Entretiens Du Siècle Court
Marco Lupis







Marco Lupis


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Ce livre a Ã©tÃ© crÃ©Ã© avec StreetLib Write (http://write.streetlib.com (http://write.streetlib.com)).




table des matiÃ¨res




1          Marco Lupis (#u4cced55f-cebf-5e3e-8e7f-5b0917f6c007)

2          ENTRETIENS (#u3d286289-c75b-5149-b0f2-9551e1c563c1)

3          Introduction (#u7449d751-5f30-5b1b-9cdb-b452c69fd415)

4          Sous-commandant Marcos (#u5e88d354-7061-5383-ad17-cc4718ddaeaf)

5          Peter Gabriel (#uec8aa1ca-52a5-5f35-be5a-065d998d06be)

6          Claudia Schiffer (#ue925a78c-e864-54b7-981c-41cea890cfa4)

7          Gong Li (#uf40aa24e-7946-5b78-b13a-d499dd5e71c4)

8          Ingrid Betancourt (#ucf4c5539-fd47-5937-9c4b-58bae45e0f62)

9          Aung San Suu Kyi (#u95d88bef-f519-5bee-a0d8-295cde8df770)

10          Lucia Pinochet (#ub13b6c22-e0c6-5d8b-9125-fd09bbbb817c)

11          Mireya Garcia (#u49db820d-24fd-53fc-9b33-362f156fd393)

12          KenzaburÃ´ ÃÃ© (#litres_trial_promo)

13          Benazir Bhutto (#litres_trial_promo)

14          Le roi Constantin de GrÃ¨ce (#litres_trial_promo)

15          Hun Sen (#litres_trial_promo)

16          Roh Moo-hyun (#litres_trial_promo)

17          Hubert de Givenchy (#litres_trial_promo)

18          Maria Dolores MirÃ² (#litres_trial_promo)

19          Tamara Nijinsky (#litres_trial_promo)

20          Franco Battiato (#litres_trial_promo)

21          Ivano Fossati (#litres_trial_promo)

22          Tinto Brass (#litres_trial_promo)

23          Peter Greenaway (#litres_trial_promo)

24          Suso Cecchi dâAmico (#litres_trial_promo)

25          Rocco Forte (#litres_trial_promo)

26          Nicolas Hayeck (#litres_trial_promo)

27          Roger Peyrefitte (#litres_trial_promo)

28          JosÃ© Luis de Vilallonga (#litres_trial_promo)

29          Baronessa Cordopatri (#litres_trial_promo)

30          Andrea Muccioli (#litres_trial_promo)

31          Xanana Gusmao (#litres_trial_promo)

32          JosÃ© Ramos-Horta (#litres_trial_promo)

33          Monsignor do Nascimento (#litres_trial_promo)

34          Khalida Messaoudi (#litres_trial_promo)

35          Eleonora Jakupi (#litres_trial_promo)

36          Lee Kuan Yew (#litres_trial_promo)

37          Khushwant Singh (#litres_trial_promo)

38          Shobhaa De (#litres_trial_promo)

39          Joan Chen (#litres_trial_promo)

40          Carlos Saul Menem (#litres_trial_promo)

41          Pauline Hanson (#litres_trial_promo)

42          GÃ©nÃ©ral Volkogonov (#litres_trial_promo)

43          Gao Xingjian (#litres_trial_promo)

44          Wang Dan (#litres_trial_promo)

45          Zang Liang (#litres_trial_promo)

46          Stanley Ho (#litres_trial_promo)

47          PÃ¤ldÃ¨n Gyatso (#litres_trial_promo)

48          Gloria Macapagal Arroyo (#litres_trial_promo)

49          Cardinal Sin (#litres_trial_promo)

50          GÃ©nÃ©ral Giap (#litres_trial_promo)

51          Amiral Corsini (#litres_trial_promo)

52          Monseigneur Gassis (#litres_trial_promo)

53          Men Songzhen (#litres_trial_promo)

54          Ãpilogue (#litres_trial_promo)

55          Remerciements (#litres_trial_promo)

56          Notes (#litres_trial_promo)











Du mÃªme auteur :





Il Male inutile

I Cannibali di Mao

Cristo si Ã¨ fermato a Shingo

Acteal










Ã bord dâun hÃ©licoptÃ¨re de lâarmÃ©e amÃ©ricaine pendant une mission

Journaliste, photoreporter et Ã©crivain,




Marco Lupis


a Ã©tÃ© le correspondant Ã  Hong Kong du quotidien       La Repubblica      .




ENTRETIENS


du SiÃ¨cle Court





Marco Lupis













Rencontres avec les protagonistes de la politique, de la culture et de lâart du XX


 siÃ¨cle

























Traduction : MaÃ¯a Rosenberger













































PROPRIÃTÃ INTELLECTUELLE RÃSERVÃE





Copyright       Â©        2017 by Marco Lupis Macedonio Palermo di Santa Margherita

Tous droits rÃ©servÃ©s Ã  lâauteur

interviste@lupis.it

www.marcolupis.com

































































PremiÃ¨re Ã©dition italienne      Copyright       Â©             2017 Edizioni del Drago

ISBN :

Copyright       Â©        2     018 Tektime






Cette Åuvre est protÃ©gÃ©e par les lois sur le droit dâauteur.

Toute reproduction, mÃªme partielle, est interdite.

















Le journaliste est lâhistorien de lâinstant 

Albert Camus





















Ã Francesco, Alessandro et Caterina

















Introduction









Tertium non datur

































 CâÃ©tait lâautomne Ã  Milan, en ce dÃ©sormais lointain mois dâoctobre 1976, quand, remontant rapidement le Corso Venezia vers le thÃ©Ã¢tre San Babila, jâallais faire la premiÃ¨re interview de ma vie.  

 Jâavais seize ans, et avec mon ami Alberto jâanimais pour lâune des premiÃ¨res radios privÃ©es italiennes,           Radio Milano Libera,           une Ã©mission dâinformation au titre peu original de âSpazio giovaniâ 


 .  

 Ces annÃ©es-lÃ  Ã©taient rÃ©ellement des annÃ©es formidables, oÃ¹ tout semblait pouvoir arriver, et arrivait effectivement. Des annÃ©es merveilleuses. Des annÃ©es terribles. CâÃ©taient les           annÃ©es de plomb,           celles de la contestation Ã©tudiante, des cercles autogÃ©rÃ©s, des grÃ¨ves lycÃ©ennes, des manifestations qui dÃ©bouchaient presque toujours sur la violence. Des annÃ©es dâenthousiasmes Ã©normes, riches dâun ferment culturel qui semblait devoir exploser tant il Ã©tait vif, inclusif, global. Des annÃ©es dâaffrontements et, parfois, de morts : dâun cÃ´tÃ© les jeunes de gauche, de lâautre ceux de droite. Tout Ã©tait beaucoup plus simple quâaujourdâhui : on Ã©tait dâun cÃ´tÃ©, ou de lâautre.           Tertium non datur          . 

 Mais câÃ©tait surtout des annÃ©es oÃ¹ chacun dâentre nous avait lâimpression, et souvent bien plus quâune simple impression, de pouvoir changer les choses. De rÃ©ussir -Ã  sa mesure- Ã            faire la diffÃ©rence          . 

 Nous, dans le fond, nous traversions tranquillement ce tumulte dâexcitation, de culture et de violence. Les attentats, les bombes, les Brigades rouges Ã©taient un arriÃ¨re-plan fixe de notre adolescence âou de notre jeunesse, selon lâÃ¢ge- mais, somme toute, ils ne nous choquaient pas plus que Ã§a. Nous avions rapidement appris Ã  vivre avec, dâune maniÃ¨re pas trÃ¨s diffÃ©rente de celle que jâallais rencontrer des annÃ©es plus tard auprÃ¨s des populations vivant un conflit ou une guerre civile. Leur vie sâest adaptÃ©e Ã  ces conditions extrÃªmes, un peu comme notre vie dâalors.  

 Avec mon ami Alberto, nous voulions vraiment essayer de faire la diffÃ©rence ; armÃ©s dâenthousiasmes sans limites et dâune grande, trÃ¨s grande inconscience, Ã  un Ã¢ge oÃ¹ les adolescents dâaujourdâhui passent leur temps Ã  poster des selfies sur           Instagram           et Ã  changer de smartphone, nous lisions tout ce qui nous tombait sous la main, nous participions aux kermesses musicales -Ã  cette Ã©poque magique oÃ¹ le rock naissait et se diffusait- aux mÃ©ga-concerts dans les parcs, aux cinÃ©-clubs.  

 Câest pour cela quâen cet aprÃ¨s-midi humide dâun octobre dâil y a quarante ans, nous nous hÃ¢tions vers le thÃ©Ã¢tre San Babila, des idÃ©es plein la tÃªte et un enregistreur Ã  cassettes dans la poche. 

 Le rendez-vous Ã©tait fixÃ© Ã  16 heures, environ une heure avant le dÃ©but de la reprÃ©sentation de matinÃ©e. Dans les sous-sols du thÃ©Ã¢tre, oÃ¹ se trouvaient les loges des artistes, on nous conduisit jusquâÃ  celle du premier rÃ´le. Câest lÃ  que nous attendait le protagoniste de notre interview, la premiÃ¨re de ma âcarriÃ¨reâ de journaliste : Peppino de Filippo 


 . 

 Je ne me rappelle pas grand chose de cet entretien, et les bandes des enregistrements de nos Ã©missions se sont perdues dans lâun des innombrables dÃ©mÃ©nagements de mon existence.  

 Mais je me souviens encore parfaitement aujourdâhui de cette dÃ©charge Ã©lectrique subtile, de ce frisson dâÃ©nergie qui prÃ©cÃ¨de -je devais le comprendre mille fois par la suite- une interview importante. Une           rencontre           importante, car chaque interview est bien plus quâune simple sÃ©rie de questions et de rÃ©ponses.  

 Peppino de Filippo Ã©tait Ã  la fin dâune carriÃ¨re thÃ©Ã¢trale et cinÃ©matographique -il devait mourir quelques annÃ©es plus tard- qui avait dÃ©jÃ  fait date. Il nous reÃ§ut devant son miroir, sans cesser de se maquiller. Il fut gentil, courtois et disponible, et fit semblant de ne pas sâÃ©tonner de trouver en face de lui deux adolescents boutonneux. Je me souviens de ses gestes calmes, mÃ©thodiques, alors quâil appliquait son maquillage de scÃ¨ne, qui me sembla lourd, Ã©pais, et trÃ¨s pÃ¢le. Mais je me souviens surtout dâune chose : la tristesse profonde de son regard. Une tristesse qui me toucha intensÃ©ment, parce que je la ressentis intensÃ©ment. Peut-Ãªtre sentait-il que son existence touchait Ã  son terme, ou peut-Ãªtre nâÃ©tait-ce que la dÃ©monstration de ce que lâon dit depuis toujours des comiques, qui, faisant rire tout le monde, sont les personnes les plus tristes du monde.  

 Nous parlÃ¢mes de thÃ©Ã¢tre, et, naturellement, de son frÃ¨re Eduardo 


 . Il nous raconta quâil Ã©tait nÃ© sur les planches, toujours en tournÃ©e avec la compagnie familiale.  

 Nous le quittÃ¢mes environ une heure aprÃ¨s, un peu Ã©tourdis, notre cassette pleine.  

 Ce ne fut pas seulement la premiÃ¨re interview de ma vie. Ce fut surtout le moment oÃ¹ je compris que le mÃ©tier de journaliste Ã©tait la seule option envisageable pour moi. Et ce fut le moment oÃ¹ jâexpÃ©rimentai pour la premiÃ¨re fois cette alchimie Ã©trange, cette subtile magie, presque, qui sâinstaure entre lâinterviewÃ© et lâintervieweur.  

 Une interview peut Ãªtre la formule mathÃ©matique de la vÃ©ritÃ©, ou une exhibition inutile et vaniteuse. L'interview est Ã©galement une arme puissante entre les mains du journaliste, qui a le pouvoir de dÃ©cider sâil doit complaire Ã  lâinterviewÃ© ou servir et captiver le lecteur.  

 Pour moi, lâinterview est aussi beaucoup plus ; câest une confrontation psychologique, une sÃ©ance de psychanalyse. InterviewÃ© et intervieweur y sont tous deux impliquÃ©s.  

Comme me le dit plus tard le marquis de Vilallonga, dans lâun des entretiens de cet ouvrage, Â« le secret est tout entier dans cet Ã©tat de grÃ¢ce qui se crÃ©e quand le journaliste cesse de lâÃªtre et devient un ami Ã  qui on raconte tout. MÃªme ce quâon ne raconte pas Ã  un journaliste Â».

Lâinterview est la mise en pratique de lâart socratique de la maÃ¯eutique, la capacitÃ© du journaliste Ã  tirer de lâinterviewÃ© ses pensÃ©es les plus sincÃ¨res, Ã  le pousser Ã  baisser sa garde, Ã  le surprendre pendant quâil raconte et se raconte sans fard. 

Cette alchimie particuliÃ¨re ne se crÃ©e pas toujours. Mais quand cela arrive, câest une belle interview. Quelque chose de plus quâun Ã©change stÃ©rile dâattaques et de parades, rien Ã  voir avec la vanitÃ© inutile du journaliste qui ne vise quâÃ  obtenir un       scoop      .

En plus de trente ans dâactivitÃ© journalistique, jâai rencontrÃ© des cÃ©lÃ©britÃ©s, des chefs dâÃtat, des Premiers ministres, des leaders religieux et politiques. Mais je dois reconnaÃ®tre que je nâai pas ressenti une vÃ©ritable forme dâempathie avec eux. 

En vertu de ma formation culturelle et de mes origines familiales, jâaurais dÃ» me sentir de leur cÃ´tÃ©, du cÃ´tÃ© de celles et ceux qui exercent le pouvoir, qui       ont       le pouvoir de dÃ©cider du destin de millions de personnes, de leur vie et souvent de leur mort. Parfois du devenir de peuples entiers. 

Mais cela ne sâest jamais passÃ© comme Ã§a. Je nâai Ã©prouvÃ© dâempathie, de courant de sympathie, de frisson et dâexcitation quâen rencontrant les rebelles, les lutteurs, ceux qui Ã©taient prÃªts âet qui en donnaient la preuve- Ã  sacrifier leur existence, souvent tranquille et aisÃ©e, pour leurs idÃ©aux. 

Quâil sâagisse dâun chef rÃ©volutionnaire en passe-montagne, rencontrÃ© dans une cabane de la jungle mexicaine, ou dâune des ces mÃ¨res courageuses qui, digne et opiniÃ¢tre, essayait de connaÃ®tre la vÃ©ritÃ© sur la fin horrible de ses enfants,       desaparecidos       dans le Chili de Pinochet. 

Ce sont eux qui mâont semblÃ© Ãªtre les vÃ©ritables grands de ce monde. Eux qui mâont semblÃ© avoir le pouvoir vÃ©ritable. 

Grotteria, aoÃ»t 2017





*****





Les entretiens rassemblÃ©s dans ce livre ont Ã©tÃ© publiÃ©s entre 1993 et 2006 dans des titres de presse pour lesquels jâai travaillÃ© au fil du temps, comme envoyÃ© ou correspondant, principalement en AmÃ©rique latine et en ExtrÃªme-Orient : les hebdomadaires       Panorama       et       LâEspresso      , les quotidiens       Il Tempo      ,       Il Corriere della Sera       et       La Repubblica       ; certains ont Ã©tÃ© faits pour la        rai       .

Jâai volontairement conservÃ© la forme initiale dans laquelle ils ont Ã©tÃ© rÃ©digÃ©s Ã  lâorigine, parfois selon lâalternance classique de questions/rÃ©ponses, et dâautres fois dans la structure plus informelle de       lâentretien au fil de lâeau      .

Jâai choisi de faire prÃ©cÃ©der chaque entretien dâune introduction qui permette dâaider le lecteur Ã  sâorienter dans lâespace et dans lâÃ©poque Ã  laquelle ils ont Ã©tÃ© rÃ©alisÃ©s.





1





Sous-commandant Marcos









Venceremos ! (tÃ´t ou tard)






























Chiapas, Mexique, San Cristobal de Las Casas, HÃ´tel Flamboyant      . Le message a Ã©tÃ© glissÃ© sous la porte de ma chambre :





DÃ©part aujourdâhui pour la Selva. 

Rendez-vous Ã  la rÃ©ception Ã  19h00. 

Prendre des chaussures de marche, une couverture, 

un sac Ã  dos et des boÃ®tes de conserve.





Je nâai quâune heure et demie pour rÃ©unir le tout. Ma destination se trouve au cÅur de la jungle. Ã la frontiÃ¨re du Mexique et du Guatemala, oÃ¹ commence la Selva Lacandona, lâun des rares endroits encore inexplorÃ©s au monde. Actuellement, il nây a quâun âtour-operatorâ, trÃ¨s particulier, qui puisse me faire arriver jusque lÃ -bas. Il se fait appeler sous-commandant Marcos et la Selva Lacandona est son dernier refuge.





*****

De toute ma carriÃ¨re, ce dont je reste aujourdâhui encore le plus fier est sans aucun doute cette rencontre dâavril 1995 avec le         sous-commandant         Marcos dans la jungle         Lacandona         du Chiapas, pour le supplÃ©ment hebdomadaire         Sette         du         Corriere della Sera.         PremiÃ¨re interview par un journaliste italien. Je ne suis pas sÃ»r, en fait, que le sympathique et omniprÃ©sent Gianni MinÃ     


     nây soit pas allÃ© avant moi ; mais Ã  coup sÃ»r bien avant que le mythique sous-commandant, dans son Ã©ternel passe-montagne noir, nâait mis sur pied dans les annÃ©es suivantes une espÃ¨ce dâauthentique âservice de presse guÃ©rilleroâ qui escortait vers son refuge de la jungle des journalistes du monde entier.





Cela faisait presque deux semaines que, dans les derniers jours de mars 1995, lâavion en provenance de Ciudad de Mexico avait atterri sur le petit aÃ©roport militaire de Tuxla Gutierrez, la capitale du Chiapas. Sur la piste roulaient des avions frappÃ©s de lâemblÃ¨me de lâarmÃ©e mexicaine et des vÃ©hicules militaires stationnaient, menaÃ§ants, en bord de piste. Trois millions dâhabitants vivaient sur ce territoire grand comme un tiers de lâItalie. La plupart dâentre eux ont du sang indien dans les veines : deux cent cinquante mille descendent directement des Mayas.

Je me trouvais dans lâune des zones les plus pauvres du monde : quatre-vingt-dix pour cent des Indiens nâont pas accÃ¨s Ã  lâeau potable. Soixante-trois pour cent sont analphabÃ¨tes.

Tout me semblait trÃ¨s clair : dâun cÃ´tÃ© les quelques propriÃ©taires terriens blancs, richissimes. De lâautre les innombrables       campesinos      , qui gagnaient en moyenne sept pesos par jour, soit moins de dix dollars.

Pour eux, lâespoir de changement Ã©tait nÃ© le premier janvier 1994. Alors que le Mexique signait lâaccord de libre Ã©change commercial avec les Ãtats-Unis et le Canada, un rÃ©volutionnaire cagoulÃ© dÃ©clarait la guerre Ã  son propre pays : Ã  cheval, armÃ©s de fusils -certains (trÃ¨s peu) Ã©taient vrais, les autres Ã©taient en bois- deux mille hommes de lâArmÃ©e zapatiste de libÃ©ration nationale occupaient San Cristobal de Las Casas, l'ancienne capitale du Chiapas ; leur mot dâordre : Â« Terre et libertÃ© Â».

Nous savons aujourdâhui comment sâest achevÃ© le premier round, dÃ©cisif : les cinquante mille soldats envoyÃ©s avec des blindÃ©s pour dompter la rÃ©volte ont eu le dessus. Et Marcos ? QuâÃ©tait devenu lâhomme qui avait dâune certaine maniÃ¨re fait revivre la lÃ©gende dâEmiliano Zapata, hÃ©ros de la rÃ©volution mexicaine de 1910 ?





*****

19 h 00, HÃ´tel Flamboyant : mon contact est ponctuel. Il sâappelle Antonio, câest un journaliste mexicain qui nâest pas montÃ© quâune fois dans la Selva, mais dix, cent fois. Bien sÃ»r, aujourdâhui, ce nâest plus comme lâan dernier, quand Marcos Ã©tait relativement tranquille avec ses hommes dans le petit village de Guadalupe Tepeyac, aux portes de la Selva, Ã©quipÃ© dâun tÃ©lÃ©phone, dâun ordinateur, dâune connexion Internet, prÃªt Ã  recevoir les envoyÃ©s spÃ©ciaux des tÃ©lÃ©visions amÃ©ricaines. Aujourdâhui, rien nâa changÃ© pour les Indiens, mais pour Marcos et les siens tout a changÃ© : depuis la derniÃ¨re offensive du gouvernement, les chefs zapatistes ont vraiment dÃ» se cacher dans la montagne. LÃ , plus de tÃ©lÃ©phones, pas dâÃ©lectricitÃ©. Ni de routes : rien.

Le       colectivo       (comme on appelle ici ces Ã©tranges minibus-taxis) roule Ã  toute vitesse entre les tournants, dans la nuit. Ã lâintÃ©rieur, une odeur de sueur et de tissu mouillÃ©. Il faut deux heures pour arriver Ã  Ocosingo, un       pueblo       aux portes de la Selva. Dans les rues, des filles aux longs cheveux noirs et aux traits indiens rient. Des militaires, en nombre, partout. Pas de fenÃªtres aux chambres de lâunique hÃ´tel, juste un grillage Ã  la porte. On dirait une prison. Une information Ã  la radio : Â« Le pÃ¨re de Marcos a dÃ©clarÃ© aujourdâhui : mon fils, le professeur dâuniversitÃ© Rafael Sebastian Guillen Vicente, 38 ans, nÃ© Ã  Tampico, est le sous-commandant Marcos Â».

Le lendemain matin, jâai un nouveau guide. Il sâappelle Porfirio. Câest un Indien, lui aussi.

Dans sa camionnette, il nous faut presque sept heures de trous et de poussiÃ¨re pour arriver Ã  Lacandon, le dernier village. La route sâarrÃªte lÃ . Et la Selva commence. Il ne pleut pas, mais nous avons tout de mÃªme de la boue jusquâaux genoux. Nous dormons dans des cabanes, sur le trajet, dans la jungle. AprÃ¨s deux jours de marche forcÃ©e, extÃ©nuante, au beau milieu de la jungle inhospitaliÃ¨re, Ã©crasÃ©s par lâhumiditÃ©, nous arrivons au village. La communautÃ© sâappelle       Giardin       ; nous sommes dans la zone des       Montes Azules      . PrÃ¨s de deux cents personnes vivent lÃ . Des vieux, des enfants et des femmes. Les hommes sont Ã  la guerre. Nous sommes bien accueillis. TrÃ¨s peu parlent espagnol. Ils parlent tous       Tzeltal      , le dialecte maya. Je demande : Â« On va voir Marcos ?Â». Â« Peut-Ãªtre Â», acquiesce Porfirio.

Ã trois heures du matin on me rÃ©veille avec dÃ©licatesse : il faut y aller. Pas de lune, mais beaucoup dâÃ©toiles. Une demi-heure de marche pour arriver dans une cabane. Je devine Ã  lâintÃ©rieur la prÃ©sence de trois hommes. Tout est noir, comme leurs passe-montagnes. Dans la note diffusÃ©e par le gouvernement, Marcos est un professeur de philosophie, titulaire dâune thÃ¨se sur Althusser, et dâune formation post doctorat Ã  la Sorbonne. En franÃ§ais, une voix rompt le silence de la cabane : Â« Nous nâavons que vingt minutes. Je prÃ©fÃ¨re parler en espagnol, si Ã§a ne pose pas de problÃ¨mes. Je suis le sous-commandant Marcos. Mieux vaut ne pas utiliser lâenregistreur, parce que si lâenregistrement Ã©tait saisi tout le monde aurait des problÃ¨mes, et vous le premier. MÃªme si nous sommes officiellement en pÃ©riode de trÃªve, en rÃ©alitÃ© on me recherche par tous les moyens. Posez-moi les questions que vous voulez Â».





Pourquoi vous faites-vous appeler sous-commandant ? 

On dit de moi : Â« Marcos est le chef Â». Ce nâest pas vrai. Les chefs, ce sont eux, le peuple zapatiste, moi je nâai de responsabilitÃ©s quâau niveau militaire. Ils mâont chargÃ© de parler parce que je suis hispanophone. Mais ce sont les camarades qui parlent Ã  travers moi. Moi, je ne fais quâobÃ©ir.





Dix ans de clandestinitÃ©, câest beaucoupâ¦ Comment vivez-vous dans la montagne ? 

Je lis. Parmi les douze livres que jâai emportÃ©s avec moi dans la Selva, jâai le       Chant GÃ©nÃ©ral      , de Pablo Neruda. Et le       Don Quichotte      ...





Et puis ?

Et puis les jours, les annÃ©es passent, Ã  lutter. Ã voir tous les jours la mÃªme pauvretÃ©, la mÃªme injusticeâ¦ On ne peut pas rester ici sans que lâenvie de lutter, de changer les choses, nâaugmente. Sauf si on est un cynique, ou un fils de pute. Et puis il y a les choses que les journalistes ne me demandent pas, en gÃ©nÃ©ral. Comme le fait que parfois, dans la Selva, on doit manger des rats et boire lâurine de nos compagnons pour ne pas mourir de soif pendant nos longs dÃ©placementsâ¦ câest tout.





Quâest-ce qui vous manque ? Quâavez-vous laissÃ© derriÃ¨re vous ? 

Ce qui me manque, câest le sucre. Et une paire de chaussettes sÃ¨ches. Je ne souhaite Ã  personne dâavoir toujours les pieds mouillÃ©s, jour et nuit, dans le froid. Et puis le sucre : câest la seule chose que la Selva ne donne pas, il faut le faire venir de loin, nous en aurions besoin pour les efforts physiques. Pour ceux dâentre nous qui viennent de la ville, certains souvenirs sont une forme de masochisme. On se rÃ©pÃ¨te : Â« Tu te souviens des glaces de       CoyoacÃ n       ? Et des tacos de       Division del Norte       ?Â» Des souvenirs. Ici, si on attrape un faisan ou un autre animal, il faut attendre trois ou quatre heures avant quâil ne soit prÃªt, et si la faim tourmente les hommes et quâils le mangent cru, le lendemain câest diarrhÃ©e pour tout le monde. Ici la vie est diffÃ©rente, on voit tout sous une autre formeâ¦Ah, oui, vous mâavez demandÃ© ce que jâai laissÃ© en ville. Un ticket de mÃ©tro, une montagne de livres, un cahier plein de poÃ©siesâ¦ et quelques amis. Pas Ã©normÃ©ment, mais quelques-uns.





Quand montrerez-vous votre visage ? 

Je ne sais pas. Je crois que le passe-montagne a aussi une signification idÃ©ologique positive, il correspond Ã  la conception de notre rÃ©volution, qui nâest pas individuelle, qui nâa pas de chef. Avec le passe-montagne, nous sommes tous Marcos.





Mais pour le gouvernement, vous cachez votre visage parce que vous avez quelque chose Ã  cacherâ¦ 

Eux, ils nâont rien compris. Mais le vrai problÃ¨me, ce nâest mÃªme pas le gouvernement, câest plutÃ´t les forces rÃ©actionnaires du Chiapas, les Ã©leveurs et les grands propriÃ©taires terriens de la rÃ©gion, avec leurs âgardes blanchesâ privÃ©es. Je ne crois pas quâil y ait une grosse diffÃ©rence entre le comportement raciste classique dâun Blanc Sud-Africain vis Ã  vis dâun Noir et celui dâun propriÃ©taire terrien du Chiapas avec un Indien. Ici, lâespÃ©rance de vie dâun Indien est de 50-60 ans pour les hommes et de 45-50 pour les femmes.





Et les enfants ? 

La mortalitÃ© infantile est trÃ¨s Ã©levÃ©e. Je vais vous raconter lâhistoire de Paticha, Ã  vous aussi. Il y a un moment de Ã§a, en nous dÃ©plaÃ§ant dâune zone Ã  lâautre de la Selva, il nous arrivait parfois de traverser une petite communautÃ©, trÃ¨s pauvre, oÃ¹ un compagnon zapatiste nous accueillait Ã  chaque fois. Il avait une petite fille de trois-quatre ans, qui sâappelait Patricia, mais elle, elle prononÃ§ait son nom âPatichaâ. Je lui demandais ce quâelle voudrait faire quand elle serait grande et elle me rÃ©pondait toujours : Â« la guÃ©rillera Â». Une nuit, nous lâavons vue, elle avait beaucoup de fiÃ¨vre. Nous nâavions pas dâantibiotiques et elle devait dÃ©jÃ  avoir quarante de fiÃ¨vre, ou plus. Les linges mouillÃ©s sÃ©chaient sur elle comme sur un poÃªle. Elle est morte dans mes bras. Patricia nâavait pas dâacte de naissance. Et elle nâa pas eu dâacte de dÃ©cÃ¨s. Pour le Mexique, elle nâa jamais existÃ©, mÃªme sa mort nâa jamais existÃ©. VoilÃ , câest Ã§a, la rÃ©alitÃ© des Indiens du Chiapas.





Le Mouvement Zapatiste a mis en crise le systÃ¨me politique mexicain tout entier, mais il nâa pas vaincu. 

Le Mexique a besoin de dÃ©mocratie et de personnes au-dessus de la mÃªlÃ©e qui puissent la garantir. Si notre lutte permet dâatteindre ce but, elle nâaura pas Ã©tÃ© vaine. Mais lâArmÃ©e Zapatiste ne deviendra jamais un parti politique. Elle disparaÃ®tra. Et quand Ã§a arrivera, Ã§a voudra dire que nous aurons la dÃ©mocratie.





Et si Ã§a nâarrive pas ? 

Militairement, nous sommes encerclÃ©s. La vÃ©ritÃ© est que le gouvernement ne voudra pas cÃ©der facilement parce que le Chiapas, et la selva Lacandona en particulier, flottent littÃ©ralement sur une mer de pÃ©trole. Et le pÃ©trole du Chiapas est la garantie que lâÃtat mexicain a donnÃ©e aux Ãtats-Unis pour les milliards de dollars que les Usa lui ont prÃªtÃ©s. Il ne peut pas montrer aux AmÃ©ricains quâil ne contrÃ´le pas la situation.





Et vous ? 

Nous, par contre, nous nâavons rien Ã  perdre. Notre lutte est une lutte pour la survie et pour une paix digne.

Notre lutte est une lutte juste.





2





Peter Gabriel









Le lutin du Rock






























Ã chacune de ses (rares) apparitions sur scÃ¨ne, le mythique fondateur et leader de Genesis confirme que son appÃ©tit pour toutes les formes dâexpÃ©rimentations musicale, culturelle et technologique ne connaÃ®t rÃ©ellement pas de limites.

Pour cet entretien exclusif, jâai rencontrÃ© Peter Gabriel au cours de Â« Sonoria Â», manifestation musicale milanaise de trois jours, entiÃ¨rement consacrÃ©e au rock. En deux heures de grande musique, Peter Gabriel a chantÃ©, dansÃ© et sautÃ© comme un ressort, entraÃ®nant le public dans un spectacle qui, comme toujours, est allÃ© bien au-delÃ  dâun simple concert de rock.

Ã la fin du concert, il mâa invitÃ© Ã  monter avec lui dans la limousine qui lâemmenait, et pendant nous filions vers lâaÃ©roport, il mâa parlÃ© de lui, de ses projets, de son engagement social contre le racisme et lâinjustice aux cÃ´tÃ©s dâAmnesty International, de sa passion pour les technologies multimÃ©dia et des secrets de son nouvel album, Â« Secret World Live Â», qui allait sortir dans le monde entier.





La fin du racisme en Afrique du Sud, la fin de lâapartheid ; câest aussi une victoire du rock ? 

Ãa a Ã©tÃ© une victoire du peuple sud-africain. Mais je crois que le rock a contribuÃ© Ã  ce rÃ©sultat, quâil y a aidÃ© dâune faÃ§on ou dâune autre.





De quelle faÃ§on ? 

Je pense que les musiciens ont fait beaucoup pour Ã©lever le niveau de conscience des opinions publiques europÃ©enne et amÃ©ricaine vis-Ã -vis de ce problÃ¨me. Jâai moi-mÃªme Ã©crit des chansons comme "Biko", pour faire en sorte que les politiciens de nombreux pays soutiennent les sanctions contre lâAfrique du Sud, et exercent une pression. Ce sont de petites choses qui ne changeront pas le monde, câest sÃ»r, mais Ã§a fait une diffÃ©rence, une petite diffÃ©rence qui nous implique tous. Ce ne sont pas toujours les grandes manifestations, les gestes dÃ©monstratifs, qui viennent Ã  bout de lâinjustice.





En quel sens ? 

Je vous donne un exemple. Aux Ãtats-Unis, il y a deux petites vieilles du Midwest qui sont la terreur de tous les bourreaux dâAmÃ©rique latine. Elles passent leur temps Ã  Ã©crire aux directeurs des prisons, sans relÃ¢che. Et comme elles sont bien informÃ©es, leurs lettres sont souvent publiÃ©es dans les journaux amÃ©ricains, avec un fort impact. Et il arrive tout aussi souvent que les prisonniers politiques dont elles ont fait connaÃ®tre les noms commencent, comme par miracle, Ã  Ãªtre laissÃ©s tranquilles. Câest Ã§a que je veux dire, quand je parle de petites diffÃ©rences. Dans le fond, notre musique, câest la mÃªme chose quâune de leurs lettres !





Votre engagement contre le racisme est Ã©troitement liÃ© Ã  lâactivitÃ© de votre label, Real World, qui promeut la musique ethniqueâ¦

Absolument. Câest une grande satisfaction pour moi de rÃ©unir des musiciens aussi diffÃ©rents, originaires de pays aussi lointains, de la Chine Ã  lâIndonÃ©sie, de la Russie Ã  lâAfrique. Nous avons produit des artistes comme les Chinois Guo Brothers, ou le Pakistanais Nusrat Fateh. Jâai senti une grande inspiration dans leur travail, comme chez tous les autres musiciens de Real World. Le rythme, les harmonies, les voixâ¦ Dâailleurs, jâavais commencÃ© dÃ¨s 1982 Ã  mâinvestir dans ce sens, en organisant le festival de Bath, qui Ã©tait aussi, dans le fond, la premiÃ¨re apparition publique dâune association que je venais tout juste de fonder et qui sâappelait âWomad - World of Music Arts and Danceâ. LÃ -bas, les gens pouvaient participer activement Ã  lâÃ©vÃ©nement, en jouant sur plusieurs scÃ¨nes avec des groupes africains. Bref, ce fut une expÃ©rience exaltante et significative, qui, par la suite, a Ã©tÃ© reprise ailleurs dans le monde : au Japon, en Espagne, Ã  Tel Aviv, en Franceâ¦





Câest pour Ã§a que vous Ãªtes considÃ©rÃ© comme lâinventeur de la World Music ? 

Real World et la World Music sont surtout une Ã©tiquette commerciale, qui publie la musique dâartistes du monde entier pour que cette musique puisse arriver dans le monde entier, dans les magasins de disques, aux stations de radiosâ¦ Mais moi, jâespÃ¨re que cette Ã©tiquette va vite disparaÃ®tre, dÃ¨s que les artistes qui enregistrent pour moi deviendront cÃ©lÃ¨bres. En fait, je voudrais quâil se passe ce qui sâest dÃ©jÃ  passÃ© avec Bob Marley et le reggae : les gens ne disent plus Â« câest du reggae Â», ils disent Â« câest du Bob Marley Â». JâespÃ¨re que petit Ã  petit, personne ne demandera plus pour mes artistes : Â« Câest de la World ? Â»





DerniÃ¨rement, vous avez manifestÃ© beaucoup dâintÃ©rÃªt pour les technologies multimÃ©dia. Votre cd-rom Â« Xplora      1 Â»       a suscitÃ© un Ã©norme intÃ©rÃªt. Comment tout cela sâarticule-t-il Ã  lâactivitÃ© de Real World ? 

On peut faire plein de choses avec ce cd-rom, comme choisir les morceaux de chaque artiste en cliquant sur la pochette du disque. Moi je voudrais faire beaucoup dâautres choses de ce genre, parce que lâinteractivitÃ© est un moyen pour amener vers la musique des personnes qui nâen connaissent pas grand chose. Finalement, ce que Real World essaie de faire, câest de combiner la musique traditionnelle, faite Ã  la main, si on peut dire, et les nouvelles possibilitÃ©s quâoffre la technologie.





Cela veut dire que pour vous, le rock ne se suffit plus Ã  lui-mÃªme, maintenant, quâil a besoin dâune intervention de lâauditeur. Vous auriez envie que chacun puisse intervenir dans le produit-rock ? 

Pas toujours. Par exemple, moi, la plupart du temps, jâÃ©coute de la musique en voiture, et je ne veux pas avoir besoin dâun Ã©cran ou dâun ordinateur pour pouvoir le faire. Mais quand un artiste mâintÃ©resse, ou que je veux en savoir plus sur son histoire, dâoÃ¹ il vient, ce quâil pense, qui câest, le multimÃ©dia me propose un matÃ©riel visuel qui me convient. En fait, je voudrais que tous les cd aient, dans le futur, ces deux niveaux dâentrÃ©e : Ãªtre Ã©coutÃ©s, simplement, ou Ãªtre âexplorÃ©sâ, littÃ©ralement. Avec âXplora1â, nous avons voulu construire un petit monde dans lequel les gens puissent se dÃ©placer et dÃ©cider, prendre des initiatives et interagir avec lâenvironnement et la musique. On peut faire un tas de choses dans ce cd, comme faire une visite virtuelle des studios dâenregistrement de Real World, assister Ã  de nombreux Ã©vÃ©nements (la remise des Grammy Awards ou le Womad Festival, entre autres), Ã©couter des extraits de concert, reparcourir ma carriÃ¨re de Genesis jusquâÃ  aujourdâhui, et, enfin, remixer mes chansons autant quâon veut.





Et aussi fouiller dans votre garde-robe, toujours de faÃ§on virtuelle, sâentendâ¦ 

Câest vrai (      il rit      ). On peut mÃªme fouiller dans la garde-robe de Peter Gabriel !





Tout Ã§a semble Ãªtre Ã  des annÃ©es-lumiÃ¨re de lâexpÃ©rience de Genesis. Que reste-t-il de ces annÃ©es-lÃ  ? Vous nâavez jamais eu envie de refaire un opÃ©ra-rock comme Â« The lamb lies down on Broadway Â», par exemple ? Tout Ã§a est derriÃ¨re vous ? 

Ce nâest pas facile de rÃ©pondre. Je pense que certaines de ces idÃ©es mâintÃ©ressent encore, mais de faÃ§on diffÃ©rente. Dâune certaine maniÃ¨re, ce que jâessayais de faire dans ma derniÃ¨re pÃ©riode avec Genesis Ã©tait liÃ© au multimÃ©dia. Ã cette Ã©poque, la sensibilitÃ© du son Ã©tait limitÃ©e par la technologie dâalors. Maintenant, je voudrais aller encore bien plus loin dans cette directionâ¦





Pour revenir Ã  votre engagement politique et humanitaire, aprÃ¨s la fin de lâapartheid, quels sont vos autres projets en ce sens, les causes dâinjustice contre lesquelles lutter dans le monde ? 

Il y en a beaucoup. Mais actuellement, je pense que le plus important est dâaider les gens Ã  produire des tÃ©moignages. De donner Ã  tout le monde la possibilitÃ© de filmer avec une camÃ©ra, par exemple, ou de disposer dâinstruments de communication, comme le fax, lâordinateur, etc. Je crois, en somme, quâil existe aujourdâhui la possibilitÃ© dâutiliser la technologie des rÃ©seaux de communication pour renforcer la dÃ©fense des droits humains.





Câest trÃ¨s intÃ©ressant. Vous pouvez me donner un exemple concret ? 

Je veux atteindre de petits objectifs tangibles. Par exemple transformer la vie dâun village par des moyens de communication : des lignes tÃ©lÃ©phoniques, vingt ou trente ordinateurs, et ainsi de suite. On peut installer des âpaquetsâ de ce genre dans nâimporte quel village du monde, en Inde, en Chine, sur une montagneâ¦ Comme Ã§a, dans un dÃ©lai de trois Ã  cinq ans, on pourrait apprendre aux gens de ces villages Ã  devenir des crÃ©ateurs dâinformations, Ã  les gÃ©rer, Ã  les traiter. Ãa permettrait, avec un effort modeste, de transformer lâÃ©conomie de nombreux pays en leur donnant la possibilitÃ© de passer de lâÃ©conomie agraire Ã  une Ã©conomie basÃ©e sur lâinformation. Ce serait trÃ¨s positif.





Quels sont vos projets immÃ©diats ? 

Des vacances (      il rit      ). Ãa fait des mois et des mois que nous sommes en tournÃ©e. On sâest arrÃªtÃ©s une fois, mais je crois que jâai besoin de dÃ©crocher. Dans une tournÃ©e, on est toujours stressÃ©, par le temps, le voyageâ¦ et lâimpossibilitÃ© de faire du sport. Je joue beaucoup au tennis, par exemple. En ce qui concerne le travail, je suis en train de penser Ã  une nouvelle chose du type du cd-rom. Pour lâinstant, jâai fini mon nouvel album âSecret World Liveâ, un double cd enregistrÃ© en public au cours de cette trÃ¨s longue tournÃ©e, justement. En fait, il sâagit dâun rÃ©sumÃ© de tout ce que jâai fait jusquâÃ  aujourdâhui, une sorte dâanthologie, avec un seul morceau quâon pourrait dÃ©finir comme semi-inÃ©dit, âAcross the Riverâ. Dans le fond, cet album est aussi une maniÃ¨re de remercier tous ceux qui ont jouÃ© avec moi sur cette tournÃ©e Ã©reintante. Des âhabituÃ©sâ comme Tony Levin ou David Rhodes Ã  Billy Cobham et Paula Cole, qui mâont aussi accompagnÃ© Ã  Milan, le premier Ã  la batterie et la seconde comme choriste.





Vous avez un dÃ©sir, un rÃªve ? 

Je voudrais que les Ãtats-Unis dâEurope existent dÃ©jÃ .





Pourquoi ?

Parce quâil est dÃ©sormais clair que dans lâÃ©conomie mondialisÃ©e les petits pays ne peuvent plus compter. Il faut un organisme qui les reprÃ©sente vis-Ã -vis du reste du monde, des marchÃ©s futurs, en prÃ©servant leur identitÃ© culturelle. Il faut avoir une reprÃ©sentation Ã©conomique groupÃ©e, une union commerciale pour survivre, et surtout pour Ãªtre compÃ©titif avec ces pays oÃ¹ la main-dâÅuvre ne coÃ»te pas cher. Et puis casser cette vision du monde en deux modÃ¨les, celui de lâEurope blanche, historique, et celui des pays pauvres quâon peut exploiter. Il faut cÃ©lÃ©brer les diffÃ©rences entre les gens de tous les pays, et pas chercher Ã  les rendre tous pareils.





3





Claudia Schiffer









La plus belle de toutes






























Elle a Ã©tÃ© la plus belle du monde, la plus payÃ©e, et, tout compte fait, la plus sÃ©vÃ¨rement punie. Â« Je suis la seule dont on nâa jamais vu la poitrine Â» avait-t-elle dÃ©clarÃ© fiÃ¨rement. MÃªme son mirobolant contrat avec Revlon lui interdisait de se montrer sans voiles.

Du moins jusquâÃ  ce que deux photographes espagnols de lâAgence Korpa ne fassent tomber ce dernier rempart, et que le monde puisse admirer au grand jour la poitrine parfaite de la mythique Claudia Schiffer. Ces photos firent le tour du monde et la presse internationale se fit largement lâÃ©cho de cet       Ã©vÃ©nement      .      Il nây eut que lâhebdomadaire allemand       Bunte       pour la mettre en couverture habillÃ©e.      Pour mieux lui consacrer, hypocritement, de nombreuses pages intÃ©rieures avec les photos poitrine dÃ©nudÃ©e. Et la nouvelle Bardot protesta, furieuse, promettant des plaintes et des demandes de dommages et intÃ©rÃªts astronomiques.

GrÃ¢ce Ã  certains contacts privilÃ©giÃ©s dans le monde de la mode, je dÃ©cidai de cueillir au vol cette vague dâintÃ©rÃªt provoquÃ©e par les âphotos-scandaleâ pour essayer de lâinterviewer pour lâhebdomadaire       Panorama      . Ce fut trÃ¨s difficile : coups de fil innombrables, puis longues nÃ©gociations avec son agente, qui bloquait toute tentative dâapproche journalistique. Mais ma persÃ©vÃ©rance paya, et, en aoÃ»t 1993, jâobtins enfin le rendez-vous : Claudia Ã©tait en vacances avec sa famille, aux BalÃ©ares, et il fallait donc que je mây rende pour lâinterview.

Il sâagissait dâun authentique       scoop      , une interview absolument exclusive : la belle Claudia nâavait jamais accordÃ© dâinterview Ã  la presse italienne et, surtout, aucun journaliste nâavais jamais mis les pieds dans lâintimitÃ© familiale de sa rÃ©sidence secondaire. Ã lâendroit oÃ¹ les photos-scandale avaient Ã©tÃ© prises, qui plus est, sur lâÃ®le de Majorque, Ã  Puerto de Andratx, une discrÃ¨te petite baie au sud de Palma oÃ¹ la famille Schiffer possÃ©dait depuis des annÃ©es une maison de vacances.

Cette annÃ©e-lÃ , Claudia avait une raison supplÃ©mentaire dâaller sây reposer. Elle venait juste de finir de jouer son propre rÃ´le dans un long film documentaire consacrÃ© Ã  sa vie :       Around Claudia Schiffer,       de Daniel Ziskind, ex-assistant de Claude Lelouch, tournÃ© en France, en Allemagne et aux Ãtats-Unis. Le tournage sâachevait Ã  peine et les tÃ©lÃ©visions du monde entier se battaient dÃ©jÃ  pour en acheter les droits.





Peu avant de partir, en discutant avec un de mes proches amis de lâÃ©poque, plutÃ´t       Ã  lâaise      , issu dâune famille propriÃ©taire dâune cÃ©lÃ¨bre sociÃ©tÃ© qui produit des outils professionnels, je laissai Ã©chapper (je me suis peut-Ãªtre un peu vantÃ©...) que jâallais partir Ã  Palma de Mallorca pour la rencontrer. Sur quoi mon ami me dit de ne pas rÃ©server dâhÃ´tel : Â« Mon yacht est amarrÃ© lÃ  Â» (un magnifique voilier de trente-deux mÃ¨tres) me dit-il aussitÃ´t. Â« Il y a cinq marins Ã  bord, plus le cuisinier, qui sont payÃ©s Ã  ne rien faire, dans le port de Palma. Vas-y toi, comme Ã§a ils travailleront un peu ! Et tant que tu y es, fais-toi amener Ã  Puerto de Andratx en bateau, comme Ã§a tu fais une belle croisiÃ¨re par la mÃªme occasion !Â»

Je ne me le fis pas rÃ©pÃ©ter deux fois, et câest ainsi que le jour convenu pour lâinterview je dÃ©barquai dans le petit port, Ã  deux heures de mer de Palma, en sautant du voilier de mon ami. AprÃ¨s avoir saluÃ© les marins, je me rendis au       CafÃ¨ de la Vista,       en face du mÃ´le encombrÃ© de yachts, le lieu convenu pour le rendez-vous, prÃ©vu Ã  trois heures et demi.

A coup sÃ»r       lâentrÃ©e en scÃ¨ne       la plus spectaculaire dont ait jamais bÃ©nÃ©ficiÃ© un journaliste pour une interview !





*****

Une Audi 100 immatriculÃ©e Ã  DÃ¼sseldorf arrive, lÃ©gÃ¨rement en avance : ce sont eux. Devant, deux hommes, Ã  lâarriÃ¨re, Aline Soulier, son insÃ©parable agente. Une petite dÃ©ception : oÃ¹ est-elle ? Ãa nâest quâun instant. Un nuage blond apparaÃ®t derriÃ¨re Aline et se penche en avant sur le siÃ¨ge. Â« Ciao, Claudia Â» dit-elle ; elle me tend la main, et sourit. Un charme qui Ã©tourdit, quelque part entre Lolita et la Madone.

Aucun dâeux ne descend de voiture. Â« Les paparazzis sont partout Â» murmure son agente pendant le rapide trajet vers la maison, une villa basse, couleur brique, Ã  un Ã©tage. En me prÃ©cÃ©dant, Claudia tient Ã  prÃ©ciser que jusquâÃ  ce jour, aucun journaliste nâÃ©tait jamais entrÃ© chez les Schiffer, puis elle fait les prÃ©sentations : Â« Mon petit frÃ¨re, ma sÅur Caroline, ma mÃ¨re Â». Une dame trÃ¨s distinguÃ©e, trÃ¨s Allemande, les cheveux blonds courts, qui dÃ©passe le mÃ¨tre quatre-vingt-un de sa fille. Seul le pÃ¨re manque Ã  lâappel ; avocat Ã  DÃ¼sseldorf, il est le vÃ©ritable metteur en scÃ¨ne et artisan, dans lâombre, du succÃ¨s de sa fille, disent les gens bien informÃ©s. Est-ce Ã  lui que lâon doit la crÃ©ation dâun tel mythe de la beautÃ© ?





Tout a commencÃ© dans une discothÃ¨que de DÃ¼sseldorfâ¦ 

JâÃ©tais trÃ¨s jeune. Un soir, le propriÃ©taire de lâagence Metropolitan sâest approchÃ© de moi, et il mâa demandÃ© de travailler pour luiâ¦





Quelle a Ã©tÃ© votre rÃ©action ? 

Â« Si câest du sÃ©rieux Â» ai-je rÃ©pondu Â« va en parler demain avec mes parents Â». Vous savez, il y a tellement de techniques de drague en discothÃ¨que, Ã§a pouvait en Ãªtre une, et pas spÃ©cialement nouvelleâ¦





Vous Ãªtes trÃ¨s liÃ©e Ã  votre famille ? 

ÃnormÃ©ment. Câest une famille qui a les pieds sur terre. Mon pÃ¨re est avocat et ma mÃ¨re lâaide pour lâadministratif. Ils ne se sont pas laissÃ©s impressionner par mon succÃ¨s. Ils sont difficiles Ã  Ã©tonner. Ils sont trÃ¨s fiers de moi, Ã§a oui, mais pour eux ce nâest rien dâautre que mon mÃ©tier, et ils attendent de moi que je le fasse le mieux possible.





Et vos frÃ¨res et sÅurs, ils ne sont pas jaloux ? 

Mais non ! Ils sont fiers de moi, au contraire. Et surtout mon petit frÃ¨re, qui a douze ans. Jâai une sÅur de dix-neuf ans qui va Ã  lâuniversitÃ©, il nây a donc aucune rivalitÃ© entre elle et moi. Et puis jâai un frÃ¨re de vingt ans : un ami.





Vous venez toujours Ã  Majorque avec eux, pour les vacances ? 

Depuis que je suis toute petite. Jâadore cet endroit.





Mais maintenant que vous Ãªtes grande, on dirait que vous avez du mal Ã  vous promener par iciâ¦ 

Effectivement, il y a des paparazzis partout, dans les arbresâ¦ câest gÃªnant. Chacun de mes mouvements est observÃ©, Ã©tudiÃ©, photographiÃ©â¦ De ce point de vue ce nâest pas vraiment des vacances !       (Elle rit      ).





Câest le prix de la cÃ©lÃ©britÃ©â¦ 

Eh oui, câest exactement Ã§a. Mais je fais souvent faire du bateau avec maman, et mes frÃ¨res et sÅur. En mer, je me sens tranquille.





Tout Ã  fait tranquille ?

Ah, pour les photos en topless ? Je ne comprends vraiment pas comment ils ont pu faire. JâÃ©tais en bateau avec maman et ma sÅur Carolina. On Ã©tait amarrÃ©s pour prendre le soleil. Il y avait aussi Peter Gabriel, qui est un ami procheâ¦





On lâa vuâ¦ 

Oui, câest vrai. Il est sur ces photos, lui aussi. De toute faÃ§on je prÃ©fÃ¨re ne pas en parler... Et puis jâai engagÃ© des avocats pour les dommages et intÃ©rÃªtsâ¦





On dit que vous voudriez Ãªtre actrice. 

Jâaimerais essayer, câest tout. On me propose des scÃ©narios, et plus jâen lis, plus jâai envie de tenter. En ce moment, jâai envie de faire un film. TrÃ¨s envie.





Mais nous ne jouerez pas pour Robert Altman, lâan prochain, dans âPrÃªt-Ã -porterâ, consacrÃ© au monde de la mode ? 

Câest vraiment incroyable. La presse du monde entier continue Ã  en parler, mais ce nâest absolument pas vrai. Et puis je ne voudrais pas faire un film dans lequel je joue encore mon propre rÃ´le.





Si vous deviez choisir entre top model et actrice ? 

Top model, Ã§a ne dure pas toute la vie. Câest un mÃ©tier pour les filles trÃ¨s jeunes, quâon fait peu de temps, comme jouer au tennis, ou nagerâ¦ Il faut en profiter tant quâon peut, en somme. Ensuite, jâaimerais retourner Ã  lâuniversitÃ© et faire des Ã©tudes dâhistoire de lâart.





Vous avez toujours dit vouloir prÃ©server votre vie privÃ©e Ã  tout prix. Ce nâest pas contradictoire de tourner ce film sur votre vie, chez vous, chez vos parents ? 

Je ne pense pas. Les moments vraiment privÃ©s le sont restÃ©s. On ne voit dans le film que ce que jâai volontairement dÃ©cidÃ© de montrer au public : ma famille, mes amis, mes vacances, mes hobbysâ¦ Les choses que jâaime, en somme. Et puis les voyages, les dÃ©filÃ©s, les photographes avec lesquels je travaille, les agences de presseâ¦





Vous vivez entre Paris et Monte-Carlo ? 

En fait jâhabite Ã  Monte-Carlo, et je ne rate jamais lâoccasion dây retourner quand je ne travaille pas : les week-ends, par exemple.





Vous voyagez toujours avec votre agente ? 

Normalement non. Jâai besoin dâelle quand je dois travailler dans des pays que je ne connais pas. Argentine, Japon, Australie ou Afrique du Sud. Dans ces cas-lÃ , il y a Ã©normÃ©ment de fans, et puis des journalistes, des paparazzisâ¦





Câest pÃ©nible, tous ces voyages ? 

Non, parce que jâadore lire, et avec un livre le temps passe toujours, mÃªme en avion. Et puis câest un travail, pas des vacances !





Quel genre de livres lisez-vous ? 

Surtout des livres dâart. Ce que je prÃ©fÃ¨re, câest lâimpressionnisme et le Pop art. Jâaime aussi beaucoup lâhistoire, les biographies des grands hommes. Jâai lu celle de Christophe Colomb. Incroyable !





On a dit de vous que vous Ãªtes mi-Brigitte Bardot et mi-Romy Schneider-Sissi. Vous vous reconnaissez dans ces deux modÃ¨les ? 

Oui. Mais pas tellement pour le physique. Jâai plutÃ´t lâimpression dâavoir certains traits de caractÃ¨re en commun avec elles, un style de vieâ¦ Je trouve Bardot extraordinaire, en plus dâÃªtre trÃ¨s belle : quel caractÃ¨re ! Et puis jâai une sorte dâadoration pour Romy Schneider. Jâai vu tous ses films, et quand elle est morte, Ã§a a Ã©tÃ© terrible. Une telle malchance dans une vieâ¦





Si on excepte les malheurs, vous voudriez Ãªtre la nouvelle Romy Schneider ? 

Encore un beau compliment ! Ressembler Ã  une telle, Ã  une autre, ou encore Ã  telle autre belle femme. Ce sont de trÃ¨s beaux compliments, tout Ã§a, mais je veux surtout Ãªtre moi-mÃªme. Je fais tout pour Ãªtre moi-mÃªme.





Quâest-ce que vous vouliez faire, quand vous Ã©tiez petite ? 

Je ne pensais absolument pas Ã  devenir top model. Jâaurais voulu Ãªtre avocate.





Comme votre pÃ¨re ? 

Oui, jâaurais volontiers travaillÃ© dans son Ã©tude. Et puis tous mes projets ont sautÃ©. Quand je me suis rendue compte de la chance que jâai eue, jâai dÃ©cidÃ© de renoncer.





On dirait que votre histoire est une fable des annÃ©es quatre-vingt-dix. Et les moments difficiles ? 

Il y en a, bien sÃ»r. Mais je me sens toujours Ã  ma place, par exemple.





Quel est votre secret ? 

Beaucoup de discipline. Et puis la capacitÃ© Ã  Ãªtre avec les autres. Jâaime Ãªtre avec les gens. Jâaime rÃ©pondre rapidement aux tirs croisÃ©s des journalistes, pendant les confÃ©rences de presse. Câest comme un dÃ©fi. Je nâai pas peur, voilÃ .





Ce nâest quâune question de discipline ? 

Il faut aussi beaucoup dâÃ©quilibre. Pour Ã§a, lâÃ©ducation que jâai reÃ§ue est fondamentale : Ã§a mâa beaucoup aidÃ©e. Elle a forgÃ© mon caractÃ¨re en me donnant sÃ©curitÃ©, pragmatisme et Ã©quilibre. Elle mâa habituÃ©e Ã  ne pas perdre le contrÃ´le de la situation dans les moments les plus compliquÃ©s. Si aujourdâhui je peux parler en public sans timiditÃ©, par exemple, tout le mÃ©rite en revient Ã  mes parents.





DâaprÃ¨s les mÃ©dias, vos amours naissent et changent rapidement, Albert de Monaco aujourdâhui, Julio Boca


 demain. Qui est la vraie Claudia ? 

La vraie Claudia est une jeune femme qui a beaucoup dâamis. Le prince Albert est lâun dâentre eux, Julio Boca en est un autre. Mais il y a aussi Placido Domingo ou Peter Gabriel, et beaucoup dâautres personnalitÃ©s. DÃ¨s que je suis photographiÃ©e avec lâun dâentre eux, la presse du monde entier nous transforme instantanÃ©ment en fiancÃ©s ! Mais ce nâest pas vrai.





Mais, dans votre vie future, il y a un fiancÃ©, un mari, des enfants ? 

Je suis tout Ã  fait disposÃ©e Ã  tomber amoureuse, et mÃªme vite. Mais pour lâinstant je nâai aucun compagnon, pour la simple raison que je ne suis amoureuse de personne.





Que regardez-vous le dâabord chez un homme ? 

Je nâai pas dâidÃ©al esthÃ©tique. La premiÃ¨re chose que je regarde, câest le caractÃ¨re, et surtout le sens de lâhumour. Je demande Ã  un homme dâavoir du       charme,      de me conquÃ©rir par son intelligence, par son esprit, en somme. Quâil sache ce quâest lâhumour et quâil puisse me lâapprendre. Si on ne peut pas rire, dans la vieâ¦





Câest difficile, dâÃªtre votre fiancÃ©â¦ 

Tous les compagnons des personnes cÃ©lÃ¨bres doivent avoir un caractÃ¨re fort. Moi, jâaime les hommes de caractÃ¨re, mais il faut aussi quâils soient sensibles. Pour se promener avec moi, il faut supporter le vacarme, les intrusions, les ragots, les journalistesâ¦





Vous ressentez de la culpabilitÃ© ? 

Câest-Ã -dire ?





Eh bien, il me semble que vous avez tout : beautÃ©, cÃ©lÃ©britÃ©, richesseâ¦ 

Je sais que jâai de la chance, Ã§a oui, et je remercie Dieu et mes parents qui mâont fait naÃ®tre comme Ã§a. Câest pour Ã§a que quand je peux, jâessaie de faire quelque chose dâutile, de social.





Mais dans la mode, il nây a pas que des bons sentiments. Il y a aussi la drogue, lâalcool, les rivalitÃ©sâ¦ 

La drogue et lâalcool ne mâintÃ©ressent pas. Les jalousies, si, par contre, mais je ne les comprends pas. Les tops ont des physiques, des caractÃ¨res et des mentalitÃ©s tellement diffÃ©rents que, pour moi, chacune a sa place. Et puis ce nâest pas la peine dâÃªtre trÃ¨s belle. Chaque femme a quelque chose de beau. Il faut juste le mettre en valeur.





Que faut-il pour percer ? 

Du caractÃ¨re, surtout, parce quâil y a plein de belles femmes, dans le monde. Et puis avoir une formation, une personnalitÃ©, et de la discipline.





Discipline alimentaire, aussi ? 

Pas trop. Je ne fume pas et je ne bois pas dâalcool, mais câest seulement parce que je nâaime pas Ã§a. Je ne mange pas beaucoup de viande parce que je crois que ce nâest pas bon pour la santÃ©, et je fais attention aux graisses. Mais jâadore le chocolatâ¦ Ah ! Et le Fanta, bien sÃ»r !       (Elle rit      ).





Quel rapport avez-vous Ã  lâargent ? 

Ce nâest pas le plus important, mais il me permettra, plus tard, de faire ce que jâai envie. Lâargent, câest la libertÃ©.





Que signifie le mot sexe, pour vous ? 

Pour moi ?       (Elle est vraiment Ã©tonnÃ©e      ).





Oui, pour vous. 

Eh bien, câest quelque chose qui se passe naturellement entre deux personnes amoureuses lâune de lâautre. Rien dâautre.





Vous pensez avoir une grande force Ã©rotique, ou sensuelle, plutÃ´t ? 

Absolument.





Absolument pas ? 

Si, absolument !









4





Gong Li









 Ãclair de lune 






























DÃ©but 1996, je venais de prendre mes fonctions de correspondant en ExtrÃªme Orient et, avec dâautres journalistes, je frÃ©quentais John Colmey, le collÃ¨gue du       Time       Ã  Hong Kong. John me mit en relation avec la manager de la superbe actrice chinoise Gong Li, de qui jâobtins une interview exclusive pour       Panorama      , sur le plateau du film quâelle tournait, prÃ¨s de Shanghai.

*****

Ã Suzhou, sur les rives du Lac Tai, cent kilomÃ¨tres Ã  lâouest de Shangai, Chen Kaige sâapprÃªt Ã  tourner lâune des derniÃ¨res scÃ¨nes de son film       Temptress Moon      , trÃ¨s attendu trois ans aprÃ¨s le succÃ¨s mondial dâ      Adieu ma concubine.       Ses assistants courent entre les plus de deux cents figurants en costume annÃ©es vingt qui ont envahi le mÃ´le du port. Les femmes portent le traditionnel       cheongsam       de soie, des gentilshommes lisent, assis sur un palanquin, et, Ã  lâarriÃ¨re-plan, des dockers chargent des marchandises sur un vapeur. On tourne une grande scÃ¨ne dâadieu : Gong Li, Ruyi dans le film, belle et capricieuse hÃ©ritiÃ¨re dâune richissime famille de Shangai dans laquelle on se livre Ã  des incestes, des rites opiacÃ©s et des trahisons croisÃ©es, va partir pour PÃ©kin avec son fiancÃ© Zhongliang : Leslie Cheung, l'acteur de Hong Kong      qui Ã©tait dÃ©jÃ  Ã  ses cÃ´tÃ©s pour       Adieu ma concubine      .

Sur le quai, il y a son ami dâenfance Duanwu (interprÃ©tÃ© par la nouvelle promesse du cinÃ©ma taÃ¯wanais Kevin Lin), qui, depuis toujours, aime secrÃ¨tement Ruyi : Â« Tu dois penser : câest la derniÃ¨re fois que je la vois, la derniÃ¨re fois ! On doit le lire sur ton visage, câest Ã§a que je veux voir !Â» lui recommande Chen Kaige, quarante-six ans, veste de cuir et jean noir. Â« Bien...       Yu-bei      ...       (prÃªts, ndr      ) ...       Action       !Â». Quand Kevin Lin se tourne et regarde partir le vapeur, on lit la douleur dans ses yeux. Â«       Ok !      Â» crie Kaige, satisfait. Câest le dernier clap de la journÃ©e.

AprÃ¨s avoir passÃ© plus de deux ans Ã  rÃ©Ã©crire le scÃ©nario, Kaige travaille dur pour que son film soit prÃªt pour le rendez-vous de Cannes, en mai. NumÃ©ro un du cinÃ©ma chinois des annÃ©es quatre-vingt-dix, enfant de la balle (son pÃ¨re, Chen Huaiâai, Ã©tait un monument du cinÃ©ma dâaprÃ¨s-guerre) Chen Kaige est connu pour obtenir le maximum de ses acteurs, mettant parfois leur patience Ã  dure Ã©preuve. Et celle du gouvernement chinois Ã©galement, qui, pendant des annÃ©es, a interdit, coupÃ© et censurÃ© ses films, avant de devoir finalement lui reconnaÃ®tre la stature dâun maÃ®tre du cinÃ©ma contemporain.

Ce nouveau film,       Temptress Moon,       qui a pour lâinstant coÃ»tÃ© six millions de dollars, est dâune certaine faÃ§on le symbole de la situation actuelle du cinÃ©ma chinois, oscillant entre libÃ©ralisme et rÃ©pression, diffusÃ© sur les marchÃ©s internationaux, mais les pieds bien plantÃ©s dans son sol natal ; cosmopolite et chauvin Ã  la fois. Et on croirait que le tournage du film est une version miniature de la Chine contemporaine.

Les protagonistes sont la fine fleur de ce que proposent, Ã  lâheure actuelle, Â« les trois Chines Â» : Hong Kong      (Leslie Cheung), TaÃ¯wan (Kevin Lin) et la Chine populaire (Gong Li). Le rÃ©alisateur est un intellectuel de PÃ©kin, et la productrice, Hsu Feng, une ex-star du cinÃ©ma taÃ¯wanais, mariÃ©e Ã  un homme dâaffaires de Hong Kong, oÃ¹ dans les annÃ©es soixante-dix, elle avait fondÃ© Tomson Film. Câest justement elle qui, il y a huit ans, a convaincu Kaige de porter Ã  lâÃ©cran la nouvelle de Lilian Lee,       Adieu ma concubine      ).

Mais si la nouvelle Åuvre de Kaige suscite de grandes attentes, celles du public et de la critique sont encore plus fortes Ã  lâÃ©gard de la performance dâactrice de lâincontestable star du film, Gong Li. ÃgÃ©e de trente et un ans, lâactrice est sans aucun doute la Chinoise la plus connue au monde. Ã son actif, des films tels que       Le sorgho rouge       (1987),       Ãpouses et concubines       (1991) et       Adieu ma concubine       (1993). Et une longue histoire dâamour, qui vient de sâachever, avec Zhang Yimou, son compagnon pendant huit ans, le rÃ©alisateur qui a fait dâelle une star mondiale et avec lequel elle a tournÃ© un dernier film lâannÃ©e passÃ©e,       Shanghai triad      .

Mais le succÃ¨s rencontrÃ© auprÃ¨s du public occidental nâa pas empÃªchÃ© Gong Li de rester Chinoise Ã  cent pour cent.

Ã la fin de sa journÃ©e sur le plateau, elle a acceptÃ© de se raconter dans cette interview exclusive pour       Panorama      .





Câest un autre grand film, mais câest un autre film historique, qui parle de la Chine des annÃ©es vingt et pas des Ã©vÃ©nements historiques rÃ©centsâ¦ 

Je crois que câest liÃ© au fait que la Chine nâa ouvert que trÃ¨s rÃ©cemment ses portes au reste du monde. Depuis, le cinÃ©ma aussi a bÃ©nÃ©ficiÃ© chez nous dâune plus grande ouverture stylistique et culturelle. La censure a certainement jouÃ© pendant des annÃ©es un rÃ´le dÃ©cisif dans le choix des thÃ¨mes et dans le destin de notre cinÃ©ma. Mais il y a aussi une autre raison, plus artistique, si lâon peut dire : de nombreux rÃ©alisateurs chinois pensent quâil est bon de faire des films sur les Ã©vÃ©nements datant dâavant la RÃ©volution culturelle. Câest une faÃ§on de rÃ©habiliter ces Ã©vÃ©nements et ce passÃ©. Et peut-Ãªtre pensent-ils quâil est encore trop tÃ´t pour porter Ã  lâÃ©cran, Ã  lâintention du public international, des Ã©pisodes rÃ©cents qui sont encore trop frais et douloureux dans la mÃ©moire collective.





Vous Ãªtes la femme chinoise la plus populaire au monde. Sentez-vous la responsabilitÃ© de ce rÃ´le dâambassadrice ? 

Le terme dâambassadrice mâintimide un peuâ¦ je trouve que câest un titre trop lourd pour moi. Disons quâÃ  travers mes films je me sens plutÃ´t comme un pont entre notre culture et celles de lâOccident. Ãa oui : parce que je pense quâen effet on ne connaÃ®t pas grand chose de la rÃ©alitÃ© de la Chine contemporaine, chez vous. Et si un de mes films pouvait servir Ã  faire comprendre un peu mieux notre vie, notre peuple, nous tous, alors je me sentirais vraiment fiÃ¨re.





Ces derniers temps, cependant, lâimage de la Chine nâest pas des meilleures dans le monde : exÃ©cutions de masses, orphelinats de la mortâ¦ Tout cela correspond Ã  la rÃ©alitÃ© ? 

La Chine a de nombreux problÃ¨mes, câest sÃ»r. Surtout si lâon ne prend en compte      que les Ã©vÃ©nements nÃ©gatifs, en oubliant le positif. Si on ne connaÃ®t dâun pays que les tortures, il est clair quâon en a une image incomplÃ¨te. Mon pays est grand, nous sommes plus dâun milliard de personnes, et il y a donc des diffÃ©rences Ã©normes Ã  lâintÃ©rieur de la Chine. Et ce nâest pas facile dâÃ©mettre des jugements.





Quand avez-vous dÃ©cidÃ© dâaccepter le rÃ´le de Ruyi dans Temptress Moon ? 

Ãa sâest fait presque par hasard. Ou par un destin prophÃ©tique, parce que Ã§a a Ã©tÃ© une Â« tentation Â» pour moi aussi. On mâa proposÃ© le rÃ´le au dernier moment, alors que le tournage avait dÃ©jÃ  commencÃ©, aprÃ¨s quâune actrice de TaÃ¯wan avait dÃ©cidÃ© de ne pas continuer. Savez-vous que les critiques chinois ont comparÃ©       Temptress Moon       Ã        Autant en emporte le vent       ?





Ah, et pourquoi ? 

Pas en raison de lâhistoire, mais pour le choix des acteurs. Chen a vu des dizaines dâactrices pour mon rÃ´le, exactement comme dans       Autant en emporte le vent       on a Ã©cartÃ© une actrice aprÃ¨s lâautre avant de choisir Vivian Leigh pour le rÃ´le de Scarlett O'Hara. Câest ainsi que je suis arrivÃ©e alors que le tournage avait dÃ©jÃ  commencÃ©. Et Ã§a nâa pas Ã©tÃ© facile. On voulait que jâinterprÃ¨te un personnage complÃ¨tement diffÃ©rent de ceux que je joue dâhabitude : dans ce film, je devais Ãªtre une jeune femme riche et capricieuse.





Aujourdâhui, le cinÃ©ma chinois vit un moment magique, grÃ¢ce Ã  des rÃ©alisateurs comme Kaige et des acteurs comme vous. Mais Ã©galement grÃ¢ce Ã  des noms tels que John Woo ou Ang Lee, qui travaillent Ã  Hollywood      .

Je pense que lâexplication est que les rÃ©alisateurs chinois unissent une technique cinÃ©matographique irrÃ©prochable Ã  ce charme et Ã  ce style uniques qui appartiennent Ã  notre culture.





Comment avez-vous commencÃ© Ã  jouer ? 

ComplÃ¨tement par hasard. Quand jâÃ©tais petite, jâaimais chanter. Un jour, mon professeur de chant me dit de lâaccompagner pour voir le tournage dâun tÃ©lÃ©film Ã  Shandong. CâÃ©tait une femme qui le rÃ©alisait, je me souviens. Quand elle mâa vu, elle a dÃ©cidÃ© que je devais jouer un rÃ´le, et elle mâa donnÃ© le scÃ©nario Ã  lire. CâÃ©tait un petit rÃ´le. Mais elle dÃ©cida que jâÃ©tais une actrice nÃ©e. Câest ce quâelle a dit Ã  ma mÃ¨re : Â« Votre fille doit Ãªtre actrice Â». Elle a rÃ©ussi Ã  la convaincre, et deux mois aprÃ¨s, je suis entrÃ©e au conservatoire de PÃ©kin. Jâai travaillÃ© dur, je me souviens, jâai commencÃ© Ã  jouer des petits rÃ´les, et puisâ¦





Vous vivez entre PÃ©kin et Hong Kong. Les journaux parlent de votre nouvelle histoire dâamour avec un homme dâaffaires de Hong Kong. Vous pensez vous y installer dÃ©finitivement ? 

Je ne crois pas. Jâaime Hong Kong      parce que câest une ville frÃ©nÃ©tique. Câest bien pour le shopping. Mais je la trouve ennuyeuse. PÃ©kin est diffÃ©rente. Dans la rue, les gens se rencontrent et vous parlent, discutent. Ã Hong Kong on ne pense quâÃ  faire de lâargent.





Ãtes-vous agacÃ©e de lââintÃ©rÃªt de la presse pour votre vie privÃ©e ? 

Je pense que câest inÃ©vitable. Câest surtout la presse asiatique qui Ã©crit des choses dÃ©sagrÃ©ables, des inventions. Les journaux occidentaux sont plus corrects.





En Chine aussi, câest important dâÃªtre belle, pour une actrice ? 

Vous trouvez que je suis belle ?





En Occident vous Ãªtes considÃ©rÃ©e comme un sex-symbol. 

Eh bien, Ã§a me fait plaisir. Mais je ne me sens pas un sex-symbol. Je dois peut-Ãªtre reprÃ©senter la personnalitÃ© ou le charme de la femme chinoise, qui sont trÃ¨s diffÃ©rents de ceux des femmes occidentales.





Quels projets avez-vous ? 

Je voudrais me marier et avoir des enfants, je pense que la famille est trÃ¨s importante dans la vie dâune femme. Sans famille, on ne peut pas apporter la vÃ©ritÃ© de tous les jours dans son travail.





Des projets cinÃ©matographiques ? 

Pas pour lâinstant. Je lis beaucoup de scÃ©narios, mais je ne trouve rien qui me plaise. Je ne crois pas quâil faille accepter un rÃ´le juste pour sâoccuper.





Vous travailleriez avec un rÃ©alisateur occidental ? 

Pourquoi pas, sâil avait un rÃ´le pour moi, un rÃ´le pour une femme chinoise ?





Y a-t-il un Italien avec lequel vous aimeriez travailler ? 

Bien sÃ»r, Bernardo Bertolucci !





5





Ingrid Betancourt









La pasionaria des Andes






























ChÃ¨re Dina, voilÃ  le papier, lâencadrÃ© suit. JâespÃ¨re que tout va bien. Je prends lâavion aujourdâhui (lundi 11) de Tokyo pour Buenos Aires, oÃ¹ jâarriverai demain, le 12 fÃ©vrier. AprÃ¨s, je serai toujours joignable par satellite, mÃªme pendant la ânavigationâ antarctique. Je serai de retour en Argentine autour du 24 fÃ©vrier, avant de partir pour Bogota, oÃ¹ je dois rencontrer Ingrid Betancourt dÃ©but mars. 

Dis-moi si Ã§a tâintÃ©resse. 

Ã bientÃ´t

Marco





Jâavais envoyÃ© ce mail, retrouvÃ© dans un vieil ordinateur, Ã  Dina Nascetti, lâune de mes responsables Ã        lâEspresso,       dÃ©but fÃ©vrier 2002, pour la tenir au courant de mes dÃ©placements. JâÃ©tais allÃ© au Japon pour un reportage sur la tombe du Christ   


   , et je mâapprÃªtais Ã  entreprendre un long voyage, qui allait mâentraÃ®ner loin de chez moi pendant presque deux mois. La destination finale Ã©tait la limite gÃ©ographique extrÃªme : lâAntarctique.

Au cours de ce voyage, jâavais prÃ©vu une halte en Argentine, pour un reportage sur la trÃ¨s grave crise Ã©conomique qui Ã©tranglait alors ce pays dâAmÃ©rique latine, puis, sur le chemin du retour, un arrÃªt en Colombie, oÃ¹ je devais interviewer Ingrid Betancourt Pulecio, la femme politique et militante des droits de lâhomme colombienne. En fait, jâarrivai Ã  Bogota quelques jours en avance. Et ce fut une chance â pour moi, du moins. Je rencontrai Ingrid Betancourt le 22 fÃ©vrier, et, vingt-quatre heures aprÃ¨s exactement, alors quâelle roulait vers Florencia, Ingrid Betancourt disparut sans laisser de traces, vers San Vicente del Caguan. EnlevÃ©e par les guÃ©rilleros des       farc      , elle fut leur otage pendant plus de six ans.

Si jâÃ©tais arrivÃ© en Colombie ne serait-ce que le jour suivant, je ne lâaurais jamais rencontrÃ©e.





*****

Des cheveux chÃ¢tains qui tombent sur ses Ã©paules. Des yeux foncÃ©s, en bonne Colombienne. Un bracelet dâambre au poignet. Et des lÃ¨vres qui ne sourient presque jamais.

Elle a peu dâoccasions de sourire, Ingrid Betancourt, quarante ans bien portÃ©s, cinquante kilos harmonieusement rÃ©partis sur un mÃ¨tre soixante-dix, aujourdâhui candidate aux inconfortables fonctions de prÃ©sidente de la RÃ©publique de lâÃtat le plus violent du monde, la Colombie. Un endroit oÃ¹ on enregistre tous les jours soixante-dix morts violentes en moyenne. OÃ¹, depuis quarante ans, on se bat dans une guerre qui a fait trente-sept mille victimes civiles depuis 1990. OÃ¹, toutes les vingt-quatre heures, dix personnes environ sont enlevÃ©es. Un Ãtat qui affiche la performance dâÃªtre le premier producteur de cocaÃ¯ne au monde, et dont plus dâun million de personnes ont fui dans les trois derniÃ¨res annÃ©es.

Pourtant, il ne sâest pas passÃ© tant de temps depuis le jour oÃ¹ cette femme, qui est aujourdâhui assise en face de moi, le regard nerveux, en gilet pare-balles, dans un appartement anonyme, ultra-secret et ultra-protÃ©gÃ© du centre de Bogota, souriait, sereine, Ã©tendue sur une plage des Seychelles, sous le regard indulgent de son pÃ¨re, Gabriel de Betancourt, diplomate franÃ§ais beau, cultivÃ© et intelligent, envoyÃ© en mission dans ce coin de paradis aprÃ¨s les difficiles annÃ©es passÃ©es en Colombie.

Vingt-quatre heures exactement aprÃ¨s cette interview, alors quâelle roulait vers Florencia, Ingrid Betancourt a disparu vers San Vicente del Caguan, Ã  la limite de la zone de pÃ©nÃ©tration la plus avancÃ©e des troupes colombiennes contre les rebelles des       farc      . Un cameraman et un photographe franÃ§ais qui lâaccompagnaient pour couvrir sa campagne Ã©lectorale Ã  risque ont disparu avec elle. Et tout laisse penser quâil sâagit dâun enlÃ¨vement.

Un coup de thÃ©Ã¢tre dramatique, qui, paradoxalement, mais pas tant que Ã§a dans un pays aussi cruel que la Colombie, Â« augmente dâun coup ses chances dâÃªtre Ã©lue Â», comme le remarque avec pragmatisme Gabriel Marcela, professeur Ã  la Escuela de Guerra, qui connaÃ®t parfaitement les vicissitudes colombiennes.





Ingrid Betancourt Pulecio Ã©tait volontairement revenue dans cet enfer. Et pas au soir de sa vie, mais en 1990, Ã  trente ans.

Ancienne dÃ©putÃ©e, dÃ©sormais sÃ©natrice, elle fonde un parti dont le nom est       Oxigeno Verte      , Â« pour faire circuler un air frais dans la politique colombienne, malade de corruption Â» explique-t-elle sans sourire. Son slogan : Â« Ingrid es oxigeno Â». Sur la photo, on la voit avec un masque anti-pollution et des ballons de baudruche de couleur. Avec cent soixante mille votes en sa faveur, câest la mieux Ã©lue du pays. Personne, cependant, ne parlerait dâelle aujourdâhui si elle ne publiait pas son autobiographie, qui sort justement ces jours-ci en Italie. Son titre ne laisse aucun doute sur le tempÃ©rament de son auteur : Â« Forse mi uccideranno domani   


    Â».





Un peu thÃ©Ã¢tral, peut-Ãªtre ? 

Â« La version franÃ§aise avait pour titre       La rage au cÅur,       se dÃ©fend-elle. Mais les Ã©diteurs italiens voulaient un titre plus fort, et nous avons choisi celui-ci. Câest comme Ã§a que je me sens, dâailleurs, câest ce que je pense tous les matins quand je me rÃ©veille, et tous les soirs avant de mâendormir. Et je ne pense pas quâil y ait rien de particuliÃ¨rement hÃ©roÃ¯que. La probabilitÃ© dâÃªtre assassinÃ© le lendemain est une perspective tout Ã  fait rÃ©aliste et trÃ¨s prÃ©sente pour une trÃ¨s large part de la population de ce pays Â».

Les journaux lâont dÃ©peinte comme une espÃ¨ce de sainte.       Paris Match       l'a appelÃ©e âLa femme cibleâ.       LibÃ©ration       âUne hÃ©roÃ¯neâ.       Le Figaro      , âLa Pasionaria des Andesâ.       Le Nouvel Observateur       a Ã©crit que Â«si Simon BolÃ­var, le       libertador       de l'AmÃ©rique latine, avait pu choisir son hÃ©ritier, câest elle quâil aurait choisie Â».

Les journaux colombiens, eux, se sont un peu moquÃ©s dâelle. La       Semana      , premier hebdomadaire dâinformation du pays, lâa mise en une sous le titre âJuana de Arcoâ (Jeanne d'Arc) avec un photomontage oÃ¹ elle apparaÃ®t en version Pucelle dâOrlÃ©ans, avec cheval, armure et lance au pied. En fait, le livre est beaucoup plus mesurÃ© et sobre que son titre et que les comptes rendus qui en sont faits. Ingrid ne cache pas quâelle est une privilÃ©giÃ©e. Issue de l'Ã©lite, elle a gardÃ© certains luxes : faire de lâÃ©quitation une fois par semaine dans un domaine que lui prÃªtent des amis, par exemple.

Ã part Ã§a, ce ne sont pas les idÃ©es qui lui manquent, et elle ne mÃ¢che pas ses mots pour les exprimer. Â« Les       farc      , Fuerzas Armardas Revolucionarias de Colombia, premier groupe guÃ©rillero du pays, pouvaient compter en 1998 sur des financements annuels Ã©quivalant, avec des calculs prudents, Ã  un montant de trois cents millions de dollars, provenant essentiellement des âfinancementsâ des narcotrafiquants et des revenus des enlÃ¨vements, sÃ©questrations et extorsions. Nous savons quâils peuvent aujourdâhui compter sur un montant annuel qui frÃ´le le demi-million de dollars, et quâils sont passÃ©s de quinze mille Ã  vingt et un mille cadres. Cette situation -explique-t-elle- met lâÃtat colombien dans une situation de total dÃ©sÃ©quilibre des forces face Ã  la guÃ©rilla. Nous avons calculÃ© que, pour obtenir des rÃ©sultats dÃ©cisifs, le gouvernement devrait mettre sur le terrain entre trois et quatre militaires bien entraÃ®nÃ©s pour chaque guÃ©rillero, alors quâil ne peut dÃ©ployer aujourdâhui quâune proportion dâun contre un, au maximum deux soldats contre chaque membre des       farc      . Et tout cela au prix dâun effort Ã©conomique qui, pour mon pays, est dÃ©jÃ  presque surhumain. On a calculÃ© que le coÃ»t de la rÃ©pression a quasiment Ã©tÃ© dÃ©cuplÃ© depuis 1990. Et sâil reprÃ©sentait au dÃ©but un pour cent du PIB, il dÃ©passe aujourdâhui deux pour cent, et il a atteint le chiffre astronomique de dix millions de dollars US Â».

Une exaltÃ©e, comme la dÃ©crivent ses ennemis, ou une femme qui veut faire quelque chose pour son pays, comme elle le dit elle-mÃªme ? Ã Bogota, les cercles politiques snobent sa candidature. Mais, Ã  bien y regarder, ils la craignent. Omar, le chef de ses gardes du corps, dit : Â« Dans ce pays, quand on est honnÃªte, on risque de le payer de sa vie. Â» Et elle, en retour : Â« Je nâai pas peur de mourir. La peur me rend plus lucide Â».

La prioritÃ© de sa campagne Ã©lectorale est la lutte contre la corruption. La guerre civile vient juste aprÃ¨s : Â« LâÃtat doit nÃ©gocier sans apprÃ©hensions avec les guÃ©rilleros de gauche -conclut-elle- en prenant ses distances avec les AUC, les paramilitaires de droite, qui sont responsables de la majeure partie des homicides dans ce pays Â».

Mais comment fait-on pour vivre tous les jours avec les menaces et la peur ?

Â« Peut-Ãªtre que Ã§a devient simplement une habitude. Une habitude horrible. Lâautre jour -conclut-elle tranquillement- en ouvrant mon courrier, jâai trouvÃ© la photo dâun enfant dÃ©membrÃ©. Il y avait marquÃ© dessous : âMadame la SÃ©natrice, les tueurs qui sâoccuperont de vous ont dÃ©jÃ  Ã©tÃ© payÃ©s. Pour votre fils, on se rÃ©serve un traitement particulierâ¦â Â».

















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Aung San Suu Kyi


Prix Nobel de la paix 1991




Se libÃ©rer de la peur


























Le six mai 2002, suite Ã  de fortes pressions de lâ      onu      , Aung San Suu Kyi fut libÃ©rÃ©e. La nouvelle fit le tour du monde, mais sa libertÃ© fut de courte durÃ©e. Le trente mai 2003, alors quâelle se trouvait Ã  bord dâun convoi, entourÃ©e dâune foule de ses partisans, un groupe de militaires ouvrit le feu en massacrant un nombre important de personnes, et Aung San Suu Kyi ne dut la vie quâÃ  la qualitÃ© des rÃ©flexes de son chauffeur Ko Kyaw Soe Lin ; mais elle fut de nouveau assignÃ©e Ã  rÃ©sidence.

En mai 2002, le lendemain de sa libÃ©ration, par le biais de contacts que jâavais avec la dissidence birmane, je pus lui faire parvenir par mail une sÃ©rie de questions pour une interview âÃ  distanceâ.





*****

Hier, Ã  dix heures du matin, sans un bruit, les gardes qui stationnaient devant la rÃ©sidence dâAung San Suu Kyi, leader de la contestation dÃ©mocratique birmane, sont rentrÃ©s dans leur caserne. Câest ainsi, par une manÅuvre inattendue, que la junte militaire de Rangoun a annulÃ© les restrictions de libertÃ© de mouvement de la leader pacifiste, âla Dameâ comme on lâappelle simplement en Birmanie, prix Nobel de la paix en 1991, assignÃ©e Ã  rÃ©sidence depuis ce lointain vingt juillet 1989.

Depuis hier, dix heures du matin, aprÃ¨s presque treize ans, Aung San Suu Kyi est donc libre de sortir de la Maison du lac, de communiquer sans restrictions, de faire de la politique, de voir ses enfants.

Mais le terrible isolement de la âpasionaria birmaneâ est-il vraiment terminÃ© ? L'opposition en exil ne croit pas encore aux dÃ©clarations grandiloquentes de la junte militaire qui a affirmÃ© la libÃ©rer sans conditions.

IncrÃ©dules, les exilÃ©s birmans attendent. Et prient. Depuis hier, la diaspora birmane a en effet organisÃ© des priÃ¨res collectives dans tous les temples bouddhistes de ThaÃ¯lande et de lâAsie orientale.

Elle, la       Dame      , nâa pas perdu de temps. Elle avait Ã  peine retrouvÃ© sa libertÃ© quâelle a rejoint le quartier gÃ©nÃ©ral de son parti, cette Ligue nationale pour la dÃ©mocratie (      lnd      ), qui avait obtenu une victoire Ã©crasante (quatre-vingt pour cent des voix), aux Ã©lections de 1990, quand le Parti de lâunitÃ©, au pouvoir, ne sâÃ©tait adjugÃ© que 10 siÃ¨ges sur 485. Le gouvernement militaire avait annulÃ© le rÃ©sultat des Ã©lections, interdit les activitÃ©s de lâopposition, rÃ©primÃ© violemment les manifestations, et emprisonnÃ© ou contraint Ã  lâexil les leaders de lâopposition. Le parlement ne fut jamais convoquÃ©.





LâÃ©dition italienne de votre autobiographie a pour titre âLibera dalla paura


â. Vous vous en sentez libÃ©rÃ©e, aujourdâhui ?

Aujourdâhui, pour la premiÃ¨re fois depuis plus de dix ans, je me sens libre. Libre physiquement. Libre, surtout, dâagir et de penser. Comme je lâexplique dans mon livre, cela fait maintenant des annÃ©es que je me sentais âlibÃ©rÃ©e de la peurâ. Depuis que jâavais compris que les exactions de la dictature de mon pays pouvaient nous blesser, nous humilier, nous tuer. Mais quâelles ne pouvaient pas nous faire peur.





Aujourdâhui, Ã  votre libÃ©ration, vous avez dÃ©clarÃ© quâelle est sans conditions, et que la junte militaire au pouvoir vous a mÃªme autorisÃ©e Ã  vous rendre Ã  lâÃ©tranger. Vous y croyez vraiment ? 

Un porte-parole de la junte, dans un communiquÃ© Ã©crit diffusÃ© hier soir, a annoncÃ© lâouverture âdâune nouvelle page pour le peuple du Myanmar et pour la communautÃ© internationaleâ. Des centaines de prisonniers politiques ont Ã©tÃ© libÃ©rÃ©s au cours des derniers mois, et les militaires mâont assurÃ©e quâils continueraient Ã  libÃ©rer ceux qui -je les cite- Â« ne reprÃ©sentent pas un danger pour la communautÃ© Â». Ici, tout le monde veut croire, veut espÃ©rer que câest vraiment le signe du changement. La reprise du chemin vers la dÃ©mocratie, brusquement interrompu par la violence du coup dâÃtat de 1990. Mais que lâÃ¢me du peuple birman nâa jamais oubliÃ©e.





Maintenant que vous avez Ã©tÃ© libÃ©rÃ©e, vous ne craignez plus dâÃªtre expulsÃ©e, Ã©loignÃ©e de vos partisans ? 

Une chose doit Ãªtre bien claire : je ne partirai pas. Je suis Birmane, jâai renoncÃ© Ã  la nationalitÃ© britannique prÃ©cisÃ©ment pour ne pas offrir un prÃ©texte au rÃ©gime. Je nâai pas peur. Et cela me donne de la force. Mais le peuple a faim, câest pour Ã§a quâil a peur et quâil devient si faible.





Vous avez dÃ©noncÃ© plusieurs fois, et avec force, les intimidations des militaires Ã  lâÃ©gard des sympathisants de la Ligue pour la dÃ©mocratie. Tout cela continue-t-il encore aujourdâhui ? 

DâaprÃ¨s les informations en notre possession, au cours de la seule annÃ©e 2001, lâarmÃ©e a arrÃªtÃ© plus de mille militants de lâopposition sur ordre des gÃ©nÃ©raux du       slorc      . Beaucoup dâautres ont Ã©tÃ© obligÃ©s de quitter la       Ligue       aprÃ¨s avoir subi des intimidations, des menaces, des pressions illÃ©gales pour lesquelles il nâexiste aucune justification. Leur stratÃ©gie est toujours la mÃªme, une action capillaire : des unitÃ©s de fonctionnaires dâÃtat lÃ¢chÃ©es sur tout le territoire national font le tour des maisons, et dans ce âporte-Ã -porteâ, demandent aux citoyens de quitter la       Ligue      . Les familles qui refusent font lâobjet dâun chantage, avec le spectre de la perte de leur emploi et souvent des menaces explicites. De nombreuses sections du parti ont Ã©tÃ© fermÃ©es et chaque jour, les militaires vÃ©rifient les chiffres des abandons. Cela montre Ã  quel point ils ont peur de la       Ligue.       Pour nous tous, en ce moment, lâespoir est que tout Ã§a soit vraiment fini.





Le tournant dâaujourdâhui, le coup de thÃ©Ã¢tre de votre libÃ©ration ont-ils Ã©tÃ© une surprise, ou sâagit-il de quelque chose qui a Ã©tÃ© prÃ©parÃ© avec attention, et imaginÃ© par les militaires pour des questions âdâimageâ internationale ? 

Depuis 1995, lâisolement de la Birmanie a petit Ã  petit diminuÃ©, lâuniversitÃ© de Rangoun a Ã©tÃ© rouverte, et le niveau de vie sâest peut-Ãªtre lÃ©gÃ¨rement amÃ©liorÃ© ; mais lâhistoire de la Birmanie continue Ã  se dÃ©rouler dans un quotidien fait de violences, dâactions illÃ©gales, dâabus de pouvoir, tant Ã  lâencontre des dissidents, des minoritÃ©s ethniques (Shan, We, Kajn) qui demandent leur autonomie, que de la majeure partie de la population, de maniÃ¨re gÃ©nÃ©rale. Les militaires sont de plus en plus en difficultÃ©, tant Ã  lâintÃ©rieur que sur le plan international. Entre-temps, ils poursuivent le trafic de drogue, Ã  moins quâils ne parviennent Ã  remplacer cette rente lucrative par une autre, tout aussi rentable. Mais laquelle ? Notre nation est quasiment transformÃ©e en gigantesque coffre-fort dont seule lâarmÃ©e connaÃ®t la combinaison. Et ce ne sera pas facile de convaincre les gÃ©nÃ©raux quâils doivent partager cette richesse avec les cinquante millions dâautres Birmans.





Dans cette situation, quelles sont vos conditions pour entamer un dialogue ? 

Nous nâaccepterons aucune initiative ây compris des Ã©lections organisÃ©es par les gÃ©nÃ©raux- avant que ne soit rÃ©uni le Parlement Ã©lu en 1990. Mon pays reste dominÃ© par la peur. Il nây aura pas de paix vÃ©ritable tant quâil nây aura pas un engagement vÃ©ritable qui rende honneur Ã  tous ceux qui se sont battus pour une Birmanie libre et indÃ©pendante ; mÃªme si la conscience reste aiguÃ« quâon ne pourra pas atteindre la paix et la rÃ©conciliation une fois pour toutes et quâil faut donc une vigilance encore davantage accrue, encore plus de courage, et la capacitÃ© Ã  dÃ©velopper en nous-mÃªmes une vÃ©ritable rÃ©sistance active et non-violente.





 Que peut faire lâUnion EuropÃ©enne pour aider le peuple birman ?  

Continuer Ã  faire pression, parce que les gÃ©nÃ©raux doivent savoir que le monde entier les regarde et quâils ne peuvent plus commettre impunÃ©ment de nouvelles infamies.





*****

Le 13 novembre 2010, Aung San Suu Kyi a enfin Ã©tÃ© dÃ©finitivement libÃ©rÃ©e. Elle a obtenu en 2012 un siÃ¨ge au Parlement birman, et le 16 juin de la mÃªme annÃ©e, elle a pu retirer son prix Nobel. Comme le gouvernement lui a enfin accordÃ© lâautorisation de se rendre Ã  lâÃ©tranger, elle sâest rendue en Angleterre auprÃ¨s de son fils quâelle ne voyait plus depuis des annÃ©es.

Le six avril 2016, elle est devenue Conseiller dâÃtat (Premier ministre) du Myanmar.

La Birmanie, aujourdâhui le Myanmar, nâest pas encore un pays totalement libre, et son passÃ© dictatorial pÃ¨se sur lâhistoire comme sur le devenir de la nation. Mais quelque chose de plus quâun espoir de libertÃ© et de dÃ©mocratie a fleuri au pays des Mille Pagodes.





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Lucia Pinochet









â    Asasinar, torturar y hacer desaparecir      â






























Santiago du Chili, mars 1999      .

Â« Pinochet ? Pour les Chiliens, câest comme un cancer. Un mal obscur... douloureux. On sait quâon lâa, mais on a mÃªme peur dâen parler, de prononcer son nom. Et on finit par faire semblant quâil nâexiste pas. En espÃ©rant peut-Ãªtre quâen lâignorant, ce mal sâen aille tout seul, sans quâon nâait Ã  lâaffronter... Â». Elle doit avoir Ã  peine plus de vingt ans, la jeune fille qui sert aux tables du       CafÃ¨ El Biografo      , lieu de rencontre des poÃ¨tes et des Ã©tudiants dans le       barrio       pittoresque de       Bellavista       Ã  Santiago, le quartier des artistes et des vieux restaurants, avec ses maisons colorÃ©es. Elle nâÃ©tait peut-Ãªtre mÃªme pas nÃ©e quand le gÃ©nÃ©ral Pinochet Ugarte, le âSenador vitalicioâ, comme on lâappelle ici, ordonnait de âasasinar, torturar y hacer desaparecirâ ses opposants -comme le crient les familles de plus de trois mille       desaparecidos      - ou quand il Åuvrait dâune main de fer âÃ  libÃ©rer le Chili de la menace du bolchÃ©visme internationalâ, comme lâassurent ses admirateurs. Mais câest elle qui a voulu me parler de Pinochet, et elle a les idÃ©es claires : Â« Tout est Pinochet, ici. Pour ou contre, mais il est lÃ , le gÃ©nÃ©ral, dans tous les aspects de la vie du Chili. Il est dans la politique, bien sÃ»r. Il est dans la mÃ©moire de tous, dans les souvenirs de mes parents, dans les explications des professeurs Ã  lâÃ©cole. Et il est dans les romans, dans les livres... dans le cinÃ©ma. Oui, mÃªme le cinÃ©ma, au Chili, on le fait pour ou contre Pinochet. Et nous, on continue Ã  faire semblant quâil nâexiste pas... Â».

Oui, câest ce vieux monsieur tÃªtu, qui affronte la justice britannique âavec une dignitÃ© de soldatâ (Â«...pauvre vieux !Â» mâa murmurÃ© Ã  lâoreille le portier du âCirculo de la Prensaâ, situÃ© juste derriÃ¨re le palais de la Moneda oÃ¹ mourut Salvador Allende, traquÃ© par le coup dâÃtat du gÃ©nÃ©ral, et oÃ¹ les plus fidÃ¨les du       Senador vitalicio      , dans les annÃ©es sombres de la dictature, venaient âprÃ©leverâ les journalistes gÃªnants), ce âpauvre vieuxâ qui, dans le Chili du III   


    millÃ©naire, devient un colosse encombrant dont la masse occupe chaque quartier, chaque coin, chaque rue de cette ville, Santiago, qui semble comme hÃ©sitante, repliÃ©e sur elle-mÃªme.

Et puis câest lui la mÃ©moire vivante de ce pays, une mÃ©moire immense, envahissante, gÃªnante pour ses partisans et insupportable pour ses dÃ©tracteurs. Une mÃ©moire qui sâÃ©tend, poisseuse comme un       blob,       sur les vies, les espoirs et les douleurs, sur le passÃ© et sur lâavenir des Chiliens.





En octobre 1998, Pinochet, devenu sÃ©nateur quelques mois aprÃ¨s lâabandon de ses fonctions de chef des ArmÃ©es, fut arrÃªtÃ© et assignÃ© Ã  rÃ©sidence alors quâil se trouvait Ã  Londres pour des traitements mÃ©dicaux. Dans la clinique oÃ¹ il avait subi une intervention chirurgicale au dos, puis dans une rÃ©sidence de location.

Câest un juge espagnol, Baltasar GarzÃ³n, qui avait signÃ© le mandat dâarrÃªt international pour crimes contre lâhumanitÃ©. Les accusations reposaient sur presque cent cas de torture contre des citoyens espagnols, et un cas de conspiration en vue de tortures. La Grande-Bretagne nâavait que trÃ¨s rÃ©cemment signÃ© la Convention internationale contre la torture, et toutes les accusations portaient sur des faits qui sâÃ©taient produits au cours des quatorze derniers mois de son rÃ©gime.

Le gouvernement chilien sâopposa immÃ©diatement Ã  lâarrestation, Ã  lâextradition et au procÃ¨s. Une rude bataille lÃ©gale sâouvrit dans la Chambre des Lords, lâorgane juridique britannique suprÃªme ; elle dura seize mois. Pinochet en appela Ã  son immunitÃ© diplomatique en tant quâancien chef dâÃtat, mais les Lords la lui refusÃ¨rent en vertu de la gravitÃ© des accusations, et accordÃ¨rent lâextradition, subordonnÃ©e Ã  des limites, cependant. Peu de temps aprÃ¨s, toutefois, un deuxiÃ¨me arrÃªt de ces mÃªmes Lords permit Ã  Pinochet dâÃ©viter lâextradition en raison de sa santÃ© prÃ©caire pour des motifs qualifiÃ©s âdâhumanitairesâ -il avait quatre-vingt-deux ans au moment de son arrestation. AprÃ¨s quelques contrÃ´les mÃ©dicaux, le ministre britannique des Affaires Ã©trangÃ¨res de lâÃ©poque, Jack Straw, autorisa Pinochet Ã  rentrer au Chili en mars 2000, presque deux ans aprÃ¨s son assignation Ã  rÃ©sidence.





Au beau milieu de cette complexe affaire juridique internationale, fin mars 1999, je me rendis Ã  Santiago pour suivre lâÃ©volution de la situation pour le quotidien       Il Tempo      , et pour rencontrer la fille aÃ®nÃ©e du       Senador vitalicio      , Lucia. La Chambre des Lords venait tout juste de refuser lâimmunitÃ© Ã  Pinochet, et lâavion qui devait le ramener au Chili, comme lâespÃ©raient sa famille et ses partisans, Ã©tait parti sans lui.

La rÃ©action fut immÃ©diate dans les rues de Santiago. Le vingt-quatre mars, la capitale chilienne avait attendu la dÃ©cision en retenant son souffle, mais sans Ãªtre en Ã©tat de siÃ¨ge. Tandis que des âCarabinerosâ contrÃ´laient dâune prÃ©sence discrÃ¨te les points chauds de la capitale chilienne -le palais prÃ©sidentiel de la Moneda, les ambassades de Grande-Bretagne et dâEspagne et les siÃ¨ges des associations pour et contre le       Senador vitalicio      - les Chiliens suivaient lâÃ©vÃ©nement, minute par minute, par la couverture massive que toutes les tÃ©lÃ©visions nationales lui consacraient. L'attention Ã©tait celle que lâon accorde Ã  un Ã©vÃ©nement historique, avec des directs par satellite de Londres, Madrid et de diffÃ©rents points de Santiago, commencÃ©s dÃ¨s sept heures du matin et poursuivis toute la journÃ©e. Un peu moins dâune heure aprÃ¨s la dÃ©cision des Lords, vers midi, heure locale, deux quotidiens du soir Ã©taient dÃ©jÃ  prÃªts pour une Ã©dition extraordinaire. Lâun dâeux titrait efficacement, en une : Â« Pinochet a perdu et gagnÃ© Â».

Dans les moments cruciaux de la matinÃ©e, de trÃ¨s nombreux Santiagois sâÃ©taient assemblÃ©s autour des postes de tÃ©lÃ©vision installÃ©s un peu partout dans les lieux publics, des McDonald's aux plus petites gargotes. On avait mÃªme frÃ´lÃ© lâÃ©meute dans un grand magasin du centre quand les clients, furieux, avaient agressÃ© verbalement le directeur pour lâobliger Ã  transmettre le direct de Londres Ã  la tÃ©lÃ©vision.

Dans lâaprÃ¨s-midi, aprÃ¨s le calme qui avait rÃ©gnÃ© jusquâalors, les premiers signes de tension sâannoncÃ¨rent. Ã seize heures, heure de Santiago, on enregistrait les premiers heurts entre les Ã©tudiants et la police dans le centre de la capitale, au carrefour de l'Alameda   


    et de calle Miraflores, avec un bilan dâune dizaine de blessÃ©s et dâune cinquantaine dâÃ©tudiants arrÃªtÃ©s.

De nombreux appels au calme, surtout de la part des reprÃ©sentants du gouvernement. Les dÃ©clarations menaÃ§antes du gÃ©nÃ©ral Fernando Rojas Vender (le pilote qui avait bombardÃ© le palais prÃ©sidentiel de la Moneda), commandant de la Force AÃ©rienne Chilienne, la FACH, fidÃ¨le entre toutes, qui avait publiquement soutenu le mardi prÃ©cÃ©dent quâune atmosphÃ¨re Â« semblable Ã  celle du Coup dâÃtat de 1973 Â» sâinstallait dans le pays, avaient ainsi Ã©tÃ© sÃ©vÃ¨rement censurÃ©es par le Gouvernement, qui avait mÃªme obligÃ© Rojas Ã  une rectification publique.

Lâattention se dÃ©plaÃ§ait dÃ©sormais sur le ministre britannique de la Justice, Straw. Et la machine de propagande des soutiens de Pinochet sâÃ©tait dÃ©jÃ  Ã©branlÃ©e Ã  son encontre, visant Â« Ã  faire connaÃ®tre Ã  Straw la mÃªme fin que Lord Hofmann Â», soit Ã  discrÃ©diter le ministre britannique accusÃ© dâavoir publiquement manifestÃ© dans sa jeunesse de fortes sympathies pour la gauche chilienne durant un de ses voyages au Chili, Ã  lâÃ¢ge de trente-trois ans. Certains soutenaient mÃªme quâils pouvaient fournir les preuves dâune rencontre amicale entre le jeune Straw et le PrÃ©sident alors en fonctions, Allende, qui lâaurait invitÃ© Ã  prendre un thÃ©.

Bref, les arguments Ã  Ã©voquer ne manquaient pas, pensais-je en me rendant Ã  pied vers le domicile de Lucia Pinochet.





*****

InÃ©s Lucia Pinochet Hiriart est lâaÃ®nÃ©e. Une belle femme, qui porte assez bien son Ã¢ge, et mieux encore son nom. Un banal plÃ¢tre lâa empÃªchÃ©e dâaccompagner ses frÃ¨res et sÅurs Ã  Londres au chevet de son pÃ¨re. Ainsi, sans lâavoir prÃ©vu, le sort lâa dÃ©signÃ©e pour rester Ã  Santiago et reprÃ©senter le       Senador      , et surtout le dÃ©fendre,            dans un moment rien moins que facile.

Des fenÃªtres ouvertes de sa belle maison des beaux quartiers nous parviennent les voix des manifestants qui hurlent des slogans en faveur de son pÃ¨re ; ses trois garÃ§ons Hernan, Francisco et Rodrigo Ã  ses cÃ´tÃ©s, nous parlons pendant prÃ¨s dâune heure des thÃ¨mes âchaudsâ de lâaffaire dont dÃ©pendent le destin de son pÃ¨re, et, inÃ©vitablement, lâavenir du Chili tout entier.





Que pensez-vous de la dÃ©cision âhumanitaireâ appliquÃ©e Ã  lâÃ©gard de votre pÃ¨re ? 

Jâaurais prÃ©fÃ©rÃ© quâon reconnaisse Ã  mon pÃ¨re lâimmunitÃ© complÃ¨te Ã  laquelle il a droit en tant quâancien chef dâÃtat dâun pays souverain. Au lieu dâun procÃ¨s pÃ©nal, on est passÃ© Ã  une discussion politique sur des cas de torture, des crimes divers et un gÃ©nocide prÃ©sumÃ©s, cÃ©dant ainsi aux pressions des socialistes et de ceux qui disent vouloir dÃ©fendre les droits de lâhomme.





Avez-vous parlÃ© Ã  votre pÃ¨re ? Comment a-t-il rÃ©agi ? 

Mon pÃ¨re nâest pas satisfait par cette solution. On lâavait averti Ã  lâavance quant Ã  la possibilitÃ© dâune dÃ©cision âhumanitaireâ. Et, bien sÃ»r, il est mÃ©content que tout cela ait Ã©tÃ© confiÃ© au ministre Jack Straw...





Celui-lÃ  mÃªme qui Ã©tait venu au Chili en 1966 et qui, dit-on, alla prendre un thÃ© chez Salvador Allende ? 

Exactement, et Ã§a, nous le savions depuis longtemps. Il suffit de voir que quand on a arrÃªtÃ© mon pÃ¨re Ã  Londres, Straw a dÃ©clarÃ© que le rÃªve de sa vie se rÃ©alisait.





Quoi quâil en soit, on est maintenant passÃ© dâun plan juridique Ã  un plan humanitaireâ¦ 

Tout cela nâa jamais Ã©tÃ© quâune affaire politique ! Parler dâune procÃ©dure judiciaire revenait Ã  se voiler les yeux, parce quâil nây avait pas Ã  dÃ©battre de torture, Ã  Londres, mais uniquement dâimmunitÃ© prÃ©sidentielle et de souverainetÃ© territoriale.





De nombreux commentateurs ont observÃ© quâil sâagit quoi quâil en soit dâun arrÃªt historique, qui constitue un prÃ©cÃ©dent juridique dâimportance remarquable. Vous Ãªtes dâaccord ? 

Ãvidemment, vu que câest la premiÃ¨re fois quâon traite une telle situation. Vous devez prendre en considÃ©ration le fait que des conventions internationales existent depuis des annÃ©es, mais quâil nâexistait aucune procÃ©dure judiciaire, et aucune cour de justice qui puisse juger et Ã©ventuellement punir les crimes contre les droits de lâhomme. Et câest mon pÃ¨re qui sert de cobaye !





Quel est lâÃ©tat de santÃ© du gÃ©nÃ©ral ?

Il ne faut pas oublier quâil a quatre-vingt-trois ans, et quâil vient tout juste de subir une intervention trÃ¨s dÃ©licate. Il se reprend tout doucement, mais le diabÃ¨te ne lui laisse pas de rÃ©pit, et il doit se soumettre tous les jours Ã  des contrÃ´les et des soins mÃ©dicaux.





Avez-vous des craintes pour sa santÃ©, dans le cas oÃ¹ il serait extradÃ© ?

Oui, parce que lâextradition pourrait faire gravement empirer son Ã©tat. Et jâai surtout des craintes pour la santÃ© de ma mÃ¨re. Elle nâa pas eu la force de supporter les Ã©pisodes les plus dramatiques de cette affaire. Par exemple, quand elle a suivi lâarrÃªt des Lords Ã  la tÃ©lÃ©vision, elle a eu un malaise, et les mÃ©decins ont dÃ» lui faire plusieurs piqÃ»res pour attÃ©nuer les sautes de tension auxquelles elle est sujetteâ¦





La justice anglaise vous a dÃ©Ã§ue ?

Non, parce que je ne crois pas que cette affaire soit une affaire liÃ©e aux Anglais en gÃ©nÃ©ral. Câest plutÃ´t le fruit de lâaction de ceux qui sont actuellement au gouvernement en Grande-Bretagne. Des gens de gauche, comme on saitâ¦





Croyez-vous quâil y ait en Angleterre aussi des personnes acquises Ã  votre cause ?

Beaucoup dâAnglais sont comme nous. Je mâen suis rendue compte quand jây suis allÃ©e, rÃ©cemment. Beaucoup de gens mâont approchÃ©e pour me tÃ©moigner leur solidaritÃ©. Et leur contrariÃ©tÃ©, surtout, de ce que lâaffaire dans laquelle mon pÃ¨re est impliquÃ© a aussi un prix pour eux, citoyens anglais, et coÃ»te beaucoup dâargent public.





Lâancien prÃ©sident Frei a-t-il agi avec suffisamment dâÃ©nergie, de votre point de vue ?

Jâaurais prÃ©fÃ©rÃ© une action plus Ã©nergique. Mais il en a tout de mÃªme fait suffisamment, je le lui reconnais, et je lâapprÃ©cie. Jâaurais bien sÃ»r voulu le voir agir pour imposer Ã  la communautÃ© internationale le respect que notre pays mÃ©rite. Il nâest pas acceptable quâun ancien chef dâÃtat, sÃ©nateur de la RÃ©publique et ex-commandant en chef des ArmÃ©es soit dÃ©tenu Ã  lâÃ©tranger.





Si votre pÃ¨re rentrait, comment voudriez-vous fÃªter lâÃ©vÃ©nement ? 

En famille. La plus grande fÃªte, ce sera son retour dans sa patrie.





AprÃ¨s son retour, retournera-t-il tout de suite au SÃ©nat, ou, comme lâaffirment certains, se retirera-t-il quelques temps, pour que les choses se calment, dans une de ses rÃ©sidences, Ã  Bucalemu, El Melocoton ou Iquique ?

Ãcoutez, moi, je ne comprends vraiment pas pourquoi cette affaire agite tant les esprits, ici au Chili. Ce que mon pÃ¨re souhaite le moins, câest bien Ãªtre source de problÃ¨mes. Et de divisions et de dÃ©chirures dans la sociÃ©tÃ© chilienne. La seule chose quâil souhaite, en revanche, câest que le Chili puisse enfin entamer une pacification et une rÃ©conciliation nationale dÃ©finitives, en avanÃ§ant ainsi sur le difficile chemin du dÃ©veloppement Ã©conomique. Câest pour cette raison quâil pourrait dÃ©cider de ne pas retourner tout de suite au SÃ©nat, sâil le pense utile.





En a-t-il parlÃ© avec vous ?

Non, câest une conviction personnelle. Mais ce quâil mâa rÃ©pÃ©tÃ©, câest quâil souhaite trÃ¨s vivement rentrer, sans Ãªtre source de problÃ¨mes, toutefois. Mon pÃ¨re veut reprÃ©senter un Ã©lÃ©ment dâunion, pas de division.





Croyez-vous que votre pÃ¨re soit disposÃ© Ã  se soumettre Ã  la justice chilienne ? 

Je suis absolument convaincue quâil est prÃªt Ã  rÃ©pondre Ã  toutes les questions que la justice chilienne pourrait lui poser. Cela ne veut pas dire quâil se sent coupable. Il ne se sent pas coupable, et il sait quâil ne lâest pas. Mais, je le rÃ©pÃ¨te, il respecte la justice chilienne, il lâa toujours respectÃ©e.





Ãtes-vous dâaccord avec votre frÃ¨re Marco Antonio, qui a dÃ©clarÃ© que des abus ont Ã©tÃ© commis quand votre pÃ¨re gouvernait ? 

Mon frÃ¨re et moi utilisons parfois des mots diffÃ©rents, mais jâai toujours soutenu que, en certaines circonstances, des abus ont Ã©tÃ© commis. Mais il ne faut pas oublier que dans cette pÃ©riode si difficile de lâhistoire tourmentÃ©e du Chili, une vÃ©ritable guerre Ã©tait en cours, une lutte souterraine entre deux factions. Câest pour cela quâil y a eu des abus des deux cÃ´tÃ©s.





Pensez-vous que votre pÃ¨re doive demander pardon ?

Mon pÃ¨re ne se sent pas coupable. De quoi devrait demander pardon une personne qui se sent innocente ?





Partagez-vous les propos rÃ©cents du gÃ©nÃ©ral Fernando Rojas Vender selon qui une atmosphÃ¨re semblable Ã  celle de lâÃ©poque du Gouvernement dâUnitÃ© Populaire sâinstalle au Chili ? 

Le gÃ©nÃ©ral Rojas nâa fait que dire la vÃ©ritÃ©. Câest vrai que le pays se dÃ©chire, et que la possibilitÃ© existe dâaller -Ã  pas de gÃ©ant- vers un futur trÃ¨s incertain et dramatique.





Que pensez-vous de la rÃ©action des Forces ArmÃ©es au sujet de la dÃ©tention de votre pÃ¨re. On parle dâune nervositÃ© croissante... 

Si jâÃ©tais militaire, et que lâon arrÃªtait Ã  lâÃ©tranger un ancien commandant en chef de lâarmÃ©e de mon pays, je serais extrÃªmement indignÃ©. Je crois que je vivrais cela comme un attentat Ã  la souverainetÃ© de ma patrie et un manque de respect envers lâArmÃ©e. Et je pense que les militaires ont fait preuve jusquâici dâune grande patience. Si jâavais Ã©tÃ© lâun dâentre eux, je nâen aurais peut-Ãªtre pas eue autant.





Quâattendez-vous de lâArmÃ©e ?

Je nâen attends rien. Si ce nâest quâelle agisse selon sa conscience.









8





Mireya Garcia









Impossible de pardonner






























Le Chili, dÃ©jÃ  agitÃ© par les consÃ©quences de la contradictoire sentence londonienne sur Pinochet, avait Ã©tÃ© traversÃ© par une nouvelle terrible qui avait contribuÃ© Ã  faire monter dâun cran encore la tension gÃ©nÃ©rale, dÃ©jÃ  vive, alors mÃªme que la rÃ©union du Conseil de sÃ©curitÃ© nationale, convoquÃ© de toute urgence par le prÃ©sident Frei, Ã©tait toujours en cours au Palais prÃ©sidentiel de la       Moneda      . GrÃ¢ce aux rÃ©vÃ©lations de lâÃ©vÃªque de Punta Arenas, monseigneur Gonzales, on avait dÃ©couvert un nouveau centre de dÃ©tention illÃ©gale datant de la dictature militaire, oÃ¹ les restes de plusieurs centaines de       desaparecidos       avaient Ã©tÃ© identifiÃ©s.

Le centre de dÃ©tention se trouvait Ã  lâextrÃªme nord du Chili, Ã  cent dix kilomÃ¨tres du chef-lieu Arica, dans une rÃ©gion dÃ©sertique oÃ¹ lâon en soupÃ§onnait lâexistence depuis longtemps. On Ã©tait ainsi venu Ã  savoir que la magistrature locale enquÃªtait sur le centre depuis plusieurs semaines, dans le secret le plus absolu. MalgrÃ© la discrÃ©tion observÃ©e sur lâaffaire par Juan Cristobal Mera, juge de la troisiÃ¨me section pÃ©nale dâArica, mais grÃ¢ce aux dÃ©clarations du gouverneur local, Fernando NuÃ±ez, on savait que les fosses communes se trouvaient dans une zone cÃ´tiÃ¨re du territoire de Camarones. Tout prÃ¨s du vieux cimetiÃ¨re de cette petite ville, que les autoritÃ©s indiquaient comme Ã©tant âdâun accÃ¨s facileâ.

Â« Il convient de prÃ©ciser Â» avait promptement dÃ©clarÃ© le gouverneur NuÃ±ez aux journalistes Â« que les coordonnÃ©es gÃ©ographiques ne sont pas trÃ¨s prÃ©cises, mais nous savons que le juge sâest dÃ©jÃ  assurÃ© de lâexistence dâau moins deux fosses. Quoi quâil en soit, nous demanderons la prÃ©sence du ministre Juan Guzan Tapia au moment de lâexhumation Ã©ventuelle des restes des       desaparecidos       Â».

Les indications qui avaient permis de repÃ©rer ce centre de dÃ©tention venaient de rÃ©vÃ©lations de lâÃ©vÃªque Gonzalez, qui disait les avoir reÃ§ues Â« sous le secret de la confession Â», comme il lâavait lui-mÃªme dÃ©clarÃ©. On ne savait pas encore clairement Ã  combien de centres de dÃ©tention se rapportaient ces informations.

Je dÃ©cidai alors de creuser lâeffroyable rÃ©alitÃ© des       desaparecidos       chiliens, en rencontrant la leader de lâAssociation des familles des disparus.





*****

EmprisonnÃ©e, torturÃ©e, exilÃ©e. Mireya Garcia a perdu plus que sa jeunesse avec le coup dâÃtat de Pinochet. Son frÃ¨re a disparu depuis plus dâun quart de siÃ¨cle maintenant. Aujourdâhui vice-prÃ©sidente de lâAssociation des familles des dÃ©tenus âdesaparecidosâ, elle nâa jamais cessÃ© de se battre pour la recherche de la VÃ©ritÃ©.

Le lieu oÃ¹, jour aprÃ¨s jour, depuis des annÃ©es maintenant, se rÃ©unissent ces mÃ¨res, ces grands-mÃ¨res, chacune avec son fardeau de douleur, chacune avec la photographie de son fils, de son frÃ¨re, de son mari ou de son petit-fils disparu, est un petit immeuble bleu, proche du centre de Santiago. Les murs de la cour sont couverts de photos de       desaparecidos       ; pour chacun dâeux, une photo aux couleurs passÃ©es et une phrase qui rÃ©pÃ¨te la mÃªme question, indÃ©finiment :       Donde estan ?       Â« OÃ¹ sont-ils ? Â». Ponctuellement, la succession ininterrompue de photos et de questions toutes identiques est suspendue par une rose, par une fleur.





Quel souvenir avez-vous de ces annÃ©es, du coup dâÃtat ? 

Un souvenir trÃ¨s vague. JâÃ©tais Ã  la maison, et je me rappelle simplement avoir entendu des musiques militaires Ã  la radio. Et puis plein dâhommes, en uniforme, dans les rues. Je nâarrivais pas encore Ã  me rendre compte que, ce jour-lÃ , lâHistoire de mon pays, le Chili, avait subi un coup trÃ¨s durâ¦





Quel Ã¢ge aviez-vous alors ? 

Jâappartenais Ã  la jeunesse socialiste de Concepcion, une petite ville Ã  quelques centaines de kilomÃ¨tres au sud de Santiago. Je voulais faire des Ã©tudes, me marier, avoir une famille et des enfantsâ¦ Mais tout sâest Ã©croulÃ©. Vite, trop vite. Aujourdâhui, jâarrive Ã  parler de tout cela avec un calme relatif. Mais pendant des annÃ©es, jâÃ©tais incapable de rÃ©-Ã©voquer ces jours-lÃ . MÃªme avec ma familleâ¦

Ils sont venus nous chercher un soir. Il nây avait que mon frÃ¨re et moi Ã  la maisonâ¦ Jâai Ã©tÃ© arrÃªtÃ©e (si on peut parler dâarrestation) puis torturÃ©e. Pour Ãªtre sincÃ¨re, je nâarrive toujours pas Ã  parler de ces humiliations aujourdâhui â¦

Je nâai plus revu mon frÃ¨re. Plus tard, quand nous avons rÃ©ussi avec ma famille Ã  nous enfuir Ã  lâÃ©tranger, au Mexique, jâai appris que Vicente avait dÃ©finitivement disparu. Je me souviens comme dâune angoisse terrible de savoir quâil Ã©tait peut-Ãªtre encore vivant, quelque part, et que moi jâÃ©tais lÃ , Ã  des milliers de kilomÃ¨tres, sans pouvoir rentrer au Chili, sans pouvoir le chercher, lâaider.





Câest Ã  cette Ã©poque que vous avez eu lâidÃ©e de fonder cette association ? 

Oui. Nous Ã©tions nombreuses, exilÃ©es au Mexique, Ã  avoir des membres de nos familles que la dictature de Pinochet avait fait disparaÃ®tre. Nous organisions des dÃ©filÃ©s dans les rues. Une arme bien faible, contre une dictature aussi fÃ©roce, mais au moins les gens ont commencÃ© Ã  sâintÃ©resser Ã  nous. Ils ont commencÃ© Ã  savoir.





Quand avez-vous pu rentrer au Chili ? 

Il a fallu quinze ans. Et, aujourdâhui encore, je me sens exilÃ©e. Une exilÃ©e dans mon propre pays.





Quâavez-vous pu apprendre sur le sort de votre frÃ¨re ? 

Presque rien. Juste quâil a Ã©tÃ© dÃ©portÃ© dans un centre de dÃ©tention clandestin, un centre de torture, qui sâappelait Cuartel BorgoÃ±o et qui nâexiste plus aujourdâhui. Ils ont tout dÃ©truit au bulldozer, pour faire disparaÃ®tre les traces, et les preuves.





Croyez-vous que lâon puisse attribuer toute la responsabilitÃ© Ã  Pinochet ? 

Non. Et câest le cÃ´tÃ© incroyable du Chili. Dans les archives des tribunaux, il y au moins une trentaine de procÃ©dures judiciaires ouvertes contre des gÃ©nÃ©raux, des colonels, des politiques et de simples âouvriersâ de la mort, qui se sont rendus coupables de torture, dâassassinats et de violences de tout type. Mais le cÃ´tÃ© absurde de mon pays est que tout le monde sait que trois mille personnes au moins ont disparu dans le nÃ©ant, alors que les tribunaux ne reconnaissent la disparition avÃ©rÃ©e que de onze dâentre elles. Câest comme si un pays tout entier savait, mais tournait la tÃªte de lâautre cÃ´tÃ©â¦




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