Le Juge Et Les Sorcières
Guido Pagliarino






Guido Pagliarino

Le juge et les sorciÃ¨res (Une enquÃªte du 16Ã¨me siÃ¨cle)

Roman historique

Â© 2017 Guido Pagliarino

Traduit de lâitalien en franÃ§ais par Giovanni Pantano



Copyright de lâÅuvre inÃ©dite 1991-2001 Guido Pagliarino

PremiÃ¨re Ã©dition (sous le titre Â« UnâIndagine del 500 Â», ISBN: 88 - 87926 - 89 â 1, copyright 01/01/2002 - 31/10/2006 Prospettiva editrice sas

DeuxiÃ¨me Ã©dition (sous le titre Â« Il Giudice e le Stregheâ Â», ISBN 10: 88 - 7418 - 359 - 3, ISBN 13: 978 - 88 - 7418 - 359 â 3, copyright 01/11/2006 - 30/11/2011 Prospettiva editrice sas

Droits restaurÃ©s Ã  lâauteur, copyright Guido Pagliarino, Ã  partir de 01/12/2011


Table des matiÃ¨res



PrÃ©face de lâauteur aux deux premiÃ¨res Ã©ditions (#ulink_fd011f9c-d8fd-5241-afc3-1782f538b5ba)

Guido Pagliarino, Le juge et les sorciÃ¨res (Une enquÃªte du 16 (#ulink_259957fa-7391-522d-a7e0-58db34fded4b)Ã¨me (#ulink_259957fa-7391-522d-a7e0-58db34fded4b) siÃ¨cle), Roma (#ulink_259957fa-7391-522d-a7e0-58db34fded4b)n historique (#ulink_259957fa-7391-522d-a7e0-58db34fded4b)

Postface de lâauteur Ã  la troisiÃ¨me Ã©dition (#litres_trial_promo)


PrÃ©face de lâauteur aux deux premiÃ¨res Ã©ditions (#ulink_3e7ac260-5ede-5220-a6be-5d66f45976c2)



Ce roman se situe Ã  une Ã©poque dâhystÃ©ries religieuses, de chasse aux sorciÃ¨res et de femmes-objet, mÃªme si lâamour du prochain Ã©tait au centre des prÃ©ceptes chrÃ©tiens et que le Nouveau Testament clamait que Â« il nây a pas lâhomme et la femme, car tous sont Ã©gaux dans le Seigneur Â».

Il sâagit toutefois dâune Åuvre de fiction. Je me suis efforcÃ© de mâimmerger dans la mentalitÃ© du 16Ã¨me siÃ¨cle car, comme le savent bien les historiens, il faut regarder le passÃ© en se libÃ©rant des faÃ§ons de sentir contemporaines, pour Ã©viter les anachronismes. Ã titre dâexemple, la peine capitale est considÃ©rÃ©e de nos jours, comme une atrocitÃ©, alors quâau 16Ã¨me elle Ã©tait vue comme une punition normale et on pensait que la mort amnistiait lâassassin repenti de tous ses pÃ©chÃ©s, et lâenvoyait tout droit au Paradis. Comme nous le verrons, la torture Ã©tait combattue bien avant lâarrivÃ©e de Beccaria.

Il y a des personnages imaginaires et dâautres rÃ©els. Le protagoniste est une figure historique, dont le traitÃ© contre la sorcellerie fit la renommÃ©e. On sait que câÃ©tait un avocat. Il ne semble pas quâil fÃ»t juge pontifical comme je lâimagine. Je le dÃ©cris comme un homme privÃ© dâautodÃ©rision. Par contre, en ce qui me concerne, jâai voulu introduire de lâironie et de la fantaisie involontaires dans certains de ses comportements, descriptions et considÃ©rations. Lâavocat Ponzinibio et le terrible dominicain Spina sont eux-aussi des personnages rÃ©els, outre, naturellement, les autres grandes figures historiques de lâÅuvre. MÃªme Balestrini, lâensorcelÃ©, a vÃ©ritablement vÃ©cu, mÃªme sâil vivait dans le PiÃ©mont et non dans le Latium : un cas quâaujourdâhui on associerait Ã  de la mythomanie et de la schizophrÃ©nie avec des penchants suicidaires. Le jeune Ã©vÃªque Micheli est, par contre, un personnage de fiction, mÃªme sâil prÃ©figure dâautres prÃ©lats qui furent accusÃ©s dâhÃ©rÃ©sie pour avoir prÃªchÃ© la charitÃ© Ã©vangÃ©lique, les cardinaux Pole, Sadoleto et Moronte. Sont aussi inventÃ©s, outre des personnages de second ordre comme Mora, le chevalier Rinaldi, le prince de Biancacroce. Jâai gardÃ© ce dernier toujours en arriÃ¨re-plan, prÃªt Ã  surgir.

LâidÃ©e du roman mâÃ©tait venue aprÃ¨s que jâaie fait des recherches sur la chasse aux sorciÃ¨res dans le but de comprendre, pour le moins, les raisons historico-sociales de tant de barbaries Ã  lâapogÃ©e de la Renaissance. Tout ce que je dÃ©couvris se retrouve rÃ©sumÃ© dans les considÃ©rations de lâavocat Ponzinibio, de lâÃ©vÃªque Micheli, du chevalier Rinaldi et, Ã  partir dâun certain point de lâÅuvre, de celles du protagoniste.

Guido Pagliarino




Guido Pagliarino (#ulink_3e7ac260-5ede-5220-a6be-5d66f45976c2)

Le Juge et les SorciÃ¨res (#ulink_3e7ac260-5ede-5220-a6be-5d66f45976c2)

(Une EnquÃªte du XVIÃ¨me SiÃ¨cle) (#ulink_3e7ac260-5ede-5220-a6be-5d66f45976c2)

Roma (#ulink_3e7ac260-5ede-5220-a6be-5d66f45976c2)n historique (#ulink_3e7ac260-5ede-5220-a6be-5d66f45976c2)

(traduit de lâItalien par Giovanni Pantano) (#ulink_3e7ac260-5ede-5220-a6be-5d66f45976c2)


Chapitre I



En lâan de grÃ¢ce 1517, moi, Paolo Grillandi, jeune juriste de vingt-six ans, je fus nommÃ© juge au barreau du Tribunal de Rome. Jây commenÃ§ai mon apprentissage auprÃ¨s du Juge GÃ©nÃ©ral Astolfo Rinaldi, des pratiques des procÃ¨s contre les criminels, tous, mais surtout les suppÃ´ts du mal quâon appelle dÃ©mons.

Bien avant mon entrÃ©e en magistrature, du temps oÃ¹ Innocent VIII, promulgua, en 1484, la bulle Summis Desiderantes dÃ©clarant la guerre au malins et malines en en prÃ©cisant les critÃ¨res pour les identifier, de trÃ¨s nombreux procÃ¨s en sorcellerie avaient Ã©tÃ© instruits, comme jamais auparavant. Sa SaintetÃ© avait compris que le nombre de personnes concernÃ©es avait fortement augmentÃ©, des hommes mais surtout des femmes, qui pratiquaient la magie et avait ainsi dÃ©clarÃ© Â« quâil Ã©tait absolument nÃ©cessaire dâÃªtre impitoyable et sans indulgence Ã  leurs Ã©gards Â». Lâissue nâavait pas Ã©tÃ© heureuse et se traduit par de nombreuses condamnations pour ensorcellement, lâemprisonnement et le bÃ»cher pour les envoÃ»tÃ©s.

Le Marteau des SorciÃ¨res, que les doctes dominicains Sprenger et Kramer rÃ©digÃ¨rent en 1486, Ã  la demande dâInnocent VIII, et qui nous avait Ã©tÃ©, et Ã©tait encore, dâune aide irremplaÃ§able, prÃ©voyait chaque situation et instruisait comment punir les malins. Malheureusement et malgrÃ© les succÃ¨s, le diable sâÃ©tait montrÃ© plus dÃ©terminÃ©, de sorte que le nombre de sorciers et sorciÃ¨res avait continuÃ© dâaugmenter, et semblait mÃªme croÃ®tre avec celui des procÃ¨s. Du moins, câÃ©tait mon opinion. En effet, la majoritÃ© des inculpÃ©s avouaient sous la torture ; mÃªme quâune accusÃ©e, cette Elvira que je ne pourrai jamais oublier, avait capitulÃ© devant moi en lâabsence de toute menace. Elle nous avait Ã©tÃ© livrÃ©e avec la simple requÃªte formelle dâobtenir sa grÃ¢ce. Nous savions trÃ¨s bien quâil valait mieux ne pas en tenir compte, sans risquer dâÃªtre, nous-mÃªmes, soumis au jugement : il ne sâagissait de rien de plus que de choisir la peine, une fois les aveux obtenus. La femme avait Ã©tÃ© dÃ©noncÃ©e pour avoir ensorcelÃ© un certain Remo Brunacci, un habitant de Grottaferrata, comme elle. Le tÃ©moignage du curÃ© de paroisse avait Ã©tÃ© prÃ©cieux, de sorte quâhormis la victime, il nâavait pas Ã©tÃ© nÃ©cessaire dâinterroger dâautres administrÃ©s : Brunacci sâÃ©tait vu soustraire le membre viril par un tour de magie par la sorciÃ¨re et sâen Ã©tait confiÃ© Ã  lâarchiprÃªtre. Celui-ci lui avait alors demandÃ© quâon dÃ©nouÃ¢t sa braguette et vÃ©rifia lui-mÃªme ; de fait, comme il en tÃ©moigna par la suite, le membre avait disparu. Il avait alors conviÃ© le fidÃ¨le Ã  faire pÃ©nitence : jeÃ»ner et boire de lâeau bÃ©nite, et prier le Ciel de restaurer lâobjet volÃ©. Afin quâil pÃ»t mieux se concentrer sur sa priÃ¨re, il avait enfermÃ© le pÃ©nitent dans une petite piÃ¨ce vide du presbytÃ¨re, aprÃ¨s lui avoir donnÃ© un seau de cette eau, oÃ¹ il resta un jour et une nuit. Quand, finalement, il le libÃ©ra, le curÃ© lâexamina Ã  nouveau et le membre viril Ã©tait Ã  nouveau apparu, Ã  la grande joie et lâÃ©merveillement de Remo qui, Ã  peine congÃ©diÃ©, avait contÃ© son histoire Ã  tout le village. LâInquisition avait donc reÃ§u une lettre anonyme, suivie dâune autre, officielle, de lâarchiprÃªtre.

A cette Ã©poque je supportais de telles dÃ©nonciations avec une indignation partagÃ©e. MÃªme ma famille avait Ã©tÃ© soumise aux torts extrÃªmes dâune stryge. A neuf ans, une fois avoir appris Ã  lire, Ã©crire et compter, jâÃ©tais dÃ©jÃ  dans lâatelier de mon pÃ¨re, maÃ®tre cordonnier, tandis que ma mÃ¨re, qui toute sa vie avait Ã©tÃ© un exemple de santÃ©, avait Ã©tÃ© brusquement prise dâune fiÃ¨vre maligne et mourut. JâÃ©tais fils unique, bien que les miens eussent souhaitÃ© une nombreuse progÃ©niture Ã  vouer Ã  lâart familial. Combien de fois ma mÃ¨re nâavait-elle pas rÃ©pÃ©tÃ© Ã  mon pÃ¨re, en pleurant, que ce devait Ãªtre la sage-femme qui lâavait aidÃ©e durant lâaccouchement, Ã  lâen empÃªcher : elle sâÃ©tait disputÃ©e avec elle, peu de mois aprÃ¨s ma naissance, pour une question de lingettes dÃ©goulinantes ; cette femme devait donc lâavoir envoÃ»tÃ©e : il est du domaine public que les guÃ©risseuses et les sages-femmes sont des sorciÃ¨res suspectes pour le seul fait de leur art ; le mÃªme Marteau des SorciÃ¨res fait allusion Ã  ces femmes comme des malines en puissance. Craignant une vengeance dont jâeusse Ã©tÃ© moi-mÃªme lâobjet, mes parents nâen parlaient quâentre eux. Malheureusement, un soir, les deux garÃ§ons dâatelier Ã©tant Ã  table avec nous comme Ã  lâhabitude (le couvert faisant partie de leur salaire), mon gÃ©niteur avait bu pas mal et Ã©tait en proie Ã  une profonde tristesse. Il ne tint plus sa langue et rÃ©vÃ©la le secret. Lâun des deux devait lâavoir racontÃ© Ã  son tour, sinon les deux. Câest ainsi que, deux jours plus tard, ma mÃ¨re se trouva nez Ã  nez avec la sage-femme, sur le seuil de sa maison, qui telle une vipÃ¨re, lui avait soufflÃ© quâune femme comme elle, qui allait tout raconter, ne mÃ©ritait que les malheurs. Un mois plus tard, frappÃ©e par le sortilÃ¨ge de cette dÃ©goÃ»tante sorciÃ¨re, ma mÃ¨re Ã©tait dÃ©funte. Mon pÃ¨re, envahi par le deuil et le remords dâavoir provoquÃ© la riposte de cette jeteuse de sorts, sâÃ©tait empressÃ© de rosser les garÃ§ons, mÃªme si cela nâeÃ»t pas changÃ© le destin de sa femme adorÃ©e et comme si la boisson nâavait pas Ã©tÃ© la premiÃ¨re cause de ce qui Ã©tait arrivÃ©. Ce fut gonflÃ© de haine et de courage, quâaux funÃ©railles, il dÃ©nonÃ§a la sage-femme publiquement ; le seul fait quâelle nâÃ©tait pas lÃ , Ã  prier la morte, suffisait pour lâaccuser. Le curÃ© en avait avisÃ© lâInquisition. Cependant la strige, que quelquâun avait prÃ©venue, on soupÃ§onnait mÃªme que ce fÃ»t le diable en personne, sâÃ©tait Ã©clipsÃ©e Ã  jamais et ne fut jamais punie. JusquâÃ  ce moment, je ne faisais que pleurer et me taire. Une fois que je fus au courant de la fugue de lâassassin, jâexplosai : Â« Je la retrouverai ! Â» avais-je criÃ© Ã  mon pÃ¨re. Â« Je la punirai par le feu, elle et toutes celles qui lui ressemblent ! Â» Je nâen dÃ©mordais pas, et jâen avais tant dit pendant des jours et des semaines que mon pÃ¨re, lui aussi avide de justice, avait demandÃ© conseil au curÃ©. Câest ainsi quâon mâorienta vers des Ã©tudes de juriste, alors que je continuais Ã  travailler dans lâatelier Grillandi, autant que possible. Câest pour cela quâÃ  force de battre le fer, mon bras droit sâÃ©tait fortement musclÃ© et, avec le temps, Ã©tait devenu presque deux fois plus gros que le gauche. Deux ans plus tard environ, mon pÃ¨re sâÃ©tait remariÃ© avec une veuve sans enfants. AprÃ¨s quelques mois Ã  peine, lâÃ©pouse fut prise de violentes douleurs au ventre et mourut en quelques jours. Mon pÃ¨re sâÃ©tait mariÃ© une troisiÃ¨me fois, avec une cousine. Il en eut une enfant, mais en venant au jour, on eut lâhorreur de la dÃ©couvrir bicÃ©phale et, durant le terrible accouchement, aussi bien la mÃ¨re que la fille dÃ©cÃ©dÃ¨rent, la premiÃ¨re irrÃ©mÃ©diablement bouleversÃ©e par la tÃªte fourchue du nouveau-nÃ©, la seconde pour nâavoir pu respirer. La sorciÃ¨re continuait, de loin, de lancer des sorts Ã  toutes les femmes de la famille. Notre haine pour elle sâen trouvait encore augmentÃ©e, pour autant que ce fÃ»t possible. Une fois arrivÃ© au doctorat, comme câÃ©tait la coutume, mon pÃ¨re acheta ma charge de juge, par ses bons offices de prÃªtre et Ã  grand renfort de dons quâil distribua aux puissants. Il fit mÃªme un cadeau au curÃ©. Mon pÃ¨re nâavait plus ni Ã©conomie, ni argenterie, ni arme, de sorte que pour acquÃ©rir le matÃ©riau nÃ©cessaire Ã  la fabrication de nouvelles Ã©pÃ©es, il avait dÃ» solliciter un emprunt auprÃ¨s dâune banque. Avec les annÃ©es, jâaurai compensÃ© son sacrifice en lui reversant un dixiÃ¨me de chacune de mes soldes.

On nâa plus jamais retrouvÃ© lâassassin de ma mÃ¨re ni de mes belles-mÃ¨res, mais mon cÅur exultait Ã  chaque fois quâune sorciÃ¨re Ã©tait arrÃªtÃ©e. Je me rappelle la fois oÃ¹ on nous avait amenÃ©s Elvira, je mâÃ©tais exclamÃ© devant Astolfo Rinaldi : Â« Chaponner un honnÃªte homme ! Ah ! Justice sera faite. Â» Le juge avait laissÃ© dÃ©masquer un bref sourire, que jâavais interprÃ©tÃ© comme : Â« Oui, dÃ©sormais câest Ã  nous de nous en occuper Â» ; et il avait prononcÃ© le mot : Â« Boccace Â». Je savais quâil apprÃ©ciait beaucoup le DÃ©camÃ©ron, texte qui, alors, Ã©tait en libre circulation jusquâÃ  ce que Paul IV introduisÃ®t lâIndex des Livres Interdits, mais je ne connaissais pas encore cette Åuvre et je nâavais pas compris ce que le juge avait sous-entendu, ni nâavais osÃ© en demander lâexplication, pour ne pas paraÃ®tre inculte. Ma prÃ©fÃ©rence allait aux Åuvres austÃ¨res et, surtout, Ã  lâEnfer de Dante qui mâapparaissait presque comme le symbole de mon Åuvre hÃ©roÃ¯que contre le malin et ceux qui sâÃ©taient Ã©garÃ©s dans sa Â« forÃªt sauvage Â».

Elvira avait Ã©tÃ© capturÃ©e et emprisonnÃ©e selon la pratique. Le chef des gendarmes, flanquÃ© de deux gardes armÃ©s et dâun inquisiteur dominicain, avait frappÃ© Ã  sa porte. A peine ouverte, ils lâavaient bÃ¢illonnÃ©e sans mÃªme lui laisser le temps de parler, puis ligotÃ©e et conduite Ã  Rome et lÃ , elle fut emprisonnÃ©e et mise au pain et Ã  lâeau dans une cellule de lâInquisition, en attendant dâÃªtre jugÃ©e. Une fois la condamnation religieuse prononcÃ©e, elle nous avait Ã©tÃ© livrÃ©e pour Ãªtre soumise au procÃ¨s sÃ©culier, oÃ¹ Ã©taient prÃ©sents, outre Rinaldi et moi-mÃªme, lâinquisiteur et les deux tÃ©moins, Brunacci et le curÃ©, que nous avions dÃ©jÃ  interrogÃ©s. LâinculpÃ©e ne pouvait pas nous voir, par contre nous Ã©tions Ã  mÃªme de la voir et lui parler par des ouvertures prÃ©vues. LâinculpÃ©e avait dÃ©jÃ  Ã©tÃ© ligotÃ©e, nue, et de telle sorte Ã  pouvoir atteindre, aprÃ¨s quelques torsions, chaque partie de son corps. SitÃ´t quâelle eÃ»t entendu ma voix et avant mÃªme que je la menaÃ§ai de la torturer, Elvira avait tout avouÃ©. Je nâen fus pas surpris, nous savions quâelle avait fait pareil face Ã  lâInquisition. Elle mâavait dit que câÃ©tait dÃ©sormais depuis ses quatorze ans quâelle Ã©tait sorciÃ¨re et, rÃ©pondant Ã  mes questions prÃ©cises selon la casuistique du Marteau des SorciÃ¨res, elle avait reconnu avoir tuÃ© et malmenÃ© du bÃ©tail et des cultures ; dâÃªtre lâassassin dâhommes et de jeunes garÃ§ons ; quâelle se lubrifiait le con avec une graisse thaumaturgique, quâelle y enfilait le manche dâun balai et que câest grÃ¢ce Ã  ces artifices quâelle volait au sabbat du diable, auquel participait le prince noir en personne, quâelle et dâautres scÃ©lÃ©rates lây adoraient ; et que le malin, aprÃ¨s que lâassistant Ã  lâarriÃ¨re lui eÃ»t levÃ© la queue et chaque personne prÃ©sente rendu hommage comme attendu en lui baisant le troufignon pestilentiel, sâaccouplait avec chacune des sorciÃ¨res, selon et Ã  la fois contre toute nature, Ã  lâaide de son organe mÃ¢le fourchu ; et quâelle, envoÃ»teuse, tenait dans une cage, ce que personne hormis le diable et elle-mÃªme ne pouvait voir, les membres virils de tous les hommes quâelle avait ensorcelÃ©s, plus de vingt, et qui se mouvaient comme des oiseaux vivants et mangeaient de lâavoine et du blÃ© ; et que le diable venait de temps en temps admirer chez elle, pour sâamuser. Je lui demandai finalement si Lucifer sâÃ©tait manifestÃ© Ã  elle sous les traits fameux du Â« beau Ludovic Â», câest-Ã -dire tel un Â« homme dans chaque partie de son corps sauf les pieds, qui eux, ressemblaient toujours Ã  des pattes dâoie, complÃ¨tement retournÃ©es, lâavant en arriÃ¨re et lâarriÃ¨re en avant Â». Elle avait rÃ©pondu que oui. Reconnue coupable de pÃ©chÃ©s de mÃªme que de mÃ©faits de toutes sortes, et en premiers, lâhomicide et la mutilation de chrÃ©tiens, comment eÃ»t-on pu ne pas la brÃ»ler ? Cependant, ayant avouÃ© sans dÃ©lai, on lui avait accordÃ© la grande misÃ©ricorde dâÃªtre Ã©tranglÃ©e avant de faire partir le feu. MalgrÃ© cela, une fois contre le mÃ¢t et juste avant que le bourreau ne la strangulÃ¢t avec la corde qui lui serrait la gorge, elle nous maudissait tous. Je ne mâÃ©tais alors pas donnÃ© beaucoup de peine, je savais que lâaveu reprÃ©sentait lâÃ©preuve suprÃªme ; mais, comme toujours, je me montrai fier du bon service rendu Ã  Dieu et, ainsi, Ã  la mÃ©moire de ma mÃ¨re.

JâÃ©tais tellement convaincu du trÃ¨s grave danger que reprÃ©sentait la sorcellerie que, plus tard, en 1525, je publiai un TraitÃ© des SortilÃ¨ges, en guise dâillustration et dâavertissement. Cette Åuvre avait augmentÃ©, hÃ©las ! ma bonne rÃ©putation auprÃ¨s de lâInquisition papale monastique. Au nom de la vÃ©ritÃ©, je dois nÃ©anmoins ajouter quâen exprimant mes dolÃ©ances, je nâai pas voulu dire que les phÃ©nomÃ¨nes diaboliques nâÃ©taient ou ne soient, quâune simple apparence. Au contraire, moi-mÃªme, jâassistai une fois, en personne, glacÃ©, Ã  un phÃ©nomÃ¨ne de possession Ã©vident, que je raconterai plus loin ; câest certainement un procÃ¨s, dont je parlerai aussi, qui compta les inculpÃ©s parmi les plus sÃ»rs serviteurs de Satan. Je suis dÃ©sormais convaincu cependant que, pour une grande partie, les sorciÃ¨res et sorciers ne furent pas tels que je les vis et quâen consÃ©quence, je me trompai presquâÃ  chaque fois.


Chapitre II



Le doute commenÃ§a Ã  naitre cinq ans aprÃ¨s la publication de mon livre.

CâÃ©tait le deuxiÃ¨me aprÃ¨s-midi dâune journÃ©e tiÃ¨de de fin dâhiver, qui finissait. Avant de prendre la direction de ma maison, Ã  pieds comme de coutume, je mâÃ©tais arrÃªtÃ© au marchÃ© alimentaire et textile qui occupait toute la place du tribunal. CâÃ©tait lâheure Ã  laquelle on commence Ã  replier les trÃ©teaux et Ã  offrir la marchandise Ã  meilleur prix. Je mâachetai une poularde vivante, que je fis occire et me lâemmenai Ã  la maison en bandouliÃ¨re, la tenant par les pattes de la main droite, tandis que de la gauche, je serrais la poignÃ©e de mon Ã©pÃ©e, comme Ã  chaque fois que je paradais. Je voulais paraÃ®tre fier et puissant, comme toujours, sans sembler embarrassÃ© par ce volatile ; et, comme attendu, chacun mâavait saluÃ© de la main et autant du couvre-chef, tant sur la place que sur le reste du chemin, sauf â¦ Eh bien, un gamin mÃ©connu et couvert de haillons trempÃ©s, qui, quand je fus presque arrivÃ© au portail de ma maison, Ã  dÃ©faut de sâÃªtre esquivÃ©, mâavait mÃªme bousculÃ©, sâencourant sans demander pardon, ignorant mon indignation : Â« HolÃ  ! HolÃ  ! Â». Pire encore, alors quâil Ã©tait Ã©loignÃ© de plusieurs enjambÃ©es et perdu dans la foule, jâavais dÃ» subir de ce deux fois rien, le vil dÃ©shonneur dâune bruyante Ã©ructation. Ce nâest quâaprÃ¨s que je compris que câÃ©tait le Ciel qui mâen voulait de mon arrogance et que câÃ©tait sans doute aussi un signe prÃ©curseur de la visite qui sâensuivit, peu de temps aprÃ¨s ; mais au moment-mÃªme, jâÃ©tais meurtri. Une fois chez moi, dans mon appartement prÃ¨s du tribunal oÃ¹ jâhabitais seul avec un serviteur, je chassai ma colÃ¨re en mâaspergeant la tÃªte dâeau froide et le priai de veiller Ã  ce que la poularde fÃ»t rÃ´tie comme il le fallait. Ce nâÃ©tait pas la saison, sans quoi je lâeusse enjoint de la frire dans le jus de ce fruit tout nouveau que certains appellent la pomme dâor mais qui, une fois Ã  maturitÃ©, est dâun rouge feu, si bien que, comme me lâavait expliquÃ© un espion quelques mois auparavant, le petit peuple, qui, pour autant quâil sache que personne ne puisse lâentendre, a coutume dâappeler ce plat dÃ©licieux : Â« poulet Ã  la diable Â» ou, dans le dialecte de la plÃ¨be romaine, Â« er pollo a la dimonia Â»


 ; mais les experts en dÃ©monologie que jâavais immÃ©diatement conviÃ©s Ã  goÃ»ter ce mets avec le dernier scrupule, avaient, Ã  plusieurs reprises, conclu que le dÃ©mon nâavait pas Ã©lu domicile dans ce dÃ©licieux plat et que tout chrÃ©tien pouvait en manger sans pÃ©cher, fÃ»t-ce du bout des lÃ¨vres.

Jâenfilai ma robe de chambre Ã  mon aise, je mâassis confortablement sur le banc de mon bureau en attendant le dÃ®ner et me prÃ©parais Ã  reprendre la lecture de Roland Furieux, quand on frappa soudain Ã  la porte.

Le serviteur mâannonÃ§a la visite de lâavocat Gianfrancesco Ponzinibio. CâÃ©tait lui lâauteur malfamÃ© dâun traitÃ© contre la chasse aux sorciÃ¨res, imprimÃ© une dizaine dâannÃ©es plus tÃ´t, que je nâavais pas lu mais que je connaissais par les attaques vÃ©hÃ©mentes du thÃ©ologien dominicain et chasseur des serviteurs du damnÃ© Bartolomeo Spina, contenues dans son Quaestio de Strigibus, publiÃ© deux annÃ©es aprÃ¨s ce grimoire blasphÃ©mateur. Les critiques du moine avaient mis en danger le fol avocat, entre autre parce que Spina Ã©tait un personnage important et un fonctionnaire Ã©coutÃ© par le Medici de Milan qui, cette mÃªme annÃ©e 1523, avait Ã©tÃ© Ã©lu pape sous le nom de ClÃ©ment VII et qui lâavait promptement Ã©levÃ© au rang de cardinal puis, peu de temps aprÃ¨s, Ã  celui de Grand Inquisiteur,

Il faut dire aussi que je nâÃ©tais plus un magistrat bÃ©jaune et que, en tant que Juge GÃ©nÃ©ral, tout dÃ©sormais mâÃ©tait soumis au sein du tribunal de Rome, aprÃ¨s que je montai moi aussi dans lâestime de ClÃ©ment, trois ans plus tÃ´t. En effet, durant le grand sac de la Ville Eternelle provoquÃ© par les conflits impÃ©riaux de 1527, je mâÃ©tais engagÃ©, au risque de ma vie, Ã  sauvegarder les documents des procÃ¨s en cours et, autant que possible, ceux du passÃ©. Selon moi, câÃ©tait prÃ©cisÃ©ment Ã  cause de mon pouvoir au sein du tribunal que Ponzinibio sâÃ©tait adressÃ© Ã  moi ; et il en avait eu lâaudace parce que, dÃ©sormais, il se faisait fort de la protection dâun autre dominicain, lâaustÃ¨re monseigneur Gabriele Micheli, de vingt-sept ans Ã  peine, mais plutÃ´t savant, issu dâune famille puissante et trÃ¨s estimÃ© dans la Ville.

Câest par respect pour lâÃ©vÃªque, qui, par-dessus tout et dÃ©jÃ  en ce temps, avait la rÃ©putation dâun saint, que je reÃ§us Ponzinibio.

Dans son traitÃ©, lâavocat avait niÃ© la rÃ©alitÃ© des chevauchÃ©es volantes en balai ainsi que les sabbats, et condamnÃ© lâinstrument de torture comme outil pour obtenir des aveux. Eh bien, cela semble incroyable, cependant, Ã  peine mâeÃ»t-il saluÃ©, comme il se devait, quâil commenÃ§a : Â« MÃªme vous, votre Seigneurie, vous avoueriez Ãªtre un sorcier si on vous tenaillait les testicules avec des pinces embrasÃ©es ! Â»

Je mâen indignai profondÃ©ment : comment osait-il me parler de la sorte, sans autre forme de politesse, sans le respect voulu, sans contour. Des pinces embrasÃ©es ! Ã  moi ? Â« Soyez sÃ»r mon bon seigneur Â», lui rÃ©torquai-je le visage rembruni, mais dâune voix polie et sans me dÃ©contenancer le moins du monde, Â« que beaucoup de sorciÃ¨res avouent non seulement sans avoir souffert la torture, mais avant mÃªme quâelles nâen soient menacÃ©es. Â» Jâavais exagÃ©rÃ©, car seule Elvira sâÃ©tait comportÃ©e de la sorte, mais je rappelais que jâavais su fermement confirmer ma conscience, qui du reste, nâen avait pas vraiment besoin.

Â« Avec votre permission, trÃ¨s Ã©minent juge Â», poursuivit le dameret, comme sâil nâavait rien entendu, Â« je remonterai encore de quelques siÃ¨cles, pour mieux vous faire comprendre. Â»

Encore une impertinence ! Jâeus lâenvie de le faire chasser par mon serviteur, mais songeant Ã  la noble et puissante figure de son protecteur, je me contins. Â»

Â« Revenons au dÃ©but du dixiÃ¨me siÃ¨cle Â», reprit-il, Â« a un manuscrit du moine Regino di PrÃ¼m, aujourdâhui dans les mains du sage monseigneur pÃ¨re Micheli, câest-Ã -dire Ã  la transcription du Canon Episcopi, qui remontait lui aussi Ã  plusieurs siÃ¨cles. Â»

Â« Le Canon Episcopi ? Â» rÃ©pÃ©ta-t-il, en montrant un dÃ©but dâintÃ©rÃªt : Â« Des premiers siÃ¨cles de lâEglise ? Â»

Â« Oui, vous pourrez le lire en vous adressant Ã  son propriÃ©taire actuel, dont je suis ici le messager ; mais en attendant, si vous le permettez, je vous en entretiendrai. Â»

Je lâavais jusquâalors gardÃ© debout, Ã  la porte de mon Ã©tude. Le sachant ambassadeur de nombreux dignitaires, et dÃ©sormais piquÃ© dâorgueil, je le priai de sâasseoir, et je fis de mÃªme.

Â« Magies et sorcelleries Â», continua-t-il Ã  peine assis, Â« parcourent toute lâhistoire de lâhomme, bien avant le Christianisme. Les rites sorciers sont dÃ©crits dans la littÃ©rature antique, comme chez ApulÃ©e, et de brillants lettrÃ©s les considÃ¨rent comme un nouvel objet de lecture et dâÃ©tude ; de plus, la dÃ©couverte et la recherche portant sur des textes trÃ¨s anciens, comme les Hermetica et la Cabale, de Giovanni Pico des Contes de la Mirandole et de la Concordeâ¦ Â»

A nouveau agacÃ©, je lâinterrompis, Â« Mon docte seigneur, ces choses sont, hÃ©las, exactes et bien connues mÃªme de pauvres idiots comme le Juge GÃ©nÃ©ral qui patiemment vous prÃªte lâoreille ; mais elles ne nous dictent quâune plus grande vigilance et le devoir de nous dÃ©fendre. Il est certifiÃ© que le dÃ©mon a agi tout au long de lâhistoire ! Vous pensez mâen apprendre ? Vous croyez que je ne connais pas, par exemple, la vieille sorciÃ¨re dâEndor qui prÃ©dit le sort de SaÃ¼l ? Â», ajoutai-je pour Ã©tayer mon savoir, faisant allusion au premier fait qui mâÃ©tait passÃ© par la tÃªte ; je fis une moue de la bouche et le fixai dans les yeux pour quâil dÃ©tourne le regard ; il nâen fit rien mais me sourit ; puis il opina de la tÃªte et lâinclina, comme pour sâexcuser, puis la releva brusquement et reprit : Â« Pardonnez-moi, mon juge, mais il ne sâagissait que dâune innocente entrÃ©e en matiÃ¨re. Je ne voulais absolument pas mettre en doute votre savoir. Â»

Je fis mine dâaccepter ses dolÃ©ances en baissant le chef, mais plus briÃ¨vement que lui : Â« Venez au Canon Episcopi Â», lui conseillai-je, Â« ou je ne vous retiendrai pas davantage Â» ; et je commenÃ§ai Ã  tapoter lourdement le bras de mon fauteuil des doigts de ma main droite.

AccÃ©lÃ©rant le flux de ses paroles, Ponzinibio poursuivit : Â« Le Canon, pardonnez-moi, votre Seigneurie, prÃ©tend quâil existe des femmes teigneuses qui croient chevaucher des bÃªtes de nuit avec la dÃ©esse Diane et couvrir de longues distances en peu de temps et, dans des lieux secrets, de cÃ©lÃ©brer des cÃ©rÃ©monies blasphÃ©matoires avec des esprits incarnÃ©s, mais il souligne quâil ne sâagit que dâhallucinations et de songes, provoquÃ©s par le diable pour sâemparer de lâentendement des gens ; et savez-vous quels en sont les remÃ¨des proposÃ©s ? Â» Il ne me donna pas le temps de rÃ©pondre et continua : Â« La pÃ©nitence et la priÃ¨re. Câest ce qui est Ã©crit dans le Canon et câest ce que prÃ©conise notre mÃ¨re lâEglise Ã  partir de lâan 1000 environ. Il nây a pas si longtemps, et, comme dâautres documents que dÃ©tient monseigneur Micheli le dÃ©montrent, un siÃ¨cle plus tard, une grande partie du clergÃ© accepta dÃ©sormais de faÃ§on pacifique, la rÃ©alitÃ© expÃ©rimentale de ces faits, tandis que le peuple entier en avait la certitude ; et la magie du diable, son apparition, en chair et en os, lors de rÃ©unions de sorciers et de sorciÃ¨res, devint par la suite de plus en plus indiscutable. Â»

Â« Il est, en effet, impensable et dangereux mÃªme, de penser autrement Â», rÃ©torquai-je sÃ©vÃ¨rement. Jâallais complÃ©ter en lui avouant une menace plus grande encore, quand je songeai Ã  nouveau Ã  son puissant protecteur qui, je lâavais dÃ©sormais compris, partageait ses mauvaises pensÃ©es, et je me tus.

Lâavocat profita de mon silence pour rÃ©pondre : Â« Cependant, mon juste seigneur, une interprÃ©tation modÃ©rÃ©e du Canon Episcopi, indiquerait-il, sans doute, que nos ancÃªtres Ã©taient des ignorants ? Il est possible que jusquâau onziÃ¨me siÃ¨cle, depuis que la torture fut mise hors-la-loi et que lâon garantit un procÃ¨s Ã©quitable Ã  tous les inculpÃ©s Â», Ponzinibio, me regardant droit dans les yeux, ajusta le ton, Â« les sorciÃ¨res et les sorciers nâÃ©taient plus quâun phÃ©nomÃ¨ne de second ordre et quâau contraire, son nombre nâa fait quâaugmenter ensuite, pour reprÃ©senter aujourdâhui un des pires dangers ? Ce qui semble le remÃ¨de nâen deviendra-t-il pas la cause ? Comme je le disais, qui pourrait rÃ©sister Ã  la douleur ou, Ã  son prÃ©sage, mÃªme, sans sâavouer coupable ? Est-il possible que ces derniers siÃ¨cles, oÃ¹ tant de monde a glorifiÃ© la sagesse, aient vu la dÃ©chÃ©ance de la raison, gloire du Christianisme du premier millÃ©naire ? Â» Il conclut enfin : Â« Monseigneur Micheli prie pour vous et exprime le dÃ©sir ardent de vous voir, monsieur le Juge GÃ©nÃ©ral. Il vous attend jeudi prochain chez lui, deux heures avant le lever du soleil. Que puis-je lui dire ? Â»

Â« Mon obÃ©issance Ã  lâÃ©gard de son excellence est absolue. Faites-en lui part, et dites-lui que je viendrai. Â»


Chapitre III



CâÃ©tait le lendemain matin, mardi, deux jours avant mon rendez-vous avec lâÃ©vÃªque Micheli.

Jâaccomplissais une tÃ¢che importante, sÃ»rement sous une injonction papale puisquâelle me fut personnellement assignÃ©e par lâexcellent Turibio Fiorilli, prince de Biancacroce, son porte-parole sÃ©culier.

JâespÃ¨re pouvoir mâacquitter de cette charge avant le premier aprÃ¨s-midi, pour pouvoir me rendre ensuite chez Mora, comme je le lui avais promis, une femme du peuple beaucoup plus jeune que moi, Ã  peine vingt-trois ans accomplis, des cheveux noirs et Ã©pais, un visage et un physique de nymphe, que jâentretenais secrÃ¨tement et avec qui je forniquais, sans jamais lâavouer par crainte des punitions draconiennes. Car je ne savais pas Ã  qui me confier, le confessionnal nâÃ©tant pas encore instituÃ© Ã  cette Ã©poque, alors que ce mÃ©canisme, aprÃ¨s le Concile de Trente, aurait assurÃ© un certain anonymat au pÃ©nitent.

Toutefois, je ne croyais pas pouvoir accomplir mon devoir Ã  temps pour retrouver ma Mora, mÃªme avec du retard.

JâÃ©prouvai une inquiÃ©tude confuse.

Il y avait avec moi un de mes juges a latere, Venerio Salati, six gendarmes dâescorte tandis que Angelo Rissoni, lieutenant commandant de la Garde du Tribunal, Ã©cartait branches et broussailles de son Ã©pÃ©e pour nous frayer un chemin. Nous progressions Ã  pied dans le ventre dense dâune forÃªt obscure.

Nous savions tous que les problÃ¨mes de lâEglise auraient finalement trouvÃ© une solution si nous avions rÃ©ussi notre entreprise: lâhÃ©rÃ©sie protestante se serait Ã©teinte rouvrant un splendide couloir Ã©vangÃ©lique Ã  la population chrÃ©tienne, finalement rÃ©unie.

Mon Ã¢me Ã©tait donc emplie dâune immense joie, comme celle de chacun, comme les paroles prononcÃ©es par les gardes et mon assistant le laissaient entendre. Ce contentement parvenait Ã  calmer notre anxiÃ©tÃ© : personne dâentre nous ne connaissait le chemin Ã  suivre et avanÃ§ait donc Ã  tÃ¢tons. Rissoni restait silencieux, absorbÃ© par sa responsabilitÃ© de chef de file: les marais nâÃ©taient pas loin quâil fallait dâabord Ã©viter avant de finalement atteindre lâobjectif.

Je me souviens de la sueur sur mon front, des gouttes que je devais perpÃ©tuellement Ã©ponger de ma manche gauche, tandis que de la main droite, jâÃ©treignais, comme tous les autres, lâÃ©pÃ©e dÃ©gainÃ©e, car nous savions que les loups et les onces Ã©taient Ã  lâaffut.

Mon ancien supÃ©rieur le chevalier Astolfo Rinaldi, dÃ©sormais majordome anobli de sa SaintetÃ©, nous attendait le long du chemin pour nous donner les derniÃ¨res instructions ; mais personne de nous ne savait oÃ¹ nous lâaurions rencontrÃ© ; on nous avait dit que lui-mÃªme nous aurait retrouvÃ©, le moment voulu. Un tel secret entourait cette opÃ©ration dont nous-mÃªmes ne pouvions connaÃ®tre toutes les phases.

MalgrÃ© une longue marche, nous nâapercevions toujours pas le bout de cette forÃªt Ã©paisse. Je levai le regard et remarquai au travers des entrelacs de feuillages, que le soleil Ã©tait dÃ©sormais au zÃ©nith. Il Ã©tait Ã©vident quâil ne me serait plus possible de rendre visite Ã  ma Mora ce jour-lÃ .

Câest avec ces pensÃ©es que je vis le lieutenant commandant sâenfoncer dans le terrain avant de disparaÃ®tre, en un instant: des sables mouvants ! Câest en vain que deux gendarmes et moi-mÃªme tentÃ¢mes de le rejoindre, dâabord en plongeant les bras dans la fange, en Ã©quilibre Ã  la frontiÃ¨re du sol ferme, puis remuant les sables diaboliques Ã  lâaide dâune longue branche trouvÃ©e sur place : lâofficier sâÃ©tait trop enfoncÃ©.

âLa porte de lâenfer!â, ne put sâempÃªcher dâhurler le fonctionnaire, vice commandant de lâescouade : Â« Il est dans les mains du diabâ¦ Â»

Je le fis taire dâun regard glacÃ© et lui soupirai: âPrend le commandement de lâescorte! En tÃªte de file, vite, et trouve-nous un autre chemin. Â»

Il obÃ©it, mÃªme si son expression et sa dÃ©marche chancelante, trahirent sa mauvaise volontÃ©.

Jâadressai Ã  tous un Â« Courage et confiance ! Â» et dirigeai vers chacun dâeux, un regard rÃ©solu et altier.

âOrgueil!â, entendis-je alors rÃ©sonner dans ma tÃªte. Je regardai alentour, pour voir si les autres aussi lâavaient entendu, mais personne ne rÃ©agit ; je frÃ©mis : qui avait donc parlÃ© ?

Suivant la nouvelle direction et pas mal de temps aprÃ¨s, presque au crÃ©puscule, nous rencontrÃ¢mes le chevalier Rinaldi, tout seul, dans une petite clairiÃ¨re. Â« Par-lÃ  Â», dit-il, nous indiquant du doigt notre gauche, dans la direction dâun sentier qui sâouvrait, Ã  peu de distance de nous, parmi des ronces hautes et touffues. Puis sans rien dire dâautre et aprÃ¨s mâavoir lancÃ© un regard de haine et comme sâil me craignait, sâenfuit dans la direction opposÃ©e.

TrÃ¨s vite, ce chemin nous mena finalement, sur une plage de sable trÃ¨s clair, presque blanc, face Ã  la mer.

Nous avions tous Ã©tÃ© choisis parmi les nageurs car nous avions lâordre, une fois arrivÃ©s, de nous immerger et de prendre le large oÃ¹ la barque de Pierre, invisible du littoral, nous attendait.

Nous abandonnÃ¢mes donc les armes sur le sable, pÃ©nÃ©trÃ¢mes dans lâeau et commenÃ§Ã¢mes Ã  nager. Le soleil commenÃ§ait Ã  se coucher et lâeau devint bientÃ´t couleur de lâorange ; et ce nâest quâalors que nous vÃ®mes avec beaucoup de dÃ©goÃ»t, des serpents et dâautres reptiles dÃ©goÃ»tants tout autour de nous, Ã  fleur de lâeau et nous sentÃ®mes les assauts dâautres sur nos jambes et sur le dos. Il sâen fallut de peu quâun menu serpenteau Ã  rayures jaunes et vertes, pas plus long que mon doigt majeur, ne mâentra dans la bouche. Comme si cela nâÃ©tait pas assez, des nuÃ©es de moustiques nous assaillirent, de nombreux se posant sur nos fronts et sur nos oreilles pour en sucer le sang. Priant et nous exhortant les uns les autres, nous poursuivions ; et tout Ã  coup, nous dÃ©couvrÃ®mes Ã  notre trÃ¨s douloureuse surprise quâau lieu de la barque de Pierre, une autre rive nous attendait : non pas la Mer de la PuretÃ© que le Pape nous avait assignÃ© comme destination et qui eÃ»t du envelopper nos corps, mais au lieu de cela, une grande lagune dâeau saumÃ¢tre tout autour.

Nous nageÃ¢mes jusquâÃ  cette plage, dÃ©sormais Ã©puisÃ©s, tandis quâun nombre toujours croissant de reptiles continuaient de nous effleurer, avant dâatteindre la rive, enfin.

Que faire maintenant ? Nous nous laissÃ¢mes tomber sur le sable, sans souffle ; mais peu aprÃ¨s jâintimai lâordre de continuer, me mettant debout dans un Ã©lan improvisÃ© dâorgueil bien placÃ©. Il faisait presque sombre, dÃ©sormais.

Câest ce que nous fÃ®mes ; cependant, aprÃ¨s quelques pas Ã  peine, un tremblement de terre, Ã©trangement silencieux, dÃ©chira instantanÃ©ment la terre sous nos pieds, ouvrant un gouffre qui engloutit Venerio Salati, Ã  mes cÃ´tÃ©s, et tous les autres, sauf moi ; en fait, Ã  ce mÃªme moment, un bras sortit du brouillard laiteux mystÃ©rieusement et brutalement apparu Ã  mes cÃ´tÃ©s, et sa main dont un des doigts portait lâanneau Ã©piscopal, me saisit.

Câest Ã  ce moment que je me rÃ©veillai dans ma chambre de nuit : nous Ã©tions encore la nuit entre lundi et mardi.

Ce nâest que plus tard que je compris le sens de ce cauchemar. Il sây trouvait le futur immÃ©diat et prochain de mes collaborateurs et de moi-mÃªme : des annÃ©es plus tard, Paul IV, en proie Ã  des manifestations protestantes similaires, avait rallumÃ© avec la plus grande diligence, la chasse aux Ã¢mes errantes, plus horrible comme jamais. Le futur cardinal Gabriele Micheli sâÃ©tait mobilisÃ© contre la volontÃ© criminelle du Pape et rÃ©ussit, tant bien que mal, Ã  faire condamner une partie des inculpÃ©s Ã  la dÃ©tention, sinon Ã  mort : on agrandit la prison de lâInquisition pour contenir tous les dÃ©tenus. Cependant le massacre fut Ã©pouvantable, y compris celui de Angelo Rissoni et Veniero Salati, devenu tout Ã  coup Juge GÃ©nÃ©ral Ã  ma place. Le cardinal Micheli, sur ordre direct de sa SaintetÃ©, avait Ã©tÃ© emprisonnÃ© sans procÃ¨s et libÃ©rÃ© seulement Ã  la mort de cet excellent Pape. Moi seul survÃ©cus indemne Ã  toutes les persÃ©cutions, vivant comme un simple pÃ©nitent, inconnu, dans un couvent ermite que jâavais intÃ©grÃ© un an aprÃ¨s ce songe dantesque.

Pourtant, je ne saisis pas immÃ©diatement le sens de lâallÃ©gorie, toutefois celle-ci rÃ©vÃ©la tout de suite avec rassurance, que lâexclamation entendue vers la moitiÃ© du mauvais rÃªve, Â« Orgueil Â», Ã©tait un avertissement, et quâil mâÃ©tait adressÃ© par le Bien, et non par Satan.


Chapitre IV



Lâhui suivant, dans lâaprÃ¨s-midi, alors que je me trouvai au corps de garde du siÃ¨ge du tribunal, Ã  donner des ordres au lieutenant commandant, un messager, sbire communal Ã  Grottaferrata, sâapprocha de moi. Il me dÃ©clara devant les hommes dâarmes que le curÃ© paroissial de sa bourgade sentait sa fin venir et voulait mâentretenir dâune chose de la derniÃ¨re gravitÃ©, avant de rendre lâÃ¢me. Il mâimplorait de ne pas refuser.

Ce jour-lÃ , mon intention Ã©tait vraiment de rendre visite Ã  Mora. Ce fut donc de mauvais grÃ© et non sans une bonne dose dâhÃ©sitation, que je rÃ©pondis oui au messager, mais me trouvant devant tant de tÃ©moignages, je nâaurais pu faire autrement : en tant que Juge GÃ©nÃ©ral je devais faire preuve du sens du devoir moral et de la charitÃ©. Toutefois je lui demandai de mâattendre, car je nâavais pas lâintention de mâaventurer Ã  cheval par les chemins peu sÃ»rs, ni soustraire des gardes du tribunal Ã  leur devoir pour des raisons autres que professionnelles ; et je lui demandai et obtint la promesse de mâaccompagner Ã  Rome.

JâÃ©tais dans lâimpossibilitÃ© de prÃ©venir ma dulcinÃ©e ; mais Ã©tant donnÃ© que ce nâÃ©tait pas la premiÃ¨re fois que les affaires me retenaient, jâavais la certitude quâelle ne sâen serait pas prÃ©occupÃ©e. Dâautre part, elle savait bien quâelle me devait tout et ne sâÃ©tait plainte de rien.

Le voyage fut sans encombre et, Ã  la tombÃ©e du jour, nous arrivÃ¢mes au village.

Le sbire me conduisit directement au presbytÃ¨re. Un jeune prÃªtre nous accueillit et sursauta quand je mâannonÃ§ai. Â« Le curÃ© vient Ã  peine de se confesser, et il est encore lucide Â», me dit-il, dâune voix tÃ©nue, en me conduisant par les escaliers vers la chambre du supÃ©rieur : Â« Je lui ai dÃ©jÃ  administrÃ© lâEucharistie et lâExtrÃªme Onction et il en semble rÃ©confortÃ©, car il a retrouvÃ© une voix plus forte et une expression plus claire. Â»

Le rÃ©tablissement qui, souvent, prÃ©cÃ¨de la mort, pensai-je spontanÃ©ment ; et je me troublai soudain : en bon chrÃ©tien, jâacceptais de bonne foi le pouvoir thaumaturgique de lâHuile Sainte ; pourquoi donc cette pensÃ©e blasphÃ©matoire me traversa-t-elle ? Il nây avait pas de doute, ce devait certainement Ãªtre le diable. Sans doute voulait-il mâempÃªcher de mâadresser au curÃ© ? Je fis le Signe de Croix et commenÃ§ai de prier, au moment mÃªme oÃ¹ je mâapprochai du mourant, imitÃ© par le jeune prÃªtre et par la garde, qui Ã©tait montÃ©e derriÃ¨re nous. Ils pensÃ¨rent sans aucun doute Ã  une oraison Ã  lâintention de ce moribond, ce que dâailleurs, je partageais aussi.

La chambre, trÃ¨s petite, Ã©tait misÃ©rablement amÃ©nagÃ©e, une planche monacale, quelques Ã©tagÃ¨res en bois brut pour les livres et, comme grabat, trois traverses recouvertes de paille posÃ©es sur des chevalets. La piÃ¨ce Ã©tait Ã  peine Ã©clairÃ©e par deux bougies.

LâarchiprÃªtre semblait assoupi ; mais au son de nos priÃ¨res il ouvrit les yeux et se tourna vers moi, en exprimant un soulagement suivi dâun gÃ©missement.

âCâest le ciliceâ, murmura le jeune prÃªtre, lâoraison Ã  peine terminÃ©e, Â« il le porte depuis de nombreuses annÃ©es et il nâa pas voulu que je lâen dÃ©barrasse, mÃªme maintenant. Â»

âLaissez-nous seuls et Ã©loignez-vousâ, intimai-je. Â« Toi aussi Â», adressai-je au sbire : Â« Il nâest pas question que nous retournions aujourdâhui. Je me reposerai ici. Viens mâattendre Ã  lâaube ; sollicite la sainte autorisation du bourgmestre, en mon nom. Â»

Une fois seuls, le prÃªtre me fit signe dâapprocher la planche de sa couche.

A peine Ã  ses cÃ´tÃ©s, il se mit Ã  me parler; et tandis que ses mots sortaient progressivement de sa bouche, moi, jâouvrais la mienne toujours plus.

Il me raconta Ã  propos dâElvira, contre qui il avait tÃ©moignÃ© quelques annÃ©es auparavant.

La femme, encore jeune, aprÃ¨s de nombreux malheurs, avait fini par arriver Ã  Benevento, repaire fameux de sorciÃ¨res autour duquel, comme lâavait racontÃ© le dÃ©monologue Spina dans son traitÃ©, elles se rÃ©unissaient sous un noyer Ã  perpÃ©trer des choses horribles et Ã  en concocter de nouvelles. Sa mÃ¨re avait Ã©tÃ© lâune dâentre elles. JâÃ©tais au courant Ã  propos de cette sorciÃ¨re pour avoir lu le livre du docte dominicain. Elle se trouvait perchÃ©e tel un vautour sur une branche du noyer, les jambes Ã©cartÃ©es, quand, passant par-lÃ , solitaire, un jeune marchand, bossu mais sublimement fait et dâun parler trÃ¨s noble, et voyant la sorciÃ¨re, femme pour le reste trÃ¨s belle mais nÃ©anmoins plus trÃ¨s jeune, attirÃ© par les appÃ¢ts gÃ©nitaux quâelle exhibait, entama une conversation lascive. Elle aussi lâavait aussitÃ´t dÃ©sirÃ© sexuellement, mais de dÃ©sirs dÃ©moniaques les plus bestiaux et contre-nature, et lui avait promis de lui Ã´ter la bosse, dÃ©finitivement, sâil acceptait de la satisfaire. Câest ce qui arriva. Ãtant plus tard de passage Ã  Benevento, Ã  lâauberge, aprÃ¨s de nombreuses beuveries, le marchant, le visage rougi de tant de bÃ©atitude, peu avant de sâen aller, avait racontÃ© le fait aux autres hÃ´tes, leur montrant lâÃ©chine Ã  plusieurs reprises, se tournant par-ci puis par-lÃ  pour que chacun pÃ»t bien la voir, et jurant Ã  tous quâavant la luxurieuse rencontre avec la mÃ©gÃ¨re, son dos Ã©tait beaucoup plus gibbeux. Ensuite il sâÃ©loigna, en riant, vers son destin inconnu sans pouvoir Ãªtre interrogÃ© au prÃ©alable par les autoritÃ©s. Il ne fut donc pas possible de connaÃ®tre les mÃ©faits de la chipie libidineuse pour lâapprÃ©hender et la juger. Dâailleurs, un forgeron, lui aussi boscot, ayant prestement retrouvÃ© la voix, sâÃ©tait rendu au pied du noyer en espÃ©rant y trouver la belle harpie et de connaÃ®tre aussi bien lâextase suprÃªme dont lâautre sâÃ©tait vantÃ© que, et surtout, lâablation dÃ©finitive de sa protubÃ©rance. Elle sây trouvait, mais lâhomme Ã©tait tellement vilain et avait lâhaleine tellement vineuse de trop de boissons que la sorciÃ¨re, irritÃ©e, non seulement nâavait pas forniquÃ© avec lui, mais, plutÃ´t que de lui enlever la bosse, elle y avait appendu celle de lâautre. ArrivÃ© Ã  la place du village, bouleversÃ©, le pauvre artisan avait relatÃ© sa mÃ©saventure aux tÃ©moins. Selon certains dâentre eux, le renflement avait doublÃ© ; selon dâautres, elle nâavait grossi que de peu ; pour dâautres encore, qui selon Spina cependant, nâavaient lâintention que de consoler la victime et non de rendre la vÃ©ritÃ©, la proÃ©minence nâavait pas changÃ©. Deux pandores communaux sur le seuil de la mairie avaient tout entendu et immÃ©diatement arrÃªtÃ¨rent le tÃ©moin. Peu aprÃ¨s, lâenquÃªteur local avait obtenu du forgeron, la description physique de la sorciÃ¨re, et, connaissant tous les autres villageois, Ã©tait parvenu Ã  lâidentifier comme une certaine guÃ©risseuse et sage-femme miteuse. Câest ainsi que celle-ci fut arrÃªtÃ©e peu de temps aprÃ¨s dans sa maison par les gendarmes communaux : comme lâenquÃªteur le soupÃ§onnait, de par sa facultÃ© Ã  pouvoir voler, comme toutes ses semblables, elle devait avoir atterri Ã  Benevenuto avant mÃªme que le pauvre malade nây fÃ»t arrivÃ©. Il ressortait du traitÃ© de Spina que la rombiÃ¨re, cÃ©libataire, avait une fille, sans aucun doute le fruit, selon lâintuition instantanÃ©e des tous, de son accouplement avec le diable, mais qui malheureusement nâavait pu Ãªtre apprÃ©hendÃ©e. Jâappris du prÃªtre quelle nâÃ©tait pas chez elle au moment de lâarrestation de la mÃ¨re et, quâau retour, elle avait Ã©tÃ© vue et saisie de force dans sa propre boutique par le jeune tailleur du village, un judÃ©en mal vu de tous et souvent insultÃ© et qui, solidaire de tous les persÃ©cutÃ©s, mais aussi parce que cela faisait longtemps quâil Ã©tait fascinÃ© par la beautÃ© du tendron, lâavait cachÃ©e. Dans son laboratoire, Elvira avait dÃ» souffrir les cris horribles de sa mÃ¨re torturÃ©e dans le tribunal tout proche, laquelle, aprÃ¨s seulement deux jours, avait Ã©tÃ© condamnÃ©e et, pour calmer la plÃ¨be tumultueuse, tout de suite brÃ»lÃ©e, sans Ã©tranglement prÃ©alable afin que le peuple apprÃ©ciÃ¢t mieux le verdict prononcÃ©, en se dÃ©lectant de ses hurlements. Il Ã©tait soir et, profitant de lâassoupissement des villageois excitÃ©s devant le bÃ»cher et, surtout, amoureusement attirÃ© par la jouvencelle en herbe, il avait prÃ©fÃ©rÃ© lui aussi sâÃ©loigner de Benevento. De loin, Elvira avait vu sa mÃ¨re se consumer et entendu ses derniÃ¨res vocifÃ©rations stridentes. Ils avaient vÃ©cu ensemble comme des couche-dehors, lui en coupant des habits de village en village, elle en vendant une liqueur couleur paille, dâun goÃ»t exquis affirmait le curÃ© pour y avoir goÃ»tÃ© Ã  maintes reprises, et dont elle tenait la recette de sa mÃ¨re. Tout cela, elle lâavait ensuite racontÃ© Ã  lâarchiprÃªtre Ã  qui elle sâÃ©tait finalement liÃ©e, dont elle devint enceinte et aprÃ¨s de nombreuses pÃ©ripÃ©ties, lui demanda un asile temporaire : elle avait Ã  peine Ã©chappÃ© Ã  un repaire de brigands oÃ¹ elle Ã©tait gardÃ©e en esclave pendant des annÃ©es puisque câÃ©tait dans la rue quâils lâavaient capturÃ©e, aprÃ¨s quâils eurent tuÃ© son compagnon. Le prÃªtre, plein de compassion, lâavait placÃ©e comme esclave dans la famille pieuse dâun notaire, oÃ¹ elle put donner naissance Ã  une enfant, en paix, obtenant le privilÃ¨ge de pouvoir la garder avec elle dans les combles et de lâÃ©lever. Malheureusement, avec eux habitait un frÃ¨re du chef de famille, lui aussi juriste mais dâune toute autre trempe : câÃ©tait un fainÃ©ant qui, le doctorat en poche aprÃ¨s beaucoup de labeur, nâavait pas voulu exercer et avait dÃ©vorÃ© tout le patrimoine paternel en bombances. CâÃ©tait par charitÃ© que son frÃ¨re lâentretenait et lâhabillait pendant tout ce temps, tandis quâil sâefforÃ§ait de lui procurer un emploi convenable et facile. Ã peine Elvira eut-elle retrouvÃ© une silhouette normale que ce dÃ©pravÃ© sâen Ã©tait allumÃ© et avait tentÃ© de la possÃ©der brutalement ; mais la femme, dâune forte complexion que la vie errante avait rendue encore plus rude, lâavait maÃ®trisÃ© et Ã©tourdi avec un chandelier. La matrone de maison, que les hurlements de sa servante avaient alertÃ©e, lâavait assistÃ©e dans les derniÃ¨res phases de la lutte. Ses vÃªtements en lambeaux et ses tumÃ©factions ne laissaient aucun doute sur la culpabilitÃ© de lâhomme; mais câÃ©tait le frÃ¨re du notaire. Que faire ? Ces bons chrÃ©tiens ne voulaient pas que la femme eÃ»t Ã  souffrir par la mÃ©chancetÃ© des autres ; mais lâautre nâen Ã©tait pas moins un parent. AprÃ¨s avoir longuement tergiversÃ©, ils lui avaient finalement offert une somme qui lui permÃ®t de sâÃ©loigner de la maison et, si possible, du village. La malheureuse cependant, son enfant Ã©tant encore trÃ¨s petite, prÃ©fÃ©ra sâinstaller dans une cabane Ã  lâorÃ©e du bois. Câest lÃ  quâelle mit Ã  profit lâart maternel, la prÃ©paration et la vente de sa liqueur et de dÃ©coctions mÃ©dicinales ainsi que lâassistance Ã  lâaccouchement de femmes du peuple : le choix du mÃ©tier fut la cause principale de son mal ; mais ne lâempÃªcha pas de se consacrer aussi au marchÃ© de passereaux quâelle savait capturer avec des filets et garder vivants, en attendant les acheteurs, dans une grande cage.

Pendant quatorze annÃ©es, Elvira vÃ©cut plutÃ´t tranquillement. Certains, Ã  dire vrai, la traitaient de sorciÃ¨re en blaguant ; mais elle ne souffrit pas de persÃ©cutions. Au contraire, elle eut quelques propositions de mariage. Elle cependant, dÃ©goÃ»tÃ©e par les hommes, les avait toutes refusÃ©es.

Ã deux reprises, elle avait dÃ», au dÃ©but, se dÃ©fendre du frÃ¨re du notaire qui, impÃ©nitent, sâÃ©tait approchÃ© dâelle pour lâembrasser, sans pour autant y parvenir, de par la protection rÃ©pÃ©tÃ©e de la femme. Câest ainsi quâune rancune fÃ©roce avait grandi en lui, autant que son ardeur. Heureusement, ses parents lui avaient finalement trouvÃ©, une charge respectable Ã  Rome, et il sâen alla, la laissant en paix.

Parmi les soupirants, il y eut mÃªme ce Remo Brunacci qui lâaurait ruinÃ©e, lâivrogne du village, quâelle avait constamment chassÃ© en le moquant. Quand il sâÃ©tait adressÃ© au prÃªtre en dÃ©clarant, sous lâemprise du vin, avoir une Ã©rection par la magie dâElvira, lâecclÃ©siastique avait compris quâil ne sâagissait que dâivresse et que lâabstinence Ã©tait le remÃ¨de. Il avait donc fait mine de contrÃ´ler entre les jambes de lâhomme la disparition du vit puis, il avait enfermÃ© Brunacci pour quâil se dÃ©barrassÃ¢t des fumÃ©es entre autre grÃ¢ce Ã  lâascension de beaucoup dâeau : courante, et non bÃ©nite, contrairement Ã  ce quâil lui avait dit pour lâencourager. Il nâen avait pas prÃ©vu les consÃ©quences. Le village avait commencÃ© Ã  se liguer contre Elvira, avant de rÃ©clamer haut et fort quâelle fÃ»t capturÃ©e. Pire, le juge Astolfo Rinaldi, se trouvait au village en ce moment, en visite chez le notaire.

Â« Rinaldi ! Â» fis-je Ã©cho, Ã©merveillÃ© dâentendre le nom de mon vieux supÃ©rieur, interrompant le rÃ©cit du moribond.

CâÃ©tait lui le frÃ¨re du notaire. GrÃ¢ce aux puissants parents de la belle-sÅur, il Ã©tait parvenu au tribunal de Rome, oÃ¹ il avait fait carriÃ¨re jusquâau sommet. CâÃ©tait sans doute lui-mÃªme, me demandai-je, qui avait mis la lettre anonyme dans lâurne dÃ©signÃ©e de lâInquisition ? Par vengeance ? Dâailleurs, mÃªme le curÃ©, Ã©pouvantÃ© par la nouvelle situation et en particulier par quelques Åillades que le juge lui avait dÃ©cochÃ©es tout juste avant de repartir, avait Ã  son tour prÃ©sentÃ© Ã  la gendarmerie de la commune, sa dÃ©nonciation officielle, immÃ©diatement transmise Ã  la Ville. LâecclÃ©siastique, lÃ¢chement, avait craint pour sa propre vie, quâil trouvait mÃªme cette issue trÃ¨s probable, quâil nâaurait pas Ã©tÃ© le premier prÃªtre arrÃªtÃ©, torturÃ© et condamnÃ© pour complicitÃ© en sorcellerie. JâÃ©tais au courant du reste et moi-mÃªme jâen avais tirÃ© toutes les consÃ©quences. Le curÃ©, plein de remords dâavoir fait un faux tÃ©moignage, et par-dessus tout, jurÃ© devant Dieu, aprÃ¨s le procÃ¨s, avait modestement Ã©lu domicile dans la mÃªme petite piÃ¨ce oÃ¹ avait Ã©tÃ© enfermÃ© Brunacci, il avait endossÃ© le cilice, sâÃ©tait soumis Ã  toutes sortes dâhumiliations, avait renoncÃ© Ã  tout bien-Ãªtre, fÃ»t-il le plus innocent. Au point de mourir, devenues futiles les craintes qui, mÃªme dans le remord, continuaient de le sÃ©duire, il avait finalement voulu mâavertir, parce quâil Ã©tait arrivÃ© encore autre chose, cette fois Ã  Marietta, la blonde et belle adolescente fille dâElvira. Quand la troupe frappa, la mÃ¨re, pressentant que quelque chose de mauvais Ã©tait sur le point de se produire, avait cachÃ© Marietta sous le lit, aprÃ¨s lui avoir enjoint de rester sans bouger ni broncher, quoiquâil advint. AprÃ¨s que les inquisiteurs sâen furent allÃ©s avec Elvira, la jeune fille Ã©tait sortie et, ne sachant pas qui avait emmenÃ© sa mÃ¨re, elle sâÃ©tait adressÃ©e au curÃ© pour dÃ©noncer un rapt. LâarchiprÃªtre au courant de lâarrestation, nâavait par Ã©clairci lâÃ©quivoque, au contraire il lui avait dit quâil nây avait plus rien Ã  faire dÃ©sormais : on savait bien que, pour ces choses, il nây avait pas assez de gendarmes ! Et quâelle garde le cÅur en paix. Le jour mÃªme elle fut placÃ©e comme servante auprÃ¨s de villageois. Cependant, aprÃ¨s lâexÃ©cution de sa mÃ¨re, Rinaldi Ã©tait arrivÃ© Ã  Grottaferrata avec trois gardes du tribunal de la Ville, il avait apprÃ©hendÃ© Marietta en prÃ©textant un supplÃ©ment dâenquÃªte et lâavait emmenÃ©e Ã  Rome. Sans doute avait-il voulu se venger dâElvira en sâen prenant Ã  sa fille ? Le curÃ© me demanda dâouvrir une enquÃªte, par devoir de justice, et, si Ã  la lumiÃ¨re de la loi, quâil ne connaissait pas, il constatait un dÃ©lit, de punir le coupable ; et si possible de dÃ©couvrir le sort de la fille et, si elle Ã©tait encore en vie, de la prÃ©server de maux ultÃ©rieurs. CâÃ©tait sa seule planche de salut.

Je promis au mourant que je chercherais la justice de toutes mes forces.

Le restant de la nuit, hÃ©bergÃ© dans la riche et ancienne chambre Ã  coucher du curÃ©, malgrÃ© une literie des plus agrÃ©ables et un matelas confortable, je ne fermai pas lâÅil.

Autour de minuit, le moribond rendit lâÃ¢me, jâentendais en effet, les priÃ¨res du jeune prÃªtre ; mais je ne me levai pas pour me joindre Ã  lui.

JâÃ©prouvais un grand sentiment dâabandon. Je nâaurais pas dÃ» Ã©prouver du remord pour lâinjuste condamnation dâElvira parce que jâavais agi, comme toujours, selon la loi et en conscience ; mais je ressentais une inquiÃ©tude dÃ©sagrÃ©able et une lÃ©gÃ¨re nausÃ©e qui ne devaient pas me quitter avant le matin.


Chapitre V



Au lever du soleil, aprÃ¨s avoir priÃ© sur la dÃ©pouille de lâecclÃ©siastique, je repartis; et je repartis seul, sans attendre la garde. Jâagis par impulsion, mais en y rÃ©flÃ©chissant, je pense maintenant que, quoique mâayant rationnellement disculpÃ©, mon instinct dÃ©sirait, au plus profond du danger que reprÃ©sentait ce retour solitaire, rÃ©clamer la punition. Dâailleurs jâavais un grand courage physique, que jâentretins durant toute ma vie; et je maniais parfaitement lâÃ©pÃ©e et la dague que, comme magistrat, jâavais le droit de porter. Mon pÃ¨re en effet, dÃ¨s quâil prit ses fonctions, mâavait fait donner des leÃ§ons par un de ses clients, le maÃ®tre dâarmes JosÃ© Fuentes Villata, homme maigre mais vigoureux et, chose rare pour un mÃ©diterranÃ©en, trÃ¨s grand, presquâun bras de plus que moi : dÃ©jÃ  garde personnel adroit dâAlexandre VI, il vivait, aprÃ¨s la mort du Borgia, de son Ã©cole dâescrime. Depuis quelque temps, dÃ©sormais plus trÃ¨s jeune mais encore bretteur averti, il Ã©tait devenu chef de lâescorte privÃ©e de lâex juge Rinaldi.

Ce nâÃ©tait donc pas sans une certaine crainte que je reprenais la route.

Jâavais toujours fait preuve de prudence Ã  lâÃ©gard des puissants : y a-t-il plus de risques, en effet, Ã  Ãªtre attaquÃ© par un coupe-jarret de grands chemins que poursuivi par lâhostilitÃ© et la malveillance dâun seul dâentrâeux ? Astolfo Rinaldi Ã©tait devenu trÃ¨s puissant. Il aurait reprÃ©sentÃ© le vÃ©ritable danger, lâeussÃ©-je attaquÃ©. Lui, en entrant dans le cercle de Bartolomeo Spina et donc de son protecteur Giulio Medici, avant mÃªme que celui-ci ne devint le pape ClÃ©ment VII, avait atteint le grade de Juge GÃ©nÃ©ral ; puis, aprÃ¨s le sac de Rome, alors que moi jâÃ©tais nommÃ© Ã  son poste, il fut Ã©levÃ© au rang de chevalier gentilhomme et promu Majordome Honoraire aux Chambres de Sa SaintetÃ©. Il en avait assumÃ© de nombreuses charges importantes, aussi bien diplomatiques que privÃ©es et, murmurait-on, mÃªme des missions secrÃ¨tes. Il avait, depuis le temps quâil Ã©tait magistrat, les faveurs amicales de lâomnipotent prince Turibio Fiorilli di Biancacroce, homme trÃ¨s riche et Premier SecrÃ©taire EcclÃ©siastique Cardinal Percepteur et TrÃ©sorier, de fait lui-mÃªme Ã  la tÃªte de la perception des impÃ´ts et de la trÃ©sorerie pontificale, mais aussi Duc des Milices Territoriales, Premier Conseiller de lâOrdre Public et Porte-parole SÃ©culier du Pape Souverain.

DÃ©sormais je connaissais Astolfo Rinaldi comme un homme avide dâargent, sur le modÃ¨le de son compagnon et patron Biancacroce. DÃ©jÃ , alors quâil Ã©tait encore magistrat, il Ã©tait arrivÃ© Ã  accumuler dâÃ©normes richesses. Il avait fait des cadeaux somptueux Ã  ClÃ©ment, cet ecclÃ©siastique qui, aprÃ¨s sa mort, fut appelÃ© le pape du malheur, lui aussi affamÃ© dâargent et assoiffÃ© des louanges que lui prodiguait le juge ; câest tout cela sans aucun doute qui valut au chevalier Rinaldi le succÃ¨s.

Vraiment, au dÃ©but de ma carriÃ¨re, je nâavais pas compris cet homme et, jeune ingÃ©nu dÃ©sireux de justice, je lâavais pris pour maÃ®tre ; mais aprÃ¨s un certain temps, ayant compris mon attachement et lâayant sans doute pris pour une suggestion timide, il sâÃ©tait lÃ©gÃ¨rement dÃ©voilÃ© : un aprÃ¨s-midi, alors quâil Ã©tait particuliÃ¨rement gai puisque, comme le trahit son haleine, son repas ayant Ã©tÃ© plus arrosÃ© que dâordinaire, il me dit : Â« la chasse aux sorciÃ¨res nous nourrit tous : moi, vousâ¦ tous ! Câest une affaire : sbires, geÃ´liers, scribes et greffiers, tourmenteurs, bourreaux ; bÃ»cherons, charpentiers, pompiers ; etâ¦ nous les juges. Â» Mon oreille se dressa. Â« Vive ces maudites ! Â» avait-il ajoutÃ©, levant haut la main comme sâil y tenait une coupe de cocktail : Â»â¦et lâatout politique ? Les puissants font ce quâil leur plait alors que la faute de tous les maux revient aux sorciÃ¨res. Ou, aussi, aux juifs, Â« les perfides assassins du Christ Â» ; et quant aux commerÃ§ants ? Quel avantage que la plÃ¨be sâen prenne Ã  eux ! Quel bien lorsquâun prince rÃ©duit la part en mÃ©tal prÃ©cieux de la monnaie, voit la dÃ©valuation attribuÃ©e Ã  ces misÃ©rables qui, devant Ã  leur tour augmenter les prix, apparaissent comme la cause premiÃ¨re du mal ; câest ensuite Ã  nous dâintervenir pour les mettre au pilori public pour calmer le peuple, et mÃªme, de temps en temps, en pendre un dâentre eux. Quel succÃ¨s pour lâordre public, cher Grillandi ! Quel paix pour les grands, les cardinaux, les princes, les banquiers ! Câest toute une industrie, mon cher, un immense pouvoir dont nous sommes les serviteurs fidÃ¨les. Vous nâen Ã©prouvez pas de lâorgueil ? Â»

Jâen eus la nausÃ©e. Pendant plusieurs jours jâavais eu lâenvie de tout abandonner pour me consacrer au barreau. Je me souviens que je mâÃ©tais demandÃ© si le juge Rinaldi, tant intÃ©ressÃ© par lâargent, nâavait pas, dans certaines circonstances, et moyennant rÃ©tribution, influÃ© sur les sentences. Je regrettais en effet, plus dâune fois, quâalors que jâaurais certainement infligÃ© le bÃ»cher, lui nâavait ordonnÃ© que la rÃ©clusion. Au contraire, dans dâautres situations oÃ¹, selon moi, seule la prison sâimposait, mon supÃ©rieur avait demandÃ© le bÃ»cher. En particulier, restait encrÃ© dans ma mÃ©moire le cas de Giannetto Spighini, homme riche de famille marchande et fonctionnaire ordurier des finances du Pape, une charge publique quâil avait achetÃ©e prÃ©cÃ©demment pour augmenter son prestige social.

Jâeus Ã  traiter de son cas durant les premiÃ¨res annÃ©es de ma carriÃ¨re, quand jâavais encore beaucoup dâestime pour Astolfo Rinaldi.

Je connaissais Spighini avant le procÃ¨s parce quâil habitait dans un beau palais face au logement que jâavais louÃ© et mâavait adressÃ© son salut et, parfois, de la terrasse au balcon, accordÃ© un brin de causette. CâÃ©tait quelquâun de spontanÃ© et de sanguin et, Ã  dire vrai, mÃªme fou, comme quand il sâasseyait sur la terrasse torse nu pour jouir, selon lui, de lâinfluence bÃ©nÃ©fique des rayons de lâastre solaire. Une soirÃ©e dâÃ©tÃ© il Ã©tait sorti pour prendre un bol dâair sur la petite terrasse et je lâavais surpris appuyÃ© sur la rambarde, le visage renfrognÃ© et la bouche tordue par une grimace de dÃ©goÃ»t. Me voyant, sans toutefois me saluer, il mâavait dit violemment : Â« Mon bon monsieur, a quand la justice ? Â»




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