Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 4)
Jane Austen






Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 4)





CHAPITRE XLIII


Au commencement d'avril, par un temps singulièrement beau pour la saison, madame Jennings et ses deux jeunes amies partirent de Berkeley-Street et quittèrent Londres; elles devaient rencontrer, dans un endroit désigné, madame Charlotte Palmer, son enfant et ses gens, et se rendre à Cleveland tous ensemble. Comme on devait voyager lentement à cause de l'enfant, M. Palmer et le colonel Brandon préférèrent suivre à cheval et devaient les rejoindre le lendemain de leur arrivée.

Maria, toujours vive, toujours exagérée dans tous ses sentimens, s'était réjouie de quitter cette ville où elle n'avait eu que des peines, et au moment d'en partir, son cœur se serra en pensant au plaisir qu'elle avait eu en y arrivant, à l'espoir qui embellissait les premiers momens de son séjour. Elle y laissait ce Willoughby qu'elle était venue rejoindre avec tant de joie et qu'elle ne pouvait oublier, perdu à jamais pour elle, retenu dans de nouveaux liens, ne l'ayant peut-être jamais aimée; et ces pensers déchirans, renouvelés au moment du départ, lui firent verser autant de larmes que si elle avait laissé derrière elle le bonheur.

Elinor les partageait, comme toutes les peines de sa sœur; mais ce redoublement de chagrin étant plus dans son imagination qu'en réalité, elle espérait que l'air de la campagne, la tranquillité de Barton, le plaisir de retrouver sa mère remettraient sa santé et rendraient dans peu de mois la paix à son cœur. De son côté Elinor ne laissait rien à Londres qui pût exciter en elle la moindre douleur; elle était bien aise d'être à l'abri des confidences de Lucy, et de sa persécutante et fausse amitié; elle remerciait aussi le ciel de ce que le traître Willoughby ne s'était point offert à sa vue ni à celle de sa sœur; elle s'efforçait de ne plus penser à Edward que comme on pense à un ami marié, et tâchait, par une douce gaieté, de distraire un peu la pensive et triste Maria; elle y réussit assez bien. Sur la fin de la première journée, le mouvement du carrosse, une contrée nouvelle, les caresses de madame Jennings et de sa sœur avaient fait une heureuse diversion; mais le lendemain, dès qu'on fut entré dans le Sommerset-Shire, dès que ce mot eut été prononcé, cent mille nuages revinrent obscurcir sa physionomie, et il ne fut plus possible d'en obtenir un mot. Penchée sur la portière, absorbée dans ses souvenirs, dans ses réflexions, elle regardait chaque arbre, chaque buisson avec intérêt, comptait combien de fois Willoughby avait passé sur cette route, et se représentait avec quel délice elle l'aurait faite elle-même à côté de lui, pour aller habiter ensemble une terre qu'elle se figurait être comme le paradis, où elle avait placé le bonheur de sa vie, et dont une autre qu'elle était à présent la propriétaire.

Le matin du troisième jour on quitta la grande route pour prendre celle qui conduisait à Cleveland-House, et on y arriva après avoir fait quelques milles. C'était une belle et spacieuse maison moderne, située sur une plaine en pente douce, bordée de bois; il n'y avait point de parc, mais des promenades très-étendues. Un sentier uni et sablé serpentait autour de différentes espèces de plantations; des groupes de sapins, de frênes, d'acacias, étaient répandus çà et là autour de la maison; sur la plaine, des arbres plus épais étendaient leur belle verdure; des peupliers d'Italie élevaient leur feuillage en panache, se balançaient au-dessus des autres arbres, et cachaient les bâtimens du service. Entre les groupes d'arbres, des fabriques simples et élégantes ornaient le paysage: c'étaient la laiterie, la basse-cour, les écuries, la maison du jardinier; plus loin, un temple grec avec ses colonnes en marbre blanc était situé sur une colline, et dominait un beau point de vue.

Maria était dans l'enchantement; elle aurait voulu tout voir à la fois, savoir de quel côté étaient situés Barton et Haute-Combe. Soixante milles au plus la séparaient de sa mère chérie, et seulement trente, de Haute-Combe. L'une de ces idées réveillait dans son cœur tous ses sentimens de tendresse, et l'autre, sa passion malheureuse. Comme elle désirait se livrer en liberté à ses impressions, pendant que ses compagnes parcouraient la maison avec Charlotte, et que cette dernière, fière de son fils, le montrait à l'intendant, à la gouvernante, et leur faisait admirer sa beauté et sa force, elle s'échappa dans les bosquets. Déjà ils commençaient à se couvrir de leur nouveau feuillage, et les arbres fruitiers, de leurs fleurs. Elle suivit le sentier et arriva sur l'éminence où était situé le petit temple. Ses regards erraient de tous côtés sur le plus riant paysage jusqu'aux collines qui bordaient l'horizon. Elle s'imaginait que si elle pouvait aller jusque sur le sommet elle verrait Haute-Combe. Au lieu de combattre et d'écarter ses souvenirs et ses regrets, elle semblait chercher à les nourrir, se faire une espèce de volupté de sa mélancolie, et un devoir de sa constance. Sa faiblesse l'obligea de s'asseoir sur les marches du temple. Appuyée contre une colonne, ses larmes coulèrent en abondance; mais elles n'avaient pas l'amertume de celles qu'elle versait à Londres; elles la soulagèrent plutôt que de lui faire du mal. En revenant à la maison par un autre chemin, elle résolut, pendant son séjour à Cleveland, de s'accorder tous les jours la jouissance de ces promenades solitaires, de profiter de la liberté d'une vie champêtre, et de se dédommager de sa longue réclusion: voilà le seul moyen, pensait-elle, de retrouver des forces et de la santé, et de ne pas faire à ma pauvre bonne maman le chagrin de me revoir si pâle et si changée. En effet, l'air et le mouvement lui avaient redonné un peu de couleur, ce qui fit grand plaisir à Elinor. Au moment où Maria rentra, les autres allaient sortir. La fatigue lui servit de prétexte pour ne pas les suivre; elle resta, et continua de se livrer à ses rêveries sentimentales.

L'excursion des autres dames fut moins romanesque. Charlotte les conduisit dans tous ses petits établissemens de campagne, à ses espaliers en fleurs, dans son potager, dans sa serre, dans son poulailler, etc. etc. Les lamentations du jardinier sur la perte de plusieurs belles plantes que le froid avait fait périr, excitèrent les éclats de rire de Charlotte; dans la basse-cour, des poules mangées par le renard, des couvées abandonnées, les redoublèrent. Madame Jennings s'y joignit; Elinor y fut entraînée; et il y eut au moins autant de gaieté dans leur promenade qu'il y avait eu de tristesse dans celle de Maria.

Cette dernière, en formant son plan de courir toute la journée dans les environs, n'avait pas prévu les changemens de temps. La matinée avait été superbe; mais pendant le dîner une pluie très-forte et continuelle s'établit, et lui ôta tout espoir de sortir encore le soir, ainsi qu'elle l'avait résolu, ce dont elle fut très-contrariée. Il fallut passer son temps comme on put. Madame Palmer fit venir son poupon, et s'en amusa toute la soirée. Ses pleurs, ses grimaces, tout était charmant, tout annonçait une intelligence, elle aurait presque dit un esprit très-remarquable. Grand-maman faisait chorus avec elle, tout en faisant sa tapisserie; Elinor brodait, et prenait part aux discours insignifians, mais touchans cependant par l'amour maternel qui les dictait; et Maria qui avait le talent de découvrir d'abord la bibliothèque dans chaque maison, alla chercher un livre, et prévint ainsi l'ennui d'une soirée qui lui aurait paru bien longue.

Rien n'était oublié par madame Palmer pour la bonne réception de ses hôtes. Sa manière franche, amicale, sa constante bonne humeur faisaient facilement passer sur son manque total d'instruction et d'idées. Elle avait la politesse de la bonté, et non pas celle des complimens; elle était d'ailleurs si jolie, si fraîche, si gracieuse, qu'on avait du plaisir à la regarder, si on n'en avait pas à l'entendre. Sa naïveté, qui allait jusqu'à la simplicité, était quelquefois assez plaisante, et lui donnait quelque chose d'enfantin qui seyait à sa petite figure. Elinor n'aurait pas voulu passer sa vie avec elle; mais pour quelques jours elle lui pardonnait même son rire éternel, qui était insupportable à Maria.

Les cavaliers attendus arrivèrent le lendemain, et furent bien reçus; ils apportaient un peu de variété dans la conversation. Une longue matinée et une pluie continuelle rendaient ce renfort de société bien nécessaire. M. Palmer était très-bien chez lui, et faisait les honneurs de sa maison en vrai gentilhomme et avec un ton parfait; si quelquefois il était un peu rude avec sa femme et sa belle-mère, il pouvait être très-aimable avec les autres, et l'aurait toujours été sans cette nuance trop prononcée d'amour propre qui se faisait sentir à chaque instant, et qui tenait à une vraie supériorité d'esprit et de connaissances, non seulement sur madame Jennings et sur Charlotte, mais sur plusieurs hommes de son âge. D'ailleurs, dans sa vie et ses habitudes, il ressemblait à beaucoup d'autres, tenant bien sa place à la table et voulant qu'elle fût servie avec recherche, n'étant jamais prêt aux heures fixées, quoiqu'il n'eût rien à faire, passionné de son enfant sans vouloir en avoir l'air, plus souvent à son billard que dans sa bibliothèque, et avec ses chevaux qu'avec les dames, mais beaucoup mieux cependant qu'Elinor ne l'aurait attendu. Et pourtant, tout en lui rendant justice, elle ne pouvait s'empêcher de le mettre au-dessous d'Edward, si instruit et si modeste, pouvant parler sur tout avec intérêt, et se taire quand il le fallait, écouter, et céder même dans l'occasion, quoiqu'il sût aussi soutenir son opinion avec noblesse et fermeté. Hélas! le seul tort d'Edward aux yeux d'Elinor était d'avoir une fois aimé Lucy Stéeles, et combien encore ce tort involontaire avait développé de vertus qu'elle ne pouvait s'empêcher d'admirer. Mais quand elle aurait pu l'oublier, le colonel Brandon le lui aurait rappelé. Il venait de passer une semaine à Delafort, exprès pour donner des ordres relatifs aux réparations du presbytère; il en parlait à Elinor comme à une amie du jeune pasteur; il lui faisait la description de cette demeure, la conseillait sur ce qu'il y avait de mieux à faire pour l'établissement d'Edward et de sa femme, et sans s'en douter enfonçait ainsi le poignard dans le cœur de celle qui avait fondé l'espoir du bonheur de sa vie sur l'union qu'elle espérait former avec Edward, et qui devait y renoncer. Mais elle n'en parlait pas avec moins d'intérêt de ce qui pouvait contribuer au bien-être d'un ami si cher, quoiqu'elle ne dût plus le partager. Toute la conduite du colonel avec elle fut telle que madame Jennings et même John Dashwood auraient pu le désirer pour se confirmer dans leur opinion. Il témoigna ouvertement le plaisir qu'il avait à revoir Elinor après une absence de dix jours; il cherchait toutes les occasions de s'entretenir avec elle, et déférait toujours à son opinion. Personne ne doutait qu'il ne lui fût profondément attaché, à l'exception d'Elinor elle-même, qui voyait très-bien que Maria, malgré sa tristesse et son changement, était l'objet de sa préférence et d'un sentiment que sa tendre pitié augmentait encore. Elle observait ses regards, tandis que les autres observaient sa conduite, et les voyait se diriger sur Maria avec un intérêt si tendre, une sollicitude si vive, qu'elle n'avait pas là-dessus le moindre doute. Il aimait Elinor de l'amitié la plus vraie, et il adorait Maria avec une passion qui s'augmentait à chaque instant et qui fut bientôt mise à de cruelles épreuves.

Loin que la santé de Maria se trouvât bien de l'air de la campagne, elle s'altérait toujours davantage, ce qui l'affligeait elle-même. Dès que la pluie eut cessé, elle recommença ses promenades sans s'embarrasser de l'humidité: le sentier sablé est tout-à-fait sec, disait-elle à sa sœur à qui elle échappait sans cesse; mais elle ne restait pas sur ce sentier. Elle s'enfonçait dans le bois; elle allait même plus loin chercher des sites plus romantiques, plus sauvages, des arbres plus vieux, plus épais; elle s'asseyait aux pieds sur la mousse humide, rentrait à la maison, glacée, mouillée, sans penser même à changer de chaussure. Il lui prit enfin une toux opiniâtre et un grand mal de gorge. Elle aurait caché et nié tout autre mal pour conserver sa liberté; mais celui-là était trop évident pour ne pas inquiéter tout le monde, et surtout sa sœur et le colonel, qui lui demandèrent de se soigner mieux au nom de l'amitié. Elle leur répondit, en souriant, que son mal était léger, et qu'une nuit de repos la guérirait complètement. On lui prescrivit mille choses; elle ne voulut prendre qu'un peu de thé en se couchant, et protesta à Elinor que le lendemain elle serait à merveille.




CHAPITRE XLIV


Après une nuit très-agitée, Maria se leva et descendit comme à l'ordinaire pour déjeuner. Une fièvre assez violente animait ses yeux et son teint d'une manière à tromper: aussi la crut-on parfaitement, lorsqu'elle assura qu'elle était beaucoup mieux. Elinor même, qui s'inquiétait facilement sur elle, fut rassurée. Elle ne mangea point cependant, mais but beaucoup de thé, et sortit pour sa promenade accoutumée, pendant qu'Elinor jouait au whist avec madame Jennings et les deux hommes, et que Charlotte était auprès de son enfant. Souffrante et abattue, Maria marchait lentement en lisant un livre de poésie qui l'intéressait; c'étaient les Saisons de Thompson. Souvent elle arrêtait sa lecture pour regarder autour d'elle et admirer la réalité des descriptions qu'elle venait de lire. Elle arriva ainsi au petit temple, et avant d'y monter elle jette un coup d'œil sur la contrée. Dieu! qu'a-t-elle vu? Sur la route qui se dessine dans le paysage, et qui passe au bas de la plaine, à peu de distance de la colline, un caricle roulait avec rapidité; c'était… celui de Willoughby, où elle avait été si heureuse à côté lui! Il le conduisait encore, mais ce n'était plus avec elle. Une autre femme, sans doute la sienne, dans le plus élégant costume de voyage, était à côté de lui. Ils passent sans l'avoir aperçue. Hélas! la pauvre Maria ne les voyait plus; faible et malade comme elle l'était dans ce moment, il lui fut impossible de supporter cette vue. Elle sent qu'elle est près de mourir; une sueur froide la couvre; son cœur, qui battait avec violence, semble s'arrêter; un nuage obscurcit ses yeux; elle tombe étendue et sans aucune connaissance à côté de la première marche du temple.

Cependant les trois robers de whist finissent. Madame Jennings, qui les a perdus, demande sa revanche. Elinor, complaisante à l'ordinaire, la prie de l'en dispenser pour le moment; elle craint que la promenade de sa sœur ne se prolonge trop pour sa santé; elle veut aller la chercher, la ramener, et prend le bras du colonel qui partageait son inquiétude. Ils suivirent lentement le sentier sablé, point de Maria. Elinor élève la voix et l'appelle, point de réponse. Le petit temple ouvert était en face; elle n'y était pas. Aurait-elle eu l'imprudence d'entrer dans le bois? dit Elinor; mais elle nous entendrait. Elle s'arrête et l'appelle encore. Un cri perçant du colonel lui répond; il vient d'apercevoir celle qu'il cherchait, étendue sur l'herbe et comme privée de vie. Sa robe blanche se confondait avec l'escalier de marbre, ce qui les avait empêchés de l'apercevoir d'abord. Mais le colonel voulut monter pour chercher au loin s'il la verrait, et il la découvre à ses pieds. Qu'on juge de son émotion et de celle d'Elinor, qui vient à son cri. Elle a besoin de rassembler toutes ses forces pour ne pas être dans le même état que sa sœur. Ils la relèvent à demi; Elinor s'assied sur la marche pour la soutenir; mais tous leurs efforts pour la ranimer sont inutiles. Les larmes d'Elinor coulent sur ses joues glacées; elle ne les sent pas. Le colonel cherche si le pouls bat encore; il croit l'avoir senti faiblement, du moins il le dit et cherche à se le persuader à lui-même. Il faut l'ôter d'ici, dit-il à Elinor, je vais l'emporter; et la prenant dans ses bras, il veut reprendre le sentier, chargé de ce précieux fardeau. Mais Elinor voit que lui-même est tremblant et presque aussi pâle que Maria; elle a d'ailleurs la crainte de ce qu'éprouverait sa sœur si, revenant à elle-même pendant le trajet, elle se voyait portée dans les bras du colonel, comme elle le fut une fois dans ceux de Willoughby lors de sa malheureuse chute. Elle en frémit, et alléguant sa propre faiblesse qui l'empêche aussi de marcher, elle conjure le colonel de remettre la pauvre Maria couchée à demi sur ses genoux, et d'aller chercher des secours. Il y consent avec peine, et dans moins de temps qu'il n'était possible de l'imaginer, il est revenu avec des domestiques et un grand fauteuil. Maria y est placée; Elinor et le colonel marchent à côté d'elle, soutiennent sa tête penchée; et le triste cortége revient ainsi à la maison, où l'alarme fut grande, ainsi qu'on peut le penser. Mais personne n'en soupçonna la cause; on l'attribua en entier au mal de la veille et au saisissement occasionné par l'air du matin en sortant de déjeuner.

Le mouvement commençait à la ranimer au moment où l'on arriva. Ses yeux s'entr'ouvrirent; elle regarda languissamment autour d'elle, tendit la main à Elinor, et, se penchant sur elle, fondit en larmes: c'était toujours par des pleurs que se terminaient ses attaques de nerfs. Elinor fut bien aise de les voir couler en abondance. On la porte dans sa chambre, on la met au lit, et sa sœur espère que la chaleur et un doux sommeil la remettront peu à peu. Elle s'endormit en effet, mais non pas tranquillement; elle était agitée et commença à délirer; elle nommait souvent Willoughby. Elinor n'en était pas surprise; elle savait combien sa sœur en était occupée, et ne se doutait guère qu'elle venait de le voir. Maria se réveilla et voulut raconter ce qui lui était arrivé; mais ses idées étaient incohérentes; elle ne pouvait s'exprimer librement, et le peu de mots qu'elle prononça étaient si singuliers, qu'Elinor les attribua entièrement à la rêverie. Elle tâcha de calmer la malade, mais ce fut en vain; la fièvre augmentait, sa tête s'embarrassait toujours de plus en plus, sa respiration devenait courte, oppressée. Elinor alarmée fit demander madame Jennings, qui ne la rassura pas, mais elle lui dit qu'elle allait envoyer un exprès dans une petite ville voisine pour chercher M. Harris, apothicaire, et dans l'occasion médecin assez heureux.

Il vint, examina la malade, secoua la tête, et après avoir dit à mademoiselle Dashwood qu'à force de soins il espérait la tirer de danger, il déclara, d'après tous les symptômes, qu'elle avait une fièvre maligne, putride et très-contagieuse. A peine cet arrêt eut-il été prononcé, que madame Palmer, qui était présente, sortit en faisant un signe à sa mère qui la suivit, et à qui elle dit que, d'après la décision du médecin, elle ne laisserait pas un moment son enfant et la nourrice exposés à la contagion, et qu'elle allait l'emmener. La bonne grand'mère fut du même avis, et dit qu'elle avait d'abord jugé la maladie de Maria plus sérieuse qu'Elinor ne voulait le croire; qu'elle la couvait depuis long-temps; qu'il était inoui qu'elle n'eût pas succombé plus tôt à son chagrin; mais que c'était cela qui à présent conduisait bien sûrement cette pauvre fille au tombeau, et que la première chose à faire était que Charlotte partît avec son enfant. M. Palmer fut demandé; il affecta d'abord de tourner en ridicule les craintes de ces dames, mais dans le fond il en était tellement saisi lui-même, qu'il alla aider au cocher pour qu'il eût plus tôt attelé, défendit qu'on sortît l'enfant de la chambre avant le moment de partir, et le porta lui-même en courant, de peur qu'il ne respirât le mauvais air en passant devant la chambre de Maria. Dans moins d'une demi-heure, depuis l'arrivée de M. Harris et le mot terrible de contagion sorti de sa bouche, la mère, l'enfant et la nourrice en étaient à l'abri; ils se rendaient chez une tante de M. Palmer, qui demeurait quelques milles en-deçà de Bath. Charlotte aurait bien voulu aussi emmener son mari et sa mère. Le premier lui promit de la rejoindre dans un jour ou deux; mais madame Jennings, avec une bonté de cœur qui redoubla l'amitié et la reconnaissance d'Elinor, déclara qu'elle ne quitterait pas Cleveland pendant que Maria y serait malade, et qu'elle était décidée à remplacer auprès d'elle la mère à qui elle l'avait ôtée. Elinor trouva constamment, dans cette excellente femme, une aide zélée, active, désirant partager toutes ses fatigues; et lui étant souvent utile par sa longue expérience des soins nécessaires aux malades.

La pauvre Maria avait vraiment grand besoin des tendres soins de sa sœur et de son amie; La maladie eut son cours accoutumé. Elle se sentait elle-même assez généralement souffrante pour être docile aux avis de ses gardes; elle ne pouvait plus dire, comme le premier jour, je serai mieux demain, ni espérer de se rétablir avant bien des jours, et peut-être des semaines, si même elle se rétablissait. Eh! dans quel moment ce mal l'avait-il atteinte? lorsque tout était prêt pour aller rejoindre à Barton leur bonne mère: leur départ de Cleveland avait été fixé au lendemain. Madame Jennings voyant l'impatience de Maria, leur avait offert sa voiture jusqu'à Barton, où elles comptaient arriver au plus tard le surlendemain, de bonne heure, et causer une surprise agréable à leur mère; et lorsqu'elle pouvait parler, c'était pour se lamenter du délai forcé que sa maladie apportait à ce trajet. Elinor tâchait de la consoler en lui disant ce qu'elle croyait elle-même, qu'elle serait bientôt rétablie.

Les deux jours suivans ne produisirent aucun changement dans son état; elle n'était pas pis, mais elle n'était pas mieux, et la faiblesse augmentait. M. Palmer se laissa persuader malgré lui de joindre sa femme. Son humanité et sa politesse lui ordonnaient de rester pour veiller à ce qu'il ne manquât rien. Il craignait aussi le ridicule de se donner l'air pusillanime en évitant un danger incertain; mais enfin sa promesse à Charlotte, le désir de revoir son enfant, l'ennui d'être seul avec madame Jennings et le colonel Brandon (Elinor ne quittait pas un instant sa sœur) l'engagèrent à partir. Le colonel voulait en faire autant par discrétion; mais madame Jennings, qui n'était pas fâchée, dans ses momens de liberté, d'avoir quelqu'un avec qui elle pût causer et jouer au piquet, trouva qu'il devait à sa bien-aimée Elinor de partager ses inquiétudes, et le pressa si fort de rester, qu'il y consentit. Son cœur était bien de moitié dans ce désir: laisser celle qu'il adorait et l'amie qu'il chérissait, dans un état aussi cruel, c'était presque au-dessus de ses forces. M. Palmer aussi lui demanda comme une grâce de le remplacer à Cleveland: si la maladie tournait mal, dit-il, ces dames auraient besoin d'un ami; et l'on juge combien cette seule supposition déchirait le cœur du colonel. Maria ignorait tout, et ne parut pas surprise de ne point voir madame Palmer. Il y a même apparence qu'uniquement occupée de deux objets, sa mère et Willoughby, elle l'avait complètement oubliée.

Deux autres jours s'écoulèrent depuis le départ de M. Palmer; et la situation de la malade était toujours aussi critique. M. Harris qui venait deux fois par jour, donnait des espérances qu'Elinor saisissait avec avidité; mais madame Jennings et le colonel n'osaient pas s'y livrer. La première faisait des songes, avait des pressentimens qui ne l'avaient jamais trompée; le colonel se rappelait plus que jamais la ressemblance frappante entre Maria et son Elisa, et se croyait destiné à perdre encore cet objet de son second amour. Il appelait en vain à son secours et la raison, et la jeunesse, et la bonne constitution de Maria, et l'avis du médecin: rien ne pouvait le rassurer, et dans ses momens de solitude, il s'abandonnait à la plus noire mélancolie et ne croyait pas revoir jamais Maria. Cependant, dans la matinée du troisième jour, ils reprirent tous plus d'espérance. Quand M. Harris arriva, il déclara qu'il trouvait Maria beaucoup mieux. Le pouls était plus fort, plus réglé, et chaque symptôme plus favorable qu'à sa dernière visite. Elinor était au ciel en l'entendant parler ainsi, et se félicita de ce que dans ses lettres à sa mère elle avait suivi son propre jugement plutôt que celui de ses amis, en lui parlant du mal de Maria comme d'une légère indisposition qui retardait leur départ de Cleveland, et en fixant presque le moment où Maria serait assez bien pour entreprendre le voyage.

Mais la journée ne finit pas aussi heureusement qu'elle avait commencé. Sur le soir, Maria parut plus malade qu'elle ne l'avait encore été; et la fièvre et l'insupportable douleur de tête et les frissons revinrent avec plus de force. Elle avait voulu se lever une heure ou deux sur une chaise longue pour qu'on refît son lit; elle demanda elle-même à y rentrer, et n'y fut pas plus tranquille. Elinor voulait attribuer cet état à la fatigue, et lui administra les cordiaux prescrits par le médecin; elle eut enfin la satisfaction de la voir tomber dans un sommeil dont elle attendait les meilleurs effets; mais il ne fut pas aussi bienfaisant qu'elle l'avait espéré. Quoiqu'elle eût déjà veillé la nuit précédente, Elinor ne voulut pas entendre parler de quitter sa sœur avant son réveil, et s'assit à côté du lit pour observer tous ses mouvemens. Madame Jennings n'était pas très-bien elle-même, et se coucha. Elinor voulut que Betty, qui était une excellente garde, ne quittât point sa maîtresse; elle resta donc seule avec Maria, dont le sommeil était toujours plus agité. On entendait des plaintes inarticulées sortir de ses lèvres brûlantes, elle changeait à tout moment de posture. Elinor hésitait s'il ne valait pas mieux l'éveiller que de la laisser dans un sommeil aussi pénible, quand tout à coup un bruit accidentel dans la maison la réveilla en sursaut. Elle se leva sur son séant, et s'écria avec un son de voix très altéré et de l'égarement dans les yeux:

– Est-ce maman? Ne vient-elle pas? O maman! maman!

– Non, ma chère, pas tout-à-fait encore, lui dit doucement Elinor en l'aidant à se recoucher; soyez tranquille, mon cher amour, elle sera ici avant qu'il soit long-temps.

– Qu'elle vienne, qu'elle arrive, s'écria Maria en délire, ou bien elle ne retrouvera plus son enfant. Elinor, dites-lui de venir ce soir même; mais qu'elle ne passe pas à Londres, il la tuerait aussi, car il veut que je meure! Il est venu avec sa femme, dans son caricle, tout exprès pour me tuer; ils m'ont écrasée, brisée; si vous saviez ce que je souffre! Maman me guérira; allez la chercher, Elinor; mais lui et cette femme empêchez-les d'entrer. Je ne veux pas les voir; je ne veux voir que vous et maman.

Elinor vit avec douleur qu'elle n'était plus à elle-même; elle lui tâta le pouls, il était extrêmement agité, on ne pouvait pas compter les battemens, et le délire augmenta avec une telle rapidité, qu'Elinor fut vivement alarmée. Maria ne la reconnaissait plus; tantôt elle la prenait pour sa mère et l'embrassait avec ardeur en lui disant les choses les plus touchantes et les plus incohérentes; tantôt elle la repoussait avec horreur en la prenant pour madame Willoughby, qu'elle ne nommait jamais. Enfin Elinor se décida à envoyer chercher sans retard M. Harris, et à dépêcher un exprès à Barton pour faire venir sa mère. Elle voulut consulter à cet effet le colonel Brandon, et laissant un moment sa sœur aux soins de Betty, elle se hâta de descendre au salon, où elle savait qu'il restait très-tard.

Elle le trouva en effet, et lui communiqua ses craintes, craintes qu'il avait déjà depuis long-temps. Il l'écouta dans un sombre désespoir; ce qu'il aurait pu dire aurait été bien faible pour ce qu'il sentait; mais à peine eut-elle articulé le désir d'envoyer un messager à madame Dashwood, qu'il prit vivement la parole pour lui offrir de se charger lui-même de cette commission. Elinor ne fit nulle résistance, nul compliment, cette offre répondait trop bien à tous les vœux de son cœur: et comment refuser un ami si bon, si sensible, qui apprendrait avec précaution à sa mère le malheur qui les menaçait, qui la soutiendrait, la consolerait dans cet affreux moment, et dans un voyage si triste et si fatigant par sa promptitude? Excellent ami, lui dit-elle en pressant sa main, ma reconnaissance égale le service que vous nous rendez; je suis moins inquiète pour ma mère puisque vous serez avec elle. Qui sait l'effet que peut produire sa seule présence sur un cœur tel que celui de Maria? Oh! s'il était donné à l'amour maternel de la rendre à la vie, nous vous devrons peut-être aussi ce bonheur. Qui sait si ma mère, attérée d'un tel coup, aurait été en état d'entreprendre cette course toute seule? Mais vous soutiendrez son courage; je vais lui écrire un mot pendant que vous ferez préparer les chevaux.

Pas un moment ne fut perdu: le colonel fit tous les arrangemens de ce petit voyage avec calme et promptitude. Il calcula exactement le temps qu'il y mettrait, et le moment de son retour. Il espérait, en partant tout de suite, pouvoir être revenu le lendemain à peu près à la même heure; il était environ onze heures du soir.

Les chevaux furent prêts plus vite même qu'on ne l'aurait cru; le colonel pressa la main d'Elinor avec le regard le plus expressif de douleur et d'amitié, et se jeta dans sa voiture. Minuit sonna; elle se hâta de retourner auprès de sa sœur pour attendre le médecin, bien décidée à veiller encore.




CHAPITRE XLV


Cette nuit fut également douloureuse pour les deux sœurs. Les heures s'écoulèrent les unes après les autres sans apporter de changement; Maria dans un délire toujours croissant, et Elinor dans la plus cruelle anxiété, attendant le médecin avec impatience, et redoutant d'entendre ce qu'il allait prononcer. Une fois que ses craintes furent éveillées, elle paya bien cher sa première sécurité, et Betty, qui veillait avec elle, la torturait encore en lui parlant des tristes pressentimens de sa maîtresse. Elinor n'était pas du tout superstitieuse; mais, qui n'a pas éprouvé qu'on le devient dans un grand danger? Elle écoutait tout, croyait tout, s'affligeait de tout, et n'avait presque plus conservé d'espérance. Les idées de Maria étaient encore fixées par intervalles sur sa mère, et lorsqu'elle prononçait son nom en l'appelant avec vivacité, c'était un nouveau coup de poignard pour Elinor, qui se reprochait amèrement d'avoir laissé passer plusieurs jours sans la faire venir. Peut-être madame Dashwood, éclairée par sa tendresse maternelle, aurait imaginé quelque remède salutaire, qui serait à présent inutile ou trop tardif. Elle se représentait sans cesse cette tendre mère arrivant et ne retrouvant plus son enfant chéri, ou la retrouvant en délire, et n'en étant pas même reconnue.

Elle était sur le point d'envoyer encore chez M. Harris quand il arriva environ sur les cinq heures; son opinion fut cependant moins alarmante que son délai: tout en avouant qu'il trouvait un grand changement dans l'état de sa malade, il ne la crut pas dans un danger pressant, et donna l'espoir qu'un nouveau traitement aurait plus de succès; il en parla avec une telle confiance qu'il la communiqua à Elinor. Il partit en promettant de revenir dans trois ou quatre heures, et la laissa un peu plus calme qu'au moment de son arrivée.

Madame Jennings apprit en se levant, avec un grand chagrin, ce qui s'était passé pendant la nuit; elle entra grondant Betty et presque Elinor de ne l'avoir pas demandée; s'attendrissant sur le départ du colonel, sur l'émotion de madame Dashwood, sur les tourmens d'Elinor, sur les souffrances de Maria; disant qu'il ne fallait pas désespérer, mais que pour elle, elle avait toujours prévu que cela finirait mal. Son bon cœur était réellement très-affligé. Avoir vu se flétrir par degrés cette belle fleur sous le poids meurtrier du chagrin; la voir expirer si jeune, si aimable, si pleine de vie jusqu'au moment fatal qui brisa son cœur; c'était assez pour frapper et toucher même une personne moins intéressée dans cet événement. Maria avait plus de droits encore à la compassion de madame Jennings; elle avait été pendant trois mois sa compagne, elle était encore sous ses soins, et c'est pendant qu'elle y était qu'on l'avait si cruellement blessée, injuriée, rendue si malheureuse. Le malheur d'Elinor aussi, qui était sa favorite, lui faisait une peine cruelle; et quand elle se représentait celle de leur mère, qui aimait Maria, comme elle-même aimait Charlotte, la part qu'elle prenait au triste événement qui se préparait, et dont elle ne doutait pas, était aussi vive que sincère.

M. Harris fut exact à sa seconde visite; mais il fut entièrement trompé dans son espoir sur ses derniers remèdes. Ils avaient tous manqué leur effet; la fièvre n'était point abattue, la poitrine point dégagée; la malade était peut-être plus tranquille, mais cette tranquillité même, qui n'était qu'une pesante stupeur, augmentait ses alarmes. Elinor qui cherchait à lire dans son âme, s'en aperçut bientôt, et parut désirer d'autres avis; mais M. Harris jugea que ce serait inutile, et ne ferait que retarder le traitement qui pouvait encore la sauver: il le proposa. Elinor accepta tout, demanda à Dieu instamment dans le fond de son cœur de bénir ces nouveaux remèdes, et conjura M. Harris de ne rien épargner. Il fit tout ce qu'il jugea nécessaire, et ressortit avec des promesses qui, cette fois, ne calmèrent pas le triste cœur d'Elinor. A force de douleur elle était calme en apparence, mais n'avait presque plus d'espoir; et quand elle pensait à sa mère, à sa pauvre malheureuse mère, ses forces étaient près de l'abandonner. Elle resta ainsi jusqu'à midi, sans s'éloigner un instant du chevet de sa sœur, ses pensées errant tristement d'un sujet de douleur à un autre, écoutant vaguement madame Jennings, qui lui rappelait, heure par heure, tout ce que Maria avait souffert à Londres, et s'étonnait qu'elle n'y eût pas succombé. Ici, du moins, disait-elle, elle a été assez tranquille; elle a fait ce qu'elle a voulu; nous ne l'avons point contrariée; elle s'est promenée seule, et n'a sûrement rien vu qui pût avoir renouvelé son chagrin. Willoughby est paisiblement à Londres avec sa femme, et ne songe pas plus à elle que si elle n'était pas au monde. Hélas! peut-être n'y sera-t-elle bientôt plus! Ah! mon dieu! quelle pitié de voir mourir cela à cet âge, et de chagrin d'amour encore, quand elle en devrait vivre. Si du moins c'était moi, etc. etc. etc. etc.

Après midi, cependant, Elinor commença à se flatter qu'elle était mieux. A peine osait-elle se l'avouer à elle-même, de crainte de se livrer encore à de fausses espérances, mais il lui parut qu'il y avait quelque léger changement dans l'état de sa sœur. Penchée sur son lit, elle l'examinait sans cesse, elle écoutait chacune de ses respirations, lui tâtait à chaque instant le pouls. Il lui parut moins intermittent; son haleine semblait être un peu plus libre; enfin, avec une agitation de bonheur plus difficile à cacher sous un extérieur calme que son angoisse précédente, elle se hasarda de dire à son amie qu'elle ne pouvait s'empêcher de reprendre un peu d'espoir. Madame Jennings, avec l'air du doute, alla examiner à son tour; et quoique forcée de convenir qu'il y avait quelques légers changemens en bien, elle essaya d'empêcher Elinor de se livrer à une espérance qu'elle n'avait pas elle-même, et qui rendrait encore le coup plus affreux; mais ce fut en vain: Elinor ne voulait plus rien entendre que la certitude de conserver sa Maria.

Une demi-heure s'écoula, et les symptômes favorables continuèrent; d'autres même s'y joignirent et les confirmèrent. Voyez, voyez, chère amie, disait-elle à madame Jennings, sa peau est moins sèche, sa respiration moins gênée, ses lèvres moins serrées; oh, Maria! ma sœur, mon amie, tu nous seras rendue! maman ne sera pas plongée dans le désespoir. O mon Dieu! confirmez cette lueur d'espérance, recevez mes actions de grâces. Elle était à genoux à côté du lit; sa bouche posa sur la main de Maria; elle crut sentir qu'une légère pression de cette main contre ses lèvres répondait à son baiser. Oh, mon Dieu! dit-elle à demi-voix, elle m'entend, elle me reconnaît! Au moment même, le regard de Maria, languissant, mais plein de tendresse et sans la moindre expression d'égarement, s'attache sur elle; elle l'entendit même prononcer faiblement: Chère Elinor! Alors elle eut peine à contenir sa joie; et quand M. Harris arriva, elle courut au-devant de lui, et le prenant par la main: Venez, monsieur, lui dit-elle, regardez ma sœur; je ne me trompe point, n'est-ce pas, elle est un peu mieux? et elle attendait en tremblant ce qu'il allait dire.

Non seulement elle est mieux, dit-il avec assurance, mais si la nuit est telle que je l'ose espérer, je réponds de sa vie. Oh, mon Dieu! dit Elinor en joignant les mains et fondant en larmes, tandis que pendant les heures de tourmens qu'elle venait de passer, elle n'en avait pas versé une seule. Son cœur alors était serré trop douloureusement pour qu'elle pût pleurer; à présent elles coulent sans effort et lui font du bien. Maria rendue à la vie, à la santé, à ses amis, à sa tendre mère, était une idée si douce, si consolante, qu'il lui semblait que jamais encore elle n'avait été si heureuse. Mais son bonheur n'était pas encore de la joie; c'était une reconnaissance profonde envers l'Etre suprême, trop forte pour l'exprimer par des paroles; elle en avait aussi pour M. Harris, qui, sans être un médecin fameux, n'ayant pas même le bonnet de docteur en titre, avait déployé, dans cette occasion, un zèle et une habileté qui lui faisaient honneur. Il avait une fille de cinq à six ans qu'il aimait beaucoup et dont il parlait souvent. Elinor détacha une chaîne d'or de plusieurs tours, qui suspendait à son cou une très jolie petite montre entourée de brillans, qui était son bijou favori, et dit: M. Harris, j'ai encore une grâce à vous demander. Je crois à l'efficacité des vœux de l'innocence; dites à votre petite Jenny de prier pour le rétablissement de ma sœur à la même heure où vous m'avez dit qu'elle était hors de danger; et pour qu'elle ne l'oublie pas, je la prie de porter cette petite montre en souvenir de ce moment. M. Harris fut très-content de ce joli présent, et du plaisir qu'il ferait à son enfant; il recommanda ce qu'il y avait à faire, et c'était peu de chose, mais surtout d'éviter ce qui pourrait le moins du monde agiter péniblement la malade. J'attends ma mère cette nuit, dit Elinor, pensez-vous que l'émotion de la voir puisse lui être nuisible? – Au contraire, mademoiselle, elle en était sans cesse occupée dans ses rêveries, et en la préparant à voir madame Dashwood, elle n'en éprouvera qu'un bon effet. Mais ce sont les émotions bruyantes ou pénibles qu'il faut éviter avec soin. Cela n'était pas difficile dans une maison où il n'y avait qu'elles et leur bonne mad. Jennings: celle-ci était aussi fort contente de penser que Maria se rétablirait; et il est juste de lui en savoir un peu gré, car elle tenait aussi beaucoup à ses pressentimens et à ses prédictions, et il fallait les abandonner! Elle le fit sans peine, montra une véritable joie, et se promit de faire aussi un présent à ce bon M. Harris, qu'elle appela plusieurs fois: mon cher docteur, ce qui était le plus grand plaisir qu'on pût lui faire.

Elinor passa l'après midi entière à côté du lit de sa sœur, lui parlant fort peu, mais de ce qui pouvait lui faire plaisir, veillant à ce qu'elle fût bien couchée, écoutant chaque respiration. La possibilité du retour de la fièvre dans la soirée l'alarmait encore; mais elle ne revint pas, tous les bons symptômes continuèrent. A six heures du soir elle s'endormit du sommeil le plus doux et le plus tranquille. L'heureuse Elinor n'eut plus de doute qu'elle ne fût hors de danger; et l'arrivée de sa mère et du colonel, qu'elle avait si fort redoutée, ne fut pour elle qu'un nouveau bonheur. Elle comptait les heures et les minutes jusqu'au moment où elle pourrait leur dire: Elle nous est rendue! et les tirer de l'horrible incertitude avec laquelle ils voyageaient. Elle plaignait le colonel peut-être plus que sa mère, qu'il avait sûrement bien ménagée, tandis que lui savait tout. Sûre qu'il aurait mis toute la diligence possible, elle les attendait au plus tard à dix heures.

A sept, laissant Maria doucement endormie, elle joignit madame Jennings dans le salon pour prendre le thé avec elle; ses craintes l'avaient empêchée de déjeuner, et sa joie, de dîner. Elle avait donc grand besoin de prendre quelque rafraichîssement, et ce petit repas lui fut très-nécessaire. Comme elle ne s'était point couchée les deux dernières nuits, madame Jennings voulut lui persuader d'aller prendre un peu de repos en attendant l'arrivée de sa mère, lui promettant de la remplacer auprès de Maria; mais Elinor n'avait aucun sentiment de fatigue, ni de possibilité de dormir, et ne pouvait être tranquille qu'auprès de sa sœur; elle y remonta donc immédiatement après le thé. Madame Jennings la suivit pour s'assurer encore que le mieux se soutenait, puis elle les laissa pour aller l'écrire à ses filles et se coucher de bonne heure.

La nuit était froide et orageuse; le vent se faisait entendre dans les corridors; la pluie battait contre les fenêtres. Elinor pensait à ses chers voyageurs, et les plaignait d'être en chemin par ce mauvais temps; mais cela n'empêchait pas Maria de dormir paisiblement, et elle avait de quoi faire oublier à sa mère tous les petits inconvéniens du voyage.

L'horloge sonna huit heures; si c'en eût été dix, Elinor aurait été bien heureuse, car en même temps il lui semblait entendre le roulement d'un carrosse devant la maison. Mais sûrement c'était une erreur; il était presque impossible qu'ils fussent déjà là. Cependant elle était si sûre d'avoir entendu quelque chose, que, malgré la difficulté qu'elle avait à le croire, elle ne put s'empêcher de passer dans un cabinet à côté, et d'ouvrir la fenêtre pour s'en assurer. Elle vit au même instant que ses oreilles ne l'avaient pas trompée. Les deux lanternes d'un coupé l'éclairèrent suffisamment pour voir qu'il était attelé de quatre chevaux, ce qui lui prouva l'excès des alarmes de sa mère, et lui expliqua la rapidité du voyage.

Jamais encore Elinor, si accoutumée à se commander à elle-même, n'en avait été moins capable qu'à ce moment. L'idée de revoir sa mère, celle de ses doutes, de ses craintes, peut-être de son désespoir; tout la bouleversait. Et comment lui dire… La joie de savoir son enfant chéri hors de danger, lui serait peut-être aussi fatale; elle la connaissait si vive, si sensible et si nerveuse. Mais il n'y avait pas de temps à perdre en réflexions, et disant à Betty de ne pas quitter sa sœur, elle descendit promptement. Elle entendait aller et venir dans le vestibule, on ouvrait les portes; elle en conclut qu'ils étaient déjà entrés dans la maison. Aussi émue qu'on peut l'être quand on va revoir une mère chérie, après une longue absence, et dans une telle circonstance, elle entre au salon pour se jeter dans ses bras, et se trouve… en présence de Willoughby.




CHAPITRE XLVI


Elinor recula avec un sentiment d'horreur à cette vue, et son premier mouvement fut de quitter à l'instant le salon. Sa main était déjà sur le pêne, quand Willoughby s'avança vivement et la retint, en disant d'un ton plus décidé que suppliant: Mademoiselle Dashwood, une demi-heure seulement, un quart d'heure, dix minutes; je vous conjure de rester. – Non, monsieur, lui répliqua-t-elle avec fermeté, je ne resterai pas une minute; vous ne pouvez avoir aucune affaire avec moi. Les gens ont, je suppose, oublié de vous dire que M. Palmer n'est pas chez lui.

– Quand ils m'auraient dit, reprit-il avec véhémence, que tous les Palmer étaient au diable, je serais entré également; c'est à vous et à vous seule que j'ai à parler.

– A moi! monsieur; vous me surprenez beaucoup, en vérité. Parlez donc, mais soyez bref, et si vous le pouvez, moins violent.

– Asseyez-vous, et je vous promets tous les deux.

Elle hésita, et ne savait ce qu'elle devait faire. La possibilité de l'arrivée du colonel Brandon qui trouverait là M. Willoughby, et sûrement avec beaucoup de peine, traversa sa pensée; mais elle avait consenti à l'entendre, et sa curiosité était excitée. Après un moment de réflexion, elle conclut qu'il valait mieux céder et lui accorder un moment, que de prolonger le temps par des refus et des prières. Elle revint donc en silence au bout de la table, et s'assit. Il prit une chaise vis-à-vis d'elle; et pendant une demi-minute, il n'y eut pas un mot de prononcé de part ni d'autre.

– Je vous en prie encore, monsieur, soyez très-bref; je n'ai pas de temps à perdre, dit enfin Elinor; parlez, ou je sors à l'instant.

Il était dans une attitude de profonde méditation, appuyé de côté sur le dossier de sa chaise, et ne paraissait pas l'entendre. Elinor se leva; ce mouvement parut le réveiller. – Votre sœur, dit-il vivement, est hors de danger; le domestique qui m'a introduit me l'a dit. Que le ciel en soit béni! Mais est-ce vrai, bien réellement vrai? que je l'entende de votre bouche.

Elinor le regardait avec étonnement; elle croyait voir et entendre le Willoughby de Barton-Park, et ne savait si elle ne faisait pas un rêve. Il répéta sa question avec un mouvement très-vif d'impatience. Pour l'amour de Dieu, dites-moi si elle est hors de danger ou si elle ne l'est pas?

– J'espère qu'elle l'est.

Il se leva et se promena vivement. Elinor voulut encore le quitter; mais l'intérêt qu'il venait de montrer pour Maria l'avait déjà un peu adoucie; elle céda à un geste suppliant et resta. Il revint à son siége, s'approcha un peu plus près d'elle, en disant avec une vivacité un peu forcée: Si j'avais été sûr, parfaitement sûr qu'elle était hors de danger, peut-être ne serai-je pas entré, mais puisque je suis ici, puisque j'ai le bonheur de vous revoir, oh! bonne Elinor, vous qui m'aimiez autrefois comme un frère, parlez-moi encore avec amitié; peut-être sera-ce la dernière fois. Parlez-moi franchement, amicalement; me croyez-vous un scélérat? Et la rougeur la plus vive couvrit son visage.

Elinor était toujours plus surprise; elle commença vraiment à croire qu'il était hors de sens et dans l'ivresse. La singularité de cette visite, à une heure aussi tardive, et toute sa manière ne pouvait guère s'expliquer autrement. Dès que cette idée eut frappé son esprit, elle se leva et lui dit froidement: M. Willoughby, je vous conseille de retourner à Haute-Combe, que vous habitez sans doute; je suis garde-malade, et je ne puis rester avec vous plus long-temps, quelque affaire que vous puissiez avoir à me communiquer; vous vous la rappellerez sûrement mieux demain.

– Je vous entends, dit-il avec un sourire expressif et une voix parfaitement calme: peut-être ai-je en effet perdu la raison, mais non pas comme vous le pensez. Depuis ce matin à huit heures que j'ai quitté Londres, je ne me suis arrêté que dix minutes au plus à Maulboroug pour faire manger mes chevaux qui n'en pouvaient plus; j'ai pris moi-même un verre de porter et un morceau de bœuf froid: voilà tout ce que j'ai pris dans la journée. Et son regard et le son de sa voix convainquirent Elinor que, si quelque impardonnable folie l'avaient amené à Cleveland, ce n'était pas du moins celle de l'ivresse. Sûre alors qu'il pourrait l'entendre, elle lui dit avec dignité: Excusez-moi, M. Willoughby, cette fois-ci je vous ai fait tort; je ne sais pas cependant si, après tout ce qui s'est passé, vous ne seriez pas plus excusable en attribuant votre arrivée ici à une cause étrangère, qu'à votre propre volonté. Certainement si vous aviez l'ombre de délicatesse, vous auriez senti ce que votre seule présence me fait souffrir, et dans quel moment! Il m'est impossible de comprendre le but de cette visite. Que prétendez vous? que demandez-vous?




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