Gutenberg
Louis Figuier




Louis Figuier

Gutenberg, pièce historique en 5 actes, 8 tableaux





PERSONNAGES







Peuple, Ouvriers, Soldats, Bourgeois, Paysans, etc.




ACTE PREMIER





PREMIER TABLEAU




LE DÉPART DE MAYENCE



Une place publique, à Mayence.—À gauche, une boutique d'orfèvre, avec cette enseigne: Jean Gutenberg, orfèvre.—Sur la façade de la maison est sculptée une tête de taureau, avec cet exergue: Rien ne me résiste.—À droite, une boutique de marchand d'estampes, avec cette enseigne: Pierre Grimmel, marchand d'estampes.





SCÈNE PREMIÈRE




HÉBÈLE, FRIÉLO



FRIÉLO, arrivant par la droite, pendant qu'Hébèle sort de la boutique d'orfèvre, à gauche

Damoiselle Hébèle, mon maître va rentrer; il voudrait vous parler.


HÉBÈLE, descendant en scène[1 - Hébèle, Friélo.]

Je l'attendrai… Mais sais-tu ce que mon frère veut me dire?


FRIÉLO

Non, damoiselle.


HÉBÈLE

Comment, toi, son frère de lait, tu n'es pas son confident?


FRIÉLO

Mon Dieu, non! Depuis qu'il est devenu le premier orfèvre de Mayence, maître Jean ne fait plus grand cas de moi… pauvre apprenti.... Mais il ne devrait pas se méfier de ça!… (Il frappe sur son cœur.) Un orphelin recueilli par une noble et sainte famille, comme la vôtre, doit avoir un bon cœur; et Dieu m'en a donné un si grand que malgré la place qu'y tiennent déjà tous les Gensfleisch, de Mayence, je sens bien que la femme de mon maître, les enfants et petits-enfants à venir, trouveraient encore à s'y loger.


HÉBÈLE

Bon Friélo!


FRIÉLO

Mon métier, ma vie, je dois tout à mon maître; et il n'a pas confiance en moi, qui me ferais hacher pour lui!… Car il se méfie de moi, damoiselle.


HÉBÈLE

Vraiment!


FRIÉLO

Depuis quelque temps, il me renvoie de son atelier. Il s'y enferme pendant de longues heures; et lorsqu'il en sort, il est tout préoccupé. J'ai aperçu, l'autre jour, par la porte restée ouverte, des outils, dont je ne peux comprendre l'usage… Tout cela n'est pas naturel. Et tenez, (Il montre les feuillets du marchand d'estampes.) voyez-vous ces feuilles de papier sur lesquelles sont tracés des mots que n'a point écrits une main humaine? C'est une de ses inventions. J'ai bien peur que la fantaisie qu'il a eue d'exposer là ces singulières pages d'écriture, ne lui attire quelque méchante affaire… Mais, silence, le voici.




SCÈNE II




Les Mêmes, GUTENBERG

Gutenberg fait un signe à Friélo, qui sort, par la droite.



HÉBÈLE[2 - Hébèle, Gutenberg.]

Tu désires me parler, mon frère?


GUTENBERG, prenant la main d'Hébèle

Ce que j'ai à te dire est grave, Hébèle. Il s'agit de tout mon avenir.


HÉBÈLE

Tu sais, Jean, que depuis la mort de nos parents, je t'ai considéré comme le chef de la famille. Je suis persuadée que tu ne peux vouloir rien que de bon et d'honnête. Parle donc.


GUTENBERG

Notre père, tu le sais, était praticien de la ville; mais il était sans fortune. En mourant, il ne nous laissa pour tout bien que cette maison, la maison du Taureau noir, et le nom, sans tache, de Gensfleisch. Dans notre libre cité de Mayence, la noblesse n'exclut pas le travail. Je n'ai donc pas hésité, pour soutenir notre famille, à choisir une profession; et je suis devenu orfèvre et bijoutier. Mon métier nous fait vivre; mais depuis deux ans, chère sœur, une grande ambition s'est emparée de moi: non cette ambition vulgaire, qui vise à des trésors ou à des honneurs, mais la noble et sainte aspiration de l'homme qui veut doter son pays d'un bienfait nouveau. Au lieu de fabriquer ici des bijoux inutiles, je veux, dès aujourd'hui, consacrer ma vie à une invention destinée à éclairer et à régénérer l'esprit humain.


HÉBÈLE

Bien dit, mon frère!


GUTENBERG

As-tu jamais songé à la triste vie de ces pauvres copistes, qui passent leurs journées courbés sur des parchemins, et dont l'existence entière ne suffit pas à transcrire une bible ou un psautier? N'as-tu jamais regretté qu'il n'y eût aucun procédé mécanique pour remplacer le travail de leur main?


HÉBÈLE

Mais, mon frère, c'est impossible!


GUTENBERG

Impossible! non! car je veux créer moi-même cet art nouveau.


HÉBÈLE

Si cet art existait, le peuple pourrait lire et s'instruire; ce qui n'est aujourd'hui que le privilège des gens assez riches pour payer les manuscrits au poids de l'or.


GUTENBERG

Sans doute! aussi cette idée me prive-t-elle de sommeil, de repos!… Depuis un an j'essaie toutes sortes de moyens pour reproduire les manuscrits par un art mécanique. À la mort de notre mère, je dus me rendre à Gutenberg, pour hériter de son petit domaine. Là, je trouvai, dans un grenier, une vieille presse à images; et l'idée me vint de l'employer à la fabrication des manuscrits. Le résultat que j'obtins dépassa mes espérances. J'ai résolu, dès lors, d'abandonner mon métier d'orfèvre, pour me vouer, corps et âme, à cette entreprise.


HÉBÈLE

Mais songes-tu aux difficultés… aux dépenses?…


GUTENBERG

Mon courage sera à la hauteur de mon œuvre… Mais tu le sais, il y a ici une jeune fille, noble, riche et dévouée, à qui j'avais donné mon cœur et promis ma main…


HÉBÈLE

Annette de la-Porte-de-Fer.


GUTENBERG

Je ne veux pas l'associer aux difficultés, aux dangers qui m'attendent dans l'accomplissement de ma tâche; je veux quitter Mayence et partir seul. Je viens donc te prier, chère Hébèle, de faire connaître à Annette de la-Porte-de-Fer le sacrifice que je suis obligé de faire de mon bonheur au succès de mon art.


HÉBÈLE

Ce sera pour elle un coup cruel et inattendu… Mais je n'ai pas à discuter les motifs de ta résolution, ni à sonder les sentiments de ton cœur. La mission dont tu me charges, frère, je l'accomplirai.


GUTENBERG

Merci, chère Hébèle, je n'attendais pas moins de toi… (Il fait passer Hébèle sur le seuil de la porte de la boutique d'orfèvre.) Et maintenant, rentrons. Je veux mettre sous ta garde ma vieille presse et mes premiers outils.



Ils rentrent dans la boutique.





SCÈNE III




ANNETTE, FRIÉLO, des feuillets à la main[3 - Annette, Friélo.]

Ils arrivent par le fond au moment où Gutenberg et Hébèle entrent dans la boutique d'orfèvre.



FRIÉLO

Comme je vous le dis, damoiselle Annette, c'est votre fiancé qui a composé ces pages d'écriture mécanique qui vont ameuter tous les manants de la ville… Cela nous portera malheur!… Continuer son bon état d'orfèvre, vous épouser, et avoir une demi-douzaine de beaux enfants, telle aurait été la conduite d'un homme sensé. Mais depuis le jour où il a eu la malheureuse idée d'imiter les manuscrits, je ne reconnais plus mon maître! Il est devenu taciturne, rêveur; et je vous assure qu'en ce moment, il ne songe guère aux femmes, ni au mariage. Si chacun l'imitait, le monde finirait bientôt… Heureusement il n'oblige personne à penser comme lui. Voici l'heure où la petite Rosette, la jolie blonde, m'attend à la fontaine, et si vous n'avez rien à me commander…


ANNETTE

Va, mon garçon, va…



Friélo sort, en courant, par le fond, droite.





SCÈNE IV




ANNETTE, seule


La découverte d'un art nouveau serait le motif des préoccupations de Jean?… Mais alors je peux encore faire de son amour le but et l'orgueil de ma vie; car au lieu d'une rivale, je rencontre une ambition qui servira mes projets. Enfant, je partageais sa joie et ses chagrins; femme, je partagerai ses travaux et sa gloire.




SCÈNE V




HÉBÈLE, sortant de la boutique d'orfèvre; ANNETTE



ANNETTE, à Hébèle, qui a traversé la scène, d'un air pensif[4 - Annette, Hébèle.]

Comme te voilà pensive et préoccupée, Hébèle!


HÉBÈLE

C'est que j'ai à te faire une communication grave.


ANNETTE

Une communication grave?… Et de la part de qui?


HÉBÈLE

De la part de mon frère, de ton fiancé.


ANNETTE

Ah!


HÉBÈLE

Mon frère veut partir, il veut quitter Mayence.


ANNETTE

Partir? et pourquoi?


HÉBÈLE

Il a résolu de consacrer sa vie à la création d'un art utile à l'humanité, et il te prie de lui rendre sa liberté.


ANNETTE

Que dis-tu?


HÉBÈLE

L'amour tient peu de place dans le cœur d'un homme absorbé par le travail et l'étude. Que pourrait t'offrir mon frère, dans la vie de labeur et de mécomptes qui l'attend!… (Elle lui prend la main.) Je t'afflige, ma bonne Annette, mais je serais coupable de te laisser un espoir, que je n'ai plus.


ANNETTE

Depuis que je me connais, Hébèle, je me regarde comme l'épouse de Jean. N'a-t-il pas mis à mon doigt l'anneau des fiançailles?… Tu le sais, de pareils serments sont sacrés. Pourquoi serait-il parjure? Je suis jeune et noble. Ai-je cessé d'être honnête? (Mouvement d'Hébèle.) Si je tire quelque vanité des biens que la providence m'a accordés, c'est parce qu'il m'est permis de les offrir à celui que j'aime. Oui, Hébèle, j'aime ton frère, et rien ne me fera renoncer à lui.


HÉBÈLE

Il est des occasions où les femmes doivent sacrifier leur bonheur à la gloire de ceux qu'elles aiment. Cède à notre prière, Annette; et rends à mon frère une liberté, sans laquelle il ne pourra réaliser ses projets.


ANNETTE

Et pourquoi mon influence serait-elle contraire à son avenir? Pourquoi ma présence, mon aide et mes encouragements, ne lui seraient-ils pas salutaires? Le devoir d'une femme n'est pas d'abandonner celui qu'elle aime aux difficultés de la vie, mais de lutter à côté de lui, avec lui, contre l'adversité. Si Gutenberg est appelé à la gloire, il l'est aussi à la souffrance, et je veux être l'appui, la consolation, la tendresse, que son cœur réclamera dans les moments de doute et de défaillance.


HÉBÈLE

Le sacrifice, chère Annette, n'est-il pas aussi de l'amour?… Mais voici Gutenberg. Je voulais seulement te préparer à l'entendre. Je te quitte. (Fausse sortie.) Mon frère t'expliquera mieux que moi les motifs de son départ.



Elle sort par le fond, droite.





SCÈNE VI




ANNETTE, puis GUTENBERG[5 - Gutenberg, Hébèle.]



ANNETTE, reste un moment pensive, puis, avec résolution

Non, personne ne m'enlèvera le cœur de Gutenberg. Mais le voici… du calme! (À Gutenberg, qui sort de la boutique d'orfèvre.) D'après ce qu'Hébèle vient de me dire, tu comptes quitter bientôt Mayence?


GUTENBERG

Ah!… Hébèle t'a appris ma résolution, mes projets…


ANNETTE

Et ta fiancée, Jean? Le temps où tu jurais de me prendre pour femme, est-il déjà si loin de ton souvenir? As-tu oublié la Pâques-Fleurie de 1437? C'était la foire de Mayence. Tu m'achetas une bague d'argent, en me disant: «Ennel, voilà l'anneau des fiançailles. Je le remplacerai bientôt par l'anneau d'or du mariage.» Trois ans se sont écoulés, et tu ne m'as plus donné le doux surnom d'Ennel!… Tu pars, et tu ne parles plus de m'épouser.


GUTENBERG

Tu sais bien, Annette, qu'une ambition généreuse fait maintenant battre mon cœur. Tu sais que je ne suis plus libre, que j'ai juré de me vouer, corps et âme, à mon art… Oublions nos rêves d'enfance.


ANNETTE

Oublier, dis-tu? La fleur oublie-t-elle la rosée qui la désaltère, l'oiseau le nid qui lui sert de refuge, et l'homme le soleil qui l'éclaire? Nous ne pouvons davantage oublier notre amour; car il a rafraîchi nos cœurs, abrité nos jeunes ans, et porté la lumière en nos âmes. Tes serments t'ont lié à ma vie, et tu ne saurais les renier sans nous léguer, à toi la honte, à moi le désespoir.


GUTENBERG

Nous devons nous incliner sous la fatalité qui nous sépare. Pour atteindre le but auquel j'aspire, il me faut résister à la voix de l'amour. Épargne donc à mon cœur le regret d'un parjure.


ANNETTE

Je suis prête à m'immoler à ta gloire. Pars, puisque tu le veux. Je ne retiendrai pas le noble élan qui te pousse vers une destinée inconnue. Mais avant de t'engager dans une voie nouvelle, ne veux-tu pas me dire, une fois encore, ce que tu m'as répété si souvent?


GUTENBERG

Que désires-tu, Annette? Parle. Si c'est en mon pouvoir, je te l'accorderai sur-le-champ.


ANNETTE

Ce que je désire est bien simple, Jean. Donne-moi par écrit la promesse de m'épouser, que tu me fis il y a cinq ans… (Mouvement de Gutenberg.) Tu ne réponds rien!… Hésiterais-tu à ratifier avec la plume un serment fait avec le cœur?


GUTENBERG

Ma vie s'annonce trop aventureuse pour que j'ose t'enchaîner à mon avenir. En vérité, je ne puis t'accorder ce que tu me demandes.


ANNETTE

Une autre te reprocherait tes serments et ton abandon; une autre te poursuivrait de ses lamentations et de son ressentiment. Je ne te demande, moi, que quelques lignes de ta main!… (Jean regarde Annette, fait quelques pas, hésite et revient.) Auras-tu la cruauté de refuser cette consolation à celle dont ton départ va briser le cœur, à celle qui avait mis en toi son espoir et sa vie?…


GUTENBERG

Tout engagement est sacré. Je ne puis faire une promesse que je ne saurais tenir.


ANNETTE

C'est ton honneur qui est ici en jeu. L'homme n'est véritablement libre que par le devoir accompli. Mets-toi donc en règle avec le passé, pour que le ciel bénisse tes efforts à venir. Tu veux devenir un homme illustre: commence par être un honnête homme!…


GUTENBERG

Allons! qu'il soit fait selon ton désir.



Il entre dans la maison.



ANNETTE, haletante, ne le perd pas de vue

Enfin!… Dieu soit loué! Je n'avais pas trop présumé de son cœur! Je n'aurai pas invoqué en vain les souvenirs de notre enfance!


GUTENBERG, revient, avec un parchemin, qu'il remet à Annette

Voici la promesse de mariage que tu désires, Annette. Puissions-nous n'avoir à nous repentir jamais, toi de l'avoir exigée, moi de te l'avoir accordée!


ANNETTE, mettant le parchemin dans son escarcelle, après l'avoir lu

Maintenant, je puis te dire adieu. Pars, je me considère comme ta femme. De loin mon cœur suivra le tien; il ressentira tes joies et tes souffrances… Adieu!



Elle sort par la droite, deuxième plan.





SCÈNE VII




GUTENBERG, seul, puis FRIÉLO



GUTENBERG[6 - Gutenberg, Friélo.]

C'est peut-être une imprudence que j'ai commise, mais je n'ai pu résister à ses larmes, à sa douleur. Enfin, chassons ces tristes pensées. (À Friélo.) Que veux-tu, Friélo?


FRIÉLO, sortant de la boutique du marchand d'estampes

Maître, le seigneur Fust, l'argentier, est en ce moment dans la boutique du père Grimmel, le marchand d'estampes, et il demande à vous voir.


GUTENBERG

Que peut-il avoir à me dire?


FRIÉLO

Il a longtemps examiné les feuillets gravés qui sont exposés à la devanture et dans la boutique du père Grimmel; et c'est à ce sujet, je crois, qu'il désire vous parler.


GUTENBERG

Eh bien, va dire au seigneur Fust que je suis fort honoré de sa visite, et tout à ses ordres.



Friélo sort par la boutique du marchand d'estampes.





SCÈNE VIII




GUTENBERG, FRIÉLO, puis FUST



GUTENBERG, à part

Que peut avoir à demander le riche financier au pauvre orfèvre?


FRIÉLO, revenant de la boutique du marchand d'estampes

Voici le seigneur Fust.


FUST, sortant du la boutique du marchand d'estampes, quelques feuillets à la main, à part[7 - Friélo, Gutenberg, Fust.]

C'est une chose vraiment merveilleuse que d'avoir pu contrefaire ainsi des manuscrits! Que de florins à gagner avec une pareille découverte! Si je pouvais décider l'inventeur à me dire son secret! Il est jeune, il est pauvre… j'en aurai facilement raison, (Haut, à Gutenberg.) C'est vous, jeune homme, qui avez gravé ces feuillets?


GUTENBERG

Oui, messire.


FRIÉLO, à part

Le vilain museau! On dirait une fouine!


FUST

Mais avez-vous pensé au danger que vous pouvez courir en essayant d'imiter les manuscrits?


GUTENBERG

À quel danger, messire?


FUST

Au plus grand de tous, à une accusation de sorcellerie.


GUTENBERG

De sorcellerie? Par exemple!…


FUST

Ceci est plus sérieux que vous ne le pensez, jeune homme. Il est certain qu'en ce moment, les copistes de Mayence fomentent contre vous un complot. Ils prétendent que vous avez fait là œuvre de sorcellerie. Et je viens, en ami, vous engager à ne pas continuer des travaux, qui ne pourraient que vous devenir funestes.


GUTENBERG

Je vous remercie, messire Fust, de l'intérêt que vous me témoignez; mais espoir, fortune avenir, tout, pour moi, réside dans l'invention dont vous tenez les premiers essais. Rien ne pourra m'obliger à abandonner des travaux qui feront la gloire de ma vie.


FUST

Réfléchissez, jeune homme! Une accusation de sorcellerie est chose bien grave!… Dans les temps où nous vivons, c'est quelquefois s'exposer à de grands périls que de lancer une idée nouvelle.


GUTENBERG

Blâmeriez-vous une œuvre qui doit être un des plus grands bienfaits accordés à l'humanité?


FUST

Nullement!… Aussi suis-je venu vous faire une proposition, qui comblera tous vos vœux.


GUTENBERG

Ah!


FUST

Je vous l'ai dit, les bourgeois de Mayence sont mal disposés contre vous. Ils s'inquiètent d'une invention qui leur paraît avoir un certain caractère magique. Seul, inconnu et sans fortune, vous ne pourrez lutter contre les préjugés populaires, et votre invention périra.


GUTENBERG

Et moi je vous dis qu'elle vivra, messire Fust!


FUST

Oui, si elle est patronnée par un homme dont le renom, la position et le crédit, la mettent à l'abri de tout soupçon… Dites un mot et je suis cet homme. Vous avez l'idée, j'ai l'expérience.... et l'argent. À nous deux, nous réaliserons une œuvre qui, sans mon appui, ne verrait jamais le jour!


FRIÉLO, à part

Ma foi, l'esprit du vieux renard vaut mieux que son visage. (À Gutenberg.) Acceptez, mon cher maître, et votre fortune est faite. Le seigneur Fust est si riche!


FUST

Eh bien! vous ne répondez rien? Vous ne me prenez pas au mot?


GUTENBERG

Je regrette de si mal accueillir une ouverture, qui m'honore, messire argentier; mais je n'ai besoin du secours de personne. Si la jeunesse n'a ni renom, ni crédit, elle a, du moins, le courage et la foi, c'est-à-dire, les leviers qui soulèvent le monde. Excusez-moi donc si je refuse votre offre généreuse.


FUST

Voilà bien la jeunesse! orgueilleuse, enthousiaste, et ne doutant de rien! Vous ne penserez pas toujours de même. L'illusion, c'est par là que commencent tous les inventeurs; mais bientôt arrivent les difficultés, les mécomptes et le découragement. Un jour viendra où vous regretterez amèrement votre refus, et où vous me supplierez de vous accorder l'aide, la protection que vous repoussez aujourd'hui.


FRIÉLO, à Gutenberg

Ah! cher maître! mieux vaut tout de suite que plus tard. Je vous en conjure, écoutez les conseils du seigneur Fust: ce sont ceux de la raison.


GUTENBERG

Ma découverte m'est plus précieuse que la vie, messire. Je ne la divulguerai à personne.



Jeu de scène de Friélo, qui supplie son maître d'accepter. Gutenberg, impatienté, lui fait signe de sortir.



FUST, à part

Je veux ton secret, je l'aurai… je l'aurai à tout prix! (Haut, il remonte.) Au revoir, Jean Gutenberg, au revoir.



Il le salue et sort par la droite, deuxième plan.—Friélo sort par la gauche, sur un nouveau signe de Gutenberg.





SCÈNE IX



GUTENBERG, seul

Les voilà bien ces hommes d'argent! Tout est pour eux une question de lucre, de calculs et de bénéfice! Ils découragent, ils désespèrent l'artiste, pour s'emparer de sa création, ou pour la payer moins cher! (Étendant le bras du côté où est sorti Fust.) Non, jamais, entends-tu, jamais, tu ne toucheras à mon œuvre! Plutôt la voir périr que de te la confier!




SCÈNE X




GUTENBERG, CONRAD HUMMER, ANDRÉ DRITZEN

Conrad et Dritzen entrent par le fond gauche, et regardent Gutenberg[8 - Conrad, Gutenberg, Dritzen.].



CONRAD HUMMER

Qu'as-tu donc, Gutenberg? Te voilà tout agité.



Il serre la main de Gutenberg.



GUTENBERG

C'est que je viens d'avoir un entretien, et presque une altercation, avec l'argentier Fust.


ANDRÉ DRITZEN

L'argentier Fust! Méfie-toi de cet homme. Il est capable de tout, pour arriver à ses fins.


GUTENBERG

Il est sorti furieux, parce que j'ai refusé de le prendre pour associé.


CONRAD HUMMER

Il ne veut, crois-le bien, le secret de ton invention que pour t'en déposséder plus tard.


GUTENBERG

Ce secret est bien simple, mes amis: et ce n'est pas avec vous que j'en ferai mystère. Ce que j'obtiens n'est encore qu'une ébauche, mais elle va m'amener à d'autres résultats. Vous savez que depuis assez longtemps, nos artistes obtiennent des gravures, en sculptant en relief des dessins sur le bois. C'est ainsi que j'opère. Seulement, au lieu de sculpter en relief, sur le bois, les traits du dessin, je sculpte des lettres, des mots, des phrases; et ces caractères, sculptés en relief sur le bois, forment des pages de manuscrit, que je multiplie ensuite, à volonté, en les tirant sur le papier, grâce à l'encre des graveurs, et à la vieille presse qui sert aux imagiers.


CONRAD HUMMER

C'est une très belle idée, mais tout dépend de la manière d'opérer… Consentirais-tu à nous montrer ton travail?


GUTENBERG

Mais certainement! Suivez-moi, mes amis, dans mon atelier. (Il passe devant Conrad, ouvre la porte de la boutique et les fait entrer.) Je vais vous montrer mes chefs-d'œuvre.



Il entre derrière eux, dans la boutique.





SCÈNE XI




ZUM, LE PETIT ZUM, ils ont, chacun, une longue plume derrière l'oreille.

La scène reste vide quelques instants; puis Zum et le petit Zum entrent, l'un par la droite, l'autre par la gauche. Ils traversent la scène, sans se voir, et se rencontrent, nez à nez, au second tour, au milieu du théâtre.



ZUM

C'est toi, grand frère? Où vas-tu ainsi, le nez en l'air?[9 - Le petit Zum, Zum.]


LE PETIT ZUM

C'est toi, petit frère? Où vas-tu ainsi, le poing sur la hanche?


ZUM

Chez Gutenberg, l'orfèvre.


LE PETIT ZUM

Et moi chez le père Grimmel, le marchand d'estampes.


ZUM

Gageons que nous venons tous les deux pour la même chose.


LE PETIT ZUM

Les feuillets gravés par Gutenberg, n'est-ce pas?


ZUM

Tout juste.


LE PETIT ZUM

Eh bien! Allons voir ça!



Ils vont prendre, à la devanture de la boutique du marchand d'estampes, les feuillets, et reviennent au milieu du théâtre.



ZUM, examinant les feuillets[10 - Zum, le petit Zum.]

C'est vraiment extraordinaire! Quelle écriture admirable! Pas une lettre ne dépasse l'autre… Partout même largeur de lignes… Et s'il y a une faute, un trait singulier sur un feuillet, on trouve la même faute, le même trait, sur tous les autres… C'est la même page constamment reproduite… Que dis-tu de cela, petit frère?


LE PETIT ZUM

Je dis, grand frère, que si cette invention se répand, tout le corps de Mayence, dont nous avons l'honneur de faire partie (Ils saluent tous les deux, du pied droit, et en ôtant leur bonnet.) n'a plus de raison d'être, ni de moyen d'existence… et que nous n'avons plus qu'à nous faire moines ou soldats.


ZUM, allant à la boutique de Gutenberg, et lui montrant le poing[11 - Zum, le petit Zum.]

Et c'est ce Gutenberg qui a fait cela!… Je ne l'aimais déjà pas beaucoup, ce jeune homme. Il est gentilhomme et de famille noble, et il s'est fait artisan. Il avait un bon et vieux nom, celui des Gensfleisch, et il l'a quitté, pour prendre le nom d'un petit domaine qu'il possède à Gutenberg. Enfin, voilà qu'il lui vient la déplorable idée de ruiner les copistes!


LE PETIT ZUM

Et aucune loi ne peut l'empêcher de mettre subitement sur le pavé une foule de pauvres diables, comme toi et moi?


ZUM

Aucune… Nous n'avons rien contre lui… Excepté ceci.



Il tire un poignard.



LE PETIT ZUM

Ou cela… (il tire un poignard plus grand.) Alors, grand frère, tu ne verrais pas d'inconvénients?



Il fait le geste de poignarder.



ZUM, bas

Au contraire!… morte la bête, mort le venin.


LE PETIT ZUM, il regarde si personne ne l'écoute, et amène son frère à l'extrême droite

J'ai pris, à tout hasard, quelques informations sur notre homme… Il sort, chaque soir, à huit heures, après son repas, et se rend à la brasserie du Rhin, pour deviser, avec ses deux amis, Conrad Hummer et André Dritzen, de choses de jeunesse et d'amour.


ZUM, même jeu: Zum amène son frère à l'extrême gauche

De sorte qu'il suffirait, ce soir, par exemple, de nous cacher dans un coin de la rue, et d'attendre notre cavalier.


LE PETIT ZUM

À ce soir, grand frère! J'aurai mon poignard.


ZUM

Et moi le mien… c'est-à-dire, non!… j'apporterai une dague: on frappe de plus loin.


LE PETIT ZUM

À ce soir!… Gutenberg est un homme mort.




SCÈNE XII




Les Mêmes, CONRAD HUMMER, ANDRÉ DRITZEN, sortant de la boutique de Gutenberg.

Conrad Hummer et André Dritzen sont entrés à la fin de la scène précédente, et ont entendu les dernières paroles des deux Zum. Ils s'approchent vivement des deux Zum, et chacun les prend par un bras.



CONRAD HUMMER

Ah! mes drôles, c'est l'assassinat de notre ami Gutenberg que vous complotiez ainsi[12 - Conrad, Zum, le petit Zum, Dritzen.].


LE PETIT ZUM

Vous vous trompez! Vous avez espionné tout de travers. Nous ne parlions pas du tout de faire du mal à votre ami.


ANDRÉ DRITZEN

Et que disiez-vous donc?


ZUM, dégageant son bras de l'étreinte de Dritzen, et allant devant la boutique du marchand d'estampes, (avec force.)

Nous disions que celui qui a fait et exposé ces feuillets d'écriture, est un mécréant et un sorcier; car jamais main d'homme ne saurait en créer de pareils. J'en appelle à tout le monde[13 - Conrad, Dritzen, le petit Zum, Zum.]. Je demande à tous les bourgeois de la ville (Montrant les feuillets.) si ce n'est pas là une œuvre magique et diabolique.




SCÈNE XIII




Les Mêmes, FRIÉLO, DRITZEN, CONRAD HUMMER, Bourgeois, Peuple, puis FUST et GUTENBERG

Pendant les dernières paroles de Zum, des bourgeois, des passants sont entrés, et se sont peu à peu rassemblés devant la boutique de Grimmel.



LE PETIT ZUM

Mon doux Jésus! Que restera-t-il aux honnêtes copistes pour vivre, si les mécréants se mettent à faire leur besogne? En écrivant du matin au soir, et du soir au matin, la vie d'un homme ne suffirait pas à copier les manuscrits que Jean Gensfleich a livrés ce matin à ce marchand d'estampes.


FRIÉLO, à Gutenberg[14 - Friélo, Gutenberg, Conrad Dritzen, Petit Zum, Zum, Fust, peuple et bourgeois au fond.]

Hélas! maître, à quoi cela vous servira-t-il, sinon à vous faire brûler comme sorcier, de pouvoir écrire plus vite que personne? Le monde en ira-t-il mieux? Je crains qu'il n'aille, au contraire, plus mal, en commençant par nous. Renoncez à vos projets, il en est temps encore. Acceptez la protection du seigneur Fust, ou nous sommes perdus!


GUTENBERG, à Friélo

Si tu m'aimes, tais-toi, si tu as peur, va-t'en. (Au peuple.) Qu'y a-t-il? que me voulez-vous? Amis, répondez. De quoi m'accuse-t-on?


ZUM

On t'accuse de sorcellerie; car il n'y a que le démon qui ait pu, sans l'aide d'une main humaine, tracer des caractères semblables. Tes feuillets sentent le roussi: ce sont des œuvres d'enfer!


LE PETIT ZUM

Hésiterez-vous à condamner comme sorcier, celui qui écrit à l'aide de maléfices?


LE PEUPLE

Mort au renégat! mort à Gensfleisch!… mort à Gutenberg! À mort! à mort!


FUST, s'avançant vers Gutenberg

Eh bien! jeune homme, tu le vois, toi et ton œuvre allez périr ensemble. Un mot, et je te sauve: un mot, et ce peuple menaçant se prosterne devant toi. Une dernière fois, je t'offre mon appui. Veux-tu me confier ton secret?


GUTENBERG

Jamais!



Fust fait un geste d'encouragement aux deux Zum, et sort, par la droite.



LES DEUX ZUM et LE PEUPLE

Mort à l'hérétique!… À mort! à mort!



Annette et Hébèle sortent de la boutique d'orfèvre; Friélo leur montre le peuple en courroux; Conrad et Dritzen les rassurent.





SCÈNE XIV




Les Mêmes, DIETHER D'YSSEMBOURG

Diether est précédé de soldats, qui font reculer le peuple à droite et à gauche, et restent au fond.[15 - Annette, Hébèle, Dritzen, Conrad, Friélo, Gutenberg, Diether, Petit Zum, Zum, Soldats, Peuple, Bourgeois, au fond.]



DIETHER D'YSSEMBOURG

Quel est ce tumulte? Pourquoi ces cris?… Silence, bourgeois et manants! C'est moi, votre chef, votre souverain, votre père, qui ai seul ici le droit d'accuser, de punir ou d'absoudre. Si Gutenberg est coupable, il sera condamné; s'il est innocent, pourquoi ces menaces? Justice sera faite. Retirez-vous un moment (Le peuple se retire au fond du théâtre. Friélo s'approche de Zum, et revient près de Conrad et Dritzen, qui le rassurent. Il baise le bas de la robe de Diether. Sur un mouvement menaçant de Zum, il s'écarte.—À Gutenberg.) Je sais, jeune homme, que tu es un bon et loyal ouvrier. Je sais, que tu n'as jamais fait aucune œuvre de sorcellerie, et qu'en te livrant à des essais nouveaux, tu obéis à une noble ambition. Il m'a été facile de te préserver tout à l'heure de l'émeute populaire; mais la bourgeoisie de Mayence, jalouse du rang qu'a su jadis conquérir ton père et de ton mérite personnel, ne te pardonnera pas de sitôt une découverte appelée à illustrer ton nom… Je ne te dirai pas de renoncer à une idée, que je tiens, moi, pour excellente; mais comme mon devoir est de faire régner l'ordre et la bonne harmonie dans la ville, je t'ordonne de partir, de quitter Mayence, sur l'heure. Ton absence peut seule calmer la surexcitation du peuple. (Mouvement de Gutenberg.) Pars pour la Hollande. Tu trouveras à Harlem l'imagier Laurent Coster; ses lumières et ses conseils te seront utiles. C'est l'homme le plus propre à comprendre et à encourager tes travaux. Présente-toi à lui de ma part. Sois toujours laborieux et honnête, et lorsque tu reviendras, la ville, apaisée, te fera bon accueil, je te le promets.


GUTENBERG

Mon intention était de partir, pour aller perfectionner mon invention loin de Mayence, loin des ennemis et des jaloux. Je l'ai annoncé ce matin à ma sœur, à mes amis; mais je n'avais pas encore de résidence déterminée. Vous me donnez, monseigneur, un excellent avis en m'engageant à me rendre chez Laurent Coster. Je travaillerai sous ses yeux, et je reviendrai un jour, pour rendre à mon pays l'art merveilleux dont j'emporte le germe.


DIETHER D'YSSEMBOURG

Compte toujours sur ma protection et mon appui.



Conrad va remercier Diether; Diether remonte près de Conrad.



GUTENBERG, à Diether

Merci, mille fois, monseigneur. (À Hébèle.) Ne pleure pas, Hébèle. La prière et le travail sont deux amis qui se retrouvent toujours: nous nous reverrons. (À Annette.) Ne veux-tu pas me serrer la main, Annette?


ANNETTE

Ah! Jean! ce n'est plus avec les larmes que je te dis adieu… c'est avec orgueil!


HÉBÈLE

Cher frère!


GUTENBERG, à Conrad Hummer et à André Dritzen, et saluant Diether

Adieu! Conrad. Adieu, André. Pensez un peu à l'ami absent, qui ne vous oubliera jamais.



Fausse sortie.



FRIÉLO, courant après Gutenberg, d'une voix piteuse

Vous oubliez quelqu'un, maître!


GUTENBERG, revenant

C'est vrai: je ne t'ai rien dit, mon pauvre Friélo. (Il lui tend la main.) Que la providence veille sur toi!


FRIÉLO

Ce n'est pas ça, mon cher maître; vos adieux ne me feront pas le cœur plus content. Ce que je désire, c'est aller avec vous chez Laurent Coster, l'imagier de Harlem. Comment avez-vous pu songer à partir seul? Croyez-vous que je me soucie de rester sans vous à Mayence!


GUTENBERG

Toi, Friélo, si casanier, si poltron et si amoureux des belles filles de ton pays, tu consentirais à aller jusqu'en Hollande?


FRIÉLO

Oui, car au-dessus de mes aises, de ma poltronnerie et de mes amourettes, il y a mon frère de lait, il y a mon maître. Me conduiriez-vous en enfer? (À part.) je sais bien qu'il n'ira jamais de ce vilain côté. (Haut.) je vous suivrais partout!


GUTENBERG

Eh bien, mon garçon, tu me suivras, puisque tu le veux.


LE PETIT ZUM, sortant de la foule restée au fond, à Diether

Monseigneur, les amis m'envoient vous demander ce que vous avez décidé contre ce mécréant.


DIETHER D'YSSEMBOURG

Je lui ai ordonné de partir, de quitter Mayence.


ZUM, s'avançant

Et de n'y jamais rentrer, nous l'espérons! (La foule vient se ranger autour de Gutenberg, de Diether et des autres personnes, avec un air menaçant.) Qu'il parte à l'instant, s'il ne veut pas tomber sous nos coups.


LE PEUPLE

À mort! à mort!


GUTENBERG

Malheur à qui oserait porter la main sur moi, ou sur cet enfant. (Écartant de la main le peuple qui se range aux deux côtés du théâtre.) Place, bourgeois ingrats et félons! Je méprise vos injures et brave vos menaces.... Viens, Friélo!



Il pose son bras sur l'épaule de Friélo, traverse la scène, et sort, entre la double rangée du peuple et des bourgeois.



TOUS

Vive monseigneur! monseigneur Diether d'Yssembourg!




ACTE DEUXIÈME





DEUXIÈME TABLEAU




L'IMAGERIE DE LAURENT COSTER, À HARLEM



Une salle de l'imagerie de Laurent Coster, à Harlem.—Au fond, une porte.—De chaque coté de la porte, un vitrage, sur lequel sont accrochées des images.—Portes latérales.—À droite, un dressoir, couvert de vaisselle.—À gauche, un bahut, sur lequel sont un vase de fleurs et un sablier.—Près du bahut, un guéridon, avec ce qu'il faut pour écrire.—Au milieu du théâtre, une table.—Escabeaux, etc.





SCÈNE PREMIÈRE



MARTHA, elle met le couvert, en allant du dressoir à la table.—Gaiment

Mon père m'a dit: «Martha, mets à la broche le poulet le plus gras; monte de la cave le meilleur vin; sors de l'armoire une nappe de la plus belle toile de notre Hollande, des assiettes de faïence et des gobelets d'argent, car j'ai à déjeuner quelqu'un que je désire bien traiter, et que tu ne seras pas fâchée de voir à notre table.» Pour accueillir ainsi un convive, il faut que mon père le tienne en grand estime. (Pensive.) Si c'était Gutenberg? Je n'ose le croire, et pourtant quel autre pourrait mériter mieux que lui l'amitié de mon père! Depuis que ce jeune homme est entré à l'imagerie, il ne s'est pas attiré un seul reproche, et j'ai souvent entendu dire à mon père qu'il est au-dessus du rôle de contre-maître qu'il remplit ici… Oui, oui, c'est de Jean Gutenberg qu'il s'agit. (Elle approche un escabeau de la table.) C'est Jean qui s'assiéra là. (Elle met un pâté sur la table.) Toutes ces bonnes choses seront pour lui… Il va venir!… (Elle regarde au vitrage.) Jamais le ciel ne me parut si beau. (S'approchant du vase, prenant une fleur et la respirant.) Jamais les fleurs ne m'ont paru aussi parfumées. (Elle met la fleur à sa ceinture.) Jamais enfin, je ne me suis sentie si heureuse de vivre, et si fière d'être la fille de Laurent Coster… Mais pourquoi suis-je pensive et distraite? J'aime à rêver pendant de longues heures… Pourquoi? (Elle s'assied.—Après un silence.) Puisque je trouve Gutenberg aimable et bon, comment se fait-il que je sois si craintive devant lui? Le son de sa voix suffit à me faire rougir, (Elle se lève.) et à la pensée de le voir, mon cœur bat à briser ma poitrine. (Elle s'approche du sablier.) Je renverserais ce sablier, si cela pouvait ralentir la marche du temps, et cependant je voudrais qu'il marquât déjà l'heure de midi!… Quel est donc le sentiment étrange, qui me fait à la fois redouter et souhaiter la présence de Gutenberg?… Pourquoi, en l'attendant, suis-je si émue? Je me sens frémir, comme une feuille qui tremble au vent…




SCÈNE II




FRIÉLO, MARTHA



FRIÉLO, entrant par la droite, portant des feuilles et des images

Pardine, damoiselle, ou je me trompe fort, ou ce mal mystérieux s'appelle l'amour. Pour le soulager, il ne faut ni médecin, ni sorcier.... Il faut seulement trouver un cœur qui réponde au sien. (Mouvement de Martha.) Ne baissez pas les yeux, damoiselle; votre amour est de ceux qui peuvent s'avouer à la face de tous. La fille de Laurent Coster, l'imagier, n'a point à se cacher d'aimer Jean Gutenberg! Vrai Dieu! heureuse sera la main mignonne que le prêtre mettra dans la main loyale de mon maître. (Plaçant les feuillets au vitrage.) Là!



Il sort par la gauche.





SCÈNE III



MARTHA, pensive

C'est de l'amour, a dit Friélo!… J'aurais de l'amour pour Gutenberg! Mais lui, m'aime-t-il?… Friélo ne l'a pas dit!…



Coster arrive par le fond.





SCÈNE IV




MARTHA, COSTER



COSTER

Tout est-il prêt, mon enfant?


MARTHA

Oui, mon père.


COSTER, il l'embrasse

Eh bien! va chercher, pour le dessert, un cruchon de vieux curaçao.


MARTHA

J'y vais, mon père.



Elle sort par la gauche.



COSTER, seul.—Il ferme la porte du fond, va à la porte de droite, puis à celle de gauche.—Regardant autour de lui

Je suis seul!… bien seul!… Vous savez, sainte dame, la vierge, si j'aime ma fille, l'ange consolateur de ma vieillesse. Eh bien! que je sois privé du salut éternel, si je ne regarde pas mon invention comme un second enfant, qui, autant que ma fille, a droit à ma tendresse… (Il ouvre un tiroir du bahut, et y prend une casse d'imprimerie.) Mon invention, la voilà! (Il pose la casse sur le guéridon.) Jusqu'ici, l'existence d'un pauvre copiste était à peine suffisante pour transcrire une bible ou un livre d'heures; mais désormais, grâce à mes caractères mobiles, on pourra reproduire mécaniquement les manuscrits. (Il prend quelques caractères dans la casse d'imprimerie, les regarde et s'assied près du guéridon.) Chers caractères, enfants de mon esprit, fruits de mes veilles et de mes labeurs, idée qui a germé dans ma tête, pendant quarante années, quel bonheur j'éprouve à vous contempler!… À vous appartiendra le pouvoir d'exprimer les sentiments les plus divers et les plus opposés de l'âme humaine!… La science, l'histoire, la poésie, naîtront, tour à tour, de votre arrangement multiple… En vous, l'écolier épèlera son rudiment, le savant consignera ses doctrines, le vieillard relira ses prières… Aux financiers, vous parlerez de chiffres; aux femmes, de parures; à la jeunesse, de plaisirs. Vous chanterez l'amour, après avoir célébré la gloire, et vous raconterez à l'avenir, les événements du passé… À vous reviendra l'honneur de régénérer le monde; car vous vous nommerez l'imprimerie, c'est-à-dire la voix universelle de l'humanité!… Puisse l'hypocrisie, le mensonge, ni la calomnie, ne jamais souiller vos empreintes!… (Il se lève et va remettre les caractères dans la casse, puis il replace la casse dans le tiroir du bahut.) Personne ne connaît mon secret. Si mon imagerie est ouverte et accessible à chacun, l'atelier où je cisèle et fonds mes caractères, est fermé à tous les regards. Là, comme en un sanctuaire, où l'on aime à prier seul, je travaille dans la solitude et le silence… Mais, à mon âge, la mort est proche, et je dois léguer ma découverte à un héritier capable de la faire grandir… Lorsque Gutenberg est arrivé à Harlem, il m'a semblé que le ciel l'envoyait; car le feu sacré de l'artiste brûle dans l'âme honnête de ce jeune ouvrier. Il aimera ma fille et perfectionnera mon œuvre. Je quitterai la terre avec moins de regret, lorsque j'aurai assuré le bonheur de Martha et l'avenir de l'imprimerie. (Apercevant à travers le vitrage Gutenberg, qui arrive du fond gauche.) Gutenberg!




SCÈNE V




COSTER, GUTENBERG



COSTER, tendant la main à Gutenberg

Arrive donc, mon ami… aurais-tu oublié que tu déjeunes avec moi?


GUTENBERG, souriant

Non, maître, je n'aurais garde de l'oublier. Et je vous remercie de tout mon cœur, de l'honneur que vous me faites.


COSTER

Alors, à table! (Ils se mettent à table.)[16 - Coster, Gutenberg.] Dès le jour où tu es entré ici, j'ai vu que tu n'étais pas un ouvrier ordinaire, et je t'ai voué une affection paternelle.


GUTENBERG

Je suis fier de posséder votre estime, maître Coster; et je me souviendrai toujours de l'accueil bienveillant que vous avez fait au jeune inconnu qui vint frapper, il y a trois ans, à la porte de votre maison.


COSTER

C'est moi qui dois te remercier; car, depuis ton arrivée, mon imagerie n'a cessé de prospérer.




SCÈNE VI




Les Mêmes, MARTHA

Elle entre par la gauche, portant, sur un plateau, un cruchon de curaçao, qu'elle place sur le bahut, à gauche.—Elle fait une révérence à Gutenberg.—Gutenberg la salue et ne la quitte pas des yeux, Coster regarde les deux jeunes gens, en se frottant les mains.



COSTER, à Gutenberg[17 - Coster, Gutenberg, Martha derrière la table, au fond.]

Une coutume qui nous est douce, à nous, bourgeois de la Hollande, c'est de nous faire servir par nos femmes et nos filles. Les mets et le vin semblent meilleurs lorsque c'est une main chérie qui vous les présente… Verse-nous à boire, Martha. (Martha remplit les verres de vin.—Élevant son verre.) À notre belle et bonne imagerie!


GUTENBERG, élevant son verre

Oui, à l'imagerie de Harlem!…



Martha sert Coster et Gutenberg.—Gutenberg mange, les yeux toujours attachés sur Martha.



COSTER, regardant Gutenberg d'un air satisfait.—À part

Allons, allons, je ne me suis pas trompé… (À Martha.) Martha, fais-moi passer ce curaçao. (Martha va prendre le cruchon.) Il date de ta naissance. Si notre convive a dans le cœur quelque tendre sentiment, qu'il n'ose nous dire, eh bien! un verre de cette précieuse liqueur lui donnera peut-être la force de l'exprimer.



Il verse du curaçao dans un petit verre, et le présente à Gutenberg.



GUTENBERG

Un tendre sentiment? Ah! oui, maître, (Il regarde Martha.) bien tendre!… (À Coster.) Et puisque vous le permettez, (Élevant son verre.) je boirai à… à… (Regardant Martha.—À part.) Non, je n'oserais jamais…



Il remet son verre sur la table.



COSTER

Eh bien!… Tu ne bois pas?


GUTENBERG, prenant une résolution subite

Si!… (Il se lève, prenant son verre.) À Hébèle, à ma chère, à ma bien-aimée sœur! (Il boit, mouvement de Coster.—À Coster.) Je suis orphelin, messire, et ma sœur a été la seule tendresse de mon enfance… (À Martha.) Quand je quittai Mayence, ma sœur avait votre âge, damoiselle. Tout en vous me la rappelle, et en buvant à elle, il me semble que c'est à vous que je bois… Voulez-vous me permettre de prendre votre main, comme je prenais la sienne, (Il lui tend la main.) et de vous dire qu'en m'apparaissant à travers votre visage, le souvenir de ma sœur me devient plus cher encore.


COSTER, à part

Il l'aime, mais il n'ose pas le lui avouer… Allons, c'est à moi de le faire parler. (Il se lève. Appelant à la porte de gauche.) Friélo! Friélo!




Конец ознакомительного фрагмента.


Текст предоставлен ООО «ЛитРес».

Прочитайте эту книгу целиком, купив полную легальную версию (https://www.litres.ru/figuier-louis/gutenberg/) на ЛитРес.

Безопасно оплатить книгу можно банковской картой Visa, MasterCard, Maestro, со счета мобильного телефона, с платежного терминала, в салоне МТС или Связной, через PayPal, WebMoney, Яндекс.Деньги, QIWI Кошелек, бонусными картами или другим удобным Вам способом.



notes



1


Hébèle, Friélo.




2


Hébèle, Gutenberg.




3


Annette, Friélo.




4


Annette, Hébèle.




5


Gutenberg, Hébèle.




6


Gutenberg, Friélo.




7


Friélo, Gutenberg, Fust.




8


Conrad, Gutenberg, Dritzen.




9


Le petit Zum, Zum.




10


Zum, le petit Zum.




11


Zum, le petit Zum.




12


Conrad, Zum, le petit Zum, Dritzen.




13


Conrad, Dritzen, le petit Zum, Zum.




14


Friélo, Gutenberg, Conrad Dritzen, Petit Zum, Zum, Fust, peuple et bourgeois au fond.




15


Annette, Hébèle, Dritzen, Conrad, Friélo, Gutenberg, Diether, Petit Zum, Zum, Soldats, Peuple, Bourgeois, au fond.




16


Coster, Gutenberg.




17


Coster, Gutenberg, Martha derrière la table, au fond.


