L’Amour Comme Ça 
Sophie Love


Les Chroniques de l’Amou #2
La capacité de Sophie Love à transmettre la magie à ses lecteurs est travaillée de manière exquise dans des phrases et des descriptions puissamment évocatrices…  la parfaite lecture à l’eau de rose ou pour la plage, avec une différence : son enthousiasme et ses magnifiques descriptions offrent une attention inattendue à la complexité non seulement d’un amour en plein essor, mais aussi des âmes en pleine évolution. C’est une recommandation délicieuse pour des lecteurs de romances à la recherche d’une touche de complexité supplémentaire comparé à leurs lectures habituelles. - Midwest Book Review (Diane Donovan pour Maintenant et à Tout Jamais) Un roman très bien écrit, qui décrit la lutte d’une femme pour trouver sa véritable identité. L’auteur a fait un magnifique travail avec la création des personnages et sa description de leur monde. La romance est là, mais sans excès. Bravo à l’auteur pour ce fantastique début d’une série qui promet d’être très divertissante. - Books and Movies Reviews, Robert Mattos (à propos de Maintenant et à Tout Jamais) Un Amour Comme Celui-Là (Les Chroniques de l’Amour – Tome 2) est le second livre de la nouvelle série romantique de l’auteur n°1 Sophie Love. Keira Swanson, 28 ans, revient à New York, l’esprit tourbillonnant après son voyage en Irlande et encore follement amoureuse de Shane. Mais quand un évènement inattendu se met entre eux, il est possible que leur relation doive toucher à sa fin. Keira est une star dans son magazine, cependant, et ils lui donnent une nouvelle tâche : se rendre en Italie pendant 30 jours et découvrir quel est l’ingrédient italien secret de l’amour. Keira, encore ébranlée par son séjour en Irlande, voit ses grandes attentes vis à vis de l’Italie anéanties, alors que rien ne se passe comme prévu. Durant son voyage éclair à travers le pays, couvrant Naples, la côte amalfitaine, Capri, Rome, Venise et Florence, Keira commence à se demander si les italiens détiennent vraiment un secret pour l’amour. C’est à dire, jusqu’à ce qu’elle rencontre son nouveau guide – et tout ce qu’elle pensait savoir est chamboulé. Comédie romantique tourbillonnante qui est aussi profonde que drôle, UN AMOUR COMME CELUI-LA est le tome 2 d’une nouvelle série romantique éblouissante qui vous fera rire, pleurer, et vous fera tourner les pages jusque tard dans la nuit – et vous fera de nouveau tomber amoureux des romances. Le tome 3 est lui aussi disponible !







L ’ A M O U R C O M M E Ç A



(LES CHRONIQUES DE L’AMOUR – TOME 2)



S O PH I E  L O V E


Sophie Love



Fan depuis toujours du genre romantique, Sophie Love est ravie de la parution de sa première série de romance : Maintenant et à tout jamais (L’Hôtel de Sunset Harbor – tome 1).

Sophie adorerait recevoir de vos nouvelles, donc s’il vous plaît visitez www.sophieloveauthor.com (http://www.sophieloveauthor.com) pour lui envoyer un e-mail, rejoindre la liste de diffusion, recevoir des e-books gratuits, apprendre les dernières nouvelles, et rester en contact!



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Il s’agit d’une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les entreprises, les organisations, les lieux, les évènements et les incidents sont le fruit de l’imagination de l’auteur ou sont utilisés dans un but fictionnel. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, n’est que pure coïncidence.²

Image de couverture : Copyright solominviktor, utilisée en vertu d’une licence accordée par Shutterstock.com.


LIVRES PAR SOPHIE LOVE



L’HÔTEL DE SUNSET HARBOR

MAINTENANT ET À TOUT JAMAIS (Tome 1)

POUR TOUJOURS ET À JAMAIS (TOME 2)

À TOUT JAMAIS, AVEC TOI (Tome 3)

SI SEULEMENT C’ÉTAIT POUR TOUJOURS (Tome 4)

POUR L’ÉTERNITÉ, ET UN JOUR (Tome 5)

POUR L’ÉTERNITÉ, PLUS UN (Tome 6)

POUR TOI, POUR TOUJOURS (Tome 7)



LES CHRONIQUES DE L’AMOUR

L’AMOUR COMME CI (Tome 1)

L’AMOUR COMME ÇA (Tome 2)

UN AMOUR COMME LE NOTRE (Tome 3)


TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE UN (#ua6ac59b4-d451-512b-8b0e-5083a00dae28)

CHAPITRE DEUX (#u93ea7c08-dcac-579e-8be7-649e35c1ecfb)

CHAPITRE TROIS (#ueb1717ba-446f-5481-ae18-dae9f0d03cdd)

CHAPITRE QUATRE (#u606c3c9a-fc87-5d3d-aa60-2ae536494f79)

CHAPITRE CINQ (#u7afcc415-42a9-58b3-86ea-ab7f04066a6e)

CHAPITRE SIX (#u06f437db-6065-5381-8dfb-2d9a248fa962)

CHAPITRE SEPT (#u67ed487f-c3e1-5d66-adb5-1fc0a946c471)

CHAPITRE HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE ONZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DOUZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TREIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUATORZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE QUINZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE SEIZE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE DIX-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-ET-UN (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-DEUX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-TROIS (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-QUATRE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-CINQ (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SIX (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-SEPT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-HUIT (#litres_trial_promo)

CHAPITRE VINGT-NEUF (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE (#litres_trial_promo)

CHAPITRE TRENTE-ET-UN (#litres_trial_promo)




CHAPITRE UN


Keira se réveilla sur le canapé défoncé de Bryn avec un torticolis et les pieds gelés. Les températures à New York se faisaient de plus en plus fraîches, avec l’automne dans l’air. Mais malgré le canapé plein de bosses et les frissons, Keira se réveilla avec la meilleure humeur de tous les temps.

Aujourd’hui, le 22 octobre, Keira allait retourner au travail, à son nouveau poste, plus élevé et mieux payé, au magazine Viatorum. Elle avait hâte de voir Nina, son amie et rédactrice au magazine, et l’envie la démangeait de retrouver sa passion pour l’écriture. Ce que sa prochaine mission serait, elle ne le savait pas encore, mais elle était certaine que ce ne serait pas aussi exaltant que son dernier mois en Irlande.

Elliot devrait lui donner quelque chose d’un peu moins important cette fois et cela convenait parfaitement à Keira. Elle avait à peine eu le temps de se réadapter à New York, de revoir ses amis et sa mère. Et d’ailleurs, Shane allait venir lui rendre visite dans une semaine et c’était quelque chose qui excitait Keira bien plus que les mondanités.

À ce moment-là, sa sœur aînée, Bryn, entra précipitamment dans le salon, les cheveux en bataille, en sautillant avec une chaussure enfilée, l’autre non.

« Je suis en retard pour le travail », balbutia Bryn. « Pourquoi tu ne m’as pas réveillée ? »

Keira regarda l’heure.

« Parce que c’est sept heures. Tu n’as pas à partir d’ici une heure. » Elle se mit à rire de sa sœur perpétuellement écervelée.

Bryn s’arrêta, jeta un coup d’œil à la pendule, et dut y regarder à deux fois. « Ah ouais. » Elle ôta sa chaussure d’un coup de pied et vint s’asseoir à côté de Keira sur le canapé. « Je pensais vraiment que je serais plus capable dans ma vie à trente ans », songea-t-elle.

Keira sourit. « Jamais. »

Grandir n’était pas une chose que l’une ou l’autre des sœurs Swanson était pressée de faire.

Bryn se pencha alors et donna un coup de coude à Keira. « Alors… premier jour au travail après ton congé. Comment tu te sens ? »

« Je me sens bien », dit Keira. « Ça va être différent sans Joshua là pour gâcher l’humeur de tout le monde. J’ai surtout hâte de revoir Nina. Et bien sûr, je suis excitée de découvrir ce que Elliot a prévu que j’écrive ensuite. »

« Est-ce que ce sera un autre voyage à l’étranger ? », demanda Bryn.

« J’en doute », répondit Keira. « Même si j’aurais bien besoin de soleil ! » Elle rit et posa son regard sur les nuages gris d’octobre de New York à travers la fenêtre.

« Et de nouveau ton propre lit », plaisanta Bryn en tapotant le canapé.

« À propos de ça… », commença Keira. « Tu sais que je ne prévois pas d’être ici pour toujours. Ça prend juste un peu plus de temps que prévu pour trouver un appartement. Et j’ai plus ou moins besoin de la caution de l’appartement avec Zach pour pouvoir le faire. Tu sais à quel point il traîne des pieds. »

« C’est bon », dit Bryn. Elle balaya d’un revers de la main l’explication de Keira. « Reste aussi longtemps que tu veux. Juste, ne me juge pas pour les hommes que je ramène à la maison. » Elle lança un regard noir à Keira. « J’ai vu la façon dont tu me regardes parfois. »

Keira rit. « Je pense juste que si tu pouvais vraiment voir à quel point tu es belle, tu ne perdrais pas autant de temps avec des hommes laids. »

Bryn leva les yeux au ciel. « Assez pour ça. Alors, pourquoi tu penses que tu ne repartiras pas à l’étranger ? »

« Je ne sais pas. » Keira haussa les épaules. « Parce que ce ne serait pas juste pour les autres rédacteurs, pour commencer. Cela ressemblerait à du favoritisme. »

« N’oublie pas que tu as un poste plus important maintenant », lui dit Bryn. « Et favoritisme est un mot très cour d’école. Ce sont les affaires. Si tu es meilleure que les autres, tu es meilleure que les autres. Apprends à l’accepter. »

Keira ne partageait pas l’assurance de sa sœur. Elle se tortilla, mal à l’aise. « Et bien de toute façon, même si c’était à l’étranger, je ne pourrais pas y aller. » Elle pensa à Shane et sourit rêveusement. « J’ai des projets ici. »

« Ah oui », dit Bryn en souriant d’un air suffisant. « Le petit ami. Combien de temps avant qu’il n’arrive ? »

Les images du magnifique visage de Shane lui vinrent à l’esprit – la barbe de trois jours sur sa mâchoire ciselée, ces incroyables yeux bleus irlandais – et papillonna à travers une myriade de merveilleux souvenirs du mois qu’ils avaient passé à tomber amoureux.

« Une semaine », dit-elle dans un souffle rêveur. Elle pensa à la sensation de ses lèvres sur les siennes, au contact de ses doigts sur sa peau. « Ce qui me fait penser, je devrais l’appeler. »

Il devait être près de minuit en Irlande où Shane vivait, donc ce serait donc sa dernière chance de lui parler avant qu’il n’aille se coucher. Ensuite, elle devrait endurer huit heures d’absence de Shane pendant son sommeil. Pas de SMS, pas de messages impertinents ou de bons mots amusants. Ces huit heures étaient presque insupportables pour elle en ce moment, tant était forte son envie de lui.

« Tu l’appelles tous les matins ? », demanda Bryn, surprise.

Keira releva le soupçon de dédain dans la voix de sa sœur. Elle était une célibataire perpétuelle et une collectionneuse de rendez-vous, ce qui la rendait méfiante envers quiconque prétendait avoir trouvé l’amour.

« Oui », répondit Keira. « D’habitude tu ronfles, c’est pour ça que tu ne l’as pas remarqué. »

« Eh bien, je pense que c’est malsain », commença Bryn. « Tu es déjà trop dépendante de lui. »

Keira leva les yeux au ciel et se leva. Bryn n’aimait rien de plus que d’être une “je-sais-tout”, même si elle était plutôt un mauvais exemple. Et si seulement elle savait, pensa Kyra, si seulement elle pouvait voir ce qu’elle et Shane avaient tous les deux, elle ne serait pas si sûre d’elle-même.

Keira prit son téléphone dans la salle de bain, sachant que ce serait le seul endroit où elle pourrait avoir un peu d’intimité dans l’appartement de Bryn, puis composa le numéro de Shane. Le frisson d’excitation habituel parcourut son corps tandis qu’elle attendait, écoutant la tonalité, impatiente d’entendre à nouveau la belle voix de Shane. Elle avait hâte de lui parler de toutes les choses passionnantes qu’elle avait prévues pour sa visite, de tous les monuments de New York qu’elle comptait lui montrer, de la dégustation de plats le long de la Restaurant Row aux balades en bord de rivière à Tribeca, le Tenement Museum, les jardins de Battery Park, la pommeraie dans le nord de l’état et les galeries d’art de Chelsea. Son programme était plein à craquer et elle savait que Shane serait tout aussi excité de découvrir la ville qu’elle de la lui montrer.

Enfin, ils furent mis en contact et Keira sentit son cœur bondir. Mais plutôt que son habituelle voix enjouée, Shane avait l’air tendu. Et au lieu de répondre avec un nom d’animal de compagnie délirant et idiot comme lapin ou pétale, il utilisa son vrai nom.

« Keira, eh », dit-il, l’air fatigué, comme s’il avait passé la pire journée imaginable.

L’allégresse de Keira se transforma immédiatement en angoisse. En arrière-plan, elle pouvait entendre des bruits inhabituels, beaucoup de conversations et des sonneries de téléphones.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? », demanda-t-elle, dans un début de panique. « Où es-tu ? »

« À l’hôpital. »

« Oh mon dieu, pourquoi ? » Le cœur de Keira commença à palpiter de terreur, son esprit devenait fou. « Tu es blessé. Malade ? »

« Ce n’est pas moi », dit Shane. « Je vais bien. C’est mon père. »

Keira se remémora une image du père de Shane, Calum Lawder. Il était l’une des personnes les plus gentilles et les plus douces qu’elle ait jamais eu le privilège de rencontrer. Penser qu’il lui soit arrivé quelque chose était affreux.

« Il va bien ? Dis-moi ce qui se passe. »

Shane soupira profondément. « Il ira bien maintenant qu’ils l’ont opéré. »

Keira sentit son sang se glacer. « Opéré ? », cria-t-elle.

« J’ai été aux urgences toute la journée. Il a fait une crise cardiaque. Ils ont dû poser un stent. C’est un miracle qu’il soit vivant. Sans le fait qu’il y avait un chirurgien cardiaque à l’hôpital ce matin pour un rendez-vous, il n’aurait pas survécu. »

« Oh, Shane, je suis tellement désolée », répondit Keira. Elle sentit sa poitrine se serrer d’angoisse. Elle aurait aimé pouvoir entrer dans le téléphone et attirer Shane, le couvrir d’affection. « Comment va ta mère ? Tes sœurs ? »

« Nous allons bien », répondit Shane. « Toujours en état de choc, pour être honnête. Surtout Hannah. »

Keira pensa à la plus jeune sœur de Shane, la jeune fille de seize ans aux cheveux dorés avec laquelle elle s’était particulièrement liée. « Pauvre enfant », répondit-elle. Soudain, le moment ne semblait plus propice pour discuter de la prochaine visite de Shane. Il ne semblait pas correct de parler de tous leurs projets excitants après la frayeur que Shane venait de vivre.

« Comment va Calum maintenant ? »

« Il est réveillé et rigole, mais je peux voir qu’il essaye juste de se montrer courageux pour le reste d’entre nous. »

« Je suis tellement désolée, bébé », dit Keira. « J’aimerais pouvoir être avec toi pour te soutenir, mais je suppose que je vais juste devoir stocker tous mes câlins pour la semaine prochaine jusqu’à ton arrivée. »

À l’autre bout du téléphone, Shane était silencieux. Tout ce que Keira pouvait entendre, c’était les téléphones qui sonnaient dans l’hôpital animé, les bips des machines, le bruit éloigné des sirènes et l’agitation générale du personnel médical qui vaquait à ses tâches.

« Ça a l’air chaotique là-bas », ajouta-t-elle, tandis que Shane restait toujours muet.

« Keira », dit-il, en coupant la fin de sa phrase.

Keira n’aimait pas le ton de sa voix. Elle eut la nette impression que Shane était sur le point de lui apprendre de mauvaises nouvelles.

« Qu’est-ce que… ? », demanda-t-elle. Elle laissa traîner le mot comme s’il était douloureux.

« Je vais devoir annuler le voyage », dit Shane.

Keira pouvait dire qu’il était dévasté juste au son de sa voix. Sa propre voix se transforma en murmure peiné. « Vraiment ? »

« Je suis désolé », répondit Shane. « Mais je dois être ici. Pour maman et les filles. Elles sont effondrées en ce moment. Je me sentirais comme un pauvre type si je m’envolais pour New York et les abandonnais tous. »

« Mais ce n’est pas d’ici une semaine », répondit Keira. « Les choses ne se seront-elles pas calmées d’ici là ? Calum sera de nouveau sur pieds. Et tu ne seras pas absent pendant si longtemps de toute façon. Juste une semaine. Ce n’est pas comme si tu restais un mois ou quelque chose de dingue comme ça. Ils iront bien sans toi pendant quelques jours. Je veux dire, ils se débrouillent sans toi une fois par an quand tu es guide touristique à Lisdoonvarna. »

Elle pouvait dire qu’elle était en train de divaguer maintenant, et qu’elle devait donner le sentiment d’être un peu désespérée. Mais elle avait tellement eu hâte de revoir Shane, de le faire entrer dans son monde comme il avait eu l’occasion de le faire pour elle. L’attente était si difficile, l’absence si douloureuse à supporter. Sans parler de tout l’argent qu’elle avait mis dans ses vols, de tout ce qu’elle follement dépensé – toutes ces activités préréservées qui n’avaient pas de politique d’annulation. Elle aurait pu utiliser le bonus d’Elliot pour son logement au lieu de rester sur le canapé de Bryn à se détruire le dos. Pouvait-elle même se permettre de reporter le voyage ? Ce n’était pas comme si Shane avait beaucoup d’argent pour contribuer.

« Mon père a failli mourir, Keira », lui dit abruptement Shane. « Ce n’est pas la même chose que de passer un mois loin de chez moi une fois par an. »

« Je sais », dit-elle humblement. « Je ne veux pas être égoïste. C’est juste que tu me manques tellement. »

« Tu me manques aussi », répondit Shane en soupirant profondément.

La gorge de Keira était serrée de chagrin. Mais elle ne voulait pas s’attarder, surtout quand ce n’était pas un de ses parents aux urgences. Elle prit la décision de s’égayer.

« Je suppose qu’il n’y rien à faire », dit-elle. Elle paraissait plus calme qu’elle ne l’était vraiment. « Trouvons juste une autre date maintenant pour ne pas laisser le voyage dans l’expectative. Je ne sais pas comment je vais supporter de ne pas pouvoir compter les jours. » Elle eut un petit rire, essayant de donner l’impression qu’elle allait mieux qu’en réalité.

Une fois de plus, il n’y eut pas de réponses de la part de Shane. Dans le vide où sa voix aurait dû résonner, Keira pouvait seulement entendre le son d’une réceptionniste indiquant à quelqu’un la salle de dialyse.

« Shane ? », demanda-t-elle timidement, après avoir eu plus de silence qu’elle ne pouvait le supporter.

Enfin, il parla.

« Je ne pense pas pouvoir réserver à une autre date », lui dit Shane.

« À cause de ton père ? Shane, il ira mieux avant que tu ne t’en rende compte. De nouveau sur pied, de retour à la ferme. Je te promets que d’ici novembre, tout sera redevenu normal. Ou si tu préfères, nous pourrions viser décembre. Ça lui donne une éternité pour retourner au travail. »

« Keira », l’interrompit Shane.

Elle referma brusquement les lèvres, arrêtant le monologue intérieur dans lequel elle savait qu’elle s’engageait comme dans une tactique d’évitement, pour retarder la suite qu’elle craignait, une façon de mettre en suspens la terrible inévitabilité de ce que Shane était sur le point de dire.

« Je ne peux pas venir », déclara-t-il. « Jamais. »

Keira sentit ses mains trembler. Son téléphone parut soudain moite dans sa main, comme s’il lui échappait.

« Alors je viendrai en Irlande », dit-elle doucement. « Ça ne me dérange pas d’être celle qui voyage si tu n’as pas l’impression de pouvoir le faire. J’ai adoré l’Irlande. Je peux revenir à toi. »

« Ce n’est pas ce que je veux dire. »

Keira savait ce qu’il voulait dire, mais elle ne voulait pas le croire. Elle n’allait pas laisser Shane abandonner au premier obstacle. Leur amour était plus grand que cela, plus important et spécial. Elle devrait le convaincre du contraire, même si cela signifiait avoir l’air désespéré ou devenir, selon les mots de Bryn, trop dépendante.

Elle écouta Shane prendre une profonde et triste inspiration. « On a besoin de moi à la ferme, avec ma famille. L’Irlande est ma maison. Je ne peux pas aller ailleurs. »

« Personne ne parle de déménager », répondit Keira.

« Mais nous le ferons, bientôt », dit Shane. « Si nous voulons que notre relation fonctionne, à un moment donné, nous devrons vivre dans le même pays. Je ne peux pas déménager là-bas. Tu n’emménageras pas ici. »

« Je le pourrais », balbutia Keira. « Je suis sûr que je le pourrais. À un moment donné. »

Elle pensait au beau pays dont elle était tombée amoureuse. Elle pourrait certainement vivre là-bas si c’était nécessaire pour être avec Shane.

« Dans une ferme ? »

« Bien sûr ! »

La jolie ferme remplie d’amour et de l’esprit de famille formait un dessin merveilleux pour Keira. Sa propre famille était fragmentée, avec Bryn toujours occupée, sa mère qui vivait à des kilomètres et son père complètement absent de sa vie. Que n’y avait-il pas à aimer dans la famille instantanée que Shane pouvait lui fournir ?

« Avec ma famille ? Mes sœurs ? Mes parents ? », l’interrogea Shane. « Et tous ces moutons ? »

Keira se souvint du fumier de mouton dans lequel elle s’était retrouvée jusqu’aux genoux. Elle pensa aux six sœurs de Shane, toutes adorables mais vivant toujours à la maison. Ce serait serré. Difficilement la vie qu’elle avait prévue pour elle-même. Mais elle ne s’était pas non plus attendue à dormir sur le canapé de Bryn. Si elle pouvait supporter de vivre avec sa propre sœur alors elle pourrait définitivement vivre avec les six de Shane ! Et le but de la vie n’était-il pas censé être de surmonter les défis qu’elle vous lance ? N’était-il pas d’accepter la folie ?

« Shane », répondit Keira. Elle essaya de paraître apaisante. « Nous n’avons pas besoin de décider de ce genre de choses maintenant. Les changements de vie. Qui sait, toutes tes sœurs pourraient se marier et déménager. Tes parents pourraient décider de vendre la ferme et naviguer autour du monde sur un yacht. Tu ne peux pas prédire l’avenir, alors arrêtons de nous inquiéter à ce sujet. »

« S’il te plaît, écoute », répondit Shane, dont la voix craqua avec l’émotion. « J’essaie d’y mettre un terme maintenant pour que ça ne devienne pas encore plus douloureux que ça ne l’est déjà, plus tard. »

Le mot fin se répéta dans l’esprit de Keira, comme un marteau sur de l’acier. Elle grimaça, et la boule douloureuse dans sa gorge devint encore plus grosse et plus dure qu’elle ne l’était déjà.

Il lui apparut alors pour la première fois que Shane avait pris sa décision. Il n’allait pas reculer. Rien de ce qu’elle pourrait dire ne lui ferait changer d’avis.

« Ne fais pas ça », répondit Keira. Tout à coup, elle pleurait, sanglotait bruyamment, de façon incontrôlable, tandis qu’elle intégrait enfin que Shane n’allait pas céder. Qu’il était vraiment en train de rompre avec elle. Son Seul et Unique. L’amour de sa vie.

« Je suis désolé », répondit-il en pleurant lui aussi. « Je le dois. Essaie de comprendre. Si nous n’avions pas cet océan entre nous, je voudrais être avec toi tout le temps. Je pourrais même vouloir t’épouser. »

« Ne dis pas ça ! », gémit Keira. « Tu ne fais qu’empirer les choses. »

Shane expira bruyamment. « J’ai besoin que tu saches combien tu comptes pour moi, Keira. Je ne veux pas que tu penses que j’ai juste pris peur ou quelque chose comme ça. Si nous n’étions pas dans cette impasse, je ne le ferais pas du tout. Ce n’est pas ce que je veux. Pas même un peu. Tu comprends ? »

« Oui », répondit Keira. Ses larmes coulaient amèrement de ses yeux. Elle comprenait parfaitement. L’homme de ses rêves, un homme qui l’aimait et la faisait rire tous les jours, l’abandonnait juste parce que les choses étaient un peu compliquées. L’homme dont elle était tombée si profondément amoureuse pendant le mois le plus transformateur de sa vie abandonnait au premier obstacle. Il n’allait pas s’investir dans leur relation après tout. Les idées tourbillonnaient sombrement dans l’esprit de Keira.

« Donc je suppose que c’est un au revoir ? », dit-elle froidement.

Shane avait dû déceler son ton brusquement abattu. « Ne sois pas comme ça », dit-il. « Nous pouvons rester en contact. Nous pouvons être amis. Il y a toujours les réseaux sociaux. Ce n’est pas comme si je t’éliminais complètement de ma vie. »

« Bien sûr », répondit Keira, le cœur lourd. Elle savait que même avec les meilleures intentions, des relations autrefois amoureuses se transformaient rarement, sinon jamais, en amitiés platoniques. Cela ne fonctionnait pas ainsi. Une fois l’amour perdu, il était perdu, du moins d’après l’expérience de Keira.

« Es-tu en colère contre moi ? », demanda Shane. Sa voix semblant ténue et fragile.

« Non », répondit Keira, et elle réalisa que c’était vrai. Les raisons de Shane pour y mettre un terme étaient nobles. Il faisait passer sa famille en premier. C’était exactement le type de qualités dont elle avait besoin chez un partenaire, aussi serait-il un peu injuste de sa part de lui en vouloir. « Je pense que tu devrais y aller et être avec ta famille maintenant », ajouta-t-elle. « Fais un câlin à tout le monde de ma part, veux-tu ? »

« D’accord », répondit Shane.

Keira n’était pas sûre, mais elle eut la distincte impression à la façon dont il l’avait dit qu’il savait qu’elle ne s’attendait pas à lui parler à nouveau. Il avait l’air accablé.

Il y eut un long moment de silence.

« Au revoir, Keira », dit finalement Shane.

Avant qu’elle n’ait eu l’occasion de répondre, l’appel fut coupé. Elle éloigna le téléphone de son oreille et le regarda dans sa main. Comment un si petit assemblage de métal et de puces électroniques pouvait-il lui donner le sentiment que le monde entier s’était effondré sous ses pieds ? Comment une seule conversation pouvait-elle bouleverser sa vie ? Elle avait l’impression que chaque once de bonheur qu’elle avait ressenti avait été aspirée par les haut-parleurs du téléphone et recrachée dans un abîme noir, pour ne jamais réapparaître.

Et le pire de tout, c’était que Keira ne pouvait même pas être en colère. Shane n’avait pas été un abruti comme tous les autres petits-amis avec qui elle avait rompu. Il n’y avait pas d’adultère, pas de mensonge, pas de cris ou de coups bas délibérés. C’était peut-être la raison pour laquelle cela faisait tellement plus mal. Peut-être était-ce parce qu’elle s’était laissée emporter en pensant que Shane pouvait être le Bon, que n’importe qui pouvait être le Seul et l’Unique.

Avec ses larmes qui coulaient toujours, Keira quitta la salle de bain et jeta son téléphone sur le canapé. Bryn, qui se tenait au bar en train de préparer du café, tressaillit de surprise.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? », demanda Bryn. « Est-ce que tu es en train de pleurer ? »

Ignorant les questions de Bryn, Keira saisit son programme automnal sur la table de nuit – jeta un bref coup d’œil à la liste de choses qu’elle avait organisées pour elle et Shane, les endroits où ils étaient censés former de précieux souvenirs à raconter aux petits-enfants – et le déchira.




CHAPITRE DEUX


Bryn passa le bras autour des épaules de Keira pendant que la plus jeune des deux sœurs pleurait amèrement.

« Tu as fait le bon choix », l’apaisa Bryn. « Je sais qu’on ne le dirait pas en ce moment, mais fais-moi confiance. Tu étais bien trop engagée. Tu as vingt-huit ans, Keira, ce n’est pas le moment de s’installer. »

Ses mots ne contribuèrent guère à consoler Keira. Qui était vraiment Bryn pour en parler ? Sa vie n’avait été qu’une série de relations désastreuses. Elle n’avait aucune idée du genre d’amour que Keira et Shane avaient trouvé, et maintenant perdu. Les sanglots faisaient trembler tout son corps.

« Allez », ajouta Bryn, « Allons prendre un café. Je vais appeler maman. Tu sais combien elle est douée pour tout ça. »

Keira ne pouvait pas être plus en désaccord. Sa mère, contrairement à Bryn, semblait être pressée de la pousser à s’installer et avoir des bébés. Elle était allée jusqu’à dire qu’il était inutile que Keira consacre autant d’énergie à sa carrière alors qu’elle allait tout abandonner dans quelques années pour avoir des enfants.

Elle secoua la tête. « Je ne peux pas, je dois aller au travail. »

Bryn grimaça. « Chérie, tu es une loque. Ils ne voudront pas de toi là-bas dans cet état. Tu n’es utile à personne. »

« Merci », marmonna Keira. « Mais je ne peux pas ne pas y aller. Premier jour après un congé. Nouveau poste plus élevé. Elliot va être au bureau. Il va s’attendre à ce que j’élève mon niveau. »

Pendant qu’elle parlait, Bryn se pencha et arracha le téléphone des mains de Keira.

« Eh ! », protesta Keira.

Bryn tapota quelques boutons puis posa triomphalement le portable sur la table basse. « Fait. »

« Quoi ? », cria Keira, horrifiée, en l’attrapant. « Est-ce que tu viens de demander une journée de congé maladie pour moi ? Je n’ai jamais pris un jour de congé maladie ! Tu es si peu professionnelle. Je ne peux pas croire que tu aies pu faire ça. »

Mais quand elle fit défiler les actions les plus récentes sur son téléphone, elle vit que Bryn n’avait pas contacté le travail, mais Nina, l’amie de Keira et éditrice au magazine. Elle lut le message que Bryn lui avait envoyé.

Shane m’a larguée. Ma vie est fichue. À l’aide.

Keira leva les yeux au ciel, blasée, et lança un regard meurtrier à sa sœur. Bryn haussa simplement les épaules avec insolence. Une seconde plus tard, le téléphone de Keira vibra en recevant un message de Nina.

Tout ira bien. Je vais dire à Elliot que nous allons organiser une réunion en dehors du bureau. Café dans dix minutes ?

L’expression de Keira s’adoucit. Peut-être que Bryn était utile après tout.

« Nina va venir à ma rencontre », dit-elle en rangeant son téléphone. « Heureuse maintenant ? »

« Oui », répondit Bryn. « Maintenant, je dois juste dire rapidement à mon patron que je ne viens pas aujourd’hui. »

« Tu n’as pas à faire ça. »

« Oh s’il te plaît, n’importe quelle excuse », dit Bryn.

Keira céda. Il était inutile de se disputer avec Bryn parfois. Même si sa sœur n’était pas toujours l’épaule la plus réconfortante sur laquelle pleurer, elle était douée pour se mettre en avant et cette habitude jouait parfois en faveur de Keira.

Quelques minutes plus tard, les sœurs quittèrent l’appartement ensemble, enveloppées dans leurs vêtements d’automne plus chauds, et se dirigèrent vers le café où elles avaient accepté de rencontrer Nina. Il était encore très tôt. Quand elles arrivèrent, le café venait juste d’ouvrir pour la journée. Elles furent les premières à l’intérieur.

Bryn commanda de cafés latte et des muffins allégés pour toutes les deux et conduisit Keira jusqu’au canapé en cuir moelleux. Un instant plus tard, Nina entra.

« Keira », dit-elle, l’air peinée.

Elle s’assit et étreignit Keira, ce qui la fit se sentir immédiatement réconfortée. Peut-être que ne pas aller au travail avait été une bonne idée après tout, même si elle se rappela de ne pas en prendre l’habitude. C’était au-delà du manque de professionnalisme, même si Bryn et Nina ne semblaient pas le penser. Keira n’avait probablement pas trop de soucis à se faire ; elle était sur le point de s’engager dans une vie de célibat de toute façon, donc il y avait très peu de chance qu’elle reprenne un jour une journée pour un chagrin d’amour…

« Mon dieu, je ne peux pas croire que Shane ait été un tel abruti », commença Nina.

Keira secoua la tête. « Ce n’est pas comme ça. »

Nina lui adressa une expression impassible. « Comment ce n’est-ce pas comme ça ? Il t’a manipulée pour t’amener à penser que tu étais tombée amoureuse de lui et une semaine avant que vous ne soyez censés vous réunir, il te quitte ? »

« Eh bien, si tu le dis comme ça », dit Keira. « Mais crois-moi, ce n’est pas ce qui est arrivé. Son père est tombé malade. Ce qui l’a conduit à, je ne sais pas, réévaluer les choses. » Elle sentit des larmes menacer de l’étouffer à nouveau. « Mais est-ce que nous pouvons ne pas faire ça ? Je ne veux pas être dans une position où je dois défendre le gars qui vient de me briser le cœur. »

Nina fit une pause, l’air de réfléchir à sa demande. « Peut-être que tout cela est pour le mieux », dit-elle. « Elliot va probablement bientôt t’envoyer à l’étranger pour une nouvelle mission de toute façon. Peut-être que tu rencontreras un nouveau type. Un gars encore mieux. »

« C’est la dernière chose que je veux maintenant », répondit sombrement Keira, et elle plongea son menton dans son poing. « Je ne sais pas ce que mon cœur peut encore supporter. Passer directement de Zach à Shane à quelqu’un d’autre qui va me traiter comme de la merde ? Je ne pense pas. J’avais raison juste avant de me concentrer entièrement sur ma carrière. Ce n’est pas comme si mon travail allait me dire que si les choses étaient différentes, il aurait peut-être pu m’épouser. »

Nina grimaça. « Shane a dit ça ? »

Keira hocha de la tête, et se sentit plus triste et plus déprimée que jamais.

Nina lui serra de nouveau l’épaule. « Tu es jeune. Trop jeune pour t’installer. Le monde est grand et tu n’en as vu qu’une fraction. »

« Merci », acquiesça Bryn. « C’est ce que je lui ai dit. Elle a encore la vingtaine, pour l’amour du ciel. Attend d’atteindre la trentaine, au moins. »

Nina leva un sourcil. « Dis plutôt la quarantaine », dit-elle, le ton cinglant. « Plus quelques années pour la chance. Je ne suis pas pressée de m’installer. Malgré ce que les médias peuvent me dire à propos de mon horloge biologique. »

« Les médias ? », lança malicieusement Keira. « Tu veux dire comme nous ? Nous sommes des journalistes après tout. C’est notre travail de faire croire aux gens qu’ils veulent des choses. Comme l’amour », ajouta-t-elle amèrement.

Nina rit et Keira se sentit un peu mieux. Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre et observa les rues animées de New York, remplies de gens en chemin pour le travail, d’autres qui revenaient de fêtes nocturnes, des gens vêtus de costumes coûteux, d’autres en T-shirts avec des slogans pleins d’esprit. Elle pouvait voir tant de personnes diverses et de nationalités, et toutes les coiffures imaginables. Ils se dépêchaient, luttant contre les vents froids que l’automne avait amenés.

En les étudiant, Keira réalisa à quel point elle aimait sa ville. Elle n’aurait jamais été heureuse de vivre en Irlande. Shane avait eu raison à propos de cela. Déménager n’était pas une option pour elle. Elle était New York jusqu’à la moelle. La ville coulait pratiquement dans son sang.

Elle reporta son attention sur Nina et Bryn.

« Alors, comment Elliot a-t-il pris mon absence aujourd’hui ? », demanda-t-elle à Nina, plus que prête à changer de sujet de conversation.

Nina remua son café. « Honnêtement, il a l’air un peu distrait aujourd’hui. Je l’ai surpris en train d’avoir une discussion houleuse au téléphone l’autre soir alors que je travaillais tard. Je pense qu’il y a peut-être quelqu’un qui essaie de racheter le magazine. »

Keira leva les sourcils de surprise. « Mais ça n’arrivera pas. Elliot ne vendrait pas. Il adore Viatorum. Trop parfois. »

Nina haussa simplement les épaules et but une gorgée de café. « Parfois, ce n’est pas combien tu aimes quelque chose qui compte. Si l’une des grandes entreprises lance un magazine concurrent, copie notre modèle mais utilise tous ses moyens financiers et ses connexions pour grandir et nous enterrer, il n’aura plus d’autre choix que de vendre. Parfois, la seule façon pour un indépendant comme Viatorum de rester viable est que le patron comme Elliot fasse des compromis sur la propriété. »

« Mais ce serait comme être rétrogradé pour lui, non ? », demanda Keira. « Il passerait de propriétaire absolu à seulement quoi, gestionnaire ? »

Nina inclina la tête sur le côté. « Ce n’est pas si mauvais. Il pourrait gagner plus d’argent de cette façon. Il aurait juste à rendre des comptes à des supérieurs. Il perdrait probablement une certaine liberté de création. » Elle haussa à nouveau les épaules. « En fait, il perdrait assurément une certaine liberté de création. »

Keira se mordit la lèvre en envisageant la prémonition de Nina. Pourquoi les choses devaient-elles toujours changer si vite ? Ce matin, elle s’était réveillée avec un partenaire aimant et un travail génial. Maintenant elle était assise, baignée de larmes et déprimée, dans un café, de nouveau sur le marché, et s’inquiétait de sa situation professionnelle.

« Eh bien, c’est une façon de débarrasser mon esprit de Shane », dit ironiquement Keira à Nina.

« Oh mon Dieu, désolée », dit Nina. « Je ne voulais pas t’inquiéter. Je suis sûre que rien ne changera pour toi, ou moi, ou n’importe qui d’autre d’ailleurs. Ce ne sera que pour Elliot vraiment. J’ai déjà traversé des rachats auparavant, d’innombrables fois, en fait. C’est généralement plutôt imperceptible pour la plupart du personnel. »

Keira serra les lèvres. « Nous verrons », répondit-elle.

Nina avait l’air un peu paniquée, pensa Keira, et elle regarda son amie croiser le regard de Bryn comme si elle essayait de l’inciter à prendre le relais. Bryn s’illumina brusquement comme si elle avait été frappée par une idée.

« J’ai une idée géniale », dit-elle, les yeux écarquillés.

« Pourquoi ai-je l’impression que je ne vais pas aimer ça ? », répondit Keira en plissant les yeux.

« Il y a une soirée sensationnelle chez Gino ce soir, tu sais, cet authentique restaurant italien en ville », dit Bryn. « C’est sur le thème d’Halloween. En fait, c’est sur le thème de la Journée des Morts, qui est une fête italienne dont je n’ai jamais entendu parler, mais ça a l’air super effrayant et ils le prennent vraiment au sérieux chez Gino. Ça va être à moitié un bal masqué, à moitié un repas gothique. Ça a l’air dingue mais d’une manière super cool. »

Keira plissa encore plus les yeux tandis que Bryn jacassait. « Continue… », encouragea-t-elle sa sœur.

« Voilà », dit Bryn. « J’ai été invitée pour un rendez-vous par ce type que j’ai rencontré l’autre soir, Malcolm. Il voulait voir de quoi il s’agissait, tu sais, quelque chose de différent à essayer. J’ai évidemment dit oui bien sûr, tu me connais, j’essaierais n’importe quoi au moins une fois. Quoi qu’il en soit, il a mentionné aujourd’hui qu’il avait un ami célibataire et il se demandait si je connaissais quelqu’un avec qui je pourrais organiser un double rendez-vous. J’allais inviter Tasha, mais pourquoi est-ce que tu ne viens pas à la place ? Maintenant que tu es de retour sur le marché. »

Keira n’eut même pas besoin d’une seconde pour prendre en considération la proposition de Bryn. Elle secoua la tête d’un non catégorique. « Absolument pas », dit-elle.

Nina se pencha en avant, apparemment sur la même longueur d’onde. « Je connais cet incroyable magasin de costumes », dit-elle. « Tu pourrais avoir une robe de bal complète, des gants, un masque, tout. »

Keira lui lança un regard foudroyant. « Pourquoi ne vas-tu pas au double rendez-vous si tu es si intéressée par l’idée ? »

Nina ferma la bouche. Bryn reprit son rôle de cajoleur en chef.

« Viens juste pour la nourriture au moins », dit Bryn. « Repas gratuit. Plats élaborés. Danse. Penses-y juste comme une soirée pour nous deux, avec juste deux gars qui suivent et règlent l’addition. Tu n’as même pas à leur dire ton vrai nom si tu ne veux pas, ou même enlever ton masque. Ce pourrait être une nuit d’anonymat. Tu pourrais inventer un tout nouveau personnage. »

Keira rit. « Laisse-moi deviner, tu l’as déjà fait avant ? »

Nina intervint alors. « S’il te plaît, ma chérie, tout le monde a déjà fait ça. Si tu n’as pas connu de rendez-vous où tu as prétendu travailler pour le FBI ou être l’héritière d’un milliard de dollars, alors tu n’as pas vraiment vécu. »

Secouant la tête, Keira jeta à nouveau un coup d’œil par la fenêtre. Elle regarda les gens qui grouillaient dans les rues. Certains magasins avaient déjà des décorations d’Halloween dans leurs vitrines. Elle aperçut un couple de gothiques qui marchait dans la rue – la femme en robe de dentelle noire portant une ombrelle, l’homme en cuir. Seulement à New York, pensa-t-elle, amusée.

La vie était censée être une acceptation des choses folles, se rappela-t-elle. Ne s’était-elle pas dit exactement la même chose ce matin ?

« D’accord », dit-elle en se tournant vers Bryn avec un soupir de résignation. « Je viendrai à ton bal. »



*



Bryn avait raison à propos d’une chose, découvrit Keira plus tard dans la soirée ; Gino était splendide. Le restaurant tout entier avait été décoré pour ressembler à un château gothique, les tables repoussées sur les bords de sorte que la partie centrale formait une piste de danse. Il y avait une ambiance incroyablement horrifique, avec de la vieille musique folklorique italienne, des serveurs en costumes de velours, et bien sûr, tout le monde portait des masques de mascarade.

Si elles n’avaient été que toutes les deux, Keira aurait passé une bonne soirée. Mais malheureusement, elles partageaient leur soirée avec Malcolm, l’ami de Bryn, et Glen, le rendez-vous de Keira. Ce devaient être deux des hommes les plus ennuyeux au monde.

Keira remua ses pâtes, à peine capable de rester éveillée, pendant que Glen expliquait plus en détail sa carrière dans la comptabilité. Les discussions de travail agaçaient Keira dans le meilleur des cas, mais quand il s’agissait de maths, l’ennui augmentait encore d’un cran. Sans compter qu’il ne lui avait pas posé une seule question sur son travail.

Il y eut une accalmie soudaine dans la conversation et Keira se redressa, comme réveillée en sursaut.

« Alors, que fais-tu pendant ton temps libre ? », demanda-t-elle à Glen, voulant à tout prix changer le cours de la conversation.

Glen mit du temps à répondre, une autre chose que Keira prit comme un mauvais signe. Qui ignorait ses hobbies ? Ou ce qu’il aimait faire en dehors de son travail ?

« Je regarde le sport », dit-il enfin.

« Tu regardes », répéta Keira. « Sans jouer ? »

Glen rigola. « Sûrement pas. Je ne veux pas de blessure. Je préfère être spectateur. »

« C’est… » Keira se débattit pour trouver un mot. Celui pour lequel elle opta était probablement le contraire de ce qu’elle voulait dire. « …intéressant. »

« Et toi ? », demanda Glen.

C’était la première fois qu’il lui posait une question, et Keira fut presque surprise. « Oh, eh bien, je suis journaliste, alors je passe beaucoup de mon temps libre à lire », commença-t-elle.

Glen la coupa immédiatement. « Je lis aussi. Le Wall Street Journal principalement. »

Réalisant que son temps de parole lui avait été arraché, Keira sentit son cœur se serrer. Elle se remit à pousser ses pâtes. « Cool. »

Bryn se pencha alors sur la table. « Nous parlions justement de plans », dit. « Ce que nous voulons atteindre dans cinq ans. Keira, et toi ? »

Si Bryn le lui avait demandé la veille, Keira aurait été certaine que ce qu’elle voulait pour les cinq prochaines années, c’était passer autant de temps que possible avec Shane. Acheter la maison de leurs rêves ensemble. Peut-être même se marier et avoir des enfants. Mais ce rêve était désormais anéanti.

Keira se contenta de hausser les épaules. « J’aimerais voyager. Voir le monde. Dans cinq ans, je veux avoir mis les pieds sur tous les continents au moins une fois. »

Bryn applaudit. « C’est génial, sœurette. »

Glen pouffa. « Voyager est tellement surfait ces jours-ci, maintenant que nous avons la technologie pour tout cartographier. Je veux dire pourquoi passer des heures dans un tube en aluminium à voler dans le ciel, à polluer l’atmosphère, quand vous pouvez voir le monde depuis le confort de votre propre maison ? La réalité virtuelle est à ses balbutiements pour le moment, mais en cinq ans elle va décoller. Un casque de cinquante dollars remplacera des centaines de dollars gaspillés pour des vols. »

Seul Malcolm acquiesça d’un signe de tête. Son expression révélait qu’il trouvait le propos de Glen provocateur. Bryn, d’un autre côté, eut l’air horrifiée par sa déclaration et elle adressa à Keira un regard d’excuse. Keira jeta seulement à sa sœur un regard impassible, comme pour dire j’avais dit que ce serait terrible.

« Et toi alors, Glen ? », demanda Bryn, piétinant pour sauver la conversation. « Si tu n’es pas un fan de voyage, à quoi penses-tu que tes cinq prochaines années vont ressembler ? »

Tout le monde tourna son attention vers le comptable. Il fit craquer les articulations de ses doigts.

« J’ai tout prévu », dit-il avec assurance. Il leva son index. « Une femme dans un an. », puis il passa au doigt suivant. « Notre maison familiale de rêve dans la banlieue l’année d’après. » Il désigna les deux doigts suivants. « Deux enfants, dix-huit mois d’intervalle. Un garçon, une fille », puis finalement il remua son pouce. « Et un chien. »

Keira soupira profondément. Elle avait su avant même d’avoir quitté l’appartement de Bryn qu’elle n’allait pas trouver quelque chose ressemblant à de la romance à ce rendez-vous. Mais il y avait encore eu une lueur d’espoir. Juste une petite étincelle que quelqu’un qui rayonnait aussi brillamment que Shane puisse apparaître dans sa vie à l’improviste, transformant son monde aussi rapidement que Shane lui-même l’avait fait.

Mais elle réalisait maintenant, avec une amère déception, qu’elle avait été idiote d’avoir même eu cette idée. Shane était unique. Un sur un million. Non, un sur un milliard. Son rendez-vous avec Glen venait de confirmer ses pires craintes.

Elle ne retrouverait jamais un amour comme ça.




CHAPITRE TROIS


Keira n’avait d’autre choix que de retourner au bureau le lendemain matin. Un cœur brisé n’était pas une raison valable pour manquer le travail pour commencer, et deux jours d’affilée semblait vraiment être une prise de libertés. De plus, elle ne voulait pas passer une autre journée à se morfondre dans des cafés, et elle ne voulait absolument pas se laisser persuader de participer à un autre des plans stupides et farfelus de Bryn ! Le dernier, celui du rendez-vous chez Gino, avait laissé un goût très amer dans la bouche de Keira.

Malgré son impression d’avoir un sombre nuage pluvieux et gris planant au-dessus de sa tête, Keira réussit à se vêtir et à se préparer pour la journée. Habituellement, elle se sentait plus forte quand elle s’habillait pour le travail, mais aujourd’hui, elle se sentait comme une imposteure, même si elle avait opté pour l’une des tenues les plus décontractés parmi ce qui était disponible dans sa garde-robe d’affaires.

En quittant l’appartement de Bryn, Keira vit que Nina lui avait envoyé un message de soutien.

Tout le monde attend ton retour avec impatience.

Keira sourit. Elle était heureuse d’avoir une amie aussi bien que Nina. Malgré la différence d’âge entre elles, elles semblaient très en phase. Et Nina avait eu une carrière si brillante dans le monde de l’écriture qu’elle était aussi un excellent mentor pour Keira.

Quand Keira entra dans le siège de Viatorum, elle fut surprise par l’atmosphère immédiatement différente à l’intérieur. Avant, il y avait toujours eu un air de panique au bureau, une sorte de stress invisible qui imprégnait tout le lieu. Par le passé, peu importait à quel point elle était de bonne humeur en entrant, il n’y avait aucune chance que, en partant, elle ne se sente pas fatiguée, stressée et angoissée.

Mais bien sûr, la différence était que désormais Joshua ne travaillait plus au magazine. Grâce à Keira, il avait été licencié par Elliot. C’était incroyable la différence que cela avait fait sur les lieux. Ils semblaient même plus confortable, même si les carreaux étaient du même blanc immaculé qu’auparavant, l’open-space toujours aussi résonnant. Il n’y avait qu’une seule différence visible, nota Keira ; toutes les portes des salles de réunion et des bureaux qui bordaient l’espace étaient ouvertes. Elle pouvait voir Heather, l’assistante d’Elliot, taper sur un ordinateur dans son bureau. À l’intérieur de la salle de conférence, plusieurs membres du personnel étaient engagés dans une réunion qui semblait joyeuse plutôt que guindée et embarrassée. À l’époque de Joshua, ces portes étaient toujours fermées, agissant comme une barrière physique entre le personnel supérieur et le personnel subalterne.

« C’est Keira ! », dit quelqu’un, et soudain les têtes se retournèrent pour la regarder.

À la grande surprise de Keira, quelqu’un se mit à applaudir.

Elle sentit le rouge lui monter aux joues alors que de plus en plus de gens se levaient de leurs bureaux et commençaient à se joindre aux applaudissements. Était-ce ce que Dorothy avait ressenti après avoir tué la Méchante Sorcière ? Un homme avait perdu son gagne-pain après tout, même s’il le méritait !

Nina s’approcha depuis son bureau et étreignit Keira.

« Tu y es arrivée », dit-elle doucement. « Je t’avais dit que tout le monde était content de te voir ! »

Denise, l’une des jeunes rédactrices avec lesquelles Keira n’avait pas échangé plus de deux mots par le passé, se précipita vers elle et la serra dans ses bras. Keira fut surprise.

« Oh. Euh, eh », dit-elle, maladroitement.

« Je voulais juste te dire merci », s’extasia Denise. « J’étais si proche de la démission à cause de Joshua. Il me faisait penser que j’étais inutile, que je ne pouvais pas écrire et que je n’avais pas de talent. J’étais sur le point d’abandonner complètement le journalisme. Mais grâce à vous je suis toujours là et tout est un million de fois mieux qu’avant. »

« De rien », dit Keira. Elle ressentit un élan de fierté. Tenir tête à Joshua n’avait pas été facile, mais cela avait porté ses fruits, et aidé plus de gens qu’elle ne l’avait réalisé. Tout reste de culpabilité qu’elle éprouvait au sujet de ses actes se dissipa tandis qu’elle voyait l’impact que cela avait eu sur tout le monde ici. Josh était un adulte, responsable de ses propres actions. Personne ne l’avait obligé à agir comme un être détestable envers tout le monde autour de lui. Il s’était fait licencier de lui-même, vraiment ; Keira n’avait été que le catalyseur.

Ressentant un élan de confiance pour la première fois depuis que Shane lui avait brisé le cœur, Keira se dirigea vers son bureau, prête à se replonger dans son travail. C’était là où elle excellait, après tout. Même si sa vie amoureuse était actuellement en lambeaux, sa carrière s’épanouissait et elle allait en tirer le meilleur parti.

Mais quand elle arriva à son bureau, elle vit qu’aucune de ses affaires n’était là. La photo encadrée de sa mère et Bryn avait disparu, avec son cactus miniature, le tapis de souris à pois qu’elle avait reçu comme cadeau de remise de diplôme de son amie Shelby, et la tasse en forme de chat que son autre meilleure amie, Maxine, lui avait offert l’année précédente. Elle espérait désespérément qu’ils n’avaient pas été jetés par hasard. De petites babioles, essentiellement sans valeur, mais elles signifiaient beaucoup pour elle.

Elle regarda autour d’elle, inquiète. C’est alors qu’elle remarqua qu’Elliot se dirigeait vers elle.

Il s’arrêta, sa grande silhouette d’un mètre quatre-vingt la dominant, et il serra la main de Keira. « Bon retour parmi nous. Je vous ai fait déménager dans le bureau à l’angle. J’espère que cela ne pose pas de problème. »

Le soulagement que ses affaires soient en sécurité occupait une place centrale dans l’esprit de Keira. Puis elle réalisa ce qu’Elliot venait de dire.

« J’ai un bureau ? », répéta-t-elle, incrédule.

« Bien sûr », répondit Elliot. « Vous êtes une titulaire maintenant. Tous les titulaires obtiennent un bureau. »

Il lui fit signe de suivre. Tandis que Keira traversait le bureau, elle croisa le regard de Nina. Son amie lui fit un clin d’œil. Elle devait savoir depuis le début.

Ils s’arrêtèrent à la porte ouverte du petit bureau d’angle. Le nom de Keira avait été gravé sur une plaque en or vissée dessus. Ses objets préférés étaient positionnés sur le bureau pratiquement de la même manière qu’ils l’avaient été auparavant, mais alors qu’avant ils donnaient l’impression d’encombrer son espace de travail, désormais ils paraissaient rétrécis par le reste de la pièce vide.

Keira se sentait folle de joie, comme si elle marchait sur un petit nuage. Elle n’avait jamais eu son propre bureau, ou une plaque sur la porte.

« Ça va ? », demanda Elliot.

« C’est incroyable ! », répondit Keira. Elle entra et tourna sur elle-même. La pièce n’était pas assez grande pour des arabesques mais cela importait peu à Keira !

« Nous avons adopté une politique d’ouverture des portes », dit Elliot. « Sauf si vous avez une réunion ou un appel. Il y a eu un vote pendant votre congé. »

Keira le regarda avec une expression surprise mais heureuse.

Elle ne pouvait même pas imaginer à quoi pouvait ressembler un système de vote chez Viatorum ! Au temps de Joshua, il aboyait simplement des ordres et tout le monde suivait. S’il vous appelait au bureau un jour férié – que ce soit Noël, Hanukkah, Aïd ou quoi que ce soit que vous célébriez – vous deviez être là ou être renvoyé. Cela rendait Keira si heureuse de savoir que les rédacteurs juniors se faisaient entendre maintenant.

« Avez-vous déjà été présenté à Lance ? », continua Elliot.

« Lance ? », demanda Keira. « Non, c’est un nouveau rédacteur junior ? »

Elliot se mit à rire. « C’est votre nouveau patron », dit-il.

« Oh », répondit Keira en fronçant les sourcils. « Je pensais que vous alliez être mon nouveau patron. »

L’idée d’une autre personne aux commandes inquiétait Keira. Et s’il se transformait en un autre Joshua ? Et si leurs visions créatives ne s’alignaient pas complètement ?

Elliot secoua la tête. « Je ne peux pas être ici vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Pour tous ses travers, Joshua était dévoué. J’avais besoin de quelqu’un sur le terrain pour quand je ne pouvais pas l’être, d’où la nomination de Lance. Mais ne vous inquiétez pas, vous allez l’adorer. Il est le contraire de Joshua, je le jure. »

Elle suivit Elliot hors de son bureau et dans la salle de conférence, où le Lance susmentionné attendait déjà. Elliot avait raison, il était le contraire de Joshua, au moins dans son apparence. C’était un petit homme trapu, vêtu d’un vieux costume mal ajusté, et aux cheveux décoiffés. Quand il vit entrer Keira, il sourit largement – Keira soupçonnait que Joshua n’avait même pas les bons muscles faciaux adaptés pour parvenir à le faire – et lui tendit la main. Elle la serra.

« Vous devez être la star de Viatorum », commença Lance. « L’héroïne, Keira Swanson. »

Keira rit un peu maladroitement. « Je n’irais pas aussi loin. »

« Moi si », dit Lance. Il reprit son siège et fit signe à Keira et Elliot de faire de même. « J’ai lu tous vos précédents articles et je dois dire que vous avez tout à fait le talent. »

« Merci », dit Keira en rougissant.

Elle n’avait pas l’habitude de recevoir des compliments. Elliot leur en accordait avec parcimonie, Joshua jamais. Elle ne savait toujours pas comment les prendre, comment réagir de manière appropriée sans paraître arrogante.

Elle jeta un coup d’œil à Elliot en s’asseyant à côté de lui et il lui adressa un regard entendu, comme pour dire Je vous avais dit qu’il était tout le contraire.

« Alors, passons directement aux affectations », dit Lance en tapant dans ses mains. « Elliot a organisé une mission en or. » Il se frotta les mains et sourit d’une joie exaltée.

« La compétition va être féroce ! » À ce moment-là, il bondit et se précipita vers la porte. Dans la voix la plus gaie imaginable, il cria, « C’est le moment de distribuer les missions, tout le monde ! »

Il y eut une vague d’agitation tandis que les gens se précipitaient vers la salle de conférence. Keira se sentit tout à coup dépassée. Les choses étaient si différentes ici, mais le rythme était tout aussi rapide, semblait-il. Et l’effervescence de la compétitivité était toujours là, c’était juste complètement différent de celle présente quand Joshua avait été aux commandes.

Pendant le reste des rédacteurs entraient, Keira put tangiblement ressentir leur soif et leur empressement pour un défi. Ils avaient toujours été là, mais enveloppé dans le doute de soi. Clairement, sans Joshua pour les rabaisser tous, couplé avec l’approche amicale et encourageante de Lance, les autres rédacteurs à Viatorum avaient commencé à s’épanouir, à démontrer leur valeur. Keira réalisa avec surprise que la compétition au magazine était plus féroce que jamais.

« L’un de vous, un chanceux, est sur le point d’obtenir la meilleure mission que nous ayons jamais eue », dit Lance en souriant largement. « Trois semaines de visites en Italie. Je parle de Florence, de la Toscane, de Vérone, de Capri. »

Il y eut un gloussement d’excitation, un bourdonnement dans toute la salle de réunion.

Keira s’agita sur son siège, brûlant d’obtenir cette affectation. Elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer à quel point ce serait véritablement extraordinaire de visiter l’Italie, de manger de vraies pizzas italiennes, des pâtes et des glaces, plutôt que la version de contrefaçon offerte par Gino.

Cette affectation était faite pour elle, clairement. Elle était la seule personne avec une expérience préalable. Mais tout le monde la voudrait ! Elle s’était laissée bercer dans un faux sentiment de sécurité, avec tous les applaudissements et le nouveau bureau dans l’angle. Mais il semblait que les choses étaient les mêmes en dessous de tout cela, juste avec une façade différente. Elle se prépara pour un combat.

« Alors », dit Lance, en croisant les mains devant lui. « Qui est dans la course ? »

La main de Keira se leva immédiatement.

Ses jours passés à attendre que les occasions lui tombent du ciel étaient bel et bien derrière elle. Elle avait faim de succès maintenant et elle n’allait pas laisser cette opportunité lui filer entre les doigts. De plus, elle avait vraiment besoin de ce voyage pour chasser Shane de son esprit.

Mais à sa grande surprise, elle réalisa que personne d’autre n’avait levé la main. Confuse, Keira regarda d’un visage à l’autre, et réalisa que tout le monde s’était tourné vers elle. Et ils souriaient tous.

« Qu’est-ce qui se passe ? », demanda-t-elle en ramenant sa main à côté d’elle.

Lance rit chaleureusement. « C’est à vous ! », s’exclama-t-il. « Évidemment. Nous étions juste en train de vous jouer un tour. »

Tout le monde se mit à rire. Keira regarda autour d’elle, complètement désarçonnée. Depuis quand Viatorum était-il un lieu où faire des blagues de bureau ?

« Vous voulez dire que vous alliez me le donner depuis le début ? », demanda-t-elle.

« Oui ! », répondit Lance, en riant encore chaudement.

Et à la grande surprise de Keira, tout le monde était d’humeur légère à ce sujet. Ils semblaient heureux pour elle. Il n’y avait plus d’envie, pas de dureté.

« Ils ont tous d’excellents sujets », expliqua Lance. « Ne vous inquiétez pas pour ça. Je n’aime pas les luttes intestines, je ne peux pas le supporter. Tout le monde a des points forts. Et le vôtre est de voyager à l’étranger et écrire ces articles étonnants. »

Keira voulait se pincer. Était-ce un rêve ? Était-elle encore endormie sur le canapé bosselé de Bryn à fantasmer sur ce ce à quoi elle voulait que son premier jour de travail ressemble ?

Mais non, c’était réel. Sans Joshua, Viatorum s’était transformé en son travail de rêve. Et elle venait d’obtenir la mission de ses rêves.

« C’est notre façon de dire merci », dit Denise. « Pour s’être débarrassé de Josh. »

Keira rit, ravie. Elle était tellement excitée par la nouvelle affectation. Mais elle était aussi très nerveuse. Que ce soit quelque chose que Joshua lui avait inculqué ou juste une part de sa personnalité, une nouvelle mission apportait toujours de l’anxiété et du doute. Au fond d’elle-même, elle n’était pas sûre d’être prête, d’autant plus qu’elle était encore sous le choc de Shane. Mais elle savait aussi qu’elle ne pouvait pas dire non. Tout le monde la regardait avec tant d’enthousiasme. Elle devait se remettre en selle, pour ainsi dire.

« Quel est le titre de l’article ? », demanda-t-elle, essayant de se concentrer sur la tâche à accomplir afin de ne pas penser à Shane.

« Le Pays de l’Amour », dit Lance, en étalant ses mains devant lui de façon théâtrale.

« Un autre article sur l’amour ? », demanda Keira, stupéfaite.

« Bien sûr ! », s’écria Lance. « C’est votre talent, Keira. Votre dernier article était remarquable. »

« Seulement parce que je suis tombé amoureuse… », dit-elle.

Lance acquiesça avidement. « Exactement. C’était beau. Je veux revoir ça. Donc je vous envoie dans les endroits les plus romantiques. Je veux que vous parliez aux habitants, découvriez leurs secrets. Est-ce que les Italiens connaissent vraiment le vrai amour ? Pourquoi est-ce considéré comme l’endroit le plus romantique sur terre ? Quels secrets détiennent-ils sur l’amour ? »

Il souriait largement, d’une manière encourageante. Mais pour Keira, la panique commençait à s’installer.

Comment pouvait-elle écrire sur l’amour quand son cœur avait été brisé en mille morceaux ? En Irlande, elle avait lutté pour cette tâche car elle était naïve, insensée et inexpérimentée. Cette fois, elle était amère et blasée. Cela ne fonctionnerait jamais.

« Y a-t-il un peu de marge pour le titre ? », bégaya Keira. « De la latitude pour changer d’angle ? Je ne veux pas être cataloguée comme l’auteur de l’amour. »

Lance avait l’air perplexe. « Mais vous êtes l’écrivain de l’amour, Keira. Le Gourou de l’Amour. C’est ce que les gens veulent lire de vous. Votre unique argument de vente. »

Elle ne pouvait vraiment y croire.

Mais quel choix avait-elle ? Lance s’était démené pour elle, s’était assuré qu’elle obtienne la meilleure mission. Il n’y avait pas d’autre choix, elle devait accepter l’article. Tout le monde voulait qu’elle le fasse, et sa carrière en dépendait. Elle devrait juste faire semblant.

Ou, peut-être, elle n’aurait pas à prétendre. Peut-être rencontrerait-elle un nouvel homme. Pas un autre Shane, pas quelqu’un dont elle pourrait tomber éperdument amoureuse, mais un italien passionné avec qui elle pourrait avoir une liaison éclair. Pas d’attaches, pas d’amour, seulement le désir.

Elle sourit en son for intérieur. Peut-être était-ce le remède à un cœur brisé ! L’amour était peut-être la dernière chose qui lui venait à l’esprit, mais il était possible qu’une amourette avec un bel italien soit juste l’antidote dont elle avait besoin pour se remettre de Shane.

Elle regarda Lance et leva un sourcil.

« Merci », dit-elle. « Quand est-ce que je pars ? »




CHAPITRE QUATRE


« Demain ? », s’exclama Bryn en se perchant sur l’accoudoir du canapé.

Keira acquiesça et se mit à parcourir le petit appartement à la hâte pour ramasser ses affaires et les jeter dans sa valise. Elle trépignait d’excitation.

« Tu peux y croire ? Tu vas récupérer ton espace pendant trois semaines entières. »

« Mais tu vas manquer Halloween », gémit Bryn. « Malcolm et Glen voulaient nous emmener à une fête. »

Keira leva les yeux au ciel. « Quel dommage », dit-elle sarcastiquement.

Juste à ce moment la sonnette retentit. Bryn alla y répondre en utilisant le système d’interphone pour voir qui était là. Elle regarda Keira par-dessus son épaule, les yeux plissés.

« Pourquoi Shelby et Maxine sont-elles à ma porte ? »

Maxine et Shelby étaient les deux plus vieilles amies de Keira, qu’elle avait rencontré à l’université. Bryn les détestait, même si Keira ne comprenait pas pourquoi et supposait qu’il s’agissait de jalousie.

« J’ai complètement oublié », s’exclama Keira. « Je les ai invitées pour boire un verre il y a une éternité. C’était censé être pour rattraper le temps perdu avant que Shane n’arrive et prenne tout mon temps. C’est OK ? »

« Je n’ai clairement pas le choix », répondit Bryn, l’air énervée. « C’est dommage, cependant. Nous aurions pu passer une soirée vraiment amusante rien que toutes les deux, puisque tu vas partir pendant si longtemps… »

« Désolée », répondit Keira en haussant les épaules. « Je ne savais pas que ce serait ma dernière soirée au moment où je l’ai organisée. J’avais supposé que tu serais sortie avec quelqu’un comme la plupart des soirs. »

On frappa à la porte, et Bryn se leva avec un soupir pour aller ouvrir. Lorsque la porte s’ouvrit, Keira entendit les exclamations joyeuses de Maxine et de Shelby. Elle se dépêcha d’aller voir ses deux amies – la petite Shelby avec ses longs cheveux blonds platine, et l’élancée Maxine avec ses courtes boucles noires et sa peau sombre.

« Keira ! », s’exclamèrent-elles en passant leurs bras autour d’elle.

« Ça fait trop longtemps », lui dit Maxine à l’oreille.

« J’étais certaine que tu ne reviendrais jamais à New York », ajouta Shelby dans l’autre.

Keira recula. « Je sais, je suis désolée. Tout s’est passé si vite – être envoyée en Irlande, rompre avec Zach, déménager de l’appartement. Je n’ai simplement pas trouvé le temps de reprendre mes esprits. »

Bryn, qui se tenait toujours là à tenir la porte ouverte, ajouta, lapidaire, « C’était un moment uniquement familial, tu sais ? »

« Bien sûr », dit Maxine avec un sourire forcé.

Keira attira ses amies dans l’appartement. « Venez, allons boire. Et parler. »

« Et faire ses bagages », ajouta Bryn d’un ton maternel.

Elles firent toutes irruption dans l’appartement, en bavardant avec frivolité. Bryn ouvrit à contrecœur une bouteille de vin pour qu’elles la partagent, puis s’assit à l’îlot de cuisine avec un soupir, et tendit un verre à chacune des amies de Keira avec une sombre expression.

« Alors, tu pars en Italie ? », demanda Shelby, toute souriante d’excitation. « Pour combien de temps cette fois ? »

« Trois semaines », répondit Keira en pliant des vêtements et en les plaçant dans sa valise. « C’est en quelque sorte ma niche au magazine en ce moment. Je pars à l’étranger et j’écris un article sur l’amour. Ils m’appellent le Gourou de l’Amour. »

Shelby et Maxine échangèrent un regard que Keira put immédiatement déchiffrer.

« Je sais, je suis sans espoir avec les relations. Deux ruptures en autant de mois, n’est-ce pas ? Mais je peux juste jouer un personnage. »

« Tu veux dire mentir ? », demanda Maxine dans un éclat de rire.

« S’il le faut », répondit Keira. Elle se remémora combien elle avait eut du mal à écrire le dernier article. Puis elle avait été cynique en essayant de nier le fait qu’elle était en train de tomber amoureuse de l’Irlande, et plus précisément de Shane. Maintenant elle était supposée adopter l’autre point de vue, être une inconditionnelle romantique, une convertie qui se laisserait facilement et volontiers s’égarer dans l’amour et la passion. Elle ressentait tout le contraire.

« Tu devras juste tomber amoureuse d’un italien », ajouta Shelby.

Keira sourit. « Est-ce que ce ne serait pas plaisant ? », songea-t-elle, même si elle avait l’impression qu’une religieuse dans un monastère avait plus de chances de connaître une histoire d’amour passionnée qu’elle en ce moment.

« Tu vas manquer Halloween », ajouta Maxine, morose.

« Je sais, c’est dommage », répondit Keira. « Ce sont mes vacances préférées. Mais ils se surpassent en Italie aussi. C’est en fait comme une fête de quatre jours, je crois. La Journée des Morts, la Toussaint, c’est une affaire énorme. Une grande fête. »

Shelby croisa les bras et feignit d’être offensée. « En gros, tu es en train de dire que ton Halloween sera meilleur que le nôtre. »

« Non ! », protesta Keira en riant. « Enfin, peut-être. »

Tout le monde rit. Sauf Bryn, évidemment. Elle regardait fixement son verre de vin en boudant.

« Quoi qu’il en soit », dit Keira, « nous pourrons passer un super Thanksgiving ensemble. Je serai de retour d’ici là. »

La tête de Bryn se releva brusquement. « Nous allons passer Thanksgiving chez maman cette année, tu te souviens ? Juste nous trois. »

« C’est pour le repas », conteste Keira. Elle s’impatientait face à sa sœur difficile. « Je peux passer le reste de la journée avec mes amies, non ? »

« Bien sûr que tu peux », souffla Bryn. Elle se remit à regarder dans son verre.

Maxine haussa les sourcils. Elle et Shelby étaient habitués à l’attitude de Bryn, mais Keira ne pouvait pas comprendre pourquoi Bryn devait être si possessive à son égard. Elle pouvait avoir d’autres personnes dans sa vie ! Bryn était elle-même super-indépendante et avait toujours plein d’amis et de petits-amis, elle passait sa vie à courir pour assister à des événements. Pourtant, dès que Keira voulait passer du temps avec quelqu’un d’autre qu’elle, elle se mettait de mauvaise humeur. Honnêtement, Keira avait parfois l’impression d’être l’aînée des deux. Bryn pouvait se comporter comme une enfant gâtée parfois.

« Thanksgiving semble si loin », songea Shelby.

« Je sais », répondit Keira. « J’ai l’impression d’avoir à peine eu l’occasion d’être à New York. C’est comme si j’étais en vacances ici ! Je pensais avoir plus de temps pour vous retrouver. Je n’ai même pas trouvé un nouvel appartement. »

« En parlant de nouveaux appartements… », dit Bryn.

Elle regardait le téléphone portable de Keira sur le comptoir. L’écran s’était allumé après avoir reçu un message. Et le nom de Zach était clairement visible.

« Il vaudrait mieux que ça concerne la caution », dit Keira.

Juste à ce moment, Maxine et Shelby échangèrent un regard coupable et Keira eut la nette impression qu’elles cachaient quelque chose.

« Qu’est-ce qu’il y a ? », demanda-t-elle.

Elle en avait assez des surprises.

Ce fut Shelby qui avoua finalement. « Je pense que ça pourrait concerner Julia. Ils ont rompu. »

Keira leva un sourcil, surprise. « Ils ont fait ça ? » La liaison qui leur avait coûté leur relation n’avait duré que quelques semaines ?

Elle prit son téléphone et lut le message de Zach. Il confirmait les nouvelles de Shelby.

Salut Keira. Ça fait longtemps que nous ne nous sommes pas parlés. Je voulais te faire savoir avant que tu ne l’entendes dire que j’ai rompu avec Julia. Ça ne fonctionnait pas. Je me demandais si étais dans les parages pour prendre d’un verre ? Ce soir ? Demain ? Fais le moi savoir. X

« Argh, il est tellement arrogant », marmonna Keira.

« Que dit-il ? », demanda Maxine.

« Rien sur le fait qu’il garde ma caution comme rançon », lui dit Keira d’une voix dégoûtée. « Il veut aller boire un verre. »

Bryn fut bouche-bée de surprise. « Tu ne vas pas y aller, n’est-ce pas ? », demanda-t-elle.

Keira la regarda, choquée. « Bien sûr que non », dit-elle. « À moins que ce soit la seule façon de récupérer cet argent. »

Bryn exprima bruyamment sa désapprobation. « S’il te soudoie pour sortir avec lui, je jure devant Dieu que je vais lui dire ses quatre vérités… »

Shelby fronça les sourcils. « Il ne la soudoie pas. Ne sois pas si dramatique. »

Bryn eut l’air insultée. « Pardon, tu es l’amie de qui ? De lui ou Keira ? »

« Les deux », répondit Shelby, en croisant les bras.

Bryn n’eut pas l’air impressionnée. « Même s’il l’a trompée ? »

« Les filles ! », interrompit Keira. Elle n’était pas d’humeur pour les disputes. Ses yeux étaient toujours rivés sur l’écran de son téléphone portable.

Tout à coup, Bryn lui arracha son téléphone.

« Arrête de l’envisager ! », ordonna-t-elle à Keira.

« Je ne suis pas en train de le faire ! », cria Keira, qui essayait de se défendre.

Mais Bryn avait raison, il y avait une petite partie d’elle qui y songeait. Zach, malgré tous ses défauts, s’était soucié d’elle. Ils avaient passé deux ans ensemble, avaient vécu dans un appartement. Il avait été engagé, fiable. Et il était définitivement familier. C’était juste le fait qu’elle fasse passer le travail avant lui qui avait gâché les choses entre eux, enfoncé le coin qui l’avait poussé dans les bras attirants de Julia.

L’expression de Bryn ressemblait au tonnerre. Elle pendit le téléphone de Keira au-dessus de son verre de vin.

« Ne m’oblige pas à l’y tremper », dit-elle.

Du coin de l’œil, Keira pouvait voir Maxine et Shelby secouer la tête en signe d’incrédulité face au comportement de diva de Bryn.

Elle soupira bruyamment. « OK OK. Je ne vais pas le voir. C’est ce que tu veux entendre ? »

Bryn hocha de la tête, satisfaite, et rendit son téléphone à sa sœur.

« Maintenant, supprime le message et élimine le de tes contacts. »

Keira souffla bruyamment.

« C’est ridicule », murmura Shelby entre ses dents.

Keira regarda son téléphone, les coordonnées de Zachary. Ils avaient été là depuis des années. Elle ne pouvait pas simplement le supprimer comme s’il n’avait jamais existé.

Mais elle devait accepter que Bryn avait raison, encore une fois, malgré ses tactiques brutales. Car raviver le contact avec Zach reviendrait à faire un pas en arrière. La vie de Keira avait tellement changé en si peu de temps, qu’il y revienne à n’importe quel titre serait comme une régression. Elle devait passer à autre chose, avancer. Pas seulement vis-à-vis de Zach, mais aussi de Shane. Il était à présent temps pour elle de briller, de voler de ses propres ailes et de devenir indépendante.

Résolue, elle effaça ses informations, et regarda son nom disparaître de son téléphone. Elle se sentit bien, c’était stimulant. Si seulement elle pouvait avoir le courage de supprimer Shane aussi, alors elle aurait vraiment réussi. Mais non, pas encore, la douleur de leur rupture était encore trop réelle.

Keira leva les yeux vers sa sœur.

« Contente maintenant ? »

Bryn esquissa un grand sourire. « Bien évidemment. Je suis toujours contente quand je gagne. », puis elle ajouta malicieusement, « Et je m’assure toujours de gagner. »

Shelby grogna. Maxine plongea la tête dans ses mains, et la secoua théâtralement. Keira se contenta de rire, heureuse et soulagée d’avoir franchi la première étape pour passer à autre chose dans sa vie.




CHAPITRE CINQ


Keira découvrit vite que mettre le passé derrière elle était beaucoup plus facile à dire qu’à faire, et impliquerait bien plus que de supprimer symboliquement des contacts de son téléphone. Car à l’instant où elle arriva à l’aéroport de Newark le lendemain matin, elle fut assaillie de souvenirs de Shane, de l’Irlande.

Des fourmillements de nostalgie tourbillonnaient en elle pendant qu’elle traversait le hall. Quand elle remit sa carte d’embarquement à la porte, elle se remémora avec une clarté frappante les émotions qu’elle avait éprouvées la dernière fois – l’anxiété mêlée d’excitation et d’espoir. Cela ne faisait pas si longtemps, mais elle se sentait déjà complètement différente, plus triste, plus amère.

Elle monta dans l’avion et prit place. Heureusement, elle était près de la fenêtre, ce qui lui donnait une excuse pour ne pas interagir avec le passager à côté d’elle. Elle n’était pas d’humeur à bavarder. Malheureusement pour Keira, l’homme à côté d’elle semblait l’être. Alors qu’ils décollaient, il se pencha et parla.

« Je m’appelle Garrett. Jamais été à Naples avant ? », lui demanda-t-il en souriant jovialement.

C’était un homme d’âge moyen, légèrement dégarni. Il semblait voyager seul. Keira remarqua qu’il ne portait pas d’alliance mais que la peau était plus pâle là où un anneau s’était trouvé. Un récent divorcé, supposa-t-elle, et elle gémit intérieurement. Ces huit heures allaient être longues.

« Non », répondit-elle, laconique.

« Alors, pourquoi voyagez-vous aujourd’hui ? », ajouta-t-il. « Affaires ou loisir ? »

Keira se tassa sur son siège. « Affaires », expliqua-t-elle. « Je suis— »

Elle s’arrêta alors, et se rappela de ce que Bryn et Nina lui avaient dit dans le café, concernant l’idée de jouer avec de fausses identités pour s’amuser. Elle avait bien besoin d’un peu de distraction. « Je suis œnologue », dit-elle. « Parmi les meilleurs. En route vers l’Italie pour trouver des trésors cachés à importer. »

Garrett haussa les sourcils de surprise. « Voilà qui semble plaisant. Sacrément bien plus excitant que mon travail, en tout cas. »

« Oh ? », demanda Keira. « Quel travail exercez-vous ? »

« Je suis dans la comptabilité », dit-il. « Enfin, pas complètement. C’est un peu difficile à expliquer. C’est plus facile de dire que je suis comptable pour les comptables. Est-ce compréhensible ? »

Péniblement, pensa Keira.

« Oui », dit-elle à haute voix.

Comme il était étonnant qu’elle soit assise à côté d’un comptable. C’était comme si le destin essayait de lui dire d’abandonner la recherche de M. Correct et de s’installer avec M. Math !

« Enfin, je suis sûr que vous ne voulez pas m’entendre parler de mon travail », ajouta l’homme. « Le vôtre a l’air palpitant. Comment êtes-vous entrée dedans ? »

« C’est fascinant », poursuivit Keira. Elle s’étonna de la facilité avec laquelle elle mentait et de la joie qu’elle en retirait. « Mon père était un importateur de vin », ajouta-t-elle. « Il aimait son travail si passionnément que j’ai même été conçue dans un vignoble. »

Elle ressentit une petite étincelle d’excitation tandis que le mensonge sortait aisément de sa bouche. Elle entrait vraiment dans l’esprit de l’idée. Son propre père était parti quand elle était très jeune et n’avait pas du tout été impliqué dans sa vie, alors il était facile d’inventer un personnage pour lui. De plus, tout cet enjolivement allait s’avérer utile au cours de sa mission, pensa-t-elle, puisqu’elle allait devoir prétendre qu’elle croyait encore en l’amour.

« Oh mon dieu », dit l’homme à côté d’elle.

« Je sais. Il s’est marié là aussi. Mais malheureusement, il est également mort dans ce même vignoble. » Elle soupira théâtralement. « C’était simplement évident de l’enterrer là aussi. »

Keira remarqua la façon dont l’homme bougea pour augmenter la distance entre eux. Il perdait la volonté de lui parler, probablement à cause de la façon dont elle avait orienté la conversation vers la morbidité. Elle rit en son for intérieur en essayant de se concentrer sur le film à bord.

L’avion s’élevait plus haut dans l’air. Bientôt, les nuages furent loin en dessous d’eux.

Ayant enfin la paix et la tranquillité, Keira profita de l’occasion pour parcourir le programme que Heather lui avait préparé. Immédiatement, cela lui rappela des souvenirs de sa dernière affectation. Heather avait utilisé la même police, la même mise en page cliniquement organisée avec des puces et des en-têtes. Pendant le mois en Irlande, Keira l’avait sali, recouvert de Guinness et de gras provenant des copieux petits-déjeuners irlandais qu’elle avait pris avec Shane. Il n’y avait aucune chance que cela se produise cette fois. Elle pouvait déjà sentir à quel point les choses seraient différentes pour cette deuxième mission. Elle se sentait plus âgée. Plus blasée.

Puis, sur le programme posé sur ses genoux, Keira aperçut un mot qui lui serra l’estomac. Guide touristique.

Évidemment qu’il y en aurait un, réalisa-t-elle sur le moment. Juste parce qu’elle était éperdument tombée amoureuse du dernier guide, qui avait fini par lui briser le cœur en mille morceaux, ne voulait pas dire qu’il n’y en aurait pas un pour cette mission ! Quelque chose dans cette idée lui semblait dangereux. Était-ce juste à cause de ce qui s’est passé la dernière fois ? se demanda Keira. Ou parce qu’elle avait une lueur d’espoir que cela pourrait se reproduire ?

Elle chassa ces pensées et se concentra sur les destinations. Atterrissage à Naples, et une nuit là-bas avant de prendre le train pour la côte amalfitaine. Un ferry pour Capri. Une balade en gondole jusqu’à un endroit appelé la Grotte Bleue. Rome. Le Vatican.

Si elle avait été en vacances, Keira aurait été ravie du programme. Elle regarda des photos des endroits qu’elle allait visiter sur son iPad, et ils étaient tous magnifiques. C’était comme la parfaite escapade romantique. Mais c’était exactement le problème. Elle allait visiter quelques-uns des lieux les plus impressionnants du pays le plus romantique de la planète et elle allait le faire sans Shane.

Et pour couronner le tout, elle devrait écrire sur quelque chose qu’elle ne ressentait plus. Ce serait comme se frapper sur la tête avec de l’amour jour après jour, frotter du sel sur la blessure de son cœur, en sachant que son propre grand amour avait été perdu. Cela ne semblait pas juste. L’injustice poétique, se dit Keira. Elle ne pouvait simplement pas être excitée par le voyage.

Sentant qu’elle glissait dans la dépression, Keira appela le steward et commanda une boisson. Ensuite, elle mit son travail de côté et vérifié ses comptes sur les réseaux sociaux, ce qui était toujours un excellent moyen de se distraire.

La boisson arriva et Keira la sirota en parcourant Instagram. Elle regarda un million de photos de chats, les photos de Bryn du désastreux double rendez-vous chez Gino, et le plus récent marathon caritatif de Maxine. Puis elle remarqua que Shelby avait posté quelque chose qui avait reçu des milliers de likes. C’était une simple photo de sa main, et il y avait une bague à son annulaire.

« Pas possible ! », cria Keira, et elle renversa presque sa boisson.

Garrett, l’homme assis à côté d’elle, la regarda en fronçant les sourcils. « Tout va bien ? »

Keira chassa ses préoccupations d’un geste de la main. Elle ne pouvait pas croire ce qu’elle était en train de voir. Shelby n’avait rien dit sur un mariage à l’ordre du jour. En fait, elle parlait si rarement de son partenaire, David, que Keira soupçonnait parfois qu’ils avaient secrètement abandonné. Combien elle avait eu tort ! Tous deux étaient ensemble depuis l’université, après tout, et avaient donc déjà sept bonnes années derrière eux. Le mariage était logiquement l’étape suivante pour eux. Et pourtant, cela blessait encore Keira de le voir.

Elle appela de nouveau le steward. « Je vais en prendre un autre », dit-elle.

Elle avait besoin de quelque chose pour se calmer les nerfs. L’homme à côté d’elle la regarda suspicieusement. Keira lui jeta un regard glacial, et il se concentra sur le film, en faisant semblant de ne pas l’avoir espionnée en premier lieu.

Elle envoya rapidement un message de félicitations à Shelby et David, même si elle se sentait plus amère que d’humeur à célébrer. Ce n’était pas quelque chose qu’elle voulait ressentir. Elle aurait bien plus préféré être heureuse pour son ancienne camarade d’université. Mais elle était trop malheureuse en ce moment, son cœur trop meurtri.

Elle regarda son téléphone, et se demanda si Shane le contacterait un jour. Cela faisait quelques jours qu’ils ne s’étaient pas parlé et qu’elle n’avait eu aucun contact avec lui. Il avait promis qu’ils pourraient rester amis, mais c’était clairement quelque chose qu’il avait dit sur le moment. Elle doutait qu’il ait l’intention de tenir cette promesse. Pas même un message pour lui faire savoir comment Calum, ou l’une de ses sœurs, allait. Tant pis pour l’amitié…

Elle avala la deuxième boisson et rapidement les effets de l’alcool commencèrent à se faire sentir chez elle. Se sentant somnolente, Keira se cala dans son siège et laissa le sommeil la submerger.

Autant traverser le malheur en dormant, raisonna-t-elle.

Keira glissa dans l’inconscience et commença à rêver. Son esprit fit apparaître les images de l’Italie qu’elle avait regardées sur son iPad. Dans le rêve, elle était vêtue d’un équipement de marathon et couverte de boue. Elle avait dû courir jusqu’à la côte d’Amalfi pour assister au mariage de Shelby et de David. Mais quand elle arriva finalement là-bas, haletante et couverte de boue, elle découvrit que tout le monde portait un masque de mascarade. Et quand David enleva le sien, elle vit que c’était en fait Shane qui se tenait là. La femme qu’il allait épouser ? C’était Bryn.

Keira traversa la plage vers eux en chancelant.

« Comment as-tu pu me trahir comme ça ? », cria-t-elle en regardant Shane avec horreur. « Je pensais que ton père était malade, que c’était pour ça qu’on ne pouvait pas être ensemble. »

Il haussa les épaules avec nonchalance. « Je lai juste inventé », répondit-il froidement. « J’ai rompu avec toi parce que ta sœur est bien plus canon. »

Keira tourna alors les yeux vers Bryn. « Tu m’as menti pendant tout ce temps ! Ma propre sœur ! »

Mais Bryn avait l’air complètement insensible. « Qu’étais-je censée faire ? » Elle haussa les épaules. « Son corps est sexy. »

Submergée par l’émotion, Keira regarda autour d’elle, désespérée, haletante. Un par un, les invités assis ôtèrent leurs masques. Le premier à se dévoiler, réalisa Keira avec épouvante, fut un autre Shane. Ce Shane était accompagné de Julia, la fille avec qui Zach l’avait trompée. À côté de cette version de Shane, un autre Shane se révéla, cette fois avec Maxine. Et encore et encore, Shane avec Shelby, Shane avec Tessa, l’irlandaise avec qui elle avait pensé que Shane avait couché, Shane avec sa mère. Encore et encore. Partout, Keira regarda les invités masculins se transformer en Shane.

Elle tomba à genoux et se mit à pleurer. Mais quelqu’un lui saisit soudain le coude. Elle leva les yeux, le soleil obscurcissant sa vision, et se retrouva en train de regarder les plus beaux yeux marrons, bordés de cils épais.

« Keira, ne pleure pas », dit l’homme avec un doux accent italien, musical.

« Qui êtes-vous ? », demanda-t-elle. Elle le laissa la remettre sur pieds.

« Tu ne me reconnais pas ? », demanda-t-il en souriant.

Son visage était parfait, réalisa Keira en le contemplant. Il était si magnifique qu’elle sentit ses genoux flageoler.

Tout à coup, il la prit dans ses bras. Il la berça contre sa poitrine, la tenant facilement comme si elle était légère comme une plume. La mer clapota soudain autour de ses mollets. Ils se tenaient debout dans l’océan.

« Vous ne m’avez toujours pas dit votre nom », demanda à nouveau Keira.

L’homme rit, un bruit qui était un pur plaisir à ses oreilles.

« Je n’ai pas besoin de te le dire, tu le sais déjà », dit-il.

Keira se creusa la cervelle. Puis le nom lui vint, impromptu et plein de clarté.

« Êtes-vous Roméo ? », demanda-t-elle avec incrédulité.

L’homme sourit, son visage animé par la beauté. « Oui. Je suis Roméo. Ton Roméo. »

Il se pencha vers elle, lentement, leurs lèvres séparées de quelques millimètres.

Une secousse soudaine fit brusquement ouvrir les yeux de Keira. Elle regarda autour d’elle, désorientée, surprise de se retrouver dans un avion. Ils descendaient à travers les nuages et le voyant pour la ceinture de sécurité était allumé. La dernière approche avait dû commencer. Elle avait dormi durant tout le voyage.

Le rêve l’avait laissée haletante. Elle toucha sa poitrine et sentit son cœur palpiter sous sa chemise. Sa tête lui tournait toujours sous l’effet de l’alcool qu’elle n’avait pas réussi à complètement évacuer pendant son sommeil.

« Je pense que vous faisiez un cauchemar », dit Garrett.

Keira se massa les tempes, et se remémora le rêve étrange qu’elle avait eu. « Oui, je pense que vous avez raison. Au début. J’étais hantée par mon ex-petit ami qui épousait ma sœur. Et tous mes meilleurs amis. Et ma mère. »

L’homme eut l’air perplexe. Keira se demanda ce qu’il pensait vraiment d’elle. D’après son expression, elle supposait qu’il pensait qu’elle était folle. Une cinglée.

L’avion atterrit dans une secousse, puis commença à rouler le long de la piste. Quand il s’arrêta enfin, l’homme à côté de Keira bondit à la seconde où le voyant pour la ceinture de sécurité s’éteignit.

« Pour éviter les files d’attente », dit-il, l’air gêné.

« Bien sûr », répondit Keira avec un rictus dans son sourire.

Les portes de la cabine s’ouvrirent et Garrett se précipita vers elles. Keira se mit à rire intérieurement. Elle avait apprécié sa fausse identité. Peut-être Bryn n’était-elle pas aussi ridicule qu’elle l’avait toujours pensé !

Elle rassembla ses affaires et se détacha, puis récupéra son sac à main dans le compartiment supérieur. Le long de l’allée, Keira réfléchit à la façon dont le jeu auquel elle avait joué avec Garrett allait à présent devoir être réellement appliqué. Pendant les trois semaines à suivre, elle allait devoir faire semblant d’être quelqu’un qu’elle n’était pas, quelqu’un qui croyait encore en l’amour. D’une façon ou d’une autre, elle avait le sentiment que cela allait être beaucoup plus difficile que d’être une œnologue.

Elle sortit de l’avion et laissa la chaleur du soleil lui caresser la peau. C’était beaucoup plus agréable que le temps froid qu’elle avait laissé à New York. Il y avait quelque chose dans le soleil qui la faisait toujours se sentir optimiste. Il rendait tout plus beau, et même si elle ne voyait pas grand-chose de l’Italie en ce moment hormis l’aéroport, les collines environnantes semblaient magnifiques sous la lumière vive.

Elle suivit le chemin vers le hall, en sachant qu’elle rencontrerait bientôt son guide. Pour la première fois depuis son départ de New York, elle se laissa imaginer que son Roméo l’attendait…




CHAPITRE SIX


Le temps qu’elle récupère sa valise et émerge dans le hall des arrivées, l’esprit rêveur de Keira était passé à la vitesse supérieure. Elle avait fait fusionner le Roméo de son rêve avec le guide touristique qu’elle allait rencontrer, le transformant en un personnage complètement étoffé qui lui ferait perdre la tête avec sa personnalité fougueuse et passionnée. Elle avait simplement hâte de le rencontrer !

Elle se tint là avec sa valise, et observa l’aéroport de Naples autour d’elle. Il y avait des gens tout autour qui tenaient des pancartes et quand Keira vit la sienne, son cœur s’envola.

L’homme qui la tenait était un Adonis.

Keira sentit une charge d’électricité la traverser tandis qu’elle se précipitait vers lui.

« Salut, je suis Keira », dit-elle en désignant le panneau avec son nom dessus.

L’homme la regarda, confus, puis regarda le panneau. « Oh ? Ça ? » Il se mit à rire. « Je le tenais juste pour un mec pendant qu’il allait aux toilettes. »

Juste à ce moment-là, Keira aperçut un homme qui sortait des toilettes et se dirigeait vers elle. Il était petit, rondelet, négligé, vêtu d’une chemise grise tachée et d’un jean mal ajusté, et le peu de cheveux qu’il lui restait sur la tête ressemblaient à un nid d’oiseau désordonné. Elle souhaita ardemment qu’il les dépasse mais réalisa, le cœur serré, qu’il se dirigeait droit vers eux.

L’Adonis avec la pancarte le remarqua. Une fois qu’il fut proche d’eux, le bel Apollon lui tendit le panneau et se précipita vers l’endroit où une splendide fille avait émergé dans le hall des arrivées. Ils entreprirent de mettre les bagages sur le charriot. Keira grimaça.

« Jeune amour, hein ? », dit le guide en grattant la bande de peau exposée que sa chemise ne recouvrait pas complètement. « Vous Karla ? »

« Keira. »

Il vérifia le panneau et haussa les épaules. « Les noms américains sonnent pareil pour moi. »

Quand il parla, un relent d’oignon et de café accompagna son haleine, et retourna l’estomac de Keira.

« Allez », aboya-t-il à Keira. « La voiture est par ici. »

Il tourna les talons et s’éloigna rapidement, pour disparaître dans la foule et laisser Keira perdue au milieu de l’aéroport. Elle attrapa sa valise et regarda frénétiquement autour d’elle pour trouver le panneau indiquant la sortie.

Elle le repéra, lui et l’arrière de la tête du guide tandis qu’il marchait rapidement à travers l’aéroport. Il ne s’était même pas retourné pour vérifier qu’elle était toujours avec lui !

Avec une grimace, Keira suivit la direction de cet homme négligé, traînant sa lourde valise derrière elle.

Tandis qu’elle était malmenée par la foule qui se bousculait, son excitation à la perspective d’une romance italienne qui guérirait son cœur brisé fut bel et bien anéantie. Au lieu d’être emportée par un bel homme, elle allait devoir endurer une haleine à l’oignon et un guide grossier.

Tant pis pour Roméo, pensa-t-elle avec un cœur lourd.




CHAPITRE SEPT


« Vous saviez que vous étiez en retard ? », dit le guide, Antonio, tandis qu’il la guidait à travers le parking. Les rides sur son front causées par son froncement de sourcils étaient si profondes qu’on aurait dit qu’il la fusillait du regard.

« Il a fallu du temps pour que mon sac arrive », répliqua Keira, encore sous le choc d’avoir vu ses espoirs de rencontrer Roméo anéantis.

Antonio mettait Keira très mal à l’aise en sa compagnie, et pas seulement à cause du ventre rond et poilu qui ressortait au-dessus de sa taille. Son attitude était dure, comme un professeur d’école auquel elle pouvait déjà voir qu’elle ne pourrait jamais plaire.

L’air était très chaud, presque oppressant, mais cela ne semblait pas le ralentir. Ils marchaient à vive allure, et Antonio restait à quelques pas devant Keira, qui avait du mal à se débrouiller avec ses affaires. Elle devenait déjà collante de sueur.

« J’ai mal au dos », dit-il, comme à titre d’explication pour ne pas l’aider.

Pendant qu’ils marchaient, Antonio parlait, ses mots sortant dans un énorme flot rapide, et sa voix ressemblait à celle d’un chien qui aboie. Keira pensa au Roméo de son rêve. Antonio ne pouvait pas en être plus éloigné !

« Vingt-et-un jours, hein ? », dit-il. Il avançait à grands pas, de telle sorte que Keira devait sautiller pour suivre.

Déjà, elle les redoutait.

Il la conduisit à une voiture. Keira s’attendait à quelque chose d’agréable, mais à la place fut confrontée à un vieux petit véhicule rouillé.

« C’est ça ? », demanda-t-elle.

« Il n’y a pas de place pour la valise sur les sièges arrière. Mettez-là dans le coffre », ordonna Antonio.

Keira ouvrit le coffre et découvrit que la voiture était remplie de sacs de courses. Quand elle enfonça son sac à côté des provisions d’Antonio, une odeur nauséabonde de fromage en émana. Un des sacs tomba et s’ouvrit, et un peu de pecorino en sortit. Keira le remit en place, réalisant avec un mélange de surprise, de curiosité et de dégoût que tous les sacs étaient pleins de pecorino. Était-ce tout ce que l’homme mangeait ? Se demanda-t-elle. Puis elle réalisa, en plus, que l’odeur allait probablement se répandre dans sa valise et imprégner tous ses vêtements. Elle allait sentir le fromage pour les trois prochaines semaines !

Elle grimaça et ferma le coffre. Antonio mit en route le moteur de la voiture, qui crachota un nuage de fumée autour de ses jambes.

Furieuse, Keira s’installa sur le siège à côté de lui, et découvrit avec horreur qu’ils étaient si proches que leurs genoux se touchaient. Elle regarda les mains moites et velues d’Antonio serrer le volant. L’odeur à l’intérieur était un mélange de fromage, de sueur et d’air humide.

Avant même qu’elle ait eu le temps de mettre sa ceinture de sécurité, Antonio fit ronfler le moteur. La voiture fit un bond en avant, et elle s’agrippa aux bords de son fauteuil pendant qu’il conduisait, si fort que ses jointures devinrent blanches. Antonio conduisait comme un fou.

« Alors, dites-moi, New York », dit Antonio. « Mauvais endroit, hein ? Beaucoup de crime ? »

Keira le regarda, abasourdie. « Non. Je veux dire, pas vraiment. La ville a ses problèmes, comme toutes les villes, mais elle est merveilleuse. »

« Il fait froid cependant, non ? », insista Antonio. Pour Keira, il semblait vraiment vouloir trouver le pire dans sa ville natale. « Comme maintenant il fait froid. Tandis que nous baignons toujours dans un soleil glorieux. » Il rit d’une façon sifflante, dévoilant des dents jaunes et de travers.

« Vous y avez déjà été ? », demanda Keira, un peu offusquée par ses commentaires.

« Non non non », répondit Antonio en secouant la tête comme si la suggestion était ridicule. « Je n’irais jamais dans une ville sans Dieu comme celle-là. Ici, nous sommes de bons catholiques. »

Si Antonio s’était décidé à prendre Keira à rebrousse-poil, il avait assurément atteint son objectif.

Mais si Antonio lui-même était un choc pour l’organisme, Naples n’était pas ce à quoi Keira s’attendait non plus. Les routes étaient très étroites, avec des immeubles mitoyens de cinq étages qui dominaient de chaque côté, aux balcons en métal rouillé, des fils à linge tendus entre eux couverts de draps colorés qui flottaient dans le vent. Il n’y avait pas de trottoirs, ce qui signifiait que les gens vagabondaient sur la route, souvent sans regarder, apparaissant brusquement de derrière des voitures garées. Même les panneaux de signalisation et les lampadaires, remarqua Keira, étaient en fait attachés aux murs des maisons, puisqu’il n’y avait même pas assez d’espace pour un poteau.

Cependant, aucun de ces obstacles ne poussait Antonio à ralentir. Il jurait bruyamment en italien chaque fois que quelqu’un se mettait sur son chemin, faisant un écart, parfois klaxonnant.

« Che cavolo ! », s’exclama-t-il bruyamment, en gesticulant à l’adresse d’une vieille femme qui venait de passer devant lui.

Malgré la fait ne pas savoir exactement ce qu’Antonio disait, Keira pouvait dire qu’il s’agissait d’une sorte d’injure et sentit ses joues brûler d’embarras et de honte vis-à-vis de la vieille femme cible de sa rage. Mais la femme adressa simplement un geste grossier à Antonio. De toute évidence, elle était habituée à de telles occurrences.

Des Vespas les dépassaient à toute vitesse. Keira remarqua que les murs étaient couverts de graffitis. Il y en avait tellement que les gens avaient commencé à dessiner sur les graffitis qui étaient déjà là !




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