L'Enfer C'Est Lui
Lambert Timothy James









































Cambridge  Boston  New York



ISBN: 978-0-9908674-9-4

ISBN: 978-0-9908674-8-7 (NumÃ©rique)

Â© Venus Flytrap Press, Juin 2015



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Sommaire


Lettre Ã  Mama Vincent I

Remerciements VII



Part I

Social

IntermÃ¨de I 3

1. Introduction 5

2. Kamikaze 15

3. Je vois des gens qui sont pauvres 27

4. Gangnam Style 45



Part II

Politique

IntermÃ¨de II 63

5. Les Fausses ProphÃ©ties 65

6. Corruptibilis 85

7. Mohamed Bouazizi 95



Part III

Ãconomie

IntermÃ¨de III 113

8. Say Whaaat ?!! 115



Part IV

Changement de paradigme

IntermÃ¨de IV 139

9. N.R.I.P. 141

10. Les diamants sont les meilleurs amis d'une femme 149

11. Le Petit Poucet 161



Part V

Le Nouveau Testament

IntermÃ¨de V 177

12. Etat actuel et vulgaire de la SociÃ©tÃ© 179

13. Abracadabra 195



****



Sky High 221

Full Circle 225



Notes 227



Enfin !!!! 237



Â« Si vous allez dire aux gens la vÃ©ritÃ©, vous feriez mieux de les faire rire. Sinon, ils vont tâÃ©gorger. Â»

Humain




Lettre Ã  Mama Vincent


Â« Il y a une tendance commune Ã  ignorer les pauvres ou de dÃ©velopper une certaine rationalisation de la chance des fortunÃ©s. Â»

John Kenneth Galbraith



ChÃ¨re mama Vincent,



Si cette lettre vous surprend, alors vous n'avez aucune idÃ©e de la profonde impression que notre rencontre avec vous a fait dans notre vie depuis ce jour. Mettre un visage sur le malaise mondial nous a empÃªchÃ©, ma femme et moi-mÃªme, de voguer avec bonne conscience dans l'ocÃ©an de l'abstrait. Je vous fÃ©licite sincÃ¨rement de prendre l'entiÃ¨re responsabilitÃ© des mauvaises dÃ©cisions que vous avez prises dans votre vie, mais je serais stupide de croire que vos dÃ©rapages sont la totalitÃ© de votre histoire. En rÃ©alitÃ©, dÃ¨s votre naissance, les dÃ©s Ã©taient dÃ©jÃ  pipÃ©s contre vous, et je sais Ã  quel point cette partie du monde est sans pitiÃ© pour les mÃ¨res cÃ©libataires analphabÃ¨tes. Vincent aurait facilement pu Ãªtre moi si j'avais atterri dans les mains de ma mÃ¨re.

Ma chÃ¨re, sous votre beau sourire et votre rire joyeux, j'ai dÃ©celÃ© une douleur atroce. Vous avez encore la vie devant vous. Vous ne devez pas Ãªtre un personnage sans identitÃ©, renonÃ§ant dÃ©jÃ  Ã  vos grands rÃªves et Ã  vos aspirations. Mais lÃ , en tenant Vincent dans mes bras, sous les yeux des agents de la loi qui passaient Ã  cÃ´tÃ©, jâai pendant un moment partagÃ© votre souffrance et votre dÃ©sespoir.

Jâai trouvÃ© touchante la faÃ§on dont vous avez dÃ©crit votre fils Vincent comme votre raison de vivre. La plupart des jeunes gens de votre Ã¢ge utilisent ce genre de dÃ©clarations poignantes pour se rÃ©fÃ©rer au garÃ§on ou Ã  la fille mignonne dont ils pensent quâils sont leur Ã¢me sÅur et quâils finiront par jeter pour une raison blasÃ©e avec peu ou pas de remords. Pire encore, il est rÃ©voltant d'entendre des adultes rÃ©duire le sens de la vie au passage Ã©phÃ©mÃ¨re dâÃ©motions. Pourtant, je ne peux pas ignorer que votre rÃ©alitÃ© au Kenya est trÃ¨s diffÃ©rente de celle des gens dans mon monde actuel.

Vous nous avez avouÃ© quâÃ  certains moments, vous vous sentez dÃ©sespÃ©rÃ©e, un paria rampant Ã  travers les rues animÃ©es de la ville de Nairobi, qui a dÃ©cidÃ© de criminaliser la pauvretÃ©. Ce n'est pas une surprise que la tolÃ©rance zÃ©ro de Nairobi pour les dÃ©pravÃ©s a crÃ©Ã© le plus grand site de pauvres dans toute la rÃ©gion de l'Est de l'Afrique, le bidonville de Kibera. Pourtant, cela me brise le cÅur de dire qu'il y a d'autres Kiberas et pire encore autour de cette planÃ¨te bleue Ã©touffante, ce qui n'est pas une consolation pour vous non plus. Au cours de mes voyages, j'ai vu d'innombrables jeunes mÃ¨res avec leurs enfants mendiants dans toute la RÃ©publique dÃ©mocratique du Congo et dans tous les coins dâAddis-Abeba en Ãthiopie, et les hommes en uniformes dÃ©lavÃ©s qui mendient dans les rues dans des villes en ruine Ã  travers les Ãtats-Unis d'AmÃ©rique.

J'ai fait un voyage d'investigation pour dissÃ©quer les souffrances endurÃ©es par les BrÃ©siliens qui vivent dans la CitÃ© de Dieu, les habitants de la CitÃ© Jalousie Ã  Port-au-Prince, en HaÃ¯ti avant et aprÃ¨s le tremblement de terre dÃ©vastateur, les Roumains de Blagoevgrad en Bulgarie, et les pauvres Ã  Mumbai, en Inde. J'ai Ã©tÃ© surpris par la rÃ©silience des habitants des villes affectÃ©es par la criminalitÃ© et la pauvretÃ© comme Scharbaeck en Belgique, Bobigny en France, Detroit aux Ãtats-Unis et la capitale San Salvador du Salvador. Et c'est triste Ã  dire partout dans le monde il y a des milliards de gens comme vous qui leurs vies entiÃ¨res vivront dans la pauvretÃ©, la famine, l'itinÃ©rance et la violence qui sera trÃ¨s probablement vÃ©cue entre les mains des agents de la loi.

Mon Ã©pouse et moi sommes bien conscients que les quelques billets de shillings kÃ©nyans que nous vous avons donnÃ©s ne reprÃ©sentent que quelques maigres repas et un toit pour un ou deux jours. AprÃ¨s ce que vous et Vincent probablement dÃ» faire pour survivre, vous Ãªtes de retour sur les rues dangereuses de Nairobi, Ã  la merci dâautres Ã¢mes compatissantes. Nous sommes profondÃ©ment dÃ©solÃ©s de ne pas avoir pu vous sauver de ce cauchemar, vous et dâautres.

AprÃ¨s avoir donnÃ© ma monnaie en passant Ã  des personnes aveugles et asphyxiÃ©es par la misÃ¨re, je me suis demandÃ© Ã  plusieurs reprises, que puis-je faire ?! On a dÃ©jÃ  beaucoup Ã©crit sur l'inÃ©galitÃ©. NÃ©anmoins, j'ai dÃ©cidÃ© de lancer le dÃ©bat sur une nouvelle voie qui pourrait donner Ã  Vincent et Ã  d'autres enfants innocents comme lui, une chance dâavoir une vie dÃ©cente. Mon mantra est que Vincent doit avoir non seulement un toit sur la tÃªte, mais une maison, pas seulement de l'eau, mais des boissons propres, pas seulement de la nourriture, mais des repas sains, et pas seulement une salle de classe, mais une Ã©ducation de qualitÃ©. Et tous ces facteurs devraient le conduire non seulement Ã  un emploi, mais au moins Ã  une rÃ©compense de vie universelle pour ses compÃ©tences et ses aptitudes. Moins serait considÃ©rÃ© comme l'Ã©chec de l'humanitÃ© et une tragÃ©die continuelle !!!



Cordialement,



Jo M. Sekimonyo









Les Ã©pigones de Maharishi ont dÃ©crit le capitalisme, le socialisme et le communisme comme des arrangements Ã©conomiques. Et les tÃªte-Ã -tÃªtes Ã©conomiques mÃ©lodramatiques et exhaustifs de ces loustics pompeux ne sont rien d'autre que de la piquette. Ce livre revient Ã  la vÃ©ritÃ© de ces trois systÃ¨mes, c'est-Ã -dire le fait qu'ils sont comme lâÃ©conomie islamique l'incarnation d'un credo socio-politico-Ã©conomique.




Remerciements


Â« Si vous voulez changer le monde, prenez votre plume et Ã©crivez. Â»

Martin Luther



Tara et moi, nous nous sommes rencontrÃ©s Ã  Tampa, en Floride ; elle avait entrepris une grande carriÃ¨re qui exige de longues heures debout, mais assurait la sÃ©curitÃ© financiÃ¨re dont ses parents, des immigrÃ©s haÃ¯tiens, rÃªvaient. En revanche, j'Ã©tais un hippy idÃ©aliste fou, ce que mÃªme mes amis trouvaient bizarre, et si naturel de penser que j'avais pÃ©tÃ© les plombs. D'une certaine maniÃ¨re, j'ai pu la convaincre de se parachuter de sa vie quotidienne stable et lumineuse pour se joindre Ã  moi dans le cÃ´tÃ© obscur. Qu'est-ce qui lui est vraiment passÃ© par la tÃªte pour quâelle parie sur moi et sur des perspectives d'Ã©tudes supÃ©rieures ? Comme la spÃ©culation diabolique gagnait du terrain, nous avons dÃ©mÃ©nagÃ© dans nord-est de Ãtats-Unis ; quel soulagement.

Notre premiÃ¨re neige a Ã©tÃ© intÃ©ressante pour moi, câest le moins quâon puisse dire. C'Ã©tait la premiÃ¨re fois Tara m'a jetÃ© son regard de Â« Dexter Â», tenant un couteau bien aiguisÃ©, et n'a pas dit un mot pendant une minute. Gardez Ã  l'esprit que mÃªme pendant mon sommeil, jâavais des accÃ¨s de colÃ¨re dÃ©nonÃ§ant l'Ã©cart croissant entre ceux qui jouissent de tous et ceux qui croupissent Ã  l'ombre coincÃ©s derriÃ¨re qu'un mur invisible. Je ne me rendais pas compte que ma charmante Ã©pouse en avait marre de mes homÃ©lies et de mes plaintes sur malaise socio-politico-Ã©conomique mondial, et encore plus de mes plans pour prÃ©senter au monde ce que je crois Ãªtre le remÃ¨de. Bien sÃ»r, j'ai pris des notes sur des centaines de bouts de papier qui sont restÃ©s comme des feuilles mortes sur le plancher de notre bureau, mais sans arriver Ã  rassembler l'Ã©nergie et la discipline nÃ©cessaires pour terminer un manuscrit. Un ami de la famille a mÃªme suggÃ©rÃ© que je rassemble mes idÃ©es dans un livre pour que je puisse rÃ©unir des disciples ; un culte ? Une idÃ©e saugrenue, Ã  l'Ã©poque. Bien que jâai eu du mal Ã  l'admettre, Tara avait raison. Je nâavais que pleurnichÃ© pendant des annÃ©es, il Ã©tait temps que je me mette Ã  Ã©crire.

Pourquoi le titre de ce livre n'est-il pas Â« Codex Gigas de lâÃconomie ? Â» Nassau Senior m'a battu Ã  l'Ã©criture la bible du diable Ã©conomique. Lâenfer câest lui ? Qui ? Votre esprit paresseux pourrait se prÃ©cipiter Ã  une conclusion certaine dÃ¨s maintenant. La musique douce turque et une patience hors pair peuvent Ãªtre utiles pendant ce voyage ; ce livre creuse des dÃ©fis de longue date que des gÃ©nÃ©rations d'Ã©conomistes et des politiciens indolents, et leurs groupies ont supprimÃ©s ou dirigÃ©s dans la mauvaise direction pendant deux siÃ¨cles. Ceci n'est ni une parodie clandestine ni une dÃ©monstration impitoyable de prouesse, mais une dissection rÃ©elle et provocatrice de notre monde et du capitalisme.

A part ma colÃ¨re et mon anxiÃ©tÃ©, je dois remercier les gens Ã  qui il arrive de s'asseoir Ã  cÃ´tÃ© de moi dans les autobus pendant mes frÃ©quents et Ã©puisants trajets et avec qui j'ai eu certaines des discussions les plus mÃ©morables de mon existence. Parmi eux, le doyen d'une universitÃ© qui a eu des mots trÃ¨s durs pour le Prix Nobel d'Ã©conomie, Milton Friedman pour Ãªtre issu d'une famille juive modeste de New-York et Â« sâÃªtre transformÃ© en un trou du cul Â» (ses mots). Aussi Ã  ma sauce spÃ©ciale d'ingrÃ©dients, amis et ennemis qui ont Ã©tÃ© mus par l'appÃ©tit insatiable de prouver que mes idÃ©es Ã©taient folles ; vous m'avez aidÃ© Ã  renforcer mes arguments et mes convictions, je vous aime, Mesdames et Messieurs.

Surtout, je suis plus que reconnaissant Ã  ma femme, ma partenaire dans le crime, pour les tactiques excessives mais efficaces quâelle a utilisÃ©es pour mâobliger Ã  entreprendre la tÃ¢che ardue d'Ã©crire ce livre.


La pertinence de lâÃ©conomie hÃ©tÃ©rodoxe est plus que jamais menacÃ©e. Un certain nombre de programmes Ã©conomiques hÃ©tÃ©rodoxe a dÃ©jÃ  Ã©tÃ© dissous. Si les institutions qui sont apparues dans cette Ã©cole de pensÃ©e Ã©conomique restent sur la mÃªme voie et nâajustent pas leurs objectifs de produire des Ã©conomistes qui aspirent Ã  devenir des thÃ©oriciens Ã  succÃ¨s, des penseurs, Ã  en produire qui vont devenir des pragmatiques accomplis, des Ãªtres humains qui raisonnent, leur rÃ´le dans ce marchÃ© concurrentiel mondial deviendra obsolÃ¨te. La fin de lâÃ©conomie hÃ©tÃ©rodoxe pourrait Ã©galement Ãªtre la meilleure chose pour le renouveau de l'institutionnalisme ou mieux encore lâadoption par les institutions et la diffusion de lâEthosisme, un flux moral plus lucide et pertinent.



Social




IntermÃ¨de I


Â« Notre plus grande peur n'est pas que nous soyons incompÃ©tents. Notre plus grande peur est que nous soyons dÃ©mesurÃ©ment puissants. C'est notre lumiÃ¨re, et non notre partie sombre qui nous effraie le plus. Nous nous demandons, qui suis-je pour Ãªtre brillant, formidable, talentueux et fabuleux ? En fait, que n'Ãªtes-vous pas ? Vous Ãªtes un enfant de Dieu. Vous ne rendrez pas service au monde en vous rapetissant. Il n'y a rien de brillant Ã  se diminuer pour que les autres se sentent en sÃ©curitÃ© Ã  votre contact. Nous sommes tous faits pour briller, comme le font les enfants. Nous sommes nÃ©s pour faire Ã©clater au grand jour la gloire de Dieu prÃ©sente en nous. Elle n'est pas seulement prÃ©sente en certains d'entre nous ; elle l'est dans chacun. Et en laissant notre propre lumiÃ¨re briller, nous donnons inconsciemment la permission aux autres de faire la mÃªme chose. En nous libÃ©rant de notre propre peur, notre prÃ©sence libÃ¨re automatiquement les autres. Â»



Cette citation de Marianne Williamson suscitant l'inspiration est extraite de son livre, A Return to Love : Reflections on the Principles of a Course in Miracles, Harper Collins, 1992. Elle provient du chapitre 7, Section 3 (Pages 190-191). MÃªme si Nelson Mandela n'a jamais prononcÃ© cette citation dans son discours inaugural de 1994, pour ma gÃ©nÃ©ration, elle a toujours Ã©tÃ© rattachÃ©e Ã  cet homme. S'il n'y avait qu'une chose objective Ã  dire sur son mandat de prÃ©sident d'Afrique du Sud cela serait que son approche arc-en-ciel couarde pour supprimer lâapartheid en a fait le champion des bourgeois blancs d'Afrique du Sud. Et, bien sÃ»r, si l'on essaye simplement de l'analyser dans son contexte qui est celui d'un homme qui a passÃ© vingt-sept ans en prison sans demander pardon Ã  ses geÃ´liers ou fendre le crÃ¢ne d'un autre dÃ©tenu, il a en substance mÃ©ritÃ© d'Ãªtre considÃ©rÃ© comme l'une des figures mythiques du pouvoir de conviction et qui illustre la force de caractÃ¨re nÃ©cessaire dans la lutte contre les injustices sociales, politiques, et Ã©conomiques. Existe-t-il un meilleur moyen de passer Ã  la prochaine phase de cette expÃ©dition ?



CHAPITRE I




Introduction


Â« L'art est une tentative pour intÃ©grer le mal. Â»

Simone de Beauvoir



Je n'utilise pas de CD. J'Ã©coute de vieilles chansons sur des vinyles. Parcourir les magasins d'occasion Ã  la recherche d'un Sam Cooke, d'un Wendo Kolosoy, d'un Thelonious Monk, d'un Eduardo Sanchez de Fuentes, d'un Jimmie Rodgers, d'un Notorious B.I.G, d'un MikhaÃ¯l Glinka, dâune Mariam Makeba, d'un Nana Mouskouri, d'un Fela Kuti, ou d'un Beethoven est aussi apaisant que faire du yoga. Je chÃ©ris les rythmes des authentiques musiques folkloriques pÃ©ruviennes et les instruments de musique mongols davantage que les bidules ravagÃ©s et inhabituellement tordus d'une pop star. Pour moi, toute forme d'expression qui cesse d'Ãªtre une expÃ©rience et devient une forme d'art perd son aura divine. Ce livre est une expÃ©rience, pas un exercice artistique acrobatique comme ceux que l'on montre dans des Ã©missions pour vous rappeler qu'ils existent.

J'ai Ã©tÃ© excommuniÃ© d'une longue liste de salons de thÃ© et de bars sous le faux prÃ©texte d'Ãªtre un sorcier marxiste ou une incarnation de Ferdinand Lassalle. Le grand public associe incorrectement un examen du statu quo Ã©conomique avec une bravoure anticapitaliste basÃ©e sur une paranoÃ¯a aiguÃ« du livre de Karl Marx Das Kapital. Si vous ne me croyez pas, essayez de rÃ©vÃ©ler au grand jour les pires aspects du capitalisme ou de lâÃ©conomie islamique, et bam, la sociÃ©tÃ© vous ostracise en vous collant l'Ã©tiquette de socialiste. Pourtant, susciter une conversion vers une nouvelle alternative robuste au capitalisme ne vous attirera que des regards effrayÃ©s de rÃ©incarnations autoproclamÃ©es de Marx. Que peut-on dire des combats de coq ennuyeux entre les divinitÃ©s du capitalisme de notre Ã©poque ? Vous devriez Ãªtre aussi dÃ©goÃ»tÃ©s que moi de ces spectacles de clowns qui retirent progressivement la substance des dialogues sur les inÃ©galitÃ©s Ã©conomiques. Mes colÃ¨res peuvent se transformer en tsunami mais il y a des Ã©vÃ©nements dans notre vie qui, bien qu'Ã©tant modestes, s'avÃ¨rent Ãªtre importants.

Lors d'une escale Ã  l'aÃ©roport international de Kenyatta Ã  Nairobi au Kenya, alors que j'attendais d'embarquer sur mon vol pour rentrer aux Ãtats-Unis, on m'a demandÃ© ce que je voulais Ãªtre plus tard. L'homme Ã©tait assis de l'autre cÃ´tÃ© de ma table. Il semblait avoir prÃ¨s de soixante-dix ans. Je pouvais deviner par ses traits et son accent qu'il venait du Rwanda, un pays accusÃ© par de nombreux rapports d'organisations des Nations Unies et autres organisations non-gouvernementales de surveillance, d'Ãªtre le cerveau derriÃ¨re les horreurs politiques et sociales de mon pays natal. Vous pouvez comprendre ma colÃ¨re aprÃ¨s avoir Ã©tÃ© briefÃ© sur la faÃ§on dont le Rwanda a fourni un soutien financier et militaire Ã  des groupes de bandits sadiques, et comment, en retour, le Rwanda a directement pillÃ© les ressources naturelles du Congo et est indirectement devenu une plaque tournante du commerce de ressources minÃ©rales.

Ce jour-lÃ , une seule question me hantait ; combien de souffles et de vies perdus la RÃ©publique dÃ©mocratique du Congo devrait supporter avant que le monde ne dise que c'en est trop ? Sur un ton hargneux, j'ai rÃ©pondu Ã  sa question d'une faÃ§on simple et audacieuse : Â« Je vais mettre fin au cauchemar de la RÃ©publique dÃ©mocratique du Congo Â». Tout en essayant de s'arrÃªter de rire, il m'a demandÃ© quelles seraient mes solutions pour la RDC. AprÃ¨s tout, mon pays natal a traversÃ© plus d'un demi-siÃ¨cle de chaos Ã©conomique et social. J'ai d'abord joyeusement formulÃ© mes idÃ©es. Il a retirÃ© ses lunettes et m'a demandÃ© d'approfondir mon plan. Inutile de dire que plus je parlais, plus je semblais bÃªte et naÃ¯f. Finalement, je n'ai pas Ã©tÃ© capable de clairement exprimer ma vision, pour la simple et bonne raison que je n'avais jamais sÃ©rieusement pensÃ© Ã  tout ceci en dÃ©tail. Mon plan tout entier ne pouvait satisfaire Ã  un examen en profondeur. La conversation dÃ©contractÃ©e s'est alors transformÃ©e en expÃ©rience humiliante et cela m'a rendu humble.

Ce livre Ã©mane des disciplines Ã©conomiques monopolisÃ©es depuis plus d'un siÃ¨cle par les rois de l'Ã©vasion et les mathÃ©maticiens. Pour toutes les mauvaises raisons que l'on connaÃ®t, les Ã©conomistes ont rÃ©duit en millions de petits morceaux le Saint Graal qu'est la classique valeur du travail et ont enlevÃ© Ã  lâhumanisme et au monde rÃ©el leurs fondements thÃ©oriques. Ensuite, ils se sont donnÃ© le mal de regrouper certaines piÃ¨ces, en utilisant des hypothÃ¨ses stupides comme pansements. Il y a une part de vÃ©ritÃ© dans lâaccusation du Marxiste mis en quarantaine, Fred Moseley, selon laquelle le systÃ¨me Ã©conomique du monde universitaire a Ã©tÃ© construit de faÃ§on Ã  rÃ©compenser ceux qui restent dans le courant dominant. Cet homme vertueux est le Shoichi Yokoi de lâÃ©conomie, privÃ© de cÃ©lÃ©britÃ© et de fortune, se cachant dans les jungles de South Hadley au Massachusetts. Il croyait fermement que ses anciens camarades reviendraient le chercher un jour, et quâensemble, ils lanceraient un dernier assaut contre le capitalisme. HÃ©las, simplement blÃ¢mer lâorthodoxie pour la non-exactitude de ses thÃ©ories ne suffira pas Ã  restaurer la vision classique dâun marchÃ© efficace ou Ã  nous emmener vers la terre promise.

Jâai commencÃ© ce livre sur une note personnelle avec une lettre Ã  Mama Vincent. Câest une adolescente qui Ã©lÃ¨ve seule son enfant dans la rue, que ma femme et moi avons rencontrÃ©e dans le centre de Nairobi au Kenya. Ã un moment donnÃ©, jâai dÃ» tenir Vincent dans mes bras pour tenir les policiers Ã©loignÃ©s. Ma renommÃ©e de touriste au Kenya a protÃ©gÃ© Vincent et sa mÃ¨re de tout harcÃ¨lement policier. La ville de Nairobi a fait passer une ordonnance criminalisant la pauvretÃ© plutÃ´t que de faire la guerre aux inÃ©galitÃ©s. Cet apartheid de lâÃ¨re moderne nâattire pas lâattention internationale, car les oppressÃ©s et les oppresseurs ont la mÃªme couleur de peau. De nombreuses autres villes adoptent la mÃªme approche dÃ©mente et nâont pas Ã©tÃ© inquiÃ©tÃ©es tant que la ligne quâelles ont tracÃ©e ne dÃ©terre pas les conflits raciaux.

Durant mon enfance, on mâa inculquÃ© la notion que les disparitÃ©s socio-politico-Ã©conomiques Ã©taient dictÃ©es par les lois de la nature ; quelquâun devait Ãªtre pauvre pour Ãªtre le serviteur dâun riche ! Durant les annÃ©es 90, les riches Congolais ont cherchÃ© Ã  se rÃ©fugier Ã  lâOuest pendant la guerre civile. Jâai Ã©tÃ© tÃ©moin de la faÃ§on dont, en un clin dâÅil, la plupart de ces familles ont perdu le style de vie luxueux auquel elles Ã©taient habituÃ©es. AprÃ¨s avoir vÃ©cu pendant prÃ¨s de deux dÃ©cades en exil, mÃªme les plus puissants gÃ©nÃ©raux et les proches de lâancien prÃ©sident ont petit Ã  petit succombÃ© Ã  la paralysie de la misÃ¨re. Ce nâest donc pas surprenant si bon nombre de barons et de militants de lâAncien RÃ©gime sont rentrÃ©s chez eux en rampant et sâinvestissent activement dans le nouveau systÃ¨me parasite. Mon sage ami sud-africain fait rÃ©fÃ©rence Ã  une loi naturelle pour expliquer ce cycle : Â« Serpent un jour, serpent toujours ! Â»

Ce tÃ©moignage personnel sert Ã  montrer la vÃ©ritÃ© universelle accablante selon laquelle les gens, tout comme les nations, sâintÃ©ressent plus Ã  eux-mÃªmes jusquâÃ  ce que la chance tourne. Il en va de mÃªme pour le mouvement Â« Occupez Wall Street Â», aprÃ¨s que les AmÃ©ricains aient vu leur rÃªve de maison avec palissade partir en fumÃ©e, ou lorsque les amÃ©ricains ordinaires travaillant dur se sont aperÃ§us que leur retraite avait Ã©tÃ© complÃ¨tement anÃ©antie par quelques vagabonds avides. Un autre exemple caustique est le petit groupe constituant lâoligarchie russe qui nâa plus la cote auprÃ¨s de Vladimir Poutine, et qui ne peut sâempÃªcher de prÃªcher une justice et une Ã©galitÃ© strictes depuis son exil dorÃ© Ã  Londres. Quây a-t-il Ã  dire des pays europÃ©ens jonglant avec des dettes hallucinantes plus Ã©levÃ©es que leur PIB ? Ajoutez Ã  ce tableau le BrÃ©sil, la Russie, lâInde et la Chine, les pays BRIC qui font exploser leur croissance Ã©conomique au pÃ©ril de MÃ¨re Nature. Il faut aussi rajouter Ã  ce mÃ©lange la majoritÃ© arabe qui, ne se satisfaisant plus de la petite part de la richesse nationale tandis quâune minoritÃ© dÃ©pense le reste, a changÃ© de position.

Ces rÃ©cents volcans bouillonnants devraient attirer notre attention sur le fait que lâon devrait rechercher des mesures prÃ©ventives pour briser le statu quo. Au XXIe siÃ¨cle, le discours apathique des Ã©conomistes, Â« Tant que lâon poursuivra lâÃ©volution actuelle et que lâon ajustera la roue du vieux capitalisme un petit peu plus, tout ira bien Â», a perdu de sa force et de sa pertinence depuis longtemps. Il est plus que jamais impÃ©ratif dâinitier une rÃ©volution culturelle et de dÃ©velopper une rÃ©elle alternative au systÃ¨me socio-politico-Ã©conomique brutal et primitif qui prÃ©vaut actuellement, le capitalisme, et Ã  sa version querelleuse, lâÃ©conomie islamique.

Le pot-pourri bruyant dans ma tÃªte provient du dÃ©fi auquel chaque pays doit faire face sur cette planÃ¨te mourante : la disparitÃ© socio-politico-Ã©conomique. Câest le rÃ©sultat dâune croisade pÃ©nible pour dÃ©couvrir un moyen pragmatique de rendre cet Ã©cart nÃ©gligeable. Ne vous arrachez pas les cheveux tout de suite ; je nâai pas totalement perdu lâesprit en vous recommandant de sauter sur la selle de lâun des deux chevaux condamnÃ©s. Le socialisme et le communisme ont Ã©chouÃ©, mais maintenant le capitalisme et lâÃ©conomie islamique nous dÃ©Ã§oivent. Ce livre vous fera parcourir de nombreux labyrinthes sombres et Ã©laborÃ©s. Les Ã©conomistes devraient laisser Ã  la religion et Ã  la mÃ©decine le soin de rÃ©vÃ©ler les mystÃ¨res de lâanormal et du naturel tout en nous rÃ©confortant, ou en abusant de nous, par la mÃªme occasion. La responsabilitÃ© de lâÃ©conomie est de trouver des solutions aux excÃ¨s et Ã  la thÃ©saurisation, ou de les limiter, avant dâentreprendre des vagabondages intellectuels. Ã la place, elle sâest vue rÃ©duite Ã  lâÃ©tat de glorification du faussement socio-Ã©conomique.

Jâai notÃ© le scepticisme concernant le fait que quelque chose dâautre que le capitalisme puisse fonctionner. Aujourd'hui, les gens ne se rendent pas compte que le capitalisme faisait partie dâun paradigme basÃ© sur des normes et pratiques sociales barbares. GÃ©nÃ©ralement, lorsquâune solution sociale domine une zone pendant aussi longtemps que le capitalisme, il devient plus difficile de concevoir que dâautres modÃ¨les qui sâoccupent dâautres objectifs et questions, existent ou pourraient Ãªtre construits. AprÃ¨s tout ce que nous commenÃ§ons Ã  croire, il nây a quâune seule faÃ§on de faire les choses, et câest le plus dangereux des appÃ¢ts.

OÃ¹ se trouve le livre magique dans lequel trouver comment briser le sort ? Comme un taureau enragÃ©, Ã  la grande incrÃ©dulitÃ© de mes amis et collÃ¨gues, jâai brusquement interrompu ma prometteuse carriÃ¨re de prostitution intellectuelle et je me suis plongÃ© dans ce qui semblait Ãªtre du vagabondage acadÃ©mique. Mon objectif initial Ã©tait de suivre la trace de tout le systÃ¨me commercial depuis la comptabilitÃ©, la finance, le management, la politique, et pour finir lâÃ©conomie. Alors que jâapprofondissais ce que jâavais prÃ©vu Ãªtre la derniÃ¨re partie de mon voyage, des Â« gourous Â» de lâÃ©conomie mâont Ã©cÅurÃ© en passant plus de temps Ã  donner des corrÃ©lations accidentelles et Ã  impressionner le public, quâÃ  expliquer dâune faÃ§on claire et concise et Ã  rÃ©soudre les problÃ¨mes Ã©conomiques mondiaux. Malheureusement, la fainÃ©antise de ces orateurs a biaisÃ© le point de vue du public. Ce que je peux partager de mon expÃ©rience avec chacun dâentre vous qui pensez Ã  questionner la forme de commerce actuellement dominante et le capitalisme, câest de ne pas vous attendre Ã  Ãªtre bien accueillis ; soyez prÃªts Ã  faire face Ã  la fureur des Maccarthystes dÃ©lirants, comme jâai lâhabitude de le faire !!

Jâai laissÃ© Ã  la classe des paresseux cÃ©rÃ©braux Ã©conomistes et politiciens les mauvaises habitudes de tourner autour des problÃ¨mes importants. Ã la place, vous, le lecteur, et moi allons nager contre le courant du torrent. Les chapitres un Ã  six sont des exemples de cas en dÃ©faveur du statu quo social, politique et Ã©conomique actuel : le capitalisme. Et si je vous revoie de lâautre cÃ´tÃ© du chapitre sept, alors serrez fort ma main Ã  travers les chapitres huit Ã  dix sur des concepts fondamentaux purement socio-Ã©conomiques qui s'inscrivent dans leur contexte. Prenez votre temps pour digÃ©rer le chapitre onze et prÃ©parez-vous Ã  recevoir une grosse gifle. Pour lâargument de clÃ´ture, le chapitre douze suit la recommandation de James Tobin : Â« Les bons articles dâÃ©conomie contiennent des surprises et stimulent dâautres travaux Â».

Quoi dâautre ? Jâai rendu la lecture de ce livre plus facile que de tenter de brÃ»ler ses graisses. Chaque chapitre dÃ©bute avec des citations qui vous donneront un indice sur ce Ã  quoi vous pouvez vous attendre et ils sont entrecoupÃ©s dâÂ« intermÃ¨des Â» entre les parties afin d'Ã©veiller les jeunes lecteurs ayant un temps de concentration court. Pour ajouter aussi un zeste de roman destinÃ© aux littÃ©raires enthousiastes. Je dois me confesser auprÃ¨s de ceux qui sâattendent Ã  des tableaux colorÃ©s et Ã  des nombres. Je suis sincÃ¨rement dÃ©solÃ© de vous dÃ©cevoir. Pourtant, une chose est sÃ»re, Ã  aucun moment, je nâai mÃ¢chÃ© mes mots.

LâidÃ©e dâÃ©crire un livre peut se comparer Ã  l'expÃ©rience de se retrouver nu devant un large public ; je nâai jamais eu de problÃ¨me Ã  le faire. Mais mon combat intÃ©rieur constant durant cette expÃ©rience a consistÃ© Ã  synchroniser mon cÅur avec mon esprit. Tout cela pour dire que jâai eu Ã  surmonter la tentation dâÃªtre guidÃ© seulement soit par la passion, soit par la vision, lâintensitÃ© et la prÃ©cision qui sont essentielles dans cette entreprise quâest la crÃ©ation dâun concept central pertinent. Souvenez-vous que dans la vie, la passion sans vision est une perte dâÃ©nergie, et que la vision sans passion est une impasse. 

Une Ã¢me magnifique chantait souvent. Swami Vivekananda lâexprime de maniÃ¨re si Ã©loquente : Â« Prenez une idÃ©e. Faites de cette idÃ©e votre vie â pensez-y, rÃªvez-en, vivez cette idÃ©e. Laissez votre cerveau, vos muscles, vos nerfs, chaque partie de votre corps, se remplir de cette idÃ©e, et laissez de cÃ´tÃ© toutes les autres idÃ©es. Câest le chemin du succÃ¨s. Â» Le monde connaÃ®tra peut-Ãªtre un jour lâampleur des sacrifices que jâai fait pour cultiver cette idÃ©e, dont je me soucie vraiment, d'une solution aux graves injustices mondiales qui sont Ã  la fois socials, politiques, et Ã©conomiques. Cependant, lâencre de ce livre serait inutile si je ne vous donnais pas une alternative complÃ¨te au capitalisme, une solution qui pourrait rÃ©parer les ratÃ©s de soi-disant petits dieux de la politique Ã©conomique. Il est temps de rÃ©introduire lâanalyse dialectique sans pour autant rÃ©veiller les vieux dÃ©mons de lâÃ©conomie. Par-dessus-tout, jâespÃ¨re que ce livre stimulera bon nombre de personnes et les poussera Ã  dÃ©battre sur la solution proposÃ©e et Ã  la faire avancer. Ou bien Ã  donner vie de faÃ§on crÃ©ative Ã  un autre chemin sâÃ©loignant du capitalisme, afin que William Godwin repose, enfin, en paix. 



CHAPITRE II




Kamikaze


Â« Je suis lâhomme le plus sage au monde, je ne sais quâune chose, câest que je ne sais rien. Â»

Socrate



Il y a quelques annÃ©es, alors que je marchais dans une rue encombrÃ©e et dÃ©primante dâAddis Abeba en Ethiopie, la vue dâune jeune mÃ¨re frÃªle et dâun enfant crasseux assoupi, enroulÃ© dans un petit morceau de tissu sur son dos mâa rappelÃ© le souvenir de ma dÃ©faite, mon Â« Waterloo Â» intellectuel Ã  lâaÃ©roport international Jomo Kenyatta de Nairobi. Câest Ã  ce moment prÃ©cis que je me suis Ã©criÃ© : eurÃªka ! Pourtant, ce jour-lÃ , jâÃ©tais encore trÃ¨s loin des aventures tumultueuses de mon enquÃªte dont l'objectif est de dÃ©tailler clairement un remÃ¨de face Ã  la dÃ©composition des classes sociales qui gangrÃ¨ne chaque sociÃ©tÃ©.

AprÃ¨s Ã§a, jâai investi du temps, de lâargent et de lâÃ©nergie pour analyser concrÃ¨tement les problÃ¨mes des individus de par le monde. Dans ce but, Tara et moi avons voyagÃ© autant que nous le pouvions, avons lu abondamment et sommes restÃ©s scotchÃ©s des heures Ã  la tÃ©lÃ©vision pour regarder des documentaires. Lâune de mes croisades nous a conduits Ã  travers les pays dâAfrique subsaharienne et nous avons Ã©tÃ© surpris par les nombreux dÃ©fis qu'ils affrontent et qui dÃ©passent largement leurs frontiÃ¨res. La principale caractÃ©ristique des pays de cette rÃ©gion est un mamba exotique Ã  deux tÃªtes : la corruption et la rÃ©pression. On pourrait tenir les gouvernements de ces pays pour responsables des difficultÃ©s quâils rencontrent. En rÃ©alitÃ©, ils sont utilisÃ©s par quelques familles dirigeantes afin de consolider leur pouvoir et leurs richesses. Pour faire court, les services publics de cette rÃ©gion du monde sont dans un Ã©tat catastrophique.

De nombreux doigts pointent le chaos qui rÃ¨gne dans le coin ; de trÃ¨s mauvaises pratiques de gestion sont dÃ©cidÃ©es par les pays eux-mÃªmes, mais aussi par dâautres pays, avec je le pense, lâobjectif de ralentir le dÃ©veloppement interne et rÃ©gional. Alors que je visitais dâautres villes de lâhÃ©misphÃ¨re Ouest, jâai remarquÃ© que la mÃªme gangrÃ¨ne ronge lâAfrique et des pays dâAmÃ©rique latine. On aurait pu croire que lâIllinois Ã©tait une province du Nigeria lorsque lâancien gouverneur Rod Blagojevich a Ã©tÃ© envoyÃ© derriÃ¨re les barreaux pour avoir essayÃ© de vendre le siÃ¨ge de sÃ©nateur du 44Ã¨me prÃ©sident des Ãtats-Unis, Barack Obama. Dâautres scandales rapportÃ©s dans les pays du BRIC (Acronyme dÃ©signant BrÃ©sil, Russie, Inde et la Chine) prennent des proportions Ã©normes. Je ne suis pas un grand fan de football, mais je mâattends Ã  ce que les entrepreneurs brÃ©siliens tournent en ridicule la coupe du monde de football 2014, avec des stades et des ouvrages dâart hors de prix qui sâeffondreront avant et pendant les festivitÃ©s. Et je ne sais pas quoi dire du scandale de la ville de Hengyang au sud de la Chine qui a entraÃ®nÃ© la dÃ©mission de la quasi-totalitÃ© des dirigeants de lâassemblÃ©e populaire de la ville. La prÃ©dominance dâune mauvaise gestion des ressources et la dÃ©cadence des dirigeants ont engendrÃ© un gaspillage financier sans prÃ©cÃ©dent.



Â« Une promenade dÃ©contractÃ©e dans un asile d'aliÃ©nÃ©s montre que la foi ne prouve rien. Â»

Wilhelm Nietzsche



Lors de mon road trip au cÅur de la pauvretÃ©, jâai rencontrÃ© des Ã©tudiants occidentaux dÃ©vouÃ©s qui Ã©taient partis, ou Ã©taient sur le point de partir, pour une mission humanitaire en vue dâamÃ©liorer leurs CV ou pour augmenter leurs chances dâÃªtre admis dans des Ã©tablissements universitaires prestigieux. Je me suis surpris Ã  Ãªtre complÃ¨tement ailleurs, les yeux dans le vide, devant de belles photos des cÃ©lÃ©britÃ©s les plus en vue du cinÃ©ma amÃ©ricain, ou devant celle dâun porte-parole dâune Åuvre caritative qui souhaitaient tous, profondÃ©ment, Â« sauver le peuple Â» (mÃªme si parfois les animaux Ã©taient plus importants que les hommes). Pourtant, la folie nâest rien, comparÃ©e aux cours sur la dÃ©mocratie participative ou le dÃ©veloppement Ã©conomique que jâai suivis dans la meilleure partie du globe oÃ¹ jâai rencontrÃ© des personnes qui pensaient Ãªtre des faiseurs de miracles et des bienfaiteurs des pays du tiers-monde. Pour aussi talentueux quâils puissent Ãªtre, il y a une faille dans leur approche thÃ©orique, laquelle correspond Ã  leur vision sectaire des dÃ©fis et challenges des pays peu dÃ©veloppÃ©s. Ils ont pensÃ© leurs modÃ¨les de dÃ©veloppement Ã  travers leur passion tenace pour le capitalisme. Cet Ã©tat dâesprit me fait penser Ã  cet aphorisme Â« si le seul outil que vous avez est un marteau, alors tout commence Ã  ressembler Ã  un clou. Â»

Il convient de souligner quâau fil des annÃ©es, une sociÃ©tÃ© dominante sâest toujours faite l'Ã©tendard du prestigieux statut Â« dâexceptionnalisme Â». Jâapplaudirais Ã  cette audace et bravoure si leurs Ã©conomistes assumaient la responsabilitÃ© de leurs leaders de dissÃ©quer avec prÃ©cision le monde qui nous entoure et, en accord avec cela, de prescrire les interventions efficaces qui nous permettraient de nous en sortir. Quâavons-nous actuellement ? Un furieux dÃ©sordre global oÃ¹ la rentabilitÃ© et le Produit IntÃ©rieur Brut (un moyen dÃ©ment de mesurer le dÃ©veloppement) sont au centre dâinitiatives principales. Je dois aussi mettre en Ã©vidence le prÃ©texte trop souvent utilisÃ© de la Â« mondialisation Â», qui a depuis ajoutÃ© des Ã©lÃ©ments dâenvergure et accÃ©lÃ©rÃ© sa vitesse de propagation. Que dire de lâhumanitÃ© lorsque, encore et toujours, des nations dirigeantes ferment les yeux sur l'utilisation de pratiques inhumaines, que lâon appelait il y a quelques siÃ¨cles esclavage, et aujourdâhui auto-esclavage ? A qui profite le crime ?

Je mâÃ©nerve lorsque les Occidentaux sont surpris que ces programmes, avec lesquels on submerge les pays rencontrant des problÃ¨mes, ne fournissent pas les rÃ©sultats attendus et prophÃ©tisÃ©s. Je mâÃ©nerve un peu plus encore, lorsque des solutions aux besoins des citoyens sont traitÃ©es de maniÃ¨re intÃ©grÃ©e, depuis les bureaux Ã  Washington DC et quand des druides Ã©conomiques font le mÃ©nage dans les donnÃ©es et dÃ©veloppent des modÃ¨les simplifiÃ©s qui rÃ©sument la complexitÃ© de la rÃ©alitÃ© observable. Des Ã©tudes critiques menÃ©es par rien de moins que le FMI et la Banque Mondiale ont dÃ» sâÃ©pancher avec perplexitÃ© sur lâefficacitÃ© des programmes proposÃ©s par les principales institutions financiÃ¨res internationales. Ces consciences coupables dÃ©noncent la faÃ§on dont lâÃ©vanouissement Ã©conomique dâun pays est diagnostiquÃ© comme coma, puis envoyÃ© aux urgences dâune organisation internationale et enfermÃ© dans des incubateurs financiers dÃ©branchÃ©s, shootÃ© par une overdose dâaides financiÃ¨res, agressÃ© et abusÃ© par des nÃ©crophiles frÃ©nÃ©tiques, et utilisÃ© comme terrain dâessai pour des programmes expÃ©rimentaux de rÃ©formes irrationnels. Dieu nous en garde, si un pays diagnostiquÃ© en Ã©tat comateux montre quelques signes de retour Ã  la vie aprÃ¨s toutes ces opÃ©rations Ã  cÅur ouvert inutiles, comme lâArgentine par exemple, il sera alors Ã  la merci de fÃ©roces vautours qui essayeront de lui manger les yeux et les intestins.

Quel est le remÃ¨de habituel injectÃ© Ã  une nation une fois le diagnostic de Â« pays en Ã©chec Â» Ã©tabli ? Par exemple, prenons le cas dâHaÃ¯ti, aprÃ¨s que lâouragan Sandy ait dÃ©vastÃ© cette nation vaudou qui chancelait dÃ©jÃ  depuis un siÃ¨cle. Dans un premier temps le pays a Ã©tÃ© mis en quarantaine et sous curatelle internationale. La deuxiÃ¨me Ã©tape revient aux puissantes nations, qui ont imposÃ© en douceur (avec des Ã©lections dÃ©mocratiques) Ã  des millions dâillettrÃ©s, un bouffon charismatique dont la meilleure idÃ©e a Ã©tÃ© dâorganiser un carnaval dans une petite bourgade de lâÃ®le dâHispaniola, pendant quâau mÃªme moment les dÃ©cisions importantes Ã©taient prises exclusivement par des Ã©missaires de la Banque Mondiale et du Fond MonÃ©taire International. HaÃ¯ti est loin dâÃªtre un cas isolÃ©. Les fonds apportÃ©s par l'aide internationale sont utilisÃ©s pour obtenir certaines concessions de la part de pays en ruine. De ces mÃªmes fonds, ils nâauraient pas disposÃ© en pÃ©riode de bonne santÃ©.

On a observÃ© Ã  HaÃ¯ti, et dans dâautres trous noirs oÃ¹ les mÃªmes approches ont Ã©tÃ© utilisÃ©es, que ces solutions ont engendrÃ© des problÃ¨mes encore plus graves que lâÃ©tat initial dans lequel le pays se trouvait. Principalement parce que les cleptomanes et Â« partenaires Â» techniques de ces nations mettent souvent en Åuvre des dogmes et des rÃ©formes contradictoires, ce qui a pour effet, pour les pays pauvres, de sâenfoncer encore un peu plus. Je ne dois pas Ãªtre le premier Ã  vous dire que les descendants de John Maynard Keynes et Harry Dexter White, et dâautres institutions financiÃ¨res internationales, agissent au grÃ© des bailleurs financiers et des bailleurs d'intÃ©rÃªts. Ce qui entraÃ®ne la reprise du gaspillage et la mauvaise gestion. Et si vous voulez connaÃ®tre lâampleur du dÃ©sastre, nâhÃ©sitez pas Ã  visiter CitÃ© Jalousie, Ã  Port-au-Prince en HaÃ¯ti et comparez-le aux villas louÃ©es aux pacificateurs, les agents des Nations Unies.



Â« Jâai prÃªchÃ© comme si câÃ©tait la derniÃ¨re fois, et comme un mourant Ã  des mourants. Â»

Richard Baxter



Aujourd'hui, les Ã©conomistes affirment quâune thÃ©orie ne peut Ãªtre dÃ©veloppÃ©e sauf de maniÃ¨re gÃ©omÃ©trique ; tout phÃ©nomÃ¨ne qui ne peut Ãªtre expliquÃ© par un modÃ¨le mathÃ©matique est considÃ©rÃ© comme illogique. Autrement dit, si rien nâest expliquÃ© sans que tout soit exprimÃ© par une Ã©quation hallucinante, ce livre peut Ãªtre lu alors comme une lettre prÃ©cÃ©dant un suicide. Pourtant, je ne suis assez dÃ©primÃ© ni pour plonger sous une rame de mÃ©tro, ni pour faire une retraite dans un temple bouddhiste. Je dois remercier les Ã©conomistes classiques prodigues qui ne se sont pas enclins Ã  cette contrainte, et qui ont donnÃ© naissance, avec esthÃ©tique, Ã  des principes remarquables et, malheureusement, des traitÃ©s diaboliques.

Le contraste entre la misÃ¨re et le dÃ©sespoir de la multitude et le niveau dâopulence et de gÃ¢chis dâune minoritÃ© nâest pas un rÃ©sumÃ© complexe, mais plutÃ´t une rÃ©alitÃ© observable Ã  une Ã©chelle globale qui revient alors Ã  une abomination morale. Les rÃ©visionnistes occidentaux sont en train de suggÃ©rer que les cauchemars des pays du tiers-monde nâont rien Ã  voir avec la colonisation, lorsque lâon considÃ¨re la couche sociale postcoloniale qui reflÃ¨te le systÃ¨me de castes hÃ©ritÃ© des mÃ©thodes dâexploitation impitoyable de la colonisation. Et peu de choses ont Ã©tÃ© faites, mis Ã  part imposer un chef dâÃ©tat dÃ©lirant pour aider les marginalisÃ©s Ã  Ã©chapper Ã  un avenir sombre. Tout ceci pour dire que le cannibalisme socio-politico-Ã©conomique (le capitalisme) nâest pas adaptÃ© au dÃ©veloppement, aux rÃ©alitÃ©s et aux potentialitÃ©s de ces pays.

Dans lâarÃ¨ne globale du capitalisme, la capacitÃ© dâune nation Ã  concourir avec dâautres qui font au moins la mÃªme taille, prÃ©dÃ©termine ses perspectives de croissance et de dÃ©veloppement. La RÃ©publique du Burundi et le Royaume de Belgique, sont deux pays qui ont Ã  peu prÃ¨s la mÃªme superficie et le mÃªme nombre dâhabitants et qui ne pourraient pas Ãªtre plus Ã©loignÃ©s lâun de lâautre du point de vue Ã©conomique. En effet, Le PIB du Burundi est deux cents fois moins Ã©levÃ© que celui de la Belgique. En dehors dâune dette exagÃ©rÃ©ment plus Ã©levÃ©e que le PIB du petit Royaume, comment la Belgique a-t-elle rÃ©ussi cette prouesse ? Eh bien, nous devons nous orienter sur des faits historiques afin dâexpliquer lâavantage comparatif de la Belgique sur le Burundi. Le Royaume a adoptÃ© une mÃ©thode cruelle pour amasser sa richesse nationale. Pendant que les Allemands dÃ©cimaient les structures socioculturelles du Burundi, entre 1887 et 1965, le roi LÃ©opold II de Belgique, et ensuite la Belgique en tant que nation, ont sadiquement pillÃ© les richesses dâun pays qui faisait huit fois sa taille, connu aujourdâhui sous le nom de RÃ©publique Â« dÃ©mocratique Â» du Congo. Et aprÃ¨s la Seconde Guerre mondiale, le Burundi fut arrachÃ© aux mains des Allemands et donnÃ© Ã  la Belgique par la SociÃ©tÃ© des Nations pour avoir subi une lÃ©gÃ¨re forme de colonialisme de la part de leur grand voisin. Lâironie du sort, allez comparer la dette nationale de la Belgique Ã  celle du Burundi ; je vous assure que vous allez baver !!!

Il est cependant intÃ©ressant de noter, que les pays en voie de dÃ©veloppement ne sont pas ma seule source de preuves du dÃ©sordre global. Dâune part, les Ã©conomies centralisÃ©es ont Ã©chouÃ© en souhaitant imposer un panier uniforme de besoins aux populations et en laissant sâenliser 99 % de la population au bas de lâÃ©chelle. LâUnion SoviÃ©tique dÃ©funte avait parfaitement installÃ© le communisme jusquâÃ  ce quâelle se retrouve face Ã  un mur, littÃ©ralement. En revanche, le marchÃ© libre nous laisse tomber avec une rÃ¨gle contraire Ã  celle de la survie des plus forts, pour satisfaire un petit groupe de 1 % situÃ© au sommet. Une seule fois, dans un passÃ© rÃ©cent, le CongrÃ¨s des Ãtats-Unis dâAmÃ©rique sâest uni en mode bipartite afin de renflouer de nombreuses banques nord-amÃ©ricaines qui Ã©taient soi-disant Â« too big to fail Â» (trop grandes pour faire faillite), ainsi que des compagnies dâassurances. En revanche, en 2013, le mÃªme CongrÃ¨s a rÃ©duit de plusieurs milliards de dollars le programme de bons alimentaires qui avait permis Ã  une partie de la population amÃ©ricaine de se retrouver Ã  peine au-dessus du seuil de pauvretÃ©.

En observant scrupuleusement la situation du commerce mondial, vous devriez Ãªtre capable de remarquer comment le modÃ¨le du Capitalisme a confinÃ© les principaux flux commerciaux internationaux lucratifs au sein de mÃªmes Ã©conomies. Les autres pays sont rÃ©duits Ã  Ãªtre de simples fournisseurs de matiÃ¨res premiÃ¨res et de main dâÅuvre bon marchÃ©. Mais la grasse et grosse dame est sur le point dâarrÃªter de siffloter nonchalamment, elle est devenue bien trop dodue pour se tenir sur ses pieds. En 2010, General Motors a fermÃ© son usine Ã  Anvers en Belgique, en raison dâune capacitÃ© excÃ©dentaire de lâindustrie automobile europÃ©enne. Par la suite, dâautres usines appartenant Ã  dâautres secteurs dâactivitÃ© en Europe et AmÃ©rique du Nord ont fermÃ© leurs portes.



Â« Koketsu ni irazunba koji wo ezu. Â»

Sagesse Japonaise



ConsidÃ©rant leur doctrine Ã©conomique respective, Cuba et l'Angleterre sont en train dâavancer de maniÃ¨re imprudente. Lorsque lâon Ã©value les deux plans dâattaque Ã©conomiques (PauvretÃ©, pollution, guerre, etcâ¦), notre bon sens humain nous suggÃ¨re quâaucune de ces deux approches nâest la bonne. Jâavais une pointe dâespoir lorsque jâai appris que lâex Union SoviÃ©tique et la Chine avaient dÃ©cidÃ© en un sevrage brutal, de mettre un terme Ã  lâinstitution pÃ©nitentiaire communiste jusquâÃ  ce quâils plongent tÃªte baissÃ©e dans les facilitÃ©s du Capitalisme psychiatrique, ce qui est une authentique forme de folie !

Actuellement, le monde manque dâalternatives complÃ¨tes et solides. AprÃ¨s de multiples crises financiÃ¨res frÃ©nÃ©tiques, reconnaÃ®tre le barbarisme et les failles du capitalisme nâest pas profane. A la lumiÃ¨re de cataclysmes financiers rÃ©currents, que ce soit par l'austÃ©ritÃ© ou par la dÃ©pense, aucune des mÃ©thodes ne sâest avÃ©rÃ©e Ãªtre une solution viable, mais plutÃ´t une satire de la classe en difficultÃ©. Je me permets ici dâaffirmer de la faÃ§on la plus simple possible, que de nouveaux marchÃ©s doivent Ãªtre encouragÃ©s pour rajeunir le systÃ¨me Ã©conomique mondial. Mais pour cela, de nouvelles tendances doivent Ãªtre dÃ©veloppÃ©es pour Ã©viter le cataclysme final. Ce changement nÃ©cessite dâappliquer des formules socio-politico-Ã©conomiques appropriÃ©es qui non seulement vont intÃ©grer les pays Â« pauvres Â» au systÃ¨me Ã©conomique international, autrement dit il sâagit pour ces pays de passer du statut de tÃ©moins exploitÃ©s Ã  producteurs et consommateurs actifs, mais Ã©galement briser les ententes de marchÃ©s actuelles hÃ©ritÃ©es de lâancien ordre mondial.

Aussi ingÃ©nieuse que soit l'humanitÃ©, jâavais pris l'habitude d'attendre sur le perron de ma porte que superwoman vienne nous sauver tous. Puis, jâai appris quâen 1945, lorsque les navires et les porte-avions amÃ©ricains et britanniques sâapprochÃ¨rent des cÃ´tes japonaises, on a demandÃ© Ã  des jeunes gens ordinaires de faire le sacrifice ultime de leur vie pour sauver lâEmpire du Soleil Levant. Le nombre des victimes des attaques nuclÃ©aires dâHiroshima et Nagasaki a permis dâidÃ©aliser le courage de ces jeunes hommes. Je me suis offensÃ© lorsque lâon mâa traitÃ© de kamikaze pour mes attaques sur le capitalisme seulement aprÃ¨s avoir pris connaissance du massacre de Nanjing, et du drame des femmes contraintes Ã  l'esclavage sexuel par l'armÃ©e japonaise.

FatiguÃ© dâattendre le coup de sifflet qui sonnerait la fin de notre autodestruction imposÃ©e, je ne vais pas vous ennuyer avec le mÃªme cri pleurnicheur que vous avez fini par associer avec notre Capitalisme ou avec les injustices socio-politico-Ã©conomiques. Pour vous faire tomber de votre nuage, la solution nâest ni une augmentation du salaire minimum, ni la constitution dâun bouclier fiscal qui ne sont rien que des remÃ¨des socio-politico-Ã©conomiques palliatifs.

Pour votre plaisir ou votre indignation, je vais exposer quelques-uns de vos neurones restants Ã  une nouvelle forme social, politique, and Ã©conomique qui pourrait potentiellement transposer des notions gÃ©nÃ©rales en propulsant 99 % de la population vers le haut, et en prenant soin du 1 % des moins fortunÃ©s au bas lâÃ©chelle. Et CÃ©sar, euh, je veux dire vous, lecteur, allez devoir dÃ©cider de mon destin !



CHAPITRE III




Je vois des gens qui sont pauvres


Â« Dans un pays bien gouvernÃ©, la pauvretÃ© est une chose honteuse. Dans un pays mal gouvernÃ©, la fortune est une chose honteuse. Â»

Confucius



Ã mes yeux, le site internet le plus dÃ©primant est celui consacrÃ© Ã  M. Night Shyamalan par l'un de ses fanatiques. Il est assez impressionnant de voir un Indo-AmÃ©ricain devenir un gÃ©ant du cinÃ©ma Ã  grand spectacle et obtenir un tel succÃ¨s en tant que scÃ©nariste, producteur et rÃ©alisateur, sans donner dans les clichÃ©s attendus (chant et danse...) du cinÃ©ma de Bollywood. Je suis moi-mÃªme un grand admirateur de son premier film SixiÃ¨me Sens (1999). Ses recettes au box-office laissent Ã  penser que la plupart des membres de l'espÃ¨ce homo sapiens l'ont vu. Pour ceux qui vivent dans une grotte, voici le synopsis : Cole est un jeune garÃ§on qui Ã la capacitÃ© de communiquer avec les esprits de ceux qui ne savent pas qu'ils sont morts. Il est suivi par un pÃ©dopsychiatre dÃ©pressif jouÃ© par l'une des plus grandes stars d'Hollywood pendant les annÃ©es 1990 : Bruce Willis. L'un des plans les plus cÃ©lÃ¨bres du film est un zoom lent sur le visage du jeune, et alors inconnu, Haley Joel Osment, interprÃ¨te de Cole, qui murmure avec effroi : Â« Je vois des gens qui sont morts Â». La rÃ©plique est instantanÃ©ment devenue culte.

J'ai l'impression d'Ãªtre dans une situation similaire Ã  celle du jeune Cole. Le combat qui est le mien a totalement changÃ© mon approche de la vie. Je n'ai certes jamais enviÃ© les moines et les ermites, mais j'ai l'impression d'Ãªtre en permanence sur le fil du rasoir, de devoir scanner mon environnement avec tous mes sens et d'Ã©lever mon Ã©tat de conscience. Avec les nouvelles prioritÃ©s qui occupent mon quotidien, j'ai du mal Ã  dormir et mon esprit s'Ã©gare, au travail ou quand je discute avec les gens. Quand votre tÃªte est pleine de voix qui se plaignent et blÃ¢ment ceci et cela, la vie se transforme en montagnes russes. J'en suis venu Ã  me demander quel esprit dÃ©moniaque pouvait bien me possÃ©der ?! Je n'ai pas les moyens de me payer un psy dÃ©moralisÃ©, et encore moins Bruce Willis (j'ai essayÃ©). Afin d'exorciser mes dÃ©mons, je vais tenter de retracer ces Ã©vÃ©nements majeurs de mon parcours qui ont gÃ©nÃ©rÃ© mon obsession pour les dÃ©shÃ©ritÃ©s. Je ne peux pas ne pas voir les gens qui sont pauvres !!!

Les parents de Tara, des immigrÃ©s haÃ¯tiens, ont fui New-York et sa vie difficile Ã  la naissance de leur fille, afin de l'Ã©lever dans le sud de la Floride (soit le royaume des retraitÃ©s amÃ©ricains). Quand nous nous sommes rencontrÃ©s, elle n'avait qu'une idÃ©e en tÃªte : inverser le cycle migratoire de ses parents, et aller vivre dans la ville qui ne dort jamais. AjoutÃ©e Ã  sa campagne de pub permanente, la foule de New-yorkais chauvins que je rencontrais en Floride, mâont fait envisager cette ville comme la terre promise, un nirvana permanent dâopportunitÃ©s et dâenthousiasme. Vous imaginez la dÃ©ception de ma femme quand nous avons dÃ©mÃ©nagÃ© dans une petite ville pittoresque du Massachusetts plutÃ´t que dans celle de ses rÃªves. Je me rendais cependant rÃ©guliÃ¨rement Ã  New-York pour mes Ã©tudes. Les cours du Master dans lequel j'Ã©tais inscrit se tenaient au cÅur de Manhattan, entre les gratte-ciels et ce Times Square infestÃ© de touristes tous les jours de l'annÃ©e. J'ai passÃ© suffisamment de temps dans la Â« Big Apple Â» pour prÃ©venir ceux qui rÃªvent de mordre dedans qu'il vaut mieux examiner consciencieusement la folie de cette ville, que les vieux et les riches fuient comme la peste, avant de s'y installer.

New-York est le Hood des dÃ©linquants financiers les plus rapaces de la Terre (la Bourse et le NASDAQ), et c'est aussi lÃ  aussi que se trouve le siÃ¨ge de l'organisation internationale la moins bien gÃ©rÃ©e qui soit : l'ONU. New-York Ã  PIB supÃ©rieur Ã  celui de l'Arabie Saoudite et qui reprÃ©sente presque le double de celui de la Suisse, elle a eu un maire milliardaire (Michael Bloomberg), elle a aussi un maire multimillionnaire officieux pour tous ses nÃ¨gres (Sean John Combs alias Puff Daddy), et tout ce que le monde compte de plus glamour est placardÃ© sur les murs de Broadway et prÃ©sentÃ© dans les vitrines de magasins de luxe ridiculement chers comme Bergdorf Goodman. Sans mÃªme nous attarder pour l'instant sur la misÃ¨re rampante et les bains de sang rÃ©guliers qui caractÃ©risent un quartier comme Brownsville Ã  Brooklyn, comment se fait-il que la ville soit Ã  ce point incapable de s'occuper dÃ©cemment de ses pauvres ? Impossible pour moi de ne pas voir leurs visages, Ã  chaque coin de ces rues oÃ¹ transite par ailleurs une foule trop occupÃ©e pour s'arrÃªter un instant. Pourquoi, dans une ville saturÃ©e de milliardaires de la trempe d'un Donald Trump, est-il si difficile de trouver le moindre semblant de solution pour les misÃ©reux ? La thÃ©orie du ruissellement en prend pour son grade...

La traversÃ©e de la gare centrale de New-York consiste le plus souvent Ã  esquiver les malades mentaux qui y traÃ®nent et Ã  essayer d'Ã©viter tout contact visuel avec les gens couchÃ©s par terre. Ce triste spectacle a souvent eu pour consÃ©quence de me transformer en prÃªtre distribuant l'Eucharistie (l'argent de mon dÃ©jeuner). Quand l'hiver venait, je voyais de moins en moins de mendiants sur ce qui constituait mon chemin de croix. Je pouvais enfin prendre un repas dÃ©cent sans ressentir cet horrible sentiment de culpabilitÃ© me brÃ»ler les tripes. Mais je me demandais oÃ¹ la masse des sans-abris Ã  laquelle je m'Ã©tais habituÃ© pouvait bien se cacher ? Nul miracle en vÃ©ritÃ©, juste la mÃ©tÃ©o. Quand le sinistre hiver fait son apparition, ils tentent de trouver un abri mieux chauffÃ© et il devient beaucoup plus difficile de les voir.

En 2013, le nombre de SDF Ã©tait tellement Ã©levÃ© que de nombreuses personnes, des enfants comme des adultes, ne pouvaient Ãªtre hÃ©bergÃ©s dans des abris. Et ne parlons mÃªme pas des vÃ©tÃ©rans sans-abris... Si les Ãtats-Unis, le pays le plus riche du monde Ã  l'heure actuelle, ne remuent pas ciel et terre pour porter aide Ã  ceux qui ont rÃ©pondu Ã  l'appel de la dÃ©fense nationale, et abandonnent Ã  leur sort les nobles individus qui ont risquÃ© leur vie pour protÃ©ger leur nation, je ne vois pas avec qui ils pourraient se montrer empathiques.

Sur le sujet de l'empathie, d'ailleurs, signalons quâen 2014 la Banque Mondiale estimait quâun peu plus de la moitiÃ© des habitants de Mumbai vivent dans ces bidonvilles que le film Slumdog Millionaire a rÃ©vÃ©lÃ© au public occidental. Mumbai est une ville pleine de paradoxes, puisqu'y vivent Ã©galement certains des hommes d'affaires les plus fortunÃ©es d'Inde, ainsi que les stars de Bollywood. Je ne peux rÃ©primer en moi l'idÃ©e que l'archaÃ¯que systÃ¨me de castes et la religiositÃ© profonde de ce pays contribuent nettement Ã  faire accepter Ã  l'indien moyen l'inÃ©galitÃ© de la sociÃ©tÃ© dans laquelle il vit, comme si elle Ã©tait voulue par les dieux... Personne, sur place, ne s'est Ã©mu de l'augmentation graduelle du budget de l'ISRO, l'organisation de la recherche spatiale indienne, qui Ã©tait de 1,3 milliards de dollars en 2013. Ces chiffres ont amenÃ© le Â« grand frÃ¨re Â» britannique et le Â« grand copain Â» amÃ©ricain Ã  couper leurs subventions pour l'Inde. La somme, bien que dÃ©risoire si comparÃ©e au budget de l'ISRO, Ã©tait trÃ¨s importante pour divers programmes d'aide aux 421 millions de pauvres que compte le pays, qui ont grandement souffert de cette coupe. En comparaison, en combinant les populations dÃ©munies des 26 pays africains les plus pauvres, on obtient Â« que Â» 410 millions de misÃ©reux. Et qu'ont rÃ©pondu les dirigeants indiens ? Â« Nous n'avons pas vraiment besoin de ces subventions Â» dixit le ministre de l'Ãconomie Palaniappan Chidabaram.

En novembre 2013, mes amis indo-amÃ©ricains ont fait la fÃªte pour cÃ©lÃ©brer le succÃ¨s de l'ambitieux projet de l'ISRO : le lancement de la sonde Mars Orbiter. J'Ã©tais pour ma part dubitatif, car cette sonde a surtout commencÃ© par orbiter autour de la Terre. Sans doute, les scientifiques indiens Ã©taient-ils dÃ©primÃ©s de regarder les bidonvilles de leur pays, alors ils ont dÃ©cidÃ© de tourner leurs tÃ©lescopes dans la direction opposÃ©e... Quel est le but exact de cette mission, trouver une nouvelle cachette pour les Ã©lites indiennes, ou une dÃ©charge gÃ©ante sur laquelle larguer les pauvres de Mumbai ? Si c'est la seconde option, le traitÃ© sur les programmes spatiaux ratifiÃ© entre le Nigeria et l'Inde devrait comporter quelques clauses au sujet des bidonvilles d'Abuja que j'ai vraiment hÃ¢te de lire !

Cherchez sur Google quelle est la maison la plus chÃ¨re de l'histoire de l'humanitÃ©. Elle n'est ni Ã  Manhattan, ni Ã  Paris, mais Ã  Mumbai, et elle est Ã©valuÃ©e Ã  plus d'un milliard de dollars ! Ce gratte-ciel de vingt-sept Ã©tages dispose de six parkings souterrains, un de ses Ã©tages est un spa, et l'entretien du lieu nÃ©cessite Ã  peu prÃ¨s six cents personnes. Cette demeure gargantuesque appartient au milliardaire indien Mukesh Ambani, qui y vit avec sa femme, ses deux fils et sa fille. Dans un pays oÃ¹ beaucoup d'enfants souffrent de la faim et vivent dans les poubelles, cet homme a choisi de faire construire sa maison Ã  un milliard de dollars sur un terrain occupÃ© auparavant par un orphelinat. Sans doute dÃ©sirait-il avoir une belle vue sur la ville et ses taudis.

Une belle vue, c'est aussi ce que proposent les plages du Golfe de Floride, parmi les plus magnifiques du monde. Pour qui dÃ©sire Ã  la fois vivre dans une grande ville et pouvoir bronzer sur le sable blanc en toutes circonstances, Tampa est une destination de choix, du fait de sa proximitÃ© avec la ville cÃ´tiÃ¨re de St. Petersburg. C'est le paradis des touristes, qui peuvent profiter du soleil, s'engraisser Ã  l'AmÃ©ricaine en centre-ville, et dÃ©guster une glace sur la plage. Mais, comme j'ai pu en faire l'expÃ©rience moi-mÃªme, il vaut mieux ne pas sortir du centre-ville une fois que le soleil se couche. Pas Ã  cause de la criminalitÃ©. Mais plutÃ´t pour ne pas voir l'apparition dÃ©sarmante des hordes de sans-abris qui se battent pour obtenir une place dans le centre d'accueil gÃ©rÃ© par l'Ãglise catholique. Et si ce n'Ã©tait pas dÃ©jÃ  suffisant de les voir dans cette situation, la politique de tolÃ©rance-zÃ©ro pour les pauvres (comme je l'appelle) mise en place par la ville fait que ces malheureux sont constamment harcelÃ©s par la police. Quand ils se font arrÃªter, on ne les libÃ¨re que pour leur Â« offrir Â» un aller simple loin de St. Petersburg. Ils vont Ã  Tampa le plus souvent. Et grÃ¢ce Ã  ces mesures diaboliques et trÃ¨s pragmatiques, la ville peut maintenir son image idyllique pour les touristes.

Je pense toujours Ã  la Birmanie (pardon, la RÃ©publique de l'Union du Myanmar) quand j'entends les mots Â« image idyllique Â». J'ai longtemps cru que ce pays ressemblait Ã  l'idÃ©e que je m'en faisais en regardant la vidÃ©o du mariage de la fille du gÃ©nÃ©ral Than Shwe, qui avait filtrÃ© sur Internet en 2006. Des diamants et du champagne partout. La mariÃ©e avait reÃ§u l'Ã©quivalent de plusieurs dizaines de millions de dollars en cadeaux, dont plusieurs maisons et des voitures de luxe. J'Ã©tais tellement jaloux du mariÃ©, qu'on pouvait voir verser le champagne Ã  quelques SMIC la bouteille dans les verres des invitÃ©s et aider sa toute nouvelle Ã©pouse Ã  dÃ©couper le gÃ¢teau nuptial gÃ©ant. Quand Aung San Su Kyi a Ã©tÃ© libÃ©rÃ©e en 2011, j'ai re-regardÃ© la vidÃ©o et effectuÃ© quelques recherches. Les invitÃ©s, souriants et habillÃ©s comme pour les Oscars, Ã©taient des membres de la dictature brutale et sanglante qui tient le pays d'une main de fer. Cette fÃªte avait lieu dans un pays oÃ¹ la pauvretÃ© et la rÃ©pression militaire ne cessent d'augmenter. Depuis, la junte a fait des efforts pour modifier son image, et les prÃ©dateurs prÃ©sents Ã  ce mariage s'efforcent de s'habiller de faÃ§on plus discrÃ¨te. Mais ce sont toujours les mÃªmes. Je ne les imagine pas abandonner leur contrÃ´le sur les forces militaires birmanes de sitÃ´t, car c'est par lÃ  que passe leur contrÃ´le du pays et de ses ressources naturelles. Pourtant, l'offensive de charme semble faire effet. L'aÃ©roport international de Yangon dÃ©ploie le tapis rouge pour les grands manitous de la finance internationale et leurs armÃ©es de laquais. Les fÃªtes babyloniennes vont sans doute continuer, en secret.

Ce qui m'amÃ¨ne Ã  parler de la fÃªte la plus cÃ©lÃ¨bre et la plus excitante des Ãtats-Unis dâAmÃ©rique, qui pour le coup n'a pas lieu en secret. En 2003, je Â« descendais du bateau Â», comme aiment Ã  dire les AmÃ©ricains au sujet des immigrÃ©s CaribÃ©ens ou Africains, quand j'ai lu une brochure prÃ©sentant le Mardi Gras de la Nouvelle-OrlÃ©ans Ã  grand renfort d'images de jeunes gens plein d'Ã©nergie festive et d'Ã©loges au sujet de la gastronomie du bayou. Je m'y suis rendu avec deux amis aussi excitÃ©s que moi Ã  l'idÃ©e d'Ãªtre de la fÃªte. Conduisant aussi vite que nous le pouvions, et dans un Ã©tat d'Ã©briÃ©tÃ© permanente, nous avons par miracle Ã©chappÃ© aux accidents comme aux arrestations. Sur Bourbon Street, la nourriture et l'hospitalitÃ© Ã©taient incroyables. Et je crois pouvoir dire que peu de fÃªtards ont eu autant de succÃ¨s que nous lors des cÃ©lÃ¨bres rituels de Mardi Gras. Nous quittions notre hÃ´tel avec des centaines de perles, lesquelles s'Ã©changent contre une exhibition de poitrine fÃ©minine en bonne et due forme, et nous revenions systÃ©matiquement les mains vides... HÃ© hÃ© !

Sur le chemin du retour, l'esprit encore dans les Ã©toiles, nous avons manquÃ© la sortie vers le pont Hale Boggs. Si vous avez visitÃ© la Nouvelle OrlÃ©ans, vous savez que ce pont est le seul moyen de quitter la ville. Nous avons commencÃ© Ã  paniquer en comprenant pourquoi le concierge de l'hÃ´tel nous avait recommandÃ©s de ne jamais sortir du pÃ©rimÃ¨tre touristique autour du French Quarter. Pour la premiÃ¨re fois de notre sÃ©jour, nous dÃ©couvrions la Â« vraie Â» Nouvelle OrlÃ©ans, que les touristes ne voient gÃ©nÃ©ralement pas. Nous avons vite retrouvÃ© notre sÃ©rieux. Si une voiture de police nous avait ramassÃ©s, elle aurait dÃ» nous raccompagner jusqu'Ã  Bourbon Street. Nous ne pouvions pas nous arrÃªter au milieu de cette jungle.

Notre groupe faisait vraiment tÃ¢che. Pour vous donner une idÃ©e, Ã©tant jeune, nous regardions le Cosby Show et sa famille noire modÃ¨le, et le film Coming to America, dans lequel Eddy Murphy joue un prince africain dÃ©couvrant les Ãtats-Unis dâAmÃ©rique, nous semblait complÃ¨tement surrÃ©aliste. Nous venions de familles plutÃ´t aisÃ©es pour lesquelles le capitalisme Â« Ã  l'africaine Â» marchait assez bien. Nous avions beaucoup d'amis noirs Ã  Tallahassee, capitale de la Floride et ville Ã©tudiante dynamique, mais ces niggaz des quartiers pauvres de la Nouvelle OrlÃ©ans nous ont donnÃ© la peur de notre vie ! Nous aurions dÃ» nous douter que cette ville touristique cachait son propre enfer. A l'Ã©poque, nous Ã©coutions souvent le groupe de rap local Hot Boyz. Leurs textes survoltÃ©s et agressifs n'auraient pas pu Ãªtre Ã©crits chez les Bisounours, mais bien dans un environnement violent et dÃ©sespÃ©rant. Et si la musique ne suffisait pas, les premiers clips du groupe montraient clairement leur univers : des pauvres Â« sales et mÃ©chants Â» qui passent leurs journÃ©es Ã  squatter devant des bÃ¢timents Ã  l'abandon.

Malheureusement, beaucoup ignorent ou font semblant d'ignorer que l'ouragan Katrina n'est pas en cause si de nombreux quartiers de la Nouvelle OrlÃ©ans sont encore plus pauvres et nÃ©gligÃ©s que certains pays du Tiers-monde dans lesquels j'ai pu voyager. Ils l'Ã©taient dÃ©jÃ  bien avant. Comme mes amis et moi avions pu le constater, de nombreuses parties de la ville Ã©taient stratÃ©giquement maintenues hors de la vue des Ã©tudiants fÃªtards et des touristes. Katrina n'a fait que rÃ©vÃ©ler au grand jour le sale petit secret de la Nouvelle OrlÃ©ans, et le pays entier a fait semblant de dÃ©couvrir la rÃ©alitÃ©. A votre avis, il se passe quoi quand les Ã©gouts dÃ©bordent ? Et maintenant que la Â« ville en chocolat Â», comme l'appelait son ancien maire Ray Nagin (qui a pris dix ans de prison pour blanchiment d'argent et corruption en tout genre) tente de se construire, elle prie secrÃ¨tement pour que la fraction problÃ©matique de sa population soit dÃ©clarÃ©e persona non grata et ne vienne plus jamais ternir son image.

Si la Nouvelle OrlÃ©ans n'inclut pas ce dernier souhait dans sa liste au PÃ¨re NoÃ«l, Theodoro Nguema Obiang, le fils du prÃ©sident de la GuinÃ©e Ã©quatoriale, est, lui, bel et bien persona non grata en France et dans la plupart des pays civilisÃ©s. La France, exaspÃ©rÃ©e par l'opulence du prince nÃ¨gre, a dÃ©cidÃ© en 2012 de se servir d'un prÃ©cÃ©dent judiciaire Ã  son Ã©gard portÃ© par divers groupes d'activistes pour lui retirer quelques-uns de ses jouets. Les babioles en question, exposÃ©es dans plusieurs magazines franÃ§ais, surpassaient toutes mes attentes en matiÃ¨re de folie des grandeurs : des voitures de luxe (deux Bugatti Veyrons, une Maybach, une Aston Martin, une Ferrari Enzo, une Ferrari 599 GTO, une Rolls-Royce Phantom et une Maserati MC12), des bouteilles de ChÃ¢teau PÃ©trus (un des vins les plus chers du monde), et une horloge Ã  3,7 millions de dollars.

DÃ©terminÃ©s Ã  faire mieux que les FranÃ§ais, les AmÃ©ricains essayÃ¨rent alors de grignoter une partie encore plus importante des possessions du fils Obiang Ã  coup de procÃ¨s lui rÃ©clamant 70 millions de dollars. La liste des biens confisquÃ©s incluait un avion Gulfstream, les gants de Michael Jackson, et une villa Ã  Malibu en Californie. Mais le jeune hÃ©ritier, un temps le plus gros client individuel de la Riggs Bank avec un compte estimÃ© Ã  700 millions de dollars, est toutefois toujours libre de se dÃ©placer aux Ãtats-Unis, mÃªme aprÃ¨s les scandales qui ont forcÃ© sa banque Ã  mettre la clef sous la porte. Le DÃ©partement de la Justice ne l'a jamais inquiÃ©tÃ© pour cela. Signalons que le trÃ¨s jeune Teodoro Nguema Obiang, ministre de l'Agriculture de la GuinÃ©e Ã©quatoriale, ne gagnait officiellement que 100 milles dollars par an pour sa fonction.

La GuinÃ©e Ã©quatoriale est un des pays les moins libres d'Afrique, et aussi l'un des plus pauvres si on considÃ¨re la proportion de GuinÃ©ens qui vivent avec moins d'un dollar par jour. Ce pays de sept cent mille habitants est Ã  la fois trÃ¨s pauvre et trÃ¨s riche en pÃ©trole. Sur Internet, on trouve facilement des photos frappantes exposant le paradoxe de ce pays, oÃ¹ les immeubles en verres et les manoirs prÃ©sidentiels cÃ´toient des cabanes en tÃ´le rouillÃ©e. A Malabo, la capitale du pays, les quelques riches zigzaguent en Mercedes Benz Ã  travers les taudis en essayant d'Ã©viter les dizaines de nids-de-poule qu'on trouve au mÃ¨tre carrÃ©. Le chef de la police du pays, un proche du prÃ©sident, se vante d'avoir Yves Saint Laurent pour couturier officiel. Des fenÃªtres du nouvel hÃ´tel de luxe de la ville, on peut voir des familles entiÃ¨res s'entasser dans des baraques oÃ¹ une seule personne serait dÃ©jÃ  Ã  l'Ã©troit.

Et pendant que je dÃ©terrais davantage de faits, dÃ©couvrant GuinÃ©e Ã©quatoriale un enfant sur cinq meurt avant son cinquiÃ¨me anniversaire et que moins de 50 % d'entre eux ont accÃ¨s Ã  l'eau potable, je fus sidÃ©rÃ© de dÃ©couvrir quâau Swaziland, un petit pays situÃ© au centre de la Nation Arc-en-ciel de Nelson Mandela, le commissaire gÃ©nÃ©ral de la police s'est rÃ©cemment excusÃ© au nom du tyran pervers et cupide qu'il sert, pour une histoire de valise contenant deux millions dâeuros qui auraient Ã©tÃ© volÃ©e lors d'une fÃªte dans la villa Swazilandaise du fils Obiang. Et quelle a Ã©tÃ© la punition du petit Teodoro pour avoir sali l'image de la GuinÃ©e Ã©quatoriale en trempant dans cette affaire plus que louche ? Ãtre le fils d'un des plus vieux dictateurs d'Afrique a dÃ©cidÃ©ment beaucoup d'avantages : son pÃ¨re a fait de lui le deuxiÃ¨me vice-prÃ©sident du pays, une position qui le protÃ¨ge de toutes poursuites judiciaires internationales.



Â« Je suis pour qu'on aide les pauvres, mais en ce qui concerne les moyens, j'ai une opinion diffÃ©rente de la plupart. Selon moi, le meilleur moyen d'aider les pauvres n'est pas de soulager leur condition, mais d'essayer de les en sortir. Â»

Benjamin Franklin



NoÃ© Ã©tait un homme bon, mais il a ruinÃ© mes tentatives d'Ã©chapper de mon enfer Ã©tant enfant. AprÃ¨s l'accident terrible d'un copain dans notre jardin, j'avais peur de sortir jouer Ã  Rambo. Je pense que NoÃ© avait quelque chose Ã  voir avec cela, et la lecture de ses exploits ne fait que confirmer ma pensÃ©e. J'ai lu diffÃ©rentes versions de l'histoire de l'Arche de NoÃ©, que l'on peut rÃ©sumer ainsi : quand Dieu dÃ©cida de punir l'humanitÃ© par le DÃ©luge, NoÃ© sauva sa vie, sa famille et une petite partie des animaux de ce monde. Enfant, j'Ã©tais choquÃ© que cet idiot ait autorisÃ© la prÃ©sence Ã  bord d'animaux tels que les vautours, les rats, les crocodiles, et surtout la NÃ©mÃ©sis d'Adam et Eve, Ã  cause duquel je passais mes Ã©tÃ©s enfermÃ©s : les serpents.

Tout comme NoÃ©, Nelson Mandela Ã©tait un homme bon. Et pourtant, lui aussi a ruinÃ© quelque chose qui m'Ã©tait cher. J'ai longtemps rÃªvÃ© de passer ma retraite en Afrique du Sud, le pays le plus riche et le plus imposant du continent, parmi d'autres Africains noirs qui ont rÃ©ussi dans la vie. Ces derniÃ¨res annÃ©es, il me semblait que Mandela avait quelque chose Ã  voir avec le ternissement progressif de ce rÃªve, mais je ne savais pas vraiment quoi. Quand j'ai finalement mis de cÃ´tÃ© le fait qu'il avait passÃ© 27 ans dans un camp de travail pour son combat contre l'Apartheid, et que j'ai examinÃ© objectivement ce qu'il avait fait en tant que prÃ©sident, c'est devenu clair comme de l'eau de roche. Je fais partie de ce petit groupe d'hommes et de femmes qui tentent de cartographier des territoires inconnus, et qui n'ont pas suffisamment fait entendre leurs voix avant la mort de Â« Madiba Â». Oserons-nous dire Ã  prÃ©sent que les malheurs socio-Ã©conomiques de l'Afrique du Sud ont continuÃ© Ã  cause de ses Â« nÃ©gociations en vue d'un compromis Â» ? Je n'ai aucun doute sur le fait que Mandela s'est arrangÃ© pour que la plus grosse part du gÃ¢teau soit pour lui, pour l'ANC et une petite minoritÃ© blanche riche, lorsque ce vieux raciste de F.W. de Klerk â alias Dieu en quelque sorte â n'a eu d'autre choix que de mettre fin Ã  l'Apartheid dans les annÃ©es 1990, suite aux protestations grandissantes de la classe moyenne blanche et des grandes entreprises.

Comme le rÃ©pÃ©tait ma grand-mÃ¨re, on juge les gens en fonction de leurs actes. Il y a deux faits incontestables qui remettent en question la force de caractÃ¨re de Mandela. Â« Madiba Â» s'est efforcÃ© de satisfaire l'intelligentsia de l'Apartheid en passant un accord avec des juges racistes, certains des plus grands contrevenants aux droits de l'homme, les Ã©quipes de kidnappeurs et de meurtriers Afrikaners, et ceux qui ont sponsorisÃ© l'Apartheid et protÃ¨gent dÃ©sormais les intÃ©rÃªts de l'Ã©lite de la nation arc-en-ciel : les corporations miniÃ¨res et financiÃ¨res. Et que dire d'un homme qui, lors d'une interview avec le journaliste australien John Pilger, montra le plus profond dÃ©sintÃ©rÃªt pour les trente annÃ©es de dictature en IndonÃ©sie et se justifia d'avoir donnÃ© en 1997 la plus haute distinction honorifique d'Afrique du Sud, l'ordre de Bon Espoir, au boucher de Jakarta, le gÃ©nÃ©ral Suharto ?

Je n'arrive pas Ã  accepter le fait que l'ANC et ses alliÃ©s gagnent toutes les Ã©lections prÃ©sidentielles depuis la fin de l'Apartheid et que, malgrÃ© cela, un Apartheid Ã©conomique de facto se maintienne intact. Les noirs sud-africains restent terriblement pauvres, de faÃ§on relative comme absolue. Ã mes yeux, l'ANC a abusÃ© de la confiance des noirs, qui s'entassent toujours dans des taudis comme ceux de Dimbaza et Alexandria, et ces townships ultra-violents commencent Ã  porter le poids de la colÃ¨re du peuple. Les preuves abondent quant au fait que l'ANC a Ã©tÃ© trÃ¨s gentille envers les blancs. En Ã©change de l'admission de quelques noirs de l'ANC au sein de leur trÃ¨s chic cercle fermÃ© (afin de faire revenir des sous dans les poches des membres du parti), les blancs d'Afrique du Sud ont la possibilitÃ© de jouir discrÃ¨tement, protÃ©gÃ©s par des murs immenses, de la richesse amassÃ©e grÃ¢ce Ã  l'exploitation inhumaine des noirs pendant l'Apartheid. Pour le dire autrement, quand l'Apartheid a pris fin, ses commanditaires ont compris qu'il suffisait de faire rentrer quelque noir dans la mascarade de la redistribution des biens et des allocations. La cupiditÃ© aidant, les noirs et les Indiens ont Ã©tÃ© incapables de s'organiser et de rÃ©sister au sein des ghettos.

Je me suis un jour demandÃ© comment Mandela et sa clique comptaient sortir les noirs sud-africains de leur pauvretÃ© ? L'ANC avait certes un grand plan Ã  cet effet, ainsi que le rÃ©vÃ¨le cet extrait de la charte du parti de la libertÃ© :



Â« La richesse de notre pays, l'hÃ©ritage des Sud-Africains, doit revenir au peuple. La richesse minÃ©rale sous notre sol, les banques et les industries du monopole, tout doit Ãªtre transfÃ©rÃ© au peuple. Tous les autres commerces et industries doivent Ãªtre contrÃ´lÃ©s pour assurer le bien-Ãªtre du peuple... Â».



Cette section de la charte de l'ANC jure avec les concessions factuelles du parti, comme par exemple les Â« clauses crÃ©pusculaires Â» de 1992, qui ont prÃ©parÃ© le Gouvernement d'UnitÃ© Nationale (la mÃ©thode favorite des dictateurs pour mettre les loups et les agneaux dans le mÃªme enclos tout en promouvant l'image d'un changement venant du bas pour les camÃ©ras) et les absurdes garantis d'emploi qui protÃ¨gent les fonctionnaires de l'Apartheid.

Et que se passe-t-il, dans l'Afrique du Sud post-apartheid, quand des noirs dÃ©shÃ©ritÃ©s rÃ©clament une part dÃ©cente de la richesse de la nation ? L'horrible vÃ©ritÃ© est qu'ils sont traitÃ©s comme au temps de l'Apartheid : on leur tire dessus. Les images du massacre des mineurs de Marikana en 2013 n'Ã©taient pas diffÃ©rentes de celles du massacre de Sharpeville en 1960. A ceci prÃ¨s qu'elles Ã©taient en couleurs et que c'Ã©taient des nÃ¨gres qui faisaient le sale, l'inhumain boulot. Pour ajouter Ã  l'outrage, le monde a appris avec stupÃ©faction que 270 mineurs avaient Ã©tÃ© arrÃªtÃ©s et accusÃ©s de meurtre sur la base de la doctrine de Â« l'objectif commun Â», la mÃªme dont avaient fait usage les autoritÃ©s sous l'Apartheid. Sous la pression de la communautÃ© internationale et des associations humanitaires, cette accusation abracadabrantesque fut levÃ©e et les mineurs emprisonnÃ©s furent libÃ©rÃ©s.

La vie de Mandela et l'ascension de l'ANC devraient servir d'avertissement aux combattants de la libertÃ© en herbe et Ã  ceux qui croient Ã  l'Ã©galitÃ© : le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument, pour reprendre la phrase de Lord Acton. En Afrique du Sud, l'Ã©cart entre les blancs et les plus pauvres, les noirs, n'a jamais Ã©tÃ© aussi grand. En 2009, le pays a volÃ© au BrÃ©sil la premiÃ¨re place au palmarÃ¨s des sociÃ©tÃ©s les plus inÃ©galitaires du monde. Ce fut donc pour moi un vrai plaisir de voir le prÃ©sident Jacob Zuma se faire humilier par son peuple mÃ©content en face des dignitaires internationaux durant la veillÃ©e funÃ¨bre de Nelson Mandela. C'Ã©tait vraiment Ã©mouvant.

En 2013, ma femme et moi avons quittÃ© le Sud ensoleillÃ© des Ãtats-Unis pour dÃ©mÃ©nager plus au Nord, prÃ¨s du Canada. Comment dÃ©crire notre nouvelle ville sur le plan ethnique ? Plus blanche que l'Antarctique. Nous nous sentions toujours obligÃ©s de reconnaÃ®tre la prÃ©sence d'un autre nÃ¨gre, et de nous en rÃ©jouir, en faisant un petit signe de tÃªte. HabituÃ© au Sud, oÃ¹ les noirs constituent une part considÃ©rable du bas de la sociÃ©tÃ©, je croyais naÃ¯vement qu'il serait impossible de sentir la moindre petite odeur de pauvretÃ© ici. Et puis, alors que nous nous rendions Ã  New-York pour Thanksgiving en 2013, nous vÃ®mes une ombre au milieu de la route. Un SDF blanc, insuffisamment habillÃ© alors que la mÃ©tÃ©o Ã©tait glaciale, brandissait une grosse pancarte. Certains automobilistes manquaient mÃªme de l'Ã©craser ! En passant prÃ¨s de lui, j'ai baissÃ© ma vitre pour lui tendre un billet dâun dollar. Quelque chose s'est cassÃ©e en moi, parce que j'ai vu le visage d'un homme humiliÃ© et brisÃ© par la vie. Depuis ce jour, je vois la mÃªme expression sur le visage d'enfants, de femmes, ou d'hommes que je croise dans la rue.

Les villes ont dÃ©couvert que changer la rÃ©sonance d'un mot est un moyen facile de tÃ©moigner du mÃ©pris Ã  certains individus. Donner Ã  la manche, le qualificatif de racoleuse permet aux villes de punir les pauvres. Dans beaucoup d'endroits de cette belle planÃ¨te, la manche Â« racoleuse Â» est interdite. Certaines villes vont jusqu'Ã  mettre en place des programmes Ã©ducatifs Ã  l'attention de leurs habitants, pour leur conseiller de ne pas donner d'argent aux Â« parasites Â» (j'emprunte le mot au candidat rÃ©publicain Ã  l'Ã©lection prÃ©sidentielle amÃ©ricaine de 2012, Mitt Romney) ; les policiers ont pour instruction de harceler les mendiants, notamment en centre-ville. Les pays pauvres sont plus crÃ©atifs : il rajoute du surnaturel ou du vaudou Ã  la liste de leurs prÃ©textes. Lors de mes voyages dans plusieurs pays du Tiers-monde, des guides paranoÃ¯aques et des amis m'ont prÃ©venu que si je faisais l'erreur de donner de l'argent aux SDF, d'autres piÃ¨ces disparaÃ®traient de mes poches et Dieu sait quelle malÃ©diction pÃ¨serait sur moi. Mais j'ai ignorÃ© cet avertissement ridicule. Je peux tÃ©moigner du fait que je n'ai pas Ã©tÃ© changÃ© en chÃ¨vre ou frappÃ© par la foudre, et l'argent qui a disparu de mes poches a servi Ã  payer mes plaisirs matÃ©riels.

Il est triste de constater qu'autour du monde, des hommes et des femmes qui diffÃ¨rent tant par le niveau de vie ou le milieu d'origine que la couleur de peau, disent dÃ©tester la sollicitation active, ou la manche racoleuse, mais ne sont pas dÃ©rangÃ©s par la manche passive : comme quand les mendiants se tiennent Ã  l'entrÃ©e d'un magasin avec un gobelet dans les mains, mais restent silencieux. Ce qui revient Ã  dire que les gens donnent aux mendiants qui savent se faire discrets et ne pas nous donner mauvaise conscience. J'ai pris le temps de regarder les hipsters qui traversent la station centrale de New-York, avec les derniers casques audio Ã  la mode couvrant plus que leurs oreilles, sans remarquer les pauvres. J'ai observÃ© la mÃªme attitude de la part de membres du gouvernement, traversant en voiture les rues de Kampala en Uganda dans leur 4x4 Prado flambant neuf. Ce spectacle m'a fait comprendre que le dÃ©dain des pauvres est vÃ©ritablement un phÃ©nomÃ¨ne mondial. Mais quand j'ai l'impression d'Ãªtre isolÃ©. Quand je commence Ã  perdre espoir, je rencontre d'autres personnes, de milieux et de pays diffÃ©rents qui dÃ©dient leurs vies Ã  la lutte contre l'indiffÃ©rence envers les plus misÃ©rables, contrairement Ã  ces charlatans universitaires qui balayent le problÃ¨me de la pauvretÃ© d'un geste mÃ©prisant pour s'Ã©lever dans l'institution. Ces gens m'Ã©meuvent beaucoup, et leur sentiment fait Ã©cho au dÃ©sir le plus cher Ã  mon cÅur. Une sociÃ©tÃ© plus humaine ne se crÃ©e pas par magie. Comme moi (je suppose), ces gens ne peuvent pas ne pas voir les pauvres.



CHAPITRE IV




Gangnam Style


Â« Chaque fois que nous achetons quelque chose, notre vide Ã©motionnel se creuse et notre besoin d'acheter augmente. Â»

Philip Slater



Si c'est dans l'Ã©mission Saturday Night Live, aussi connue sous l'acronyme SNL, que vous avez pour la premiÃ¨re fois vu Psy se dÃ©hancher en smoking et avec ses lunettes de soleil, vous avez sans doute pensÃ© qu'il s'agissait d'une parodie des Blues Brothers. J'ai levÃ© mon verre au producteur de l'Ã©mission, Lorne Michaels ; Psy Ã©tait un ajout bienvenu au casting, et j'ai pensÃ© que Michaels avait enfin pris acte de la dÃ©mographie changeante et de la diversitÃ© raciale des Ãtats-Unis. C'est plus tard que j'ai dÃ©couvert que le rappeur sud-corÃ©en avait un succÃ¨s monstre sur les rÃ©seaux sociaux, accumulant des dizaines de millions sur ce cher YouTube et vendant plus d'un million d'exemplaires de sa chanson Gangnam Style en cinquante et un jours. Telles des chauves-souris surgissant de la cape de Dracula, des reprises et parodies diverses sont apparues aux quatre coins du monde, on a mÃªme eu droit Ã  une version tango ! J'ai vite compris qu'il n'existait aucun endroit sur Terre oÃ¹ je puisse Ã©chapper aux rythmes entÃªtants de Gangnam Style !

Avant de cÃ©der, moi l'amateur de rumba, au pouvoir dÃ©moniaque de Psy (ne me jugez pas), j'ai appris grÃ¢ce Ã  quelques experts de la culture corÃ©enne que le message de la chanson Ã©tait en fait assez subversif. La chorÃ©graphie grotesque et les absurditÃ©s du clip cachaient un commentaire sur la sociÃ©tÃ© sud-corÃ©enne. Gangnam, un quartier de SÃ©oul, est l'habitat naturel des plus grandes fortunes du pays et un temple de la consommation la plus outranciÃ¨re. Certains disent que, bien avant la naissance de la nouvelle aristocratie chinoise, les habitants de Gangnam avaient dÃ©jÃ  le goÃ»t des mutilations faciales et se rendaient dans des cliniques du plus grand chic pour se faire refaire le nez et la mÃ¢choire (aÃ¯e) et mÃªme se faire arrondir les yeux. Il semble que le visage caucasien soit un idÃ©al que les riches se doivent d'atteindre.

Un blogueur explique que le clip se moque de ceux qui veulent ressembler aux rÃ©sidents de Gangnam alors qu'ils n'en ont pas les moyens et ne comprennent pas ce que cela implique. Cet environnement rempli de proies prÃªtes Ã  tout, et de prÃ©dateurs vicieux, a donnÃ© naissance Ã  une industrie florissante d'outils peu chers et dangereux destinÃ©s aux aspirants gangnamiens afin qu'ils puissent s'Ã©corcher le visage Ã  domicile. J'ai trouvÃ© sur le Net des dizaines de produits garantissant un Â« style hollywoodien Â». On peut lire des histoires horribles sur des jeunes installant sur leur visage des appareils pour ne pas cligner des yeux pendant des heures (la chirurgie des paupiÃ¨res du pauvre) ou pour compresser leur menton de faÃ§on Ã  ce qu'il acquiÃ¨re une forme ovale. Mais mÃªme ces rÃ©cits de torture auto-infligÃ©e pÃ¢lissent face Ã  cette sud-corÃ©enne qui s'est injectÃ©e de l'huile de cuisson dans le visage, et qui est dÃ©sormais dÃ©figurÃ©e Ã  vie. A mes yeux, le silence des autoritÃ©s sanitaires du pays quant Ã  ces dÃ©rives fait d'elles en fait les complices des risques insensÃ©s que prennent ces aliÃ©nÃ©s du faciÃ¨s.

Mais ce serait raciste et xÃ©nophobe de ma part si je me contentais de mettre en lumiÃ¨re la dÃ©pendance de la bourgeoisie et du prolÃ©tariat est-asiatique Ã  la modification corporelle. Dans la boutique de produits de beautÃ© que tient mon beau-pÃ¨re, dans un quartier majoritairement afro-amÃ©ricain, caribÃ©en et africain, les produits qui se vendent le mieux ont toujours Ã©tÃ© les crÃ¨mes de blanchiment de la peau. Il a mÃªme du mal Ã  maintenir ses stocks face Ã  la demande ! Cette tendance illustre la croyance de ses propres clients en l'idÃ©e pathÃ©tique qui voudrait que la peau noire soit signe d'infÃ©rioritÃ© et qu'une peau blanche soit plus attirante. En 2014, deux cents ans aprÃ¨s l'abolition de l'esclavage, la noirceur de la peau de Keith Rowley Ã©tait la seule Â« objection Â» majeure Ã  sa nomination comme premier ministre de TrinitÃ© et Tobago, un pays peuplÃ© par des noirs soit dit en passant. S'il s'Ã©tait appliquÃ© un peu de crÃ¨me radioactive sur la peau pour enlever ce teint que nous ne saurions voir, peut-Ãªtre lui ferait-on plus confiance ? Evidemment, l'opÃ©ration doit Ãªtre rÃ©pÃ©tÃ©e de temps en temps pour prÃ©server la relative pÃ¢leur de ces faux mÃ©tis. Et, sauf Ã  se baigner dedans, le rÃ©sultat est le plus souvent trÃ¨s irrÃ©gulier et assez hilarant. Cependant, on rigole nettement moins Ã  la lecture de la composition de ces crÃ¨mes que des apprentis dermatos se passent sur le corps : parmi les ingrÃ©dients actifs on trouve souvent du mercure (qui peut endommager le cerveau), de l'hydroquinone (dont on se sert pour dÃ©velopper les photographies) et de l'arsenic (est-il besoin de prÃ©ciser qu'il s'agit d'un poison ?). Quant Ã  l'amour des noirs pour les permanentes et les extensions capillaires, je n'ai mÃªme pas envie de le commenter. J'ai moi-mÃªme reÃ§u quelques insultes racistes au cours de mon existence, mais je n'ai jamais pensÃ© que la couleur de ma peau et le caractÃ¨re foutraque de ma chevelure Ã©taient le rÃ©sultat de je ne sais quel dÃ©faut gÃ©nÃ©tique. Et personne, pas mÃªme le Roi de la Pop Michael Jackson (et le hÃ©ros de mon enfance) n'aurait pu me convaincre du contraire.

Et voici le paradoxe : tandis que les autres races s'Ã©chinent Ã  devenir blanches, les caucasiens eux font le chemin inverse. La vue des visages pÃ¢les qui se massent sur les plages, sous l'impitoyable soleil de Floride, m'a toujours semblÃ© comique et effrayante, mais ce n'est rien en comparaison du nombre de salons d'UV dans les rÃ©gions les plus froides des Ãtats-Unis dâAmÃ©rique. Et que dire de ces franÃ§ais et de ces italiens qui se baignent dans l'huile d'amande douce et portent des strings Ã  la plage (cette vision d'horreur me hante toujours) ? Et je suis toujours impressionnÃ© par l'Ã©nergie et l'abnÃ©gation de ces jeunes blanches qui passent leur vie en salle de sport dans l'espoir d'Ãªtre les reines de la fac. J'applaudis Ã  leur tÃ©nacitÃ© : passer autant d'heures Ã  faire du squat pour obtenir ces courbes que les noires ont naturellement, Ã§a impose le respect. Et pour les vieilles, les fainÃ©antes ou les riches, toute une armada de chirurgie esthÃ©tique dangereuse et d'implants en silicone est en mesure de transformer les angoissÃ©es du popotin en Saartjie Baartman




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