Raison de Tuer 
Blake Pierce


Un Polar Avery Black #1
Un scénario dynamique qui vous saisit dès le premier chapitre et ne vous laisse plus partir. Midwest Book Review, Diane Donovan (à propos de SANS LAISSER DE TRACES) De l’auteur de polars n°1 Blake Pierce nous vient un nouveau chef-d’œuvre de suspense psychologique. La lieutenante de la police criminelle Avery Black a traversé l’enfer. Autrefois la meilleure avocate de la défense, elle est tombée en disgrâce quand elle a réussi à faire sortir un brillant professeur de Harvard – seulement pour le voir tuer à nouveau. Elle a perdu son mari ainsi que sa fille, et sa vie s’est effondrée autour d’elle. Essayant de se racheter, Avery s’est tournée vers l’autre côté de la loi. En travaillant dur pour gravir les échelons, elle a atteint la Brigade Criminelle, au mépris des autres agents, qui se souviennent encore de ce qu’elle a fait, et qui la haïront toujours. Cependant même eux ne peuvent nier qu’Avery a un esprit brillant, et quand un inquiétant tueur en série sème la peur au cœur de Boston, tuant des filles issues des meilleures universités, c’est vers Avery qu’ils se tournent. C’est l’occasion pour Avery de faire ses preuves, de trouver finalement la rédemption dont elle a tant besoin. Et pourtant, comme elle va bientôt le découvrir, Avery va se heurter à un tueur aussi brillant et audacieux qu’elle. Dans ce jeu psychologique du chat et de la souris, des femmes meurent avec de mystérieux indices, et les enjeux ne pourraient être plus élevés. Une frénétique course contre la montre mène Avery à travers une série de rebondissements stupéfiants et inattendus – culminant dans un climax que même Avery ne pourrait imaginer. Un sombre thriller psychologique au suspens palpitant, RAISON DE TUER marque le début d’une nouvelle série captivante – et un nouveau personnage apprécié – qui vous laissera à tourner les pages jusque tard dans la nuit. Le tome 2 de la série Avery Black sera bientôt disponible. Un chef-d’œuvre de thriller et de roman policier. Pierce a fait un travail formidable en développant des personnages avec un côté psychologique, si bien décrits que nous nous sentons dans leurs esprits, suivons leurs peurs et applaudissons leur succès. L’intrigue est très intelligente et vous gardera occupés le long du livre. Plein de rebondissements, ce livre vous gardera éveillés jusqu’à avoir tourné la dernière page. Books and movie Review, Roberto Mattos (à propos de SANS LAISSER DE TRACES)







R A I S O N D E T U E R



(UN POLAR AVERY BLACK – TOME 1)



B L A K E P I E R C E


Blake Pierce



Blake Pierce est l’auteur de la série à succès mystère RILEY PAGE, qui comprend les thrillers à mystère UNE FOIS PARTIE (volume 1), UNE FOIS PRISE (volume 2), UNE FOIS DÉSIRÉE (volume 3) et UNE FOIS ATTIRÉE (volume 4). Black Pierce est également l’auteur de la série mystère MACKENZIE WHITE et de la série mystère AVERY BLACK.

Lecteur avide et admirateur de longue date des genres mystère et thriller, Blake aimerait connaître votre avis. N’hésitez pas à consulter son site www.blakepierceauthor.com (http://www.blakepierceauthor.com) afin d’en apprendre davantage et rester en contact.



Copyright © 2016 par Blake Pierce. Tous droits réservés. Sauf dérogations autorisées par la Loi des États-Unis sur le droit d’auteur de 1976, aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous quelque forme que ce soit ou par quelque moyen que ce soit, ou stockée dans une base de données ou système de récupération, sans l’autorisation préalable de l’auteur. Ce livre électronique est réservé sous licence à votre seule jouissance personnelle. Ce livre électronique ne saurait être revendu ou offert à d’autres personnes. Si vous voulez partager ce livre avec une tierce personne, veuillez en acheter un exemplaire supplémentaire par destinataire. Si vous lisez ce livre sans l’avoir acheté, ou s’il n’a pas été acheté pour votre seule utilisation personnelle, vous êtes priés de le renvoyer et d’acheter votre exemplaire personnel. Merci de respecter le travail difficile de l’auteur. Il s’agit d’une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les entreprises, les organisations, les lieux, les évènements et les incidents sont le fruit de l’imagination de l’auteur ou sont utilisés dans un but fictionnel. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, n’est que pure coïncidence.

Image de couverture : Copyright Miliko, utilisé en vertu d’une licence accordée par Shutterstock.com.


PAR BLAKE PIERCE



ENQUÊTE DE RILEY PAIGE

SANS LAISSER DE TRACES (TOME 1)

RÉACTION EN CHAÎNE (TOME 2)

LA QUEUE ENTRE LES JAMBES (TOME 3)

LES PENDULES À L’HEURE (TOME 4)



MYSTÈRE MACKENZIE WHITE

AVANT QU’IL NE TUE (TOME 1)

AVANT QU’IL NE VOIE (TOME 2)



POLAR AVERY BLACK

RAISON DE TUER (TOME 1)

RAISON DE COURIR (TOME2)


TABLE DES MATIÈRES



PROLOGUE (#ube62c3cf-0d18-52f2-98c0-c8f0f314324a)

CHAPITRE UN (#u39d65de2-3aea-581f-a90d-4002d4d2434a)

CHAPITRE DEUX (#u9516f925-b9fb-5d75-8ecd-8e2e43092c04)

CHAPITRE TROIS (#u363051b2-e2bc-5ceb-8968-63390291a045)

CHAPITRE QUATRE (#u5064a8dc-6348-5d59-9399-f499d96db2d3)

CHAPITRE CINQ (#u1e0692a9-2fbb-5d49-9d4a-681965683d24)

CHAPITRE SIX (#u3b84ea6a-cff4-5575-91a9-1923e8b13dce)

CHAPITRE SEPT (#u6a08a0c8-92ae-58c5-ba0a-cabed8fadae6)

CHAPITRE HUIT (#u17469c88-04ca-54c6-a78d-7898f240a2dd)

CHAPITRE NEUF (#u27546c36-4689-5819-8743-c288898d9103)

CHAPITRE DIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE ONZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DOUZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TREIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUATORZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUINZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE SEIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUARANTE (#litres_trial_promo)




PROLOGUE


Il était presque impossible pour Cindy Jenkins de quitter la fête de second trimestre de sa confrérie à l’Atrium. Dans l’espace gigantesque de l’appartement en attique avaient été installés des éclairages stroboscopiques, deux bars bien fournis, et une boule à facettes éblouissante qui étincelait sur une piste de danse remplie de fêtards. Durant la nuit, elle avait dansé avec tout le monde et personne. Les partenaires allaient et venaient, et Cindy balançait ses cheveux auburn, affichait un sourire étincelant et un regard bleu ciel à n’importe quel danseur qui apparaissait. C’était sa nuit, une célébration pas seulement pour la fierté de Kappa Kappa Gamma, mais pour les nombreuses années difficiles durant lesquelles elle avait lutté pour être la meilleure.

Son futur, elle le savait, était assuré.

Pendant les deux dernières années, elle avait été stagiaire dans une grande entreprise de comptabilité en ville ; ils lui avaient récemment offert un poste en tant qu’assistante comptable. Le salaire d’entrée serait suffisant pour acheter une nouvelle garde-robe chic et se permettre un appartement à seulement quelques pâtés de maison du travail. Ses notes ? Meilleure de la classe. Bien sûr, elle pouvait se la couler douce jusqu’à la remise des diplômes, mais Cindy ne comprenait pas les mots « se la couler douce ». Elle donnait tout, tous les jours, peu importait ce qu’elle faisait. Beaucoup travailler, beaucoup s’amuser, c’était sa devise ; et ce soir, elle voulait s’amuser.

Un autre verre du très alcoolisé “Dreamy Blue Slush”, une autre acclamation Kappa Kappa Gamma, et une autre danse, et Cindy ne put retenir le sourire sur son visage. Dans les lumières stroboscopiques, elle bougeait au ralenti. Ses cheveux fouettèrent versl’arrière et son nez guilleret se plissa à la vue d’un garçon qu’elle connaissait depuis des années et qui voulait un baiser. Pourquoi pas ? pensa-t-elle. Juste un baiser rapide ; rien de sérieux ; rien pour heurter sa relation en cours, juste assez pour faire savoir à tout le monde à la fête qu’elle n’était pas toujours une sainte nitouche aux bonnes notes qui suivait les règles.

Des amis la remarquèrent et poussèrent une acclamation d’approbation.

Cindy s’éloigna du garçon. La danse, l’alcool et la chaleur avaient finalement eu un impact. Elle défaillit légèrement, encoure souriante, et s’accrocha au cou du garçon pour ne pas tomber.

« Tu veux aller chez moi ? », murmura-t-il.

« J’ai un petit-ami. »

« Où est-il ? »

C’est vrai, pensa Cindy. Où est Winston ? Il détestait les fêtes de confréries. C’est seulement une poignée de filles coincées qui se saoulent et trompent leurs petits amis, disait-il toujours. Eh bien, pensa-t-elle, j’imagine que je peux finalement être d’accord ! Embrasser un garçon alors qu’elle était déjà engagée avec un autre homme était probablement la chose la plus osée qu’elle ait jamais faite.

Tu es ivre, se rappela-t-elle. Sors d’ici.

« Je dois partir », marmonna-t-elle.

« Une autre danse ? »

« Non », répondit-elle, « vraiment, je dois y aller. »

Le garçon accepta ses termes à contrecœur. En regardant amoureusement la populaire étudiante de troisième année à Harvard, il s’éloigna en reculant dans la foule et lui offrit un au revoir en agitant la main.

Cindy fit glisser une mèche de cheveux pleine de sueur derrière son oreille et se fraya un chemin hors de la piste de danse, les yeux baissés, le bonheur rayonnant sur son visage. Sa chanson favorite débuta, elle pivota et chancela au bord de la foule.

« Nooon ! » gémirent ses amis en la voyant essayer de partir.

« Où est-ce que tu vas ? », demanda quelqu’un.

« À la maison », insista-t-elle.

Sa meilleure amie, Rachel, joua des coudes à travers le groupe et prit les mains de Cindy. Petite brune trapue, elle n’était pas la plus jolie ou même la plus intelligente du groupe, mais sa nature sexuelle agressive faisait d’habitude d’elle le centre de l’attention. Elle portait une robe argentée courte, et à chaque fois qu’elle bougeait, son corps semblait être prêt à jaillir du vêtement.

« Tu ne-peux-pas-partir ! », ordonna-t-elle.

« Je suis vraiment soûle », implora Cindy.

« Nous n’avons même pas encore fait notre farce du poisson d’avril ! C’est le clou de la fête ! S’il te plaît ? Reste juste un peu plus longtemps ? »

Cindy pensa à son petit-ami. Ils étaient ensemble depuis deux ans. Cette nuit, ils étaient censés avoir un rendez-vous tardif à son appartement. Elle maugréa intérieurement en pensant à son baiser sur la piste de danse, peu typique. Comment suis-je censée expliquer celui-là ? s’interrogea-t-elle.

« Sérieusement », dit-elle. « Je dois y aller », et faisant appel à la nature outrageusement érotique de Rachel, elle jeta un coup d’œil au garçon qu’elle avait embrassé et ajouta avec humour : « Si je reste ? Qui sait ce qu’il pourrait se passer ? »

« Oh !, s’exclamèrent ses amies.

« Elle est hors de contrôle ! »

Cindy embrassa Rachel sur la joue, murmura « Passe une bonne soirée. À demain », et se dirigea vers la porte.

À l’extérieur, l’air frais du printemps fit prendre à Cindy une grande inspiration. Elle essuya la sueur sur son visage et sautilla le long de Church Street dans sa courte robe estivale jaune. Le quartier de centre-ville était majoritairement composé de bâtiments de briques bas et de quelques maisons d’époque, nichées parmi les arbres. Un virage à gauche sur Brattle Street, puis elle traversa et marcha vers le sud-ouest.

Des lampadaires éclairaient la plupart des recoins, mais une section de Brattle Street était enveloppée dans l’obscurité. Plutôt que d’être inquiète, Cindy accéléra le pas et écarta les bras, comme si les ombres pouvaient d’une manière ou d’une autre nettoyer son organisme de l’alcool et de l’épuisement, et lui donner de l’énergie pour le rendez-vous avec Winston.

Une allée étroite apparut sur sa gauche. Son instinct lui dicta d’être prudente ; il était, après tout, extrêmement tard et elle avait conscience qu’elle était dans un quartier glauque de Boston, mais elle planait aussi trop haut pour croire que quoi que ce soit puisse se mettre en travers de son avenir.

Du coin de l’œil, elle saisit un mouvement et, trop tard, elle se tourna.

Elle sentit une douleur aiguë et soudaine au cou, une qui lui fit reprendre sa respiration, et elle jeta un regard en arrière pour voir quelque chose luire dans la lumière.

Une aiguille.

Son cœur palpita, et son effervescence s’estompa en un seul instant.

Au même moment, elle sentit quelqu’un appuyer contre son dos, un seul bras piégeant les siens. Le corps était plus petit que le sien, mais fort. D’un geste sec, elle fut tirée en arrière dans l’allée.

« Shhh. »

Toute pensée que cela puisse être une farce s’évanouit au moment où elle entendit la voix affirmée, mauvaise.

Elle essaya de donner des coups de pied et de crier. Pour une raison quelconque, sa voix ne voulait pas fonctionner, comme si quelque chose avait ramolli les muscles de son cou. Ses jambes, elles aussi, commencèrent à devenir comme de la gelée, et elle pouvait à peine garder ses pieds au sol.

Fais quelque chose ! s’implora-t-elle, sachant que si elle ne le faisait pas, elle mourrait.

Le bras était autour de son côté droit. Cindy se tourna hors de l’étreinte, et au même moment projeta d’un geste brusque sa tête en arrière pour heurter son assaillant. L’arrière de son crâne percuta son nez et elle put presque entendre un craquement. L’homme jura dans sa barbe et la relâcha.

Cours ! supplia Cindy.

Mais son corps refusa d’obéir. Ses jambes cédèrent sous elle, et elle tomba durement sur le ciment.

Cindy était étendue sur le dos, les jambes et les bras écartés dans des angles opposés, incapable de bouger.

L’agresseur s’agenouilla à côté d’elle. Son visage était dissimulé par une perruque négligemment mise, une fausse moustache, et d’épaisses lunettes. Les yeux derrière celles-ci déclenchèrent un frisson à travers son corps : froids et durs. Sans âme.

« Je t’aime », dit-il.

Cindy essaya de crier ; un gargouillis sortit.

L’homme toucha presque son visage ; ensuite, comme s’il était conscient de ce qui l’environnait, il se mit rapidement debout.

Cindy se sentit être prise par les mains et tirée à travers l’allée.

Ses yeux s’emplirent de larmes.

Quelqu’un, supplia-t-elle mentalement, aidez-moi. À l’aide ! Elle se souvint de ses camarades de classe, ses amis, son rire à la fête. À l’aide !

À la fin du passage, le petit homme la souleva et la serra fermement. Sa tête retomba sur son épaule. Il lui caressa tendrement les cheveux.

Il prit une de ses mains et la fit virevolter comme s’ils étaient des amants.

« C’est bon », dit-il à voix haute, comme si les mots étaient destinés à d’autres, « je vais ouvrir la portière. »

Cindy repéra des gens au loin. Penser était difficile. Rien ne voulait bouger ; un effort pour parler échoua.

Le côté passager d’un minivan bleu fut ouvert. Il la laissa tomber à l’intérieur et ferma la portière avec précaution pour que sa tête repose contre la vitre.

Du côté conducteur, il entra et plaça un sac doux et semblable à un coussin sur sa tête.

« Dors, mon amour », dit-il en mettant le contact. « Dors. »

Le van démarra, et tandis que l’esprit de Cindy sombrait dans les ténèbres, sa dernière pensée fut pour son avenir, son avenir incroyable et brillant qui lui avait été soudainement, horriblement arraché.




CHAPITRE UN


Avery Black se tenait à l’arrière de la salle de conférence bondée, appuyée contre un mur, profondément plongée dans ses pensées tandis qu’elle analysait les évènements autour d’elle. Plus de trente officiers remplissaient la petite salle du service de police de Boston sur la New Sudbury Street. Deux murs étaient peints en jaune ; deux étaient en verre et donnaient sur le premier étage du service. Le capitaine Mike O’Malley, jeune quinquagénaire, un petit natif de Boston solidement bâti, avec des yeux et des cheveux noirs, n’arrêtait pas de bouger derrière le podium. Il paraissait être agité aux yeux d’Avery, mal dans sa peau.

« Enfin », dit-il avec son fort accent, « j’aimerais accueillir Avery Black à la brigade de la criminelle. »

Quelques applaudissements désinvoltes emplirent la pièce, qui autrement demeura silencieuse de manière embarrassante.

« Allons, allons », dit sèchement le capitaine, « ce n’est pas une façon de traiter une nouvelle inspectrice. Black a fait plus d’arrestations que n’importe lequel d’entre vous l’année dernière, et elle a fait tomber les West Side Killers presque à elle seule. Montrez-lui un peu de respect », dit-il, et il hocha de la tête vers le fond avec un sourire évasif.

Tête baissée, Avery savait que ses cheveux décolorés dissimulaient ses traits. Vêtue plus comme un avocat qu’un policier, dans son tailleur noir et sa chemise à col boutonné, sa tenue, un rappel de ses jours en tant qu’avocate de la défense, était encore une raison supplémentaire pour laquelle la majorité du département de police choisissait soit de l’éviter soit de maudire son nom dans son dos.

« Avery ! » Le capitaine leva les bras. « J’essaie de vous supporter un peu là. Réveillez-vous ! »

Elle parcourut des yeux, troublée, la mer de visages hostiles qui la dévisageaient en retour. Elle commençait à se demander si venir à la Criminelle était une bonne idée après tout.

« Très bien, commençons la journée », ajouta le capitaine pour le reste de la pièce. « Avery, vous, moi, dans mon bureau. Maintenant. Et Charlie, pourquoi sortir d’ici en courant aussi vite ? »

Avery attendit que la cohorte d’officiers parte, puis alors qu’elle commençait à se diriger vers son bureau, un policier se mit devant elle, un qu’elle avait déjà aperçu dans le service mais qu’elle n’avait jamais formellement salué. Ramirez était légèrement plus grand qu’elle, mince et raffiné en apparence, avec un teint bronzé latin. Il avait des cheveux courts, un visage rasé, et même s’il portait un costume gris, il y avait une aisance dans son attitude et son apparence. Une gorgée de café et il continua à la fixer du regard sans émotion.

« Je peux vous aider ? », demanda-t-elle.

« C’est dans l’autre sens », dit-il. « Je suis celui qui va vous aider. »

Il tendit une main ; elle ne la prit pas.

« J’essaie juste de me faire un avis sur la fameuse Avery Black. Beaucoup de rumeurs. Je voulais déterminer lesquelles étaient vraies. Jusque-là j’ai : distraite, agit comme si elle était trop douée pour les forces de l’ordre. Coché et coché. Deux sur deux. Pas mal pour un lundi. »

Les injures dans les forces de police n’avaient rien de nouveau pour Avery. Cela avait commencé trois ans auparavant quand elle y était entrée en tant que nouvelle recrue, et cela n’avait pas cessé depuis. Peu dans le service étaient considérés comme amis, et encore moins comme des collègues de confiance.

Avery le frôla en le dépassant.

« Bonne chance avec le chef », s’écria Ramirez avec sarcasme. « J’ai entendu dire qu’il pouvait être un vrai connard. »

Un signe mou du revers de la main lui fut offert en réponse. Au fil des ans, Avery avait appris qu’il valait mieux reconnaître l’existence de ses partenaires hostiles plutôt que de les éviter complètement, juste pour leur faire savoir qu’elle était là et qu’elle n’irait nulle part.

Le second étage du service de police A1 du centre de Boston était une vaste machine à l’activité agitée. Des box remplissaient le centre du grand espace de travail, et de plus petits bureaux de verre entouraient les vitres sur le côté. Des policiers lancèrent des regards noirs à Avery tandis qu’elle passait.

« Meurtrière », marmonna quelqu’un dans sa barbe.

« La Criminelle sera parfaite pour toi », dit un autre.

Avery dépassa une policière irlandaise qu’elle avait sauvée des griffes du repaire d’un gang ; elle lança un regard rapide vers Avery et murmura « Bonne chance, Avery. Tu le mérites. »

Avery sourit. « Merci. »

Son premier mot gentil de la journée lui donna un sursaut de confiance qu’elle emporta avec elle dans le bureau du capitaine. À sa surprise, Ramirez se tenait à seulement quelques mètres à l’extérieur de la séparation de verre. Il leva son café et esquissa un grand sourire.

« Rentrez », dit le capitaine. « Et fermez la porte derrière vous. »

Avery s’assit.

O’Malley était encore plus impressionnant de près. La teinture de ses cheveux était visible, de même que les nombreuses rides autour de ses yeux et de sa bouche. Il se frotta les tempes et s’assit.

« Vous aimez ici ? », demanda-t-il.

« Que voulez-vous dire ? »

« Je veux dire ça, le A1. Au cœur de Boston. Vous êtes au cœur de l’action, ici. Vous êtes une fille issue d’une petite ville, n’est-ce pas ? Oklahoma ? »

« Ohio. »

« C’est ça, c’est ça », marmonna-t-il. « Qu’y a-t-il au A1 que vous aimez tant ? Il y a beaucoup d’autres services à Boston. Vous auriez pu commencer à Southside, B2, peut-être D14 et goûter aux banlieues. Beaucoup de gangs là-bas. Vous n’avez postulé qu’ici. »

« J’aime les grandes villes. »

« Nous avons de vrais malades ici. Vous êtes sûre de vouloir de nouveau emprunter cette voie ? C’est la Criminelle. Un peu différent des patrouilles. »

« J’ai vu le chef des West Side Killers écorcher vif quelqu’un pendant que le reste de son gang chantait des chansons et regardait. De quel genre de “malades” parlons-nous ? »

O’Malley observait chacun de ses mouvements.

« La manière dont je l’entends », dit-il, « Le psychopathe de Harvard s’est – bien – joué de vous. Il vous a fait passer pour une imbécile. Détruit votre vie. D’avocate star à avocate en disgrâce, puis rien. Et ensuite le changement pour être nouvelle recrue de police. Ça a dû faire mal. »

Avery se tortillait sur sa chaise. Pourquoi devait-il reprendre tout ça ? Pourquoi maintenant ? Aujourd’hui était un jour pour fêter sa promotion à la Criminelle, et elle ne voulait pas le gâcher – et ne voulait certainement pas s’attarder sur le passé. Ce qui était fait était fait. Elle ne pouvait que regarder en avant.

« Vous avez retourné les choses, cependant » — il hocha de la tête avec respect — « vous êtes créé une nouvelle vie ici. Du bon côté cette fois. Il faut respecter ça. Mais, » dit-il en l’examinant de la tête aux pieds « je veux m’assurer que vous êtes prête. Êtes-vous prête ? »

Elle le regarda fixement en retour, se demandant où il voulait en venir avec ça.

« Si je n’étais pas prête », dit-elle, « je ne serais pas là. »

Il opina, apparemment satisfait.

« Nous avons tout juste reçu un appel », dit-il. « Une fille morte. Mise en scène. Ça n’a pas l’air bon. Les gars sur la scène de crime ne savent pas quoi en faire. »

Le cœur d’Avery battit plus fort.

« Je suis prête », dit-elle.

« L’êtes-vous ? », demanda-t-il. « Vous êtes douée, mais si cela s’avère être quelque chose de gros, je veux m’assurer que vous ne craquerez pas. »

« Je ne craque pas », dit-elle.

« C’est ce que je voulais entendre », dit-il, et il poussa quelques papiers sur son bureau. « Dylan Connelly supervise la Criminelle. Il est là-bas actuellement avec la police scientifique. Vous avez un nouvel équipier aussi. Essayez de ne pas le faire tuer. »

« Ce n’était pas de ma faute », protesta Avery, et elle s’irrita dans son for intérieur de la récente enquête des Affaires Internes, tout cela parce que son ancien partenaire – une tête brûlée pleine de préjugés – avait sauté les étapes, essayé d’infiltrer un gang tout seul et de s’attribuer le mérite pour son travail.

Le chef pointa le doigt vers l’extérieur.

« Votre équipier attend. Je vous ai fait inspectrice principale. Ne me décevez pas. »

Elle se tourna et vit Ramirez qui patientait. Elle grogna.

« Ramirez ? Pourquoi ? »

« Honnêtement ? » Le capitaine haussa les épaules. « Il est le seul qui voulait travailler avec vous. Tous les autres ici semblent vous haïr. »

Elle sentit ce nœud à l’estomac se resserrer.

« Avancez doucement, jeune inspectrice », ajouta-t-il en se levant, lui signifiant que leur rencontre était terminée. « Vous aurez besoin de tous les amis que vous pourrez avoir. »




CHAPITRE DEUX


« Comment ça s’est passé ? » demanda Ramirez, alors qu’Avery sortait du bureau.

Elle baissa la tête et continua à marcher. Avery détestait les banalités, et elle ne faisait pas confiance à ses collègues policiers pour lui parler sans échanger de piques.

« Où allons-nous ? » répondit-elle.

« Que les affaires. » Ramirez sourit. « Bon à savoir. Très bien, Black ; nous avons une fille décédée placée sur un banc au parc Lederman, près de la rivière. C’est une zone très fréquentée. Pas vraiment un endroit où mettre un corps. »

Des officiers frappaient dans la main de Ramirez.

« Va la chercher, le tigre ! »

« Dompte-la bien, Ramirez. »

Avery secoua la tête. « Sympa », dit-elle.

Ramirez leva les mains.

« Ce n’est pas moi. »

« C’est vous tous », dit-elle avec mépris. « Je n’aurais jamais pensé qu’un poste de police serait pire qu’un cabinet d’avocats. Le club secret des mecs, c’est ça ? Aucune fille autorisée ? »

« Doucement, Black. »

Elle se dirigea vers les ascenseurs. Quelques officiers poussèrent des exclamations en la provoquant. D’ordinaire, Avery était capable de l’ignorer, mais quelque chose à propos de sa nouvelle affaire avait déjà ébranlé son apparence dure. Les mots que le capitaine avait employés n’étaient pas typiques d’un simple homicide. Ne savent pas quoi en faire. Mis en scène.

Et l’air suffisant, réservé de son nouvel équipier n’était pas exactement rassurant : Ça semble simple. Rien n’était jamais simple.

La porte de l’ascenseur était sur le point de se fermer quand Ramirez mit sa main au milieu.

« Je suis désolé, d’accord ? »

Il paraissait sincère. Les paumes levées, un air d’excuse dans ses yeux foncés. On appuya sur un bouton, et ils descendirent.

Avery lui jeta un coup d’œil.

« Le capitaine a dit que vous étiez le seul qui ait voulu travailler avec moi. Pourquoi ? »

« Vous êtes Avery Black », répondit-il comme si la réponse était évidente. « Comment pourrais-je ne pas être curieux ? Personne ne vous connaît vraiment, mais tout le monde semble avoir une opinion : idiote, génie, ringarde, prometteuse, meurtrière, sauveuse. Je voulais démêler les faits de la fiction. »

« Pourquoi cela vous importe-t-il ? »

Ramirez lui lança un sourire énigmatique.

Mais il ne dit rien.



* * *



Avery suivit Ramirez tandis qu’il traversait avec aisance le parking en marchant. Il ne portait pas de cravate et ses deux premiers boutons étaient défaits.

« Je suis là-bas », montra-t-il du doigt.

Ils dépassèrent quelques officiers en uniforme qui paraissaient le connaître ; un lui fit un signe de la main et lui jeta un regard étrange qui semblait dire : Qu’est-ce que tu fais avec elle ?

Il la mena à une Crimson Cadillac poussiéreuse, vieille, avec des sièges marron clair déchirés à l’intérieur.

« Costaud la caisse », plaisanta Avery.

« Ce bébé m’a sauvé plusieurs fois », relaya-t-il avec fierté tandis qu’il tapotait amoureusement le capot. « Tout ce que j’ai à faire, c’est de m’habiller comme un proxénète ou un espagnol affamé et personne ne fait attention à moi. »

Ils se dirigèrent hors du parking.

Le parc Lederman n’était qu’à quelques kilomètres du poste de police. Ils conduisirent vers l’ouest sur Cambridge Street et prirent à droite sur Blossom.

« Alors », dit Ramirez, « j’ai entendu que vous étiez une avocate autrefois. »

« Ouais ? » De prudents yeux bleus lui jetèrent un regard en coin. « Qu’avez-vous entendu d’autre ? »

« Avocate de la défense », ajouta-t-il, « la crème de la crème. Vous travailliez chez Goldfinch & Seymour. Pas une opération minable. Qu’est-ce qui vous a fait démissionner ? »

« Vous ne savez pas ? »

« Je sais que vous avez défendu beaucoup d’ordures. Dossier parfait, non ? Vous avez même fait mettre quelques policiers pourris derrière les barreaux. Ça devait être ça vivre la vie. Énorme salaire, un flot sans fin de succès. Quel genre de personne laisse tout cela derrière pour rejoindre les forces de l’ordre ? »

Avery se remémora la maison dans laquelle elle avait grandi, une petite ferme entourée par des terres sans relief sur des kilomètres. La solitude ne lui avait jamais convenu. Ni les animaux ou l’odeur de l’endroit non plus : excréments, poils et plumes. Dès le début elle avait voulu en sortir. Elle l’avait fait : Boston. Première à l’université, puis la faculté de droit et sa carrière.

Et maintenant ça.

Un sourire échappa de ses lèvres.

« J’imagine, parfois les choses ne se déroulent pas de la manière dont nous le prévoyons. »

« Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ? »

Dans son esprit, elle vit à nouveau ce sourire, ce vieux sourire sinistre d’un vieil homme ridé avec des lunettes épaisses. Il avait paru si sincère au premier abord, si humble, intelligent et honnête. Tous l’avaient paru, réalisa-t-elle.

Jusqu’à ce que leurs procès soient terminés et qu’ils retournent à leurs vies de tous les jours et qu’elle soit forcée d’accepter qu’elle n’était pas une sauveuse des impuissants, pas une défenseuse des gens, mais un pion, un simple pion dans un jeu trop complexe et enraciné pour changer.

« La vie est dure », songea-t-elle. « Vous pensez savoir quelque chose un jour et ensuite le suivant, le voile est retiré et tout change. »

Il hocha de la tête.

« Howard Randall », dit-il, en se rendant clairement compte.

Le nom la rendit plus consciente de tout – l’air frais dans la voiture, sa position sur son siège, leur localisation dans la ville. Personne n’avait prononcé son nom à haute voix depuis longtemps, en particulier devant elle. Elle se sentait exposée et vulnérable, et en réponse elle se raidit et se redressa .

« Désolé », dit-il. « Je ne voulais pas — »

« C’est bon », dit-elle.

Seulement, cela n’allait pas. Tout s’était terminé après lui. Sa vie. Son travail. Sa santé mentale. Être un avocat de la défense avait été éprouvant, c’était le moins qu’on puisse dire, mais il était celui qui était censé de nouveau arranger cela. Un professeur de génie de Harvard, respecté par tous, simple et bienveillant, il avait été accusé de meurtre. Le salut d’Avery était supposé venir de sa défense. Pour une fois, elle était censée faire ce dont elle avait rêvé depuis son enfance : défendre les innocents et s’assurer que la justice l’emporte.

Mais rien de tel ne s’était produit.




CHAPITRE TROIS


Le parc avait déjà été fermé au public.

Deux officiers en civil hélèrent la voiture de Ramirez et les détournèrent rapidement du parking principal d’un geste de la main, vers la gauche. Parmi les officiers qui étaient manifestement de son service, Avery repéra un certain nombre d’agents de la police d’État.

« Pourquoi la police montée est-elle là ? », demanda-t-elle.

« Leur caserne est juste en haut de la rue. »

Ramirez se rangea à côté d’une ligne de voitures de patrouille de la police. Du ruban jaune avait séparé une large zone du terrain. Des camionnettes de chaînes d’information, des journalistes, des caméras, et un groupe d’autres coureurs et habitués du parc se tenaient au bord du ruban pour essayer de voir ce qu’il se passait.

« Personne au-delà de ce point », dit un officier.

Avery montra rapidement un badge.

« Criminelle », dit-elle. C’était la première fois qu’elle reconnaissait vraiment son nouveau poste, et cela la remplit de fierté.

« Où est Connelly ? », demanda Ramirez.

Un officier désigna les arbres du doigt.

Ils progressèrent à travers la pelouse, un terrain de baseball sur leur gauche. Ils rencontrèrent plus de ruban jaune devant une ligne d’arbres. Sous l’épais feuillage se trouvait un chemin qui serpentait le long de la rivière Charles. Un seul officier, avec un expert de la police scientifique et un photographe, se tenait devant un banc.

Avery évitait le contact initial avec ceux déjà sur la scène. Au fil des ans, elle avait fini par découvrir que les interactions sociales éprouvaient sa concentration, et trop de questions et de formalités avec les autres entachaient son point de vue. Tristement, c’était encore une autre de ses caractéristiques qui avait entrainé le mépris de son service tout entier.

La victime était une jeune fille placée de travers sur un banc. Elle était manifestement morte, mais à l’exception de son teint bleuâtre, sa position et son expression faciale auraient pu faire réfléchir les passants ordinaires à deux fois avant qu’ils ne se demandent si quelque chose n’allait pas.

Comme une maîtresse attendant son amant, les mains de la fille étaient placées sur le dos du banc. Son menton reposait sur elles. Un sourire espiègle courbait ses lèvres. Son corps était tourné, comme si elle avait été assise et avait bougé pour chercher quelqu’un du regard ou pousser un lourd soupir. Elle était vêtue d’une robe d’été jaune et de tongs blanches, de jolis cheveux auburn répandus sur son épaule gauche. Ses jambes étaient croisées et ses orteils reposaient doucement sur le chemin.

Seuls les yeux de la victime trahissaient son tourment. Il en émanait de la douleur et de l’incrédulité.

Avery entendit une voix dans sa tête, la voix du vieil homme qui avait hanté ses nuits et ses rêveries. À propos de ses propres victimes, il lui avait autrefois demandé : Que sont-elles ? Seulement des vaisseaux, sans noms, des vaisseaux sans visages – si peu parmi des milliards – attendant de trouver leur but.

De la colère s’éleva en elle, une colère née après avoir été exposée, humiliée et, plus que tout, d’avoir eu sa vie entière brisée.

Elle se rapprocha du corps.

En tant qu’avocate, elle avait été obligée d’examiner d’interminables rapports médico-légaux, des photos du médecin légiste, et tout ce qui avait un lien avec son affaire. Sa formation s’était grandement améliorée en tant que policière, quand elle examinait systématiquement les victimes de meurtres en personne, et pouvait formuler des conclusions plus honnêtes.

La robe, remarqua-t-elle, avait été nettoyée, et les cheveux de la victime lavés. Les ongles des mains et des pieds avaient été fraichement vernis, et quand elle renifla profondément la peau, elle sentit de la noix de coco, du miel et seulement un léger soupçon de formaldéhyde.

« Vous allez l’embrasser ou quoi ? », dit quelqu’un.

Avery était penchée sur le corps de la victime, mains dans le dos. Sur le banc se trouvait une étiquette jaune marquée “4”. À côté, sous la taille de la fille, il y avait un épais cheveu orange, à peine perceptible parmi le jaune de la robe.

Le responsable de la criminelle Dylan Connelly se tenait là, les mains sur les hanches, et attendait une réponse. Il était dur et robuste, avec des cheveux blonds ondulés et des yeux bleus pénétrants. Son torse et ses bras déchiraient presque sa chemise bleue. Son pantalon était en lin marron, et de grosses bottines noires paraient ses pieds. Avery l’avait souvent remarqué au bureau ; il n’était pas exactement son genre, mais il avait en lui une férocité animale qu’elle admirait.

« C’est une scène de crime, Black. La prochaine fois, regarde où tu marches. Tu as de la chance que l’on ait déjà relevé les empreintes et les traces de chaussures. »

Elle regarda par terre, décontenancée ; elle avait prêté attention où elle avait marché. Elle leva les yeux vers yeux d’acier de Connelly et réalisa qu’il cherchait seulement une raison pour la harceler.

« J’ignorais qu’il s’agissait d’une scène de crime », dit-elle. « Merci de me mettre au parfum. »

Ramirez ricana.

Connelly serra les dents et s’avança.

« Tu sais pourquoi les gens ne peuvent pas te supporter, Black ? Ce n’est pas seulement que tu es de l’extérieur, c’est que quand tu étais de l’autre côté, tu n’avais pas de vrai respect pour les policiers, et maintenant que tu es à l’intérieur, tu en as encore moins. Laisse-moi être parfaitement clair : je ne t’apprécie pas, je ne te fais pas confiance, et je ne te voulais certainement pas dans mon équipe. »

Il se tourna vers Ramirez.

« Mets là au courant de ce qu’on sait. Je rentre chez moi prendre une douche. Je me sens malade », dit-il. Des gants furent retirés et jetés au sol. À l’adresse d’Avery, il ajouta : « J’attends un rapport complet d’ici la fin de la journée. Cinq heures pile. Salle de conférence. Tu m’entends ? Ne sois pas en retard. Et assure-toi de nettoyer ce bordel, aussi, avant de partir. La police montée a été assez aimable pour se retirer et nous laisser travailler. Toi sois assez gentille et montre leur un peu de courtoisie. »

Connelly s’éloigna, énervé.

« Vous savez vraiment vous y prendre avec les gens », admira Ramirez.

Avery haussa les épaules.

Le spécialiste de la scientifique sur la scène était une belle jeune Afro Américaine nommée Randy Johnson. Elle avait de grands yeux et de bons rapports avec les gens. Des cheveux courts en dreadlocks n’étaient que partiellement dissimulés sous une casquette blanche.

Avery avait travaillé avec elle avant. Elles avaient tissé des liens solides au cours d’une affaire de violences domestiques. La dernière fois qu’elles s’étaient vues, c’était autour d’un verre.

Excitée d’être sur une autre affaire avec Avery, Randy tendit une main, remarqua son propre gant, rougit, s’esclaffa, dit « Oups », suivit par une expression farfelue et la proclamation : « Il se peut que je sois contaminée. »

« Un plaisir de te revoir aussi, Randy. »

« Félicitation pour la Criminelle », s’inclina Randy. « Tu montes les échelons dans le monde. »

« Un cinglé à la fois. Qu’est-ce qu’on a ? »

« Je dirais quelqu’un d’amoureux », répondit Randy. « Il l’a plutôt bien nettoyée. Ouverte dans le dos. Vidé son corps, l’a remplie pour qu’elle ne pourrisse pas, et l’a de nouveau recousue. Nouveaux habits. Manucure. Prudent aussi. Pas encore d’empreintes. Pas beaucoup à faire jusqu’à ce que j’arrive au labo. Seulement deux blessures que je puisse trouver. Tu vois la bouche ? Tu peux sois épingler ça depuis l’intérieur, ou utiliser un gel pour obtenir un corps souriant comme ça. D’après la plaie perforante ici », elle pointa le coin d’une lèvre, « je penserais à une injection. Il y en a une autre là », constata-t-elle sur la nuque. « D’après la couleur, elle a eu lieu plus tôt, peut-être au moment de l’enlèvement. Le corps est mort depuis environ quarante-huit heures. J’ai trouvé une paire de poils intéressants. »

« Pendant combien de temps a-t-elle été ici ? »

« Des cyclistes l’ont trouvée à six heure », dit Ramirez. « Il y a des patrouilles dans le parc chaque nuit autour de minuit et trois heures du matin. Ils n’ont rien vu. »

Avery ne pouvait arrêter de regarder fixement les yeux de la fille morte. Ils semblaient regarder quelque chose au loin, mais près du rivage, de leur côté de la rivière. Elle manœuvra prudemment vers l’arrière du banc et essaya de suivre sa ligne de vision. En aval, il y avait un ensemble de bâtiments en briques bas ; l’un d’eux était à côté ; une coupole blanche reposait dessus.

« Quel est cet édifice ? » demanda-t-elle. « Le grand avec le dôme ? »

Ramirez plissa les yeux.

« Peut-être le Théâtre Omni ? »

« Pouvons-nous nous renseigner sur ce qu’ils jouent ? »

« Pourquoi ? »

« Je ne sais pas, juste une intuition. »

Avery se leva.

« Savons-nous qui elle est ? »

« Ouais », répondit Ramirez en vérifiant ses notes. « Nous pensons que son nom est Cindy Jenkins. Troisième année de Harvard. Sœur dans une confrérie. Kappa Kappa Gamma. Disparue il y a deux nuits. La police du campus et les agents de Cambridge ont affiché sa photo la nuit dernière. Connelly a fait parcourir des photos par ses gars. La sienne correspondait. Nous avons encore besoin d’une confirmation. J’appellerais la famille. »

« Où en sommes-nous avec la surveillance ? »

« Jones et Thompson sont sur ça maintenant. Vous les connaissez, n’est-ce pas ? De bons enquêteurs. Après ça, nous sommes seuls à moins que nous ne puissions prouver que nous avons besoin de moyens supplémentaires. Pas de caméras à l’entrée du parc, mais il y en a quelques-unes en haut de la route et de l’autre côté de la rue. Nous devrions savoir quelque chose dans l’après-midi. »

« Des témoins ? »

« Aucun jusque-là. Les cyclistes sont nets. Je peux me promener dans les alentours. »

Avery étudia la zone environnante. Du ruban jaune encerclait une large bande du parc. Rien sortant de l’ordinaire ne pouvait être trouvé près de la rivière, sur le chemin ou dans l’herbe. Elle essaya de créer une image mentale des évènements. Il serait venu en voiture par la route principale, aurait garé son véhicule près de l’eau pour avoir un accès facile au banc. Comment a-t-il amené le corps jusqu’au banc sans soulever de soupçons ?

Elle s’interrogea. Des gens auraient pu être en train de regarder. Il devait se préparer à ça. Peut-être l’avait-il fait paraître comme si elle était en vie ? Avery se tourna à nouveau vers le corps. C’était une possibilité certaine. La fille était belle, même dans la mort, presque éthérée. Il avait de toute évidence passé beaucoup de temps et de préparation pour s’assurer qu’elle ait l’air parfaite. Pas un meurtre de gang, réalisa-t-elle. Pas un amoureux éconduit. C’était différent. Avery l’avait déjà vu auparavant.

Soudain, elle se demanda si O’Malley avait raison. Peut-être n’était-elle pas prête.

« Je peux emprunter votre voiture ? » demanda-t-elle.

Ramirez leva un sourcil.

« Et pour la scène de crime ? »

Elle adressa un haussement d’épaules assuré.

« Vous êtes un grand garçon. Débrouillez-vous. »

« Où allez-vous ? »

« Harvard. »




CHAPITRE QUATRE


Il s’assit dans un box au bureau – supérieur, victorieux, plus puissant que n’importe qui d’autre sur la terre. L’écran d’un ordinateur était ouvert devant lui. Avec une profonde inspiration, il ferma les yeux, et se souvint.

Il se souvint du sous-sol caverneux de sa maison, plus comme une pépinière. De multiples variétés de fleurs de pavot étaient alignées dans la pièce principale : rouge, jaune, et blanche. Beaucoup d’autres plantes hallucinogènes – chacune accumulées au fil d’innombrables années – avaient été placées dans de longs baquets ; certaines semblaient être des herbes extraterrestres ou des fleurs intrigantes ; beaucoup avaient une apparence commune qui aurait été ignorée dans n’importe quel cadre sauvage, malgré leurs propriétés puissantes. Un système d’arrosage minuté, une jauge de température et des LED les gardaient en développement.

Un long couloir fait de poutres en bois menait à d’autres pièces. Sur les murs étaient accrochées des images. La plupart des photographies étaient des animaux à divers stades de la mort, et ensuite de “renaissance” tandis qu’ils étaient empaillés et mis en position : un chat tigré sur ses pattes arrière en train de jouer avec une pelote de laine ; un chien tacheté noir et blanc, retourné et attendant qu’on lui gratte le ventre.

Les portes venaient après. Il imagina celle sur la gauche ouverte. Là, il la vit de nouveau, son corps nu étendu sur une table argentée. De puissants éclairages fluorescents illuminaient la pièce. Dans une étagère de verre se trouvaient plusieurs liquides colorés dans des bocaux transparents.

Il avait senti sa peau quand il avait frotté ses doigts le long de l’extérieur de ses cuisses. Mentalement, il rejoua chacune des délicates procédures : son corps vidé, préservé, nettoyé, et empaillé. Tout le long de la renaissance, il avait pris des photos qui couvriraient plus tard plus de murs réservés à ses trophées humains. Quelques-unes des images avaient déjà été mises en place.

Une énergie phénoménale, surréelle s’écoulait à travers lui.

Pendant des années, il avait évité les humains. Ils étaient effrayants, plus violents et incontrôlables que les animaux. Il aimait les animaux. Les humains, cependant, il avait découvert qu’ils s’avéraient être des sacrifices plus puissants pour l’Esprit Universel. Après la mort de la fille, il avait vu le ciel s’ouvrir, et une image indistincte du Grand Créateur avait regardé vers lui et dit : Plus.

Sa rêverie fut interrompue par une voix cassante.

« Vous rêvassez encore ? »

Un employé maugréant se tenait au-dessus de sa tête avec un air noir en travers du visage. Il avait les traits et le corps d’un ancien joueur de football. Un costume bleu vif faisait peu pour diminuer sa férocité.

Humblement, il baissa la tête. Ses épaules se recroquevillèrent, et il se transforma en employé tout petit, ordinaire.

« Je suis désolé, M. Peet. »

« Je suis fatigué des excuses. Obtenez moi ces chiffres. »

En son for intérieur, le tueur souriait comme un géant rieur. Au travail, le jeu était presque aussi excitant que sa vie privée. Personne ne savait à quel point il était spécial, combien il était dévoué et essentiel au délicat équilibre de l’univers. Aucun d’entre eux ne recevrait une place privilégiée dans le royaume du Monde Supérieur. Leur tâches quotidiennes, banales : s’habiller, avoir des réunions, traîner de l’argent d’un endroit à l’autre – étaient dénuées de sens ; elles étaient seulement importantes pour lui car elles le reliaient au monde extérieur et lui permettaient de faire le travail du Seigneur.

Son supérieur grommela et s’éloigna.

Les yeux encore fermés, le tueur imagina son Seigneur Suprême : la silhouette indistincte, sombre qui murmurait dans ses rêves et dirigeait ses pensées.

Un chant d’hommage se forma sur ses lèvres, et il chanta dans un chuchotement : « Oh Seigneur, oh Seigneur, notre travail est pur. Demandez et je vous donnerais : Plus. »

Plus.




CHAPITRE CINQ


Avery avait un nom : Cindy Jenkins. Elle connaissait la confrérie : Kappa Kappa Gamma. Elle connaissait pleinement l’université de Harvard. L’établissement de la Ivy League l’avait rejetée en tant que nouvelle étudiante de première année, mais elle avait tout de même trouvé une voie pour s’imprégner de la vie de Harvard tout le long de sa propre carrière universitaire, car elle était sortie avec deux étudiants de l’école.

Contrairement à d’autres universités, les confréries et fraternités de Harvard n’étaient pas officiellement reconnues. Aucune maison à dénomination grecque n’existait sur ou hors du campus. Les fêtes, néanmoins, avaient régulièrement lieu dans de multiples lotissements de maisons ou appartements hors du campus sous le nom d’“organisations” ou de “clubs” spécialisés. Avery avait été un témoin direct du paradoxe de la vie universitaire durant son propre temps à l’université. Tout le monde prétendait être uniquement concentré sur les notes, jusqu’à ce que le soleil se couche et qu’ils se transforment en une bande d’animaux sauvages faisant la fête.

À un feu rouge, Avery effectua une recherche rapide sur internet pour découvrir que Kappa Kappa Gamma louait deux espaces dans le même pâté de maisons dans Cambridge : Church Street. Un des lieux était destiné aux évènements, l’autre aux réunions et aux rencontres.

Elle passa le pont Longfellow, dépassa le MIT, et prit à droite sur la Massachussetts Avenue. La cour de Harvard apparut à sa droite avec son splendide édifice de briques rouges niché parmi une forêt et des chemins pavés.

Une place de parking s’ouvrit sur Church Street.

Avery se gara, verrouilla la portière de la voiture, et leva le visage vers le soleil. C’était un jour chaud, avec des températures avoisinant les trente degrés. Elle vérifia l’heure : dix heures et demie.

Le bâtiment des Kappa était une longue structure de deux étages avec une façade en briques. Le premier niveau accueillait un grand nombre de boutiques de vêtements. Le second, supposa Avery, était réservé à des espaces de bureau et aux opérations de la confrérie. La seule désignation à côté du bouton du second étage était la fleur de lys bleue, symbole de Harvard ; elle appuya dessus.

Une voix féminine éraillée se fit entendre à l’interphone.

« Ouais ? »

« Police », grommela-t-elle. « Ouvrez. »

Silence pendant un moment.

« Sans rire », répondit la voix, « qui est-ce ? »

« C’est la police », dit-elle sérieusement. « Tout va bien. Personne n’a de problèmes. J’ai juste besoin de parler avec quelqu’un de Kappa Kappa Gamma. »

La porte s’ouvrit en bourdonnant.

Au sommet des marches, Avery fut accueillie par une fille hagarde et endormie dans un sweatshirt trop grand et un pantalon de jogging blanc. Les cheveux foncés, elle paraissait être une grande fêtarde. Des mèches de cheveux dissimulaient la majeure partie de son visage. Il y avait des cercles assombris sous ses yeux, et le corps dont elle tirait normalement tant de fierté à le souligner apparaissait large et sans forme.

« Que voulez-vous ? », demanda-t-elle.

« Calmez-vous », proposa Avery. « Cela n’a rien à voir avec les activités de la confrérie. Je suis seulement là pour poser quelques questions. »

« Je peux voir un insigne ? »

Avery montra son badge.

Elle jaugea Avery, examina la plaque, et recula.

La surface pour Kappa Kappa Gamma était grande et lumineuse. Le plafond était haut. De nombreux canapés marron clair et des poufs bleus confortables jonchaient l’espace. Les murs avaient été peints dans un bleu foncé.

Il y avait un bar, une chaîne hi-fi, et un énorme écran plat. Les fenêtres allaient presque du sol au plafond. De l’autre côté de la rue, Avery pouvait voir le haut d’un autre lotissement d’appartements bas, et ensuite le ciel. Quelques nuages passaient.

Elle supposa que son expérience à l’université était bien différente de celle de la plupart des filles de Kappa Kappa Gamma. D’abord, elle avait payé pour l’école elle-même. Chaque jour après les cours elle allait à un bureau d’avocats local et avait grimpé les échelons de secrétaire à assistante juridique estimée. Elle buvait aussi rarement à l’université. Son père avait été un alcoolique violent. La plupart des soirs, elle était soit la conductrice désignée, soit dans la résidence en train d’étudier.

Une pointe d’espoir apparut sur le visage de la fille.

« Est-ce que c’est à propos de Cindy ? », demanda-t-elle.

« Cindy est-elle une amie à vous ? »

« Ouais, c’est ma meilleure amie », dit-elle. « S’il vous plaît, dites-moi qu’elle va bien ? »

« Comment vous appelez-vous ? »

« Rachel Strauss. »

« Êtes-vous celle qui a appelé la police ? »

« C’est ça. Cindy a quitté notre fête assez ivre samedi soir. Personne ne l’a vue depuis. Ça ne lui ressemble pas. » Elle roula des yeux et offrit un léger sourire quand elle ajouta, « Elle est très prévisible d’habitude. Elle est jute comme, Miss Parfaite, vous voyez ? Toujours au lit à la même heure, même emploi du temps qui ne change jamais – besoin de quoi, un préavis de cinq ans pour tout changement. Samedi elle était dingue. Elle a bu. Elle a dansé. Elle a complètement oublié l’heure pendant un moment. C’était sympa à voir. »

Un regard lointain occupa Rachel pendant un instant.

« Elle était juste, vraiment heureuse, vous voyez ? »

« Une raison particulière ? », l’interrogea Avery.

« Je ne sais pas, meilleure de sa classe. Elle avait un boulot prévu pour la rentrée. »

« Quel travail ? »

« Devante ? Ils sont genre, la meilleure entreprise de Boston. Elle était spécialisée en comptabilité. Tellement ennuyeux, je sais, mais elle était un génie quand il s’agissait des chiffres. »

« Pouvez-vous me raconter à propos de samedi soir ? »

Des larmes montèrent aux yeux de Rachel.

C’est pour Cindy, n’est-ce pas ? »

« Oui », dit Avery. « Peut-être pouvons-nous nous asseoir ? »

Rachel s’effondra sur le canapé et pleura.

À travers les sanglots, elle essaya de parler.

« Est-ce qu’elle va bien ? Où est-elle ? »

C’était la partie du travail qu’Avery détestait le plus – parler aux proches et aux amis. Il y avait des limites à ce dont elle pouvait discuter. Plus les gens en apprenaient concernant une affaire, plus ils parlaient, et ces conversations avaient une façon de revenir aux responsables des crimes. Personne ne comprenait jamais cela ou s’en souciait sur le moment : ils étaient trop bouleversés. Tout ce qu’ils voulaient était des réponses.

Avery s’assit à côté d’elle.

« Nous sommes vraiment contents que vous ayez appelé. », dit-elle. « Vous avez bien fait. Je crains de ne pouvoir parler de l’enquête en cours. Ce que je peux vous dire, c’est que je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour découvrir ce qu’il est arrivé à Cindy cette nuit-là. Je ne peux pas le faire seule, j’ai besoin de votre aide. »

Rachel acquiesça et s’essuya les yeux.

« Je peux aider », dit-elle. « Je peux aider. »

« J’aimerais savoir tout ce dont vous vous souvenez à propos de cette nuit-là, et de Cindy. À qui parlait-elle ? Y a-t-il quoi que ce soit qui se démarque dans votre esprit ? Des commentaires qu’elle ait faits ? Des gens qui se sont intéressés à elle ? Quelque chose quand elle est partie ? »

Rachel fondit complètement en larmes.

Finalement, elle leva une main, hocha de la tête et se reprit.

« Ouais », dit-elle, « bien sûr. »

« Où sont tous les autres ? », demanda Avery pour faire distraction. « Je pensais que les maisons de confrérie étaient censées être remplies de filles avec la gueule de bois en tenue de Kappa. »

« Ils sont en cours », dit Rachel, et elle s’essuya les yeux. « Une paire de filles est sortie pour aller chercher le petit-déjeuner. Au fait, » ajouta-t-elle, « nous ne sommes techniquement pas une maison de confrérie. C’est juste un endroit que nous louons pour venir quand nous ne voulons pas rentrer dans nos dortoirs. Cindy ne restait jamais ici. Trop moderne pour elle. Elle est plus du genre douillet. »

« Où vit-elle ? »

« Dans une résidence universitaire non loin d’ici », dit Rachel. « Mais elle ne rentrait pas chez elle samedi soir. Elle était censée retrouver son petit ami. »

Les sens d’Avery se mirent en alerte.

« Petit-ami ? »

Rachel opina.

« Winston Graves, étudiant de première catégorie en troisième année, rameur, enfoiré. Aucun d’entre nous n’a jamais compris pourquoi elle sortait avec lui. Eh bien, j’imagine que moi oui. Il est beau et a des tonnes d’argent. Cindy n’en a jamais eu. Je pense, quand on n’a pas d’argent, c’est très attrayant. »

Ouais, pensa Avery, je sais. Elle se remémora comment l’argent, le prestige et le pouvoir de son travail au cabinet d’avocat précédent lui avait fait croire qu’elle était d’une manière ou d’une autre différente de cette jeune fille effrayée et déterminée qui avait quitté l’Ohio.

« Où vit Winston ? », demanda-t-elle.

« À Winthrop Square. C’est vraiment très près d’ici. Mais Cindy n’y est jamais arrivée. Winston est passé tôt le dimanche matin, à sa recherche. Il avait supposé qu’elle avait simplement oublié leurs projets et s’était évanouie. Donc nous sommes allées chez elle ensemble. Elle n’était pas là non plus. C’est à ce moment-là que nous avons appelé la police. »

« Serait-elle allée n’importe où ailleurs ? », demanda-t-elle.

« Pas moyen », dit Rachel. « Ce n’est pas du tout Cindy. »

« Donc quand elle est partie d’ici, vous êtes sûre qu’elle se dirigeait vers chez Winston. »

« Absolument. »

« Y avait-il quelque chose qui aurait pu changer ces plans ? N’importe quoi qui se serait passé tôt dans la soirée, ou même à la fin ? »

Rachel secoua la tête.

« Non, eh bien », réalisa-t-elle, « il y a eu quelque chose. Je suis sûre que ce n’est rien, mais il a ce garçon qui craquait pour Cindy depuis des années. Son nom est George Fine. Il est beau, l’air dur, un solitaire, mais un peu bizarre, si vous voyez ce que je veux dire ? Il fait beaucoup de sport et court autour du campus. J’ai eu un cours avec lui une fois l’année dernière. Une de nos blagues était qu’il a suivi un cours avec Cindy à presque chaque semestre depuis la première année. Il a été obsédé par elle. Il était là samedi, et le truc fou c’est que Cindy dansait avec lui, et ils se sont même embrassés. Carrément pas du genre de Cindy. Je veux dire, elle sort avec Winston – non pas qu’ils aient une relation parfaite – mais elle était vraiment soûle, et déchaînée. Ils se sont embrassés, ont dansé, et ensuite elle est partie. »

« George l’a-t-il suivie dehors ? »

« Je ne sais pas », dit-elle. « Honnêtement, je ne me souviens pas de l’avoir vu après que Cindy soit partie, mais c’est peut-être parce que j’étais complètement ivre. »

« Vous souvenez vous à quelle heure elle est partie ? »

« Ouais », dit-elle, « à exactement deux heures quarante-cinq. Samedi avait lieu notre fête de la Nuit du Poisson d’Avril, et nous étions supposés jouer à cette grande farce, mais tout le monde s’amusait tellement que nous l’avons oublié jusqu’à ce que Cindy parte. »

Rachel baissa la tête. Le vide emplit l’air pendant un moment.

« Bien écoutez », dit Avery, « cela a été très utile. Merci. Voici ma carte. Si vous pouvez vous rappeler de quoi que ce d’autre, ou si vous sœurs de la confrérie ont quelque chose à ajouter, j’adorerais l’entendre. C’est une enquête ouverte, donc même le plus petit détail pourrait nous donner une piste. »

Rachel lui fit face avec des larmes dans les yeux. Et alors que les larmes commençaient à rouler le long de ses joues, sa voix demeura calme et ferme.

« Elle est morte », dit-elle, « n’est-ce pas ? »

« Rachel, je ne peux pas. »

Rachel hocha de la tête, et ensuite prit son visage dans ses mains et se décomposa totalement. Avery se pencha et la serra dans ses bras.




CHAPITRE SIX


À l’extérieur, Avery tourna son visage vers le soleil et poussa un soupir lourd.

Church Street était animée, et il y avait plusieurs caméras sur les devantures des magasins. Même au milieu de la nuit, elle ne pouvait pas croire que l’enlèvement ait eu lieu là.

Où es-tu allée ? s’interrogea-t-elle.

Une vérification rapide sur son téléphone révéla le chemin le plus facile vers Winthrop Square. Elle alla faire un tour vers le haut de Church Street et tourna à gauche sur Brattle. Brattle Street était plus large que la première, avec tout autant de commerces. De l’autre côté de la rue, elle remarqua le Théâtre Brattle. Une petite allée se trouvait sur côté de l’édifice, bordée par un café. Des arbres dissimulaient la zone dans l’obscurité. Curieuse, Avery traversa et pénétra dans l’étroite bande entre les bâtiments.

Elle ressortit sur Brattle et vérifia chaque devanture dans un rayon d’un pâté de maisons des deux côtés de Church Street. Il y avait au moins deux magasins avec des caméras à l’extérieur.

Elle se dirigea vers un petit bureau de tabac.

La cloche de la porte tinta.

« Puis-je vous aider ? », dit un vieil hippie blanc, avec les cheveux en dreadlocks.

« Ouais », dit Avery, « j’ai remarqué que vous aviez une caméra dehors. Quel genre de portée avez-vous avec ce truc ? »

« Tout le pâté de maisons », dit-il, « dans les deux directions. J’ai dû l’installer il y a deux ans. Fichus étudiants. Tout le monde pense que ces gamins de Harvard sont tellement spéciaux, mais ils ne sont qu’une bande de cons comme tous les autres. Pendant des années ils ont cassé mes vitres. Une sorte de farce d’étudiant, c’est ça ? Pas pour moi. Vous savez combien une vitre coûte ? »

« Désolée d’entendre ça. Écoutez, je n’ai pas de mandat », dit-elle, et elle montra rapidement son badge, « mais certains de ces idiots de gamins ont peut-être causé des troubles juste en haut de votre rue. Pas de caméras là-bas. Y a-t-il moyen que je puisse jeter un coup d’œil ? Je sais l’heure. Ça ne devrait pas prendre très longtemps. »

Il fronça les sourcils et marmonna dans sa barbe.

« Je ne sais pas », dit-il, « je dois surveiller le magasin. Je suis le seul ici. »

« Je vais faire en sorte que ça en vaille la peine. » Elle sourit. « Que diriez-vous de cinquante dollars ? »

Sans un mot, il baissa la tête, contourna le comptoir, et tourna le panneau sur la porte d’“ouvert” à “fermé”.

« Cinquante dollars ? », dit-il. « Venez ! »

L’arrière du magasin était encombré et sombre. Caché parmi des boîtes et des fournitures de rechange, l’homme découvrit un petit poste de télévision. Au-dessus – sur une étagère plus haute – se trouvait une série d’équipements électroniques rattachés à la télévision.

« Je n’utilise pas vraiment ça souvent », dit-il, « seulement quand il y a des problèmes. La bande est effacée toutes les semaines le lundi soir. Quand était votre petit incident ? »

« Samedi soir », dit-elle.

« Très bien alors, vous avez de la chance. »

Il se tourna vers le poste.

Les images en noir et blanc provenaient juste de l’extérieur du magasin. Avery pouvait clairement voir l’entrée, ainsi que l’autre côté de la rue et jusqu’à Brattle. La zone qu’elle voulait spécifiquement examiner était à environ quarante-cinq mètres. L’image avait plus de grain, et il était presque impossible de distinguer des formes devant l’allée.

Une petite souris était utilisée pour chercher en arrière.

« Quelle heure vous avez dit ? », demanda-t-il.

« Deux heures quarante-cinq », dit-elle, « mais j’aurais besoin de vérifier d’autres horaires aussi. Cela vous gêne-t-il si je m’assois juste là et que je regarde de moi-même ? Vous pouvez retourner au magasin. »

Un regard suspicieux l’accueillit.

« Allez-vous voler quoi que ce soit ? »

« Je suis policière », dit-elle. « Ça va contre ma devise. »

« Alors vous n’êtes pas semblable à tous les policiers que je connais », rit-il.

Avery tira une petite chaise noire. Elle en essuya la poussière et s’assit. Un rapide examen de l’équipement, et elle fut capable de chercher aisément en avant et en arrière.

À deux heures quarante-cinq, quelques personnes marchaient le long de Brattle Street.

À deux heures cinquante, la rue paraissait vide.

Vers deux heures cinquante-deux, quelqu’un – une fille d’après les cheveux et la robe – apparut depuis la direction de Church Street. Elle traversa Brattle et tourna à gauche. Une fois qu’elle eut passé le café, une image sombre venue de sous les arbres se mélangea à la sienne, et elles disparurent toutes deux. Pendant un moment, Avery ne put voir que les mouvements indéchiffrables de diverses nuances de noir. Tandis que la scène continuait, les silhouettes des arbres reprirent leur forme originale. La fille ne réapparut jamais.

« Merde », murmura Avery.

Elle décrocha un talkie-walkie élégant et moderne de l’arrière de sa ceinture.

« Ramirez », dit-elle. « Où êtes-vous ? »

« Qui est-ce ? », s’éleva une voix grésillant.

« Vous savez qui c’est. Votre nouvelle coéquipière. »

« Je suis toujours à Lederman. Presque fini ici. Ils viennent tout juste d’emmener le corps. »

« J’ai besoin de vous ici, maintenant », dit-elle, et elle lui donna la localisation. « Je pense que je sais où Cindy Jenkins a été enlevée. »



* * *



Une heure plus tard, Avery avait fait bloquer l’allée des deux côtés avec du ruban jaune. Sur Brattle Street, une voiture de police et le van de la police scientifique se garèrent sur le trottoir. Un officier avait été posté pour décourager les visiteurs.

L’allée ouvrait dans une large rue assombrie à peu près à mi-chemin dans le pâté de maisons. Un côté de la rue hébergeait un bâtiment d’agence immobilière en verre et un quai de chargement. De l’autre côté se trouvaient des lotissements. Il y avait un parking qui pouvait contenir quatre véhicules. Une autre voiture de police, ainsi que plus de ruban jaune, était à l’autre extrémité de l’allée.

Avery se tenait devant le quai de chargement.

« Là », dit-elle en pointant du doigt une caméra en hauteur. « Nous avons besoin de ces images. Ça appartient probablement à la société immobilière. Allons là-dedans et voyons ce que nous pourrons trouver. »

Ramirez secoua la tête.

« Vous êtes dingue », dit-il. « Cet enregistrement ne montrait rien. »

« Cindy Jenkins n’avait aucune raison de marcher dans cette allée », dit Avery. « Son petit ami habite dans la direction opposée. »

« Peut-être voulait-elle aller marcher », soutint-il. « Tout ce que je dis, c’est que ça fait beaucoup d’effectifs pour une intuition. »

« Ce n’est pas une intuition. Vous avez vu les images. »

« J’ai vu plusieurs taches noires que ne pouvais pas comprendre ! » Il luttait. « Pourquoi le tueur attaquerait-il ici ? Il y a des caméras partout. Il faudrait être complètement idiot. »

« Allons le découvrir », dit-elle.

La société Top Real Estate possédait le bâtiment de verre et le quai de chargement.

Après une brève discussion avec la réception de la sécurité, on dit à Avery et Ramirez d’attendre sur les somptueux canapés en cuir pour que quelqu’un de plus haute autorité arrive. Dix minutes plus tard, le chef de la sécurité et le président de la société apparurent.

Every lança son plus beau sourire et serra leur main.

« Merci de nous recevoir », dit-elle. « Nous aimerions accéder à la caméra juste au-dessus de votre quai de chargement. Nous n’avons pas de mandat », dit-elle en fronçant les sourcils, « mais ce que nous avons est une fille morte qui a été enlevée samedi soir, plus probablement devant votre porte de service. À moins que quelque chose n’apparaisse, nous devrions ressortir en vingt minutes. »

« Et si quelque chose se présente ? », demanda le président.

« Alors vous feriez le bon choix d’assister la police dans une affaire extrêmement urgente et délicate. Un mandat pourrait prendre une journée entière. Le corps de cette fille est mort depuis déjà deux jours. Elle ne peut plus parler. Elle ne peut pas nous aider. Mais vous le pouvez. S’il vous plaît, aidez. À chaque seconde que nous perdons, la piste se refroidit. »

Le président hocha la tête pour lui-même et se tourna vers son garde.

« David », dit-il, « montrez-leur. Donnez-leur tout ce dont ils ont besoin. S’il y a un problème quelconque », dit-il à Avery, « s’il vous plaît venez me trouver. »

Pendant qu’ils étaient en chemin, Ramirez siffla tout seul.

« Quelle charmeuse », dit-il.

« Quoi qu’il faille », murmura Avery.

Le bureau de la sécurité à Top Real Estate était une pièce bourdonnante remplie de plus de vingt écrans de télévision. Le garde s’assit à une table noire avec un clavier.

« D’accord », dit-il. « Heure et lieu ? »

« Quai de chargement. Environ deux heures cinquante-deux, puis avancez. »

Ramirez secoua la tête.

« Nous n’allons rien trouver. »

Les caméras de la société immobilière étaient de bien meilleure qualité que celle du bureau de tabac, et en couleur. La plupart des écrans étaient de taille similaire, mais un était particulièrement grand. La garde mit la caméra du quai de chargement sur cet écran puis rembobina les images.

« Là », dit Avery. « Arrêtez. »

L’image s’arrêta à deux heures cinquante. La caméra montrait une vue panoramique du parking directement de l’autre côté du quai, ainsi qu’à gauche, vers le panneau de voie sans issue et la rue au-delà. Il n’y avait qu’une vue partielle de l’allée qui menait vers Brattle Street. Une seule voiture était garée sur le parking : un mini van qui paraissait être bleu foncé.

« Cette voiture n’est pas censée être là », indiqua le garde.

« Pouvez-vous distinguer la plaque ? », demanda Avery.

« Ouais, je l’ai », dit Ramirez.

Tous trois attendirent. Pendant un moment, le seul mouvement vint de véhicules sur la rue perpendiculaire, et celui des arbres.

À deux heures cinquante-deux, deux personnes apparurent.

Ils auraient pu être des amants.

L’un était un homme plus menu, sec et petit, avec des cheveux épais et touffus, une moustache et des lunettes. L’autre était une fille, plus grande, avec de longs cheveux. Elle portait une légère robe d’été et des sandales. Ils semblaient être en train de danser. Il tenait une de ses mains et la faisait tournoyer par la taille.

« Bon sang », dit Ramirez, « c’est Jenkins. »

« Même robe », dit Avery, « chaussures, cheveux. »

« Elle est droguée », dit-il. « Regardez-la. Les pieds traînent. »

Ils observèrent le tueur ouvrir la porte côté passager et la placer à l’intérieur. Ensuite, alors qu’il se tournait et faisait le tour vers le côté conducteur, il regarda directement vers la caméra du quai de chargement, s’inclina de manière théâtrale, et virevolta vers la portière.

« Bon sang ! », hurla Ramirez. « Cet enfoiré est en train de jouer avec nous. »

« Je veux tout le monde sur ça », dit Avery. « Thompson et Jones sont à plein temps sur la surveillance à partir de maintenant. Thompson peut rester au parc. Dites-lui pour le mini van. Cela réduira ses recherches. Nous avons besoin de savoir dans quelle direction la voiture se dirigeait. Jones a un travail plus ardu. Il faut qu’il vienne ici maintenant et suive ce van. Je me fiche de comment il le fait. Dites-lui de repérer toutes les caméras qui pourront l’aider en route. »

Elle se tourna vers Ramirez, qui la dévisageait en retour, stupéfait et impressionné.

« Nous avons notre tueur. »




CHAPITRE SEPT


L’épuisement frappa finalement Avery non loin de six heures quarante-cinq le soir, dans l’ascenseur qui l’emmenait au second étage du poste de police. Toute l’énergie et l’impulsion qu’elle avait reçue des révélations de la matinée avaient abouti à une journée bien remplie, mais une nuit d’innombrables questions sans réponses. Sa peau claire était partiellement brûlée par le soleil, ses cheveux étaient en désordre, la veste qu’elle portait plus tôt tendue sur son bras. Sa chemise : sale et débraillée. Ramirez, d’un autre côté, paraissait encore plus frais qu’il ne l’avait été le matin : les cheveux plaqués en arrière, costume presque parfaitement repassé, les yeux vifs et seulement une petite touche de sueur sur le front.

« Comment pouvez-vous avoir si bonne mine ? », demanda-t-elle.

« C’est mon sang Hispano-mexicain », expliqua-t-il fièrement. « Je peux faire vingt-quatre, quarante-huit heures et encore garder cet éclat. »

Un regard rapide et délicat à Avery et il se lamenta : « Ouais. Vous n’avez pas l’air en forme. »

Du respect emplit ses yeux.

« Mais vous l’avez fait. »

Le second étage n’était qu’à moitié plein la nuit, avec la plupart des officiers soit chez eux ou travaillant dans les rues. Les lumières de la salle de conférence étaient allumées. Dylan Connelly faisait les cent pas à l’intérieur, manifestement contrarié. À leur vue, il ouvrit la porte avec fracas.

« Bon sang où étiez-vous ?! » dit-il sèchement. « Je voulais un rapport sur mon bureau à cinq heures. C’est presque sept heures. Vous avez éteint vos talkies-walkies. Tous les deux », souligna-t-il. « J’aurais pu m’attendre à ça de vous, Black, mais pas de vous, Ramirez. Personne ne m’a appelé. Personne n’a répondu au téléphone. Le capitaine est furieux, lui aussi, donc n’allez pas pleurer auprès de lui. Avez-vous une quelconque idée de ce qui était en train de se passer ici ? Bon sang mais à quoi pensiez-vous ? »

Ramirez leva les mains.

« Nous avons appelé », dit-il, « j’ai laissé un message. »

« Vous avez appelé il y a vingt minutes », répliqua Dylan d’un ton sec. « Je vous ai appelé toute les demi-heures depuis quatre heures trente. Est-ce que quelqu’un est mort ? Pourchassiez-vous le tueur ? Dieu Tout Puissant est-il descendu du Paradis pour vous aider sur cette affaire ? Parce que ce sont les seules réponses acceptables pour votre insubordination flagrante. Je devrais vous retirer tous les deux de l’affaire immédiatement. »

Il pointa du doigt la salle de conférence.

« Rentrez là-dedans. »

Les menaces énervées échappaient à Avery. La furie de Dylan était un bruit de fond qu’elle pouvait aisément filtrer. Elle avait appris cette compétence il y avait longtemps de cela, dans l’Ohio, quand elle devait écouter son père crier et hurler sur sa mère presque tous les soirs. À l’époque, elle avait plaqué fermement ses mains sur ses oreilles, chanté des chansons et rêvé du jour où elle serait enfin libre. Maintenant, il y avait des affaires plus importantes pour retenir son attention.

Le journal de l’après-midi était posé sur la table.

Une photographie d’Avery Black se trouvait à la une, l’air étonné que quelqu’un vienne de lui pousser une caméra dans le visage. Le gros titre disait : “Meurtre au parc Lederman : L’Avocate de la Défense du Tueur en Série sur l’Affaire !” À côté de l’image en pleine page se trouvait une autre, plus petite, d’Howard Randall, le vieux tueur en série parcheminé des cauchemars d’Avery avec un verre de Coca et un visage souriant. Le titre au-dessus de cette photo disait : “Ne Faites Confiance à Personne : Avocat ou Police”.

« Avez-vous vu ça ? », grogna Connelly.

Il ramassa le journal et le reposa violemment.

« Vous êtes à la une ! Premier jour à la Criminelle et vous êtes à la une des informations – de nouveau. Vous rendez-vous compte à quel point c’est peu professionnel ? Non, non », dit-il en voyant l’expression de Ramirez, « n’essayez même pas de parler maintenant. Vous avez tous les deux foiré. Je ne sais pas à qui vous avez parlé ce matin, mais vous avez soulevé un orage de fumier. Comment Harvard a eu vent de la mort de Cindy Jenkins ? Il y a un mémorial pour elle sur le site internet de Kappa Kappa Gamma. »

« Coup de chance ? », dit Avery.

« Allez vous faire voir, Black ! Vous n’êtes plus sur l’affaire. Vous m’avez entendu ?! »

Le capitaine O’Malley se glissa dans la pièce.

« Attendez », se plaignit Ramirez. « Vous ne pouvez pas faire ça. Vous ne savez pas ce que nous avons. »

« Je me fiche de ce que vous avez », rugit Dylan. « Je n’ai pas encore terminé. Ça va juste de mieux en mieux. Le maire a appelé il y a une heure. Apparemment, il avait l’habitude de jouer au golf avec le père de Jenkins, et il voulait savoir pourquoi une avocate dépassée – qui a réussi à faire sortir de prison un tueur en série – s’occupe du meurtre de la fille d’un ami proche. »

« Calmez-vous », dit O’Malley.

Dylan pivota, le visage rouge et la bouche ouverte. À la vue du capitaine – qui était plus petit et calme mais semblait remonté et prêt à exploser – il se relâcha.

« Quelle qu’en soit la raison », dit O’Malley d’une voix égale, « cette affaire vient juste d’éclater. Par conséquent, j’aimerais savoir ce que vous avez fait durant toute la journée, si c’est OK pour vous, Dylan ? »

Connelly marmonna quelque chose dans sa barbe et se détourna.

Le capitaine fit un signe de la tête à Avery.

« Expliquez-vous. »

« Je n’ai jamais dit le nom de la victime », dit Avery, « mais, j’ai interrogé une fille de Kappa Kappa, la meilleure amie de Cindy Jenkins, Rachel Strauss. Elle a dû faire le rapprochement. Je suis désolée pour ça », dit-elle avec un regard sincèrement apologétique vers Dylan. « Papoter n’est pas mon fort. Je cherchais des réponses, et je les ai eues. »

« Dites-leur », pressa Ramirez.

Avery se déplaça autour de la table de conférence.

« Nous avons un tueur en série sur les mains. »

« Oh allons ! », se lamenta Dylan. « Comment pourrait-elle possiblement savoir ça ? Elle a été sur l’affaire une journée. Nous avons une fille décédée. C’est impensable. »

« Allez-vous vous taire ?! », hurla O’Malley.

Dylan se mordit la lèvre inférieure.

« Ce n’est pas un meurtre ordinaire », dit Avery. « Vous m’en avez dit autant, Capitaine, et vous devez l’avoir vu aussi », dit-elle à Dylan. « On a fait paraître la victime vivante. Notre tueur la vénérait. Pas de contusions sur le corps, pas de signes d’effraction, donc nous pouvons écarter les gangs ou de la violence domestique. La scientifique a confirmé qu’elle a été droguée avec un anesthésique puissant, probablement naturel, que le tueur a peut-être créé lui-même, des extraits de fleurs qui l’auraient instantanément paralysée, et lentement tuée. En supposant qu’il garde ces plantes en sous-sol, il aurait besoin de lumières, d’un système d’arrosage, et d’engrais. J’ai passé quelques appels pour découvrir comment ces graines sont importées, où elles sont vendues, et comment mettre la main sur l’équipement. Il voulait aussi la victime vivante, au moins pour un moment. Je n’étais pas sûre de la raison, jusqu’à ce qu’on le prenne sur la surveillance. »

« Quoi ? », murmura O’Malley.

« Nous l’avons», dit Ramirez. « Ne soyez pas trop enthousiastes. Les images ont du grain et sont difficiles à voir, mais l’enlèvement tout entier peut être vu depuis deux caméras différentes. Jenkins a quitté la fête un peu après deux heures trente le dimanche matin pour aller à la maison de son petit ami. Il vit à environ cinq pâtés de maisons de la suite de Kappa Kappa Gamma. Avery a emprunté le même chemin qu’elle supposait que Jenkins avait suivi. Elle a remarqué l’allée. Qui sait ce qui lui a pris, mais sur une intuition, elle a vérifié la caméra de surveillance d’un bureau de tabac proche. »

« Vous avez besoin d’un mandat pour ça », le coupa Dylan.

« Seulement si quelqu’un le demande », répondit Avery. « Et parfois un sourire amical et une conversation engageante vont loin. Ce commerce a été vandalisé à peu près dix fois l’année dernière », poursuivit-elle. « Ils ont récemment fait installer une caméra extérieure. Alors, le magasin est de l’autre côté de l’allée, et il est environ à un demi pâté de maisons, mais vous pouvez clairement voir une fille – et je crois qu’il s’agissait de Cindy Jenkins – se faire accoster sous quelques arbres. »

« C’est à ce moment-là qu’elle m’a appelé », reprit Ramirez. « Bon, je pensais qu’elle était folle. Sérieusement. J’ai vu la vidéo et je n’aurais pas cligné des yeux deux fois. Black, en revanche, m’a fait appeler la scientifique et entrainer l’équipe au complet sur cette merde. Comme vous pouvez l’imaginer, j’étais énervé. Mais », dit-il avec des yeux excités, « elle avait raison. Il y avait une autre caméra sur un quai de chargement à l’arrière de l’allée. Nous avons demandé à la société de nous laisser voir ce qu’il y avait dessus. Ils ont accepté et boum », dit-il en ouvrant grand les bras. « Un homme sort de l’allée en tenant notre victime. Même robe. Mêmes chaussures. Il est de carrure mince, plus petit que Cindy, et en train de danser. Il était vraiment en train de la tenir et de danser. Elle était de toute évidence droguée. Les pieds s’agitant partout. À un moment donné, il regarde même droit vers la caméra. Ce sale malade nous narguait. Il la met sur le siège avant d’un minivan et part comme si de rien n’était. La voiture est un Chrysler, bleu foncé. »

« Plaque d’immatriculation ? », demanda Dylan.

« C’est une fausse. Je l’ai déjà rentrée. Il devait avoir une fausse plaque. Je suis en train dresse une liste de tous les minivans Chrysler de cette couleur vendus les cinq dernières années dans un rayon de cinq comtés. Ça va prendre un moment, mais peut-être que nous pouvons réduire la liste avec plus d’informations. Aussi, il devait porter un déguisement. On pouvait à peine voir son visage. Il portait une moustache, potentiellement une perruque, des lunettes. Tout ce que nous pouvons estimer est la taille - autour d’un mètre soixante-sept ou soixante-dix – et peut-être la couleur de peau : blanc. »

« Où sont les bandes ? », demanda O’Malley.

« En bas avec Sarah », répondit Avery. « Elle a dit que cela pourrait prendre du temps mais elle essaiera d’obtenir une description du tueur basée sur ce qu’elle voit d’ici demain. Une fois que nous aurons la reconnaissance faciale, nous pourrons la comparer avec nos suspects et la faire passer dans la base de données pour voir ce qui ressort. »

« Où sont Jones et Thompson ? », demanda Dylan.

« Avec un peu de chance, encore au travail », dit Avery. « Thompson est en charge de la surveillance au parc. Jones essaye de pister cette voiture depuis l’allée. »

« Avant que nous ne partions », ajouta Ramirez, « Jones avait trouvé au moins six caméras différentes dans un périmètre de dix pâtés de maisons depuis l’allée qui pourraient aider. »

« Même si nous perdons la voiture », dit Avery, « nous pouvons au moins limiter la direction. Nous savons qu’il a tourné vers le nord en sortant de l’allée. Ça, associé à ce que Thompson trouvera au parc, et nous pourrons trianguler une zone et faire du porte à porte s’il le faut. »

« Quid de la scientifique ? », demanda O’Malley.

« Rien dans l’allée », dit Avery.

« C’est tout ? »

« Nous avons quelques suspects, aussi. Cindy était à une fête la nuit de son enlèvement. Un gars nommé George Fine était là. Apparemment, il suivait Cindy depuis des années : il prenait les cours qu’elle prenait, semblait tomber sur elle à des évènements. Il a embrassé Cindy pour la première fois, a dansé avec elle toute la nuit. »

« Lui avez-vous parlé ? »

« Pas encore », dit-elle, et elle regarda droit vers Dylan. « Je voulais votre approbation avant une potentielle fouille à l’université de Harvard. »

« C’est bon de voir que vous avez un peu le sens du protocole », marmonna Dylan.

« Il y a aussi le petit ami », ajouta-t-elle pour O’Malley. « Winston Graves. Cindy était censée aller chez lui cette nuit-là. Elle n’est jamais arrivée. »

« Donc nous avons deux suspects potentiels, des images des faits, et une voiture à pister. Je suis impressionné. Qu’en est-il du mobile ? Y avez-vous réfléchi ? »

Avery détourna le regard.

L’enregistrement qu’elle avait vu, aussi bien que la disposition de la victime et sa manipulation, tout indiquait un homme qui aimait son œuvre. Il l’avait déjà fait avant, et il le referait. Une sorte de délire de pouvoir devait l’avoir motivé, car il se souciait peu de la police. La révérence dans l’allée pour la caméra lui en disait autant. Cela nécessitait du courage, ou de la stupidité, et rien dans le dépôt du corps ou l’enlèvement ne pointait vers un manque de jugement.

« Il joue avec nous », dit-elle. « Il aime ce qu’il fait, et il veut le refaire. Je dirais qu’il a une sorte de plan. Ce n’est pas encore terminé. »

Dylan grogna et secoua la tête.

« Ridicule », siffla-t-il.

« Très bien », dit O’Malley. « Avery, vous êtes autorisée à parler à vos suspects demain. Dylan, contactez Harvard et mettez-les au courant. J’appellerais le chef ce soir et je lui ferais savoir ce que nous avons. Je peux aussi voir pour vous obtenir quelques mandats génériques pour des caméras. Gardons Thompson et Jones les yeux ouverts. Dan, je sais que vous avez travaillé toute la journée. Un dernier boulot et vous pourrez aller vous coucher. Obtenez les adresses des deux garçons de Harvard si vous ne les avez pas déjà. Passez en route vers chez vous. Assurez-vous qu’ils soient bien rentrés. Je ne veux voir personne déguerpir. »

« Je peux faire ça », dit Ramirez.

« OK », dit O’Malley en frappant dans ses mains. « Allez-y. Excellent travail vous deux. Vous devriez être fiers de vous. Avery et Dylan, attendez une minute. »

Ramirez désigna Avery du doigt.

« Vous voulez que je passe vous prendre dans la matinée ? Huit heures ? Nous irons ensemble ? »

« D’accord. »

« Je continuerais avec Sarah pour le portrait. Peut-être aura-t-elle quelque chose. »

L’empressement soudain d’un coéquipier pour aider – de son propre chef et sans y être poussé – était nouveau pour Avery. Tous les autres avec qui elle avait été associée depuis le moment où elle avait rejoint les forces avaient voulu la laisser morte dans un fossé quelque part.

« Ça a l’air bien », dit-elle.

Une fois Ramirez parti, O’Malley fit asseoir Dylan d’un côté de la table et Avery de l’autre.

« Écoutez vous deux », dit-il avec une voix calme mais ferme. « Le chef m’a appelé aujourd’hui et a dit qu’il voulait savoir à quoi je pensais, donner cette affaire à une ancienne avocate de la défense bien connue et disgraciée. Avery, je lui ai dit que vous étiez la bonne policière pour le job et je maintiens ma décision. Votre travail aujourd’hui prouve que j’avais raison. Toutefois, il est dix-neuf heures trente et je suis encore ici. J’ai une femme et trois enfants qui m’attendent chez moi et je veux désespérément partir, les voir et oublier cet endroit affreux pour un moment. Manifestement, aucun de vous ne partage mes soucis, donc peut-être ne comprenez-vous pas ce que je suis en train de dire. »

Elle le dévisagea en retour, pleine d’interrogation.

« Entendez-vous et arrêtez de m’embêter avec vos conneries ! », dit-il d’un ton brusque.

Un silence tendu recouvrit la pièce.

« Dylan, commencez à agir comme un superviseur ! Ne m’appelez pas pour chaque pauvre détail. Apprenez à gérer les vôtres seul. Et vous », dit-il à Avery, « vous feriez mieux d’arrêter le jeu de l’humour farfelu et l’attitude du je-m’en-fiche, et commencer à agir comme si vous vous en souciez pour une fois, car je sais que c’est le cas. » Il la scruta pendant un long moment. « Dylan et moi nous vous avons attendue pendant des heures. Vous voulez éteindre votre radio ? Ne pas répondre au téléphone ? Peut-être que ça aide pensez-vous ? Bon pour vous. Allez-y. Mais quand un supérieur appelle, vous les rappelez. La prochaine fois que cela arrive, vous êtes virée de l’affaire. Compris ?

Avery acquiesça, humble.

« Compris », dit-elle.

« C’est entendu », opina Dylan.

« Bien », dit O’Malley.

Il se redressa et sourit.

« Bon, j’aurais dû le faire plus tôt mais il n’y a pas de meilleur moment que le présent. Avery Black, j’aimerais vous présenter Dylan Connelly, divorcé et père de deux enfants. La femme l’a quitté il y a deux ans car il ne revenait jamais à la maison et buvait trop. Maintenant ils vivent dans le Maine et il n’arrive jamais à voir ses enfants, donc il est tout le temps énervé. »

Dylan se raidit et était sur le point de parler, mais ne dit rien.

« Et Dylan ? Voici Avery Black, ancienne avocate de la défense qui a merdé et relâché un des pires tueurs en série au monde dans les rues de Boston, un homme qui a tué à nouveau et détruit sa vie. Elle laisse derrière elle un boulot à plusieurs millions de dollars, un ex-mari, et un enfant qui lui parle à peine. Et, comme vous, elle noie habituellement ses chagrins dans le travail et l’alcool. Vous voyez ? Vous deux avez plus en commun que vous ne le pensez. »

Il devint on ne peut plus sérieux.

« Ne me mettez plus dans l’embarras, ou vous serez tous les deux virés de l’affaire. »




CHAPITRE HUIT


Laissés seuls ensemble dans la salle de conférence, Avery et Dylan demeurèrent assis l’un face à l’autre pendant quelques instants dans un silence absolu. Aucun d’eux ne bougea. Sa tête était basse. Une grimace ridait son visage et il semblait retourner quelque chose dans sa tête. Pour la première fois, Avery éprouva de la sympathie pour lui.

« Je sais comment c’est — », commença-t-elle.

Dylan se mit debout si rapidement et avec tant de raideur que sa chaise glissa en arrière et percuta le mur.

« Ne pensez pas que cela change quoi que ce soit », dit-il. « Vous et moi ne sommes en rien semblables. »

Même si son langage corporel menaçant dégageait de la colère et de la distance, ses yeux exprimaient quelque chose de différent. Avery était certaine qu’il était au bord de la rupture. Quelque chose que le capitaine avait dit l’affectait, tout comme cela l’avait affectée. Ils étaient tous deux amochés, solitaires. Seuls.

« Écoutez », offrit-elle, « je pensais juste. »

Dylan se retourna et ouvrit la porte. Son profil en sortant confirma ses craintes : il y avait des larmes dans ses yeux injectés de sang.

« Nom de dieu », murmura-t-elle.

Les nuits étaient le pire pour Avery. Elle n’avait plus de groupes d’amis solides, pas de vrais passe-temps autres que le travail, et elle était si fatiguée qu’elle ne pouvait imaginer faire plus de travail de terrain. Seule à la large table pâle, elle avait la tête basse et redoutait ce qui viendrait après.

Le chemin pour sortir du bureau était comme celui des autres jours, seulement il y avait une ambiance électrique dans l’air, et plusieurs dans la force étaient encore plus enhardis par son histoire à la une.

« Eh, Black », appela quelqu’un en montrant sa photo en couverture. « Joli visage. »

Un autre officier tapota l’image d’Howard Randall.

« Cette histoire dit que vous deux étiez très proches, Black. Tu fais dans la gérontophilie ? Tu sais ce que ça veut dire ? Ça veut dire que tu aimes te taper des personnes âgées. »

« Les gars, vous êtes hilarants. » Elle sourit et dégaina ses doigts comme des pistolets.

« Va te faire foutre, Black. »



* * *



Une BMW blanche était garée dans le garage ; vieille de cinq ans, sale et décatie. Avery l’avait achetée au sommet de son succès en tant qu’avocate de la défense.

À quoi pensais-tu ? songea-t-elle. Pourquoi quiconque achèterait-il une voiture blanche ?

Le succès, se souvint-elle. La BMW blanche avait été étincelante et tape-à-l’œil, et elle voulait que tout le monde sache qu’elle était géniale. Désormais, c’était un rappel de sa vie ratée.

L’appartement d’Avery était sur Bolton Street dans le sud de Boston. Elle possédait un petit logement avec deux chambres sur le second palier d’un bâtiment à deux étages. L’endroit était un déclassement par rapport à son ancien appartement-terrasse dans un gratte-ciel, mais il était spacieux et ordonné, avec une jolie terrasse où elle pouvait s’asseoir et se détendre après une dure journée de travail.

Le salon était un espace ouvert avec une moquette marron à poils longs. La cuisine était à droite de la porte d’entrée, et séparée du reste de la pièce par deux grands îlots. Il n’y avait ni plantes ni animaux. Une exposition au nord garantissait que l’appartement soit habituellement sombre. Avery jeta ses clefs sur la table et ôta le reste de ses affaires : arme, harnais d’épaule, talkie-walkie, insigne, ceinture, téléphone, et portefeuille. Elle se déshabilla en chemin pour la douche.

Après une longue immersion pour digérer les évènements de la journée, elle enfila une robe, prit une bière dans le frigo, puis son téléphone, et sortit sur la terrasse.

Presque vingt appels manqués clignotèrent sur son portable, avec dix nouveaux messages. La plupart d’entre eux étaient de Connelly et O’Malley. Il y avait beaucoup de cris.

Parfois, Avery était tellement déterminée et motivée qu’elle refusait de décrocher pour toute personne qu’elle ne pensait pas essentielle à sa tâche, en particulier quand toutes les pièces n’avaient pas été rassemblées ; aujourd’hui était l’un de ces jours-là.

Elle fit défiler les derniers numéros entrés – et tous les gens qui l’avaient appelée ce dernier mois. Pas un seul ne venait de sa fille, ou de son ex-mari.

Soudain, tous deux lui manquèrent.

Des numéros furent composés.

Le téléphone sonna.

Un message répondit : « Salut, c’est Rose. Je ne suis pas là maintenant pour prendre votre appel, mais si vous laissez un message bref, et votre nom et votre numéro, je reviendrais vers vous dès que je le pourrais. Merci beaucoup. » Bip.

Avery raccrocha.

Elle joua avec l’idée d’appeler Jack, son ex. C’était un homme bon, son chéri de l’université, avec un cœur d’or : une personne véritablement respectable. Ils avaient eu une liaison torride quand elle avait dix-huit ans, et elle, avec son ego écœurant et son travail de rêve avait tout gâché.

Pendant des années, elle avait reproché aux autres la séparation, et la rupture avec sa fille : Howard Randall pour ses mensonges, son vieux patron, l’argent, le pouvoir, et tous ces gens qu’elle devait constamment divertir et charmer pour rester avec une longueur d’avance sur la vérité : petit à petit, ses clients étaient devenus moins fiables, et malgré cela elle voulait continuer, ignorer la vérité, tordre la justice d’un côté ou de l’autre – simplement pour gagner. Juste une autre affaire, se disait-elle souvent. La prochaine fois, je défendrai quelqu’un de vraiment innocent et remettrai les choses au clair.

Howard Randall avait été cette affaire.

Je suis innocent, s’était-il écrié lors de leur première rencontre. Ces étudiants sont ma vie. Pourquoi irais-je blesser l’un d’entre eux ?

Avery l’avait cru, et pour la première fois depuis longtemps, elle avait commencé à croire en elle-même. Randall était un professeur de psychologie de Harvard reconnu mondialement, dans la soixantaine, sans aucun mobile et aucun historique connu de ses croyances personnelles démentes. Plus que ça, il paraissait faible et brisé, et Avery avait toujours voulu défendre les faibles.

Quand elle l’avait fait sortir, c’était le summum de sa carrière, le sommet des sommets – c’est-à-dire, jusqu’à ce qu’il tue à nouveau intentionnellement pour la démasquer en tant qu’imposteur.

Tout ce qu’Avery avait voulu savoir était : pourquoi ?

Pourquoi l’auriez-vous fait ? lui avait-elle demandé une fois dans sa cellule. Pourquoi m’auriez-vous menti, piégé, seulement pour aller en prison pour le reste de votre vie ?

Parce que je savais que vous pouviez être sauvée, avait répondu Howard.

Sauvée, pensa Avery.

Est-ce le salut ? s’interrogea-t-elle, et elle observa ce qui l’entourait. Ici ? Maintenant ? Pas d’amis ? Pas de famille ? Une bière dans la main et une nouvelle vie à pourchasser des tueurs dans le but de faire amende honorable pour mon passé ? Elle prit une gorgée de sa boisson et secoua la tête. Non, ce n’est pas le salut. Tout du moins pas encore.

Ses pensées se tournèrent vers le tueur.

Une image de lui avait commencé à se former dans son esprit : réservé, solitaire, désespéré d’obtenir de l’attention, un spécialiste avec les herbes et les corps. Elle écarta l’alcoolique ou le toxicomane. Il était trop consciencieux.

Le minivan évoquait une famille, mais ses actes semblaient indiquer qu’une famille était ce qu’il voulait, pas ce qu’il avait.

L’esprit tourbillonnant de pensées et d’images, Avery descendit deux bières de plus avant de s’endormir soudain dans sa confortable chaise d’extérieur.




CHAPITRE NEUF


Dans ses rêves, Avery était de nouveau avec sa famille.

Son ex était un homme athlétique aux cheveux brun coupés court et des yeux vert éclatants. Grimpeurs avides, ils étaient en randonnée ensemble avec leur fille, Rose ; elle avait seulement seize ans et avait déjà reçu une admission en avance pour le Brandeis College, même si elle n’était qu’une élève de première, mais dans le rêve elle avait six ans. Ils étaient tous en train de chanter et de marcher le long d’un chemin entouré par des arbres denses. Des oiseaux foncés battaient des ailes et poussaient des cris avant que les arbres ne se métamorphosent en un monstre indistinct et qu’une main semblable à un couteau poignarde Rose dans la poitrine.

« Non ! », hurla Avery.

Une autre main frappa Jack et à la fois lui et sa fille furent entrainés au loin.

« Non ! Non ! Non ! », cria Avery.

Le monstre se baissa.

Des lèvres noires murmurèrent à son oreille.

Il n’y a pas de justice.

Avery se réveilla en sursaut au bruit d’une sonnerie incessante. Elle était encore sur la terrasse dans sa robe. Le soleil s’était déjà levé. Son téléphone continuait de retentir.

Elle décrocha.

« Black. »

« Yo Black ! », répondit Ramirez. « Vous ne décrochez jamais ? Je suis en bas des escaliers. Rassemblez votre bordel et sortez de là. J’ai du café et des exemplaires du croquis. »

« Quelle heure est-il ? »

« Huit heures trente. »

« Donnez-moi cinq minutes », dit-elle, et elle raccrocha.

Le rêve continuait à imprégner ses pensées. Lentement, Avery se leva et se dirigea vers l’intérieur de son appartement. Son cœur battait. Elle enfila un jean bleu délavé. Une chemise blanche fut rendue respectable par un blazer noir. Trois gorgées de jus d’orange et une barre de céréales descendue composèrent son petit-déjeuner. En route vers la sortie, Avery se jeta coup d’œil dans le miroir. Sa tenue, et son repas matinal, étaient sans commune mesure avec les costumes à mille dollars et un petit-déjeuner quotidien dans les meilleurs restaurants. Passe à autre chose, pensa-t-elle. Tu n’es pas là pour avoir l’air jolie. Tu es là pour ramener les méchants.

Ramirez lui tendit une tasse de café dans la voiture.

« L’air d’aller bien, Black », plaisanta-t-il.

Comme toujours, il avait l’air d’être le modèle de la perfection : jean bleu foncé, une chemise à col boutonné bleu clair, et une veste bleu foncé avec une ceinture et des chaussures marron clair.

« Vous devriez être mannequin », grommela Avery, « pas un policier. »

Un sourire dévoila sa dentition parfaite.

« En fait, j’ai fait un peu de mannequinat une fois. »

Il sortit du passage couvert et se dirigea vers le nord.

« Vous avez réussi à dormir un peu la nuit dernière ? », demanda-t-il.

« Pas beaucoup. Et vous ? »

« J’ai dormi comme un bébé », dit-il fièrement. « Je dors toujours bien. Rien de tout cela ne m’atteint, vous savez ? J’aime les laisser glisser », dit-il, et il agita la main en l’air.

« Des nouvelles ? »

« Les deux garçons étaient chez eux la nuit dernière. Connelly les a mis sous surveillance juste pour s’assurer qu’ils ne s’enfuient pas. Il a aussi parlé au doyen pour obtenir quelques informations et être sûr que personne ne panique à propos d’un groupe de policiers en uniformes traînant sur le campus. Aucun des gamins n’a de casier. Le doyen a dit qu’ils proviennent tous deux de bonnes familles. Nous verrons aujourd’hui. Rien encore de la part de Sarah sur la reconnaissance faciale. Nous devrions avoir des nouvelles cet après-midi. Quelques concessions m’ont rappelé avec des noms et des numéros. Je vais juste garder une liste pendant un moment et voir ce qu’il se passe. Vous avez vu le journal du matin ? »

« Non. »

Il le sortit et lui jeta sur les genoux. En gros caractères gras, le titre annonçait : “Meurtre à Harvard”. Il y avait une autre photographie du parc Lederman, avec une autre plus petite du campus de Harvard. L’article à l’intérieur reprenait l’éditorial du jour précédent et incluait une plus petite image d’Avery et Howard Randall de leur temps à la cour ensemble. Cindy Jenkins était mentionnée de nom mais aucune photographie n’était fournie.

« Jour creux dans les informations ? », dit Avery.

« C’est une fille blanche de Harvard », répondit Ramirez, « évidemment c’est une grande nouvelle. Nous devons garder ces gamins blancs en sécurité. »

Avery leva un sourcil.

« Ça sonne vaguement raciste. »

Ramirez hocha vigoureusement de la tête.

« Ouais », convint-il, « je suis probablement un peu raciste. »

Ils slalomèrent à travers les rues du sud de Boston, passèrent sur le pont de Longfellow et entrèrent dans Cambridge.

« Pourquoi êtes-vous devenu un policier ? », demanda-t-elle.

« J’aime être un policier », dit-il. « Mon père était policier, mon grand-père était policier, et maintenant je suis un policier. Je suis allé à l’université et j’ai été augmenté rapidement. Qu’est-ce qu’on peut ne pas aimer ? Je peux porter un pistolet et porter un insigne. Je viens juste de m’acheter un bateau. Je sors dans la baie, je décompresse, j’attrape quelques poissons, et ensuite j’attrape quelques tueurs. Je fais le travail de Dieu. »

« Êtes-vous croyant ? »

« Nan », dit-il, « juste superstitieux. S’il y a un dieu, je veux qu’il sache que je suis de son côté, vous voyez ce que je veux dire ? »

Non, pensa Avery, je ne le vois pas.

Son père avait été un homme violent, et alors que sa mère allait fidèlement à l’église et priait Dieu, elle était plus une fanatique qu’autre chose.

La voix de son rêve revint.

Il n’y a pas de justice.

Tu as tort, répondit Avery. Et je vais le prouver.



* * *



La plupart des troisièmes années de Harvard vivaient hors du campus dans quelques unités de logements résidentiels possédés par l’école, George Fine ne faisait pas exception.

Peabody Terrace était une grande tour située le long de la rivière Charles près d’Akron Street. L’édifice de vingt-quatre étages blanc incluait un vaste patio extérieur, de magnifiques allées, et une vue dégagée sur la rivière pour les étudiants assez chanceux pour être placé dans les étages supérieurs ; George était l’un d’entre eux.




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