«Voilà la porte derrière laquelle il se passait quelque chose!» fit Rouletabille avec une solennité qui, en toute autre circonstance, eût été comique.




VII

Où Rouletabille part en expédition sous le lit


Rouletabille ayant poussé la porte de la «Chambre Jaune» sarrêta sur le seuil, disant avec une émotion que je ne devais comprendre que plus tard: «Oh! Le parfum de la dame en noir!» La chambre était obscure; le père Jacques voulut ouvrir les volets, mais Rouletabille larrêta:

«Est-ce que, dit-il, le drame sest passé en pleine obscurité?

– Non, jeune homme, je ne pense point. Mamzelle tenait beaucoup à avoir une veilleuse sur sa table, et cest moi qui la lui allumais tous les soirs avant quelle aille se coucher… Jétais quasi sa femme de chambre, quoi! quand vnait le soir! La vraie femme de chambre ne vnait guère que le matin. Mamzelle travaille si tard… la nuit!

– Où était cette table qui supportait la veilleuse? Loin du lit?

– Loin du lit.

– Pouvez-vous, maintenant, allumer la veilleuse?

– La veilleuse est brisée, et lhuile sen est répandue quand la table est tombée. Du reste, tout est resté dans le même état. Je nai quà ouvrir les volets et vous allez voir…

– Attendez!»

Rouletabille rentrant dans le laboratoire, alla fermer les volets des deux fenêtres et la porte du vestibule. Quand nous fûmes dans la nuit noire, il alluma une allumette-bougie, la donna au père Jacques, dit à celui-ci de se diriger avec son allumette vers le milieu de la «Chambre Jaune», à lendroit où brûlait, cette nuit- là, la veilleuse. Le père Jacques, qui était en chaussons (il laissait à lordinaire ses sabots dans le vestibule), entra dans la «Chambre Jaune» avec son bout dallumette, et nous distinguâmes vaguement, mal éclairés par la petite flamme mourante, des objets renversés sur le carreau, un lit dans le coin, et, en face de nous, à gauche, le reflet dune glace, pendue au mur, près du lit. Ce fut rapide.

Rouletabille dit: «Cest assez! Vous pouvez ouvrir les volets.

– Surtout navancez pas, pria le père Jacques; vous pourriez faire des marques avec vos souliers… et il ne faut rien déranger… Cest une idée du juge, une idée comme ça, bien que son affaire soit déjà faite…»

Et il poussa les volets. Le jour livide du dehors entra, éclairant un désordre sinistre, entre des murs de safran. Le plancher – car si le vestibule et le laboratoire étaient carrelés, la «Chambre Jaune» était planchéiée – était recouvert dune natte jaune, dun seul morceau, qui tenait presque toute la pièce, allant sous le lit et sous la table-toilette, seuls meubles qui, avec le lit, fussent encore sur leurs pieds. La table ronde du milieu, la table de nuit et deux chaises étaient renversées. Elles nempêchaient point de voir, sur la natte, une large tache de sang qui provenait, nous dit le père Jacques, de la blessure au front de Mlle Stangerson. En outre, des gouttelettes de sang étaient répandues un peu partout et suivaient, en quelque sorte, la trace très visible des pas, des larges pas noirs, de lassassin. Tout faisait présumer que ces gouttes de sang venaient de la blessure de lhomme qui avait, un moment, imprimé sa main rouge sur le mur. Il y avait dautres traces de cette main sur le mur, mais beaucoup moins distinctes. Cest bien là la trace dune rude main dhomme ensanglantée.

Je ne pus mempêcher de mécrier:

«Voyez! … voyez ce sang sur le mur… Lhomme qui a appliqué si fermement sa main ici était alors dans lobscurité et croyait certainement tenir une porte. Il croyait la pousser! Cest pourquoi il a fortement appuyé, laissant sur le papier jaune un dessin terriblement accusateur, car je ne sache point quil y ait beaucoup de mains au monde de cette sorte-là. Elle est grande et forte, et les doigts sont presque aussi longs les uns que les autres! Quant au pouce, il manque! Nous navons que la marque de la paume. Et si nous suivons la «trace» de cette main, continuai- je, nous la voyons, qui, après sêtre appuyée au mur, le tâte, cherche la porte, la trouve, cherche la serrure…

– Sans doute, interrompit Rouletabille en ricanant, mais il nya pas de sang à la serrure, ni au verrou! …

– Quest-ce que cela prouve? Répliquai-je avec un bon sens dont jétais fier, «il» aura ouvert serrure et verrou de la main gauche, ce qui est tout naturel puisque la main droite est blessée…

– Il na rien ouvert du tout! sexclama encore le père Jacques. Nous ne sommes pas fous, peut-être! Et nous étions quatre quand nous avons fait sauter la porte!»

Je repris:

«Quelle drôle de main! Regardez-moi cette drôle de main!

– Cest une main fort naturelle, répliqua Rouletabille, dont le dessin a été déformé par le glissement sur le mur. Lhomme a _essuyé sa main blessée sur le mur! _Cet homme doit mesurer un mètre quatre-vingt.

– À quoi voyez-vous cela?

– À la hauteur de la main sur le mur…»

Mon ami soccupa ensuite de la trace de la balle dans le mur.

Cette trace était un trou rond.

«La balle, dit Rouletabille, est arrivée de face: ni den haut, par conséquent, ni den bas.

Et il nous fit observer encore quelle était de quelques centimètres plus bas sur le mur que le stigmate laissé par la main.

Rouletabille, retournant à la porte, avait le nez, maintenant, sur la serrure et le verrou. Il constata «quon avait bien fait sauter la porte, du dehors, serrure et verrou étant encore, sur cette porte défoncée, lune fermée, lautre poussé, et, sur le mur, les deux gâches étant quasi arrachées, pendantes, retenues encore par une vis.

Le jeune rédacteur de LÈpoque les considéra avec attention, reprit la porte, la regarda des deux côtés, sassura quil ny avait aucune possibilité de fermeture ou douverture du verrou «de lextérieur», et sassura quon avait retrouvé la clef dans la serrure, «à lintérieur». Il sassura encore quune fois la clef dans la serrure à lintérieur, on ne pouvait ouvrir cette serrure de lintérieur avec une autre clef. Enfin, ayant constaté quil ny avait, à cette porte, «aucune fermeture automatique, bref, quelle était la plus naturelle de toutes les portes, munie dune serrure et dun verrou très solides qui étaient restés fermés», il laissa tomber ces mots: «ça va mieux!» Puis, sasseyant par terre, il se déchaussa hâtivement.

Et, sur ses chaussettes, il savança dans la chambre. La première chose quil fit fut de se pencher sur les meubles renversés et de les examiner avec un soin extrême. Nous le regardions en silence. Le père Jacques lui disait, de plus en plus ironique:

«Oh! mon ptit! Oh! mon ptit! Vous vous donnez bien du mal! …»

Mais Rouletabille redressa la tête:

«Vous avez dit la pure vérité, père Jacques, votre maîtresse navait pas, ce soir-là, ses cheveux en bandeaux; cest moi qui étais une vieille bête de croire cela! …»

Et, souple comme un serpent, il se glissa sous le lit.

Et le père Jacques reprit:

«Et dire, monsieur, et dire que lassassin était caché là-dessous! Il y était quand je suis entré à dix heures, pour fermer les volets et allumer la veilleuse, puisque ni M. Stangerson, ni Mlle Mathilde, ni moi, navons plus quitté le laboratoire jusquau moment du crime.»

On entendait la voix de Rouletabille, sous le lit:

«À quelle heure, monsieur Jacques, M. et Mlle Stangerson sont-ils arrivés dans le laboratoire pour ne plus le quitter?

– À six heures!»

La voix de Rouletabille continuait:

«Oui, il est venu là-dessous… cest certain… Du reste, il ny a que là quil pouvait se cacher… Quand vous êtes entrés, tous les quatre, vous avez regardé sous le lit?

– Tout de suite… Nous avons même entièrement bousculé le lit avant de le remettre à sa place.

– Et entre les matelas?

– Il ny avait, à ce lit, quun matelas sur lequel on a posé Mlle Mathilde. Et le concierge et M. Stangerson ont transporté ce matelas immédiatement dans le laboratoire. Sous le matelas, il ny avait que le sommier métallique qui ne saurait dissimuler rien, ni personne. Enfin, monsieur, songez que nous étions quatre, et que rien ne pouvait nous échapper, la chambre étant si petite, dégarnie de meubles, et tout étant fermé derrière nous, dans le pavillon.»

Josai une hypothèse:

«Il est peut-être sorti avec le matelas! Dans le matelas, peut- être… Tout est possible devant un pareil mystère! Dans leur trouble, M. Stangerson et le concierge ne se seront pas aperçus quils transportaient double poids… et puis, si le concierge est complice! … Je vous donne cette hypothèse pour ce quelle vaut, mais voilà qui expliquerait bien des choses… et, particulièrement, le fait que le laboratoire et le vestibule sont restés vierges des traces de pas qui se trouvent dans la chambre. Quand on a transporté mademoiselle du laboratoire au château, le matelas, arrêté un instant près de la fenêtre, aurait pu permettre à lhomme de se sauver…

– Et puis quoi encore? Et puis quoi encore? Et puis quoi encore?» me lança Rouletabille, en riant délibérément, sous le lit…

Jétais un peu vexé:

«Vraiment on ne sait plus… Tout paraît possible…»

Le père Jacques fit:

«Cest une idée qua eue le juge dinstruction, monsieur, et il a fait examiner sérieusement le matelas. Il a été obligé de rire de son idée, monsieur, comme votre ami rit en ce moment, car ça nétait bien sûr pas un matelas à double fond! … Et puis, quoi! sil y avait eu un homme dans le matelas on laurait vu! …»

Je dus rire moi-même, et, en effet, jeus la preuve, depuis, que javais dit quelque chose dabsurde. Mais où commençait, où finissait labsurde dans une affaire pareille!

Mon ami, seul, était capable de le dire, et encore! …

«Dites donc! sécria le reporter, toujours sous le lit, elle a été bien remuée, cette carpette-là?

– Par nous, monsieur, expliqua le père Jacques. Quand nous navons pas trouvé lassassin, nous nous sommes demandé sil ny avait pas un trou dans le plancher…

– Il ny en a pas, répondit Rouletabille. Avez-vous une cave?

– Non, il ny a pas de cave… Mais cela na pas arrêté nos recherches et ça na pas empêché M le juge dinstruction, et surtout son greffier, détudier le plancher planche à planche, comme sil y avait eu une cave dessous…»

Le reporter, alors, réapparut. Ses yeux brillaient, ses narines palpitaient; on eût dit un jeune animal au retour dun heureux affût… Il resta à quatre pattes. En vérité, je ne pouvais mieux le comparer dans ma pensée quà une admirable bête de chasse sur la piste de quelque surprenant gibier… Et il flaira les pas de lhomme, de lhomme quil sétait juré de rapporter à son maître, M le directeur de LÈpoque, car il ne faut pas oublier que notre Joseph Rouletabille était journaliste!

Ainsi, à quatre pattes, il sen fut aux quatre coins de la pièce, reniflant tout, faisant le tour de tout, de tout ce que nous voyions, ce qui était peu de chose, et de tout ce que nous ne voyions pas et qui était, paraît-il, immense.

La table-toilette était une simple tablette sur quatre pieds; impossible de la transformer en une cachette passagère… Pas une armoire… Mlle Stangerson avait sa garde-robe au château.

Le nez, les mains de Rouletabille montaient le long des murs, qui étaient partout de brique épaisse. Quand il eut fini avec les murs et passé ses doigts agiles sur toute la surface du papier jaune, atteignant ainsi le plafond auquel il put toucher, en montant sur une chaise quil avait placée sur la table-toilette, et en faisant glisser autour de la pièce cet ingénieux escabeau; quand il eut fini avec le plafond où il examina soigneusement la trace de lautre balle, il sapprocha de la fenêtre et ce fut encore le tour des barreaux et celui des volets, tous bien solides et intacts. Enfin, il poussa un ouf! «de satisfaction» et déclara que, «maintenant, il était tranquille!»

«Eh bien, croyez-vous quelle était enfermée, la pauvre chère mademoiselle quand on nous lassassinait! Quand elle nous appelait à son secours! … gémit le père Jacques.

– Oui, fit le jeune reporter, en sessuyant le front… la _Chambre Jaune__ était, ma foi, fermée comme un coffre-fort…_

– De fait, observai-je, voilà bien pourquoi ce mystère est le plus surprenant que je connaisse, même dans le domaine de limagination. Dans le_Double Assassinat de la rue Morgue_, Edgar Poe na rien inventé de semblable. Le lieu du crime était assez fermé pour ne pas laisser échapper un homme, mais il y avait encore cette fenêtre par laquelle pouvait se glisser lauteur des assassinats qui était un singe! … Mais ici, il ne saurait être question daucune ouverture daucune sorte. La porte close et les volets fermés comme ils létaient, et la fenêtre fermée comme elle létait, une mouche ne pouvait entrer ni sortir!

– En vérité! En vérité! acquiesça Rouletabille, qui sépongeait toujours le front, semblant suer moins de son récent effort corporel que de lagitation de ses pensées. En vérité! Cest un très grand et très beau et très curieux mystère! …

– La «Bête du Bon Dieu», bougonna le père Jacques, la «Bête du Bon Dieu» elle-même, si elle avait commis le crime, naurait pas pu séchapper… Écoutez! … Lentendez-vous? … Silence! …»

Le père Jacques nous faisait signe de nous taire et, le bras tendu vers le mur, vers la prochaine forêt, écoutait quelque chose que nous nentendions point.

«Elle est partie, finit-il par dire. Il faudra que je la tue… Elle est trop sinistre, cette bête-là… mais cest la «Bête du Bon Dieu»; elle va prier toutes les nuits sur la tombe de sainte Geneviève, et personne nose y toucher de peur que la mère Agenoux jette un mauvais sort…

– Comment est-elle grosse, la «Bête du Bon Dieu»?

– Quasiment comme un gros chien basset… cest un monstre que je vous dis. Ah! Je me suis demandé plus dune fois si ça nétait pas elle qui avait pris de ses griffes notre pauvre mademoiselle à la gorge… Mais «la Bête du Bon Dieu» ne porte pas des godillots, ne tire pas des coups de revolver, na pas une main pareille! … sexclama le père Jacques en nous montrant encore la main rouge sur le mur. Et puis, on laurait vue aussi bien quun homme, et elle aurait été enfermée dans la chambre et dans le pavillon, aussi bien quun homme! …

– Èvidemment, fis-je. De loin, avant davoir vu la «Chambre Jaune», je métais, moi aussi, demandé si le chat de la mère Agenoux…

– Vous aussi! sécria Rouletabille.

– Et vous? demandai-je.

– Moi non, pas une minute… depuis que jai lu larticle du Matin, je sais quil ne sagit pas dune bête! Maintenant, je jure quil sest passé là une tragédie effroyable… Mais vous ne parlez pas du béret retrouvé, ni du mouchoir, père Jacques?

– Le magistrat les a pris, bien entendu», fit lautre avec hésitation.

Le reporter lui dit, très grave:

«Je nai vu, moi, ni le mouchoir, ni le béret, mais je peux cependant vous dire comment ils sont faits.

– Ah! vous êtes bien malin…», et le père Jacques toussa, embarrassé.

«Le mouchoir est un gros mouchoir bleu à raies rouges, et le béret, est un vieux béret basque, comme celui-là, ajouta Rouletabille en montrant la coiffure de lhomme.

– Cest pourtant vrai… vous êtes sorcier…»

Et le père Jacques essaya de rire, mais ny parvint pas.

«Comment quvous savez que le mouchoir est bleu à raies rouges?

– Parce que, sil navait pas été bleu à raies rouges, on naurait pas trouvé de mouchoir du tout!»

Sans plus soccuper du père Jacques, mon ami prit dans sa poche un morceau de papier blanc, ouvrit une paire de ciseaux, se pencha sur les traces de pas, appliqua son papier sur lune des traces et commença à découper. Il eut ainsi une semelle de papier dun contour très net, et me la donna en me priant de ne pas la perdre.

Il se retourna ensuite vers la fenêtre et, montrant au père Jacques, Frédéric Larsan qui navait pas quitté les bords de létang, il sinquiéta de savoir si le policier nétait point venu, lui aussi, «travailler dans la Chambre Jaune».

«Non! répondit M. Robert Darzac, qui, depuis que Rouletabille lui avait passé le petit bout de papier roussi, navait pas prononcé un mot. Il prétend quil na point besoin de voir la «Chambre Jaune», que lassassin est sorti de la «Chambre Jaune» dune façon très naturelle, et quil sen expliquera ce soir!

En entendant M. Robert Darzac parler ainsi, Rouletabille – chose extraordinaire – pâlit.

«Frédéric Larsan posséderait-il la vérité que je ne fais que pressentir! murmura-t-il. Frédéric Larsan est très fort… très fort… et je ladmire… Mais aujourdhui, il sagit de faire mieux quune oeuvre de policier… _mieux que ce quenseigne lexpérience! … il sagit dêtre logique, _mais logique, entendez-moi bien, comme le bon Dieu a été logique quand il a dit: 2 + 2 = 4…! IL SAGIT DE PRENDRE LA RAISON PAR LE BON BOUT!»

Et le reporter se précipita dehors, éperdu à cette idée que le grand, le fameux Fred pouvait apporter avant lui la solution du problème de la «Chambre Jaune!»

Je parvins à le rejoindre sur le seuil du pavillon.

«Allons! lui dis-je, calmez-vous… vous nêtes donc pas content?

– Oui, mavoua-t-il avec un grand soupir_. Je suis très content_. Jai découvert bien des choses…

– De lordre moral ou de lordre matériel?

– Quelques-unes de lordre moral et une de lordre matériel. Tenez, ceci, par exemple.»

Et, rapidement, il sortit de la poche de son gilet une feuille de papier quil avait dû y serrer pendant son expédition sous le lit, et dans le pli de laquelle il avait déposé un cheveu blond de femme.




VIII

Le juge dinstruction interroge Mlle Stangerson


Cinq minutes plus tard, Joseph Rouletabille se penchait sur les empreintes de pas découvertes dans le parc, sous la fenêtre même du vestibule, quand un homme, qui devait être un serviteur du château, vint à nous à grandes enjambées, et cria à M. Robert Darzac qui descendait du pavillon:

«Vous savez, monsieur Robert, que le juge dinstruction est en train dinterroger mademoiselle.»

M. Robert Darzac nous jeta aussitôt une vague excuse et se prit à courir dans la direction du château; lhomme courut derrière lui.

«Si le cadavre parle, fis-je, cela va devenir intéressant.

– Il faut savoir, dit mon ami. Allons au château.»

Et il mentraîna. Mais, au château, un gendarme placé dans le vestibule nous interdit laccès de lescalier du premier étage. Nous dûmes attendre.

Pendant ce temps-là, voici ce qui se passait dans la chambre de la victime. Le médecin de la famille, trouvant que Mlle Stangerson allait beaucoup mieux, mais craignant une rechute fatale qui ne permettrait plus de linterroger, avait cru de son devoir davertir le juge dinstruction… et celui-ci avait résolu de procéder immédiatement à un bref interrogatoire. À cet interrogatoire assistèrent M. de Marquet, le greffier, M. Stangerson, le médecin. Je me suis procuré plus tard, au moment du procès, le texte de cet interrogatoire. Le voici, dans toute sa sécheresse juridique:

Demande. – Sans trop vous fatiguer, êtes-vous capable, mademoiselle, de nous donner quelques détails nécessaires sur laffreux attentat dont vous avez été victime?

Réponse. – Je me sens beaucoup mieux, monsieur, et je vais vous dire ce que je sais. Quand jai pénétré dans ma chambre, je ne me suis aperçue de rien danormal.

D. – Pardon, mademoiselle, si vous me le permettez, je vais vous poser des questions et vous y répondrez. Cela vous fatiguera moins quun long récit.

R. – Faites, monsieur.

D. – Quel fut ce jour-là lemploi de votre journée? Je le désirerais aussi précis, aussi méticuleux que possible. Je voudrais, mademoiselle, suivre tous vos gestes, ce jour-là, si ce nest point trop vous demander.

R. – Je me suis levée tard, à dix heures, car mon père et moi nous étions rentrés tard dans la nuit, ayant assisté au dîner et à la réception offerts par le président de la République, en lhonneur des délégués de lacadémie des sciences de Philadelphie. Quand je suis sortie de ma chambre, à dix heures et demie, mon père était déjà au travail dans le laboratoire. Nous avons travaillé ensemble jusquà midi; nous avons fait une promenade dune demi-heure dans le parc; nous avons déjeuné au château. Une demi-heure de promenade, jusquà une heure et demie, comme tous les jours. Puis, mon père et moi, nous retournons au laboratoire. Là, nous trouvons ma femme de chambre qui vient de faire ma chambre. Jentre dans la «Chambre Jaune» pour donner quelques ordres sans importance à cette domestique qui quitte le pavillon aussitôt et je me remets au travail avec mon père. À cinq heures, nous quittons le pavillon pour une nouvelle promenade et le thé.

D. – Au moment de sortir, à cinq heures, êtes-vous entrée dans votre chambre?

R. – Non, monsieur, cest mon père qui est entré dans ma chambre, pour y chercher, sur ma prière, mon chapeau.

D. – Et il ny a rien vu de suspect?

M. STANGERSON. – Èvidemment non, monsieur.

D. – Du reste, il est à peu près sûr que lassassin nétait pas encore sous le lit, à ce moment-là. Quand vous êtes partie, la porte de la chambre navait pas été fermée à clef?

Mlle STANGERSON. – Non. Nous navions aucune raison pour cela…

D. – Vous avez été combien de temps partis du pavillon à ce moment-là, M. Stangerson et vous?

R. – Une heure environ.

D. – Cest pendant cette heure-là, sans doute, que lassassin sest introduit dans le pavillon. Mais comment? On ne le sait pas. On trouve bien, dans le parc, des traces de pas qui sen vont de la fenêtre du vestibule, on nen trouve point qui y viennent. Aviez-vous remarqué que la fenêtre du vestibule fût ouverte quand vous êtes sortie avec votre père?

R. – Je ne men souviens pas.

M. STANGERSON. – Elle était fermée.

D. – Et quand vous êtes rentrés?

Mlle STANGERSON. – Je nai pas fait attention.

M. STANGERSON. – Elle était encore fermée…, je men souviens très bien, car, en rentrant, jai dit tout haut: «Vraiment, pendant notre absence, le père Jacques aurait pu ouvrir! …»

D. – Ètrange!Étrange! Rappelez-vous, monsieur Stangerson, que le père Jacques, en votre absence, et avant de sortir, lavait ouverte. Vous êtes donc rentrés à six heures dans le laboratoire et vous vous êtes remis au travail?

Mlle STANGERSON. – Oui, monsieur.

D. – Et vous navez plus quitté le laboratoire depuis cette heure-là jusquau moment où vous êtes entrée dans votre chambre?

M. STANGERSON. – Ni ma fille, ni moi, monsieur. Nous avions un travail tellement pressé que nous ne perdions pas une minute. Cest à ce point que nous négligions toute autre chose.

D. – Vous avez dîné dans le laboratoire?

R. – Oui, pour la même raison.

D. – Avez-vous coutume de dîner dans le laboratoire?

R. – Nous y dînons rarement.

D. – Lassassin ne pouvait pas savoir que vous dîneriez, ce soir- là, dans le laboratoire?

M. STANGERSON. – Mon Dieu,monsieur, je ne pense pas… Cest dans le temps que nous revenions, vers six heures, au pavillon, que je pris cette résolution de dîner dans le laboratoire, ma fille et moi. À ce moment, je fus abordé par mon garde qui me retint un instant pour me demander de laccompagner dans une tournée urgente du côté des bois dont javais décidé la coupe. Je ne le pouvais point et remis au lendemain cette besogne, et je priai alors le garde, puisquil passait par le château, davertir le maître dhôtel que nous dînerions dans le laboratoire. Le garde me quitta, allant faire ma commission, et je rejoignis ma fille à laquelle javais remis la clef du pavillon et qui lavait laissée sur la porte à lextérieur. Ma fille était déjà au travail.

D. – À quelle heure, mademoiselle, avez-vous pénétré dans votre chambre pendant que votre père continuait à travailler?

Mlle STANGERSON. – À minuit.

D. – Le père Jacques était entré dans le courant de la soirée dans la «Chambre Jaune»?

R. – Pour fermer les volets et allumer la veilleuse, comme chaque soir…

D. – Il na rien remarqué de suspect?

R. – Il nous laurait dit. Le père Jacques est un brave homme qui maime beaucoup.

Demande. -vous affirmez, Monsieur Stangerson, que le père Jacques, ensuite, na pas quitté le laboratoire?

D. – Vous affirmez, monsieur Stangerson, que le pére Jacques, ensuite, na pas quitté le laboratoire? Quil est resté tout le temps avec vous?

M. STANGERSON. – Jen suis sûr. Je nai aucun soupçon de ce côté.

D. – Mademoiselle, quand vous avez pénétré dans votre chambre, vous avez immédiatement fermé votre porte à clef et au verrou?

Voilà bien des précautions, sachant que votre père et votre serviteur sont là. Vous craigniez donc quelque chose?

R. – Mon père nallait pas tarder à rentrer au château, et le père Jacques, à aller se coucher. Et puis, en effet, je craignais quelque chose.

D. – Vous craigniez si bien quelque chose que vous avez emprunté le revolver du père Jacques sans le lui dire?

R. – Cest vrai, je ne voulais effrayer personne, dautant plus que mes craintes pouvaient être tout à fait puériles.

D. – Et que craigniez-vous donc?

R. – Je ne saurais au juste vous le dire; depuis plusieurs nuits, il me semblait entendre dans le parc et hors du parc, autour du pavillon, des bruits insolites, quelquefois des pas, des craquements de branches. La nuit qui a précédé lattentat, nuit où je ne me suis pas couchée avant trois heures du matin, à notre retour de lélysée, je suis restée un instant à ma fenêtre et jai bien cru voir des ombres…

D. – Combien dombres?

R. – Deux ombres qui tournaient autour de létang… puis la lune sest cachée et je nai plus rien vu. À cette époque de la saison, tous les ans, jai déjà réintégré mon appartement du château où je reprends mes habitudes dhiver; mais, cette année, je métais dit que je ne quitterais le pavillon que lorsque mon père aurait terminé, pour lacadémie des sciences, le résumé de ses travaux sur«la Dissociation de la matière». Je ne voulais pas que cette oeuvre considérable, qui allait être achevée dans quelques jours, fût troublée par un changement quelconque dans nos habitudes immédiates. Vous comprendrez que je naie point voulu parler à mon père de mes craintes enfantines et que je les aie tues au père Jacques qui naurait pu tenir sa langue. Quoi quil en soit, comme je savais que le père Jacques avait un revolver dans le tiroir de sa table de nuit, je profitai dun moment où le bonhomme sabsenta dans la journée pour monter rapidement dans son grenier et emporter son arme que je glissai dans le tiroir de ma table de nuit, à moi.

D. – Vous ne vous connaissez pas dennemis?

R. – Aucun.

D. – Vous comprendrez, mademoiselle, que ces précautions exceptionnelles sont faites pour surprendre.

M. STANGERSON. – Èvidemment, mon enfant, voilà des précautions bien surprenantes.

R. – Non; je vous dis que, depuis deux nuits, je nétais pas tranquille, mais pas tranquille du tout.

M. STANGERSON. – Tu aurais dû me parler de cela. Tu es impardonnable. Nous aurions évité un malheur!

D. – La porte de la «Chambre Jaune» fermée, mademoiselle, vous vous couchez?




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