Le Souvenir Zéro Jack Mars Un Thriller d’Espionnage de L'Agent Zéro #6 “Vous ne trouverez pas le sommeil tant que vous n’aurez pas terminé L’AGENT ZÉRO. L’auteur a fait un magnifique travail en créant un ensemble de personnages à la fois très développé et vraiment plaisant à suivre. La description des scènes d’action nous transporte dans une réalité telle que l’on aurait presque l’impression d’être assis dans une salle de cinéma équipée du son surround et de la 3D (cela ferait d’ailleurs un super film hollywoodien). Il me tarde de découvrir la suite.” –-Roberto Mattos, auteur du blog Books and Movie Reviews Dans LE SOUVENIR ZÉRO (Volume #6), la traductrice du Président est la seule à connaître la teneur d’une conversation secrète qui peut changer le monde. Alors qu’elle est menacée de mort et pourchassée, l’Agent Zéro est appelé à l’aide. Il pourrait bien être la seule personne en mesure de la sauver. L’Agent Zéro, essayant de remettre de l’ordre dans sa vie et de regagner la confiance de ses filles, décide de ne pas reprendre du service. Mais lorsqu’il est appelé pour sauver la vie de cette traductrice sans défense, il ne peut pas refuser. En outre, il réalise que la traductrice est aussi intrigante que les secrets qu’elle cache et Zéro, en fuite à ses côtés, pourrait bien tomber amoureux d’elle. Quel est le secret qu’elle détient ? Pourquoi est-ce que les organisations les plus puissantes au monde essaient de la tuer à cause de ça ? Et est-ce que Zéro parviendra à la sauver à temps ? LE SOUVENIR ZÉRO (Volume #6) est un thriller d’espionnage que vous n’arriverez pas à reposer une fois que vous l’aurez commencé. Il vous tiendra éveillé, à tourner ses pages, jusque tard dans la nuit. Le volume #7 de la série L’AGENT ZÉRO est à présent également disponible. “Une écriture qui élève le thriller à son plus haut niveau.” –-Midwest Book Review (à propos de Tous Les Moyens Nécessaires) “L’un des meilleurs thrillers que j’ai lus cette année.” –-Books and Movie Reviews (à propos de Tous Les Moyens Nécessaires) Jack Mars est également l’auteur de la série best-seller de thrillers LUKE STONE (7 volumes), qui commence par Tous Les Moyens Nécessaires (Volume #1), téléchargeable gratuitement, avec plus de 800 avis cinq étoiles ! Jack Mars LE SOUVENIR ZÉRO LE SOUVENIR ZÉRO (UN THRILLER D’ESPIONNAGE DE L’AGENT ZÉRO—VOLUME 6) J A C K   M A R S Jack Mars Jack Mars est actuellement l’auteur best-seller aux USA de la série de thrillers LUKE STONE, qui contient sept volumes. Il a également écrit la nouvelle série préquel L’ENTRAÎNEMENT DE LUKE STONE, ainsi que la série de thrillers d’espionnage L’AGENT ZÉRO. Jack adore avoir vos avis, donc n’hésitez pas à vous rendre sur www.jackmarsauthor.com (http://www.jackmarsauthor.com/) afin d’ajouter votre mail à la liste pour recevoir un livre offert, ainsi que des invitations à des concours gratuits. Suivez l’auteur sur Facebook et Twitter pour rester en contact ! Copyright © 2019 par Jack Mars. Tous droits réservés. À l’exclusion de ce qui est autorisé par l’U.S. Copyright Act de 1976, aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous toute forme que ce soit ou par aucun moyen, ni conservée dans une base de données ou un système de récupération, sans l’autorisation préalable de l’auteur. Ce livre numérique est prévu uniquement pour votre plaisir personnel. Ce livre numérique ne peut pas être revendu ou offert à d’autres personnes. Si vous voulez partager ce livre avec quelqu’un d’autre, veuillez acheter un exemplaire supplémentaire pour chaque destinataire. Si vous lisez ce livre sans l’avoir acheté, ou qu’il n’a pas été acheté uniquement pour votre propre usage, alors veuillez le rendre et acheter votre propre exemplaire. Merci de respecter le dur labeur de cet auteur. Il s’agit d’une œuvre de fiction. Les noms, personnages, entreprises, organismes, lieux, événements et incidents sont tous le produit de l’imagination de l’auteur et sont utilisés de manière fictive. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, n’est que pure coïncidence. LIVRES DE JACK MARS SÉRIE DE THRILLERS LUKE STONE TOUS LES MOYENS NÉCESSAIRES (Volume #1) PRESTATION DE SERMENT (Volume #2) SALLE DE CRISE (Volume #3) L’ENTRAÎNEMENT DE LUKE STONE CIBLE PRINCIPALE (Tome #1) DIRECTIVE PRINCIPALE (Tome #2) MENACE PRINCIPALE (Tome #3) UN THRILLER D’ESPIONNAGE DE L’AGENT ZÉRO L’AGENT ZÉRO (Volume #1) LA CIBLE ZÉRO (Volume #2) LA TRAQUE ZÉRO (Volume #3) LE PIÈGE ZÉRO (Volume #4) LE FICHIER ZÉRO (Volume #5) LE SOUVENIR ZÉRO (Volume #6) UNE NOUVELLE DE L’AGENT ZÉRO LE FICHIER ZÉRO (Volume #5) – Résumé Alors qu’une crise internationale menace de déclencher une nouvelle guerre mondiale, certains œuvrent dans l’ombre aux plus hauts niveaux du gouvernement des USA pour déployer leur propre complot. La seule personne au courant en dehors de leurs rangs est l’agent de la CIA Kent Steele, qui fait le pari désespéré de sauver des millions de vies tout en préservant ses proches de ceux qui sont prêts à tout pour servir leurs propres intérêts. L’Agent Zéro : Ses souvenirs perdus à présent retrouvés, Zéro fait remonter ce qu’il avait appris des années plus tôt au plus haut niveau : le Président des États-Unis. Or, cela incite les comploteurs à vouloir faire abattre le président en accusant l’Iran de cet assassinat. Zéro parvient à déjouer la tentative de meurtre et découvre en même temps que son ami et allié, l’Agent John Watson, a tué sa femme, la mère de ses filles, à la demande de ses supérieurs à la CIA. Maya et Sara Lawson : Les deux filles de Zéro se sont montrées intelligentes et capables à la suite des multiples menaces qu’elles ont subies, mais elles ne sont pas au courant des détails sordides qui entourent la mort de leur mère et que leur père a récemment découverts. L’Agent Maria Johansson : Maria coopère avec les ukrainiens pour savoir si son père, un membre de haut rang du Conseil de la Sécurité Nationale, est impliqué dans le complot. Elle découvre que non et, après avoir aidé Zéro à stopper la tentative d’assassinat, elle coupe les ponts avec le FIS ukrainien. Son père est nommé directeur de la CIA par intérim à la suite du scandale et des arrestations qui en découlent. Alan Reidigger : Meilleur ami de Zéro, également ancien collègue agent de la CIA que tous croyaient mort depuis longtemps, Reidigger réapparaît sous les traits de Mitch, un mécanicien bourru qui a déjà aidé Zéro par le passé. Son apparence a énormément changé mais, avec le retour de ses souvenirs, Zéro est rapidement en mesure de reconnaître son ancien ami. Le Directeur Adjoint Shawn Cartwright : Même si Zéro avait des doutes sur l’innocence de Cartwright dans le complot pour initier une guerre au Moyen Orient, Cartwright fait preuve de loyauté lorsqu’il aide Zéro à échapper à la Division. Toutefois, Cartwright est abattu dans un sous-sol en essayant de retenir les mercenaires. La Directrice Adjointe Ashleigh Riker et le Directeur Mullen : Les deux chefs de la CIA, impliqués dans le complot et ayant activement œuvré contre Zéro, sont arrêtés tous les deux à la suite de la tentative d’assassinat avec des dizaines d’autres conspirateurs, dont de nombreux membres du cabinet présidentiel. PROLOGUE Karina Pavlo vit les deux hommes, assis à sa droite et à sa gauche dans la salle de conférence, se lever de leurs sièges. Elle se leva également, parce qu’elle savait que c’était ce qu’elle était censée faire, même si ses jambes étaient faibles et tremblantes. Elle les vit se sourire d’un air aimable, ces deux hommes en costumes de luxe, ces chefs d’état très différents. Elle garda le silence pendant qu’ils concluaient leur affaire en se serrant la main par-dessus la table. Karina était encore sous le choc de ce qu’elle venait d’entendre, des mots que ses propres lèvres avaient prononcés. Elle n’était encore jamais allée à la Maison Blanche, mais la partie de cette structure qu’elle venait de visiter était rarement visible du public. Le sous-sol (si on pouvait l’appeler ainsi, étant donné qu’il ressemblait fort peu à l’idée qu’on peut se faire d’un sous-sol) sous le Portique Nord contenait toutes sortes de choses, notamment, entre autres, une salle de bowling, une laverie, un atelier de charpentier, un cabinet dentaire, la Salle de Crise, l’espace de travail du président, trois salles de conférences et un confortable espace d’attente dans lequel Karina avait été emmenée à son arrivée. C’était là, dans cette salle d’attente, qu’un agent des Services Secrets avait pris ses effets personnels, son téléphone mobile et une pochette noire, puis lui avait demandé de retirer son blazer. L’agent avait vérifié soigneusement chaque poche et chaque couture, puis l’avait tapotée de manière complète et méthodique, pendant qu’elle avait les bras tendus à quatre-vingt-dix degrés. Il lui avait demandé d’ouvrir la bouche, de lever la langue, d’enlever ses chaussures et de rester immobile pendant qu’il passait une baguette détectrice de métaux le long de son corps. Les seules choses que Karina avait été autorisée à emporter en salle de réunion étaient les vêtements qu’elle avait sur le dos et une paire de boucles d’oreilles en perles. Pourtant, la rigueur de cette sécurité n’avait rien d’extraordinaire. Karina était interprète depuis quelques années déjà, avait travaillé dans des chambres de l’ONU, et avait traduit les propos de nombreux chefs d’état. Née en Ukraine, ayant fait ses études en Russie à Volgograd, puis ayant passé assez de temps aux USA pour obtenir un visa permanent, Karina se considérait elle-même comme une citoyenne du monde. Elle parlait couramment quatre langues et pouvait converser en trois autres. Son habilitation de sécurité était aussi élevée que pour n’importe quel civil. Pourtant, le grand moment était arrivé. L’occasion de se rendre à la Maison Blanche pour traduire une rencontre entre les nouveaux présidents russe et américain lui semblait être, il y a encore vingt minutes à peine, le nouveau sommet de sa carrière. Comme elle se trompait… À sa gauche, le président russe Aleksandr Kozlovsky boutonnait le bouton supérieur de sa veste de costume, d’un geste fluide et habituel qui apparaissait comme irrationnellement nonchalant à Karina, sachant ce qu’elle venait d’entendre un moment auparavant. Avec son mètre quatre-vingt-douze, Kozlovsky les dominait tous les deux, son corps fin et ses longs membres lui conférant l’apparence d’une araignée. Ses traits étaient fades, son visage lisse et sans ride donnant l’impression qu’il s’agissait d’un travail inachevé. Huit mois plus tôt, l’ancien président russe Dmitri Ivanov avait démissionné. Du moins, c’était la formule consacrée. À la suite de l’énorme scandale américain, il avait simultanément été découvert que le gouvernement russe était dans le coup, apportant non seulement son soutien aux USA au Moyen Orient, tout en attendant patiemment que le monde se concentre sur le Détroit d’Hormuz pour pouvoir s’emparer des sites de production pétrolière ukrainiens dans la Mer Baltique. Aucune arrestation n’avait eu lieu en Russie, aucune sentence déclarée, aucune peine de prison purgée. Sous la pression de l’ONU et de l’ensemble du monde, Ivanov avait simplement démissionné et avait été sommairement remplacé par Kozlovsky qui, d’après ce qu’en savait Karina, était plus une doublure qu’un rival politique d’aucune sorte, malgré ce que les médias disaient. Kozlovsky esquissa un sourire suffisant. “Ce fut un plaisir, Président Harris.” À Pavlo, il décocha seulement un bref hochement de tête avant de tourner les talons et de quitter la pièce. Vingt minutes plus tôt, l’agent des Services Secrets avait escorté Karina jusqu’à la plus petite des trois salles de conférence du sous-sol de la Maison Blanche, dans laquelle se trouvait une longue table en bois exotique sombre, huit chaises en cuir, un écran de télévision et rien d’autre. Pas âme qui vive. Quand Karina avait été appelée comme interprète, elle s’était dit qu’il y aurait des caméras, des reporters, des membres des deux cabinets gouvernementaux, ainsi que la presse et les médias lors de cette réunion. Mais il n’y avait eu qu’elle, puis Kozlovsky, et enfin Samuel Harris. Le président des États-Unis Samuel Harris, debout à sa droite, avait soixante-dix ans. Il était à moitié chauve, avec un visage creusé par l’âge et le stress, ainsi que des épaules perpétuellement affaissées à cause d’une blessure au dos qu’il avait subie alors qu’il servait le pays au Vietnam. Pourtant, il se déplaçait avec superbe et sa voix rauque était bien plus autoritaire que sa stature le laissait supposer. Harris avait facilement battu l’ancien président, Eli Pierson, lors des élections de novembre dernier. Malgré une sympathie certaine du public due à la tentative d’assassinat sur Pierson huit mois plus tôt, et malgré les efforts plutôt nobles de l’ancien président pour rebâtir son cabinet à la suite du scandale iranien qui avait éclaté, les États-Unis avaient perdu foi en lui. Pour Karina, Harris ressemblait à un vautour, comparaison d’autant plus valable qu’il avait plongé en piqué pour voler les votes à Pierson comme un charognard arrachant les entrailles d’une carcasse qui avait commis bien trop d’erreurs et donné sa confiance aux mauvaises personnes. Harris, en tant que candidat démocrate, avait à peine eu à faire de promesses, à part celle de débusquer et de mettre rapidement un terme à toute nouvelle corruption éventuelle à la Maison Blanche. Mais, comme venait juste de le découvrir Karina Pavlo, la nouvelle corruption à la Maison Blanche était fermement installée, et peut-être seulement dans le bureau présidentiel. La visite du président russe Kozlovsky avait été très suivie, couverte par presque tous les médias des États-Unis. C’était la première fois depuis que la cabale secrète avait été révélée dans les deux gouvernements que ces deux nouveaux leaders mondiaux se rencontraient en face à face. Il y avait eu des conférences de presse, une couverture permanente des médias, des réunions avec des centaines de caméras dans la pièce pour discuter de la façon dont les deux nations pouvaient avancer de manière amiable et alignée à la suite de la récente catastrophe. Mais Karina savait à présent que c’était du chiqué. Ces quelques dernières minutes passées avec ces deux dirigeants, l’araignée et le vautour, lui avaient révélé que l’anglais de Kozlovsky était au mieux rudimentaire, et que Harris ne parlait pas un mot de russe, donc sa présence s’était révélée impérative et leurs discours étaient devenus les siens. Tout avait commencé assez innocemment par des échanges de civilités. L’anglais passait de Harris à elle, puis elle s’exprimait en russe pour Kozlovsky et vice versa, comme si Karina était une traductrice automate. Les deux hommes se regardaient dans les yeux, ne lui posant pas une seule question et ne semblant même pas conscients de sa présence une fois la réunion entamée. Elle régurgitait mécaniquement leurs mots comme un processeur. Ils entraient dans ses oreilles dans une langue, sortant de sa bouche dans une autre. Ce ne fut que lorsque la sinistre motivation de cette réunion privée fut dévoilée que Karina réalisa, lors de ces quelques minutes passées enfermée dans une salle du sous-sol de la Maison Blanche avec ces deux seuls hommes, que c’était la véritable raison à la visite du président russe aux États-Unis. Tout ce qu’elle pouvait faire était de traduire de façon aussi neutre que possible, en espérant que l’expression de son visage ne la trahisse pas. Soudain, Karina Pavlo prit vaguement conscience qu’il était peu probable qu’elle quitte le sous-sol de la Maison Blanche vivante. Une fois que Kozlovsky eut quitté la pièce, le président Harris se tourna vers elle, esquissant son sourire mauvais comme si la conversation qu’elle venait de traduire ne s’était pas produite et qu’il ne s’agissait de rien de plus qu’une formalité. “Merci, Mademoiselle Pavlo,” dit-il sur un ton paternel. “Votre expérience et votre expertise sont appréciables et de grande valeur.” Peut-être était-ce à cause du choc ou de ce qu’elle venait juste d’apprendre, mais toujours est-il qu’elle se força immédiatement à sourire elle aussi. Ou peut-être était-ce dû à la facilité avec laquelle Harris semblait adopter un comportement aussi poli, alors qu’il savait pertinemment que l’interprète avait entendu chaque mot et les avait en fait répétés à l’autre partie sans rien omettre. Dans tous les cas, Karina se retrouva à sourire et à ouvrir la bouche contre sa volonté. “Merci pour cette opportunité, Monsieur le Président.” Il sourit à nouveau. Elle n’aimait pas ça, ce sourire. Il n’y avait aucune gaieté dedans. Il était plus mauvais que joyeux. Elle l’avait vu une centaine de fois à la télévision, durant sa campagne. Mais, en personne, il était encore plus étrange à observer. Il lui donnait l’impression qu’il savait quelque chose qu’elle ignorait… ce qui était certainement vrai. Une alarme retentit dans sa tête. Elle se demanda jusqu’où elle parviendrait à aller si elle le poussait pour s’enfuir. Pas bien loin, songea-t-elle. Elle avait vu au moins six agents des Services Secrets dans les couloirs du sous-sol, et elle était également sûre que le chemin qu’elle avait emprunté pour descendre ici était gardé. Le président s’éclaircit la gorge. “Vous savez,” lui dit Harris, “il n’y avait personne d’autre dans cette pièce pour une bonne raison. Et je suis sûr que vous imaginez laquelle.” Il gloussa légèrement, comme si la menace mondiale que Karina venait juste d’apprendre était une plaisanterie. “Vous êtes la seule personne au monde à être au courant du contenu de cette conversation. S’il devait fuiter, je saurais de qui ça vient. Et les choses ne se passeraient pas bien pour cette personne.” Le sourire resta sur le visage de Harris, mais il n’était en aucun cas rassurant. Elle força ses lèvres à esquisser un sourire gracieux. “Bien sûr, Monsieur. La discrétion est l’une de mes qualités premières.” Il tendit la main et tapota la sienne. “Je vous crois.” J’en sais trop. “Et je suis sûr que vous garderez le silence.” Il essaie de m’apaiser. Il n’y a aucune chance qu’ils ne me laissent vivre. “En fait, je suis sûr que j’aurai de nouveau besoin de vos services dans un futur proche.” Il n’y avait rien que Harris puisse dire pour contrecarrer ses instincts. Le président aurait pu la demander en mariage là, maintenant, que la sensation de chair de poule sur sa nuque qui lui indiquait un danger imminent ne se serait pas dissipée. Harris se leva et boutonna la veste de son costume. “Venez, je vous raccompagne.” Il sortit en premier de la pièce, et Karina le suivit. Ses genoux étaient flageolants. Elle se trouvait dans l’un des endroits les plus sécurisés de la planète, entourée d’agents entraînés des Services Secrets. Alors qu’ils atteignaient le couloir, elle vit la demi-douzaine d’agents postés là, debout adossés aux murs avec les mains jointes devant eux, pendant qu’ils attendaient le président. Ou peut-être que c’était elle qu’ils attendaient. Reste calme. “Joe.” Harris se dirigea vers l’agent qui l’avait conduite ici depuis la salle d’attente. “Voulez-vous bien vous occuper de raccompagner Mademoiselle Pavlo en toute sécurité à son hôtel ? Prenez notre meilleure voiture.” “Oui, Monsieur,” dit l’agent en hochant légèrement la tête. Une drôle d’acquiescement, selon elle : un acquiescement de compréhension mutuelle entre eux. “Merci,” dit-elle aussi gracieusement que possible, “mais je peux prendre un taxi. Mon hôtel n’est pas loin.” “N’importe quoi,” répondit Harris sur un ton de plaisanterie. “À quoi sert de travailler pour le président si vous ne pouvez pas profiter de quelques avantages ?” Il émit un petit rire. “Merci encore. Ce fut un plaisir de vous rencontrer. À bientôt.” Ils se serrèrent la main. Son sourire s’attardait, mais ses yeux le trahissaient. Karina n’avait pas vraiment le choix. Elle suivit l’agent des Services Secrets, le type qui s’appelait Joe (si tel était son vrai prénom), à travers le sous-sol de la Maison Blanche. Tous les muscles de son corps étaient tendus, nerveux, prêts à tout moment à se battre ou à se mettre à courir. Mais, à sa grande surprise, l’agent l’escorta directement vers des marches qu’ils montèrent, puis le long d’un couloir, avant de lui faire finalement passer une porte menant à l’extérieur. Il la guida sans un mot jusqu’à un petit parking sur lequel se trouvait une flotte de véhicules privés, puis il lui ouvrit la porte passager d’un SUV noir. Ne monte pas. Elle monta quand même. Si elle se battait maintenant ou essayait de s’enfuir, elle ne parviendrait jamais jusqu’au portail. Deux minutes plus tard, ils avaient quitté l’enceinte de la Maison Blanche et roulaient sur Pennsylvania Avenue. Il m’emmène quelque part pour le faire. Ils veulent se débarrasser de moi ailleurs. Quelque part où personne ne me retrouvera jamais. “Vous pouvez me laisser devant le Hilton,” dit-elle d’un ton désinvolte. L’agent des Services Secrets esquissa un sourire timide. “Nous sommes le gouvernement des USA, Mademoiselle Pavlo. Nous savons où vous séjournez.” Elle émit un petit rire, tentant de cacher la pointe de nervosité dans sa voix. “Je n’en doute pas. Mais j’ai rendez-vous avec un ami pour dîner au Hilton.” “Quand bien même,” répondit l’agent, “le président m’a donné l’ordre de vous raccompagner jusqu’à votre hôtel, donc c’est ce que je dois faire pour des raisons de sécurité.” Il poussa alors un soupir, comme s’il compatissait à son sort, alors qu’elle était à peu près sûre qu’il allait la tuer. “Je suis sûr que vous comprenez.” “Oh,” dit-elle soudain. “Mes affaires ? Mon téléphone et ma pochette ?” “Je les ai.” Joe tapota la poche à la poitrine de sa veste. Au bout d’un long moment de silence, Karina reprit la parole, “Puis-je les récupérer… ?” “Bien sûr,” dit-il sur un ton enjoué. “Dès que nous serons arrivés.” “J’aimerais beaucoup les avoir maintenant,” insista-t-elle. L’agent sourit à nouveau, tout en gardant les yeux sur la route. “Nous y serons dans quelques minutes,” dit-il sur un ton placide, comme si elle était une petite fille excitée. Karina doutait vraiment que ses affaires se trouvent dans sa veste. Elle s’enfonça dans son siège ou, du moins, donna l’impression de le faire et d’avoir l’air détendue, tandis que le SUV s’arrêtait à un feu rouge. L’agent des Services Secrets attrapa une paire de lunettes noires sur la console centrale, puis les installa sur son nez. Le feu passa au vert. La voiture devant eux se mit à avancer. L’agent abandonna la pédale de freins pour celle d’accélération. D’un geste vif, Karina Pavlo détacha sa ceinture de sécurité d’une main, tout en ouvrant sa portière de l’autre. Elle sauta hors du SUV en marche, ses talons heurtant l’asphalte. L’un d’entre eux se cassa lors de cette manœuvre. Elle partit en avant et tomba au sol sur les coudes, roula, puis se mit debout en chancelant. Elle retira ses chaussures à talons et se mit à courir en collants dans la rue. “C’est quoi ce bordel ?!” L’agent des Services Secrets enfonça la pédale de freins et arrêta le véhicule en plein milieu de la rue. Il ne prit pas la peine de lui crier de revenir, mais il n’allait certainement pas la laisser partir ainsi, preuve qu’elle avait eu raison sur toute la ligne. Des automobilistes se mirent à crier et à klaxonner, tandis que l’agent sautait de son véhicule. Mais elle était déjà presque rendue au croisement suivant, quasiment pieds nus car ses collants s’étaient filés, ignorant les aspérités occasionnelles de la route qui s’enfonçaient dans la plante de ses pieds. Elle tourna brusquement à l’angle et se précipita dans la première voie qu’elle vit, pas vraiment une allée, mais plutôt une ruelle piétonne entre deux rangées de boutiques. Ensuite, elle prit à gauche, courant aussi vite que possible et regardant par-dessus son épaule de temps à autre, ne voyant pas l’agent à ses trousses. En déboulant sur la rue suivante, elle repéra un taxi jaune. Le conducteur faillit recracher son café dans la tasse en polystyrène à ses lèvres quand elle fit irruption sur sa banquette arrière en hurlant, “Démarrez ! Je vous en supplie, démarrez !” “Bon sang, Mademoiselle !” cria-t-il. “Vous m’avez filé une de ces frousses…” “Quelqu’un me poursuit, démarrez, s’il vous plaît,” implora-t-elle. Il fronça les sourcils. “Qui est-ce qui vous poursuit ?” Le conducteur irrité se mit à regarder tout autour de lui. “Je ne vois personne…” “Putain, démarrez, s’il vous plaît !” lui hurla-t-elle. “Ok, ok !” Le taxi démarra en s’engagea au beau milieu du trafic, déclenchant une nouvelle salve de klaxons qui allait sans aucun doute aiguiller l’agent sur la direction à prendre. Comme prévu, en se retournant sur son siège pour regarder par la lunette arrière, elle vit l’agent arriver de l’angle de la rue en sprintant. Il ralentit sa course, ses yeux croisant les siens. L’une de ses mains s’enfonça brièvement sous sa veste, mais il semblait hésiter à sortir une arme en plein jour, et finit plutôt par porter sa main à l’oreille afin de contacter quelqu’un par radio. “Tournez à gauche ici.” Karina guida le taxi pour qu’il tourne, conduise tout droit en passant quelques rues de plus, puis prenne à droite. Ensuite, elle sauta à nouveau en marche, tandis qu’il lui criait après pour son paiement. Elle courut jusqu’à bout de la rue, puis fit de même par trois fois, sautant dans des taxis, puis en dehors, jusqu’à ce qu’elle ait parcouru la moitié de DC de manière tellement sinueuse qu’elle était sûre que Joe, l’agent des Services Secrets, ne pourrait jamais la retrouver. Elle reprit son souffle et lissa ses cheveux, arrêtant de courir pour se mettre à marcher à pas rapides, tête basse, essayant de ne pas avoir l’air éreinté. Le scénario le plus probable était que l’agent avait relevé le numéro de la plaque d’immatriculation du taxi, et le malheureux chauffeur (bien qu’un peu long à la détente) allait être arrêté, fouillé et interrogé pour s’assurer qu’il ne faisait pas partie d’un quelconque plan d’évasion prévu à l’avance. Karina entra dans une librairie, espérant que personne ne remarquerait qu’elle ne portait pas de chaussures. La boutique était calme et les étagères hautes. Elle se rendit rapidement vers l’arrière pour aller aux toilettes, s’aspergea le visage avec de l’eau, et lutta pour se retenir de fondre en sanglots. Son visage était toujours livide à cause du choc. Comment tout avait tourné mal si vite ? “Bozhe moy,” dit-elle dans un lourd soupir. Mon dieu. Alors que l’adrénaline se dissipait, la pleine gravité de sa situation lui apparût. Elle avait entendu des choses qui n’étaient pas censées quitter le sous-sol de la Maison Blanche. Elle n’avait pas de pièce d’identité. Pas de téléphone. Pas d’argent. Bon sang, elle n’avait même pas de chaussures. Elle ne pouvait pas retourner à son hôtel. Même se montrer dans n’importe quel lieu public équipé d’une caméra pourrait s’avérer risqué. Ils n’allaient pas cesser de la poursuivre à cause de ce qu’elle savait. Mais elle avait ses boucles d’oreilles. Karina toucha son lobe gauche d’un air absent, caressant la perle lisse qui s’y trouvait. Elle avait les mots qui avaient été prononcés lors de la réunion, et pas seulement dans sa mémoire. Elle avait la preuve de la dangereuse connaissance que le président américain, un présumé démocrate libéral qui avait gagné l’admiration du pays, était un pantin manipulé par les russes. Là, dans les toilettes pour dames d’une librairie du centre-ville, Karina se regarda dans le miroir et se murmura avec désespoir, “Je vais avoir besoin d’aide.” CHAPITRE UN Zéro était assis sur le bord de son grand lit, tordant nerveusement les mains sur ses genoux. Il avait déjà vécu ça, il l’avait vu dans son esprit un millier de fois. Pourtant, il en était toujours là. Ses deux filles adolescentes étaient assises sur le lit adjacent, séparé du sien par une étroite allée. Ils se trouvaient dans une chambre du Plaza, un hôtel chic juste en dehors de DC. Ils avaient décidé de venir ici au lieu de retourner chez eux à la suite de la tentative d’assassinat sur le Président Pierson. “Il faut que je vous dise quelque chose.” Maya avait presque dix-sept ans. Elle avait les cheveux bruns et les traits de son père, l’esprit vif et sarcastique de sa mère. Elle le regardait passivement, avec une once d’appréhension face à une telle annonce de sa part. “Ce n’est pas facile à dire, mais vous méritez de connaître la vérité.” Sara avait quatorze ans, le visage encore rond de la jeunesse, vacillant à un âge conflictuel entre l’enfant et la femme naissante. Elle avait hérité des cheveux blonds de Kate et de son visage expressif. Elle ressemblait de plus en plus à sa mère même si, en ce moment-même, elle avait surtout l’air nerveux. “C’est au sujet de votre mère.” Elles avaient traversé tant de choses toutes les deux, ayant été kidnappées, témoins de meurtres et menacées par des armes pointées sur elles. Elles étaient restées si fortes pendant tout ce temps. Elles méritaient de savoir. Et c’est alors qu’il le leur avait dit. Il s’était joué la scène tant de fois dans sa tête. Pourtant, les mots restaient difficiles à extraire de sa bouche. Ils étaient sortis lentement, comme des branches suivant le courant d’une rivière. Il avait cru qu’une fois qu’il se serait lancé, le reste viendrait plus facilement, mais ça n’avait pas du tout été le cas. Là, à l’hôtel Plaza, pendant qu’Alan était sorti chercher une pizza et alors qu’un sitcom passait à la TV avec le son muet à un mètre d’eux, Zéro avait dit à ses filles que leur mère, Kate Lawson, n’était pas morte d’un AVC ischémique comme on le leur avait dit. Elle avait été empoisonnée. La CIA en avait donné l’ordre. À cause de lui, l’Agent Zéro, et de ses actes. Et la personne qui avait exécuté l’ordre… “Il ne savait pas,” avait expliqué Zéro à ses filles. Il regardait le couvre-lit, la moquette, tout sauf leurs visages. “Il ne savait pas qui s’était. On lui avait menti. Il ne l’avait su que très tardivement, qu’après.” Il avait tourné autour du pot, cherchant des excuses pour l’homme qui avait tué sa femme, la mère de ses enfants. L’homme que Zéro avait condamné à la fuite plutôt qu’à une mort immédiate. “Qui ?” La voix de Maya était sortie en un souffle rauque et dur plutôt que comme un mot normal. L’Agent John Watson. Un homme qui avait sauvé la vie de ses filles plus d’une fois. Un homme qu’elles avaient appris à connaître, à apprécier et en qui elles avaient confiance. Ensuite, le silence avait été écrasant, comme une main invisible serrant son cœur. La climatisation de la chambre d’hôtel s’était soudain déclenchée, bruyante comme le moteur d’un avion dans la pièce autrement silencieuse. “Depuis combien de temps est-ce que tu sais ?” le ton de Maya avait été direct, presque autoritaire. Sois honnête. C’était la position qu’il voulait adopter avec ses filles : l’honnêteté. Peu importe à quel point ça faisait mal. Cet aveu était la dernière barricade entre eux. Il savait qu’il était temps de la faire tomber. Il savait déjà que ce serait celle qui allait les briser. “Je sais depuis un petit moment que ce n’était pas un accident,” leur avait-il dit. “Il fallait que je sache qui c’était, et c’est le cas à présent.” Il avait osé lever les yeux et regarder leurs visages. Sara pleurait en silence, des larmes coulant le long de ses joues, sans faire un seul bruit. Maya regardait ses mains, dénuée de toute expression. Il avait tendu la main vers elle. C’était la seule chose qui lui avait parue sensée sur le moment. Un contact, lui prendre la main. Il se rappelait exactement comment ça c’était réellement passé. Alors que ses doigts s’étaient refermés sur les siens, elle s’était violemment dégagée. Elle avait reculé et sauté hors du lit.  Sara avait sursauté de surprise, pendant que Maya lui disait qu’elle le détestait et le traitait de tous les noms d’oiseaux possibles. Il était resté assis là, à encaisser, parce que c’était ce qu’il méritait. Mais pas cette fois. Alors que ses doigts se refermaient sur les siens, la main de Maya se désintégra dans un nuage de brume. “Non…” Il s’avança vers elle, cherchant à atteindre une épaule ou un bras, mais elle disparût à son contact comme la colonne de cendres d’une cigarette sous le vent. Il se tourna rapidement pour atteindre Sara, mais elle se contenta de secouer tristement la tête, alors qu’elle s’évaporait elle aussi sous ses yeux. Ensuite, il se retrouva seul. * “Sara !” Zéro se réveilla d’un coup et se mit immédiatement à gémir. Un horrible mal de tête s’était emparé de son front. C’était un rêve… un cauchemar. Un qu’il avait déjà fait des milliers de fois. Mais ça c’était passé ainsi, à peu de choses près. Zéro avait été le héros du moment. Il avait déjoué la tentative d’assassinat sur le président, arrêté la guerre avant même qu’elle ne commence et dévoilé la conspiration. Et ensuite, ses filles et lui étaient allées au Plaza. Aucun d’entre eux ne voulait retourner dans leur maison à Alexandria, en Virginie. Trop de choses s’étaient passées là-bas. Trop de morts. C’était là qu’il le leur avait dit. Elles méritaient de connaître la vérité. Et c’est alors qu’elles étaient parties. C’était… il y a combien de temps déjà ? Presque dix-huit mois si ces souvenirs étaient bons. Un an et demi plus tôt. Pourtant, le rêve continuait à hanter la plupart de ses nuits. Parfois, les filles s’évaporaient sous ses yeux. Parfois, elles lui criaient dessus et lui hurlaient des insultes bien pires que ce qui s’était réellement passé. D’autres fois encore, elles partaient en silence et, quand il courait dans le couloir pour les retenir, elles avaient déjà disparu. Même si la fin variait, les ramifications dans la vraie vie étaient les mêmes. Il se réveillait du cauchemar avec un mal de tête et une grimace, se souvenant avec désespoir qu’elles étaient réellement parties. Zéro s’étira et se leva du canapé. Il ne se rappelait pas s’être endormi, mais ça n’avait rien de surprenant. Il ne dormait pas bien la nuit, et pas seulement à cause des cauchemars concernant ses filles. Il avait retrouvé ses souvenirs un an plus tôt, ses souvenirs complets en tant qu’Agent Zéro et, avec eux, étaient arrivés les cauchemars horribles. Les souvenirs se frayaient un passage dans son subconscient pendant qu’il dormait, ou qu’il essayait de le faire. D’affreuses scènes de torture. Des bombes lâchées sur des immeubles. L’impact de balles à bout portant sur un crâne humain. Le pire, c’est qu’il ne savait pas s’ils étaient réels ou non. Le Dr. Guyer, le brillant neurologue suisse qui l’avait aidé à retrouver la mémoire, l’avait averti que certaines choses pourraient ne pas être réelles, mais seulement un produit de son système limbique manifestant des fantasmes, des suspicions et des cauchemars comme étant la réalité. Sa propre réalité semblait à peine vraie. Zéro allait à la cuisine chercher un verre d’eau, pieds nus et groggy, quand la sonnette retentit. Il sursauta à cette rupture soudaine du silence, tous ses muscles se tendant instinctivement. Il était toujours un peu nerveux, même après tout ce temps. Puis, il regarda l’horloge digitale sur le four. Il était presque seize heures trente. Ça ne pouvait être qu’une seule personne. Il ouvrit la porte et s’efforça de sourire à son vieil ami. “Pile à l’heure.” Alan Reidigger sourit à son tour en brandissant un pack de six, le pouce et l’index repliés autour de l’anse en plastique. “Pour ta séance de thérapie hebdomadaire.” Zéro renifla un coup et s’écarta sur le côté. “Viens, on va s’installer dehors.” Il traversa la petite maison et ouvrit la porte vitrée coulissante qui menait au patio. L’air de la mi-octobre n’était pas encore froid, mais assez frais pour lui rappeler qu’il était pieds nus. Ils s’installèrent sur deux transats pendant qu’Alan libérait deux canettes et en passait une à Zéro. Il fronça les yeux en voyant l’étiquette. “C’est quoi ça ?” “Aucune idée. Le type de la boutique a jeté un coup d’œil à ma barbe et à ma chemise en flanelle, puis il a dit que j’allais aimer ce truc.” Alan rigola, ouvrit la canette et but une longue gorgée. Il fit la grimace. “C’est… original. Ou peut-être que je me fais vieux.” Il se tourna vers Zéro d’un air sérieux. “Alors, comment tu vas ?” Comment tu vas. Cette question lui parût soudain étrange. Si n’importe qui d’autre qu’Alan la lui avait posée, il l’aurait prise comme une formalité et aurait répondu rapidement et simplement : “Bien, et toi ?” Mais il savait qu’Alan voulait vraiment savoir. Pourtant, il ne savait pas quoi répondre. Tant de choses avaient changé en dix-huit mois, pas seulement dans la vie personnelle de Zéro, mais en général. Les USA avaient évité la guerre avec l’Iran et ses voisins, mais les tensions restaient élevées. Le gouvernement américain avait apparemment récupéré de l’infiltration des conspirateurs et de l’influence russe, mais seulement en nettoyant les lieux. Le Président Eli Pierson était resté en poste sept mois de plus après la tentative d’assassinat qu’il avait subie, mais il avait été poussé dehors à l’élection suivante par le candidat démocrate. La victoire avait été facile après que le gouvernement de Pierson se fut révélé être un véritable nid de serpents. Mais Zéro s’en fichait pas mal. Il n’avait plus d’implication dans tout ça. Il n’avait même pas d’opinion sur le nouveau président. Il savait à peine ce qui se passait dans le monde, évitant de regarder les infos autant que possible. C’était juste un citoyen quelconque à présent. Tout ce qui se déroulait dans l’ombre se faisait sans son influence. “Je vais bien.” Mais son regard se faisait insistant. “Vraiment, je vais bien.” Alan but une autre gorgée, visiblement dubitatif mais ne l’exprimant pas. “Et Maria ?” Un léger sourire s’afficha sur les lèvres de Zéro. “Elle va bien.” Et c’était vrai. Son nouveau poste lui convenait à merveille. Après la révélation sur la conspiration, la CIA avait été complètement restructurée. David Barren, membre de haut rang du Conseil de la Sécurité Nationale et père de Maria, avait été nommé directeur par intérim de l’agence et avait supervisé la vérification de la moindre personne sous son égide, jusqu’à ce qu’un nouveau directeur soit nommé, un ancien directeur de la NSA du nom d’Edward Shaw. Maria Johansson avait été nommée directrice adjointe à la Division des Activités Spéciales, un poste précédemment détenu par Shawn Cartwright, l’ancien patron de Zéro à présent décédé. Elle avait à son tour nommé Todd Strickland en tant qu’Agent Spécial en Charge, rôle précédemment assuré par un certain Agent Kent Steele. Et elle excellait à son poste. Il n’y aurait pas de corruption dans son service, pas d’agent renégat comme Jason Carver, et pas de conspiratrice de l’ombre comme Ashleigh Riker. Il était toutefois évident que le travail de terrain lui manquait. Pas souvent, mais parfois, elle accompagnait son équipe sur une opération. Zéro, de son côté, n’avait pas repris le travail, ni à la CIA, ni même en tant que professeur. Il n’avait rien recommencé du tout. “Comment ça se passe au garage ?” demanda-t-il à Alan, afin de dévier la conversation sur autre chose que lui-même et son introspection morose. “Beaucoup de boulot,” répondit nonchalamment Reidigger. Il tenait le Third Street Garage et, malgré le passé d’Alan dans l’espionnage et les opérations sous couverture, c’était réellement un garage. “Pas grand-chose de plus à dire. Comment avance le sous-sol ?” Zéro fit les gros yeux. “C’est en cours.” Après le départ de ses filles, il n’avait pas pu se résoudre à rester seul dans leur maison d’Alexandria. Il l’avait mise en vente et accepté la première offre d’achat qui s’était présentée. À ce moment-là, Maria et lui avaient déjà officialisé leur relation et elle cherchait elle aussi à changer de décor, donc ils avaient acheté une petite maison dans la banlieue de la communauté non incorporée de Langley, non loin du QG de la CIA. Un “Pavillon d’artiste” : voilà comment l’agent immobilier l’avait qualifié. C’était un endroit simple qui leur convenait à tous les deux. L’une des nombreuses choses qu’il avait en commun avec Maria était le goût de la simplicité. Ils auraient pu s’offrir quelque chose de plus grand, de plus moderne, mais cette petite maison à un seul étage leur allait très bien. C’était douillet, agréable, avec une grande baie vitrée à l’avant, une suite parentale mansardée à l’étage et un sous-sol en béton lisse sur le sol et les murs. Environ quatre mois plus tôt, au début de l’été, Zéro s’était mis en tête de finir le sous-sol pour en faire un espace de vie utilisable. Depuis, il n’était pas allé plus loin que monter les rails pour les murs et poser quelques panneaux pelucheux d’isolation rose. Ces derniers temps, rien que l’idée de descendre là-dessous le fatiguait d’avance. “Si tu veux que je vienne t’aider, n’hésite pas à m’appeler,” proposa Alan. “Ouais.” Alan faisait la même offre chaque semaine. “Rome ne s’est pas faite en un jour, tu sais.” “Ça aurait été le cas s’ils avaient engagé des entrepreneurs qui connaissent leur boulot.” Alan lui décocha un clin d’œil. Zéro haussa les épaules en souriant. La canette dans sa main semblait légère, trop légère. Il la secoua et fut surpris de constater qu’elle était vide. Il ne se souvenait même pas avoir bu une gorgée de ce truc et avait encore moins une idée de son goût. Il posa la canette sur le sol à côté de lui et tendit la main pour en attraper une autre. “Doucement,” lui dit Reidigger avec un sourire. Il fit un geste pour désigner le ventre de Zéro et la petite bedaine qui se développait à cet endroit. “Ouais, ouais.” Ok, il avait pris quelques kilos avec sa semi-retraite. Quatre, peut-être même six. Il ne savait pas exactement combien et n’allait certainement pas monter sur une balance pour le découvrir. “Et c’est toi qui dis ça.” Reidigger se mit à rire. Il était bien loin de l’agent au visage rond que Zéro avait connu quatre ans plus tôt, avec ses looks de séducteur et sa large carrure. Afin de camoufler son apparence après sa fausse mort et se mettre dans la peau de son alias, un mécanicien appelé Mitch, Alan avait pris au moins quinze kilos, laissé pousser une barbe touffue parsemée de gris, et portait en permanence une casquette vissée très bas sur le front, dont la visière était continuellement tachée de sueur et de traces de doigts pleins de cambouis. La casquette était devenue un accessoire tellement omniprésent que Zéro se demandait s’il la portait au lit. “Quoi, ça ?” Reidigger rigola à nouveau en se frappant le ventre. “Ce n’est que du muscle. Tu sais, je vais à la salle de gym deux fois par semaine. Il y a même un ring de boxe. Les jeunes aiment bien provoquer verbalement les types plus vieux comme moi. Mais ça, c’est juste avant que je ne leur botte le cul.” Il but une gorgée, puis ajouta, “Tu devrais venir de temps en temps. J’ai l’habitude d’y aller le…” “Mardi et le jeudi,” acheva Zéro pour lui. Alan lui faisait la même proposition chaque semaine. Il appréciait ses efforts. Il appréciait qu’Alan vienne si souvent s’asseoir dans le patio avec son vieil ami pour boire un coup. Il appréciait qu’il prenne de ses nouvelles et ses tentatives de le faire sortir de chez lui, même si elles étaient de moins en moins enthousiastes à chaque visite. En vérité, sans la CIA ou son travail d’enseignant, ni ses filles avec lui, il ne se sentait pas lui-même et une sorte de maladie s’installait dans son cerveau, un malaise général qu’il ne parvenait pas à surmonter. C’est alors que la porte coulissante s’ouvrit soudain. Les deux hommes se retournèrent et virent Maria s’avancer dans cet après-midi d’octobre. Elle était élégamment vêtue d’un blazer blanc impeccable avec un pantalon noir et un fin collier en or, ses cheveux blonds tombant en cascade autour de ses épaules et son mascara noir accentuant ses yeux gris. C’était étrange mais, pendant un bref instant, ce fut de la jalousie qui traversa Zéro en la voyant. Là où il avait stagné, elle s’était épanouie. Mais il repoussa ça aussi, le poussa bien profondément dans le marais trouble de ses émotions étouffées en se disant qu’il était content de la voir. “Salut, les gars,” dit-elle en souriant. Elle semblait de bonne humeur. Humeur qui, à son retour du boulot, pouvait être aussi variable que ses étranges horaires de travail. “Alan, ça fait plaisir de te voir.” Elle se pencha pour le serrer dans ses bras. “Stupéfaite” n’était pas vraiment le terme qui venait à l’esprit de Zéro en pensant à sa réaction quand Maria avait découvert qu’Alan était non seulement toujours en vie, mais également planqué dans un garage à moins de trente minutes de Langley. Mais elle avait vivement réagi à cette nouvelle : un puissant coup de poing dans l’épaule et une version sévère de “tu aurais pu nous le dire !” était apparemment toute la catharsis dont elle avait eu besoin. “Salut, Kent.” Elle l’embrassa avant de prendre une bière dans le pack d’Alan et de s’asseoir avec eux. “Tu as passé une bonne journée ?” “Ouais.” Il hocha la tête. “Une bonne journée.” Il n’en dit pas plus, parce que la seule chose qu’il aurait pu dire était qu’il avait passé la journée à mater de vieux films, à dormir et à penser vaguement à se remettre au boulot dans le sous-sol qui attendait toujours d’être achevé. “Et toi ?” Elle haussa les épaules. “Mieux que d’habitude.” Elle avait tendance à ne pas beaucoup parler du boulot avec lui… pas seulement parce que c’était top secret, mais aussi à cause de la peur non exprimée (du moins c’était ce que présumait Zéro) que cela puisse déclencher quelque chose chez lui, faire remonter de vieux souvenirs qui lui donneraient envie de revenir dans la partie. Elle semblait l’aimer là où il était, bien que ses hypothèses à ce sujet soient une autre histoire. “Kent,” dit-elle, “n’oublie pas que nous avons un dîner de prévu.” Il esquissa un sourire. “Oui, bien sûr.” Il n’avait pas oublié l’invitée qu’ils accueillaient ce soir-là. Mais il essayait volontairement de ne pas y penser. Kent. C’était la seule qui l’appelait encore ainsi. L’Agent Kent Steele avait été son alias à la CIA mais, à présent, il n’était rien de plus qu’un souvenir. Zéro avait été son nom de code, et ça avait commencé par une blague d’Alan Reidigger… qui l’appelait encore Zéro. Et depuis que ses souvenirs étaient revenus, c’était le nom qui lui venait généralement quand il songeait à lui-même. Mais il n’était plus eux à présent, Kent ou Zéro, plus vraiment. Il n’était plus le Professeur Lawson non plus. Bon sang, il se sentait à peine lui-même, le vrai lui, Reid Lawson, père de deux filles, professeur d’histoire et agent de la CIA sous couverture ou quoi que ce soit d’autre auquel il puisse s’identifier. Même si dix-huit mois s’étaient écoulés, il se souvenait toujours avec amertume des conspirateurs de l’ombre traînant son nom dans la boue, diffusant sa photo dans les médias, le traitant de terroriste et essayant de lui coller la tentative d’assassinat sur le dos. Bien sûr, il avait été totalement exonéré de ces charges, et ne savait même pas si quelqu’un s’en rappelait. Mais lui, si. Et à présent, le nom lui semblait étranger. Il évitait de se faire connaître en tant que Reid Lawson à chaque fois que c’était possible, à tel point que la maison, les factures et même les voitures étaient toutes au nom de Maria. Aucun courrier ne lui était adressé avec son nom dessus. Personne n’appelait jamais en demandant Reid. Ou Kent. Ou Zéro. Ou Papa. Alors, qui suis-je au juste ? Il n’en savait rien. Mais il savait qu’il fallait qu’il le découvre par lui-même, parce que l’existence qu’il menait n’était pas une vie. CHAPITRE DEUX Zéro fut soulagé de ne pas avoir à parler d’elles. Et Alan n’était pas idiot : il n’avait posé aucune question sur les filles. Reidigger resta encore quarante-cinq minutes avant de se lever de son transat, de s’étirer et d’annoncer comme à son habitude qu’il ferait mieux de retourner à son train-train.” Zéro lui fit une brève accolade, puis un signe de la main alors qu’il démarrait son pick-up et quittait l’allée, le remerciant silencieusement de ne pas avoir demandé des nouvelles de ses filles parce qu’en fait, si Alan lui avait demandé comment elles allaient, Zéro n’aurait pas été capable de répondre. Il trouva Maria dans la cuisine avec un tablier par-dessus ses vêtements de travail, en train d’émincer un oignon. “Vous avez passé un bon moment ?” “Ouais.” Silence. Juste le bruit rythmé du couteau contre la planche à découper. “Tu es prêt pour ce soir ?” demanda-t-elle au bout d’un long moment. Il acquiesça. “Ouais, absolument.” Il ne l’était pas. “Qu’est-ce que tu prépares ?” “Bigos.” Elle vida ce qui se trouvait sur la planche à découper dans une grande cocotte sur le feu qui contenait déjà de la saucisse kielbasa fumée, du chou, et d’autres légumes. “C’est un ragoût polonais.” Zéro fronça les sourcils. “Bigos. Depuis quand tu fais des bigos ?” “C’est ma grand-mère qui m’a appris.” Elle esquissa un sourire énigmatique. “Il y a encore pas mal de choses que tu ne sais pas sur moi, Monsieur Steele.” “J’imagine.” Il hésitait, se demandant quelle était la meilleure façon d’aborder le sujet qu’il avait en tête. Puis, il décida que le mieux était d’être direct. “Hum… Et au fait, ce soir, tu crois que tu pourrais essayer de ne pas m’appeler Kent ?” Maria s’arrêta, la lame de son couteau au-dessus d’un champignon séché. Elle fronça les sourcils, mais hocha la tête. “Ok. Comment veux-tu que je t’appelle ? Reid ?” “Je…” Il allait acquiescer, quand il réalisa qu’il ne le voulait pas vraiment non plus. “Je ne sais pas.” Peut-être, pensa-t-il, qu’elle pourrait juste éviter de m’appeler tout court. “Euh.” À voir son expression, il était évident qu’elle était inquiète et qu’elle voulait savoir ce qui se passait dans sa tête, mais ce n’était pas le moment de discuter de tout ça. “Et si je t’appelais seulement ‘cookie’ ?” “Très drôle.” Il sourit malgré lui. “Ou ‘cupcake’ ?” “Je vais aller me changer.” Il venait de quitter la cuisine quand Maria le rappela en rigolant. “Attends, j’ai trouvé. Je vais t’appeler ‘mon petit cœur en sucre.’” “Je t’ignorerai,” lui répondit-il. Il appréciait ce qu’elle était en train de faire : tenter de détendre l’atmosphère avec un peu d’humour. Mais, alors qu’il atteignait le sommet du petit escalier menant à la mezzanine, l’anxiété le gagna à nouveau. Il était content qu’Alan soit venu, car il avait pu penser à autre chose. Il remerciait Alan de ne pas avoir parlé des filles car, ainsi, il n’avait pas eu à affronter la réalité ou ses souvenirs. Mais il ne pouvait plus l’éviter maintenant. Maya venait dîner chez eux ce soir. Zéro inspecta son jean, s’assura qu’il était exempt de trous ou de taches de café, puis troqua son tee-shirt contre une chemise rayée. Tu es un menteur. Il passa un coup de peigne dans ses cheveux. Ils devenaient trop longs et viraient lentement au gris, en particulier au niveau des tempes. Maman est morte à cause de toi. Il se mit de profil et s’inspecta dans le miroir, rejetant ses épaules en arrière et essayant de rentrer la petite bedaine qui s’était développée autour de son nombril. Je te déteste. Le dernier échange significatif qu’il avait eu avec sa fille aînée avait tourné au pugilat. Quand il lui avait dit la vérité sur la mort de leur mère dans la chambre d’hôtel du Plaza, Maya s’était levée de son lit. Elle avait commencé à parler d’une voix calme, mais elle était rapidement montée d’une octave. Son visage était devenu rouge pendant qu’elle l’insultait. Elle l’avait traité de tous les noms qu’il méritait. Elle lui avait dit exactement ce qu’elle pensait de lui, de sa vie et de ses mensonges. Après ça, plus rien n’avait jamais été pareil. Leur relation avait instantanément et dramatiquement changé, mais ce n’était pas le plus triste. Au moins, elle était encore là physiquement à l’époque. Non, la combustion lente avait été bien pire. Après leur séjour à l’hôtel, une fois de retour dans leur maison d’Alexandria, Maya avait repris l’école afin de finir son année de première au lycée. Elle avait raté deux mois de cours, mais elle s’était plongée dans ses livres avec une intensité que Zéro avait rarement vue chez elle. Puis, l’été était arrivé, mais elle était restée enfermée dans sa chambre à étudier. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour comprendre ce qui se passait. Maya était diablement intelligent… trop intelligente pour son propre bien, disait-il souvent. Mais, dans ce cas, elle avait été trop intelligente pour son bien à lui. Maya avait étudié et travaillé dur. De plus, grâce à un règlement peu connu dans la charte du district de son école, elle avait pu sauter la dernière année de lycée en passant et en réussissant tous les examens par anticipation. Elle avait obtenu son diplôme de fin d’études secondaires avant la fin de ce premier été, même s’il n’y avait eu aucune cérémonie, pas de chapeau carré et de robe, pas de défilé avec ses camarades de classe. Pas non plus de fierté et de photo souriante aux côtés de son père et de sa sœur. Il y avait juste eu un courrier officiel et un diplôme reçu un jour dans la boîte aux lettres, ainsi que l’ahurissement dégoûté de Zéro qui venait de comprendre ce qu’elle tramait. Et, seulement à ce moment-là, elle était partie. Il soupira. Cela faisait maintenant plus d’un an. Il l’avait vue pour la dernière fois seulement l’été dernier, fin juillet ou début août, peu de temps après son quarantième anniversaire. Elle rentrait rarement de New York ces derniers temps. Cette fois-là, elle était revenue chercher certaines de ses affaires qu’il gardait stockées et elle avait accepté avec hésitation de déjeuner avec lui. Ce moment avait été bizarre, tendu, et le silence avait rarement été rompu. Il lui avait posé des questions, souhaitant qu’elle lui raconte sa vie, mais elle n’avait donné que des réponses succinctes en évitant de croiser son regard. Et maintenant, voilà qu’elle venait dîner. “Hé.” Il n’avait pas entendu Maria entrer dans la chambre, mais il sentit ses bras autour de sa taille, puis elle posa la tête contre son dos. “C’est normal d’être un peu nerveux.” “Je ne suis pas nerveux.” Il était très nerveux. “Ça va faire du bien de la voir.” “C’est vrai.” Maria avait tout organisé. C’était elle qui avait appelé Maya pour l’inviter la prochaine fois qu’elle serait en ville. L’invitation avait été lancée deux mois plus tôt. Maya était en Virginie ce week-end pour rendre visite à d’anciens amis d’école et avait accepté à contre-cœur de venir. Juste pour le dîner. Elle ne comptait pas rester. Elle avait été très claire là-dessus. “Au fait,” dit doucement Maria derrière lui, “je sais que le moment est mal choisi, mais…” Zéro fit la grimace. Il savait ce qu’elle s’apprêtait à dire et aurait préféré qu’elle n’aborde pas le sujet. “Je suis en période d’ovulation.” Il resta silencieux un long moment, assez long pour réaliser que ce silence devenait embarrassant en s’étendant entre eux. Quand ils avaient emménagé ensemble, ils avaient convenu qu’aucun des deux n’était vraiment intéressé par le mariage. Il n’avait d’ailleurs même pas envisagé d’avoir des enfants avec elle. Mais Maria n’avait que deux ans de moins que lui. Elle approchait donc rapidement de la quarantaine. Il n’y avait plus de bouton pause sur l’alarme de son horloge biologique. Au départ, elle l’avait juste mentionné dans la conversation, l’air de rien. Puis elle avait cessé de prendre la pilule et commencé à surveiller son cycle. Pourtant, ils ne s’étaient jamais véritablement posés pour en parler. C’était comme si Maria avait simplement jugé que puisqu’il avait déjà endossé ce rôle deux fois par le passé, il serait d’accord pour être père à nouveau. Même s’il ne l’avait jamais dit clairement, il suspectait secrètement que c’était la raison pour laquelle elle ne l’avait pas poussé à retourner à l’agence, ou même à reprendre son activité de professeur. Elle l’aimait où il était, parce que ça impliquait qu’il y aurait quelqu’un à la maison pour s’occuper d’un bébé. Comment est-il possible, songea-t-il amèrement, que ma vie de civil sans emploi soit plus compliquée que celle d’agent sous couverture ? Il avait attendu trop longtemps pour répondre et, quand il finit par le faire, ça sonnait faux et forcé. “Je pense,” dit-il enfin, “que nous devrions mettre ça de côté pour l’instant.” Il sentit ses bras tomber de sa taille et il se hâta d’ajouter, “Juste le temps que cette visite soit passée. Ensuite, nous en discuterons et nous déciderons…” “Attendre encore.” Elle avait presque craché ces mots et, quand il se retourna vers elle, elle regardait par terre avec une déception non dissimulée. “Ce n’est pas ce que je dis.” Si, ça l’est. “Il me semble juste que ça mérite une discussion approfondie,” dit-il. Histoire que je rassemble assez de courage pour lui dire que je n’en veux pas. “Nous devrions déjà faire face à ce qui nous attend ce soir.” Comme le fait que les deux enfants que j’ai déjà élevés me détestent. “Ouais,” dit Maria à voix basse. “Tu as raison. Nous allons attendre encore.” Elle se tourna pour quitter la chambre. “Maria, attends…” “Je dois finir de préparer le dîner.” Il entendit le bruit de ses pas dans l’escalier et se maudit d’avoir si mal géré la situation. Mais c’était à peu près le cours normal de sa vie ces derniers temps. C’est alors que la sonnette retentit. Le son envoya une décharge électrique dans son système nerveux. Il entendit la porte d’entrée s’ouvrir, puis la voix joyeuse de Maria : “Salut ! Ça fait plaisir de te voir. Entre, entre.” Elle était là. Soudain, Zéro eut l’impression d’avoir des poids lestés dans ses chaussures. Il n’avait pas envie de descendre. Il ne voulait pas affronter ça. “Et tu dois être Greg…” dit Maria. Greg ? C’est qui ce Greg ? Soudain, il trouva la volonté d’avancer. Il descendit une marche à la fois et elle apparût lentement. Ils s’étaient vus il y a quelques mois à peine, pourtant il eut le souffle coupé en la voyant. Maya avait dix-huit ans à présent. Ce n’était plus une enfant et ça se voyait bien plus qu’il ne voulait l’admettre. Lorsqu’ils s’étaient retrouvés pour déjeuner l’été précédent, ses cheveux étaient encore longs et remontés en chignon, comme le règlement de l’armée le réclamait, mais elle les avait fait raccourcir depuis, arborant une coupe courte à l’arrière et sur les côtés, avec de grandes mèches qui balayaient son front en accentuant son visage fin qui devenait ainsi plus mature et anguleux. Elle avait l’air plus forte et les muscles de ses bras s’étaient développés, petits mais compacts. Elle lui ressemblait de plus en plus, alors qu’il avait de moins en moins l’impression d’être lui-même à chaque jour qui passait. Maya leva les yeux vers lui, alors qu’il atteignait le bas des marches. “Salut.” C’était un salut passif, ni enjoué, ni dédaigneux. Neutre. Comme quelqu’un salue un étranger. “Salut, Maya.” Il allait la serrer dans ses bras, mais il lut une pointe d’appréhension sur son visage. Il l’étreignit à moitié, un bras autour de ses épaules en lui tapotant le dos. “Tu as… tu as l’air en forme.” “C’est le cas.” Elle se râcla la gorge et aborda le sujet gênant. “Je te présente Greg.” Le garçon, si on pouvait l’appeler ainsi, s’avança et tendit la main avec enthousiasme. “Monsieur Lawson, c’est un plaisir de vous rencontrer.” Il était grand, un mètre quatre-vingt-trois, avec de courts cheveux blonds, une dentition parfaite et des bras bronzés qui testaient les limites des manches de son polo. On aurait dit le quarterback du lycée. “Euh, enchanté, Greg.” Zéro serra la main du gamin. Greg avait une forte poigne, plus ferme que nécessaire. Zéro le détesta immédiatement. “Tu es un, euh, un ami d’école de Maya ?” “Petit ami,” dit Maya sans flancher. Ce type ? Zéro l’aimait encore moins à présent. Son sourire, ses dents… Il se retrouva consumé par la jalousie. Cet idiot souriant était proche de sa fille. Plus proche que Zéro n’était autorisé à l’être. “Pourquoi est-ce qu’on reste plantés là ? Venez, suivez-moi.” Maria referma la porte et les conduisit au salon. “Asseyez-vous. Le dîner n’est pas encore tout à fait prêt. Je vous sers quelque chose à boire ?” Ils répondirent, mais Zéro ne les entendit même pas. Il était bien trop occupé à examiner cette personne relativement inconnue dans sa maison… et il ne parlait pas de Greg. Maya était en train de devenir une jeune femme, avec sa nouvelle coupe et ses vêtements impeccables, son petit ami, son école et ses objectifs de carrière… et il n’était pas inclus là-dedans. Dans rien de tout ça. Malgré tout ce qui s’était passé, Maya n’avait pas dévié de l’objectif qu’elle s’était fixé presque deux ans plus tôt. Elle voulait être agent de la CIA. Plus que ça, elle voulait devenir la plus jeune agente de toute l’histoire de la CIA. Mais ça n’avait rien à voir avec le fait de suivre les traces de son père. Elle avait vécu des expériences traumatisantes, en particulier le fait d’avoir été kidnappée et remise à un réseau de trafiquants d’êtres humains. Voilà pourquoi elle voulait faire partie des protecteurs qui se battaient pour empêcher que ça n’arrive à d’autres jeunes femmes. Une fois achevée sa dernière année de lycée, Maya avait postulé à l’académie militaire de West Point dans le dos de Zéro. Même si son bulletin était excellent, elle n’avait aucune expérience du corps d’entraînement des officiers réservistes, ni aucun plan de service militaire, donc elle ne représentait pas la candidate idéale. Mais elle avait une fois de plus prévu son coup. Avec une ruse sacrément fourbe qui laissait présager d’une illustre carrière dans les opérations sous couverture, Maya était passée outre son père pour s’adresser à son collègue agent (et ami) Todd Strickland. Par son intermédiaire, et sous le prétexte d’être la fille de l’Agent Zéro, elle avait réussi à obtenir une lettre de recommandation du président de l’époque, Eli Pierson, qui avait pensé accorder ainsi une faveur personnelle à Zéro. Elle avait été acceptée à West Point et avait déménagé à New York avant la fin de ce premier été qui avait suivi la découverte de la vérité à propos de sa mère. Zéro avait découvert tout ça alors qu’elle faisait ses valises. Il était déjà trop tard pour l’arrêter, même si ce n’était pas faute d’avoir essayé. Mais aucune supplique ne l’avait dissuadée. Elle était à présent en deuxième année et, même si les liens entre le père et la fille étaient presque coupés, Maria prenait des nouvelles de Maya aussi régulièrement que possible et tenait Zéro au courant. Il savait qu’elle était la meilleure de sa classe, excellant dans tout ce qu’elle entreprenait et faisant la fierté de son université. Il savait qu’elle se dirigeait vers une grande carrière. Il espérait juste que son chemin de carrière soit plus heureux que le sien qui avait conduit au meurtre de sa mère et ruiné ses relations avec son père. “Alors.” Greg se râcla la gorge, assis à côté de Maya sur le canapé, tandis que Zéro était face à eux dans un fauteuil. “Maya m’a dit que vous êtes comptable ?” Zéro esquissa un léger sourire. Bien sûr, Maya avait choisi un travail particulièrement fade pour sa couverture. “En effet,” dit-il. “En finance d’entreprise.” “C’est… intéressant.” Greg s’efforça de sourire en retour. Quel flagorneur. Qu’est-ce qu’elle lui trouve à ce type ? “Et toi, Greg ?” demanda-t-il. “Qu’est-ce que tu comptes faire ensuite ? Devenir officier ?” “Non, non, je ne crois pas que ce soit fait pour moi.” Le gamin secoua la main comme s’il rejetait cette idée. “Je prévois de rejoindre la NCAVC. À l’UAC exactement…” Il s’interrompit et émit un petit rire. “Désolé, Monsieur Lawson, j’avais oublié que je parlais à un civil. Je veux devenir agent du FBI de l’Unité d’Analyses Comportementales à la Division des Crimes Violents. Vous savez, les types qui traquent les tueurs en série, les terroristes nationaux, etc.” “Ça a l’air cool,” répondit platement Zéro. Bien sûr qu’il savait ce qu’était la NCAVC et l’UAC, tout comme n’importe quelle personne qui allume la télévision en prime time, mais il ne s’en vanta pas. En fait, il était presque sûr que si ce sale gosse en face de lui savait qu’il était l’Agent Zéro, il ravalerait son sourire mielleux pour se transformer en admirateur à ses pieds en moins de cinq secondes. Mais il ne pouvait rien dire de tout ça. Aussi, il ajouta, “Ça semble ambitieux également.” “Greg peut le faire,” claironna Maya. “C’est le premier des deuxièmes classes.” “Ça veut dire ‘junior,’” expliqua Greg à Zéro. “Mais nous ne l’appelons pas ainsi à West Point. Et Maya est la meilleure des troisièmes classes.” Il tendit la main et serra doucement le genou de Maya. Zéro dut se retenir physiquement de grimacer de dégoût. Soudain, il comprit pourquoi Maya était venue avec ce garçon. Il jouait plus qu’un simple rôle de tampon entre eux. Puisqu’il était ici, ils ne pouvaient pas parler ouvertement. Il n’y aurait pas de discussion sur la CIA ou sur le passé. Bon sang, il n’était même pas sûr de pouvoir lui demander ce qu’il voulait savoir avant tout, c’est-à-dire des avoir des nouvelles de Sara. Le départ de l’école de Maya l’avait anéanti. Mais Sara… même après tout ce temps, c’était comme si le clou dans le cercueil avait directement transpercé son cœur. Greg parlait toujours, à propos du FBI et de faire le ménage à la suite du scandale qui avait ébranlé l’ancienne administration, et de sa famille qui avait des connexions, ou quelque chose du genre. Zéro ne l’écoutait pas. Il la regardait elle, sa fille, la jeune femme qu’il avait élevée et à qui il avait donné tout ce qu’il pouvait. Il avait changé ses couches, lui avait appris à marcher, à parler, à écrire, à jouer au ballon et à utiliser une fourchette. Il l’avait éduquée, prise dans ses bras quand elle pleurait, égayé ses journées quand elle n’avait pas le moral, collé des pansements sur ses genoux éraflés. Il lui avait sauvé la vie et causé la mort de sa mère. Quand il levait les yeux vers elle pour essayer de croiser son regard, elle détournait les yeux. Et c’est à ce moment-là qu’il comprit qu’il n’y aurait pas de réconciliation, du moins pas ce soir. C’était une formalité. C’était le moyen que Maya avait trouvé pour dire tu mérites de savoir que je suis vivante et que je vais bien, mais rien de plus. Elle regardait au sol, le regard pensif, pendant que Greg pérorait sur une chose ou une autre. Son sourire s’évanouit et, alors qu’il disparaissait, les espoirs de récupérer sa fille s’envolèrent chez Zéro. CHAPITRE TROIS Maya trempa un bout de pain dans le ragoût polonais et se mit à le mâcher lentement. C’était délicieux, bien meilleur que la bouffe qu’ils servaient à l’académie, mais elle n’avait pas beaucoup d’appétit. Son père était assis en face d’elle à la petite table, avec Maria à sa gauche et Greg à sa droite. Il la regardait à nouveau. Elle regrettait d’être venue. Elle ne lui devait rien. Et elle savait qu’elle ne parviendrait pas à lever les yeux, à le regarder en face et à voir la douleur démasquée dans leurs regards. Au lieu de ça, elle gardait les yeux rivés sur un bout de kielbasa dans son assiette. Être ici, dans cette nouvelle maison, et le voir vivre avec Maria, des cernes noirs se formant sous ses yeux et de l’embonpoint naissant au niveau du vente, son propre père lui semblait être un étranger. Il n’avait plus la lueur jeune et joyeuse dans ses yeux qu’il possédait dans leur enfance. Elle n’avait pas entendu son rire depuis plus d’un an. Leurs échanges sarcastiques et moqueurs, ainsi que leurs débats parfois animés lui manquaient. “N’est-ce pas, Maya ?” “Quoi ?” Elle leva les yeux en entendant son nom, et vit Greg la regarder avec l’air d’attendre sa réponse. “Oh. Ouais. C’est vrai.” Bon sang, il est encore en train de parler ? Greg n’était pas vraiment son petit ami. Du moins, ce n’était pas comme ça qu’elle voyait les choses. Ce n’était pas officiellement une relation sérieuse et engagée. Elle savait qu’il l’aimait bien, et ils s’étaient embrassés à quelques reprises, même si elle ne comptait pas le laisser aller plus loin que ça. Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de penser que c’était plus une question de statut pour lui qu’autre chose. Il venait d’une bonne famille, avec une mère en politique et un père haut placé à la NSA. Elle était la meilleure de sa classe et, selon l’avis de beaucoup, sûrement meilleure que lui dans la plupart des domaines, en particulier académiques. Certains des autres cadets de deuxième et troisième année plaisantaient en disant d’eux deux qu’ils étaient “le roi et la reine de la promo de West Point.” Il était beau, athlétique, et généralement plutôt gentil. Mais c’était aussi un égocentrique pur et dur, totalement inconscient de ses propres défauts. “Si vous voulez mon avis,” disait Greg, “Pierson aurait dû faire de la prison. Ma mère dit… Ma mère a été mairesse de Baltimore pendant deux ans, vous le saviez ? En tout cas, elle dit que sa négligence aurait suffi à le faire destituer ou, au moins, à le faire accuser quand il a quitté son poste…” Arrête de m’observer. Elle avait envie de le dire à haute voix, de le crier même, mais elle tint sa langue. Elle pouvait sentir à quel point son père voulait désespérément lui parler. C’était en partie pour ça qu’elle avait emmené Greg avec elle, afin qu’ils ne puissent pas aborder certains sujets durant sa visite. Elle savait qu’il voulait lui demander des nouvelles de Sara, qu’il voulait s’excuser, faire amende honorable et laisser toute cette sale histoire derrière eux. En vérité, elle ne le détestait pas. Plus maintenant. Haïr quelqu’un nécessitait de l’énergie, et elle mettait toute celle qu’elle possédait dans ses cours. Pour elle, c’était un faux problème. Cette visite n’était pas réconciliatoire, c’était de la bureaucratie. Du décorum. De l’étiquette. Les valeurs que l’académie instillait à ses cadets n’étaient pas entièrement applicables à la situation unique de Maya, mais elle en avait conclu qu’elle devait au moins garder contact avec l’homme qui l’avait élevée, cette coquille de son ancienne vie. Aussi, il fallait qu’elle se prouve qu’elle pouvait encore se tenir dans la même pièce que lui. Mais, à présent, elle souhaitait ne jamais être venue ce soir. “Alors,” dit soudain Maria. Greg s’était arrêté de parler assez longtemps pour fourrer un peu de ragoût dans sa bouche, et Maria sauta sur l’occasion de ce répit temporaire. “Maya, tu as parlé à ta sœur récemment ?” Elle fut prise de court par la question. Elle se serait attendue à ce que son père la lui pose, mais pas Maria. Toutefois, c’était une occasion comme une autre de mettre en pratique les compétences qu’elle avait développées. Elle refoula l’instinct d’afficher la moindre expression pouvant la trahir et se contenta d’un léger sourire. “Oui,” répondit Maya. “Pas plus tard qu’hier, en fait. Elle va bien.” Seule la moitié de ce qu’elle venait de dire était un mensonge. “Tu as une sœur ?” demanda Greg. Maya acquiesça. “Elle a deux ans de moins que moi. Elle est en Floride dans un programme étude-travail. Elle est très occupée.” Un autre mensonge, mais elle le débita avec facilité. Elle devenait meilleure de jour en jour et en disait souvent des petits, au pied levé, juste pour s’entraîner et, devait-elle admettre, pour ressentir une pointe de frisson. “Et, euh…” Son père se râcla la gorge. “Elle s’en sort ? Elle a tout ce qu’il lui faut ?” “Mm-hum,” répondit brièvement Maya sans le regarder. “Tout va bien.” Greg minauda en se tournant vers son père. “Vous demandez ça comme si vous ne lui parliez pas, Monsieur Lawson.” “Comme Maya l’a dit,” répondit son père à voix basse, “Sara est très occupée.” Maya savait que son propre départ soudain avait été un véritable coup dur pour lui. Mais si tel était le cas, alors celui de Sara avait été une attaque mortelle. Durant ce premier été, seulement quelques mois après que leur père sauve la vie du Président Pierson, qu’il leur révèle la vérité sur la mort de leur mère et que la tension à la maison atteigne des sommets, Maya avait fait part de ses plans à sa sœur. Elle avait dit à Sara qu’elle avait passé l’examen de fin de lycée et qu’elle était en cours d’admission à West Point. De toute sa vie, elle n’oublierait jamais l’expression paniquée sur le visage de sa petite sœur. Je t’en prie. S’il te plaît, ne fais pas ça, l’avait suppliée Sara. Ne me laisse pas seule avec lui. Je ne le supporterai pas. Même si ça lui avait brisé le cœur, Maya avait un plan et comptait le mener à bien. Aussi, Sara avait fait le sien. Elle était allée sur internet et avait trouvé un avocat qui pouvait s’occuper de son cas pro bono. Puis, elle avait rempli un dossier d’émancipation. Elle savait que ce combat serait de longue haleine : il n’y avait aucune preuve ou indice de négligence, d’abus ou de quoi que ce soit du genre. Mais, à la grande surprise des deux sœurs, leur père ne s’était pas battu. Moins de deux semaines après le départ de Maya pour l’école militaire à New York, son père s’était rendu à la convocation du tribunal et, devant le juge, avait dit à sa fille âgée de quinze ans à l’époque que si elle désirait tant être libre qu’elle était prête à aller devant les tribunaux pour ça, alors elle pouvait avoir sa liberté. Ce soir-là, un autre événement s’était produit que Maya n’était pas près d’oublier. Son père l’avait appelée. Elle n’avait pas répondu. Elle le détestait toujours à l’époque. Il avait laissé un message sur sa boîte vocale qu’elle n’avait écouté que deux jours plus tard. Quand elle avait fini par le faire, elle l’avait regretté. D’une voix tremblante et hachée, il lui avait dit que Sara était partie. Il lui avait avoué mériter tout ça et plus encore. Il s’était excusé par trois fois et lui avait dit qu’il l’aimait. Il allait s’écouler six mois de plus avant qu’ils ne se parlent à nouveau. Mais Maya avait gardé le contact avec sa sœur. Après son émancipation, Sara avait empaqueté tout ce qu’elle pouvait emporter et était montée dans un bus. Elle avait atterri en Floride et pris le premier boulot qu’elle avait trouvé, en tant que caissière dans une friperie. Elle y travaillait toujours. Elle vivait en colocation dans une maison louée avec cinq autres personnes. Elle partageait une chambre avec une fille âgée de deux ans de plus qu’elle, et une salle de bains avec tous les autres. Maya s’assurait d’appeler sa sœur au moins une fois par semaine, et plus souvent encore quand son emploi du temps le lui permettait. Sara affirmait toujours qu’elle allait bien, mais Maya n’était pas sûre de pouvoir la croire. Elle avait quitté le lycée en promettant qu’elle y retournerait, mais elle ne l’avait jamais fait. Ces derniers temps, Maya n’essayait même plus de la convaincre d’y retourner. Elle poussait plutôt Sara à passer les tests GED, équivalence du diplôme académique de niveau lycée. Encore une chose que Sara clamait qu’elle ferait… un jour. Maya vivait à l’année à l’académie qui lui donnait une bourse chaque semestre pour les uniformes, les livres et le reste. En général, il ne lui restait pas grand-chose, mais elle envoyait un peu d’argent à sa sœur quand elle le pouvait. Sara lui en était toujours reconnaissante. Aucune des deux n’avait plus besoin de quoi que ce soit venant de lui. Elles ne voulaient plus rien qui puisse venir de lui. Elles s’étaient vraiment parlé la veille, cette partie-là n’était pas un mensonge. Sara avait seize ans à présent et une de ses colocataires lui apprenait à conduire. Maya était peinée de rater ces parties si importantes de la vie de Sara, mais elle avait ses propres objectifs et était bien déterminée à les atteindre. En résumé, la vérité sur la mort de leur mère et les mensonges de leur père avaient creusé non seulement un fossé entre elles et leur père, mais également entre les deux filles. Elles avaient pris des chemins distincts et, même si elles gardaient contact et s’entraidaient quand c’était possible, aucune n’irait désormais jusqu’à perturber sa propre vie pour l’autre. “Quelqu’un en veut encore ?” proposa Maria. “Il en reste plein.” L’attention de Maya revint à la table du dîner. Elle était perdue dans ses propres pensées et, quand elle regarda autour d’elle, elle vit que tout le monde avait fini son assiette. Aussi, elle posa sa fourchette. Elle voulait juste que cette visite se termine, les remercier pour le repas et se casser d’ici. “Non, merci. C’était très bon en tout cas.” “Je suis d’accord,” dit Greg avec enthousiasme. “Absolument délicieux.” C’est alors que l’idiot blond ouvrit sa grande bouche une fois de trop. “Merci, Madame Lawson.” Une boule de colère enfla en elle comme un ballon qu’on gonfle. Les mots sortirent de la bouche de Maya avant même qu’elle ait eu le temps de réfléchir. “Elle n’est pas Madame Lawson.” Maria fut prise de court. Son père la regardait toujours mais, à présent, ses yeux étaient écarquillés de surprise et il avait la bouche entrouverte. Greg se râcla nerveusement la gorge. “Désolé,” murmura-t-il. “J’ai juste cru…” La colère monta d’un cran en elle. “Je te l’ai dit sur la route en venant ici. Tu n’aurais pas à croire quoi que ce soit si tu arrêtais de parler de toi, ne serait-ce que pendant cinq putains de minutes !” “Hé,” riposta Greg. “Tu ne peux pas me parler comme ça…” “Ah ouais ? Et pourquoi pas ?” le défia-t-elle. “Est-ce que ta maman va me disputer ? Ouais, Greg, je sais, c’était la mairesse de Baltimore pendant deux ans. Tu le sors pratiquement à chaque phrase. Mais tout le monde s’en fout !” Sa gorge se serra et son visage devint rouge, mais il ne répondit pas. “Maya,” dit Maria gentiment, mais avec fermeté. “Je comprends que tu sois contrariée, mais c’était juste un accident. Ce n’est pas la peine d’être désagréable. Nous sommes tous des adultes ici…” “Oh.” Maya prit un ton sarcastique. “Je crois que j’ai toutes lais raisons d’être désagréable. Tu veux que je te les énumère ?” Elle était assez intelligente pour comprendre ce qui était en train de se passer, mais trop en colère pour réprimer ses émotions. La vérité était évidente. Elle était toujours très remontée contre son père, même si elle se persuadait du contraire. Mais elle avait canalisé toute cette hostilité et cette fureur dans son école et l’atteinte de ses objectifs. Ici et maintenant, sans rien de tout ça et assise face à l’homme qui lui avait fait tant de mal, tout remontait en bouillonnant à la surface. Elle avait soudain chaud et son cœur s’était emballé. Tout à coup, elle se rendit compte qu’elle ne pourrait jamais se rappeler un seul souvenir heureux de son enfance sans réaliser amèrement que la vie de son père, et une grande partie de la sienne par extension, n’était qu’un gros mensonge enveloppé dans une myriade de mensonges plus petits. La lumière la plus brillante de son enfance, sa mère, avait été cruellement et froidement éteinte à cause de ça, des mains d’un homme que Maya avait été assez bête pour croire qu’elle pouvait lui faire confiance. Et non seulement son père l’avait su, mais il avait laissé ce John Watson s’en tirer. “Maya,” dit son père. “S’il te plaît…” “Toi, fermes-la !” gueula-t-elle. “Elle est morte à cause de toi !” Elle fut étonnée par la propre intensité de sa voix, puis surprise que son père ne se mette pas en colère en retour. Mais il se contenta de fermer la bouche et de baisser les yeux vers la table, comme un chiot à qui on aurait mis un coup de pied. “Écoute, je ne sais pas ce qui se passe ici,” dit gentiment Greg, “mais je crois que je vais vous laisser…” Il commençait à se lever, mais Maya leva un doigt menaçant devant son visage. “Assieds-toi ! Tu ne sors pas d’ici.” Greg s’abaissa immédiatement dans sa chaise comme si elle était un sergent instructeur donnant un ordre à son soldat. Maria la regardait de biais, un sourcil légèrement arqué, comme si elle attendait de voir ce qui allait se passer ensuite. Les épaules de son père s’affaissèrent et il garda la tête basse. “Fais chier,” murmura Maya en passant la main dans ses cheveux courts. Elle pensait avoir dépassé tout ça, dépassé les ondes émotionnelles qui s’abattaient sur elle comme une vague folle, dépassé les tentatives de concilier le professeur souriant et plein d’humour qu’elle appelait Papa avec l’agent secret qui était responsable des traumatismes qu’elle allait porter pour le restant de ses jours. Elle pensait en avoir fini avec les sanglots qui la secouaient quand elle changeait de vêtements et voyait les fines cicatrices blanches du message qu’elle avait gravé dans sa propre jambe quand elle pensait qu’elle allait mourir et qu’elle avait rassemblé ses dernières forces pour lui donner un indice sur l’endroit où se trouvait sa sœur. Ne t’avise pas de pleurer. “C’était une erreur.” Elle se leva et se dirigea vers la porte pour sortir. “Je ne veux plus jamais te revoir.” Elle réalisa qu’elle était trop en colère pour pleurer. Au moins, elle avait dépassé ce stade-là. Maya se glissa derrière le volant de la voiture de location et démarra le moteur. Greg arrivait en courant derrière elle. “Maya !” cria-t-il. “Hé, attends !” Il essaya d’ouvrir la portière côté passager, mais elle avait déjà verrouillé les portes. “Allez, laisse-moi entrer.” Elle commença à reculer dans l’allée. “Ce n’est pas drôle !” Il frappa sur la vitre avec sa paume. “Comment est-ce que je vais rentrer ?” “Ta mère a l’air pleine de ressources,” lui cria-t-elle par la vitre fermée. “Tu n’as qu’à l’appeler.” Puis, elle s’éloigna dans la rue, tandis qu’une minuscule version de Greg apparaissant dans son rétroviseur, les mains sur la tête, l’air totalement ahuri. Elle savait qu’elle allait le payer cher, une fois de retour à l’académie. Mais, pour le moment, elle s’en fichait. En effet, alors que cette maison étrangère où vivait son père rapetissait dans le rétro, il lui sembla qu’un poids quittait ses épaules. Elle était venue ici, aujourd’hui, à cause d’un certain sens de la famille et des responsabilités. Un vrai fardeau… Mais maintenant, elle réalisait que si elle ne les revoyait jamais et qu’elle ne remettait jamais les pieds ici, ça lui irait parfaitement. Elle était très bien toute seule. Il n’y avait pas de rapprochement possible, et il n’y en aurait jamais. Sa mère était morte et, pour elle, son père l’était aussi. CHAPITRE QUATRE Karina Pavlo était assise dans un coin, au fond du bar, dans l’ombre des tireuses à bière mais avec une vue dégagée sur la porte d’entrée. Elle avait choisi un lieu où toute personne sensée ne penserait jamais à la chercher : un tripot miteux au sud-est de DC, non loin de Bellevue. Ce n’était pas le meilleur des quartiers et le soir tombait rapidement, mais ce n’étaient pas les petits voleurs et les agresseurs potentiels qui l’inquiétaient. Elle avait de plus bien plus gros soucis. De plus, elle venait elle-même de commettre quelques petits larcins. Après avoir échappé à l’agent des Services Secrets et être restée cachée un petit moment dans la librairie, Karina avait pris le risque de retourner dans la rue où elle avait rapidement trouvé une boutique de mode. Même si elle n’avait pas de chaussures, elle était très bien habillée et, en gardant la tête haute et en marchant avec un air confiant pour éviter d’attirer les regards, elle ressemblait à n’importe quelle businesswoman de la classe moyenne supérieure. Elle s’était dirigée tout droit vers le rayon femmes et avait pris quelques vêtements décontractés sur les portants, des articles qui n’attireraient pas l’attention. Elle avait laissé sa jupe, sa blouse et son blazer dans la cabine d’essayage, enfilé une paire de sneakers, puis était repartie par une porte différente du magasin, sans même que qui que ce soit ne prête attention à son manège. Deux croisements plus loin, elle s’était arrêtée dans un autre magasin et, après avoir fait semblant de regarder les modèles pendant quelques minutes, elle était ressortie avec une paire de lunettes de soleil volées et un foulard en soie qu’elle avait noué par-dessus ses cheveux bruns. De retour dans la rue, elle avait pris pour cible un homme rondouillard avec un polo à rayures et un appareil photo autour du cou. Il n’aurait pas pu avoir plus l’air d’un touriste, même s’il avait porté une casquette avec ce mot inscrit dessus. Elle lui avait foncé rudement dedans alors qu’ils se croisaient, puis elle s’était excusée immédiatement, haletante. Son visage était devenu rouge et il allait ouvrir la bouche pour lui crier dessus, quand il avait vu que c’était une jolie petite brune. Il avait murmuré un mot d’excuse et poursuivi son chemin, sans savoir qu’elle venait de le délester de son portefeuille. Karina avait toujours été rapide et habile de ses mains. Elle n’aimait pas le fait de voler, mais elle n’avait pas vraiment eu le choix. Il y avait un peu moins de cent dollars en espèces dans le portefeuille. Elle avait pris l’argent et jeté le reste, à savoir la carte d’identité, la carte de crédit et les photos de ses gosses dans une grosse boîte à lettres bleue au croisement suivant. Pour finir, elle avait pris un taxi pour traverser la ville et elle s’était retrouvée à l’est, dans ce tripot aux vitres sombres. L’endroit sentait la bière bon marché et elle s’assit au comptoir pour commander un soda. La télévision suspendue au-dessus des tireuses à bière était allumée sur une chaîne d’infos qui diffusait actuellement un résumé des principaux résultats sportifs de la veille. Elle sirota son soda pour se calmer les nerfs en se demandant ce qu’elle allait faire ensuite. Elle ne pouvait pas retourner à l’hôtel : ce serait se jeter dans la gueule du loup. De toute façon, ils ne trouveraient rien là-bas, à part des vêtements et sa trousse de toilette. Elle ne connaissait par cœur qu’un seul numéro de téléphone, mais elle hésitait à utiliser une cabine téléphonique. Elles devenaient de plus en plus rares, même dans les villes. Les Services Secrets détenaient son téléphone mobile, et ils surveillaient peut-être les cabines téléphoniques. Elle songea à demander au barman d’utiliser son téléphone, mais son contact était un numéro international, ce qui pourrait attirer l’attention. Quand Karina leva à nouveau les yeux vers la télévision, le programme avait changé. Un présentateur qu’elle ne reconnût pas s’exprimait et, même si le volume était trop bas pour qu’elle puisse entendre, elle put lire sur le bandeau noir en bas de l’écran : HARRIS ET KOZLOVSKY ONT TENU UNE RÉUNION PRIVÉE. “Korva,” dit-elle dans un soupir. Merde. Puis, elle dit en anglais : “Pouvez-vous monter le son s’il vous plaît ?” Le barman, un latino avec une grosse moustache, la dévisagea un moment avant de lui tourner le dos pour lui signifier à quel point il se fichait pas mal de sa demande. “Zalupa,” murmura-t-elle, un vilain juron en ukrainien. Puis, elle se pencha par-dessus le bar, trouva la télécommande, et monta elle-même le son. “Une source anonyme à la Maison Blanche a confirmé qu’une réunion privée s’est tenue plus tôt dans la journée entre le Président Harris et le Président russe Aleksandr Kozlovsky,” déclara le présentateur. “Les deux jours depuis l’arrivée de Kozlovsky aux États-Unis ont été très médiatisés et examinés. Aussi, l’idée d’une réunion à portes closes dans une salle de conférence du sous-sol de la Maison Blanche a rendu pas mal de monde nerveux en repensant aux événements d’il y a près d’un an et demi. “En réponse à cette fuite, l’attachée de presse s’est exprimée en disant, je cite, que ‘les deux présidents ont été littéralement scrutés ces deux derniers jours, en particulier à cause des indiscrétions de leurs prédécesseurs. Le Président Harris et son invité ont simplement souhaité un bref répit à l’écart des projecteurs. La réunion en question a duré moins de dix minutes en tout, et l’objet de cette réunion était que chaque leader puisse apprendre à mieux connaître l’autre sans la pression de la présence des médias. Je peux assurer à chaque personne qui m’écoute ici qu’il n’existe aucun agenda clandestin. Ce fut simplement une conversation privée, et rien de plus,’ fin de citation. Questionnée plus avant sur les sujets abordés lors de cette réunion, l’attachée de presse a répondu en plaisantant, ‘Les détails ne m’ont pas été communiqués, mais je crois que la réunion a largement tourné autour de leur amour mutuel pour le scotch et les teckels.’ “Même si la véritable nature de cette réunion reste totalement secrète, notre source anonyme nous a confirmé qu’il n’y avait qu’une seule autre personne présente dans la pièce avec les deux chefs d’état : l’interprète. Même si son identité n’a pas été révélée, nous avons la confirmation qu’il s’agit d’une femme d’origine russe. À présent, le monde veut savoir : est-ce que les deux leaders ont vraiment discuté boissons et chiens ? Ou est-ce que cette interprète inconnue détient la réponse à une question que beaucoup d’américains ont sur le…” La télévision s’éteignit soudain, l’écran devenant tout noir. Karina baissa immédiatement les yeux et vit que le barman avait attrapé la télécommande pour éteindre la télé. Elle allait le traiter de trou du cul, mais elle se retint. Il ne servait à rien de lui chercher des noises. Elle était censée passer incognito. Aussi, elle se concentra sur ce qu’elle venait d’entendre. La Maison Blanche n’avait pas dévoilé son identité, du moins pas encore. Ils voulaient la retrouver et la faire taire avant qu’elle puisse dire à qui que ce soit ce qu’elle avait entendu, ce que les deux présidents tramaient, et ce que Kozlovsky avait demandé au leader américain. Mais Karina avait un as dans sa manche… ou plutôt deux, en réalité. Elle caressa à nouveau les perles à ses oreilles d’un air absent. Deux ans auparavant, elle avait été traductrice pour un diplomate allemand qui l’avait accusée d’avoir mal interprété ses mots. Ce n’était pas vrai, mais ça avait failli lui causer de gros soucis. Aussi, avec l’aide de sa sœur et de ses contacts au FIS, Karina avait fait faire ces boucles d’oreilles. Chacune d’elle contenait un minuscule microphone unidirectionnel qui enregistraient en haut-parleur de chaque côté d’elle. Mises ensembles, les deux boucles d’oreilles combinées permettaient de capturer toutes les conversations que Karina interprétait. Bien sûr, c’était totalement illégal, mais également très pratique. Et depuis qu’elle avait commencé à les porter, elle n’avait jamais eu aucune raison de conserver les enregistrements qu’elle avait supprimés à chaque fois. Jusqu’à maintenant. Chacun des mots ayant été échangés entre elle, Harris et Kozlovsky étaient contenus dans ces deux boucles d’oreilles. Les remettre entre de bonnes mains était tout ce qui comptait désormais. Elle quitta son tabouret en silence et se dirigea vers l’arrière du bar, faisant semblant d’aller aux toilettes, mais elle continua le long d’un couloir miteux et poussa une porte de secours en métal qui donnait sur une allée à l’arrière. Une fois dans la rue, Karina essaya d’avoir l’air aussi cool et normal que possible mais, au fond d’elle, elle était terrifiée. Elle était recherchée par les Services Secrets et, à n’en pas douter, par la police et peut-être même le FBI. En outre, quand Kozlovsky apprendrait qu’elle était toujours en vie, il enverrait ses hommes à ses trousses, si ce n’était pas déjà fait. Pire encore, n’importe quel citoyen qui avait écouté les infos pourrait se poser des questions sur elle. Les américains n’étaient pas les plus ouverts d’esprit envers les étrangers. Heureusement, elle était capable de prendre un accent américain assez décemment potable. Du moins, elle l’espérait… Elle n’avait jamais eu besoin de s’en servir dans une situation grave. Jusqu’ici, elle s’en était toujours sortie en prétendant qu’elle était d’origine russe. Il me faut un téléphone. Elle ne pouvait pas prendre le risque de téléphoner d’une cabine. Elle ne pouvait pas non plus voler un téléphone mobile, car la victime irait porter plainte et les Services secrets pourraient facilement traquer la localisation de l’appareil et trouver le dernier numéro composé, ce qui mettrait également Veronika en danger. Réfléchis, Karina. Elle remonta ses lunettes de soleil sur son nez et regarda autour d’elle. Tiens-tiens. La réponse était juste en face d’elle, de l’autre côté de la rue. Elle regarda à droite et à gauche avant de traverser pour entrer dans la boutique de téléphonie mobile. Le magasin était minuscule, sentait le désinfectant, et son éclairage était agressif à cause des nombreux néons fluorescents au plafond. Le jeune homme noir derrière le comptoir n’avait pas plus de vingt ans et il scrollait nonchalamment d’une main sur un téléphone en face de lui, le menton posé dans son autre main. Il n’y avait personne d’autre dans la boutique. Karina resta plantée là un long moment avant qu’il ne lève les yeux vers elle, le regard vide. “Ouais ?” “Est-ce que vous avez des téléphones craqués ici ?” demanda-t-elle. Il la détailla de la tête aux pieds. “Nous ne sommes pas autorisés à vendre ce service.” Karina esquissa un sourire. “Ce n’est pas ce que je vous demande.” Elle espérait que son accent américain ne la trahirait pas. Il semblait dur à ses oreilles, teinté d’une pointe d’ukrainien. “Je ne suis pas flic, et je n’ai pas de téléphone. Je veux en utiliser un. Il faut que je passe un appel depuis un téléphone hors réseau via le Wi-Fi, de préférence par le biais d’une application tierce, quelque chose qui ne puisse pas être traqué.” Le jeune la regarda en clignant des yeux. “Qu’est-ce que vous voulez dire par ‘il faut que je passe un appel’ ?” Elle soupira légèrement, en essayant de garder son calme. “Je ne sais pas comment vous le dire plus clairement que ça.” Elle se pencha par-dessus le comptoir et baissa la voix comme pour lui dire un secret, même s’il n’y avait personne d’autre dans le magasin. “J’ai quelques soucis, ok ? Il me faudrait cinq minutes avec le type de téléphone que je viens de décrire. Je peux payer. Vous pouvez m’aider ou pas ?” Il la regarda d’un air méfiant. “Quels types de soucis ? Genre, avec la police ?” “Pire,” dit-elle. “Écoutez, si c’était le genre de trucs que je peux raconter à tout le monde, vous croyez que je serais là à vous demander ça ?” Le jeune hocha lentement la tête. “Très bien. J’ai ce qu’il vous faut. Et vous pouvez l’utiliser. Cinq minutes… Cinquante dollars.” Karina s’écria, “Cinquante dollars pour un appel de cinq minutes ?” Le caissier haussa les épaules. “Vous pouvez toujours vous adresser ailleurs.” “Ok, d’accord.” Elle sortit la liasse de billets volée au touriste, compta cinquante dollars, et les fit glisser vers lui sur le comptoir. “Voilà. Vous me passez le téléphone ?” Le type fouilla sous le comptoir et en sortit un iPhone. Il avait quelques années, un coin de l’écran était fissuré, mais il fonctionnait très bien. “Celui-ci est hors réseau et il y a une application d’appel chinoise installée dessus,” lui dit-il. “Il redirige via un numéro aléatoire hors service.” Il le fit glisser vers elle. “Cinq minutes.” “Super, merci. Vous avez une arrière-boutique ici ?” Voyant qu’il fronçait les sourcils, elle ajouta, “Il va de soi que mon appel est privé.” Le jeune hésita, puis désigna la porte derrière lui. “Allez-y.” “Merci.” Elle se dirigea vers la minuscule arrière-boutique aux murs lambrissés et avec une table en mélaminé en guise de bureau, recouverte de factures et d’autres documents. Elle ouvrit l’application d’appel sur le téléphone, composa le numéro qu’elle connaissait de tête et attendit qu’il soit rerouté. Cela prit plusieurs secondes et, pendant un moment, elle crut que ça n’allait pas marcher et que l’appel n’aboutirait pas, mais ça finit par sonner. Quelqu’un décrocha, mais ne dit pas un mot. “C’est moi,” dit-elle en ukrainien. “Karina ?” La femme à l’autre bout du fil avait l’air étonné. “Pourquoi est-ce que tu appelles sur ce numéro ?” “J’ai besoin d’aide, V.” “Qu’est-ce qui se passe ?” demanda Veronika, inquiète. Karina ne savait pas par où commencer. “Il y a eu une réunion,” dit-elle, “entre Kozlovsky et Harris…” “J’ai vu les infos.” Veronika prit une courte inspiration en comprenant d’un coup. “C’était toi ? Tu étais l’interprète de cette réunion ?” “Oui.” Karina lui raconta rapidement ce qui s’était passé, du moment passé avec les deux présidents jusqu’à sa fuite pour échapper à l’agent des Services Secrets. Elle essaya de garder le calme dans sa voix en concluant, “S’ils me retrouvent, ils vont me tuer, V.” “Mon dieu,” dit Veronika dans un souffle. “Karina, il faut que tu dises ce que tu sais à quelqu’un !” “Je te le dis à toi. Tu ne comprends pas ? Je ne peux pas refiler ça à la presse. Ils vont étouffer l’affaire. Ils vont nier. Tu es la seule personne à qui je peux confier cette information. Il faut que j’arrive à te transmettre ces boucles d’oreilles.” “Tu les as ?” demanda Veronika. “Tu as enregistré la réunion ?” “Oui, chacun des mots.” Sa sœur resta pensive un long moment. “Le FIS a un contact à Richmond. Tu peux t’y rendre ?” Veronika, la sœur aînée de Karina qui avait deux ans de plus, était agent secret au FIS, la version ukrainienne de la CIA. Karina savait pertinemment que le FIS avait plusieurs agents dormants aux États-Unis. L’idée d’être sous leur protection était attrayante, mais elle réalisa qu’elle ne pouvait pas courir ce risque. “Non,” finit-elle par dire. “Ils vont s’attendre à ce que je m’enfuie. Je suis sûre qu’ils vont surveiller attentivement les aéroports et les autoroutes.” “Alors, je vais lui dire de venir te chercher…” “Tu ne comprends pas, Veronika. S’ils me trouvent, ils me tueront, ainsi que tous ceux qui seront avec moi. Je ne veux pas être responsable de ça.” Sa gorge se serra. Debout dans l’arrière-boutique sombre d’un magasin de téléphonie mobile pourri, les événements de ces dernières heures finirent par la rattraper. Mais elle n’allait pas laisser ses émotions prendre le dessus. “J’ai peur, V. J’ai besoin d’aide. Il faut me sortir de là.” “Je ne permettrai pas qu’il t’arrive quoi que ce soit,” lui promit sa sœur. “J’ai une idée. Je vais demander à notre contact de passer un coup de fil anonyme à DC Metro en disant que la réunion a été enregistrée…” “Quoi ? Tu es folle ?” cria Karina. “Et je vais faire en sorte qu’il le dise aux médias aussi.” “Bon sang, V, tu as perdu la tête !” “Non. Écoute-moi, Karina. S’ils pensent que tu possèdes un enregistrement, alors tu as une monnaie d’échange. Sans ça, ils te tueront. Alors qu’ainsi, ils te voudront vivante. Et si l’appel vient de Richmond, ils penseront que tu as quitté la ville. Pendant ce temps, je vais travailler à ton extraction et te sortir de ce merdier.” “La situation est trop tendue pour que tu envoies quelqu’un de chez toi me récupérer,” dit Karina. “Je veux que personne ne soit compromis ou tué à cause de moi.” “Mais tu ne peux pas gérer ça toute seule, sestra.” Veronika resta silencieuse un moment avant d’ajouter, “Je crois que je connais quelqu’un qui pourrait peut-être t’aider.” “FIS ?” demanda Karina. “Non. Un américain.” “Veronika…” “C’est un ancien agent de la CIA.” Elle s’emporta. Sa sœur avait vraiment perdu la tête, et Karina ne se gêna pas pour le lui dire. “Est-ce que tu me fais confiance ?” demanda Veronika. “Il y a encore une minute, je t’aurais répondu que oui…” “Alors, continue, Karina. Et aies confiance en cet homme aussi. Je te dirai où aller et quand t’y rendre.” Karina soupira. Quel autre choix avait-elle ? V avait raison. Elle ne pouvait pas échapper aux Services Secrets, aux russes et à tous ceux qu’ils allaient envoyer à ses trousses. Elle avait besoin d’aide. Et elle avait confiance en sa sœur, même si son plan semblait délirant. “Très bien. Comment est-ce que je reconnaîtrai cet homme ?” “S’il fait toujours bien son boulot, tu ne le reconnaîtras pas,” dit Veronika. “Mais lui, il te reconnaîtra.” CHAPITRE CINQ Sara s’inspecta dans le miroir de la salle de bains en ajustant sa queue de cheval. Elle détestait ses cheveux. Ils étaient trop longs : elle ne les avait pas coupés depuis des mois. Les extrémités étaient bien fourchues. Environ six semaines plus tôt, elle avait laissé Camilla les lui teindre en rouge avec une coloration achetée au supermarché et, même si elle avait bien aimé le résultat sur le coup, ses racines blondes atteignaient à présent plus de deux centimètres et demi sur son crâne. C’était vraiment moche. Elle détestait le polo bleu marine qu’elle devait porter au travail. Il était trop grand d’une taille pour sa carrure fine, et les mots “Friperie Swift” étaient inscrits à gauche, au niveau de la poitrine. Les lettres étaient délavées et les bords s’étaient écaillés à cause des lavages répétés. Elle détestait aller à la friperie, avec son odeur permanente de sueur et de boules de naphtaline, et faire semblant d’être sympa avec des gens désagréables. Elle détestait ne pas pouvoir faire mieux que toucher neuf dollars de l’heure à seize ans, sans diplôme de fin de lycée. Mais elle avait pris une décision. Elle était indépendante, ou presque. La porte de la salle de bains s’ouvrit soudain de l’extérieur. Tommy s’arrêta net quand il la vit debout devant le miroir. “Qu’est-ce que tu fous, Tommy !” cria Sara. “C’est occupé !” “Alors pourquoi t’as pas fermé à clé ?” répliqua-t-il. “C’était fermé, non ?” “Bon, dépêche-toi ! J’ai envie de pisser !” “Sors, putain !” Elle poussa la porte pour la refermer et laissa le garçon plus âgé qu’elle proférer des jurons de l’autre côté. La vie en colocation était loin d’être glamour, mais elle s’y était habituée depuis un an qu’elle vivait ici Ou est-ce que ça faisait plus longtemps ? Treize mois à peu près, se dit-elle. Elle mit du mascara sur ses cils et s’inspecta une fois de plus. Ça ira, songea-t-elle. Elle n’aimait pas trop se maquiller, malgré tous les efforts de Camilla. D’ailleurs, ça la vieillissait à chaque fois. Elle sortit de la salle de bains qui donnait sur la cuisine, juste à temps pour voir Tommy, penché au-dessus du lavabo, se redresser et remonter sa braguette. “Oh mon dieu.” Elle grimaça. “Dis-moi que tu ne viens pas juste de pisser dans l’évier.” “Tu as mis trop de temps aussi.” “Bon dieu, tu me dégoute.” Elle se dirigea vers le vieux frigo beige et prit une bouteille d’eau… Il était clair qu’elle ne voulait pus boire l’eau du robinet maintenant. Puis, en refermant la porte, le tableau lui sauta aux yeux. Elle fit de nouveau la grimace. Sur la porte du frigo, se trouvait un tableau effaçable aimanté avec six noms notés au marqueur noir, celui de chacun des colocataires. En dessous de chaque nom, se trouvait un nombre. Ils étaient tous les six redevables d’une partie égale du loyer et des factures mensuelles. S’ils ne pouvaient pas payer leur dû, ils avaient un délai de trois mois pour régler leur dette, faute de quoi ils devaient partir. Et le montant sous le nom de Sara était le plus élevé. La colocation était loin d’être le pire endroit où vivre à Jacksonville. La vieille maison avait besoin de quelques réparations, mais ce n’était pas un taudis. Il y avait quatre chambres, dont trois étaient occupées par deux personnes, tandis que la quatrième servait de lieu de stockage et de bureau. Leur propriétaire, Monsieur Egelmeyer, était un allemand de quarante ans à peine qui avait tout un tas de propriétés de ce type dans la zone métropolitaine de Jacksonville. Il était plutôt cool, tout bien considéré En fait, il insistait pour qu’on l’appelle simplement “Aiguille,” ce qui sonnait, pour Sara, comme le nom d’un dealer de drogue. Mais Aiguille était un type conciliant. Ça ne le dérangeait pas que quelques potes passent à la coloc ou qu’ils fassent la fête de temps en temps. Il se fichait aussi pas mal qu’il y ait de la drogue dans les lieux. Il n’avait que trois règles principales : Si vous êtes arrêtés, je vous fous dehors. Si vous ne pouvez plus payer au bout de trois mois, je vous fous dehors. Si vous agressez un autre colocataire, je vous fous dehors. En ce moment, les yeux rivés sur le tableau blanc du frigo, Sara s’inquiétait pour la deuxième règle. C’est alors qu’elle entendit une voix juste derrière son oreille qui lui fit s’inquiéter aussi pour la troisième règle. “Qu’est-ce qui se passe ma petite ? Tu t’inquiètes de ce gros chiffre flippant sous ton nom ?” Tommy rigola comme s’il venait de sortir une bonne blague. Il avait dix-neuf ans, et il était maigre et dégingandé, avec des tatouages sur les deux bras. Avec sa petite amie Jo, il partageait l’une des chambres de la coloc. Aucun des deux ne travaillait. Les parents de Tommy lui envoyaient de l’argent tous les mois, plus qu’assez pour couvrir leurs dépenses à la colocation. Ils dépensaient le reste en cocaïne. Tommy se prenait pour un dur à cuire. Mais c’était juste un gamin de banlieue en vacances. Sara se retourna lentement. Ce garçon plus âgé mesurait trente centimètres de plus qu’elle et, ainsi debout à quelques centimètres d’elle, il la dominait de sa haute taille. “Je crois,” dit-elle lentement, “que tu devrais reculer de quelques pas et dégager de ma vue.” “Sinon quoi ?” Il esquissa un sourire malicieux. “Tu vas me taper ?” “Bien sûr que non. Ce serait contraire aux règles.” Elle fit un sourire innocent. “Mais tu sais, l’autre soir, j’ai fait une petite vidéo, de toi et Jo en train de vous faire un rail sur la table basse.” Une lueur de peur traversa le visage de Tommy, mais il donna le change. “Et alors ? Aiguille s’en fiche pas mal.” “C’est vrai, il s’en fout.” Sara baissa sa voix jusqu’au murmure. “Mais Thomas Howell, cadre chez Binder & Associés ? Lui, il ne s’en foutra peut-être pas.” Elle pencha la tête d’un côté. “C’est ton père, pas vrai ?” “Comment est-ce que tu… ?” Tommy secoua la tête. “Tu n’oserais pas faire ça.” “Peut-être pas, ça dépend de toi.” Elle passa devant lui en lui mettant un gros coup d’épaule. “Arrête de pisser dans l’évier. C’est dégueulasse.” Puis, elle se dirigea vers l’étage. Quand Sara avait quitté la Virginie plus d’un an auparavant, c’était une gamine peureuse et naïve de quinze ans. C’était il y a à peine plus d’un an, mais elle avait changé. Dans le bus entre Alexandria et Jacksonville, elle s’était édicté deux règles. La première était qu’elle ne comptait rien demander à personne, surtout pas à son père. Et elle s’y était tenue. Maya l’aidait un peu de temps en temps, et Sara lui en était reconnaissante, mais elle ne lui avait jamais rien demandé. La deuxième règle était de n’accepter aucune saloperie de la part de quiconque. Elle avait vécu trop de trucs. Elle avait vu des choses dont elle ne pourrait jamais parler à personne. Des choses qui la tenaient encore éveillée la nuit. Des choses qu’un type comme Tommy ne pourrait jamais imaginer. Elle avait dépassé la mesquinerie et l’angoisse de l’adolescence, dépassé son propre passé. Une fois à l’étage, elle ouvrit la porte de la chambre qu’elle partageait avec Camilla. Elle était aménagée comme un dortoir avec les deux lits collés contre les murs opposés et un espace entre eux, avec une table de chevet commune. Elles avaient une petite coiffeuse et un placard qu’elles se partageaient aussi. La colocataire en question était encore allongée dans son lit, sur le dos, en train de traîner sur les réseaux sociaux sur son téléphone. “Coucou,” dit-elle en baillant à l’arrivée de Sara. Camilla avait dix-huit ans et, heureusement, elle était sympa. C’était la première amie que Sara s’était faite en Floride. C’était grâce à son annonce en ligne à la recherche d’une colocataire que Sara avait atterri là. Elles s’entendaient très bien. En fait, Camilla lui apprenait à conduire. Elle lui avait appris à mettre du mascara et à choisir des fringues qui flattaient sa carrure menue. Sara lui avait emprunté de nombreux termes et beaucoup de manières, comme à une grande sœur en quelque sorte. Le genre de grande sœur qui ne t’abandonne pas avec un homme que tu ne supportes pas. “Salut, toi. Sors du lit, il est presque dix heures.” Sara attrapa son sac sur la table de chevet et s’assura qu’elle avait tout ce qu’il lui fallait. “J’ai fini tard hier soir.” Camilla travaillait comme serveuse et barmaid dans un restaurant de fruits de mer. “Mais regarde-moi ce pactole.” Elle sortit une épaisse liasse de billets, les pourboires de la veille au soir. “Génial,” murmura Sara. “Je dois partir bosser.” “Cool. Je ne bosse pas ce soir. Tu veux que je te refasse une couleur ? Ces racines, ça craint un peu…” “Ouais, je sais, c’est trop moche,” répondit Sara sur un ton irrité. “Wow, du calme.” Camilla fronça les sourcils. “Qu’est-ce qui t’arrives ?” “Désolé, c’est juste Tommy qui me gonfle.” “Oublie ce type. C’est un gros naze.” “Je sais.” Sara soupira et se frotta le visage. “Allez, je pars bosser.” “Attends. Tu as l’air plutôt tendue. Tu veux un remontant ?” Sara secoua la tête. “Non, c’est bon.” Elle fit deux pas en direction de la porte, puis s’arrêta net. “Oh et puis merde ! D’accord.” Camilla sourit en s’asseyant sur le lit. Elle fouilla dans son propre sac et en sortit deux trucs : un flacon orange sans étiquette dessus et un petit cylindre en plastique avec un couvercle rouge. Elle sortit un seul Xanax oblong et bleu du flacon, le mit dans le grinder, et vissa le couvercle rouge bien serré pour transformer le cachet en poudre. “Passe-moi ta main.” Sara tendit la main droite, paume vers le bas, et Camilla fit tomber la poudre sur la chair entre la naissance de son pouce et de son index. Sara leva la main vers son visage, pencha la tête, colla sa narine et sniffa le tout. “Tu es une guerrière.” Camilla lui mit une petite claque sur les fesses. “Maintenant, pars vite avant de te mettre en retard.” Sara lui fit le signe peace de la main en refermant la porte derrière elle. Elle pouvait sentir le goût amer de la poudre au fond de sa gorge. Elle savait qu’elle ne mettrait pas longtemps pour agir, mais qu’un seul cachet ne lui tiendrait pas plus de la moitié de la journée, dans le meilleur des cas. Il faisait encore bon dehors pour un mois d’octobre, le genre d’été indien qu’ils avaient parfois en Virginie. Mais elle s’habituait à ce climat. Elle aimait bien ce soleil présent quasiment toute l’année et la proximité par rapport à la plage. La vie n’était pas toujours extra, mais elle était bien mieux que deux étés plus tôt. Sara était presque à la porte quand son téléphone sonna dans son sac. Elle savait déjà qui ce serait, l’une des seules personnes à l’appeler. “Coucou,” répondit-elle en marchant. “Salut.” La voix de Maya semblait fatiguée et tendue. Sara sut tout de suite qu’un truc la contrariait. “Tu as une minute à m’accorder ?” “Euh, ouais, pas longtemps, je suis en route pour le boulot.” Sara regarda autour d’elle. Elle ne vivait pas dans un sale quartier, mais ça devenait un peu moins cool aux abords de la friperie. Elle n’avait jamais eu de soucis personnellement, mais elle restait sur ses gardes et avançait la tête haute. Une fille distraite par son téléphone était une cible potentielle. “Qu’est-ce qui se passe ?” “J’ai, euh…” Maya hésitait. Être maussade et réticente à parler était inhabituel chez elle. “J’ai vu Papa hier soir.” Sara s’arrêta net, mais ne répondit rien. Son estomac se noua instinctivement, comme si elle se préparait à prendre un coup de poing dans le ventre. “Ça… ne s’est pas très bien passé.” Maya soupira. “J’ai fini par crier des horreurs et me casser…” “Pourquoi est-ce que tu me racontes ça ?” demanda Sara. “Quoi ?” “Tu sais que je ne veux pas le voir. Je ne veux pas entendre parler de lui. Je ne veux même pas penser à lui. Donc pourquoi est-ce que tu me racontes ça ?” “J’ai juste pensé que tu voudrais le savoir.” “Non,” répondit fermement Sara. “Tu as eu une mauvaise expérience, et tu voulais en parler à quelqu’un qui puisse te comprendre. Mais je ne veux rien savoir, j’en ai fini avec lui. Ok ?” “Ouais.” Maya soupira à nouveau. “Je crois que moi aussi.” Sara hésita un moment. Elle n’avait jamais entendu sa sœur si abattue. Mais elle campa sur sa position. “Bien, alors avance dans ta vie. Comment ça se passe à l’école ?” “Nickel,” dit Maya. “Je suis la meilleure de ma classe.” “Ça ne m’étonne pas. Tu es brillante.” Sara esquissa un sourire en se remettant à marcher. Au même moment, elle vit quelque chose sur le trottoir, près de ses pieds. L’ombre qui s’étirait dans le soleil de ce milieu de matinée bougeait en rythme avec elle. Quelqu’un marchait tout près derrière elle. Tu deviens parano. Ce n’était pas la première fois qu’elle prenait un piéton pour un poursuivant. Ça faisait partie des malheureuses conséquences de ses expériences vécues. Elle ralentit quand même en approchant de l’intersection suivante pour traverser la rue. “Mais, pour de vrai,” dit Maya au téléphone. “Tu vas bien ?” “Oh, ouais.” Sara s’arrêta, et attendit que le feu piéton passe au vert. L’ombre fit de même. “Je vais très bien.” Elle aurait pu se retourner pour regarder la personne, lui faire savoir qu’elle savait, mais elle garda les yeux rivés devant elle et attendit le signal pour traverser la rue et savoir si l’ombre allait suivre. “Bien, je suis contente. J’essaierai de t’envoyer un petit quelque chose d’ici deux semaines.” “Tu n’as pas à le faire,” lui dit Sara. Le feu changea de couleur et elle s’engagea rapidement sur le passage piéton. “Je sais que je n’ai pas à le faire. Je veux le faire. Quoi qu’il en soit, je te laisse aller au boulot.” “Je ne travaille pas demain.” Sara atteignit l’angle opposé et continua son chemin. L’ombre suivait toujours. “On se rappelle à ce moment-là ?” “Ça marche. Je t’aime.” “Je t’aime aussi.” Sara raccrocha et remit le téléphone dans son sac. Puis, sans crier gare, elle tourna brusquement à gauche et se mit à courir, juste le temps de disparaître hors de vue. Elle se retourna, croisa les bras sur sa poitrine, et afficha une expression volontairement consternée, alors que son poursuivait déboulait du coin de la rue pour la rattraper. Il dérapa presque en s’arrêtant quand il vit qu’elle l’attendait là. “Pour un agent censé être sous couverture, tu es un peu nul,” lui dit-elle. “J’ai senti ton eau de Cologne.” L’Agent Todd Strickland esquissa un sourire. “Ravi de te voir aussi, Sara.” Elle ne lui rendit pas son sourire. “Toujours un œil sur moi, à ce que je vois.” “Quoi ? Non. J’étais dans le coin, je suis sur une opération.” Il haussa les épaules. “Je t’ai vu dans la rue, je me suis dit que j’allais venir te dire bonjour.” “C’est ça,” dit-elle avec incrédulité. “Dans ce cas, bonjour. Maintenant, je dois aller au boulot. Bye.” Elle tourna les talons et partit à pas rapides. “Je vais t’accompagner.” Il la rejoignit en trottinant. Elle haussa les épaules à son tour. Strickland était jeune pour un agent de la CIA, même pas trente ans et, se dit-elle, terriblement mignon… Mais il lui rappelait trop son père. Ils étaient devenus amis, tous les deux, près de deux ans plus tôt, quand Sara et sa sœur avaient été kidnappées par les trafiquants slovaques. Strickland avait participé à leur sauvetage et, à l’époque, il avait promis que peu importe ce qui se passerait, il ferait toujours tout son possible pour garder les deux filles en sécurité. Apparemment, ça impliquait d’utiliser les ressources de la CIA pour garder un œil sur les agissements de Sara. “Donc tout va bien ?” lui demanda-t-il. “Ouais, nickel. Fiche le camp maintenant.” Mais il continua à marcher à côté d’elle. “Ce type, dans ton immeuble, il te cherche encore des noises ?” “Oh mon dieu,” grommela-t-elle. “Quoi ? Tu as placé les lieux sous surveillance ?” “Je veux juste m’assurer que tu vas bien…” Elle se retourna vers lui. “Tu n’es pas mon père. Nous ne sommes même pas amis. Il fut un temps, peut-être que tu étais… disons, une sorte de nounou en mieux. Mais maintenant, tu reviens sans cesse comme un putain d’harceleur.” Elle savait qu’il la surveillait parfois. Ce n’était pas la première fois qu’il apparaissait soudainement en Floride. “Je ne veux pas de toi ici. Je ne veux pas qu’on me rappelle cette vie-là. Alors que dirais-tu de m’expliquer ce que tu attends de moi, histoire que nos chemins puissent se séparer ?” Strickland réagit à peine à cette envolée. “Je veux que tu sois en sécurité,” dit-il avec franchise. “Et, pour être tout à fait honnête, j’aimerais que tu arrêtes la drogue.” Sara plissa les yeux et entrouvrit la bouche. “Tu te prends pour qui, au juste ?” “Pour quelqu’un qui s’en soucie. Ton père aurait le cœur brisé s’il savait ça.” S’il savait ça ? “Oh, tu veux dire que tu ne lui fais pas de rapport hebdomadaire ?” Strickland secoua la tête. “Je ne l’ai pas vu depuis des mois.” “Donc tu me suis juste à cause de ton sens exacerbé du devoir ?” Le jeune agent esquissa un sourire triste et secoua à nouveau la tête. “Que ça te plaise ou non, il y a encore plein de gens qui se souviennent de l’Agent Zéro. J’espère que tu n’auras jamais à me remercier d’avoir gardé un œil sur toi. Mais, en attendant, je vais continuer à le faire.” “Ouais, je me doute bien.” Elle regarda en l’air et cligna des yeux à cause du soleil. “C’est quoi ça, un satellite ? C’est comme ça que tu m’observe ?” Sara leva un bras devant son visage et fit un doigt d’honneur vers les nuages. “Voilà une photo pour toi. Envoie-la à mon père comme carte pour Noël.” Puis, elle tourna les talons et s’en alla. “Sara,” lui cria-t-il. “Et pour la drogue ?” Bon sang, pourquoi est-ce qu’il ne me lâche pas les basques ? Elle se tourna vers lui. “Je fume un peu d’herbe, et alors ? Qui s’en soucie ? C’est pratiquement légal ici.” “Ouais, ouais. Et le Xanax ?” Le Xanax. Elle se demanda d’abord comment il était au courant pour ça. Puis, elle se demanda pourquoi il n’avait pas encore fait effet. Mais elle connaissait déjà la réponse à cette dernière. Son corps s’accoutumait trop pour un seul cachet à présent. Ça ne suffisait plus. “Et la coke ?” Elle partit d’un rire amer et caustique. “Ne fais pas ça. N’essaie pas de me faire passer pour une sorte de criminelle perverse parce que j’ai essayé un truc une fois ou deux dans une fête.” “Une fois ou deux, hein ? Tu fais ce genre de fêtes tous les soirs ?” Sara sentit son visage rougir. Ce n’était pas seulement parce qu’il l’avait offensée, mais aussi parce qu’il avait raison. Ça avait commencé dans une ou deux fêtes, mais c’était rapidement devenu un coup de fouet après le travail. Un petit quelque chose pour se remettre d’aplomb. Mais elle ne comptait pas l’admettre maintenant. “Ce doit être si facile pour toi,” dit-elle, “debout là avec ton air de Boy Scout, de Ranger de l’armée, d’agent de la CIA. Ce doit être tellement facile de juger quelqu’un comme moi. Tu dis que tu sais ce que j’ai traversé, mais tu ne comprends pas. Tu ne peux pas comprendre.” Strickland acquiesça lentement. Il la regarda droit dans les yeux… Des yeux qu’elle aurait pu trouver charmants s’ils avaient appartenu à quelqu’un d’autre que lui. “Ouais. J’imagine que tu as raison, et tu penses que je ne sais pas ce que ça fait d’être émancipé à dix-sept ans…” “J’avais quinze ans,” rectifia Sara. “Et j’avais dix-sept ans. Mais tu ne savais pas que j’avais vécu ça, pas vrai ?” Non, elle ne le savait pas. Mais elle ne lui donna pas la satisfaction de réagir. “Je me suis immédiatement engagé dans l’armée. Beaucoup d’états l’autorisent. J’ai eu mon premier tué confirmé deux jours avant mon dix-huitième anniversaire. C’est marrant ce truc chez les militaires. Ils n’appellent pas ça un ‘meurtre’ quand on tue quelqu’un.” Sara se mordit la lèvre. Elle savait ce que ça faisait de tuer quelqu’un. C’était un mercenaire de la Division. Il les aurait tuées, sa sœur et elle, donc Sara lui avait tiré dans le cou. Et malgré tous les cauchemars qui l’assaillaient encore, elle n’avait pas une seule fois considéré qu’il s’agissait d’un meurtre. “À un moment, j’avais trois prescriptions différentes,” lui dit Strickland. “Syndrome post-traumatique, anxiété, dépression. J’en ai usé et abusé. C’était tellement plus facile d’être dans un état second et de faire semblant que tout ce que j’avais fait était arrivé à quelqu’un d’autre.” Il sourit tristement. “Et, putain, j’étais vraiment accro. Personne ne le savait. Ou peut-être que tout le monde s’en fichait tant que j’étais un bon soldat. Finalement, un de mes potes Ranger l’a découvert. Il a commencé à me suivre et à me surveiller de près. C’était tellement énervant. Il m’a même emmené voir un thérapeute. C’était vraiment dur. C’est tellement plus dur d’arrêter et de gérer ce qui suit que de juste prendre des trucs. Je vois toujours un thérapeute deux fois par semaine, quand je le peux.” Sara se mit à regarder un petit caillou sur le trottoir pour éviter de croiser son regard. Après tout ce que lui avait fait gober son père, Strickland pouvait très bien mentir. C’était peut-être un gros bobard, mais il disait ça avec tant de conviction… Comme quelqu’un qui serait bien entraîné. “Je sais que tu as vécu des choses horribles,” renchérit-il. “Je sais à quel point c’est dur d’avoir de l’empathie pour les gens normaux et les écouter se plaindre à propos de l’argent, du boulot ou de leurs relations quand on a vu les pires horreurs au monde. Mais ne reste pas là, campée sur tes positions à me dire que je ne comprends rien. Parce que c’est à toi-même que tu es en train de mentir. Tu prends un chemin qui mène tout droit vers l’addiction. La déchéance. La mort. C’est ça que tu veux ?” “Ce que je veux…” Sa voix se brisa. Tu ne vas pas pleurer. Tu ne fais plus ce genre de trucs. Elle se râcla la gorge et prononça aussi clairement que possible, “Je veux que tu me fiche la paix. Je veux faire mes propres choix et en assumer les conséquences. Je veux être libérée de toutes les choses qui me rappelle le moindre des trucs qui se sont passés, toi inclus.” Конец ознакомительного фрагмента. Текст предоставлен ООО «ЛитРес». Прочитайте эту книгу целиком, купив полную легальную версию (https://www.litres.ru/dzhek-mars/le-souvenir-zero/) на ЛитРес. Безопасно оплатить книгу можно банковской картой Visa, MasterCard, Maestro, со счета мобильного телефона, с платежного терминала, в салоне МТС или Связной, через PayPal, WebMoney, Яндекс.Деньги, QIWI Кошелек, бонусными картами или другим удобным Вам способом.