       = istoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut
  


   
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      . istoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut





Premi?re partie


Je suis oblig de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie o? je rencontrai pour la premi?re fois le chevalier des Grieux. Ce fut environ six mois avant mon dpart pour lEspagne. Quoique je sortisse rarement de ma solitude, la complaisance que javais pour ma fille mengageait quelquefois ? divers petits voyages, que jabrgeais autant quil mtait possible.

Je revenais un jour de Rouen, o? elle mavait pri daller solliciter une affaire au parlement de Normandie, pour la succession de quelques terres auxquelles je lui avais laiss des prtentions du c?t de mon grand-p?re maternel. Ayant repris mon chemin par vreux, o? je couchai la premi?re nuit, jarrivai le lendemain pour d?ner ? Passy, qui en est loign de cinq ou six lieues. Je fus surpris, en entrant dans ce bourg, dy voir tous les habitants en alarme. Ils se prcipitaient de leurs maisons pour courir en foule ? la porte dune mauvaise h?tellerie, devant laquelle taient deux charriots couverts. Les chevaux qui taient encore attels, et qui paraissaient fumants de fatigue et de chaleur, marquaient que ces deux voitures ne faisaient que darriver.

Je marr?tai un moment pour minformer do? venait le tumulte ; mais je tirai peu dclaircissement dune populace curieuse, qui ne faisait nulle attention ? mes demandes, et qui savan?ait toujours vers lh?tellerie en se poussant avec beaucoup de confusion. Enfin un archer, rev?tu dune bandouli?re et le mousquet sur lpaule, ayant paru ? la porte, je lui fis signe de la main de venir ? moi. Je le priai de mapprendre le sujet de ce dsordre. Ce nest rien, monsieur, me dit-il ; cest une douzaine de filles de joie que je conduis, avec mes compagnons, jusquau H?vre-de-Gr?ce, o? nous les ferons embarquer pour lAmrique. Il y en a quelques-unes de jolies, et cest apparemment ce qui excite la curiosit de ces bons paysans. 

Jaurais pass apr?s cette explication, si je neusse t arr?t par les exclamations dune vieille femme qui sortait de lh?tellerie en joignant les mains, et criant que ctait une chose barbare, une chose qui faisait horreur et compassion. De quoi sagit-il donc ? lui dis-je. Ah ! monsieur, entrez, rpondit-elle, et voyez si ce spectacle nest pas capable de fendre le cCur. La curiosit me fit descendre d mon cheval, que je laissai ? mon palefrenier. Jen trai avec peine, en per?ant la foule, et je vis en effet quelque chose dassez touchant.

Parmi les douze filles qui taient encha?nes six ? six par le milieu du corps, il y en avait une dont lair et la figure taient si peu conformes ? sa condition, quen tout autre tat je leusse prise pour une personne du premier rang. Sa tristesse et la salet de son linge et de ses habits lenlaidissaient si peu, que sa vue minspira du respect et de la piti. Elle t?chait nanmoins de se tourner, autant que sa cha?ne pouvait le permettre, pour drober son visage aux yeux des spectateurs. Leffort quelle faisait pour se cacher tait si naturel, quil paraissait venir dun sentiment de modestie.

Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse bande taient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier, et je lui demandai quelques lumi?res sur le sort de cette belle fille. Il ne put men donner que de fort gnrales. Nous lavons tire de lh?pital, me dit-il, par ordre de monsieur le lieutenant gnral de police. Il ny a pas dapparence quelle y e?t t renferme pour ses bonnes actions. Je lai interroge plusieurs fois sur la route ; elle sobstine ? ne me rien rpondre. Mais, quoique je naie pas re?u ordre de la mnager plus que les autres, je ne laisse pas davoir quelques gards pour elle, parce quil me semble quelle vaut un peu mieux que ses compagnes. Voil? un jeune homme, ajouta larcher, qui pourrait vous instruire mieux que moi sur la cause de sa disgr?ce. Il la suivie depuis Paris, sans cesser presque un moment de pleurer. Il faut que ce soit son fr?re ou son amant. 

Je me tournai vers le coin de la chambre o? ce jeune homme tait assis. Il paraissait enseveli dans une r?verie profonde. Je nai jamais vu de plus vive image de la douleur. Il tait mis fort simplement ; mais on distinguait au premier coup dCil un homme qui avait de la naissance et de lducation. Je mapprochai de lui. Il se leva, et je dcouvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses mouvements, un air si fin et si noble, que je me sentis port naturellement ? lui vouloir du bien. Que je ne vous trouble point, lui dis-je en masseyant pr?s de lui. Voulez-vous bien satisfaire la curiosit que jai de conna?tre cette belle personne qui ne me para?t point faite pour le triste tat o? je la vois ? 

Il me rpondit honn?tement quil ne pouvait mapprendre qui elle tait sans se faire conna?tre lui-m?me, et quil avait de fortes raisons pour souhaiter de demeurer inconnu. Je puis vous dire nanmoins ce que ces misrables signorent point, continua-t-il en montrant les archers ; cest que je laime avec une passion si violente quelle me rend le plus infortun de tous les hommes. Jai tout employ, ? Paris, pour obtenir sa libert. Les sollicitations, ladresse et la force mont t inutiles ; jai pris le parti de la suivre, d?t-elle aller au bout du monde. Je membarquerai avec elle. Je passerai en Amrique. 

 Mais ce qui est de la derni?re inhumanit, ces l?ches coquins, ajouta-t-il en parlant des archers, ne veulent pas me permettre dapprocher delle. Mon dessein tait de les attaquer ouvertement ? quelques lieues de Paris. Je mtais associ quatre hommes qui mavaient promis leur secours pour une somme considrable. Les tra?tres mont laiss seul aux mains, et sont partis avec mon argent. Limpossibilit de russir par la force ma fait mettre les armes bas. Jai propos aux archers de me permettre du moins de les suivre, en leur offrant de les rcompenser. Le dsir du gain les y a fait consentir. Ils ont voulu ?tre pays chaque fois quils mont accord la libert de parler ? ma ma?tresse. Ma bourse sest puise en peu de temps ; et maintenant que je suis sans un sou, ils ont la barbarie de me repousser brutalement lorsque je fais un pas vers elle. Il ny a quun instant quayant os men approcher malgr leurs menaces, ils ont eu linsolence de lever contre moi le bout du fusil. Je suis oblig, pour satisfaire leur avarice et pour me mettre en tat de continuer la route ? pied, de vendre ici un mauvais cheval qui ma servi jusqu? prsent de monture. 

Quoiquil par?t faire assez tranquillement ce rcit, il laissa tomber quelques larmes en le finissant. Cette aventure me parut des plus extraordinaires et des plus touchantes. Je ne vous presse pas, lui dis-je, de me dcouvrir le secret de vos affaires ; mais si je puis vous ?tre utile ? quelque chose, je moffre volontiers ? vous rendre service. Hlas ! reprit-il, je ne vois pas le moindre jour ? lesprance. Il faut que je me soumette ? toute la rigueur de mon sort. Jirai en Amrique. Jy serai du moins libre avec ce que jaime. Jai crit ? un de mes amis, qui me fera tenir quelques secours au Havre-de-Gr?ce. Je ne suis embarrass que pour my conduire et pour procurer ? cette pauvre crature, ajouta-t-il en regardant tristement sa ma?tresse, quelque soulagement sur la route. Eh bien ! lui dis-je, je vais finir votre embarras. Voici quelque argent que je vous prie daccepter. Je suis f?ch de ne pouvoir vous servir autrement. 

La bonne gr?ce et la vive reconnaissance avec laquelle ce jeune inconnu me remercia achev?rent de me persuader quil tait n quelque chose et quil mritait ma libralit. Je dis quelques mots ? sa ma?tresse avant que de sortir. Elle me rpondit avec une modestie si douce et si charmante, que je ne pus memp?cher de faire en sortant mille rflexions sur le caract?re incomprhensible des femmes.

tant retourn ? ma solitude, je ne fus point inform de la suite de cette aventure. Il se passa pr?s de deux ans, qui me la firent oublier tout ? fait, jusqu? ce que le hasard me fit rena?tre loccasion den apprendre ? fond toutes les circonstances.

Jarrivais de Londres ? Calais avec le marquis de ***, mon l?ve. Nous loge?mes, si je men souviens bien, au Lion dOr, o? quelques raisons nous oblig?rent de passer le jour entier et la nuit suivante. En marchant lapr?s-midi dans les rues, je crus apercevoir ce m?me jeune homme dont javais fait la rencontre ? Passy. Il tait en fort mauvais quipage et beaucoup plus p?le que je ne lavais vu la premi?re fois. Il portait sous le bras un vieux porte-manteau, ne faisant que darriver dans la ville. Cependant, comme il avait la physionomie trop belle pour n?tre pas reconnu facilement, je le remis aussit?t. Il faut, dis-je au marquis, que nous abordions ce jeune homme. 

Sa joie fut plus vive que toute expression, lorsquil meut remis ? son tour. Ah! monsieur, scria-t-il en me baisant la main, je puis donc encore une fois vous exprimer mon immortelle reconnaissance ! Je lui demandai do? il venait. Il me rpondit quil arrivait, par mer, du Havre-de-Gr?ce, o? il tait revenu de lAmrique peu auparavant. Vous ne me paraissez pas fort bien en argent, lui dis-je ; allez-vous-en au Lion dOr, o? je suis log, je vous rejoindrai dans un moment. 

Je dois avertir ici le lecteur que jcrivis son histoire presque aussit?t apr?s lavoir entendue, et quon peut sassurer, par consquent, que rien nest plus exact et plus fid?le que cette narration. Je dis fid?le jusque dans la relation des rflexions et des sentiments que le jeune aventurier exprimait de la meilleure gr?ce du monde.

Voici donc son rcit, auquel je ne m?lerai, jusqu? la fin, rien qui ne soit de lui.

Javais dix-sept ans, et jachevais mes tudes de philosophie ? Amiens, o? mes parents, qui sont dune des meilleures maisons de P***, mavaient envoy. Je menais une vie si sage et si rgle, que mes ma?tres me proposaient pour lexemple du coll?ge : non que je fisse des efforts extraordinaires pour mriter cet loge ; mais jai lhumeur naturellement douce et tranquille ; je mappliquais ? ltude par inclination, et lon me comptait pour des vertus quelques marques daversion naturelle pour le vice. Ma naissance, le succ?s de mes tudes et quelques agrments extrieurs mavaient fait conna?tre et estimer de tous les honn?tes gens de la ville.

Jachevai mes exercices publics avec une approbation si gnrale, que monsieur lv?que, qui y assistait, me proposa dentrer dans ltat ecclsiastique, o? je ne manquerais pas, disait-il, de mattirer plus de distinction que dans lordre de Malte, auquel mes parents me destinaient. Ils me faisaient dj? porter la croix, avec le nom de chevalier des Grieux. Les vacances arrivant, je me prparais ? retourner chez mon p?re, qui mavait promis de menvoyer bient?t ? lAcadmie.

Mon seul regret, en quittant Amiens, tait dy laisser un ami avec lequel javais toujours t tendrement uni. Il tait de quelques annes plus ?g que moi. Nous avions t levs ensemble ; mais, le bien de sa maison tant des plus mdiocres, il tait oblig de prendre ltat ecclsiastique, et de demeurer ? Amiens apr?s moi, pour y faire les tudes qui conviennent ? cette profession. Il avait mille bonnes qualits. Vous le conna?trez par les meilleures, dans la suite de mon histoire, et surtout par un z?le et une gnrosit en amiti qui surpassent les plus cl?bres exemples de lantiquit. Si jeusse alors suivi ses conseils, jaurais toujours t sage et heureux. Si javais du moins profit de ses reproches dans le prcipice o? mes passions mont entra?n, jaurais sauv quelque chose du naufrage de ma fortune et de ma rputation. Mais il na point recueilli dautre fruit de ses soins que le chagrin de les voir inutiles, et quelquefois durement rcompenss par un ingrat qui sen offensait et qui les traitait dimportunits.

Javais marqu le temps de mon dpart dAmiens. Hlas ! que ne le marquai-je un jour plus t?t ! jaurais port chez mon p?re toute mon innocence. La veille m?me de celui que je devais quitter cette ville, tant ? me promener avec mon ami, qui sappelait Tiberge, nous v?mes arriver le coche dArras, et nous le suiv?mes jusqu? lh?tellerie o? ces voitures descendent. Nous navions pas dautre motif que la curiosit. Il en sortit quelques femmes qui se retir?rent aussit?t ; mais il en resta une, fort jeune, qui sarr?ta seule dans la cour, pendant quun homme dun ?ge avanc, qui paraissait lui servir de conducteur, sempressait de faire tirer son quipage des paniers. Elle me parut si charmante, que moi, qui navais jamais pens ? la diffrence des sexes, ni regard une fille avec un peu dattention ; moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflamm tout dun coup jusquau transport. Javais le dfaut d?tre excessivement timide et facile ? dconcerter ; mais, loin d?tre arr?t alors par cette faiblesse, je mavan?ai vers la ma?tresse de mon cCur.

Quoiquelle f?t encore moins ?ge que moi, elle re?ut mes politesses sans para?tre embarrasse. Je lui demandai ce qui lamenait ? Amiens, et si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me rpondit ingnument quelle y tait envoye par ses parents pour ?tre religieuse. Lamour me rendait dj? si clair depuis un moment quil tait dans mon cCur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes dsirs. Je lui parlai dune mani?re qui lui fit comprendre mes sentiments ; car elle tait bien plus exprimente que moi : ctail malgr elle quon lenvoyait au couvent, pour arr?ter sans doute son penchant au plaisir, qui stait dj? dclar, et qui a caus dans la suite tous ses malheurs et les miens.

Ma belle inconnue savait bien quon nest point trompeur ? mon ?ge : elle me confessa que si je voyais quelque jour ? la pouvoir mettre en libert, elle croirait m?tre redevable de quelque chose de plus cher que la vie. Je lui rptai que jtais pr?t ? tout entreprendre ; mais, nayant point assez dexprience pour imaginer tout dun coup les moyens de la servir, je men tenais ? cette assurance gnrale, qui ne pouvait ?tre dun grand secours ni pour elle ni pour moi. Son vieil Argus tant venu nous rejoindre, mes esprances allaient chouer, si elle ne?t eu assez desprit pour suppler ? la strilit du mien. Je fus surpris, ? larrive de son conducteur, quelle mappel?t son cousin, et que, sans para?tre dconcerte le moins du monde, elle me dit que, puisquelle tait assez heureuse pour me rencontrer ? Amiens, elle remettait au lendemain son entre dans le couvent, afin de se procurer le plaisir de souper avec moi. Jentrai fort bien dans le sens de cette ruse ; je lui proposai de se loger dans une h?tellerie dont le ma?tre, qui stait tabli ? Amiens apr?s avoir t longtemps cocher de mon p?re, tait dvou enti?rement ? mes ordres.

Je ly conduisis moi-m?me, tandis que le vieux conducteur paraissait un peu murmurer, et que mon ami Tiberge, qui ne comprenait rien ? cette sc?ne, me suivait sans prononcer une parole. Il navait point entendu notre entretien. Il tait demeur ? se promener dans la cour pendant que je parlais damour ? ma belle ma?tresse. Comme je redoutais sa sagesse, je me dfis de lui par une commission dont je le priai de se charger. Ainsi jeus le plaisir, en arrivant ? lauberge, dentretenir seule la souveraine de mon cCur.

Je reconnus bient?t que jtais moins enfant que je ne le croyais. Mon cCur souvrit ? mille sentiments de plaisir dont je navais jamais eu lide. Une douce chaleur se rpandit dans toutes mes veines. Jtais dans une esp?ce de transport qui m?ta pour quelque temps la libert de la voix, et qui ne sexprimait que par mes yeux.

Mademoiselle Manon Lescaut, cest ainsi quelle me dit quon la nommait, parut fort satisfaite de cet effet de ses charmes. Je crus apercevoir quelle ntait pas moins mue que moi. Elle me confessa quelle me trouvait aimable, et quelle serait ravie de mavoir obligation de sa libert. Elle voulut savoir qui jtais, et cette connaissance augmenta son affection, parce qutant dune naissance commune, elle se trouva flatte davoir fait la conqu?te dun amant tel que moi. Nous nous entret?nmes des moyens d?tre lun ? lautre.

Apr?s quantit de rflexions, nous ne trouv?mes point dautre voie que celle de la fuite. Il fallait tromper la vigilance du conducteur, qui tait un homme ? mnager, quoiquil ne f?t quun domestique. Nous rgl?mes que je ferais prparer pendant la nuit une chaise de poste, et que je reviendrais de grand matin ? lauberge, avant quil f?t veill ; que nous nous droberions secr?tement, et que nous irions droit ? Paris, o? nous nous ferions marier en arrivant. Javais environ cinquante cus, qui taient le fruit de mes petites pargnes ; elle en avait ? peu pr?s le double. Nous nous imagin?mes, comme des enfants sans exprience, que cette somme ne finirait jamais, et nous ne compt?mes pas moins sur le succ?s de nos autres mesures.

Apr?s avoir soup avec plus de satisfaction que je nen avais jamais ressenti, je me retirai pour excuter notre projet.

Jemployai ma nuit ? mettre ordre ? mes affaires ; et mtant rendu ? lh?tellerie de mademoiselle Manon vers la pointe du jour, je la trouvai qui mattendait. Elle tait ? sa fen?tre, qui donnait sur la rue ; de sorte que, mayant aper?u, elle vint mouvrir elle-m?me. Nous sort?mes sans bruit. Elle navait point dautre quipage que son linge, dont je me chargeai moi-m?me ; la chaise tait en tat de partir, nous nous loign?mes aussit?t de la ville.

Nous nous h?t?mes tellement davancer, que nous arriv?mes ? Saint-Denis avant la nuit. Javais couru ? cheval ? c?t de la chaise, ce qui ne nous avait gu?re permis de nous entretenir quen changeant de chevaux ; mais lorsque nous nous v?mes si proche de Paris, cest-?-dire presque en s?ret, nous pr?mes le temps de nous rafra?chir, nayant rien mang depuis notre dpart dAmiens. Quelque passionn que je fusse pour Manon, elle sut me persuader quelle ne ltait pas moins pour moi. Nous tions si peu rservs dans nos caresses, que nous navions pas la patience dattendre que nous fussions seuls. Nos postillons et nos h?tes nous regardaient avec admiration ; et je remarquai quils taient surpris de voir deux enfants de notre ?ge qui paraissaient saimer jusqu? la fureur.

Nos projets de mariage furent oublis ? Saint- Denis ; nous fraud?mes les droits de lglise, et nous nous trouv?mes poux sans y avoir fait rflexion. Il est s?r que, du naturel tendre et constant dont je suis, jtais heureux pour toute ma vie, si Manon me?t t fid?le. Plus je la connaissais, plus je dcouvrais en elle de nouvelles qualits aimables. Son esprit, son cCur, sa douceur et sa beaut formaient une cha?ne si forte et si charmante, que jaurais mis tout mon bonheur ? nen sortir jamais. Terrible changement! Ce qui fait mon dsespoir a pu faire ma flicit. Je me trouve le plus malheureux de tous les hommes par cette m?me constance dont je devais attendre le plus doux de tous les sorts et les plus parfaites rcompenses de lamour.

Nous pr?mes un appartement meubl ? Paris ; ce fut dans la rue V, et, pour mon malheur, aupr?s de la maison de monsieur de B***, cl?bre fermier gnral. Trois semaines se pass?rent, pendant lesquelles javais t si rempli de ma passion, que javais peu song ? ma famille et au chagrin que mon p?re avait d? ressentir de mon absence. Cependant, comme la dbauche navait nulle part ? ma conduite, et que Manon se comportait aussi avec beaucoup de retenue, la tranquillit o? nous vivions servit ? me faire rappeler peu ? peu lide de mon devoir.

Je rsolus de me rconcilier, sil tait possible, avec mon p?re. Ma ma?tresse tait si aimable, que je ne doutais point quelle ne p?t lui plaire, si je trouvais le moyen de lui faire conna?tre sa sagesse et son mrite ; en un mot, je me flattais dobtenir de lui la libert de lpouser, ayant t dsabus de lesprance de le pouvoir sans son consentement. Je communiquai ce projet ? Manon, et je lui fis entendre quoutre les motifs de lamour et du devoir, celui de la ncessit pouvait y entrer aussi pour quelque chose, car nos fonds taient extr?mement altrs, et je commen?ais ? revenir de lopinion quils taient inpuisables. Manon re?ut froidement cette proposition. Cependant les difficults quelle y opposa ntant prises que de sa tendresse m?me et de la crainte de me perdre, si mon p?re nentrait point dans notre dessein apr?s avoir connu le lieu de notre retraite, je neus pas le moindre soup?on du coup cruel quon se prparait ? me porter. ? lobjection de la ncessit, elle rpondit quil nous restait encore de quoi vivre quelques semaines, et quelle trouverait apr?s cela des ressources dans laffection de quelques parents ? qui elle crirait en province. Elle adoucit son refus par des caresses si tendres et si passionnes, que moi, qui ne vivais que dans elle, et qui navais pas la moindre dfiance de son coeur, japplaudis ? toutes ses rponses et ? toutes ses rsolutions. Je lui avais laiss les dispositions de notre bourse et le soin de payer notre dpense ordinaire. Je maper?us peu ? peu que notre table tait mieux servie, et quelle stait donn quelques ajustements dun prix considrable. Comme je nignorais pas quil devait nous rester ? peine douze on quinze pistoles, je lui marquai mon tonnement de cette augmentation apparente de notre opulence. Elle me pria, en riant, d?tre sans embarras. Ne vous ai-je pas promis, me dit-elle, que je trouverais des ressources ? Je laimais avec trop de simplicit pour malarmer facilement.

Un jour que jtais sorti lapr?s-midi et que je lavais avertie que serais dehors plus longtemps qu? lordinaire, je fus tonn qu? mon retour on me f?t attendre deux ou trois minutes ? sa porte. Nous ntions servis que par une petite fille qui tait ? peu pr?s de notre ?ge. tant venue mouvrir, je lui demandai pourquoi elle avait tard si longtemps. Elle me rpondit dun air embarrass quelle ne mavait point entendu frapper. Je navais frapp quune fois ; je lui dis: Mais si vous ne mavez point entendu, pourquoi ?tes-vous donc venue monvrir ? Cette question la dconcerta si fort que, nayant point assez de prsence desprit pour y rpondre, elle se mit ? pleurer, en massurant que ce ntait point sa faute, et que madame lui avait dfendu douvrir la porte jusqu? ce que monsieur de B*** f?t sorti par lautre escalier qui rpondait au cabinet. Je demeurai si confus, que je neus point la force dentrer dans lappartement. Je pris le parti de descendre, sous prtexte dune affaire, et jordonnai ? cette enfant de dire ? sa ma?tresse que je retournerais dans le moment, mais de ne pas faire conna?tre quelle me?t parl de monsieur de B***.

Ma consternation fut si grande, que je versais des larmes en descendant lescalier, sans savoir encore de quel sentiment elles partaient. Jentrai dans le premier caf ; et, my tant assis pr?s dune table, jappuyai la t?te sur mes deux mains pour y dvelopper ce qui se passait dans mon cCur. Je nosais rappeler ce que je venais dentendre. Je voulais le considrer comme une illusion, et je fus pr?s, deux ou trois fois, de retourner au logis sans marquer que jy eusse fait attention. Il me paraissait si impossible que Manon me?t trahi, que je craignais de lui faire injure en la soup?onnant. Je ladorais, cela tait s?r ; je ne lui avais pas donn plus de preuves damour que je nen avais re?u delle ; pourquoi laurais-je accuse d?tre moins sinc?re et moins constante que moi ? Quelle raison aurait-elle eue de me tromper ? Il ny avait que trois heures quelle mavait accabl de ses plus tendres caresses, et quelle avait re?u les miennes avec transport ; je ne connaissais pas mieux mon cCur que le sien. Non, non, repris-je, il nest pas possible que Manon me trahisse. Elle nignore pas que je ne vis que pour elle ; elle sait trop bien que je ladore : ce nest pas l? un sujet de me ha?r.

Cependant la visite et la sortie furtive de monsieur de B*** me causaient de lembarras. Je rappelais aussi les petites acquisitions de Manon, qui me semblaient surpasser nos richesses prsentes. Cela paraissait sentir les libralits dun nouvel amant. Et cette confiance quelle mavait marque pour des ressources qui mtaient inconnues ? Javais peine ? donner ? tant dnigmes un sens aussi favorable que mon cCur le souhaitait.

Dun autre c?t, je ne lavais presque pas perdue de vue depuis que nous tions ? Paris. Occupations, promenades, divertissements, nous avions toujours t lun ? c?t de lautre : mon Dieu ! un instant de sparation nous aurait trop affligs. Il fallait nous dire sans cesse que nous nous aimions ; nous serions morts dinquitude sans cela. Je ne pouvais donc mimaginer presque un seul moment o? Manon p?t s?tre occupe dun autre que moi.

A la fin, je crus avoir trouv le dno?ment de ce myst?re. Monsieur de B***, dis-je en moi-m?me, est un homme qui fait de grosses affaires et qui a de grandes relations ; les parents de Manon se seront servis de cet homme pour lui faire tenir quelque argent. Elle en a peut-?tre dj? re?u de lui ; il est venu aujourdhui lui en apporter encore. Elle sest fait sans doute un jeu de me le cacher, pour me surprendre agrablement. Peut-?tre men aurait-elle parl si jtais rentr ? lordinaire, au lieu de venir ici maffliger ; elle ne me le cachera pas du moins lorsque je lui en parlerai moi-m?me.

Je me remplis si fortement de cette opinion, quelle eut la force de diminuer beaucoup ma tristesse. Je retournai sur-le-champ au logis. Jembrassai Manon avec ma tendresse ordinaire. Elle me re?ut fort bien. Jtais tent dabord de lui dcouvrir mes conjectures, que je regardais plus que jamais comme certaines ; je me retins, dans lesprance quil lui arriverait peut-?tre de me prvenir en mapprenant tout ce qui stait pass.

On nous servit ? souper. Je me mis ? table dun air fort gai ; mais, ? la lumi?re de la chandelle qui tait entre elle et moi, je crus apercevoir de la tristesse sur le visage et dans les yeux de ma ch?re ma?tresse. Cette pense men inspira aussi. Je remarquai que ses regards sattachaient sur moi dune autre fa?on quils navaient accoutum. Je ne pouvais dm?ler si ctait de lamour ou de la compassion, quoiquil me par?t que ctait un sentiment doux et languissant. Je la regardai avec la m?me attention ; et peut-?tre navait-elle pas moins de peine ? juger de la situation de mon coeur par mes regards. Nous ne pensions ni ? parler, ni ? manger. Enfin je vis tomber des larmes de ses beaux yeux : perfides larmes !

 Ah ! Dieu, mcriai-je, vous pleurez, ma ch?re Manon vous ?tes afflige jusqu? pleurer, et vous ne me dites pas un seul mot de vos peines ! Elle ne me rpondit que par quelques soupirs qui augment?rent mon inquitude. Je me levai en tremblant, je la conjurai avec tous les empressements de lamour de me dcouvrir le sujet de ses pleurs ; jen versai moi-m?me en essuyant les siens ; jtais plus mort que vif. Un barbare aurait t attendri des tmoignages de ma douleur et de ma crainte.

Dans le temps que jtais ainsi tout occup delle, jentendis le bruit de plusieurs personnes qui montaient lescalier. On frappa doucement ? la porte. Manon me donna un baiser ; et, schappant de mes bras, elle entra rapidement dans le cabinet, quelle ferma aussit?t sur elle. Je me figurais qutant un peu en dsordre, elle voulait se cacher aux yeux des trangers qui avaient frapp. Jallai leur ouvrir moi-m?me.

A peine avais-je ouvert, que je me vis saisir par trois hommes que je reconnus pour les laquais de mon p?re. Ils ne me firent point de violence ; mais deux dentre eux mayant pris par les bras, le troisi?me visita mes poches, dont il tira un petit couteau qui tait le seul fer que jeusse sur moi. Ils me demand?rent pardon de la ncessit o? ils taient de me manquer de respect ; ils me dirent naturellement quils agissaient par lordre de mon p?re, et que mon fr?re a?n mattendait en bas dans un carrosse. Jtais si troubl, que je me laissai conduire sans rsister et sans rpondre. Mon fr?re tait effectivement ? mattendre. On me mit dans le carrosse aupr?s de lui ; et le cocher, qui avait ses ordres, nous conduisit ? grand train jusqu? Saint-Dnis. Mon fr?re membrassa tendrement, mais il ne me parla point, de sorte que jeus tout le loisir dont javais besoin pour r?ver ? mon infortune.

Jy trouvai dabord tant dobscurit, que je ne voyais pas de jour ? la moindre conjecture. Jtais trahi cruellement ; mais par qui ? Accuser Manon, cest de quoi mon cCur nosait se rendre coupable. Cette tristesse extraordinaire dont je lavais vue comme accable, ses larmes, le tendre baiser quelle mavait donn en se retirant, me paraissaient bien une nigme ; mais je me sentais port ? lexpliquer comme un pressentiment de notre malheur commun ; et dans le temps que je me dsesprais de laccident qui marrachait ? elle, javais la crdulit de mimaginer quelle tait encore plus ? plaindre que moi.

Le rsultat de ma mditation fut de me persuader que javais t aper?u dans les rues de Paris par quelques personnes de connaissance qui en avaient donn avis ? mon p?re.

Mon fr?re avait ? Saint-Denis une ch?ise ? deux dans laquelle nous part?mes de grand matin, et nous arriv?mes chez nous le lendemain au soir. Il vit mon p?re avant moi, pour le prvenir en ma faveur en lui apprenant avec quelle douceur je mtais laiss conduire ; de sorte que jen fus re?u moins durement que je ne my tais attendu. Il se contenta de me faire quelques reproches gnraux sur la faute que javais commise en mabsentant sans sa permission. Pour ce qui regardait ma ma?tresse, il me dit que javais bien mrit ce qui venait de marriver, en me livrant ? une inconnue ; quil avait eu meilleure opinion de ma prudence ; mais quil esprait que cette petite aventure me rendrait plus sage. Je ne pris ce discours que dans le sens qui saccordait avec mes ides. Je remerciai mon p?re de la bont quil avait de me pardonner, et je lui promis de prendre une conduite plus soumise et plus rgle. Je triomphais au fond du cCur ; car, de la mani?re dont les choses sarrangeaient, je ne doutais point que je neusse la libert de me drober de la maison m?me avant la fin de la nuit.

On se mit ? table pour souper ; on me railla sur ma conqu?te dAmiens et sur ma fuite avec cette fid?le ma?tresse. Je re?us les coups de bonne gr?ce ; jtais m?me charm quil me f?t permis de mentretenir de ce qui moccupait continuellement lesprit ; mais quelques mots l?chs par mon p?re me firent pr?ter loreille avec la derni?re attention. Il parla de perfidie et de service intress rendu par M. de B***. Je demeurai interdit en lui entendant prononcer ce nom, et je le priai humblement de sexpliquer davantage. Il se tourna vers mon fr?re, pour lui demander sil ne mavait pas racont toute lhistoire. Mon fr?re lui rpondit que je lui avais paru si tranquille sur la route, quil navait pas cru que jeusse besoin de ce rem?de pour me gurir de ma folie. Je remarquai que mon p?re balan?ait sil ach?verait de sexpliquer. Je len suppliai si instamment, quil me satisfit, ou plut?t quil massassina cruellement par le plus horrible de tous les rcits.

Il me demanda dabord si javais toujours eu la simplicit de croire que je fusse aim de ma ma?tresse. Je lui dis hardiment que jen tais si s?r, que rien ne pouvait men donner la moindre dfiance. Ha ! ha! ha ! scria-t-il en riant de toute sa force, cela est excellent ! Tu es une jolie dupe, et jaime ? te voir dans ces sentiments-l?. Cest grand dommage, mon pauvre chevalier, de te faire entrer dans lordre de Malte, puisque tu as tant de disposition ? faire un mari patient et commode. Il ajouta mille railleries de cette force sur ce quil appelait ma sottise et ma crdulit.

Enfin, comme je demeurais dans le silence, il continua de me dire que, suivant le calcul quil pouvait faire du temps depuis mon dpart dAmiens, Manon mavait aim environ douze jours : Car, ajouta-t-il, je sais que tu partis dAmiens le 28 de lautre mois ; nous sommes au 29 du prsent ; il y en a onze que monsieur de B*** ma crit ; je suppose quil lui en ait fallu huit pour lier une parfaite connaissance avec ta ma?tresse ; ainsi, qui ?te onze et huit de trente-un jours quil y a depuis le 28 dun mois jusquau 29 de lautre, reste douze, un peu plus ou moins. L?-dessus les clats de rire recommenc?rent.

Je neus pas la force de soutenir plus longtemps un discours dont chaque mot mavait perc le cCur. Je me levai de table, et je navais pas fait quatre pas pour sortir de la salle que je tombai sur le plancher, priv de sentiment et de connaissance. On me les rappela par de prompts secours. Jouvris les yeux pour verser un torrent de pleurs, et la bouche pour profrer les plaintes les plus tristes et les plus touchantes. Mon p?re, qui ma toujours aim tendrement, semploya avec toute son affection pour me consoler. Je lcoutais, mais sans lentendre. Je me jetai ? ses genoux ; je le conjurai, en joignant les mains, de me laisser retourner ? Paris, pour aller poignarder de B***. Non, disais-je, il na pas gagn le cCur de Manon ; il lui a fait violence, il la sduite par un charme ou par un poison ; il la peut-?tre force brutalement. Manon maime. Ne le sais-je pas bien ? Il laura menace, le poignard ? la main, pour la contraindre de mabandonner. Que naura-t-il pas fait pour me ravir une si charmante ma?tresse ! ? dieux ! dieux ! serait-il possible que Manon me?t trahi et quelle e?t cess de maimer ? 

Comme je parlais toujours de retourner promptement ? Paris, et que je me levais m?me ? tous moments pour cela, mon p?re vit bien que, dans le transport o? jtais, rien ne serait capable de marr?ter. Il me conduisit dans une chambre haute, o? il laissa deux domestiques avec moi, pour me garder ? vue. Je ne me possdais point ; jaurais donn mille vies pour ?tre seulement un quart dheure ? Paris. Je compris que, mtant dclar si ouvertement, on ne me permettrait pas aisment de sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des fen?tres. Ne voyant nulle possibilit de mchapper par cette voie, je madressai doucement ? mes deux domestiques. Je mengageai, par mille serments, ? faire un jour leur fortune, sils voulaient consentir ? mon vasion. Je les pressai, je les caressai, je les mena?ai ; mais cette tentative fut encore inutile. Je perdis alors toute esprance ; je rsolus de mourir, et je me jetai sur un lit avec le dessein de ne le quitter quavec la vie. Je passai la nuit et le jour suivant dans cette situation. Je refusai la nourriture quon mapporta le lendemain.

Mon p?re vint me voir lapr?s-midi. Il eut la bont de flatter mes peines par les plus douces consolations. Il mordonna si absolument de manger quelque chose, que je le fis par respect pour ses ordres. Quelques jours se pass?rent, pendant lesquels je ne pris rien quen sa prsence et pour lui obir. Il continuait toujours de mapporter les raisons qui pouvaient me ramener au bon sens et minspirer du mpris pour linfid?le Manon.

Je reconnaissais trop clairement quil avait raison. Ctait un mouvement involontaire qui me faisait prendre ainsi le parti de mon infid?le. Hlas ! repris-je apr?s un moment de silence, il nest que trop vrai que je suis le malheureux objet de la plus l?che de toutes les perfidies. Oui, continuai-je en versant des larmes de dpit, je vois bien que je ne suis quun enfant. Ma crdulit ne leur so?tait gu?re ? tromper. Mais je sais bien ce que Jai ? faire pour me venger. Mon p?re voulut savoir quel tait mon dessein : Jirai ? Paris, lui dis-je, je mettrai le feu ? la maison de B***, et je le br?lerai tout vif avec la perfide Manon. Cet emportement fit rire mon p?re, et ne servit qu? me faire garder plus troitement dans ma prison.

Jy passai six mois entiers, pendant le premier desquels il y eut peu de changement dans mes dispositions. Tous mes sentiments ntaient quune alternative perptuelle de haine et damour, desprance ou de dsespoir, selon lide sous laquelle Manon soffrait ? mon esprit. Tant?t je ne considrais en elle que la plus aimable de toutes les filles, et je languissais du dsir de la revoir ; tant?t je ny apercevais quune l?che et perfide ma?tresse, et je faisais mille serments de ne la chercher que pour la punir.

Tiberge vint me voir un jour dans ma prison. Je fus surpris du transport avec lequel il membrassa. Je navais point encore eu de preuves de son affection, qui pussent me la faire regarder autrement que comme une simple amiti de coll?ge, telle quelle se forme entre des jeunes gens qui sont ? peu pr?s du m?me ?ge. Je le trouvai si chang et si form depuis cinq ou six mois que javais passs sans le voir, que sa figure et le ton de son discours minspir?rent du respect. Il me parla en conseiller sage plut?t quen ami dcole. Il plaignit lgarement o? jtais tomb. Il me flicita de ma gurison, quil croyait avance ; enfin il mexhorta ? profiter de cette erreur de jeunesse pour ouvrir les yeux sur la vanit des plaisirs. Je le regardai avec tonnement. Il sen aper?ut.

Il me raconta quapr?s s?tre aper?u que je lavais tromp et que jtais parti avec ma ma?tresse, il tait mont ? cheval pour me suivre ; mais quayant sur lui quatre ou cinq heures davance, il lui avait t impossible de me joindre ; quil tait arriv nanmoins ? Saint-Denis une demi-heure apr?s mon dpart ; qutant bien certain que je me serais arr?t ? Paris, il y avait pass six semaines ? me chercher inutilement ; quil allait dans tous les lieux o? il se flattait de pouvoir me trouver, et quun jour enfin il avait reconnu ma ma?tresse ? la Comdie ; quelle y tait dans une parure si clatante, quil stait imagin quelle devait cette fortune ? un nouvel amant ; quil avait suivi son carrosse jusqu? sa maison, et quil avait appris dun domestique quelle tait entretenue par les libralits de M. de B***. Je ne marr?tai point l?, continua-t-il ; jy retournai le lendemain pour apprendre delle-m?me ce que vous tiez devenu. Elle me quitta brusquement, lorsquelle mentendit parler de vous, et je fus oblig de revenir en province sans aucun autre claircissement. Jy appris votre aventure et la consternation extr?me quelle vous a cause ; mais je nai pas voulu vous voir sans ?tre assur de vous trouver plus tranquille.

Vous avez donc vu Manon ? lui rpondis-je en soupirant. Hlas ! vous ?tes plus heureux que moi, qui suis condamn ? ne la revoir jamais ! Il me fit des reproches de ce soupir qui marquait encore de la faiblesse pour elle. Il me flatta si adroitement sur la bont de mon caract?re et sur mes inclinations, quil me fit na?tre, d?s cette premi?re visite, une forte envie de renoncer comme lui ? tous les plaisirs du si?cle pour entrer dans ltat ecclsiastique.

Je go?tai tellement cette ide, que, lorsque je me trouvai seul, je ne moccupai plus dautre chose. Je me rappelai les discours de M. lv?que dAmiens, qui mavait donn le m?me conseil, et les prsages heureux quil avait forms en ma faveur, sil marrivait dembrasser ce parti. La pit se m?la aussi dans mes considrations. Je m?nerai une vie sage et chrtienne, disais-je ; je moccuperai de ltude et de la religion, qui ne me permettront point de penser aux dangereux plaisirs de lamour. Je mpriserai ce que le commun des hommes admire ; et comme je sens assez que mon cCur ne dsirera que ce quil estime, jaurai aussi peu dinquitudes que de dsirs.

Je formai l?-dessus, davance, un syst?me de vie paisible et solitaire. Jy faisais entrer une maison carte, avec un petit bois et un ruisseau deau douce au bout du jardin, une biblioth?que compose de livres choisis, un petit nombre damis vertueux et de bon sens, une table propre, mais frugale et modre. Jy joignais un commerce de lettres avec un ami qui ferait son sjour ? Paris, et qui minformerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma curiosit que pour me faire un divertissement des folles agitations des hommes. Ne serai-je pas heureux ? ajoutais-je ; toutes mes prtentions ne seront-elles point remplies ? Il est certain que ce projet flattait extr?mement mes inclinations. Mais ? la fin dun si sage arrangement, je sentais que mon cCur attendait encore quelque chose, et que pour navoir rien ? dsirer dans la plus charmante solitude, il fallait y ?tre avec Manon.

Cependant, Tiberge continuant de me rendre de frquentes visites pour me fortifier dans le dessein quil mavait inspir, je pris loccasion den faire louverture ? mon p?re. Il me dclara que son intention tait de laisser ses enfants libres dans le choix de leur condition, et que, de quelque mani?re que je voulusse disposer de moi, il ne se rservait que le droit de maider de ses conseils. Il men donna de fort sages, qui tendaient moins ? me dgo?ter de mon projet qu? me le faire embrasser avec connaissance.

Le renouvellement de lanne scolastique approchait. Je convins avec Tiberge de nous mettre ensemble au sminaire de Saint-Sulpice, lui pour achever ses tudes de thologie, et moi pour commencer les miennes. Son mrite, qui tait connu de lv?que du dioc?se, lui fit obtenir de ce prlat un bnfice considrable avant notre dpart.

Mon p?re, me croyant tout ? fait revenu de ma passion, ne fit aucune difficult de me laisser partir. Nous arriv?mes ? Paris ; lhabit ecclsiastique prit la place de la croix de Malte, et le nom dabb des Grieux celle de chevalier.

Javais pass pr?s dun an ? Paris sans minformer des affaires de Manon. Il men avait dabord co?t beaucoup pour me faire cette violence ; mais les conseils toujours prsents de Tiberge et mes propres rflexions mavaient fait obtenir la victoire. Les derniers mois staient couls si tranquillement, que je me croyais sur le point doublier ternellement cette charmante et perfide crature. Le temps arriva auquel je devais soutenir un exercice public devant lcole de thologie ; je fis prier plusieurs personnes de considration de mhonorer de leur prsence. Mon nom fut ainsi rpandu dans tous les quartiers de Paris ; il alla jusquaux oreilles de mon infid?le. Elle ne le reconnut pas avec certitude sous le titre dabb ; mais un reste de curiosit, ou peut-?tre quelque repentir de mavoir trahi (je nai jamais pu dm?ler lequel de ces deux sentiments), lui fit prendre intr?t ? un nom si semblable au mien ; elle vint en Sorbonne avec quelques autres dames. Elle fut prsente ? mon exercice, et sans doute quelle eut peu de peine ? me remettre.

Je neus pas la moindre connaissance de cette visite. On sait quil y a dans ces lieux des cabinets particuliers pour les dames, o? elles sont caches derri?re une jalousie. Je retournai ? Saint-Sulpice, couvert de gloire et charg de compliments. Il tait six heures du soir. On vint mavertir, un moment apr?s mon retour, quune dame demandait ? me voir. Jallai au parloir sur-le-champ. Dieux ! quelle apparition surprenante ! jy trouvai Manon. Ctait elle, mais plus aimable et plus brillante que je ne lavais jamais vue. Elle tait dans sa dix-huiti?me anne. Ses charmes surpassaient tout ce quon peut dcrire : ctait un air si fin, si doux, si engageant ; lair de lAmour m?me ! Toute sa figure me parut un enchantement.

Je demeurai interdit ? sa vue ; et, ne pouvant conjecturer quel tait le dessein de cette visite, jattendais les yeux baisss et avec tremblement, quelle sexpliqu?t. Son embarras fut pendant quelque temps gal au mien ; mais voyant que mon silence continuait, elle mit la main devant ses yeux pour cacher quelques larmes. Elle me dit dun ton timide quelle confessait que son infidlit mritait ma haine ; mais que, sil tait vrai que jeusse jamais eu quelque tendresse pour elle, il y avait eu aussi bien de la duret ? laisser passer deux ans sans prendre soin de linformer de mon sort, et quil y en avait beaucoup encore ? la voir dans ltat o? elle tait en ma prsence, sans lui dire une parole. Le dsordre de mon ?me en lcoutant ne saurait ?tre exprim.

Elle sassit. Je demeurai debout, le corps ? demi tourn, nosant lenvisager directement. Je commen?ai plusieurs fois une rponse que je neus pas la force dachever. Enfin je fis un effort pour mcrier douloureusement : Perfide Manon ! Ah ! perfide ! perfide ! Elle me rpta, en pleurant ? chaudes larmes, quelle ne prtendait point justifier sa perfidie. Que prtendez-vous donc ? mcriai-je encore. Je prtends mourir, rpondit-elle, si vous ne me rendez votre cCur, sans lequel il est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infid?le ! repris-je en versant moi-m?me des pleurs que je meffor?ai en vain de retenir ; demande ma vie, qui est lunique chose qui me reste ? te sacrifier ; car mon cCur na jamais cess d?tre ? toi. 

? peine eus-je achev ces derniers mots, quelle se leva avec transport pour venir membrasser. Elle maccabla de mille caresses passionnes. Elle mappela par tous les noms que lamour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je ny rpondais encore quavec langueur. Quel passage, en effet, de la situation tranquille o? javais t, aux mouvements tumultueux que je sentais rena?tre ! Jen tais pouvant. Je frmissais, comme il arrive lorsquon se trouve la nuit dans une campagne carte : on se croit transport dans un nouvel ordre de choses ; on y est saisi dune horreur secr?te, dont on ne se remet quapr?s avoir considr longtemps tous les environs.

Nous nous ass?mes lun pr?s de lautre. Je pris ses mains dans les miennes. Ah ! Manon, lui dis-je en la regardant dun Cil triste, je ne mtais pas attendu ? la noire trahison dont vous avez pay mon amour. Il vous tait bien facile de tromper un coeur dont vous etiez la souveraine absolue, et qui mettait toute sa flicit ? vous plaire et ? vous obir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouv daussi tendres et daussi soumis. Non, non, la nature nen fait gu?re de la m?me trempe que le mien. Dites-moi du moins si vous lavez quelquefois regrett. Quel fond dois-je faire sur ce retour de bont qui vous ram?ne aujourdhui pour le consoler ? Je ne vois que trop que vous ?tes plus charmante que jamais ; mais, au nom de toutes les peines que jai souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fid?le. 

Elle me rpondit des choses si touchantes sur son repentir, et elle sengagea ? la fidlit par tant de protestations et de serments, quelle mattendrit ? un degr inexprimable.

O? trouver un barbare quun repentir si vif et si tendre ne?t pas touch ? Pour moi, je sentis dans ce moment que jaurais sacrifi pour Manon tous les v?chs du monde chrtien. Je lui demandai quel nouvel ordre elle jugeait ? propos de mettre dans nos affaires. Elle me dit quil fallait sur-le-champ sortir du sminaire et remettre ? nous arranger dans un lieu plus s?r. Je consentis ? toutes ses volonts sans rplique. Elle entra dans son carrosse pour aller mattendre au coin de la rue. Je mchappai un moment apr?s sans ?tre aper?u du portier. Je montai avec elle. Nous pass?mes ? la friperie ; je repris les galons et lpe. Manon fournit aux frais ; car jtais sans un sou, et, dans la crainte que je ne trouvasse de lobstacle ? ma sortie de Saint-Sulpice, elle navait pas voulu que je retournasse un moment ? ma chambre pour y prendre mon argent. Mon trsor dailleurs tait mdiocre, et elle assez riche des libralits de B*** pour mpriser ce quelle me faisait abandonner. Nous confr?mes chez le fripier m?me sur le parti que nous allions prendre ?

Pour me faire valoir davantage le sacrifice quelle me faisait de B***, elle rsolut de ne pas garder avec lui le moindre mnagement. Je veux lui laisser ses meubles, me dit-elle, ils sont ? lui ; mais jemporterai, comme de justice, les bijoux et pr?s de soixante mille francs que jai tirs de lui depuis deux ans. Je ne lui ai donn nul pouvoir sur moi, ajouta-t-elle : ainsi, nous pouvons demeurer sans crainte ? Paris, en prenant une maison commode o? nous vivrons heureusement. 

Je lui reprsentai que, sil ny avait point de pril pour elle, il y en avait beaucoup pour moi, qui ne manquerais point t?t ou tard d?tre reconnu, et qui serais continuellement expos au malheur que javais dj? essuy. Elle me fit entendre quelle aurait du regret ? quitter Paris. Je craignais tant de la chagriner, quil ny avait point de hasard que je ne mprisasse pour lui plaire ; cependant nous trouv?mes un temprament raisonnable, qui fut de louer une maison dans quelque village voisin de Paris, do? il nous serait ais daller ? la ville lorsque le plaisir ou le besoin nous y appellerait. Nous chois?mes Chaillot, qui nen est pas loign. Manon retourna sur-le-champ chez elle. Jallai lattendre ? la petite porte du jardin des Tuileries.

Elle revint, une heure apr?s, dans un carrosse de louage, avec une fille qui la servait et quelques malles o? ses habits et tout ce quelle avait de prcieux taient renferms.

Nous ne tard?mes point ? regagner Chaillot. Nous loge?mes la premi?re nuit ? lauberge, pour nous donner le temps de chercher une maison, ou du moins un appartement commode. Nous en trouv?mes, d?s le lendemain, un de notre go?t.

Mon bonheur me parut dabord tabli dune mani?re inbranlable. Manon tait la douceur et la complaisance m?me. Elle avait pour moi des attentions si dlicates, que je me crus trop parfaitement ddommag de toutes mes peines. Comme nous avions acquis tous deux un peu dexprience, nous raisonn?mes sur la solidit de notre fortune. Soixante mille francs, qui faisaient le fonds de nos richesses, ntaient point une somme qui p?t stendre autant que le cours dune longue vie. Nous ntions pas disposs dailleurs ? resserrer trop notre dpense. La premi?re vertu de Manon, non plus que la mienne, ntait pas lconomie. Voici le plan que je lui proposai : Soixante mille francs, lui dis-je, peuvent nous soutenir pendant dix ans. Deux mille cus nous suffiront chaque anne, si nous continuons de vivre ? Chaillot. Nous y m?nerons une vie honn?te, mais simple. Notre unique dpense sera pour lentretien dun carrosse et pour les spectacles. Nous nous rglerons. Vous aimez lOpra, nous irons deux fois la semaine. Pour le jeu, nous nous bornerons tellement, que nos pertes ne passeront jamais deux pistoles. Il est impossible que dans lespace de dix ans il narrive point de changement dans ma famille ; mon p?re est ?g, il peut mourir ; je me trouverai du bien, et nous serons alors au-dessus de toutes nos autres craintes. 

Cet arrangement ne?t pas t la plus folle action de ma vie, si nous eussions t assez sages pour nous y assujettir constamment ; mais nos rsolutions ne dur?rent gu?re plus dun mois. Manon tait passionne pour le plaisir ; je ltais pour elle : il nous naissait ? tous moments de nouvelles occasions de dpense ; et, loin de regretter les sommes quelle employait quelquefois avec profusion, je fus le premier ? lui procurer tout ce que je croyais propre ? lui plaire. Notre demeure de Chaillot commen?a m?me ? lui devenir ? charge.

Lhiver approchait, tout le monde retournait ? la ville, et la campagne devenait dserte. Elle me proposa de reprendre une maison ? Paris. Je ny consentis point ; mais, pour la satisfaire en quelque chose, je lui dis que nous pouvions y louer un appartement meubl, et que nous y passerions la nuit lorsquil nous arriverait de quitter trop tard lassemble o? nous allions plusieurs fois la semaine ; car lincommodit de revenir si tard ? Chaillot tait le prtexte quelle apportait pour le vouloir quitter. Nous nous donn?mes ainsi deux logements, lun ? la ville et lautre ? la campagne. Ce changement mit bient?t le dernier dsordre dans nos affaires, en faisant na?tre deux aventures qui caus?rent notre ruine.

Manon avait un fr?re qui tait garde du corps. Il se trouva malheureusement log, ? Paris, dans la m?me rue que nous. Il reconnut sa sCur en la voyant le matin ? sa fen?tre. Il accourut aussit?t chez nous. Ctait un homme brutal et sans principes dhonneur. Il entra dans notre chambre en jurant horriblement ; et comme il savait une partie des aventures de sa sCur, il laccabla dinjures et de reproches.

Jtais sorti un moment auparavant, ce qui fut sans doute un bonheur pour lui ou pour moi, qui ntais rien moins que dispos ? souffrir une insulte. Je ne retournai au logis quapr?s son dpart. La tristesse de Manon me fit juger quil stait pass quelque chose dextraordinaire. Elle me raconta la sc?ne f?cheuse quelle venait dessuyer et les menaces brutales de son fr?re. Jen eus tant de ressentiment, que jeusse couru sur-le-champ ? la vengeance, si elle ne me?t arr?t par ses larmes.

Pendant que je mentretenais avec elle de cette aventure, le garde du corps rentra dans la chambre o? nous tions, sans s?tre fait annoncer. Je ne laurais pas re?u aussi civilement que je le fis, si je leusse connu ; mais, nous ayant salus dun air riant, il eut le temps de dire ? Manon quil venait lui faire des excuses de son emportement ; quil lavait crue dans le dsordre, et que cette opinion avait allum sa col?re ; mais que stant inform qui jtais dun de nos domestiques, il avait appris de moi des choses si avantageuses, quelles lui faisaient dsirer de bien vivre avec nous.

Quoique cette information qui lui venait dun de mes laquais, e?t quelque chose de bizarre et de choquant, je re?us son compliment avec honn?tet ; je crus faire plaisir ? Manon ; elle paraissait charme de le voir port ? se rconcilier. Nous le ret?nmes ? d?ner.

Il se rendit en peu de moments si familier que, nous ayant entendus parler de notre retour ? Chaillot, il voulut absolument nous tenir compagnie. Il fallut lui donner une place dans notre carrosse. Ce fut une prise de possession ; car il saccoutuma bient?t ? nous voir avec tant de plaisir quil fit sa maison de la n?tre, et quil se rendit le ma?tre, en quelque sorte, de tout ce qui nous appartenait. Il mappelait son fr?re, et, sous prtexte de la libert fraternelle, il se mit sur le pied damener tous ses amis dans notre maison de Chaillot et de les y traiter ? nos dpens. Il se fit habiller magnifiquement ? nos frais, il nous engagea m?me ? payer toutes ses dettes. Je fermais les yeux sur cette tyrannie, pour ne pas dplaire ? Manon, jusqu? feindre de ne pas mapercevoir quil tirait delle, de temps en temps, des sommes considrables. Il est vrai qutant grand joueur, il avait la fidlit de lui en remettre une partie lorsque la fortune le favorisait ; mais la n?tre tait trop mdiocre pour fournir longtemps ? des dpenses si peu modres.

Jtais sur le point de mexpliquer fortement avec lui, pour nous dlivrer de ses importunits, lorsquun funeste accident mpargna cette peine, en nous en causant une autre qui nous ab?ma sans ressource.

Nous tions demeurs un jour ? Paris pour y coucher, comme il nous arrivait fort souvent. La servante, qui restait seule ? Chaillot dans ces occasions, vint mavertir le matin que le feu avait pris pendant la nuit dans ma maison et quon avait eu beaucoup de difficult ? lteindre. Je lui demandai si nos meubles avaient souffert quelque dommage : elle me rpondit quil y avait eu une si grande confusion, cause par la multitude dtrangers qui taient venus au secours, quelle ne pouvait ?tre assure de rien. Je tremblai pour notre argent qui tait renferm dans une petite caisse. Je me rendis promptement ? Chaillot. Diligence inutile; la caisse avait dj? disparu.

Jprouvai alors quon peut aimer largent sans ?tre avare. Cette perte me pntra dune si vive douleur, que jen pensai perdre la raison. Je compris tout dun coup ? quels nouveaux malheurs jallais me trouver expos : lindigence tait le moindre. Je connaissais Manon ; je navais dj? que trop prouv que, quelque fid?le et quelque attache quelle me f?t dans la bonne fortune, il ne fallait pas compter sur elle dans la mis?re : elle aimait trop labondance et les plaisirs pour me les sacrifier. Je la perdrai ! mcriai-je. Malheureux chevalier ! tu vas donc perdre encore tout ce que tu aimes! Cette pense me jeta dans un trouble si affreux, que je balan?ai pendant quelques moments, si je ne ferais pas mieux de finir tous mes maux par la mort.

Cependant je conservai assez de prsence desprit pour vouloir examiner auparavant sil ne me restait nulle ressource. Le ciel me fit na?tre une ide qui arr?ta mon dsespoir ; je crus quil ne me serait pas impossible de cacher notre perte ? Manon, et que, par industrie ou par quelque faveur du hasard, je pourrais fournir assez honn?tement ? son entretien pour lemp?cher de sentir la ncessit.

Je rsolus dabord daller consulter M. Lescaut, fr?re de Manon. Il connaissait parfaitement Paris, et je navais eu que trop doccasions de reconna?tre que ce ntait ni de son bien, ni de la paye du roi quil tirait son plus clair revenu. Il me restait ? peine vingt pistoles, qui staient trouves heureusement dans ma poche. Je lui montrai ma bourse, en lui expliquant mon malheur et mes craintes, et je lui demandai sil y avait pour moi un parti ? choisir entre celui de mourir de faim ou de me casser la t?te de dsespoir. Il me rpondit que se casser la t?te tait la ressource des sots ; pour mourir de faim, quil y avait quantit de gens desprit qui sy voyaient rduits, quand ils ne voulaient pas faire usage de leurs talents ; que ctait ? moi dexaminer de quoi jtais capable ; quil massurait de son secours et de ses conseils dans toutes mes entreprises.

 Cela est bien vague, monsieur Lescaut, lui dis-je ; mes besoins demanderaient un rem?de plus prsent, car que voulez-vous que je dise ? Manon ? A propos de Manon, reprit-il, quest-ce qui vous embarrasse ? Navez-vous pas toujours, avec elle, de quoi finir vos inquitudes quand vous le voudrez ? Une fille comme elle devrait nous entretenir, vous, elle et moi. Il me coupa la rponse que cette impertinence mritait, pour continuer de me dire quil me garantissait avant le soir mille cus ? partager entre nous, si je voulais suivre son conseil ; quil connaissait un seigneur si libral sur le chapitre des plaisirs, quil tait s?r que mille cus ne lui co?teraient rien pour obtenir les faveurs dune fille telle que Manon.

Je larr?tai. Javais meilleure opinion de vous, lui rpondis-je ; je mtais figur que le motif que vous aviez eu pour maccorder votre amiti tait un sentiment tout oppos ? celui o? vous ?tes maintenant. Il me confessa impudemment quil avait toujours pens de m?me, et que sa sCur ayant une fois viol les lois de son sexe, quoique en faveur de lhomme quil aimait le plus, il ne stait rconcili avec elle que dans lesprance de tirer parti de sa mauvaise conduite.

Il me fut ais de juger que jusqualors nous avions t ses dupes. Quelque motion, nanmoins, que ce discours me?t cause, le besoin que javais de lui mobligea de rpondre en riant que son conseil tait une derni?re ressource quil fallait remettre ? lextrmit. Je le priai de mouvrir quelque autre voie.

Il me proposa de profiter de ma jeunesse et de la figure avantageuse que javais re?ue de la nature pour me mettre en liaison avec quelque dame vieille et librale. Je ne go?tai pas non plus ce parti, qui maurait rendu infid?le ? Manon.

Je lui parlai du jeu comme du moyen le plus facile et le plus convenable ? ma situation. Il me dit que le jeu, ? la vrit, tait une ressource, mais que cela demandait d?tre expliqu quentreprendre de jouer simplement avec les esprances communes, ctait le vrai moyen dachever ma perte que de prtendre exercer seul, et sans ?tre soutenu, les petits moyens quun habile homme emploie pour corriger la fortune, tait un mtier trop dangereux ; quil y avait une troisi?me voie, qui tait celle de lassociation ; mais que ma jeunesse lui faisait craindre que messieurs les confdrs ne me jugeassent point encore les qualits propres ? la ligue. Il me promit nanmoins ses bons offices aupr?s deux ; et, de que je naurais pas attendu de lui, il moffrit quelque argent lorsque je me trouverais press du besoin. Lunique gr?ce que je lui demandai, dans les circonstances, fut de ne rien apprendre ? Manon de la perte que javais faite et du sujet de notre conversation.

Je sortis de chez lui moins satisfait encore que je ny tais entr ; je me repentis m?me de lui avoir confi mon secret.

Enfin cette confusion de penses en produisit une qui remit le calme tout dun coup dans mon esprit, et que je mtonnai de navoir pas eue plus t?t : ce fut de recourir ? mon ami Tiberge, dans lequel jtais bien certain de retrouver toujours le m?me fonds de z?le et damiti.

Je regardai comme un effet de la protection du ciel de m?tre souvenu si ? propos de Tiberge, et je rsolus de chercher les moyens de le voir avant la fin du jour. Je retournai sur-le-champ au logis, pour lui crire un mot et lui marquer un lieu propre ? notre entretien. Je lui recommandai le silence et la discrtion comme un des plus importants services quil p?t me rendre dans la situation de mes affaires.

Une heure apr?s, je re?us la rponse de Tiberge, qui me promettait de se rendre au lieu de lassignation. Jy courus avec impatience. Je sentais nanmoins quelque honte daller para?tre aux yeux dun ami dont la seule prsence devait ?tre un reproche de mes dsordres : mais lopinion que javais de la bont de son cCur et lintr?t de Manon soutinrent ma hardiesse.

Je lavais pri de se trouver au jardin du Palais-Royal. Il y tait avant moi. Il vint membrasser aussit?t quil meut aper?u.

Nous nous ass?mes sur un banc. Il me demanda, comme une marque damiti, de lui raconter sans dguisement ce qui mtait arriv depuis mon dpart de Saint-Sulpice. Je le satisfis ; et, loin daltrer quelque chose ? la vrit, ou de diminuer mes fautes pour les faire trouver plus excusables, je lui parlai de ma passion avec toute la force quelle minspirait. Je la lui reprsentai comme un de ces coups particuliers du destin qui sattache ? la ruine dun misrable, et dont il est aussi impossible ? la vertu de se dfendre quil la t ? la sagesse de les prvoir. Je lui fis une vive peinture de mes agitations, de mes craintes, du dsespoir o? jtais deux heures avant que de le voir, et de celui dans lequel jallais retomber, si jtais abandonn par mes amis aussi impitoyablement que par la fortune ; enfin jattendris tellement le bon Tiberge, que je le vis aussi afflig par la compassion que je ltais par le sentiment de mes peines.

Il ne se lassait point de membrasser et de mexhorter ? prendre du courage et de la consolation ; mais comme il supposait toujours quil fallait me sparer de Manon, je lui fis entendre nettement que ctait cette sparation m?me que je regardais comme la plus grande de mes infortunes, et que jtais dispos ? souffrir non seulement le dernier exc?s de la mis?re, mais la mort la plus cruelle, avant que de recevoir un rem?de plus insupportable que tous mes maux ensemble.

 Expliquez-vous donc, me dit-il ; quelle esp?ce de secours suis-je capable de vous donner, si vous vous rvoltez contre toutes mes propositions ? Je nosais lui dclarer que ctait de sa bourse que javais besoin. Il le comprit pourtant ? la fin ; et, mayant confess quil croyait mentendre, il demeura quelque temps suspendu, avec lair dune personne qui balance. Ne croyez pas, reprit-il bient?t, que ma r?verie vienne dun refroidissement de z?le et damiti ; mais ? quelle alternative me rduisez-vous, sil faut que je vous refuse le seul secours que vous voulez accepter, ou que je blesse mon devoir en vous laccordant ? car nest-ce pas prendre part ? votre dsordre que de vous y faire persvrer ?

 Cependant, continua-t-il apr?s avoir rflchi un moment, je mimagine que cest peut-?tre ltat violent o? lindigence vous jette qui ne vous laisse pas assez de libert pour choisir le meilleur parti. Il faut un esprit tranquille pour go?ter la sagesse et la vrit. Je trouverai le moyen de vous faire avoir quelque argent. Permettez-moi, mon cher chevalier, ajouta-t-il en membrassant, dy mettre seulement une condition : cest que vous mapprendrez le lieu de votre demeure, et que vous souffrirez que je fasse du moins mes efforts pour vous ramener ? la vertu, que je sais que vous aimez, et dont il ny a que la violence de vos passions qui vous carte. 

Je lui accordai sinc?rement tout ce quil souhaitait, et je le priai de plaindre la malignit de mon sort, qui me faisait profiter si mal des conseils dun ami si vertueux. Il me mena aussit?t chez un banquier de sa connaissance, qui mavan?a cent pistoles sur son billet ; car il ntait rien moins quen argent comptant. Jai dj? dit quil ntait pas riche : son bnfice valait mille cus ; mais, comme ctait la premi?re anne quil le possdait, il navait encore rien touch du revenu ; ctait sur les fruits futurs quil me faisait cette avance.

Je sentis tout le prix de sa gnrosit : jen fus touch jusquau point de dplorer laveuglement dun amour fatal qui me faisait violer tous les devoirs ; la vertu eut assez de force pendant quelques moments pour slever dans mon cCur contre ma passion, et japer?us, du moins dans cet instant de lumi?re, la honte et lindignit de mes cha?nes. Mais ce combat fut lger et dura peu. La vue de Manon maurait fait prcipiter du ciel ; et je mtonnai, en me retrouvant pr?s delle, que jeusse pu traiter un moment de honteuse une tendresse si juste pour un objet si charmant.

Manon tait une crature dun caract?re extraordinaire. Jamais fille neut moins dattachement quelle pour largent ; mais elle ne pouvait ?tre tranquille un moment avec la crainte den manquer. Ctait du plaisir et des passe-temps quil lui fallait. Elle ne?t jamais voulu toucher un sou, si lon pouvait se divertir sans quil en co?te ; elle ne sinformait pas m?me quel tait le fonds de nos richesses, pourvu quelle p?t passer agrablement la journe ; de sorte que, ntant ni excessivement livre au jeu, ni capable d?tre blouie par le faste des grandes dpenses, rien ntait plus facile que de la satisfaire, en lui faisant na?tre tous les jours des amusements de son go?t. Mais ctait une chose si ncessaire pour elle d?tre ainsi occupe par le plaisir, quil ny avait pas le moindre fond ? faire sans cela sur son humeur et sur ses inclinations. Quoiquelle maim?t tendrement, et que je fusse le seul, comme elle en convenait volontiers, qui p?t lui faire go?ter parfaitement les douceurs de lamour, jtais presque certain que sa tendresse ne tiendrait point contre de certaines craintes. Elle maurait prfr ? toute la terre avec une fortune mdiocre, mais je ne doutais nullement quelle ne mabandonn?t pour quelque nouveau de B***, lorsquil ne me resterait que de la constance et de la fidlit ? lui offrir.

Je rsolus donc de rgler si bien ma dpense particuli?re, que je fusse toujours en tat de fournir aux siennes, et de me priver plut?t de mille choses ncessaires que de la borner m?me pour le superflu. Le carrosse meffrayait plus que tout le reste ; car il ny avait point dapparence de pouvoir entretenir des chevaux et un cocher.

Je dcouvris ma peine ? M. Lescaut. Je ne lui avais point cach que jeusse re?u cent pistoles dun ami. Il me rpta que si je voulais tenter le hasard du jeu, il ne dsesprait point quen sacrifiant de bonne gr?ce une centaine de francs pour traiter ses associs, je ne pusse ?tre admis, ? sa recommandation, dans la ligue de lindustrie. Quelque rpugnance que jeusse ? tromper, je me laissai entra?ner par une cruelle ncessit.

M. Lescaut me prsenta, le soir m?me, comme un de ses parents. Il ajouta que jtais dautant mieux dispos ? russir, que javais besoin de plus grandes faveurs de la fortune. Cependant pour faire conna?tre que ma mis?re ntait pas celle dun homme de nant, il leur dit que jtais dans le dessein de leur donner ? souper. Loffre fut accepte. Je les traitai magnifiquement. On sentret?nt longtemps de la gentillesse de ma figure et de mes heureuses dispositions ; on prtendit quil y avait beaucoup ? esprer de moi, parce quayant quelque chose dans la physionomie qui sentait lhonn?te homme, personne ne se dfierait de mes artifices ; enfin on rendit gr?ce ? M. Lescaut davoir procur ? lordre un novice de mon mrite, et lon chargea un des chevaliers de me donner, pendant quelques jours, les instructions ncessaires.

Le principal th?tre de mes exploits devait ?tre lh?tel de Transylvanie, o? il y avait une table de pharaon dans une salle, et divers autres jeux de cartes et de ds dans la galerie. Cette acadmie se tenait au profit de monsieur le prince de R***, qui demeurait alors ? Clagny, et la plupart de ses officiers taient de notre socit. Le dirai-je ? ma honte ? Je profitai en peu de temps des le?ons de mon ma?tre ; jacquis surtout beaucoup dhabilet ? faire une volte-face, a filer la carte ; et maidant fort bien dune longue paire de manchettes, jescamotais assez lg?rement pour tromper les yeux des plus habiles et ruiner sans affectation quantit dhonn?tes joueurs. Cette adresse extraordinaire h?ta si fort les progr?s de ma fortune, que je me trouvai en peu de semaines des sommes considrables, outre celles que je partageais de bonne foi avec mes associs.

Javais fait au jeu des gains si considrables, que je pensais ? placer une partie de mon argent. Mes domestiques nignoraient pas mes succ?s, surtout mon valet de chambre et la suivante de Manon, devant lesquels nous nous entretenions souvent sans dfiance. Cette fille tait jolie ; mon valet en tait amoureux. Ils avaient affaire ? des ma?tres jeunes et faciles, quils simagin?rent pouvoir tromper aisment. Ils en con?urent le dessein, et ils lexcut?rent si malheureusement pour nous, quils nous mirent dans un tat dont il ne nous a jamais t possible de nous relever.

M. Lescaut nous ayant un jour donn ? souper, il tait environ minuit lorsque nous retourn?mes au logis. Jappelai mon valet, et Manon sa femme de chambre ; ni lun ni lautre ne parurent. On nous dit quils navaient point t vus dans la maison depuis huit heures, et quils taient partis apr?s avoir fait transporter quelques caisses, suivant les ordres quils disaient avoir re?us de moi. Je pressentis une partie de la vrit ; mais je ne formai point de soup?ons qui ne fussent surpasss par ce que japer?us en entrant dans ma chambre. La serrure de mon cabinet avait t force et mon argent enlev avec tous mes habits. Dans le temps que je rflchissais seul sur cet accident, Manon vint, tout effraye, mapprendre quon avait fait le m?me ravage dans son appartement.

Je pris le parti denvoyer chercher sur-le-champ monsieur Lescaut. Il me conseilla daller ? lheure m?me chez monsieur le lieutenant de police et monsieur le grand prv?t de Paris. Jy allai, mais ce fut pour mon plus grand malheur ; car, outre que cette dmarche et celles que je fis faire ? ces deux officiers de justice ne produisirent rien, je donnai le temps ? Lescaut dentretenir sa sCur et de lui inspirer, pendant mon absence, une horrible rsolution. Il lui parla de monsieur de G*** M***, vieux voluptueux qui payait prodigalement ses plaisirs, et lui fit envisager tant davantages ? se mettre ? sa solde, que, trouble comme elle tait par notre disgr?ce, elle entra dans tout ce quil entreprit de lui persuader. Cet honorable march fut conclu avant mon retour, et lexcution remise au lendemain, apr?s que Lescaut aurait prvenu monsieur de G*** M***.

Je le trouvai qui mattendait au logis ; mais Manon stait couche dans son appartement, et elle avait donn ordre ? son laquais de me dire quayant besoin dun peu de repos, elle me priait de la laisser seule pendant cette nuit. Lescaut me quitta apr?s mavoir offert quelques pistoles que jacceptai.

Il tait pr?s de quatre heures quand je me mis au lit ; et my tant encore occup longtemps des moyens de rtablir ma fortune, je mendormis si tard, que je ne pus me rveiller que vers les onze heures ou midi. Je me levai promptement pour aller minformer de la sant de Manon : on me dit quelle tait sortie une heure auparavant avec son fr?re, qui ltait venu prendre dans un carrosse de louage. Quoiquune telle partie faite avec Lescaut me par?t mystrieuse, je me fis violence pour suspendre mes soup?ons. Je laissai couler quelques heures que je passai ? lire. Enfin, ntant plus le ma?tre de mon inquitude, je me promenai ? grands pas dans nos appartements. Japer?us dans celui de Manon une lettre cachete qui tait sur la table. Ladresse tait ? moi, et lcriture de sa main. Je louvris avec un frisson mortel ; elle tait dans ces termes :

 Je te jure, mon cher chevalier, que tu es lidole de mon cCur, et quil ny a que toi au monde que je puisse aimer de la fa?on dont je taime ; mais ne vois-tu pas, ma pauvre ch?re ?me, que dans ltat o? nous sommes rduits, cest une sotte vertu que la fidlit ? Crois-tu quon puisse ?tre bien tendre lorsquon manque de pain ? La faim me causerait quelque mprise fatale ; je rendrais quelque jour le dernier soupir en croyant en pousser un damour. Je tadore, compte l?-dessus ; mais laisse-moi pour quelque temps le mnagement de notre fortune. Malheur ? qui va tomber dans mes filets ! Je travaille pour rendre mon chevalier riche et heureux. Mon fr?re lapprendra des nou-velles de ta Manon ; il te dira quelle a pleur de la ncessit de te quitter. 

Elle maime, je le veux croire ; mais ne faudrait-il pas, mcriai-je, quelle f?t un monstre pour me ha?r ? Quels droits eut-on jamais sur un cCur que je naie pas sur le sien ? Que me reste-t-il ? faire pour elle, apr?s tout ce que je lui ai sacrifi ? Cependant elle mabandonne ! et lingrate se croit ? couvert de mes reproches en me disant quelle ne cesse pas de maimer ! Elle apprhende la faim ! Dieu damour ! quelle grossi?ret de sentiments, et que cest rpondre mal ? ma dlicatesse ! Je ne lai pas apprhende, moi qui my expose si volontiers pour elle en renon?ant ? ma fortune et aux douceurs de la maison de mon p?re ; moi qui me suis retranch jusquau ncessaire pour satisfaire ses petites humeurs et ses caprices ! Elle madore, dit-elle. Si tu madorais, ingrate, je sais bien de qui tu aurais pris des conseils ; tu ne maurais pas quitt, du moins, sans me dire adieu. Cest ? moi quil faut demander quelles peines cruelles on sent de se sparer de ce quon adore. Il faudrait avoir perdu lesprit pour sy exposer volontairement.

Mes plaintes furent interrompues par une visite ? laquelle je ne mattendais pas ; ce fut celle de Lescaut. Bourreau ! lui dis-je en mettant lpe ? la main, o? est Manon ? quen as-tu fait ? Ce mouvement leffraya. Il me rpondit que si ctait ainsi que je le recevais, lorsquil venait me rendre compte du service le plus considrable quil e?t pu me rendre, il allait se retirer et ne remettrait jamais le pied chez moi. Je courus ? la porte de la chambre, que je fermai soigneusement. Ne timagine pas, lui dis-je en me tournant vers lui, que tu puisses me prendre encore une fois pour dupe et me tromper par des fables. Il faut dfendre ta vie ou me faire retrouver Manon. L?, que vous ?tes vif ! repartit-il ; cest lunique sujet qui mam?ne. Je viens vous annoncer un bonheur auquel vous ne pensez pas, et pour lequel vous reconna?trez peut-?tre que vous mavez quelque obligation. Je voulus ?tre clairci sur-le-champ.

Il me raconta que Manon, ne pouvant soutenir la crainte de la mis?re, et surtout lide d?tre oblige tout dun coup ? la rforme de notre quipage, lavait pri de lui procurer la connaissance de M. de G*** M***, qui passait pour un homme gnreux. Il neut garde de me dire que le conseil tait venu de lui, ni quil e?t prpar les voies avant que de ly conduire. Je ly ai mene ce matin, continua-t-il, et cet honn?te homme a t si charm de son mrite, quil la invite dabord ? lui tenir compagnie ? sa maison de campagne, o? il est all passer quelques jours. Moi, ajouta Lescaut, qui ai pntr tout dun coup de quel avantage cela pouvait ?tre pour vous, je lui ai fait entendre adroitement que Manon avait essuy des pertes considrables ; et jai tellement piqu sa gnrosit, quil a commenc par lui faire un prsent de deux cents pistoles. Je lui ai dit que cela tait honn?te pour le prsent, mais que lavenir am?nerait ? ma sCur de grands besoins ; quelle stait charge dailleurs du soin dun jeune fr?re qui nous tait rest sur les bras apr?s la mort de nos p?re et m?re, et que sil la croyait digne de son estime, il ne la laisserait pas souffrir dans ce pauvre enfant quelle regardait comme la moiti delle-m?me. Ce rcit na pas manqu de lattendrir. Il sest engag ? louer une maison commode pour vous et pour Manon ; car cest vous-m?me qui ?tes ce pauvre petit fr?re orphelin. Il a promis de vous meubler proprement et de vous fournir tous les mois quatre cents bonnes livres, qui en feront, si je compte bien, quatre mille huit cents ? la fin de chaque anne. Il a laiss ordre ? son intendant, avant que de partir pour sa campagne, de chercher une maison et de la tenir pr?te pour son retour. Vous reverrez alors Manon, qui ma charg de vous embrasser mille fois pour elle, et de vous assurer quelle vous aime plus que jamais. 

Revers funeste ! Quel est linf?me personnage quon vient ici me proposer ? Quoi ! jirai partager Mais y a-t-il ? balancer, si cest Manon qui la rgl et si je la perds sans cette complaisance ? Monsieur Lescaut, mcriai-je en fermant les yeux, comme pour carter de si chagrinantes rflexions, si vous avez eu dessein de me servir, je vous en rends gr?ces. Vous auriez pu prendre une voie plus honn?te ; mais cest une chose finie, nest-ce pas ? ne pensons donc plus qu? profiter de vos soins et ? remplir votre promesse. 

Lescaut, ? qui ma col?re suivie dun fort long silence avait caus de lembarras, fut ravi de me voir prendre un parti tout diffrent de celui quil avait apprhend sans doute ; il ntait rien moins que brave, et jen eus de meilleures preuves dans la suite. Oui, oui, se h?ta-t-il de me rpondre, cest un fort bon service que je vous ai rendu, et vous verrez que nous en tirerons plus davantage que vous ne vous y attendiez. Nous concert?mes de quelle mani?re nous pourrions prvenir les dfiances que M. de G*** M*** pouvait concevoir de notre fraternit en me voyant plus grand et un peu plus ?g peut-?tre quil ne se limaginait. Nous ne trouv?mes point dautre moyen que de prendre devant lui un air simple et provincial, et de lui faire croire que jtais dans le dessein dentrer dans ltat ecclsiastique, et que jallais pour cela tous les jours au coll?ge. Nous rsol?mes aussi que je me mettrais fort mal la premi?re fois que je serais admis ? lhonneur de le saluer.

Il revint ? la ville trois ou quatre jours apr?s. Il conduisit lui-m?me Manon dans la maison que son intendant avait eu soin de prparer. Elle fit avertir aussit?t Lescaut de son retour, et celui-ci men ayant donn avis, nous nous rend?mes tous deux chez elle. Le vieil amant en tait dj? sorti.

Malgr la rsignation avec laquelle je mtais soumis ? ses volonts, je ne pus rprimer le murmure de mon cCur en la revoyant. Je lui parus triste et languissant. La joie de la retrouver ne lemportait pas tout ? fait sur le chagrin de son infidlit ; elle, au contraire, paraissait transporte du plaisir de me revoir. Elle me fit des reproches de ma froideur. Je ne pus memp?cher de laisser chapper les noms de perfide et dinfid?le, que jaccompagnai dautant de soupirs.

Elle me railla dabord de ma simplicit ; mais lorsquelle vit mes regards sattacher toujours tristement sur elle, et la peine que javais ? digrer un changement si contraire ? mon humeur et ? mes dsirs, elle passa seule dans son cabinet. Je la suivis un moment apr?s. Je ly trouvai tout en pleurs. Je lui demandai ce qui les causait. Il test bien ais de le voir, me dit-elle : comment veux-tu que je vive, si ma vue nest plus propre qu? te causer un air sombre et chagrin ? Tu ne mas pas fait une seule caresse depuis une heure que tu es ici, et tu as re?u les miennes avec la majest du Grand Turc au srail.

 coutez, Manon, lui rpondis-je en lembrassant, je ne puis vous cacher que jai le cCur mortellement afflig. Je ne parle point ? prsent des alarmes o? votre fuite imprvue ma jet, ni de la cruaut que vous avez eue de mabandonner sans un mot de consolation, apr?s avoir pass la nuit dans un autre lit que moi ; le charme de votre prsence men ferait bien oublier davantage. Mais croyez-vous que je puisse penser sans soupirs et m?me sans verser des larmes, continuai-je en en versant quelques unes, ? la triste et malheureuse vie que vous voulez que je m?ne dans cette maison ? Laissons ma naissance et mon honneur ? part ; ce ne sont plus des raisons si faibles qui doivent entrer en concurrence avec un amour tel que le mien ; mais cet amour m?me, ne vous imaginez-vous pas quil gmit de se voir si mal rcompens ou plut?t trait si cruellement par une ingrate et dure ma?tresse ? 

Elle minterrompit : Tenez, dit-elle, mon chevalier, il est inutile de me tourmenter par des reproches qui me percent le cCur lorsquils viennent de vous. Je vois ce qui vous blesse. Javais espr que vous consentiriez au projet que javais fait pour rtablir un peu notre fortune, et ctait pour mnager votre dlicatesse que javais commenc ? lexcuter sans votre participation ; mais jy renonce, puisque vous ne lapprouvez pas. Elle ajouta quelle ne me demandait quun peu de complaisance pour le reste du jour ; quelle avait dj? re?u deux cents pistoles de son vieil amant, et quil lui avait promis de lui apporter le soir un beau collier de perles avec dautres bijoux, et par-dessus cela la moiti de la pension annuelle quil lui avait promise.

Lheure du souper tant venue, monsieur de G*** M*** ne se fit pas attendre longtemps. Lescaut tait avec sa sCur dans la salle. Le premier compliment du vieillard fut doffrir ? sa belle un collier, des bracelets et des pendants de perles qui valaient au moins mille cus. Il lui compta ensuite en beaux louis dor la somme de deux mille quatre cents livres, qui faisait la moiti de la pension. Il assaisonna son prsent de quantit de douceurs dans le go?t de la vieille cour. Manon ne put lui refuser quelques baisers ; ctait autant de droits quelle acqurait sur largent quil lui mettait entre les mains. Jtais ? la porte, o? je pr?tais loreille en attendant que Lescaut mavert?t dentrer.

Il vint me prendre par la main, lorsque Manon eut serr largent et les bijoux ; et me conduisant vers monsieur de G*** M***, il mordonna de lui faire la rvrence. Jen fis deux ou trois des plus profondes. Excusez, monsieur, lui dit Lescaut, cest un enfant fort neuf. Il est bien loign, comme vous le voyez, davoir les airs de Paris ; mais nous esprons quun peu dusage le fa?onnera. Vous aurez lhonneur de voir ici souvent monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers moi ; faites bien votre profit dun si bon mod?le. 

Le vieil amant parut prendre plaisir ? me voir. Il me donna deux ou trois petits coups sur la joue, en me disant que jtais un joli gar?on, mais quil fallait ?tre sur mes gardes ? Paris, o? les jeunes gens se laissent aller facilement ? la dbauche. Lescaut lassura que jtais naturellement si sage, que je ne parlais que de me faire pr?tre, et que tout mon plaisir tait ? faire des petites chapelles. Je lui trouve lair de Manon,  reprit le vieillard en me haussant le menton avec la main. Je rpondis dun air niais : Monsieur, cest que nos deux chairs se touchent de bien proche ; aussi jaime ma sCur comme un autre moi-m?me. Lentendez-vous ? dit-il ? Lescaut ; il a de lesprit. Cest dommage que cet enfant-l? nait pas un peu plus de monde. Ho ! monsieur, repris-je, jen ai vu beaucoup chez nous dans les glises, et je crois bien que jen trouverai ? Paris de plus sots que moi. Voyez, ajouta-t-il, cela est admirable pour un enfant de province. 

Toute notre conversation fut ? peu pr?s du m?me go?t pendant le souper. Manon, qui tait badine, fut plusieurs fois sur le point de g?ter tout par ses clats de rire. Je trouvai loccasion, en soupant, de lui raconter sa propre histoire et le mauvais sort qui le mena?ait. Lescaut et Manon tremblaient pendant mon rcit, surtout lorsque je faisais son portrait au naturel ; mais lamour-propre lemp?cha de sy reconna?tre, et je lachevai si adroitement quil fut le premier ? le trouver fort risible. Vous verrez que ce nest pas sans raison que je me suis tendu sur cette ridicule sc?ne.

Enfin, lheure du sommeil tant arrive, il parla damour et dimpatience. Nous nous retir?mes, Lescaut et moi. On le conduisit ? sa chambre ; et Manon, tant sortie sous prtexte dun besoin, nous vint rejoindre ? la porte. Le carrosse, qui nous attendait trois ou quatre maisons plus bas, savan?a pour nous recevoir. Nous nous loign?mes en un instant du quartier.

Quoiqu? mes propres yeux cette action f?t une vritable friponnerie, ce ntait pas la plus injuste que je crusse avoir ? me reprocher. Javais plus de scrupule sur largent que javais acquis au jeu. Cependant nous profit?mes aussi peu de lun que de lautre, et le ciel permit que la plus lg?re de ces deux injustices f?t la plus rigoureusement punie.

Monsieur de G*** M*** ne tarda pas longtemps ? sapercevoir quil tait dup. Je ne sais sil fit d?s le soir m?me quelques dmarches pour nous dcouvrir ; mais il eut assez de crdit pour nen pas faire longtemps dinutiles, et nous assez dimprudence pour compter trop sur la grandeur de Paris et sur lloignement quil y avait de notre quartier au sien. Non seulement il fut inform de notre demeure et de nos affaires prsentes, mais il apprit aussi qui jtais, la vie que javais mene ? Paris, lancienne liaison de Manon avec de B***, la tromperie quelle lui avait faite ; en un mot, toutes les parties scandaleuses de notre histoire. Il prit l?-dessus la rsolution de nous faire arr?ter, et de nous traiter moins comme des criminels que comme de fieffs libertins. Nous tions encore au lit lorsquun exempt de police entra dans notre chambre avec une demi-douzaine de gardes. Ils se saisirent dabord de notre argent, ou plut?t de celui de monsieur de G*** M*** ; et, nous ayant fait lever brusquement, il nous conduisirent ? la porte, o? nous trouv?mes deux carrosses, dans lun desquels la pauvre Manon fut enleve sans explication, et moi tra?n dans lautre ? Saint-Lazare.

Mes gardes ne mayant point averti non plus du lieu o? ils avaient ordre de me conduire, je ne connus mon destin qu? la porte de Saint-Lazare. Jaurais prfr la mort, dans ce moment, ? ltat o? je me crus pr?s de tomber ; javais de terribles ides de cette maison. Ma frayeur augmenta lorsquen entrant les gardes visit?rent une seconde fois mes poches, pour sassurer quil ne me restait ni armes ni moyens de dfense.

Le suprieur parut ? linstant ; il tait prvenu sur mon arrive. Il me salua avec beaucoup de douceur. Mon p?re, lui dis-je, point dindignits ; je perdrai mille vies avant que den souffrir une. Non, non, monsieur, me rpondit-il ; vous prendrez une conduite sage, et nous serons contents lun de lautre. Il me pria de monter dans une chambre haute. Je le suivis sans rsistance. Les archers nous accompagn?rent jusqu? la porte, et le suprieur, y tant entr, leur fit signe de se retirer.

 Je suis donc votre prisonnier ? lui dis-je. Eh bien, mon p?re, que prtendez-vous faire de moi ? Il me dit quil tait charm de me voir prendre un ton raisonnable ; que son devoir serait de travailler ? minspirer le go?t de la vertu et de la religion, et le mien de profiter de ses exhortations et de ses conseils ; que pour peu que je voulusse repondre aux attentions quil aurait pour moi, je ne trouverais que du plaisir dans ma solitude. Ah ! du plaisir ! repris-je ; vous ne savez pas, mon p?re, lunique chose qui est capable de men faire go?ter,  Je le sais, reprit-il ; mais jesp?re que votre inclination changera. Sa rponse me lit comprendre quil tait instruit de mes aventures, et peut-?tre de mon nom. Je le priai de mclaircir. Il me dit naturellement quon lavait inform de tout.

Cette connaissance fut le plus rude de tous mes ch?timents. Je me mis ? verser un ruisseau de larmes, avec toutes les marques dun affreux dsespoir. Je ne pouvais me consoler dune humiliation qui allait me rendre la fable de toutes les personnes de ma connaissance et la honte de ma famille. Je passai ainsi huit jours dans le plus profond abattement, sans ?tre capable de rien entendre, ni de moccuper dautre chose que de mon opprobre. Le souvenir m?me de Manon najoutait rien ? ma douleur. Il ny entrait du moins que comme un sentiment qui avait prcd cette nouvelle peine, et la passion dominante de mon ?me tait la honte et la confusion.

Il y a peu de personnes qui connaissent la force de ces mouvements particuliers du cCur. Le commun des hommes nest sensible qu? cinq ou six passions dans le cercle desquelles leur vie se passe et o? toutes leurs agitations se rduisent. Otez-leur lamour et la haine, le plaisir et la douleur, lesprance et la crainte, ils ne sentent plus rien. Mais les personnes dun caract?re plus noble peuvent ?tre remues de mille fa?ons diffrentes : il semble quelles aient plus de cinq sens, et quelles puissent recevoir des ides et des sensations qui passent les bornes ordinaires de la nature. Et comme elles ont un sentiment de cette grandeur qui les l?ve au-dessus du vulgaire, il ny a rien dont elles soient plus jalouses. De l? vient quelles souffrent si impatiemment le mpris et la rise, et que la honte est une de leurs plus violentes passions.

Javais ce triste avantage ? Saint-Lazare. Ma tristesse parut si excessive au suprieur, quen apprhendant les suites, il crut devoir me traiter avec beaucoup de douceur et dindulgence. Il me visitait deux ou trois fois le jour. Il me prenait souvent avec lui pour faire un tour de jardin, et son z?le spuisait en exhortations et en avis salutaires. Je les recevais avec douceur, je lui marquais m?me de la reconnaissance : il en tirait lespoir de ma conversion.

Je pris un jour la hardiesse de lui demander si ctait de lui que mon largissement dpendait. Il me dit quil nen tait pas absolument le ma?tre, mais que, sur son tmoignage, il esprait que monsieur de G*** M***, ? la sollicitation duquel monsieur le lieutenant gnral de police mavait fait renfermer, consentirait ? me rendre la libert. Puis-je me flatter, repris-je doucement, que deux mois de prison que jai dj? essuys lui para?tront une expiation suffisante ? Il me promit de lui en parler si je le souhaitais. Je le priai instamment de me rendre ce bon office.

Il mapprit, deux jours apr?s, que monsieur de G*** M*** avait t si touch du bien quil avait entendu dire de moi, que non seulement il paraissait ?tre dans le dessein de me laisser voir le jour, mais quil avait m?me marqu beaucoup denvie de me conna?tre plus particuli?rement, et quil se proposait de me rendre une visite dans ma prison. Quoique sa prsence ne p?t m?tre agrable, je la regardai comme un acheminement prochain ? ma libert.

Il vint effectivement ? Saint-Lazare. Je lui trouvai lair plus grave et moins sot quil ne lavait eu dans la maison de Manon. Il me tint quelques discours de bon sens sur ma mauvaise conduite. Il ajouta, pour justifier apparemment ses propres dsordres, quil tait permis ? la faiblesse des hommes de se procurer certains plaisirs que la nature exige, mais que la friponnerie et les artifices honteux mritaient d?tre punis.

Je lcoutai avec un air de soumission dont il parut satisfait. Je ne moffensai pas m?me de lui entendre l?cher quelques railleries sur ma fraternit avec Lescaut et Manon, et sur les petites chapelles dont il supposait, me dit-il, que javais d? faire un grand nombre ? Saint-Lazare, puisque je trouvais tant de plaisir ? cette pieuse occupation. Mais il lui chappa, malheureusement pour lui et pour moi-m?me, de me dire que Manon en aurait fait aussi sans doute de fort jolies ? lh?pital. Malgr le frmissement que le nom dh?pital me causa, jeus encore le pouvoir de le prier avec douceur de sexpliquer : H oui! reprit-il, il y a deux mois quelle apprend la sagesse ? lH?pital Gnral, et je souhaite quelle en ait tir autant de profit que vous ? Saint-Lazare. 

Quand jaurais eu une prison ternelle ou la mort m?me prsente ? mes yeux, je naurais pas t le ma?tre de mon transport ? cette furieuse nouvelle. Je me jetai sur lui avec une si affreuse rage, que jen perdis la moiti de mes forces. Jen eus assez nanmoins pour le renverser par terre et pour le prendre ? la gorge. Je ltranglais, lorsque le bruit de sa chute et quelques cris aigus que je lui laissais ? peine la libert de pousser attir?rent le suprieur et plusieurs religieux dans ma chambre. On le dlivra de mes mains.

Le suprieur, ayant ordonn ? ses religieux de le conduire, demeura seul avec moi. Il me conjura de lui apprendre promptement do? venait ce dsordre. O mon p?re ! lui dis-je, en continuant de pleurer comme un enfant, figurez-vous la plus horrible cruaut, imaginez-vous la plus dtestable de toutes les barbaries, cest laction que lindigne G*** M*** a eu la l?chet de commettre. Oh ! il ma perc le cCur. Je nen reviendrai jamais. Je veux vous raconter tout, ajoutai-je en sanglatant. Vous ?tes bon, vous aurez piti demoi. 

Je lui fis un rcit abrg de la longue et insurmontable passion que javais pour Manon, de la situation florissante de notre fortune avant que nous eussions t dpouills par nos propres domestiques, des offres que G*** M*** avait faites ? ma ma?tresse, de l conclusion de leur march, et de la mani?re dont il avait t rompu. Je lui reprsentai les choses, ? la vrit, du c?t le plus favorable pour nous. Voil?, continuai-je, de quelle source est venu le z?le de M. de G*** M*** pour ma conversion. Il a eu le crdit de me faire renfermer ici par un pur motif de vengeance. Je le lui pardonne ; mais, mon p?re, ce nest pas tout : il a fait enlever cruellement la plus ch?re moiti de moi-m?me ; il la fait mettre honteusement ? lh?pital ; il a eu limpudence de me lannoncer aujourdhui de sa propre bouche. A lh?pital, mon p?re ! O ciel ! ma charmante ma?tresse, ma ch?re reine ? lh?pital, comme la plus inf?me de toutes les cratures ! O? trouverai-je assez de force pour ne pas mourir de douleur et de honte ? 

Le bon p?re, me voyant dans cet exc?s daffliction, entreprit de me consoler. Il me dit quil navait jamais compris mon aventure de la mani?re dont je la racontais ; quil avait su, ? la vrit, que je vivais dans le dsordre, mais quil stait figur que ce qui avait oblig monsieur de G*** M*** dy prendre intr?t tait quelque liaison destime et damiti avec ma famille ; quil ne sen tait expliqu ? lui-m?me que sur ce pied ; que ce que je venais de lui apprendre mettrait beaucoup de changement dans mes affaires, et quil ne doutait pas que le rcit fid?le quil avait dessein den faire ? monsieur le lieutenant gnral de police ne p?t contribuer ? ma libert.

Il me demanda ensuite pourquoi je navais pas encore pens ? donner de mes nouvelles ? ma famille, puisquelle navait point eu de part ? ma captivit. Je satisfis ? cette objection par quelques raisons prises de la douleur que javais apprhend de causer ? mon p?re et de la honte que jen aurais ressentie moi-m?me. Enfin il me promit daller de ce pas chez le lieutenant gnral de police : Ne f?t-ce, ajouta-t-il, que pour prvenir quelque chose de pis de la part de M. de G*** M***, qui est sorti de cette maison fort mal satisfait, et qui est assez considr pour se faire redouter. 

Jattendis le retour du p?re avec toutes les agitations dun malheureux qui touche au moment de sa sentence. Il ne tarda point ? revenir. Je ne vis pas sur son visage les marques de joie qui accompagnent une bonne nouvelle. Jai parl, me dit-il, ? monsieur le lieutenant gnral de police, mais je lui ai parl trop tard. Monsieur de G*** M*** lest all voir en sortant dici, et la si fort prvenu contre vous, quil tait sur le point de menvoyer de nouveaux ordres pour vous resserrer davantage.

Cependant, lorsque je lui ai appris le fond de vos affaires, il a paru sadoucir beaucoup ; et, riant un peu de lincontinence du vieux monsieur de G*** M***, il ma dit quil fallait vous laisser ici six mois pour le satisfaire : dautant mieux, a-t-il dit, que cette demeure ne saurait vous ?tre inutile. Il ma recommand de vous traiter honn?tement, et je vous rponds que vous ne vous plaindrez point de mes mani?res. 

Cette explication du bon suprieur fut assez longue pour me donner le temps de faire une sage rflexion. Je con?us que je mexposerais ? renverser mes desseins, si je lui marquais trop dempressement, pour ma libert. Je lui tmoignai, au contraire, que, dans la ncessit de demeurer, ctait une douce consolation pour moi davoir quelque part ? son estime. Je le priai ensuite, sans affectation, de maccorder une gr?ce qui ntait de nulle importance pour personne, et qui servirait beaucoup ? ma tranquillit : ctait de faire avertir un de mes amis, un saint ecclsiastique qui demeurait ? Saint-Sulpice, que jtais ? Saint-Lazare, et de permettre que je re?usse quelquefois sa visite. Cette faveur me fut accorde sans dlibrer.

Ctait mon ami Tiberge dont il tait question, non que jesprasse de lui des secours ncessaires pour ma libert, mais je voulais ly faire servir comme un instrument loign, sans quil en e?t m?me connaissance. En un mot, voici mon projet : je voulais crire ? Lescaut, et le charger, lui et nos amis communs, du soin de me dlivrer. La premi?re difficult tait de lui faire tenir ma lettre ; ce devait ?tre loffice de Tiberge. Cependant, comme il le connaissait pour le fr?re de ma ma?tresse, je craignais quil ne?t peine ? se charger de cette commission. Mon dessein tait de renfermer ma lettre ? Lescaut dans une autre lettre que je devais adressera un honn?te homme de ma connaissance, en le priant de rendre promptement la premi?re ? son adresse ; et comme il tait ncessaire que je visse Lescaut pour nous accorder dans nos mesures, je voulais lui marquer de venir ? Saint-Lazare, et de demander ? me voir sous le nom de mon fr?re a?n, qui tait venu expr?s ? Paris pour prendre connaissance de mes affaires. Je remettais ? convenir avec lui des moyens qui nous para?traient les plus expditifs et les plus s?rs. Le p?re suprieur fit avertir Tiberge du dsir que javais de lentretenir. Ce fid?le ami ne mavait pas tellement perdu de vue quil ignor?t mon aventure ; il savait que jtais ? Saint-Lazare, et peut-?tre navait-il pas t f?ch de cette disgr?ce, quil croyait capable de me ramener au devoir. Il accourut aussit?t ? ma chambre.

Notre entretien fut plein damiti. Il voulut ?tre inform de mes dispositions. Je lui ouvris mon cCur sans rserve, except sur le dessein de ma fuite. Ce nest pas ? vos yeux, cher ami, lui-dis-je, que je veux para?tre ce que je ne suis point. Si vous avez cru trouver ici un ami sage et rgl dans ses dsirs, un libertin rveill par les ch?timents du ciel, en un mot, un cCur dgag de lamour et revenu des charmes de Manon, vous avez jug trop favorablement de moi. Vous me revoyez tel que vous me laiss?tes il y a quatre mois, toujours tendre et toujours malheureux par cette fatale tendresse dans laquelle je ne me lasse point de chercher mon bonheur. 

Cette conversation servit du moins ? renouveler la piti de mon ami. Il comprit quil y avait plus de faiblesse que de malignit dans mes dsordres. Son amiti en fut plus dispose, dans la suite, ? me donner des secours, sans lesquels jaurais pri infailliblement de mis?re. Cependant, je ne lui fis pas la moindre ouverture du dessein que javais de mchapper de Saint-Lazare. Je le priai seulement de se charger de ma lettre. Je lavais prpare, avant quil f?t venu, et je ne manquai point de prtextes pour colorer la ncessit o? jtais dcrire. Il eut la fidlit de la porter exactement, et Lescaut re?ut, avant la fin du jour, celle qui tait pour lui.

Il vint me voir le lendemain, et il passa heureusement sous le nom de mon fr?re. Ma joie fut extr?me en lapercevant dans ma chambre. Jen fermai la porte avec soin. Ne perdons pas un seul moment, lui dis-je ; apprenez-moi dabord des nouvelles de Manon, et donnez-moi ensuite un bon conseil pour rompre mes fers. Il massura quil navait pas vu sa sCur depuis le jour qui avait prcd mon emprisonnement ; quil navait appris son sort et le mien qu? force dinformations et de soins ; que stant prsent deux ou trois fois ? lh?pital, on lui avait refus la libert de lui parler. Malheureux G*** M***, mcriai-je, que tu me le payeras cher !

 Pour ce qui regarde votre dlivrance, continua Lescaut, cest une entreprise moins facile que vous ne pensez. Nous pass?mes hier la soire, deux de mes amis et moi, ? observer toutes les parties extrieures de cette maison, et nous juge?mes que, vos fen?tres donnant sur une cour entoure de b?timents, comme vous nous laviez marqu, il y aurait bien de la difficult ? vous tirer de l?. Vous ?tes dailleurs au troisi?me tage, et nous ne pouvons introduire ici ni cordes ni chelles. Je ne vois donc nulle ressource du c?t du dehors. Cest dans la maison m?me quil faudrait imaginer quelque artifice. 

 Non, repris-je ; jai tout examin, surtout depuis que ma cl?ture est un peu moins rigoureuse par lindulgence du suprieur. La porte de ma chambre ne se ferme plus avec la clef ; jai la libert de me promener dans les galeries des religieux ; mais tous les escaliers sont bouchs par des portes paisses, quon a soin de tenir fermes la nuit et le jour, de sorte quil est impossible que la seule adresse puisse me sauver. 

 Attendez, repris-je apr?s avoir un peu rflchi sur une ide qui me parut excellente, pourriez-vous mapporter un pistolet ? Aisment, me dit Lescaut ; mais voulez-vous tuer quelquun ? Je lassurai que javais si peu dessein de tuer, quil ntait pas m?me ncessaire que le pistolet f?t charg. Apportez-le-moi demain, ajoutai-je, et ne manquez pas de vous trouver le soir, ? onze heures, vis-?-vis la porte de cette maison, avec deux ou trois de nos amis: jesp?re que je pourrai vous y rejoindre. Il me pressa en vain de lui en apprendre davantage.

Je lui dis quune entreprise telle que je la mditais ne pouvait para?tre raisonnable quapr?s avoir russi. Je le priai dabrger sa visite, afin quil trouv?t plus de facilit ? me revoir le lendemain. Il fut admis avec aussi peu de peine que la premi?re fois. Son air tait grave, il ny a personne qui ne le?t pris pour un homme dhonneur.

Lorsque je me trouvai muni de linstrument de ma libert, je ne doutai presque plus du succ?s de mon projet. Il tait bizarre et hardi ; mais de quoi ntais-je pas capable avec les motifs qui manimaient ? Javais remarqu, depuis quil mtait permis de sortir de ma chambre et de me promener dans les galeries, que le portier apportait chaque soir les clefs de toutes les portes au suprieur, et quil rgnait ensuite un profond silence dans la maison, qui marquait que tout le monde tait retir. Je pouvais aller sans obstacle, par une galerie de communication, de ma chambre ? celle de ce p?re. Ma rsolution tait de lui prendre ses clefs, en lpouvantant avec mon pistolet sil faisait difficult de me les donner, et de men servir pour gagner la rue. Jen attendis le temps avec impatience. Le portier vint ? lheure ordinaire, cest-?-dire un peu apr?s neuf heures. Jen laissai passer encore une, pour massurer que tous les religieux et les domestiques taient endormis. Je partis enfin, avec mon arme et une chandelle allume. Je frappai dabord doucement ? la porte du p?re, pour lveiller sans bruit. Il mentendit au second coup ; et, simaginant sans doute que ctait quelque religieux qui se trouvait mal et qui avait besoin de secours, il se leva pour mouvrir. Il eut nanmoins la prcaution de demander au travers de la porte qui ctait et ce quon voulait de lui. Je fus oblig de me nommer ; mais jaffectai un ton plaintif, pour lui faire comprendre que je ne me trouvais pas bien. Ha ! cest vous, mon cher fils ? me dit-il en ouvrant la porte ; quest-ce donc qui vous am?ne si tard ? Jentrai dans sa chambre ; et layant tir ? lautre bout oppos ? la porte, je lui dclarai quil mtait impossible de demeurer plus longtemps ? Saint-Lazare ; que la nuit tait un temps commode pour sortir sans ?tre aper?u, et que jattendais de son amiti quil consentirait ? mouvrir les portes ou ? me pr?ter ses clefs pour les ouvrir moi-m?me.

Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque temps ? me considrer sans me rpondre. Comme je nen avais pas ? perdre, je repris la parole pour lui dire que jtais fort touch de toutes ses bonts, mais que la libert tant le plus cher de tous les biens, surtout pour moi ? qui on la ravissait si injustement, jtais rsolu de me la procurer cette nuit m?me, ? quelque prix que ce f?t ; et, de peur quil ne lui pr?t envie dlever la voix pour appeler du secours, je lui fis voir une honn?te raison de silence, que je tenais sous mon just-au-corps. Un pistolet ! me dit-il. Quoi ! mon fils, vous voulez m?ter la vie pour reconna?tre la considration que jai eue pour vous ? Dieu ne plaise ! lui rpondis-je. Vous avez trop desprit et de raison pour me mettre dans cette ncessit ; mais je veux ?tre libre, et jy suis si rsolu, que si mon projet manque par votre faute, cest fait de vous absolument. Mais, mon cher fils, reprit-il dun air p?le et effray, que vous ai-je fait ? quelle raison avez-vous de vouloir ma mort ? Eh, non ! rpliquai-je avec impatience. Je nai pas dessein de vous tuer : si vous voulez vivre, ouvrez-moi la porte, et je suis le meilleur de vos amis. Japer?us les cls qui taient sur la table ; je les pris, et je le priai de me suivre en faisant le moins de bruit quil pourrait.

Il fut oblig de sy rsoudre. A mesure que nous avancions et quil ouvrait une porte, il me rptait avec un soupir : Ah ! mon fils, ah ! qui laurait jamais cru ? Point de bruit, mon p?re,  rptais-je de mon c?t ? tout moment. Enfin nous arriv?mes ? une esp?ce de barri?re qui est avant la grande porte de la rue. Je me croyais dj? libre, et jtais derri?re le p?re, tenant ma chandelle dune main et mon pistolet de lautre.

Pendant quil sempressait douvrir, un domestique qui couchait dans une petite chambre voisine, entendant le bruit de quelques verrous, se l?ve et met la t?te ? sa porte. Le bon p?re le crut apparemment capable de marr?ter. Il lui ordonna avec beaucoup dimprudence de venir ? son secours. Ctait un puissant coquin, qui slan?a sur moi sans balancer. Je ne le marchandai point, je lui l?chai le coup au milieu de la poitrine. Voil? de quoi vous ?tes cause, mon p?re, dis-je assez fi?rement ? mon guide. Mais que cela ne vous emp?che point dachever,  ajoutai-je en le poussant vers la derni?re porte. Il nosa refuser de louvrir. Je sortis heureusement, et je trouvai ? quatre pas Lescaut qui mattendait avec deux amis, suivant sa promesse.

Nous nous loign?mes. Lescaut me demanda sil navait pas entendu tirer un pistolet. Cest votre faute, lui dis-je ; pourquoi me lapportiez-vous charg ? Cependant je le remerciai davoir eu cette prcaution, sans laquelle jtais sans doute ? Saint-Lazare pour longtemps. Nous all?mes passer la nuit chez un traiteur, o? je me remis un peu de la mauvaise ch?re que javais faite depuis pr?s de trois mois. Je ne pus nanmoins my livrer au plaisir ; je souffrais mortellement sans Manon. Il faut la dlivrer, disais-je ? mes amis. Je nai souhait la libert que dans cette vue. Je vous demande le secours de votre adresse: pour moi, jy emploierai jusqu? ma vie. 

Lescaut, qui ne manquait pas desprit et de prudence, me reprsenta quil fallait aller bride en main ; que mon vasion de Saint-Lazare et le malheur qui mtait arriv en sortant causeraient infailliblement du bruit ; que le lieutenant gnral de police me ferait chercher, et quil avait le bras longs ; enfin que si je ne voulais pas ?tre expos ? quelque chose de pis que Saint-Lazare, il tait ? propos de me tenir couvert et renferm pendant quelques jours, pour laisser au premier feu de mes ennemis le temps de steindre. Son conseil tait sage ; mais il aurait fallu l?tre aussi pour le suivr. Tant de lenteur et de mnagements ne saccordaient pas avec ma passion. Toute ma complaisance se rduisit ? lui promettre que je passerais le jour suivant ? dormir. Il menferma dans sa chambre, o? je demeurai jusquau soir.

Jemployai une partie de ce temps ? former des projets et des expdients pour secourir Manon. Jtais bien persuad que sa prison tait encore plus impntrable que navait t la mienne. Il ntait pas question de force et de violence, il fallait de lartifice ; mais la desse m?me de linvention naurait pas su par o? commencer. Jy vis si peu de jour, que je remis ? considrer mieux les choses lorsque jaurais pris quelques informations sur larrangement intrieur de lh?pital.

Aussit?t que la nuit me?t rendu la libert, je priai Lescaut de maccompagner. Nous li?mes conversation avec un des portiers, qui nous parut homme de bon sens. Je feignis d?tre un tranger qui avait entendu parler avec admiration de lH?pital Gnral et de lordre qui sy observe. Je linterrogeai sur les plus minces dtails, et de circonstance en circonstance nous tomb?mes sur les administrateurs, dont je le priai de mapprendre les noms et les qualits. Les rponses quil me fit sur ce dernier article me firent na?tre une pense dont je mapplaudis aussit?t, et que je ne tardai point ? mettre en Cuvre. Je lui demandai, comme une chose essentielle ? mon dessein, si ces messieurs avait des enfants. Il me dit quil ne pouvait pas men rendre un compte certain, mais que pour monsieur de T***, qui tait un des principaux, il lui connaissait un fils en ?ge d?tre mari, qui tait venu plusieurs fois ? lh?pital avec son p?re. Cette assurance me suffisait.

Je rompis presque aussit?t notre entretien, et je fis part ? Lescaut, en retournant chez lui, du dessein que javais con?u. Je mimagine, lui dis-je, que monsieur de T*** le fils, qui est riche et de bonne famille, est dans un certain go?t de plaisirs, comme la plupart des jeunes gens de son ?ge. Il ne saurait ?tre ennemi des femmes, ni ridicule au point de refuser ses services pour une affaire damour. Jai form le dessein de lintresser ? la libert de Manon. Sil est honn?te homme et quil ait des sentiments, il nous accordera son secours par gnrosit. Sil nest point capable d?tre conduit par ce motif, il fera du moins quelque chose pour une fille aimable, ne f?t-ce que par lesprance davoir part ? ses faveurs. Je ne veux pas diffrer de le voir, ajoutai-je, plus longtemps que jusqu? demain. Je me sens si consol par ce projet, que jen tire un bon augure. 

Lescaut convint lui-m?me quil y avait de la vraisemblance dans mes ides, et que nous pouvions esprer quelque chose par cette voie. Jen passai la nuit moins tristement.

Le matin tant venu, je mhabillai le plus proprement quil me fut possible dans ltat dindigence o? jtais et je me fis conduire dans un fiacre ? la maison de monsieur de T***. Il fut surpris de recevoir la visite dun inconnu. Jaugurai bien de sa physionomie et de ses civilits. Je mexpliquai naturellement avec lui ; et, pour chauffer ses sentiments naturels, je lui parlai de ma passion et du mrite de ma ma?tresse comme de deux choses qui ne pouvaient ?tre gales que lune par lautre. Il me dit que quoiquil ne?t jamais vu Manon, il avait entendu parler delle, du moins sil sagissait de celle qui avait t la ma?tresse du vieux G*** M***. Je ne doutai point quil ne f?t inform de la part que javais eue ? cette aventure ; et, pour le gagner de plus en plus en me faisant un mrite de ma confiance, je lui racontai le dtail de tout ce qui tait arriv ? Manon et ? moi. Vous voyez, monsieur, continuai-je, que lintr?t de ma vie et celui de mon cCur sont entre vos mains. Lun ne mest pas plus cher que lautre. Je nai point de rserve avec vous, parce que je suis inform de votre gnrosit, et que la ressemblance de nos ?ges me fait esprer quil sen trouvera quelquune dans nos inclinations. 

Il parut fort sensible ? cette marque douverture et de candeur. Sa rponse fut celle dun homme qui a du monde et des sentiments ; ce que le monde ne donne pas toujours, et quil fait perdre souvent. Il me dit quil mettait ma visite au rang de ses bonnes fortunes, quil regarderait mon amiti comme une de ses plus heureuses acquisitions, et quil sefforcerait de la mriter par lardeur de ses services.

Nous ne nous spar?mes quapr?s ?tre convenus du temps et du lieu o? nous devions nous retrouver. Il eut la complaisance de ne pas me remettre plus loin que lapr?s-midi du m?me jour.

Je lattendis dans un caf, o? il vint me rejoindre vers les quatre heures, et nous pr?mes ensemble le chemin de lh?pital.

Monsieur de T*** parla ? quelques concierges de la maison, qui sempress?rent de lui offrir tout ce qui dpendait deux pour sa satisfaction. Il se fit montrer le quartier o? Manon avait sa chambre, et lon nous y conduisit avec une clef dune grandeur effroyable qui servit ? ouvrir sa porte. Je demandai au valet qui nous menait, et qui tait celui quon avait charg du soin de la servir, de quelle mani?re elle avait pass le temps dans cette demeure. Il nous dit que ctait une douceur anglique ; quil navait jamais re?u delle un mot de duret ; quelle avait vers continuellement des larmes pendant les six premi?res semaines apr?s son arrive ; mais que depuis quelque temps elle paraissait prendre son malheur avec plus de patience, et quelle tait occupe ? coudre du matin jusquau soir, ? la rserve de quelques heures quelle employait ? la lecture. Je lui demandai encore si elle avait t entretenue proprement. Il massura que le ncessaire du moins ne lui avait jamais manqu.

Nous approch?mes de sa porte. Mon cCur battait violemment. Je dis ? monsieur de T*** ; Entrez seul et prvenez-la sur ma visite, car japprhende quelle ne soit trop saisie en me voyant tout dun coup. La porte nous fut ouverte. Je demeurai dans la galerie. Jentendis nanmoins leurs discours. Il lui dit quil venait lui apporter un peu de consolation ; quil tait de mes amis, et quil prenait beaucoup dintr?t ? notre bonheur. Elle lui demanda avec le plus vif empressement si elle apprendrait de lui ce que jtais devenu. Il lui promit de mamener ? ses pieds, aussi tendre, aussi fid?le quelle pouvait le dsirer. Quand ? reprit-elle. Aujourdhui m?me, lui dit-il : ce bienheureux moment ne tardera point ; il va para?tre ? linstant si vous le souhaitez. Elle compr?t que jtais ? la porte. Jentrai lorsquelle y accourait avec prcipitation. Nous nous embrass?mes avec cette effusion de tendresse quune absence de trois mois fait trouver si charmante ? de parfaits amants. Nos soupirs, nos exclamations interrompues, mille noms damour rpts languissamment de part et dautre, form?rent pendant un quart dheure une sc?ne qui attendrissait monsieur de T***. Je vous porte envie, me dit-il en nous faisant asseoir ; il ny a point de sort glorieux auquel je ne prfrasse une ma?tresse si belle et si passionne. Aussi mpriserais-je tous les empires du monde, lui rpondis-je, pour massurer le bonheur d?tre aim delle. 

Tout le reste dune conversation si dsire ne pouvait manquer d?tre infiniment tendre. La pauvre Manon me raconta ses aventures, et je lui appris les miennes. Nous pleur?mes am?rement en nous entretenant de ltat o? elle tait, et de celui do? je ne faisais que de sortir. Monsieur de T*** nous consola par de nouvelles promesses de semployer ardemment pour finir nos mis?res. Il nous conseilla de ne pas rendre cette premi?re entrevue trop longue, pour lui donner plus de facilit ? nous en procurer dautres. Il eut beaucoup de peine ? nous faire go?ter ce conseil. Manon surtout ne pouvait se rsoudre ? me laisser partir. Elle me fit remettre cent fois sur ma chaise. Elle me retenait par les habits et par les mains. Hlas ! dans quel lieu me laissez vous ! disait-elle. Qui peut massurer de vous revoir ? Monsieur de T*** lui promit de la venir voir souvent avec moi. Pour le lieu, ajouta-t-il agrablement, il ne faut plus lappeler lh?pital ; cest Versailles depuis quune personne qui mrit lempire de tous les cCurs y est renferme. 

Je fis en sortant quelques libralits au valet qui la servait, pour lengager ? lui rendre ses soins avec z?le. Ce gar?on avait l?me moins basse et moins dure que ses pareils. Il avait t tmoin de notre entrevue. Ce tendre spectacle lavait touch. Un louis dor dont je lui fis prsent acheva de me lattacher. Il me prit ? lcart en descendant dans les cours : Monsieur, me dit-il, si vous me voulez prendre ? votre service ou me donner une honn?te rcompense pour me ddommager de la perte de lemploi que joccupe ici, je crois quil me sera facile de dlivrr mademoiselle Manon. 

Je voulus savoir quels moyens il avait dessein demployer. Nul autre, me dit-il, que de lui ouvrir le soir la porte de sa chambre et de vous la conduire jusqu? celle de la rue, o? il faudra que vous soyez pr?t ? la recevoir. Je lui demandai sil ntait point ? craindre quelle ne f?t reconnue en traversant les galeries et les cours. Il confessa quil y avait quelque danger ; mais il me dit quil fallait bien risquer quelque chose.

Nous conv?nmes donc avec le valet de ne pas remettre son entreprise plus loin quau jour suivant ; et, pour la rendre aussi certaine quil tait en notre pouvoir, nous rsol?mes dapporter des habits dhomme, dans la vue de faciliter notre sortie. Il ntait pas ais de les faire entrer ; mais je ne manquai pas dinvention pour en trouver le moyen. Je priai seulement monsieur de T*** de mettre le lendemain deux vestes lg?res lune sur lautre, et je me chargeai de tout le reste.

Nous retourn?mes le matin ? lh?pital. Javais avec moi, pour Manon, du linge, des bas, etc., et par-dessus mon just-au-corps un surtout qui ne laissait rien voir de trop enfl dans mes poches. Nous ne f?mes quun moment dans sa chambre. Monsieur de T*** lui laissa une de ses deux vestes. Je lui donnai mon just-au-corps, le surtout me suffisant pour sortir. Il ne se trouva rien de manque ? son ajustement, except la culotte, que javais malheureusement oublie.

Loubli de cette pi?ce ncessaire nous e?t sans doute appr?t ? rire, si lembarras o? il nous mettait e?t t moins srieux. Jtais au dsespoir quune bagatelle de cette nature f?t capable de nous arr?ter. Cependant je pris mon parti, qui fut de sortir moi-m?me sans culotte. Je laissai la mienne ? Manon. Mon surtout tait long, et je me mis, ? laide de quelques pingles, en tat de passer dcemment ? la porte.

Le reste du jour me parut dune longueur insupportable. Enfin, la nuit tant venue, nous nous rend?mes dans un carrosse un peu au-dessous de la porte de lh?pital. Nous ny f?mes pas longtemps sans voir Manon para?tre avec son conducteur. Notre porti?re tant ouverte, ils mont?rent tous deux ? linstant. Je re?us ma ch?re ma?tresse dans mes bras. Elle tremblait comme une feuille. Le cocher me demanda o? il fallait toucher : Touche au bout du monde, lui dis-je, et m?ne-moi quelque part o? je ne puisse jamais ?tre spar de Manon. 

Ce transport, dont je ne fus pas le ma?tre, faillit de matirer un f?cheux embarras. Le cocher fit rflexion ? mon langage, et lorsque je lui dis ensuite le nom de la rue o? nous voulions ?tre conduits, il me rpondit quil craignait que je ne lngageasse dans une mauvaise affaire ; quil voyait bien que ce beau jeune homme qui sappelait Manon tait une fille que jenlevais de lh?pital, et quil ntait pas dhumeur ? se perdre pour lamour de moi.

La dlicatesse de ce coquin ntait quune envie de me faire payer la voiture plus cher. Nous tions trop pr?s de lh?pital pour ne pas filer doux. Tais-toi, lui dis-je, il y a un louis dor ? gagner pour toi. Il maurait aid, apr?s cela, ? br?ler lh?pital m?me.

Nous gagn?mes la maison o? demeurait Lescaut. Comme il tait tard, monsieur de T*** nous quitta en chemin avec promesse de nous revoir le lendemain ; le valet demeura seul avec nous.

Je tenais Manon si troitement serre entre mes bras, que nous noccupions quune place dans le carrosse. Elle pleurait de joie et je sentais ses larmes qui mouillaient mon visage.

Lorsquil fallut descendre pour entrer chez Lescaut, jeus avec le cocher un nouveau dm?l dont les suites furent funestes. Je me repentis de lui avoir promis un louis, non seulement parce que le prsent tait excessif, mais par une autre raison bien plus forte, qui tait limpuissance de le payer. Je fis appeler Lescaut. Il descendit de sa chambre pour venir ? la porte. Je lui dis ? loreille dans quel embarras je me trouvais. Comme il tait dune humeur brusque et nullement accoutum ? mnager un fiacre, il me rpondit que je me moquais. Un louis dor ! ajouta-t-il ; vingt coups de canne ? ce coquin-l? ! Jeus beau lui reprsenter doucement quil allait nous perdre, il marracha ma, canne avec lair den vouloir maltraiter le cocher. Celui-ci, ? qui il tait peut-?tre arriv de tomber quelquefois sous la main dun garde du corps ou dun mousquetaire, senfuit de peur avec son carrosse, en criant que je lavais tromp, mais que jaurais de ses nouvelles. Je lui rptai inutilement darr?ter.




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