L’Assassin Zéro
Jack Mars


Un Thriller d’Espionnage de L'Agent Zéro #7
“Vous ne trouverez pas le sommeil tant que vous n’aurez pas terminé L’AGENT ZÉRO. L’auteur a fait un magnifique travail en créant un ensemble de personnages à la fois très développé et vraiment plaisant à suivre. La description des scènes d’action nous transporte dans une réalité telle que l’on aurait presque l’impression d’être assis dans une salle de cinéma équipée du son surround et de la 3D (cela ferait d’ailleurs un super film hollywoodien). Il me tarde de découvrir la suite.”

–-Roberto Mattos, auteur du blog Books and Movie Reviews



Quand une attaque par une mystérieuse arme ultrasonique est peut-être le préambule à quelque chose de plus grave, l’Agent Zéro se lance dans une chasse à l’homme à travers le monde pour empêcher la dévastation ultime avant qu’il ne soit trop tard.



L’Agent Zéro, qui tente de changer d’air après la destitution du Président et le danger que Sarah a frôlé de près, souhaite abandonner son service et renouer les liens avec sa famille. Mais le destin a d’autres projets pour lui. La sécurité du monde entier étant en jeu, Zéro sait qu’il doit faire son devoir.



Toutefois, ses souvenirs changent et, avec eux, de nouveaux secrets remontent à la surface. Tourmenté et au plus mal, l’Agent Zéro est peut-être en mesure de sauver le monde, mais il n’est pas sûr qu’il puisse échapper à lui-même.



L’ASSASSIN ZÉRO (Volume #7) est un thriller d’espionnage que vous n’arriverez pas à reposer une fois que vous l’aurez commencé. Il vous tiendra éveillé, à tourner ses pages, jusque tard dans la nuit. Le Volume #8 de la série L’AGENT ZÉRO sera bientôt disponible.



“Une écriture qui élève le thriller à son plus haut niveau.”

–-Midwest Book Review (à propos de Tous Les Moyens Nécessaires)



“L’un des meilleurs thrillers que j’ai lus cette année.”

–-Books and Movie Reviews (à propos de Tous Les Moyens Nécessaires)



Jack Mars est également l’auteur de la série best-seller de thrillers LUKE STONE (7 volumes), qui commence par Tous Les Moyens Nécessaires (Volume #1), téléchargeable gratuitement, avec plus de 800 avis cinq étoiles !





Jack Mars

L‘ASSASSIN ZÉRO




L ‘ A S S A S S I N   Z É R O




(UN THRILLER D’ESPIONNAGE DE L’AGENT ZÉRO—VOLUME 7)




J A C K   M A R S



Jack Mars

Jack Mars est actuellement l’auteur best-seller aux USA de la série de thrillers LUKE STONE, qui contient sept volumes. Il a également écrit la nouvelle série préquel L’ENTRAÎNEMENT DE LUKE STONE, ainsi que la série de thrillers d’espionnage L’AGENT ZÉRO.



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Copyright © 2019 par Jack Mars. Tous droits réservés. À l’exclusion de ce qui est autorisé par l’U.S. Copyright Act de 1976, aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous toute forme que ce soit ou par aucun moyen, ni conservée dans une base de données ou un système de récupération, sans l’autorisation préalable de l’auteur. Ce livre numérique est prévu uniquement pour votre plaisir personnel. Ce livre numérique ne peut pas être revendu ou offert à d’autres personnes. Si vous voulez partager ce livre avec quelqu’un d’autre, veuillez acheter un exemplaire supplémentaire pour chaque destinataire. Si vous lisez ce livre sans l’avoir acheté, ou qu’il n’a pas été acheté uniquement pour votre propre usage, alors veuillez le rendre et acheter votre propre exemplaire. Merci de respecter le dur labeur de cet auteur. Il s’agit d’une œuvre de fiction. Les noms, personnages, entreprises, organismes, lieux, événements et incidents sont tous le produit de l’imagination de l’auteur et sont utilisés de manière fictive. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, n’est que pure coïncidence.

Image de couverture : Copyright GlebSStock, utilisée sous licence à partir de Shutterstock.com.



LIVRES DE JACK MARS

SÉRIE DE THRILLERS LUKE STONE

TOUS LES MOYENS NÉCESSAIRES (Volume #1)

PRESTATION DE SERMENT (Volume #2)

SALLE DE CRISE (Volume #3)

LUTTER CONTRE TOUT ENNEMI (Volume #4)

PRÉSIDENT ÉLU (Volume #5)



L’ENTRAÎNEMENT DE LUKE STONE

CIBLE PRINCIPALE (Tome #1)

DIRECTIVE PRINCIPALE (Tome #2)

MENACE PRINCIPALE (Tome #3)



UN THRILLER D’ESPIONNAGE DE L’AGENT ZÉRO

L’AGENT ZÉRO (Volume #1)

LA CIBLE ZÉRO (Volume #2)

LA TRAQUE ZÉRO (Volume #3)

LE PIÈGE ZÉRO (Volume #4)

LE FICHIER ZÉRO (Volume #5)

LE SOUVENIR ZÉRO (Volume #6)

L’ASSASSIN ZÉRO (Volume #7)



UNE NOUVELLE DE L’AGENT ZÉRO




PROLOGUE


Je n’arrive pas à localiser Sara.

Voilà ce que Todd Strickland lui avait dit au téléphone. Zéro était à peine rentré de Belgique depuis un jour, après avoir révélé que le président russe tirait les ficelles dans une tentative d’annexer l’Ukraine avec l’aide des USA, quand il avait appris la nouvelle. Strickland avait gardé un œil sur Sara depuis qu’elle avait été émancipée et qu’elle avait déménagé en Floride. Mais, à présent, elle semblait s’être évanouie dans la nature. Sa ligne téléphonique avait été coupée et sa localisation désactivée. Même ses colocataires ne l’avaient pas vue depuis deux jours.

Envoie-moi l’adresse de chez elle par texto, lui avait demandé Zéro. Je vais prendre un avion.

À peine trois heures plus tard, il se retrouva devant une maison délabrée de Jacksonville en Floride, à l’endroit que Sara appelait chez elle depuis un peu plus d’un an. Il monta les marches en béton fissurées et frappa à la porte d’entrée du plat de la main, encore et encore, sans relâche jusqu’à ce que quelqu’un finisse par répondre.

“Hé mec,” grommela un ado blond dégingandé avec des tatouages le long des bras. “Qu’est-ce que vous foutez ici ?”

“Sara Lawson,” demanda Zéro. “Tu sais où elle pourrait être ?”

Le gamin fronça les sourcils d’un air étonné, mais un sourire narquois recourba ses lèvres. “Pourquoi ? D’autres fédéraux la cherchent ?”

Des fédéraux ? Un frisson parcourut le dos de Zéro. Si quelqu’un prétendant être du FBI s’est pointé ici, ça pourrait vouloir dire qu’elle a été kidnappée.

“Je suis son père.” Il avança d’un pas en donnant un coup d’épaule au gamin, et le poussa pour entrer dans la maison.

“Hé, vous ne pouvez pas débarquer ici comme ça !” essaya-t-il de protester. “Je vais appeler les flics, mec…”

Zéro se retourna vers lui. “C’est Tommy, c’est ça ?”

Les yeux du blond s’écarquillèrent d’appréhension, mais il ne répondit pas.

“J’ai entendu parler de toi,” lui dit Zéro sans hausser le ton. Strickland lui avait fait un briefing complet pendant qu’il était en route. “Je sais qui tu es. Tu ne vas pas appeler les flics. Tu ne vas pas appeler ton papa avocat. Tu vas aller t’asseoir ici, sur le canapé, et fermer ta putain de gueule. Tu m’entends ?”

Le gamin ouvrit la bouche comme s’il voulait dire quelque chose…

“J’ai dit la ferme,” lâcha Zéro.

Le gamin dégingandé battit en retraite sur le canapé, comme un chien file dans son panier, et s’assit à côté d’une jeune fille qui ne devait même pas avoir dix-huit ans, si toutefois elle atteignait cet âge un jour.

“Tu es Camilla ?”

La fille secoua frénétiquement la tête. “Je m’appelle Jo.”

“Je suis Camilla.” Une jeune latina descendait les marches. Elle avait les cheveux bruns et était beaucoup trop maquillée. “Je partage la chambre de Sara.” Elle détailla Zéro de haut en bas. “Vous êtes vraiment son père ?” demanda-t-elle d’un air dubitatif.

“Ouais.”

“Alors… qu’est-ce que vous faites ?”

“Quoi ?”

“Comme boulot. Sara nous a dit ce que vous faisiez.”

“Je n’ai pas de temps à perdre,” murmura-t-il en levant les yeux au plafond. “Je suis comptable,” dit-il à la fille.

Camilla secoua la tête. “Mauvaise réponse.”

Zéro haussa les épaules. Sara a dû dire à ses amis la vérité sur moi. “Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Que je suis un espion de la CIA ?”

Camilla cligna des yeux. “Eh ben… ouais.”

“Pour de vrai ?” demanda le blond sur le canapé.

Zéro leva les mains de frustration. “S’il te plaît, dis-moi juste où est-ce que tu as vu Sara pour la dernière fois.”

Camilla regarda ses colocataires, puis baissa les yeux. “Très bien,” dit-elle à voix basse. “Il y a quelques jours, elle cherchait à acheter, et je lui ai donné…”

“Acheter ?” demanda Zéro.

“De la drogue, mec. Faut suivre un peu,” dit le blond.

“Elle avait besoin d’un remontant,” poursuivit Camilla. “Je lui ai donné l’adresse de mon vendeur. Elle s’est pointée là-bas, puis elle est revenue. Le lendemain matin, elle est repartie. Je pensais qu’elle allait au boulot, mais elle n’est jamais revenue. Sa ligne est coupée. Je vous jure que c’est tout ce que je sais.”

Zéro faillit péter les plombs devant ces gosses irresponsables, à peine adultes, qui envoyaient une adolescente seule chez un dealer. Mais il ravala sa colère. Il fallait qu’il la retrouve.

Elle a besoin de toi.

“Ce n’est pas tout,” dit-il à Camilla. “Je veux le nom et l’adresse de ce type.”


*

Vingt minutes plus tard, Zéro se tenait devant une barraque de Jacksonville à la façade crasseuse, avec un lave-linge cassé sur le porche. D’après Camilla, c’était là que créchait le dealer, un type nommé Ike.

Zéro n’avait pas d’arme sur lui. Il s’était tellement précipité pour se rendre à l’aéroport qu’il avait passé la porte avec seulement ses clés de voiture et son téléphone. Mais maintenant, il regrettait de ne pas en avoir pris une.

Comment je vais la jouer ? Enfoncer la porte, lui botter le cul et demander des réponses ? Ou frapper à la porte et discuter gentiment ?

Il décida que la deuxième option était la meilleure pour commencer. Ensuite, il aviserait.

Au troisième coup bref, une voix masculine s’éleva de l’intérieur de la maison. “Une minute, putain ! J’arrive !” Le type qui apparût à la porte était plus grand que Zéro, plus musclé que Zéro, et bien plus tatoué que Zéro (qui n’avait aucun tatouage). Il portait un débardeur blanc avec ce qui semblait être une tache de café dessus, et son jean était trop grand pour lui. Il retombait bas sur ses hanches.

“C’est toi Ike ?”

Le dealer le regarda de haut en bas. “Vous êtes flic ?”

“Non. Je cherche ma fille, Sara. Seize ans, blonde, à peu près cette taille…”

“Je n’ai jamais vu votre fille, mec.” Ike secoua la tête. Il avait le front plissé.

Mais Zéro vit l’infime et presque imperceptible plissement de l’œil, ainsi que le minuscule tremblement de ses lèvres, alors qu’Ike tentait de rester impassible. La colère. Il avait décelé un bref flash de colère en prononçant le nom de Sara.

“Ok, désolé de t’avoir dérangé,” dit Zéro.

“Pas de souci,” répondit froidement le type. Il commença à refermer la porte.

Dès qu’Ike se fut partiellement retourné, Zéro leva le pied et décocha un coup puissant juste en dessous de la poignée de porte. Elle s’ouvrit violemment, s’abattit sur le dealer et le jeta à plat ventre sur le tapis marron.

Zéro fut sur lui en un instant, l’avant-bras contre sa trachée. “Tu la connais,” gronda-t-il. “Je l’ai vu dans tes yeux. Dis-moi où elle est allée, sinon je…”

Il entendit un grognement, puis vit une masse noire et feu, alors qu’un Rottweiler massif bondissait sur lui. Il eut à peine le temps de réagir et n’eut pas d’autre choix que de suivre la force du chien et de rouler avec. Ce dernier retroussa les babines et trouva prise dans son bras, enfonçant ses crocs dans la chair.

Zéro serra les dents et roula une fois de plus pour que le chien se retrouve sous lui, puis il appuya de manière à forcer son avant-bras mordu à entrer dans la bouche du chien qui essayait de resserrer davantage sa prise.

Le dealer se releva et quitta la pièce, alors que la main libre de Zéro fouillait derrière lui à la recherche de quoi que ce soit qui pourrait être utile. Le chien se tortillait et se débattait sous lui, essayant de se libérer, mais Zéro maintenait ses pattes ensemble pour qu’il ne puisse pas se relever. Sa main trouva un plaid miteux posé sur le canapé en cuir, et il le tira vers lui.

Avec sa main libre, il balança un seul coup sur le museau du chien, pas assez fort pour le blesser vraiment, juste assez pour que ses crocs se desserrent et qu’il libère son bras. Durant la demi-seconde avant que les crocs se referment à nouveau, il enroula le plaid autour de la tête du chien et relâcha ses jambes afin qu’il puisse se retourner et se relever.

Puis, il passa le bout du plaid sous son corps et attacha les extrémités derrière sa tête, enveloppant fermement la moitié avant du Rottweiler dans le plaid. Le chien ruait et se débattait, essayant de se libérer… ce qu’il allait finir par réussir à faire. Aussi, Zéro se remit debout et se précipita vers le dealer.

Il déboula dans une minuscule cuisine, juste à temps pour voir Ike sortir un vieux pistolet tout sale d’un tiroir. Il allait se retourner avec, quand Zéro bondit en avant et le stoppa d’une main, puis lui fit lâcher prise en serrant et tournant sa main, ce qui disloqua certainement, et cassa même peut-être, l’un des doigts du type.

Ike poussa un cri et se recroquevilla en tenant sa main, tandis que Zéro pointait l’arme sur son front.

“Ne me tue pas, mec,” gémit-il. “Ne me tue pas. S’il te plaît, ne me tue pas.”

“Dis-moi ce que je veux savoir. Où est Sara ? Quand l’as-tu vue pour la dernière fois ?”

“Ok, ok ! Écoute, elle est venue me voir, mais elle ne pouvait pas payer. Alors, on a trouvé un arrangement où elle devait livrer ma marchandise dans toute la ville…”

“Ta drogue,” corrigea Zéro. “Elle devait livrer ta drogue dans toute la ville. Dis-le.”

“Ouais, ma drogue. Ça faisait juste quelques jours et elle s’en sortait bien, alors je lui ai filé un gros paquet de pilules…”

“De quoi ?”

“Des pilules sur ordonnance. Des analgésiques. Ensuite, elle a disparu, mec. Elle ne s’est jamais repointée, n’a jamais rien livré. Mes clients étaient furax. Elle m’a fait perdre plus de mille dollars. Et elle a même pris l’une de mes caisses, vu qu’elle n’a pas de voiture…”

Zéro prit un air moqueur. “Tu lui as filé pour mille dollars de drogue, et elle s’est barrée avec ?”

“Ouais, mec.” Il leva les yeux vers Zéro avec les mains en l’air près de son visage dans une position défensive. “Si tu réfléchis bien, c’est moi la vraie victime dans l’histoire…”

“Ta gueule.” Il appuya doucement le canon contre le front d’Ike. “Où est-ce qu’elle était censée aller, et qu’est-ce qu’elle a pris comme voiture ?”


*

Zéro prit l’Escalade noir qu’il avait “emprunté” à Ike, ainsi que son flingue, et il utilisa le GPS de son téléphone pour rouler aussi vite que possible jusqu’au lieu de livraison, regardant pendant tout le trajet s’il ne voyait pas une berline Chevy bleue, quatre portes, de 2001.

Il n’en vit aucune jusqu’au lieu de livraison qui, constata-t-il avec tristesse, était un centre de loisirs local. Mais il n’avait pas le temps de s’en soucier pour le moment. Aussi, il se demanda, Que ferait Sara ? Où irait-elle ?

Il connaissait déjà la réponse avant même d’avoir fini de se poser la question. Elle flottait vers lui dans l’odeur iodée de l’air aussi facilement que le fait d’évoquer un souvenir.

Ils savaient tous dans la famille que Kate, la défunte mère de Maya et Sara, avait un endroit préféré au monde. Elle y avait emmené les filles à trois occasions. La première fois, elles n’avaient que huit et six ans, quand Kate leur avait dit : “C’est mon endroit préféré.”

C’était une plage du New Jersey, une appellation qui faisait généralement tiquer Zéro. La plage était trop rocailleuse et l’eau était souvent trop froide, sauf pendant les deux mois d’été, mais ce n’était pas ce que Kate aimait là-bas. Elle aimait simplement la vue. Elle y allait tous les ans quand elle était petite, jusqu’à son adolescence, et vouait un amour profond et presque incompréhensible à cet endroit.

La plage. Il savait que Sara irait à la plage.

Il se servit de son téléphone pour localiser les plus proches et s’y rendit en roulant comme un fou, coupant la priorité aux gens et grillant les feux. Il fut d’ailleurs surpris qu’aucun flic ne sorte de nulle part pour l’arrêter. Les parkings des plages n’étaient pas grands, longs et étroits, occupés par les voitures de familles heureuses. Mais il ne vit aucun véhicule correspondant à celui qu’Ike avait décrit.

Il fouilla trois des plages les plus grandes et les plus proches de chez Sara et de son boulot, mais il ne trouva rien. Le soleil déclinait rapidement. Dans un coin de sa tête, il savait que les USA avaient un nouveau président, puisque l’ancien Président de la Chambre des Représentants avait prêté serment dans l’après-midi. Maria avait été invitée à la cérémonie, et devait sans doute se trouver au cocktail à l’heure qu’il était, avec plein de politiciens guindés et de personnalités influentes, à boire du champagne et à discuter tranquillement d’un avenir radieux, tandis que Zéro passait au crible la côte de Jacksonville à la recherche de sa fille disparue qui, la dernière fois qu’il l’avait vue, avait appelé la police pour le faire déguerpir et lui avait hurlé qu’elle ne voulait plus jamais le revoir.

“Allez, Sara,” se murmura-t-il en allumant les phares. “Donne-moi quelque chose. Aide-moi à te trouver. Il doit y avoir un…”

Il s’arrêta en réalisant son erreur. Il avait cherché les plages publiques, les plages populaires. Mais la plage de Kate était petite et peu fréquentée. Et Sara avait pour un millier de dollars de pilules avec elle. Elle ne voudrait pas se retrouver dans un endroit bondé.

Il s’arrêta sur le bas-côté et ouvrit le navigateur de son téléphone. Il se dépêcha de chercher les plages les moins populaires, les plages rocheuses, les endroits où les gens n’allaient pas souvent. La recherche n’était pas simple, et il avait l’impression de ne pas obtenir de résultats, jusqu’à ce qu’il clique sur les images. Et c’est alors qu’il la vit…

Il y avait une plage qui ressemblait vraiment à celle de Kate, comme si elle avait été créée à partir de ses propres souvenirs.

Zéro roula dans sa direction à près de cent-trente kilomètres heure, se fichant pas mal de la police ou des règles de circulation, et même des autres conducteurs, zigzaguant entre les voitures qui avançaient bien trop lentement, des gens qui rentraient tranquillement passer la soirée chez eux sans savoir que sa fille était peut-être morte, quelque part, près du rivage.

Il s’engagea sur le minuscule parking en gravier et enfonça la pédale de freins quand il la vit : une berline bleue, la seule voiture sur le parking, stationnée tout au bout. La nuit était tombée, donc il laissa les phares allumés et gara l’Escalade au milieu du parking. Il sauta hors du véhicule et courut jusqu’à la berline.

Il ouvrit la porte arrière.

Et elle était là, ressemblant à un ange mais avec une mine affreuse : son bébé, sa plus jeune fille, à la fois belle et pâle, allongée prostrée sur la banquette arrière avec les yeux dans le vague à moitié ouverts, des pilules éparpillées au sol autour d’elle.

Zéro chercha immédiatement son pouls. Il en sentit un, bien que lent. Puis, il pencha sa tête en arrière et s’assura que ses voies respiratoires n’étaient pas obstruées. Il savait que la plupart des morts par overdose résultaient de voies respiratoires bloquées qui empêchaient de respirer pour finir par causer un arrêt cardiaque.

Mais elle respirait, même si son souffle était faible.

“Sara ?” lui cria-t-il au visage. “Sara ?”

Elle ne répondit pas. Il la sortit de la voiture et la souleva. Elle était incapable de se tenir debout toute seule.

“Je suis vraiment désolé,” lui dit-il. Puis, il enfonça deux doigts dans sa gorge.

Elle eut un hoquet involontaire, puis deux, et vomit sur le parking. Elle toussait et crachait pendant qu’il la tenait et lui disait, “Ça va aller, ça va aller.”

Il la mit dans l’Escalade, laissant les portes de la berline ouverte avec des pilules partout sous les sièges, et roula sur près de trois kilomètres avant de trouver une épicerie dans une station-service. Il acheta deux litres d’eau avec un billet de vingt et n’attendit même pas qu’on lui rende la monnaie.

Là, sur le parking d’une station-service de Floride, il resta assis avec elle sur la banquette arrière, sa tête posée sur ses genoux, à lui caresser les cheveux en lui donnant de petites quantités d’eau, restant à l’affût du moindre signe signifiant qu’il faudrait l’amener aux urgences. Ses pupilles étaient dilatées, mais ses voies respiratoires étaient ouvertes et son pouls revenait lentement à la normale. Ses doigts tremblaient légèrement, mais quand il glissa sa main dans la sienne, ils se refermèrent sur les siens. Zéro retint ses larmes en se souvenant d’elle quand elle n’était encore qu’un bébé, qu’il la tenait sur ses genoux et que ses minuscules doigts se refermaient sur les siens.

Il ne savait plus depuis combien de temps il était assis ici, avec elle. Quand il leva de nouveau les yeux vers l’horloge, il vit que plus de deux heures s’étaient écoulées.

C’est alors qu’elle cligna des yeux, gémit doucement, et dit : “Papa ?”

“Ouais,” chuchota-t-il. “C’est moi.”

“Est-ce que c’est réel ?” demanda-t-elle d’une voix qui flotta vers lui comme dans un rêve.

“C’est réel,” lui dit-il. “Je suis là et je vais te ramener à la maison. Je vais t’emmener loin d’ici. Je vais prendre soin de toi… même si tu dois me haïr pour ça.”

“Ok,” acquiesça-t-elle doucement.

Il se détendit enfin en réalisant qu’elle était hors de danger maintenant. Sara s’endormit et Zéro se glissa sur le siège avant du SUV. Il ne pouvait pas la mettre dans un avion dans cet état, mais il pouvait conduire pour la ramener, toute la nuit s’il le fallait. Maria se débarrasserait du véhicule pour lui sans poser de questions. Et les autorités locales rendraient une petite visite au dealer, Ike.

Il tourna la tête vers elle, pelotonnée sur la banquette arrière avec les genoux pliés et la joue contre le cuir souple, l’air paisible mais vulnérable.

Elle a besoin de toi.

Et il avait besoin qu’on ait besoin de lui.



4 SEMAINES PLUS TARD




CHAPITRE UN


“Tu es prêt ?” demanda Alan Reidigger à voix basse en vérifiant le chargeur du Glock noir dans sa grosse main. Zéro et lui étaient adossés à un mur en contreplaqué, restant cachés sous couvert de l’obscurité. Il faisait presque trop noir pour y voir quoi que ce soit, mais Zéro savait que, dans un court moment, tout l’endroit serait illuminé comme un soir du Quatorze Juillet.

“Toujours prêt,” chuchota Zéro. Il tenait un Ruger LC9 dans sa main gauche, un petit pistolet argenté à chargeur neuf coups, tout en fléchissant les doigts de sa main droite. Il ne devait pas oublier la blessure qu’il avait subie près de deux ans plus tôt, quand une ancre en acier s’était écrasée sur sa main, la rendant inutilisable. Trois opérations et plusieurs mois de rééducation physique plus tard, il avait récupéré presque tout son usage, malgré des dommages nerveux irréversibles. Il pouvait tirer avec une arme à feu, mais le coup avait tendance à dévier à gauche, un souci mineur qu’il avait appris à compenser.

“Je pars à gauche,” indiqua Reidigger, “et je dégage la voie. Tu vas à droite. Garde les yeux ouverts et surveille tes arrières. Je parie qu’il y a une surprise ou deux qui nous attendent.”

Zéro ne put s’empêcher de sourire. “Oh, c’est toi qui lances les hostilités maintenant, partenaire à mi-temps ?”

“Essaie de suivre un peu, vieillard.” Reidigger lui retourna son sourire, ses lèvres se recourbant derrière la barbe épaisse qui obscurcissait la partie inférieure de son visage. “Prêt ? Allons-y.”

À cette simple commande chuchotée, ils laissèrent tous les deux de la façade en contreplaqué derrière eux et se séparèrent. Zéro leva le Ruger, son canon suivant sa ligne de mire pendant qu’il se glissait en tournant dans une allée étroite.

Au début, il n’y eut que le silence et l’obscurité, sans aucun bruit dans cet espace caverneux. Zéro dut empêcher ses muscles de se tendre, leur ordonnant de rester relâchés et de ne pas ralentir sa vitesse de réaction.

C’est juste comme toutes les autres fois, se dit-il. Tu as déjà fait ça avant.

Puis, des lumières éclatèrent à sa droite dans une série d’éclairs puissants et discordants. Un flash sortit du canon d’une arme, accompagné par le bruit assourdissant du coup de feu. Zéro se jeta en avant, fit une roulade, et se redressa sur un genou. La forme n’était rien de plus qu’une silhouette, mais il y voyait suffisamment pour tirer deux coups qui atteignirent cette dernière en plein cœur.

Je n’ai pas perdu la main. Il se redressa légèrement en restant bas, avançant accroupi. Garde les yeux ouverts. Surveille tes arrières… Il se retourna juste à temps pour voir une autre forme sombre apparaître, barrant la route derrière lui. Zéro se jeta en arrière, atterrissant sur les fesses en tirant deux coups de plus. Il entendit des projectiles siffler juste au-dessus de sa tête, les sentant quasiment souffler dans ses cheveux. Ses deux tirs atteignirent sa cible, l’un dans le torse et l’autre dans le front de la silhouette.

De l’autre côté de la structure, parvinrent trois coups secs en rafale rapide. Ensuite, ce fut le silence. “Alan,” chuchota-t-il dans l’oreillette. “La voie est libre ?”

“Pas encore,” fut sa réponse. Une salve de tirs automatiques fendit l’air, suivis par deux coups émanant du Glock. “La voie est libre. Retrouve-moi de l’autre côté.”

Zéro resta dos au mur en avançant rapidement, le contreplaqué rugueux frottant contre son gilet tactique. Il distingua un mouvement furtif au-dessus de lui, depuis le toit plat de la structure. Un seul coup bien placé à la tête élimina la menace.

Il atteignit l’angle et s’arrêta, prenant une profonde inspiration avant de se montrer. Alors qu’il faisait le tour, Ruger levé, il se retrouva nez-à-nez avec Reidigger.

“J’en ai trois,” lui dit Zéro.

“Deux de mon côté,” grommela Alan. “Ce qui veut dire…”

Zéro n’eut pas le temps de crier un avertissement en voyant une forme humaine apparaître derrière Alan. Il leva son pistolet, juste au-dessus de l’épaule d’Alan, et tira deux fois.

Mais pas assez vite. Alors que Zéro tirait, Alan cria et serra sa jambe.

“Ah, putain !” grogna Reidigger. “Pas encore une fois.”

Zéro grimaça, alors que de brillantes lumières fluorescentes s’allumaient soudain, illuminant tout le terrain d’entraînement intérieur. Des talons claquèrent contre le sol bétonné et, un moment plus tard, Maria Johansson débarqua, bras croisés sur son blazer blanc, sa bouche maquillée faisant la moue.

“Qu’est-ce qui se passe ?” protesta Reidigger. “Pourquoi on s’arrête ?”

“Alan,” gronda Maria, “peut-être que tu devrais suivre tes propres conseils et surveiller tes arrières.”

“Quoi, ça ?” Alan désigna sa cuisse où une balle de paintball verte avait éclaboussé son pantalon. “C’est juste une égratignure.”

Maria haussa le ton. “L’artère fémorale aurait été touchée. Tu serais mort en quatre-vingt-dix secondes.” À l’attention de Zéro, elle ajouta, “Beau travail, Kent. Tu bouges presque comme quand tu étais plus jeune.”

Zéro décocha un sourire à Alan, qui lui fit furtivement un doigt.

L’entrepôt dans lequel ils se trouvaient était une ancienne usine de conditionnement en gros, jusqu’à ce que la CIA la rachète et la transforme en terrain d’entraînement. Le dispositif en lui-même était le produit de l’ingénieur excentrique de l’agence Bixby, qui avait fait de son mieux pour simuler un raid nocturne. La “base” qu’ils avaient pris d’assaut était composée de structures en contreplaqué, tandis que les flashs des canons des armes étaient des stroboscopes placés un peu partout dans les locaux. Les bruits des coups de feu étaient reproduits numériquement et diffusés via des haut-parleurs haute-définition qui faisaient écho dans cet immense espace et donnaient presque l’impression aux oreilles entraînées de Zéro que c’étaient de vrais coups de feu. Les formes humaines n’étaient rien d’autre que des mannequins en gel balistique fixés sur des chariots, tandis que les armes de paintball étaient automatisées, programmées pour tirer quand les capteurs décelaient un mouvement à diverses portées.

La seule chose vraie de l’exercice étaient les balles réelles qu’ils utilisaient, raison pour laquelle Zéro et Reidigger portaient des gilets tactiques pare-balles… Voilà pourquoi ce centre d’entraînement n’était accessible qu’aux agents des Opérations Spéciales, dans lesquelles Zéro se retrouvait à nouveau enrôlé.

Après le fiasco en Belgique, dans lequel ils s’étaient tous les deux confrontés au président russe Aleksandr Kozlovsky et avaient dévoilé le pacte secret qu’il avait avec le président des USA Harris, dire que Zéro et Reidigger s’étaient retrouvés dans le pétrin était un doux euphémisme. Ils étaient devenus des fugitifs internationaux recherchés dans quatre pays pour avoir enfreint plus d’une dizaine de lois. Mais ils avaient eu raison à propos du complot, et il ne semblait pas vraiment justifié pour eux deux qu’ils passent le reste de leurs vies en prison.

Aussi, Maria avait tiré toutes les ficelles possibles, se mouillant vraiment pour ses anciens coéquipiers et amis. Ça tenait presque du miracle qu’elle ait réussi à faire passer toute cette histoire pour une opération top-secret sous sa supervision.

Bien sûr, la contrepartie était qu’ils devaient retourner bosser pour la CIA.

Même si Zéro ne comptait pas l’admettre à haute voix, c’était comme un retour à la maison pour lui. Il avait travaillé dur ce dernier mois, se remettant au sport, allant an centre de tir pour s’entraîner tous les jours, boxant et évitant les coups d’opposants ayant presque la moitié de son âge. Le poids qu’il avait pris durant son absence d’un an et demi s’était volatilisé. Il s’améliorait au tir de sa main droite blessée. Maria avait raison, il était presque au même niveau qu’avant.

Alan Reidigger, de son côté, avait résisté au maximum. Il avait passé les quatre dernières années de sa vie sous l’alias d’un mécanicien appelé Mitch, alors que l’agence le croyait mort. Revenir à la CIA était la dernière chose qu’il voulait mais, étant donné le choix entre ça ou un trou à E-6, il avait accepté à contrecœur les conditions de Maria, mais en tant que ressource plutôt qu’agent à part entière, raison pour laquelle Zéro plaisantait en l’appelant “partenaire à mi-temps.” L’implication d’Alan dépendrait des besoins et il fournirait son soutien si nécessaire, aidant également à former des agents plus jeunes.

Mais avant ça, il fallait qu’ils retrouvent tous les deux la forme pour se battre.

Reidigger voulut essuyer la peinture verte sur son pantalon, ce qui ne fit que l’étaler un peu plus sur sa cuisse. “Laisse-moi nettoyer ça, et on s’y remet,” dit-il à Maria.

Elle secoua la tête. “Je ne vais pas passer toute la journée dans ce lieu étouffant à te voir prendre coup après coup. On reprendra après les vacances.”

Alan marmonna, mais acquiesça quand même. Il avait été un excellent agent en son temps. Et même maintenant, il s’avérait être encore vif et apte au combat. Il était rapide, malgré son poids en trop au niveau du ventre. Pourtant, il avait toujours été un aimant à balles. Zéro ne pouvait même pas se rappeler le nombre de fois où Reidigger s‘était fait tirer dessus durant sa carrière, mais ça ne devait pas être loin d’un nombre à deux chiffres, en particulier depuis qu’il avait pris une balle à l’épaule durant leur épopée belge.

Un jeune technicien débarqua avec un chariot en acier à roulettes pour récupérer leurs équipements, tandis que trois autres s’affairaient à remettre en ordre la zone d’entraînement. Zéro dégagea la balle de la chambre du Ruger, retira le chargeur et posa les trois éléments sur le chariot. Puis, il arracha les bandes Velcro de son gilet tactique et le fit passer par-dessus sa tête pour l’enlever, se sentant soudain plus léger de quelques kilos.

“Alors, il y a une chance que tu aies changé d’avis ?” demanda-t-il à Alan. “Pour Thanksgiving. Les filles seraient ravies de te voir.”

“Et ça me ferait plaisir de les voir aussi,” répondit-il, “mais je vais passer mon tour pour cette fois. Je préfère vous laisser vous retrouver en famille.”

Alan ne s’attarda pas sur le sujet, et il n’en avait pas besoin. Les relations de Zéro avec Maya et Sara avaient été plus que tendues depuis un an et demi. Mais cela faisait maintenant plusieurs semaines que Sara était retournée chez lui, depuis qu’il l’avait retrouvée sur une plage en Floride. Maya et lui avaient commencé à se parler de plus en plus par téléphone et elle avait presque sauté dans le premier avion quand elle avait appris ce qui était arrivé à sa petite sœur, mais Zéro l’avait rassurée et convaincue de rester à l’école jusqu’aux vacances. Cette semaine serait la première depuis longtemps où ils allaient tous se retrouver sous le même toit. Et Alan avait raison. Il y avait encore beaucoup de boulot à accomplir pour réparer les dommages qui les avaient séparés pendant si longtemps.

“En plus,” dit Alan avec un sourire, “nous avons tous nos traditions. Moi, je vais manger un poulet rôti entier et remonter le moteur d’une Camaro de soixante-douze.” Il se tourna vers Maria. “Et toi ? Tu vas le fêter avec ton cher vieux papa ?”

David Barren, le père de Maria, était le Directeur du Renseignement National, quasiment le seul homme avec le président à qui le Directeur Shaw de la CIA rendait des comptes.

Mais Maria secoua la tête. “Mon père sera en Suisse en fait. Il fait partie d’une délégation diplomatique pour le compte du président.”

Alan fronça les sourcils. “Alors tu vas rester seule pour Thanksgiving ?”

Maria haussa les épaules. “Ce n’est pas bien grave. En fait, j’ai beaucoup de paperasse en attente étant donné que je passe beaucoup trop de temps ici avec deux idiots comme vous. Je compte enfiler un pantalon de survêtement, me faire du thé, et me mettre au boulot…”

“Non,” la coupa fermement Zéro. “Pas question. Viens dîner avec les filles et moi.” Il avait dit ça sans vraiment y réfléchir, mais il ne regrettait pas de le lui avoir proposé. Au contraire, il se sentait un peu coupable, car c’était à cause de lui qu’elle se retrouvait seule pour Thanksgiving.

Maria esquissa un sourire reconnaissant, mais on lisait l’hésitation dans ses yeux. “Je ne suis pas très sûre que ce soit une bonne idée.”

Elle marquait un point. Leur relation avait cessé à peine plus d’un mois avant. Ils avaient vécu ensemble plus d’un an en tant que… eh bien, il ne savait pas vraiment en tant que quoi. Amants ? Il ne se souvenait même pas avoir déjà parlé d’elle comme étant sa petite amie. Ça sonnait juste trop bizarre. Mais ça n’avait pas d’importance finalement, parce que Maria lui avait avoué qu’elle voulait fonder une famille.

Si Zéro devait tout recommencer avec quelqu’un, il ne voudrait le faire avec personne d’autre au monde qu’avec Maria. Mais quand il y réfléchissait en profondeur, il réalisait qu’il n’avait pas envie de ça. Il avait un travail à faire sur lui-même, du boulot pour réparer ses relations avec ses filles, et aussi pour exorciser les fantômes du passé. Et puis l’interprète, Karina, avait débarqué dans sa vie, lors d’une trop brève romance vertigineuse et dangereuse, à la fois magnifique et tragique. Son cœur souffrait encore de sa perte.

En tout cas, Maria et lui avaient une longue histoire, pas seulement amoureuse, mais aussi professionnelle et platonique. Ils avaient convenu de rester amis, car aucun des deux n’aurait envisagé les choses autrement. Mais à présent, il était à nouveau agent, tandis que Maria avait été promue Directrice Adjointe des Opérations Spéciales, ce qui voulait dire qu’elle était sa chef.

Les choses étaient pour le moins compliquées.

Zéro secoua la tête. Ça n’avait pas à être compliqué. Il voulait croire que deux personnes puissent être amies, peu importe le passé ou leur relation actuelle.

“C’est une idée géniale,” lui dit-il. “Et je ne supporterai aucun refus. Viens dîner avec nous.”

“Eh bien…” Le regard de Maria jeta un bref coup d’œil vers Reidigger avant de revenir à Zéro. “Ok, dans ce cas,” concéda-t-elle. “Ça me paraît bien. Je crois que je ferais mieux d’aller commencer à traiter ma paperasse.”

“Je t’envoie un message,” lui dit Zéro pendant qu’elle quittait l’entrepôt, ses talons résonnant sur le sol en béton.

Alan retira son gilet tactique en poussant un long grognement, puis replaça sa casquette tachée de sueur sur ses cheveux emmêlés avant de demander tout à coup, “Est-ce que c’est un stratagème ?”

“Un stratagème ?” dit Zéro d’un air surpris. “Pour quoi faire ? Pour récupérer Maria ? Tu sais bien que ce n’est pas ce que j’ai en tête.”

“Non. Je veux dire un stratagème pour que Maria face office de tampon entre elles et toi.” Pour un agent sous couverture qui avait vécu les quatre dernières années de sa vie sous l‘identité de quelqu’un d’autre, Alan avait une franchise brute avec lui qui frisait parfois l’insulte.

“Bien sûr que non,” répondit fermement Zéro. “Tu sais qu’il n’y a rien au monde que je souhaite plus que les choses redeviennent comme avant. Maria est une amie, pas un tampon.”

“Bien sûr,” acquiesça Alan, même s’il semblait dubitatif. “Peut-être que ‘tampon’ n’était pas le terme adéquat. Peut-être plus comme un…” Il baissa les yeux vers le gilet pare-balles posé sur le chariot en acier devant eux et le montra du doigt. “Eh bien, je ne trouve pas de métaphore plus appropriée que ça.”

“Tu dis n’importe quoi,” insista Zéro, essayant de cacher l’énervement dans sa voix. Il n’était pas en colère à cause de la franchise d’Alan, mais il était irrité par cette suggestion. “Maria ne mérite pas de rester seule pour Thanksgiving, et la situation avec les filles est bien meilleure qu’elle ne l’a été depuis plus d’un an. Tout va bien se passer.”

Alan leva les deux mains en l’air, comme pour se rendre. “Ok, je te crois. Je me fais juste du souci pour toi, c’est tout.”

“Ouais, je sais bien.” Zéro regarda sa montre. “Écoute, je dois me sauver. Maya arrive ce soir. On se voit à la salle de sport vendredi ?”

“Pas de souci. Passe le bonjour aux filles de ma part.”

“Je n’y manquerai pas. Amuse-toi bien avec ton poulet et ton moteur.” Zéro le salua de la main en se dirigeant vers la porte, mais sa tête était à présent emplie de doutes. Est-ce qu’Alan avait raison ? Avait-il inconsciemment invité Maria parce qu’il avait peur de se retrouver seul avec ses filles ? Et si le fait d’être réunis à nouveau leur rappelait pourquoi elles étaient parties au départ ? Ou pire, sil elles pensaient la même chose qu’Alan ? Que Maria était comme une sorte de barrière protectrice entre elles et lui ? Et si elles se disaient qu’il ne faisait pas assez d’efforts ?

Tout va bien se passer.

Ça ne le réconfortait pas vraiment mais, au moins, sa capacité à mentir de manière convaincante était plus aiguisée que jamais.




CHAPITRE DEUX


Maya monta les marches jusqu’à l’appartement au deuxième étage que louait son père. Il se trouvait dans une nouvelle zone en développement juste à côté du centre-ville de Bethesda, dans un quartier qui avait poussé ces dernières années, avec des appartements, des maisons de ville et des centres commerciaux. Ça ne ressemblait pas vraiment au genre d’endroit où elle aurait imaginé son père vivre, mais elle comprenait qu’il s’était dépêché de trouver quelque chose de libre quand il s’était séparé de Maria.

Probablement avant qu’il ne puisse changer d’avis, supposa-t-elle.

Pendant un bref moment, elle pensa avec tristesse à leur ancienne maison d’Alexandria, là où elle avait vécu avec Sara et leur père avant que toute cette folie ne débute. À l’époque, elles croyaient encore que leur père était professeur d’histoire, avant qu’elles ne découvrent qu’il était agent sous couverture à la CIA, avant qu’elles ne soient kidnappées par un assassin psychopathe qui les avait vendues à des trafiquants d’êtres humains. Elles pensaient alors que leur mère était morte d’une attaque puissante et soudaine, tandis qu’elle retournait à sa voiture après sa journée de travail, alors qu’elle avait été assassinée par un homme qui avait sauvé la vie des filles à plus d’une occasion.

Maya secoua la tête et chassa les mèches sur son front, comme si elle essayait de repousser ces pensées. Il était temps de prendre un nouveau départ ou, au moins, d’essayer sincèrement.

Elle se retrouva devant la porte de l’appart de son père, quand elle réalisa qu’elle n’avait pas la clé et qu’elle aurait peut-être dû appeler avant pour s’assurer qu’il était chez lui. Mais après deux brefs coups frappés à la porte, le verrou sauta et la porte s’ouvrit. Maya se retrouva alors pendant plusieurs secondes étranges à observer un visage relativement étranger.

Elle devait bien admettre qu’elle n’avait pas vu Sara depuis trop longtemps, et c’était plus que clair en voyant maintenant le visage de sa jeune sœur. Sara se transformait rapidement en jeune femme, avec des traits bien définis… ou plutôt les traits de Katherine Lawson, leur défunte mère.

Ça va être plus dur que je ne le pensais. Alors que Maya ressemblait de plus en plus à son père, Sara avait toujours tenu de leur mère, que ce soit au niveau de la personnalité, des centres d’intérêt ou de l’apparence. Le teint de sa sœur cadette était plus pâle aussi que dans les souvenirs de Maya, même si elle ne savait pas si c’était sa mémoire qui lui jouait des tours ou le résultat de la cure de désintoxication. Ses yeux semblaient plus ternes, et il y avait de gros cernes bien visibles en dessous, même si Sara avait tenté de les camoufler avec du maquillage. Elle s’était teint les cheveux en rouge à un moment, au moins deux mois plus tôt et, maintenant, les premiers centimètres des racines dévoilaient sa blondeur naturelle. Elle les avait également fait raccourcir récemment, au niveau du menton, dans une coupe qui encadrait joliment son visage, mais qui lui donnait deux ans de plus. En fait, Maya et elle auraient très bien pu prétendre qu’elles avaient le même âge.

“Hello,” dit simplement Sara.

“Salut.” Une fois passée la surprise initiale de voir sa sœur autant changée, Maya sourit. Elle posa au sol son sac vert kaki pour étreindre Sara, qui la serra elle aussi à son tour, comme si elle avait attendu de voir comment sa grande sœur allait réagir. “Tu m’as manqué. Je voulais rentrer immédiatement à la maison quand Papa m’a dit ce qui s’était passé…”

“Je suis contente que tu ne l’aies pas fait,” répondit honnêtement Sara. “Je m’en serais vraiment voulu si tu avais quitté l’école à cause de moi. D’ailleurs, je ne voulais pas que tu me voies… comme ça.”

Sara quitta les bras de sa sœur et attrapa son sac avant que Maya ne puisse protester. “Entre,” dit-elle. “Bienvenue à la maison, si je puis dire.”

Bienvenue à la maison. Mais elle se sentait bien peu chez elle ici. Maya la suivit à l’intérieur de l’appartement. C’était un endroit assez joli, moderne, avec beaucoup de lumière naturelle, mais assez austère toutefois. S’il n’y avait pas eu un peu de vaisselle dans l’évier et la télévision allumée dans le salon à faible volume, Maya n’aurait jamais cru que quelqu’un vivait ici. Il n’y avait pas de photos aux murs, aucune décoration indiquant le moindre style ou personnalité.

Un peu comme un tableau vierge. Mais elle devait bien admettre qu’un tableau vierge correspondait parfaitement à leur situation.

“Voilà, c’est tout,” annonça Sara, comme si elle lisait dans la tête de Maya. “Du moins, pour le moment. Il n’y a que deux chambres, donc on devra partager la mienne…”

“Je peux prendre le canapé, ça ne me dérange pas,” proposa Maya.

Sara sourit timidement. “Et ça ne me dérange pas de partager. Ce sera comme quand on était petites. Ce sera… cool de t’avoir près de moi.” Elle se râcla la gorge. Même si elles s’étaient souvent parlé au téléphone, c’était douloureusement évident que ça faisait bizarre d’être réunies à nouveau dans la même pièce.

“Où est Papa ?” demanda soudain Maya, et peut-être d’une voix un peu trop forte dans sa tentative de se débarrasser de la tension qu’elle ressentait.

“Il va rentrer d’une minute à l’autre. Il s’est arrêté faire quelques courses après le boulot, histoire d’acheter des trucs qui manquaient pour demain.”

Après le boulot. Elle avait dit ça de manière tellement naturelle, comme s’il sortait d’un simple bureau, et non du QG de la CIA à Langley.

Sara se hissa sur un tabouret de bar au comptoir qui séparait la cuisine et la petite salle à manger. “Comment ça se passe à l’école ?”

Maya appuya ses coudes contre le comptoir. “L’école, c’est…” Elle s’interrompit. Même si elle n’avait que dix-huit ans, elle était en deuxième année à West Point, à New York. Elle avait passé les tests précoces au lycée et avait été acceptée à l’académie militaire grâce à une lettre de l’ancien Président Eli Pierson, dont la tentative d’assassinat avait été déjouée par l’Agent Zéro. À présent, elle était première de sa classe, peut-être même de toute l’académie. Mais une récente brouille avec son pseudo ex petit ami Greg Calloway avait tourné en une sorte de bizutage et d’intimidation. Maya refusait de céder, mais elle devait avouer que ça lui pourrissait la vie ces derniers temps. Greg avait beaucoup d’amis, et c’étaient tous des garçons plus âgés de l’académie que Maya avait rencontrés une fois ou deux au moins.

“L’école, ça va bien,” finit-elle par dire en se forçant à sourire. Sara avait assez de problèmes comme ça. “Mais c’est un peu ennuyeux. Et toi alors, raconte-moi.”

Sara soupira, puis écarta les bras sur les côtés dans un grand geste pour montrer tout l’appart. “Comme tu vois. Je suis ici toute la journée, tous les jours. Je mate la télé. Je ne vais nulle part. Je n’ai pas d’argent. Papa m’a donné un téléphone sur son forfait, donc il peut garder un œil sur mes appels et messages.” Elle haussa les épaules. “C’est comme l’une de ces prisons pour cols blancs où ils envoient les politiciens et les célébrités.”

Maya sourit tristement à cette comparaison, puis demanda avec hésitation : “Mais, tu es… clean ?”

Sara acquiesça. “Autant que je puisse l’être.”

Maya fronça les sourcils. Elle savait beaucoup de choses sur beaucoup de sujets, mais pas sur la consommation de drogues à des fins récréatives. “Qu’est-ce que ça veut dire ?”

Sara regardait le comptoir en granit et faisait des petits ronds avec son index sur la surface lisse. “Ça veut dire que c’est dur,” avoua-t-elle à voix basse. “Je pensais que ce serait plus facile après les premiers jours, une fois que tout le poison aurait quitté mon corps. Mais ce n’est pas le cas. C’est comme si… comme si mon cerveau se souvenait de la sensation et qu’il la réclamait toujours. L’ennui n’aide pas. Papa ne veut pas que je trouve un boulot tout de suite, parce qu’il ne veut pas que je gagne de l’argent jusqu’à ce que j’aille mieux.” Elle haussa les épaules et ajouta, “Il me pousse à étudier pour passer mon équivalence.”

Et tu devrais, faillit lâcher Maya, mais elle tint sa langue. Sara avait arrêté le lycée après avoir obtenu son émancipation. Mais la dernière chose dont elle avait besoin en cet instant était qu’on lui fasse la leçon, surtout dans un moment comme celui-ci où elle s’ouvrait et se confiait.

Mais une chose était claire : le problème de Sara était plus grave que ce que Maya avait imaginé. Elle avait cru que sa sœur cadette avait juste expérimenté les drogues pour s’amuser et que sa presque overdose avait été un accident. Pourtant, c’était tout le contraire. Sara était une accro en convalescence. Et Maya ne pouvait rien faire pour l’aider. Elle ne connaissait rien à l’addiction.

Mais est-ce que c’est vraiment le cas ?

Elle se souvint tout à coup d’une nuit, environ deux semaines plus tôt, où elle avait réveillé sa camarade de dortoir en rentrant de la salle de gym à une heure du matin. Irritée, celle-ci lui avait grommelé quelque chose, à moitié endormie, la traitant de “toxico de l’entraînement.” Ensuite, Maya était restée éveillée encore une heure de plus pour étudier, avant de se lever le lendemain matin à six heures pour faire un jogging.

Plus elle y songeait, plus elle réalisait qu’elle connaissait parfaitement l’addiction. N’était-elle pas accro à faire ses preuves ? Ne poursuivait-elle pas le dragon de son propre succès ?

Quant à son père, après tout le tumulte des deux dernières années, il avait tout de même repris le boulot. Sara avait toujours soif de défonce aux produits illicites, tout comme Maya avait soif d’accomplissement et leur père avait soif du frisson de la traque… parce qu’ils composaient peut-être tous une famille d’accros.

Mais Sara est la seule à l’avoir reconnu. Peut-être que c’est la plus intelligente de nous tous.

“Hé.” Maya tendit le bras et prit la main de Sara. “Tu peux combattre ça. Tu es plus forte que tu ne le crois. J’ai foi en toi.”

Sara esquissa un demi-sourire. “Je suis contente que quelqu’un croie en moi.”

“Je vais parler à Papa,” proposa Maya. “Voir s’il ne peut pas relâcher la pression et te donner un peu de liberté…”

“Non,” la coupa Sara. “Papa n’est pas un problème. Il a été génial avec moi et il a fait probablement plus que ce que je mérite.” Elle baissa les yeux au sol. “Le problème, c’est moi. Parce que je sais très bien que si j’ai cent dollars en poche et que je peux aller où je veux, il devra à nouveau venir me chercher. Et la prochaine fois, il pourrait ne pas arriver à temps.”

Le cœur de Maya se serra en voyant le tourment évident dans les yeux de sa sœur, puis en constatant qu’il n’y avait rien qu’elle puisse faire pour elle. Tout ce qu’elle pouvait offrir étaient de vagues paroles d’encouragement, mais elles n’avaient aucunement le pouvoir de résoudre ses problèmes.

Soudain, elle se ne se sentit pas du tout à sa place dans cette cuisine étrangère. Elles avaient traversé tant de choses ensemble. Grandir. Pleurer leur mère. Découvrir leur père. Passer des vacances en famille et fuir des meurtriers. Le genre de choses donc quiconque penserait que ça rapprocherait deux êtres, que ça créerait un lien incassable, alors que ça avait en fait créé un silence vide qui envahissait l’espace entre elles comme un ballon que l’on gonfle.

Est-ce que ça allait être comme ça maintenant ? Est-ce que la fille juste devant elle allait continuer à devenir de plus en plus méconnaissable jusqu’à ce qu’elles deviennent de simples étrangères qui feraient juste partie de la même famille ?

Maya aurait voulu dire quelque chose, quoi que ce soit qui puisse prouver qu’elle avait tort. Se rappeler un souvenir heureux ou l’appeler Pouêt-pouêt, le surnom d’enfance qu’elle lui avait donné et qu’elle n’avait pas utilisé depuis dieu sait combien de temps.

Avant qu’elle ait pu dire quoi que ce soit, la poignée de porte se fit entendre derrière elles. Maya se retourna alors que la porte s’ouvrait, serrant instinctivement les poings contre ses flancs. Ses nerfs étaient toujours en éveil dès qu’il y avait une intrusion inattendue.

Mais ce n’était pas un intrus. C’était son père, portant deux sacs de courses et semblant avancer avec hésitation dans la cuisine de son propre logement en la voyant.

“Salut.”

“Salut, Papa.”

Il posa à terre les sacs de courses et fit un pas vers elle, bras ouverts, avant de s’arrêter. “Je peux… ?”

Elle fit oui de la tête, et il la prit dans ses bras. Ce fut une étreinte étrange au départ, hésitante… Mais ensuite, Maya remarqua assez bizarrement qu’il sentait toujours pareil. C’était une odeur d’une nostalgie extrême, une odeur de son enfance, celle de milliers d’autres câlins. Et elle avait beau être plus âgée, Sara avait beau avoir l’air différente, elle avait beau ne toujours pas être sûre de savoir qui était réellement son père, et ils avaient beau se trouver dans un nouvel endroit qui était censé être son foyer, à ce moment-là, rien ne tout ça n’eut d’importance. Ce moment sembla être ses racines, et elle plongea dedans, le serrant fort contre elle.


*

Maya fit coulisser la porte vitrée à l’arrière de l’appart, et enfila un sweat à capuche pour affronter l’air frais de la nuit. L’appartement n’avait pas de terrasse, mais un petit balcon équipé d’une table et de deux chaises.

Son père était assis sur l’une d’elles, sirotant quelque chose d’ambré dans un verre. Maya s’assit dans l’autre chaise, constatant à quel point la nuit était claire.

“Sara dort ?” demanda-t-il.

Maya acquiesça. “Elle s’est endormie sur le canapé.”

“Elle fait beaucoup ça ces derniers temps,” dit-il d’un air inquiet. “Dormir, rien d’autre.”

Elle poussa un petit rire forcé. “Elle a toujours beaucoup dormi. Je ne m’inquiéterais pas trop pour ça à ta place.” Elle désigna du doigt le verre dans sa main. “De la bière ?”

“Un thé glacé.” Il esquissa un sourire timide. “Je n’ai pas bu un verre depuis que j’ai repris le boulot.”

“Et comment ça se passe ?”

“Pas trop mal,” admit-il. “Je n’ai participé à aucune mission de terrain récemment, étant donné que je m’occupe de Sara et que je dois encore finir de me remettre en forme.”

“J’allais justement te dire que tu as perdu du poids. Tu as l’air en bien meilleure forme que…”

Que la dernière fois que je t’ai vu, allait dire Maya, mais elle s’interrompit, car elle ne voulait pas faire remonter le souvenir de cette visite, quand elle avait emmené Greg à la maison, qu’elle s’était mise en colère, qu’elle était partie subitement en abandonnant Greg sur place et qu’elle avait dit à son père qu’elle ne voulait plus jamais le revoir.

“Merci,” se hâta-t-il de dire, pensant clairement à la même chose. “L’école se passe bien ?”

Elle le lui avait déjà dit plus tôt, pendant le dîner, mais il semblait qu’il ne la croyait pas vraiment… et elle se rappela qu’une partie de son boulot consistait à savoir lire à travers les gens. Ça ne servait pas à grand-chose de lui mentir, mais ça ne voulait pas dire non plus qu’elle devait tout lui raconter.

“Je n’ai pas vraiment envie de parler de l’école,” lui dit-elle de but en blanc. Elle ne voulait pas lui dire qu’il manquait parfois des choses dans son casier, ni que les garçons lui criaient des horreurs à travers la cour, ou qu’elle avait la sensation persistante que ce n’était que le début de la tourmente et que plus elle les ignorerait, plus les garçons de West Point continueraient.

“Pas de souci.” Son père se râcla la gorge. “Euh, il faut que je te dise un truc de mon côté. J’aurais dû vous poser la question avant, mais Maria n’avait nulle part où aller demain, et ça ne me semblait pas juste…”

“C’est bon, Papa.” Maya sourit à sa tentative bizarre de lui demander sa permission. “Bien sûr que ça ne me dérange pas, et tu n’as pas à me demander mon approbation.”

Il haussa les épaules. “Je suppose que tu as raison. C’est juste que… tu as tellement grandi à présent, et ta sœur aussi. J’ai manqué des étapes importantes.”

Maya acquiesça légèrement, même si elle ne ressentait pas le besoin de verbaliser son accord. Aussi, elle changea de sujet. “C’est bien ce que tu fais pour Sara, l’aider ainsi. J’ai l’impression qu’elle en a vraiment besoin.”

Cette fois, ce fut son père qui hocha légèrement la tête, le regard dans le vide. “Je ferai tout ce que je peux pour elle,” dit-il avec mélancolie. “Mais j’ai bien peur que ça ne suffise pas.”

“Qu’est-ce que tu veux dire ?”

Il but une gorgée de son thé glacé avant d’expliquer. “La semaine dernière, nous sommes allés dîner, rien que tous les deux, dans un resto en ville. On a papoté, c’était sympa. Elle semblait aller bien. Quand l’addition est arrivée, j’ai payé avec un billet de cent dollars. Et il s’est passé quelque chose à ce moment-là. C’était comme si un ombre passait sur elle. Je l’ai vue regarder l’argent, puis la porte, et…”

Son père n’en dit pas plus, mais Maya n’avait pas besoin qu’il développe. À présent, elle comprenait le commentaire qu’avait fait Sara plus tôt. Elle avait en fait pensé à prendre l’argent et à s’enfuir. Elle n’aurait pas été bien loin avec cent dollars, mais elle réfléchissait probablement à très court terme : se faire un rail dès qu’elle pourrait.

“Je suis sûr que tu as remarqué,” poursuivit son père, “que cet endroit est plutôt vide. Je n’ai pas vraiment mis grand-chose, parce que…”

Parce que tu as peur qu’elle puisse le voler, le vendre, et s’enfuir à nouveau. La CIA ne l’avait encore envoyé nulle part depuis que Sara vivait avec lui. Pourtant, tôt ou tard, ils le feraient… et ensuite quoi ? Est-ce que Sara se contenterait de rester posée ici à attendre son retour ? Ou risquait-elle de prendre la fuite si elle était livrée à elle-même et à ses démons ?

“C’est bien plus grave que je ne le pensais,” murmura Maya. Puis, d’un air résolu et sans y réfléchir à deux fois, elle ajouta, “Je reste.”

“Quoi ?”

Elle hocha la tête. “Je reste. Il ne reste que trois semaines d’école avant les congés de Noël. Je peux assurer le boulot. Je resterai ici pendant les vacances et je rentrerai à New York après le Nouvel An.”

“Non,” lui dit fermement Zéro. “Hors de question…”

“Elle a besoin d’aide. Elle a besoin de soutien.” Maya ne savait pas vraiment quel type de soutien elle pourrait apporter à sa sœur, mais elle aurait le temps de le découvrir. “C’est bon, je peux gérer.”

“Ce n’est pas ton rôle.” Son père se pencha et lui toucha la main. Elle tressaillit presque, mais ses doigts se refermèrent sur les siens. “J’apprécie ta proposition et je suis sûr que Sara l’apprécierait aussi. Mais tu as des buts. Tu as un but. Tu as travaillé dur pour ça, et tu dois aller jusqu’au bout.”

Maya cligna des yeux, légèrement prise de court. Pas une seule fois son père l’avait soutenue dans son but de rejoindre la CIA, de devenir la plus jeune agente de l’histoire. En fait, il avait même souvent tenté de la dissuader, mais elle était restée de marbre.

Il sourit, paraissant comprendre sa surprise. “Ne te méprends pas. Je n’aime toujours pas cette idée du tout. Mais tu es adulte maintenant, c’est ta vie. C’est à toi de prendre la décision.”

Elle sourit à son tour. Il avait changé. Et peut-être qu’après tout, il y avait une chance pour que leur relation redevienne comme avant. Mais il restait tout de même la question de savoir quoi faire à propos de Sara.

“Je crois,” dit-elle avec prudence, “que Sara a peut-être besoin d’une aide plus importante que celle que nous pouvons lui apporter. Je pense qu’elle aurait peut-être besoin de l’aide de professionnels.”

Son père acquiesça comme s’il le savait déjà, comme s’il avait lui-même réfléchi à la question mais qu’il avait besoin de l’entendre dire par quelqu’un d’autre. Elle serra doucement sa main de manière rassurante et ils laissèrent le silence s’installer entre eux. Aucun des deux ne savait ce qui se passerait ensuite mais, pour le moment, tout ce qui comptait était qu’ils étaient une famille.




CHAPITRE TROIS


Quiconque a surnommé New York “la ville qui ne dort jamais” n’est jamais allé à La Vieille Havane, songea Alvaro en se dirigeant vers le port et le Malecón. De jour, La Vieille Havane était une magnifique partie de la ville, un riche mélange d’histoire et d’art, de nourriture et de culture. Les rues étaient bouchées par le trafic et l’air était empli des bruits de construction provenant des divers projets de rénovation pour faire entrer le vingt-et-unième siècle dans les parties les plus anciennes de La Havane.

Mais de nuit… c’était de nuit que la ville montrait ses vraies couleurs. Les lumières, les odeurs, la musique, les rires : et le Malecón était the place to be. Les rues étroites entourant la Calle 23, où vivait Alvaro, étaient assez dynamiques, mais la plupart des bars cubains typiques fermaient à minuit. Là, sur la large esplanade en bordure du port, les nightclubs restaient ouverts, la musique devenait de plus en plus forte et les boissons continuaient à couler à flots dans de nombreux bars et boîtes.

Le Malecón était une route qui s’étendait sur huit kilomètres le long du front de mer de La Havane, bordée de structures peintes en vert d’eau et en rose corail. Beaucoup de locaux avaient tendance à le snober à cause de l’immense afflux de touristes, mais c’était l’une des nombreuses raisons pour lesquelles Alvaro était attiré par les lieux. Malgré le nombre grandissant (et irritant) de boîtes populaires de style européen, il y avait encore une poignée d’endroits où une salsa vivante et addictive combattait la musique électro des bâtiments voisins.

Une blague parmi les locaux disait que Cuba était le seul endroit au monde où on payait les musiciens pour ne pas jouer, et c’était certainement vrai en journée. On aurait dit que chaque personne qui possédait une guitare, une trompette ou des bongos s’installait à un coin de rue. Il y avait de la musique à tous les croisements, accompagnée par le bourdonnement des engins de construction et le klaxon des voitures. Mais la nuit, c’était une autre histoire, en particulier sur le Malecón. La musique live se dissipait, perdant la bataille contre la musique électronique diffusée par ordinateur, ou pire, contre les tubes pop récemment importés des États-Unis.

Pourtant, Alvaro ne s’inquiétait de rien de tout ça, tant qu’il avait La Piedra. C’était l’un des quelques bars authentiques cubains qui restaient sur cette bande du front de mer, et ses portes étaient toujours ouvertes, littéralement : elles étaient toutes deux maintenues par des cales au sol pour que la dynamique musique salsa puisse flotter à ses oreilles avant même qu’il n’entre à l’intérieur. Il n’y avait pas de file d’attente pour rentrer à La Piedra, contrairement aux longues queues de tant de nightclubs européens. Il n’y avait pas de foule grouillante et d’amas de personnes au comptoir, essayant d’attirer l’attention des barmans pour avoir un verre. L’éclairage n’était pas tamisé ou stroboscopique, mais plutôt vif pour accentuer pleinement le décor vibrant et coloré. Un groupe de six musiciens jouait sur une scène, si on pouvait l’appeler ainsi, car c’était une simple plateforme surélevée de trente centimètres à l’extrémité du bar.

Alvaro collait à merveille à l’ambiance de La Piedra, portant une chemise en soie brillante avec un motif jaune et blanc représentant des mariposas, la fleur nationale de Cuba. Il était grand, bronzé, jeune et rasé de près, plutôt beau gosse selon la plupart des standards. Ici, dans le petit club de salsa du Malecón, il n’était pas juste sous-chef avec de la graisse sous les ongles et des brulures mineures sur les mains. C’était un mystérieux étranger, une friandise excitante, une histoire alléchante à ramener à la maison ou un secret à garder bien au chaud.

Il se dirigea vers le bar en arborant ce qu’il espérait être un sourire de séducteur. Luisa travaillait ce soir-là, comme la plupart des soirs. Leur routine était devenue proche d’une danse en elle-même, un échange bien rôdé qui ne réservait plus aucune surprise.

“Alvaro,” dit-elle d’un ton détaché, mais camouflant à peine son sourire narquois. “Voilà notre piège à touriste local.”

“Luisa,” ronronna-t-il. “Tu es absolument magnifique.” Et c’était vrai. Ce soir, elle portait une jupe longue brillante, fendue jusqu’en haut d’une jambe, qui accentuait les courbes de ses hanches, avec un petit top court et asymétrique blanc dévoilant à la perfection son nombril percé d’un bijou en forme de rose. Ses cheveux noirs tombaient en ondulant par-dessus les créoles à ses oreilles. Alvaro soupçonnait la moitié des clients de La Piedra de venir juste pour la voir. Et il savait que c’était au moins applicable à lui-même.

“Doucement les basses. Ne gaspille pas tes meilleures tirades pour moi,” ironisa-t-elle.

“Je réserve toutes mes meilleures tirades spécialement pour toi.” Alvaro appuya ses coudes contre le comptoir du bar. “Laisse-moi t’emmener. Encore mieux, laisse-moi cuisiner pour toi. La nourriture est le langage de l’amour, tu sais.”

Elle émit un petit rire. “Redemande-le-moi la semaine prochaine.”

“Je n’y manquerai pas,” lui assura-t-il. “En attendant, un mojito, por favor !”

Luisa se retourna pour préparer sa boisson, et Alvaro aperçut le papillon tatoué sur son épaule gauche. Tels étaient les pasos de leur danse, les pas de leur propre salsa : compliments, avances, rejet, boisson. Et ainsi de suite.

Alvaro détourna les yeux d’elle et regarda tout autour du bar, se balançant légèrement au son de la musique rapide et animée. Les clients étaient un agréable mélange entre locaux fans de la musique et touristes, pour la plupart américains, généralement accompagnés de quelques européens, et parfois de groupes d’asiatiques, tous recherchant une expérience authentiquement cubaine. Avec un peu de chance, il ferait peut-être partie de l’expérience de quelqu’un.

À l’autre bout du bar, il aperçut une chevelure rousse, une peau de porcelaine et un joli sourire. C’était une jeune femme, certainement américaine, vingt-cinq ans à tout casser. Elle était avec deux amies, chacune assise sur un tabouret de bar autour d’elle. L’une d’elle venait de dire un truc qui la fit rire. Elle pencha la tête en arrière et sourit encore plus, dévoilant une dentition parfaite.

Les amies pouvaient être un problème. La fille rousse ne portait pas d’alliance et avait l’air habillée pour plaire, mais ce seraient ses amies qui finiraient par décider pour elle.

“Elle est jolie,” dit Luisa en posant le mojito devant lui. Alvaro tourna la tête. Il n’avait pas réalisé qu’il la dévorait des yeux.

Il haussa les épaules, essayant de noyer le poisson. “Elle est loin d’être aussi belle que toi.”

Luisa rigola à nouveau, cette fois de lui en roulant des yeux. “Tu es aussi idiot que mignon. Allez, vas-y.”

Alvaro prit son verre, le cœur un peu plus brisé à chaque fois que Luisa repoussait ses avances, et se mit en tête de chercher du réconfort auprès de la jolie touriste américaine rousse. Ses méthodes étaient bien rôdées, même si elles ne faisaient pas toujours leurs preuves. Mais ce soir, Alvaro sentait que la chance était avec lui.

Il s’avança le long du bar, passant devant la fille et ses deux amies sans même les regarder. Il prit position à une table haute dans sa ligne de mire et s’appuya dessus avec ses coudes, tapant du pied en rythme avec la musique en attendant le bon moment. Puis, au bout d’une longue minute, il jeta nonchalamment un œil par-dessus son épaule.

La fille rousse tourna les yeux vers lui et leurs regards se croisèrent. Alvaro détourna les yeux en souriant timidement. Il attendit encore, comptant jusqu’à trente dans sa tête, avant de la regarder à nouveau. Elle détourna rapidement les yeux. Elle était en train de l’observer, et c’était tout ce dont il avait besoin.

Alors que la chanson s’achevait et qu’un tonnerre d’applaudissements s’élevait du bar à l’attention du groupe, Alvaro termina son mojito et s’approcha de la fille, pas trop vite, les épaules en arrière, la tête haute et l’air confiant. Il lui fit un sourire, et elle sourit en retour.

“Hola. ¿Bailar conmigo?”

La fille le regarda en clignant des yeux. “J-je suis désolée,” bégaya-t-elle. “Je ne parle pas espagnol…”

“Danse avec moi.” Alvaro parlait parfaitement anglais, mais il exagérait toutefois son accent pour paraître plus exotique.

Les joues de la fille devinrent toutes rouges, presque autant que ses cheveux. “Je, euh… je ne sais pas danser la salsa.”

“Je vais t’apprendre. C’est facile.”

La fille esquissa un sourire nerveux et, comme il s’y était attendu, se tourna vers ses amies. L’une d’elles lui donna une petite tape. L’autre hocha la tête avec enthousiasme, et Alvaro dut se retenir de sourire encore plus.

“Euh… ok.”

Il tendit la main et elle la saisit. Ses doigts étaient chauds entre les siens et il la conduisit sur la piste de danse qui n’était rien de plus qu’un tiers de la salle à l’avant du bar, où les tables avaient été poussées sur le côté afin de faire de la place à la vingtaine de clients qui étaient venus pour la musique.

“La salsa, ce n’est pas faire les bons pas,” lui dit-il. “Il s’agit de ressentir la musique. Comme ça.” Alors que le groupe entamait la chanson suivante, Alvaro s’avança en rythme, se balançant sur son pied arrière, avant de reculer à nouveau. Ses coudes s’écartaient avec relâchement sur les côtés, une main toujours dans la sienne, ses hanches ondulant avec ses pas. Il n’était pas du tout un expert, mais il était doté d’un sens inné du rythme qui faisait que même les pasos les plus simples avaient l’air impressionnants chez lui.

“Comme ça ?” La fille imita ses pas de manière rigide.

Il esquissa un sourire. “Sí. Mais plus détendue. Fais comme moi. Un, deux, trois, pause. Cinq, six, sept, pause.”

La fille rigola nerveusement avant de se jeter elle aussi dans le rythme, se détendant en gagnant de l’assurance dans ses mouvements. Alvaro attendait son heure, ne dévoilant pas encore son jeu. Il attendit que la chanson s’achève et qu’une autre commence avant de poser doucement une main sur sa hanche, chacune d’elles bougeant toujours en rythme. Puis, il dit, “Tu es très jolie. Comment tu t’appelles ?”

La fille devint toute rouge à nouveau. “Megan.”

“Megan,” répéta-t-il. “Je m’appelle Alvaro.”

La fille, Megan, sembla se détendre encore plus après ça, succombant au charme de cet étranger bronzé et charmant dans un pays exotique. Il l’avait amenée exactement où il voulait. Elle osa se rapprocher de lui, ferma les yeux, ressentant la musique comme il le lui avait indiqué, ses hanches ondulant à chaque petit paso de salsa, s’approchant et s’éloignant, pas aussi belles et dessinées que celles de Luisa, se dit-il, mais tout aussi attirantes. Alvaro savait d’expérience qu’il ne fallait pas aller trop vite, qu’il fallait laisser la musique et son imagination prendre la main en premier, et ensuite…

Il fronça les sourcils en sentant quelque chose trembler en lui. C’était bizarre que la musique électronique pulsative du club d’à côté soit audible à travers les murs, mais il aurait juré l’avoir entendue.

Pas entendue, réalisa-t-il…ressentie. Il sentit un étrange battement dans son corps, difficile à discerner et encore plus dur à décrire, à tel point que sa première hypothèse avait penché pour les basses des enceintes trop puissantes du club voisin. Sa partenaire de danse ouvrit les yeux, le visage empreint d’inquiétude. Elle l’avait senti aussi.

Soudain, le club tout entier tournoya ou, du moins, c’est ce dont eut l’impression Alvaro pendant qu’il était pris de vertiges. Il chancela sur le côté, se rattrapant sur son pied gauche pour éviter la chute. L’américaine n’eut pas cette chance. Elle tomba à genoux. Un à un, les musiciens du groupe cessèrent de jouer, et Alvaro put entendre les gémissements et les cris apeurés des clients de La Piedra avec, en toile de fond, le martèlement sourd des basses du club d’à côté.

Peu importe ce que c’était, ça affectait tout le monde.

Un puissant mal de tête s’empara de son crâne, tandis que la nausée montait en lui. Alvaro tourna vivement la tête à gauche, juste à temps pour voir Luisa tomber derrière le bar.

Luisa !

Il parvint à faire deux pas avant que les vertiges ne reprennent le dessus, l’envoyant s’écrouler contre une table. Du verre se brisa au sol, alors qu’il renversait la table. Une femme hurla, mais Alvaro n’arrivait pas à localiser son cri.

Il tomba sur les mains et les genoux, puis rampa, déterminé à retrouver Luisa. À les tirer de là, même s’ils devaient se traîner au sol pour ça. Mais quand il leva de nouveau les yeux, il ne distingua que des formes vagues. Sa vision se brouillait. Les bruits du bar paniqué s’estompèrent, remplacés par un seul sifflement aigu. Les couleurs vives de La Piedra s’affadirent, les bords de sa vision devenant bruns, puis noirs. C’est alors qu’Alvaro laissa tomber sa tête au sol, nauséeux, étourdi et incapable d’entendre quoi que ce soit d’autre que le sifflement avant de perdre connaissance.




CHAPITRE QUATRE


Jonathan Rutledge n’avait pas envie de sortir du lit.

Il fallait bien avouer que ce lit était extraordinaire, un lit king-size qui portait bien son nom, taillé pour un roi. Toutefois, il se demandait en cette heure matinale s’il ne serait pas plus approprié de l’appeler président-size.

Il grommela en se retournant et tendit instinctivement la main vers l’emplacement vide à côté de lui. Il songea que c’était bizarre qu’il reste toujours de son côté du lit, même quand Deidre n’était pas là. Il était ébahi par la rapidité avec laquelle elle s’était adaptée à sa nouvelle position. Elle était actuellement en tournée dans le Midwest, faisant du lobbying afin de trouver des fonds pour des programmes d’art et de musique dans les écoles publiques, pendant qu’il enfonçait un peu plus son visage dans l’oreiller, comme s’il pouvait noyer le bruit dont il savait qu’il allait arriver à tout moment.

À ce moment-là, le téléphone sonna à nouveau sur sa table de chevet.

“Non,” se dit-il. C’était Thanksgiving aujourd’hui. Les seules choses qu’il avait à son agenda étaient de gracier une dinde, de poser pour quelques photos avec ses filles, puis de profiter d’un bon repas en privé avec elles. Pourquoi est-ce qu’on viendrait l’embêter à l’aube pendant un jour férié ?

Un bref coup frappé à la porte le fit sursauter. Rutledge s’assit, se frotta les yeux et demanda d’une voix forte, “Oui ?”

“Monsieur le Président.” Une voix féminine flotta jusqu’à lui à travers la porte épaisse de la suite présidentielle de la Maison Blanche. “C’est Tabby. Je peux entrer ?”

Tabitha Halpern, sa Chef de Cabinet. Elle ne pouvait pas apporter de bonne nouvelle aussi tôt dans la journée, et sûrement pas un café.

“Si je n’ai pas d’autre choix,” murmura-t-il.

“Monsieur ?” Elle ne l’avait pas entendu.

“Entrez, Tabby.”

La porte s’ouvrit et Halpern entra, joliment vêtue d’un pantalon bleu marine et d’une blouse blanche impeccable. Elle fit deux pas rapides à l’intérieur, puis s’arrêta soudain et baissa les yeux au sol, apparemment gênée de se retrouver face au président encore au lit en pyjama de soie.

“Monsieur,” lui dit-elle, “il y a eu un… incident. Votre présence est requise en Salle de Crise.”

Rutledge fronça les sourcils. “Quel type d’incident ?”

Elle semblait hésiter à le lui dire. “Un attaque terroriste suspectée à La Havane.”

“Pour Thanksgiving ?”

“C’est arrivé la nuit dernière, mais… techniquement oui, Monsieur.”

Rutledge secoua la tête. Quelles sortes de désaxés planifiaient une attaque un jour de congé ? À moins que… “Tabby, est-ce que Cuba fête Thanksgiving ?”

“Pardon, Monsieur ?”

“Laissez tomber. J’ai le temps de boire un café ?”

Elle acquiesça. “Je vous en fait porter un immédiatement.”

“Parfait. Dites-leur que je serai là dans vingt minutes.”

Tabby tourna les talons et quitta la chambre, refermant la porte derrière elle et laissant Rutledge grommeler sous sa barbe sur l’injustice de la situation. Au bout d’un long moment, il bascula ses jambes hors du lit, posa ses pieds nus par terre, et se leva en s’étirant et en grognant, se demandant pour la dix-millième fois comment il avait bien pu atterrir à la Maison Blanche.

La raison technique à cela était toute simple. Cinq semaines plus tôt, Rutledge était le Président de la Chambre des Représentants… et sacrément bon à ce poste, en toute modestie. Au cours de sa carrière politique, il avait acquis la réputation d’être un homme qu’on ne pouvait pas acheter, qui restait fidèle à son code moral, et qui ne déviait pas de ses croyances.

C’était alors que la nouvelle était tombée concernant l’implication du Président Harris dans le plan des russes d’annexer l’Ukraine. Avec les preuves irréfutables de l’enregistrement de l’interprète, la procédure d’impeachment était allée extrêmement vite. Puis, à quelques minutes de minuit avant la destitution définitive d’Harris, le président avait fait un aveu en espérant réduire sa sentence, impliquant son propre Vice-Président. Brown s’était refermé comme une huitre, plaidant la non-contestation d’avoir eu connaissance de l’implication d’Harris avec les russes et Kozlovsky.

Tout ceci s’était produit en l’espace d’une seule journée. Avant même que Rutledge ait achevé la lecture de la transcription du témoignage du vice-président Brown, la destitution d’Harris avait été approuvée par le Sénat et le Vice-Président avait démissionné en attente du procès. Pour la première fois dans l’histoire des USA, le troisième homme de la liste, à savoir le Président de la Chambre des Représentants, prenait place dans le Bureau Ovale. Et il s’agissait du démocrate Jonathan Rutledge.

Ce n’était pas ce qu’il aurait voulu. Il aurait cru que diriger la Chambre des Représentants serait l’apogée de sa carrière, et il n’avait pas d’autres aspirations au-dessus de cela. Il aurait pu prononcer ces quatre petits mots qui auraient fait toute la différence : “Je refuse de servir.” Mais, s’il avait fait ça, il aurait laissé tomber son parti tout entier. Le président par intérim du Sénat était un républicain du Texas, aussi à droite politiquement qu’il était possible de l’être dans le système démocratique.

Et donc, le Président de la Chambre des Représentants Rutledge était devenu le Président des États-Unis Rutledge. Sa prochaine mission serait de nommer un vice-président et que le Congrès vote son approbation. Mais cela faisait quatre semaines que son investiture avait eu lieu et il ne l’avait pas encore fait, malgré la pression et les critiques qui augmentaient. C’était une décision très délicate à prendre… Et après ce qu’avaient fait les deux dernières administrations, il n’y avait pas foule au portillon pour postuler à ce job. Il avait quelqu’un en tête, la pétillante sénatrice de Californie Joanna Barkley, mais le temps qu’il avait passé aux commandes était déjà tellement tumultueux qu’il lui semblait que la controverse et la critique l’attendaient à chaque coin de mur.

Parfois, ça suffisait à lui donner envie d’abandonner. Et il savait très bien qu’il le pourrait. Rutledge pouvait nommer Barkley comme Vice-Présidente, obtenir le vote d’approbation du Congrès, puis démissionner, faisant de Barkley la première femme Présidente des États-Unis. Il pourrait le justifier par le flot d’événements qui avait entouré son arrivée au pouvoir. Et il serait félicité, du moins l’imaginait-il, pour avoir mis une femme à la Maison Blanche.

C’était tentant, surtout quand on se réveillait en apprenant la nouvelle d’une attaque terroriste le matin de Thanksgiving.

Rutledge boutonna sa chemise et noua sa cravate bleue, mais décida de faire l’impasse sur la veste et releva plutôt ses manches. Un assistant débarqua avec un chariot à roulettes sur lequel se trouvait du café, du lait, du sucre, ainsi qu’un assortiment de pâtisseries. Mais il se versa simplement un mug de café noir qu’il emporta avec lui, escorté par deux agents stoïques des Services Secrets, alors qu’il se dirigeait vers la Salle de Crise.

C’était encore une chose à laquelle il devait s’habituer : être accompagné en permanence, être toujours surveillé, et ne jamais vraiment être seul.

Les deux agents en costumes sombres descendirent les marches à sa suite et l’escortèrent le long d’un couloir où trois autres agents des Services Secrets étaient postés, chacun hochant la tête à son tour en murmurant “Monsieur le Président.” Ils s’arrêtèrent devant une double porte en chêne, l’un des agents prenant position en joignant ses mains devant lui, tandis que l’autre ouvrait la porte pour Rutledge, lui donnant accès à la Salle de Conférence John F. Kennedy, un centre de commandement et de renseignement de mille-cinq-cents mètres carrés au sous-sol de l’aile gauche de la Maison Blanche, plus généralement connue sous le nom de Salle de Crise.

Les quatre personnes déjà présentes se levèrent pendant qu’il faisait le tour de la table pour prendre place au bout. À sa gauche, se trouvait Tabby Halpern et, à côté d’elle, le Secrétaire de la Défense Colin Kressley. Le Secrétaire d’État et le Directeur du Renseignement National étaient notablement absents, ayant été envoyés à Genève pour parler aux Nations Unies de la guerre commerciale en cours avec la Chine et de comment elle pourrait impacter les importations européennes. À leur place, était venu le Directeur de la CIA Edward Shaw, un homme à l’air sévère que Rutledge n’avait jamais vraiment vu sourire. Et à côté de lui se trouvait une femme blonde, pas loin de la quarantaine, à l’allure professionnelle et absolument sublime. En croisant ses yeux gris, un éclair de reconnaissance le traversa. Rutledge l’avait déjà rencontrée, lors de son investiture peut-être, mais il ne se souvenait pas son nom.

Comment ils s’étaient tous rassemblés si vite, impeccablement habillés et paraissant tellement alertes, le déconcertaient. L’œil vif et le poil brillant, comme disait sa mère. Rutledge se sentit soudain complètement débraillé avec ses manches retroussées et sa cravate mal serrée.

“Veuillez prendre place,” dit Rutledge en s’asseyant lui-même dans un fauteuil en cuir noir. “Nous devons donner à cette affaire l’attention qu’elle mérite, mais il y a des endroits où nous préférerions tous être aujourd’hui. Alors, allons droit au but.”

Tabby fit un signe de tête à l’attention de Shaw, qui croisa ses mains sur la table. “Monsieur le Président,” commença le directeur de la CIA, “à une heure la nuit dernière, un incident s‘est produit à La Havane, à Cuba, très précisément en bordure nord du port, dans un endroit appelé le Malecón, une zone touristique populaire. En l’espace d’environ trois minutes, plus de cent personnes ont subi un ensemble de symptômes allant des vertiges et nausées à une perte permanente d’audition, de vision, entraînant même la mort dans un cas, malheureusement.”

Rutledge regardait dans le vide. Quand Tabby avait parlé de suspicion d’attaque terroriste, il avait pensé qu’une bombe avait explosé ou que quelqu’un avait ouvert le feu dans un lieu public. C’était quoi ces symptômes, la perte d’audition et tout le reste ? “Excusez-moi, Directeur, je ne suis pas sûr de vous suivre.”

“Monsieur,” dit la femme blonde à côté de lui. “Je suis la Directrice Adjointe Maria Johansson, du Groupe des Opérations Spéciales de la CIA.”

Johansson, voilà, c’est ça. Rutledge se rappela soudain l’avoir déjà rencontrée comme il le pensait, le jour de son investiture.

“Ce que le Directeur Shaw décrit,” poursuivit-elle, “indique l’usage d’une arme ultrasonique. Ce type de concentration sur une zone restreinte dans un laps de temps aussi limité crée des paramètres assez précis pour que nous puissions penser que c’était une attaque ciblée.”

Mais, pour Rutledge, ça n’expliquait pas grand-chose. “Je suis désolé,” dit-il à nouveau, se sentant comme le cancre de la salle. “Avez-vous dit arme ultrasonique ?”

Johansson acquiesça. “Oui, Monsieur. Les armes ultrasoniques sont généralement utilisées pour neutraliser sans tuer. La plupart des bateaux de notre Navy en sont équipés. Les navires de croisière les utilisent pour se défendre contre les pirates. Mais en se basant sur nos connaissances de ce qui s’est produit à Cuba, il s’agit de quelque chose à la portée bien plus large et bien plus puissante que ce qu’emploient nos militaires.”

Tabby se râcla la gorge. “La police de La Havane a collecté les rapports d’au moins trois témoins oculaires qui affirment avoir vu un groupe d’individus masqués charger un ‘objet étrange’ sur un bateau, juste après l’attaque.”

Rutledge se frotta les tempes. Une arme ultrasonique ? On aurait dit un truc tout droit sorti d’un film de science-fiction. Il ne cesserait jamais d’être étonné et déconcerté par la créativité dont les humains faisaient preuve pour se faire du mal et se tuer les uns les autres.

“Je suppose que vous ne croyez pas qu’il s’agisse d’un incident isolé,” dit Rutledge.

“Nous aimerions le croire, Monsieur,” dit Shaw. “Mais nous ne pouvons pas nous le permettre. Cette arme et les gens qui la possèdent sont quelque part dans la nature.”

“Et le lieu de cette attaque,” intervint Johansson, “nous apparait aléatoire. Nous ne voyons pas la motivation de cibler La Havane ou une autre destination touristique, à part la facilité d’accès et de fuite qui, dans un cas comme celui-là, indique généralement que c’est un coup d’essai.”

“Un coup d’essai,” répéta Rutledge. Il n’avait jamais servi dans l’armée, ni été employé dans le renseignement ou les opérations sous couverture, mais il comprenait parfaitement que la directrice adjointe suggérait qu’il s’agissait d’une première attaque et qu’il y en aurait d’autres. “Et je suppose que je dois comprendre que certaines des victimes étaient américaines.”

Tabby acquiesça. “En effet, Monsieur. Deux personnes ont perdu la vue. Et la seule victime décédée est une jeune femme américaine…” Elle consulta ses notes. “ Megan Taylor, du Massachusetts.”

Rutledge n’était pas préparé à gérer ça. C’était déjà bien assez fâcheux qu’il n’ait pas nommé de vice-président, une décision qu’il reportait parce qu’il n’avait pas assez confiance en lui pour ne pas démissionner immédiatement. C’était déjà bien assez fâcheux qu’il soit sous la lentille d’un microscope, non seulement de la part des médias, mais pratiquement du monde entier à cause des indiscrétions de ses deux prédécesseurs. C’était déjà bien assez fâcheux que le nouveau, et apparemment irrationnel, leader chinois ait initié une guerre commerciale contre les USA en imposant des tarifs toujours plus élevés sur la quantité massive d’exportations fabriquées là-bas, et qui laissait présager de causer une inflation galopante et de déstabiliser potentiellement l’économie américaine sur le long terme.

C’était déjà bien assez fâcheux que ça arrive le jour de Thanksgiving, bordel de Dieu.

“Monsieur ?” appela gentiment Tabby.

Rutledge n’avait pas réalisé qu’il était perdu dans ses pensées. Il revint à lui et se frotta les yeux. “Bien, venons-en à l’essentiel : avons-nous la moindre raison de croire que les États-Unis pourraient devenir une cible ?”

“À l’heure actuelle,” dit le Directeur Shaw, “nous devons agir dans l’hypothèse que les USA seront une cible. Nous ne pouvons pas nous permettre le contraire.”

“Est-ce qu’on a la moindre info sur qui se cache là-dessous ?” demanda Rutledge.

“Pas encore,” répondit Johansson.

“Mais ça ne ressemble pas vraiment au mode opératoire du moindre de nos amis du Moyen Orient,” fit remarquer General Kressley. “Si j’étais joueur, je parierais un joli paquet sur les russes.”

“Nous ne pouvons faire aucune sorte d’hypothèse,” intervint fermement Johansson.

“Étant donné notre récent passé,” rétorqua Kressley, “je dirais que c’est une hypothèse éclairée.”

“Nous sommes une agence de renseignement,” répliqua Johansson à l’autre bout de la table, avec un petit sourire narquois. “Et en tant que telle, nous collectons des renseignements et travaillons sur des faits, pas sur des suppositions ou des intuitions.”

Rutledge fut enthousiasmé par cette jolie blonde qui refusait de se laisser intimider par un général quatre étoiles hautain. Il se tourna vers elle et demanda, “Que proposez-vous, Johansson ?”

“Notre meilleur ingénieur élabore actuellement une méthode pour traquer ce type d’arme. En se basant sur La Havane, je dirais que les auteurs vont certainement rester près de l’eau et cibler une zone côtière. Avec votre approbation, Monsieur, j’aimerais envoyer une équipe des Opérations Spéciales pour les retrouver.”

Rutledge acquiesça lentement. Une opération de la CIA semblait bien préférable à l’idée de sonner le clairon d’une attaque potentielle. La discrétion avant tout, pensa-t-il. C’est alors qu’une idée lui vint, aussi soudaine qu’une ampoule qu’on allume.

“Johansson,” demanda-t-il, “l’un de vos agents est l’homme qui a dévoilé l’affaire Kozlovsky, n’est-ce pas ? Il a trouvé l’interprète et récupéré l’enregistrement ?”

Johansson eut un instant d’hésitation, mais acquiesça de la tête. “Oui, Monsieur.”

“Quel était son nom ?”

“C’était… eh bien, son nom de code est Zéro. Agent Zéro, Monsieur.”

“Zéro. Très bien.” Rutledge se frotta le menton. “C’est lui que je veux là-dessus.”

“Euh, Monsieur… il n’est pas vraiment prêt pour le terrain actuellement. Il est en transition pour redevenir apte aux opérations.”

Le président ne savait pas ce que ça voulait dire, mais ça sonnait comme une excuse ou un euphémisme pour lui. “C’est votre boulot de le rendre prêt, Madame la Directrice Adjointe.” Il n’avait aucune hésitation à ce sujet. Rutledge savait que c’était le bon choix. À lui seul, cet agent avait sauvé l’ancien Président Pierson de l’assassinat, et découvert le pacte secret entre Harris et les russes. Si quelqu’un pouvait retrouver les auteurs et ce machin ultrasonique, c’était bien lui.

“Si je puis me permettre,” dit Johansson, “la CIA dispose de l’un des meilleurs traqueurs au monde. C’est un ancien Ranger, et agent à part entière hautement décoré…”

“Parfait,” la coupa Rutledge, “envoyez-le aussi. Aussi vite que possible.”

“Oui, Monsieur,” dit doucement Johansson en baissant les yeux vers la table.

“Autre chose ?” demanda-t-il. Comme personne ne disait mot, Rutledge se leva de son siège et les quatre autres présents dans la Salle de Crise firent de même. “Tenez-moi au courant et, euh… essayez de profiter de ce jour férié, si tant est que ce soit possible.” Il leur fit un signe de tête et quitta la salle de conférence, les deux agents des Services Secrets s’en allant instantanément avec lui.

Toujours observé. Jamais vraiment seul.

En fait, il réalisa qu’il avait tort à ce propos. En ce moment il ressentait tout l’inverse… Peu importait le nombre de personnes autour de lui pour le conseiller, le protéger, l’orienter dans telle ou telle direction, il se sentait vraiment seul.




CHAPITRE CINQ


Zéro fut réveillé par le soleil qui filtrait à travers les persiennes, chaud sur son visage. Il s’assit et s’étira, se sentant bien reposé. Mais quelque chose ne collait pas : sa chambre était plus grande qu’elle ne l’aurait dû, même si elle lui semblait familière. Au lieu d’un seul bureau face à lui, il y en avait deux, un plus petit que l’autre et surmonté d’un miroir.

Ce n’était pas son appartement de Bethesda. C’était sa chambre à New York… leur chambre, dans la maison qu’ils avaient partagée. Avant… avant tout ça.

Et quand il tourna la tête lentement, il vit l’impossible : elle était là, allongée près de lui, son oreiller à moitié posé sur son torse, dormant tranquillement en débardeur blanc, comme c’était si souvent le cas. Ses cheveux blonds étaient parfaitement disposés sur l’oreiller et elle avait un léger sourire aux lèvres. Elle avait l’air angélique, rassurée, en paix.

Il sourit en reposant doucement l’oreiller sur le lit, l’observant dormir. Il regarda les contours parfaits de ses joues, la petite fossette sur son menton dont Sara avait hérité : sa femme, la mère de ses enfants, le plus grand amour de sa vie.

Il savait que ce n’était pas réel, mais il aurait voulu que ce soit le cas et que ce moment puisse durer pour toujours. Il tendit le bras et toucha doucement son épaule, faisant courir ses doigts le long de sa peau, jusqu’au coude…

Il fronça les sourcils.

Sa peau était froide. Sa poitrine n’était pas soulevée par sa respiration.

Elle ne dormait pas, elle était morte.

Tuée par une dose léthale de tétrodotoxine, administrée par un homme que Zéro avait considéré comme un ami, un homme que Zéro avait laissé vivre. Et cette décision, il la regrettait tous les jours.

“Réveille-toi,” murmura-t-il. “Je t’en prie, réveille-toi.”

Elle ne se réveillait pas. Elle ne se réveillerait plus jamais.

“Je t’en prie, réveille-toi.” Sa voix se brisa.

C’était à cause de lui qu’elle était morte.

“Réveille-toi.”

C’était à cause de lui si elle avait été assassinée.

“RÉVEILLE-TOI !”

Zéro prit une vive inspiration et s’assit tout droit dans son lit. C’était un rêve. Il était dans sa chambre de Bethesda aux murs blancs vides, avec un seul bureau. Il ne savait pas s’il avait crié pour de vrai ou pas, mais il avait mal à la gorge et un puissant mal de tête était en train d’arriver.

Il poussa un grognement et attrapa son téléphone pour savoir l’heure qu’il était. Le soleil s’était levé, c’était Thanksgiving. Il devait sortir de son lit. Il avait une dinde à enfourner. Il ne pouvait pas s’attarder sur ce cauchemar, parce que ça signifierait s’attarder sur le passé, et s’attarder sur…

Sur…

“Oh mon dieu,” murmura-t-il dans un souffle. Ses mains tremblaient et il avait l’estomac retourné.

Son prénom. Il n’arrivait pas à se souvenir de son prénom.

Pendant un long moment, il resta assis ainsi, regardant partout sur le lit comme si la réponse allait être écrite là, sur sa surface. Mais il n’y était pas, et il ne semblait pas non plus se trouver dans sa tête. Il ne parvenait pas se souvenir de son prénom.

Zéro rejeta sa couette et tomba quasiment du lit. Il se mit à genoux et attrapa quelque chose sous le lit, une boîte sécurisée et ignifugée de la taille d’une mallette.

“La clé,” dit-il à haute voix. “Où est cette putain de clé ?” Il se releva et ouvrit le tiroir supérieur de son placard, le sortant presque totalement du meuble. Il s’empara de la petite clé argentée qui se trouvait là, au milieu des chaussettes en boule et des ceintures enroulées. Puis il se laissa retomber au sol en déverrouillant sa boîte secrète.

Dedans, se trouvait un assortiment de documents importants et d’objets. Parmi eux, il y avait son passeport et ceux des filles, son certificat de naissance, sa carte de sécurité sociale, deux pistolets, mille dollars en espèces et son alliance. Il sortit tous ces éléments un par un et les disposa en pile au sol, car ce n’était pas ce qu’il cherchait. Il s’arrêta brièvement sur une photo d’eux quatre à San Francisco, un été, quand Maya avait cinq ans et Sara trois ans. La femme sur la photo lui était totalement familière. Il pouvait entendre son rire joyeux dans sa tête, sentir son souffle à son oreille, la chaude sensation de sa main dans la sienne.

“Putain, mais c’est quoi son prénom ?!” Sa voix tremblait, et il jeta la photo sur le côté pour continuer à fouiller. C’était forcément là-dedans. Beaucoup de ses affaires se trouvaient encore dans le sous-sol chez Maria, mais il était certain qu’il l’avait mis dans sa boîte sécurisée…

“Dieu merci.” Il reconnut le dossier et ouvrit le rabat. Il y avait une seule feuille à l’intérieur, imprimée sur du papier épais et en relief, avec un timbre du tribunal de New York : leur certificat de mariage.

Il eut la gorge sèche en regardant le prénom. “Katherine,” prononça-t-il. “Elle s’appelait Katherine.” Mais il n’y avait aucun soulagement là-dedans, il ne ressentait que de la terreur. Ce prénom ne déclenchait aucun souvenir en lui, rien de familier. C’était comme un mot étranger dans sa bouche. “Katherine,” répéta-t-il. “Katherine Lawson.”

Pourtant, ça ne sonnait pas bien, même si c’était imprimé là, juste sous ses yeux, noir sur blanc. Est-ce qu’elle était Katherine ? Est-ce qu’il l’appelait Katherine ? Ou peut-être était-ce…

“Kate.”

Il poussa un énorme soupir. Kate. Il l’appelait Kate. Les souvenirs affluèrent soudain, comme un robinet qui s’ouvre. Il se sentait maintenant soulagé, mais encore sous le choc du fait très réel que, pendant ces quelques minutes angoissantes, il avait totalement oublié le prénom de sa femme… Et ce n’était pas quelque chose qu’il pouvait mettre sur le compte d’une erreur arbitraire.

Zéro attrapa son téléphone mobile et scrolla dans ses contacts. Au diable les frais internationaux, il avait besoin de réponses. Il était six heures de plus en Suisse. C’était le début d’après-midi là-bas. Il fallait juste espérer que le cabinet soit ouvert.

“Décroche,” supplia Zéro. “Décroche, décroche…”

“Cabinet du Dr. Guyer.” La voix féminine qui venait de répondre était douce, teintée d’un accent suisse-allemand. Il l’aurait trouvé sensuel s’il n’avait pas été totalement paniqué.

“Alina ?” demanda-t-il rapidement. “Il faut que je parle au Dr. Guyer, c’est très important…”

“Excusez-moi,” dit-elle, “puis-je vous demander qui vous êtes ?”

Ah oui. “C’est Reid. Je veux dire, Kent. Kent Steele. Zéro.”

“Ah, Agent Steele,” s’exclama-t-elle. “Quel plaisir de vous entendre.”

“Alina, c’est urgent.”

“D’accord.” Elle changea immédiatement de ton. “Je vais le chercher. Patientez un instant.”

Le Dr. Guyer était un brillant neurologue suisse, certainement parmi les meilleurs au monde, et également l’homme qui avait installé un suppresseur de mémoire de la taille d’un grain de riz dans la tête de Zéro quatre ans plus tôt, ce qui avait effacé tout souvenir de son affiliation avec la CIA. Mais Guyer avait agi à la demande même de Zéro et, par la suite, il avait également été le médecin ayant effectué la procédure de restauration de sa mémoire, même si celle-ci avait tardé à fonctionner.

Ils avaient tous deux été quelques fois en contact au cours de l’année écoulée. Le médecin avait été ravi d’apprendre que Zéro avait récupéré ses souvenirs, et il désirait lui faire passer d’autres tests, mais cela nécessitait qu’il se rende en Suisse, ce que Zéro n’avait pas le temps ou l’énergie de faire… même s’il fallait admettre qu’il lui devait bien ça. En tout cas, si quiconque pouvait lui dire ce qui se passait dans sa tête, c’était bien Guyer.

“Agent Steele,” dit une voix profonde dans le téléphone, assez sérieuse pour suggérer qu’ils allaient passer les politesses habituelles. “Alina m’a dit que vous aviez l’air stressé. Quel est le souci ?”

“Dr. Guyer,” dit Zéro. “J’ai besoin d’aide. Je ne sais pas trop ce qui se passe, mais…” Il s’arrêta, saisi par une nouvelle pensée inquiétante. Et si cet appel n’était pas privé ? Et si quelqu’un l’écoutait ? La CIA avait déjà mis ses lignes personnelles sur écoute par le passé. Et s’ils entendaient ça…

Tu deviens paranoïaque. Ne deviens pas cette personne à nouveau.

Pourtant, maintenant que cette idée s’était insinuée dans son esprit, il ne pouvait pas l’en déloger. Il valait mieux se montrer prudent après tout. Il venait juste de retourner à la CIA, et ça lui plaisait, comme s’il avait de nouveau un but dans la vie. Mais s’ils entendaient tout ça, les choses pourraient changer très vite pour lui… Et il ne voulait pas revivre cet épisode apathique dépressif dans lequel il s’était trouvé pendant quinze mois.

“Agent Steele ? Vous êtes toujours là ?”

“Oui, désolé.” Zéro fit de son mieux pour garder une voix calme en prononçant, “J’ai, euh… quelques soucis à me souvenir de certaines choses.”

“Hum,” dit pensivement Guyer. “À court terme ou long terme ?”

“Je dirais plutôt à long terme.”

“Et vous pensez que c’est un… problème ?” Guyer choisissait soigneusement ses mots. Zéro se demanda si le médecin pensait, comme lui, que leur conversation était peut-être écoutée. Quelqu’un comme Guyer pourrait avoir de gros ennuis pour ce qu’il avait fait… certainement être radié de l’ordre des médecins, voire même faire de la prison.

“Je dirais que je devrais planifier ce voyage pour venir vous voir au plus vite,” répondit Zéro.

“Je vois.” Guyer se tut et, durant ce silence pesant, Zéro eut la certitude que le médecin s’efforçait d’être aussi prudent que lui. “Eh bien, il se trouve que vous avez de la chance. Vous n’aurez pas besoin de venir me voir chez moi. J’assiste à une conférence la semaine prochaine à l’hôpital Johns-Hopkins de Baltimore. Je pourrai vous voir là-bas. Je suis sûr que l’un de mes collègues me prêtera volontiers une salle d’examen.”

“Parfait.” Finalement, un semblant de soulagement arriva. Il faisait confiance au médecin pour faire ce qu’il faudrait… ou du moins être en mesure de lui expliquer ce qui se passait dans sa tête. “Envoyez-moi les infos, et je vous retrouverai là-bas.”

“Entendu. Au revoir, Agent Steele.” Guyer raccrocha, et Zéro s’assit lourdement sur le bord de son lit. Ses mains tremblaient toujours et le sol de sa chambre était encombré de toute cette nostalgie éparpillée

Peut-être que c’était normal, se dit-il. Peut-être que le rêve m’a ébranlé et que ce n’était qu’un bref oubli au réveil. Peut-être que j’ai paniqué pour rien.

Bien sûr, il ne croyait pas vraiment à tous les mensonges qu’il pouvait se raconter.

Mais malgré ce qui se passait dans sa tête, il fallait que la vie continue. Il se força à se lever, à enfiler un jean et une chemise. Il remit les objets dans sa boîte, la ferma à clé et la remit sous le lit.

Dans la salle de bains, il se brossa les dents et se passa de l’eau froide sur le visage avant de traverser le couloir jusqu’à la cuisine, juste à temps pour voir Maya refermer la porte du four et mettre le minuteur.

Zéro fronça les sourcils. “Qu’est-ce que tu fais ?”

Elle haussa les épaules et repoussa les mèches sur son front. “Je mets juste la volaille dans le four.”

Il cligna des yeux. “Tu fais cuire la dinde ? C’est un truc que t’apprend West Point ?”

Maya esquissa un sourire. “Non.” Puis, elle brandit son téléphone. “Mais Google, si.”

“Bon… ok. Dans ce cas, je crois que je vais faire un peu de café.” Il fut à nouveau agréablement surpris de constater qu’elle en avait déjà fait couler. Maya avait toujours été aussi indépendante qu’intelligente. Mais, pour lui, son comportement était presque comme si elle essayait de reprendre du poil de la bête. Il ne put s’empêcher de se demander si elle se sentait aussi impuissante que lui au sujet de Sara. Peut-être était-ce sa façon de montrer son soutien.

Aussi, il décida de ne pas s’en mêler et de la laisser faire comme elle voulait. Il prit un tabouret au comptoir et but son café, essayant de chasser de sa tête ses désagréments du réveil. Quelques minutes plus tard, Sara débarqua dans la cuisine, encore en pyjama, les yeux à moitié ouverts, avec ses cheveux rouge-blonds ébouriffés.

“Bonjour,” dit joyeusement Maya.

“Joyeux Thanksgiving,” ajouta Zéro.

“Mmh,” marmonna Sara en se traînant jusqu’à la cafetière.

“Toujours pas du matin, hein, Pouêt-Pouêt ?” la taquina gentiment Maya.

Sara grommela autre chose, mais il vit l’ébauche d’un sourire sur ses lèvres en entendant son surnom d’enfance. Il sentit une chaleur le gagner intérieurement, et ce n’était pas seulement dû au café. C’était cette sensation dont il avait manqué depuis un certain temps, la sensation d’être vraiment à la maison.

Et puis, évidemment, son téléphone mobile sonna.

L’écran lui indiqua que c’était Maria qui appelait et il fit la grimace. Il avait oublié de lui envoyer l’heure et l’adresse pour venir aujourd’hui. Puis, il paniqua à nouveau. Ce n’était pas son genre d’oublier quelque chose comme ça. Était-ce un autre symptôme de son système limbique malade ? Et s’il ne l’avait pas vraiment oublié, mais que ça avait été éjecté de son esprit, tout comme le prénom de Kate ?

Calme-toi, s’ordonna-t-il. C’est juste une petite absence, rien de plus.

Il prit une profonde inspiration, puis répondit au téléphone. “Je suis vraiment désolé,” dit-il immédiatement. “J’étais censé t’envoyer un message, et ça m’est complètement sorti de la tête…”

“Ce n’est pas pour ça que j’appelle, Kent.” Maria avait l’air grave. “Et c’est moi qui devrais m’excuser, parce que j’ai besoin que tu viennes.”

Il fronça les sourcils. Maya le remarqua et imita son expression, alors qu’il se levait de son tabouret pour s’éloigner dans la pièce adjacente. “Que je vienne ? Tu veux dire à Langley ?”

“Oui, je suis désolée. Je sais que le moment ne pourrait pas être plus mal choisi, mais j’ai un problème et il faut que tu assiste à ce briefing.”

“Je…” Sa première idée fut de refuser catégoriquement. Non seulement, c’était un jour férié, et non seulement il gérait toujours la convalescence de Sara, mais Maya lui rendait visite pour la première fois depuis longtemps. Et il ne parlait même pas de sa profonde inquiétude au sujet de cette terrifiante perte de mémoire. Aussi, Maria avait raison : ça ne pouvait pas plus mal tomber.

Il faillit lâcher, “Je dois vraiment venir ?” mais il tint sa langue par peur que les mots ne sortent sur un ton trop énervé.

“Je n’ai pas envie de faire ça plus que toi,” dit Maria avant qu’il n’ait eu le temps de réfléchir à un moyen de refuser. “Et je ne veux vraiment pas abuser de ma position.” Zéro comprit clairement cette phrase-là : Maria lui rappelait qu’elle était sa boss à présent. “Mais je n’ai pas le choix, ça ne vient pas de moi. Le Président Rutledge t’a demandé personnellement.”

“Il m’a demandé, moi ?” répéta Zéro d’un air étonné.

“Eh bien, il a demandé ‘l’homme qui a dévoilé l’affaire Kozlovsky,’ donc c’est à peu près ça…”

“Il parlait peut-être d’Alan,” suggéra Zéro avec un infime espoir.

Maria rigola doucement, même si ça sortit plus comme un léger soupir. “Je suis désolée, Kent,” dit-elle pour la troisième fois. “Je vais essayer de faire en sorte que le briefing soi court, mais…”

Mais ça veut dire que je vais être envoyé sur le terrain. Le message sous-jacent était clair comme le jour. Et le pire, c’était qu’il n’avait aucune excuse ou alibi pour décliner. Il était sous le joug de la CIA à cause de ce qu’il avait fait, maintenant plus que jamais, et il ne pouvait pas vraiment dire non au président qui était, sans aucun conteste, le boss du boss de sa boss.

“Ok,” concéda-t-il. “Donne-moi trente minutes.” Il raccrocha et gémit doucement.

“C’est bon.” Il se retourna d’un coup, et vit que Maya se tenait juste derrière lui. L’appartement n’était pas assez grand pour que cet appel ait été discret, et il était sûr qu’elle avait pu deviner la nature de la conversation, même en n’ayant entendu que ses paroles à lui. “Va faire ce que tu dois faire.”

“Ce que je dois faire,” dit-il fermement, “c’est rester ici avec Sara et toi. C’est Thanksgiving, nom de dieu…”

“Apparemment, tout le monde n’a pas eu l’info.” Elle faisait la même chose qu’il avait tendance à faire, à savoir noyer le poisson avec un peu d’humour. “C’est bon. Sara et moi allons nous occuper du dîner. Reviens dès que tu pourras.”

Il acquiesça, reconnaissant pour sa compréhension, alors qu’il aurait voulu en dire plus. Mais, finalement, il se contenta de murmurer “Merci” et se dirigea dans sa chambre pour changer de vêtements. Il n’y avait rien de plus à dire, car Maya savait tout aussi bien que lui que sa journée finirait certainement à bord d’un avion, plutôt qu’en train de fêter Thanksgiving avec ses filles.




CHAPITRE SIX


Quiconque songeant à l’expression “L’Amérique du Centre,” aurait des images en tête extrêmement proches de ce qu’on pouvait trouver à Springfield, Kansas. C’était une ville entourée de terres agricoles en pente douce, un endroit où le nombre de vaches dépassait celui des habitants, tellement bas qu’on pouvait rouler longtemps avant de rencontrer âme qui vive. Certains auraient trouvé l’endroit idyllique, d’autres l’auraient qualifié de charmant.

Samara le trouvait dégoûtant.

Il y avait quarante-et-une communes et villes aux États-Unis qui s’appelaient Springfield, ce qui rendait non seulement cette ville banale, mais particulièrement mal inspirée. Sa population était d’environ huit-cents personnes. Sa rue principale était constituée d’un bureau de poste, d’un bar et grill, d’une épicerie, d’une pharmacie et d’un magasin d’alimentation.

Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore, c’était l’endroit idéal.

Samara tira ses cheveux roux flamboyants en arrière et les attacha en queue de cheval, exposant ainsi le petit tatouage sur sa nuque, le simple et unique caractère signifiant “feu” qui se translittérait en Pinyin par Huŏ, le surnom qu’elle avait pris depuis sa défection.

Elle s’appuya contre le camion et entreprit d’examiner ses ongles en attendant le moment venu. Elle pouvait entendre la musique se rapprocher, alors que des adolescents et des jeunes adultes jouaient faux en essayant de suivre le rythme d’une caisse claire. Ils seraient bientôt à son niveau.

Derrière elle, dans la zone de chargement du camion, se trouvaient quatre hommes avec l’arme. L’attaque à La Havane s’était étonnement bien passée, facilement même. Avec un peu de chance, les gouvernements de Cuba et des USA penseraient qu’il s’était agi d’un coup d’essai, alors que leur arme avait déjà été totalement testée. Le but de l’attaque à La Havane était bien plus que ça : il s’agissait d’introduire le chaos, de semer la zizanie, de présenter l’illusion d’un avertissement qui faisait se gratter les têtes et se questionner les puissances de ce monde.

Non loin d’elle, Mischa était assise sur le trottoir derrière le camion coloré, arrachant paresseusement les mauvaises herbes qui s’étaient frayé un chemin à travers les fissures de la chaussée. Cette fille de douze ans était généralement calme, consciencieusement silencieuse et délicieusement mortelle. Elle portait un jean, des sneakers blanches et, c’en était presque drôle, un sweatshirt bleu à capuche avec le mot BROOKLYN imprimé en lettres blanches sur le devant.

“Mischa.” La fille leva ses yeux verts ternes et passifs. Samara tendit son poing fermé, et la fille ouvrit la main. “Il est bientôt l’heure,” lui dit Samara en russe, alors qu’elle déposait deux objets dans sa petite paume : des oreillettes électroniques spécialement conçues pour contrecarrer une fréquence particulière.

L’arme en elle-même était banale, et même laide. En la voyant, la plupart des gens n’auraient pas su ce que c’était et auraient eu du mal à croire qu’un tel objet soit une arme… ce qui ne faisait que jouer en leur faveur. La fréquence était émise par un large disque de métal d’un mètre de diamètre et de plusieurs centimètres d’épaisseur, produisant des ondes sonores ultra-basses dans un cône unidirectionnel. Le plus puissant de ses effets se produisait sur une portée d’environ cent mètres, mais les effets délétères de l’arme pouvaient être ressentis jusqu’à trois-cents mètres de distance. Le lourd disque était monté sur un dispositif pivotant qui non seulement le maintenait droit comme une antenne parabolique, mais qui lui permettait aussi de tourner dans n’importe quel sens. Le dispositif était à son tour soudé à un chariot en acier équipé de quatre roues épaisses, contenant également la batterie lithium-ion qui alimentait l’arme. La batterie à elle seule pesait trente kilogrammes et, en incluant le chariot, l’arme supersonique pesait cent-trente-six kilos, raison pour laquelle ces armes étaient généralement montées sur des bateaux ou sur des Jeeps.

Mais fixer leur arme à un véhicule l’aurait rendue bien moins mobile et bien moins discrète, raison pour laquelle il y avait quatre hommes dans le camion. Chacun d’eux était un mercenaire surentraîné mais, pour elle, ils n’étaient bons qu’à déplacer l’arme. Si celle-ci avait été plus légère et plus maniable, Samara et Mischa auraient pu gérer cette opération elles-mêmes, elle en était persuadée. Mais elles devaient travailler avec les moyens du bord, et l’arme était aussi compacte que possible par rapport à sa grande puissance.

Samara avait été légèrement préoccupée par la logistique mais, jusqu’ici, ils n’avaient rencontré aucun souci. Immédiatement après l’attaque à La Havane, ils avaient chargé l’arme à l’aide d’une rampe sur un bateau qui les avait conduits au Nord, jusqu’à Key West. Au petit aérodrome, ils l’avaient rapidement transférée dans un avion-cargo de taille moyenne qui les avait emmenés à Kansas City. Tout avait été organisé des semaines plus tôt, acheté et payé. Maintenant, tout ce qu’ils avaient à faire était de mettre leur plan minutieux à exécution.

Samara s’avança de manière naturelle jusqu’au croisement, tandis que la musique de la fanfare en marche augmentait. Elle était en vue maintenant, et avançait à sa rencontre. Le camion était garé sur le trottoir devant l’épicerie, à deux voitures de distance de l’angle où des cônes orange bloquaient la route pour le trajet de la parade.

Samara avait fait ses recherches. L’Université de Springfield faisait une parade chaque année, le jour de Thanksgiving, menée par cette fanfare mobile qui suivait un circuit sur trois kilomètres en partant du parc local et en traversant la ville avant de retourner au lieu de départ. Au premier rang de la parade se trouvait un groupe frappant sur des tambours avec des majorettes agitant en rythme les bâtons dans leurs poings. Derrière eux, suivait la minuscule équipe de football de l’université et leur bande de pom-pom girls. Ensuite, venait un cabriolet avec le maire de Springfield et sa femme. Derrière eux se trouvaient la caserne de pompiers locale. Pour fermer la marche, il y avait des membres de la faculté et l’association d’athlétisme.

Tout ceci était tellement américain que c’en était écœurant.

“Mischa,” répéta Samara. La fille hocha la tête et fourra les oreillettes électroniques dans ses oreilles. Elle se releva du trottoir et se mit en position près de la cabine du camion, appuyée contre la portière côté conducteur pour éviter la portée de la fréquence.

Samara détacha la radio à sa ceinture. “Deux minutes,” dit-elle dedans en russe. “Allumez-la.” Elle avait elle-même appris le russe à l’équipe, insistant pour que ce soit la seule langue qu’ils parlent en public.

Un vieil homme avec un sweat polaire fronça les sourcils en passant à côté d’elle : entendre quelqu’un parler russe à Springfield, Kansas, était à peu près aussi étrange que d’entendre un chien Shar-Pei parler cantonais. Samara lui jeta un regard mauvais, et il se dépêcha d’avancer jusqu’au croisement pour observer la parade.

On aurait dit que la ville entière était sortie pour l’événement. Des chaises de jardin étaient alignées le long des trottoirs et les enfants attendaient avec impatience de rattraper les bonbons qui seraient jetés des seaux par poignées.

Samara jeta un coup d’œil à la fille par-dessus son épaule. Parfois, elle se demandait s’il restait la moindre réminiscence de son enfance en elle, si elle observait les autres enfants avec envie ou s’ils étaient des aliens pour elle. Mais les yeux de Mischa restaient froids et distants. S’il y avait le moindre doute derrière eux, elle était devenue experte dans l’art de le cacher.

La fanfare tourna à l’angle, avec force klaxons et roulements de tambours, de dos à Samara et au camion, alors qu’elle descendait la rue. Des jeunes en maillot suivaient à pied. C’était l’équipe de football de l’université qui jetait des bonbons à la foule. Les gamins se précipitèrent et s’accroupirent en groupes pour les ramasser, comme des charognards sur une carcasse.

Un minuscule objet vola vers Samara et atterrit près de ses pieds. Elle le ramassa précautionneusement à deux doigts. C’était un Tootsie Roll. Elle ne put s’empêcher de sourire ironiquement. Quelle tradition incroyablement bizarre que les jeunes des pays riches se bousculent les uns les autres pour récupérer les bonbons les moins chers qui soient, jetés n’importe comment sur la chaussée.

Samara rejoignit Mischa près de la cabine du camion, l’extrémité tournant le dos à la parade et à ses spectateurs. Elle lui tendit un bonbon. Un éclair d’intérêt passa sur le jeune visage passif de Mischa en le prenant.

“Spasiba,” murmura la fille. Merci. Mais au lieu de déballer le papier et de le manger, elle le fourra dans la poche de son jean. Samara l’avait bien formée. Elle aurait sa récompense quand elle la mériterait.

Samara porta de nouveau la radio à ses lèvres. “Lancez dans trente secondes.” Elle n’attendit pas la réponse, et mit ses oreillettes, entendant un sifflement doux, mais aigu dans ses oreilles. Les quatre hommes dans l’espace de chargement du camion la déclencheraient de là. Ils n’avaient pas besoin d’exposer l’arme, ni même d’ouvrir la porte à l’arrière du camion. La fréquence ultrasonique était capable de traverser l’acier, le verre, et même la brique qui altérait toutefois légèrement son efficacité.

Samara croisa les bras et resta debout à côté de Mischa, faisant le compte à rebours dans sa tête. Elle ne pouvait plus entendre la fanfare ou les applaudissements des spectateurs. Elle n’entendait que le sifflement électronique des oreillettes. C’était étrange de voir tant de monde mais de ne rien entendre, comme une télévision quand on appuie sur muet. Pendant un moment, elle songea à cet adage ridicule : Si un arbre tombe dans la forêt et que personne n’est là pour l’entendre, fait-il tout de même un bruit ? Leur arme ne faisait aucun bruit. La fréquence était trop basse pour être détectée par le spectre de l’audition humaine. Mais ils tomberaient quand même.

Samara n’entendait plus la musique et la foule, et elle n’entendit pas non plus les cris quand ça commença. Mais quelques instants après que son compte à rebours eut atteint zéro, elle vit des corps tomber sur l’asphalte. Elle vit les habitants de Springfield, Kansas, paniquer, fuir, se piétiner les uns les autres comme tous ces enfants se ruant sur les bonbons. Certains d’entre eux se tordirent, plusieurs vomirent. Les instruments tombèrent au sol et les bonbons s’éparpillèrent par terre. À moins de vingt-cinq mètres d’elles, un joueur de football tomba à genoux et se mit à cracher du sang.

Il y avait une telle beauté dans ce chaos. Toute l’existence de Samara avait été basée sur le régime, le protocole, l’exercice… Et pourtant, peu de gens savaient comme elle à quel point tout ça n’était pas fiable quand le chaos pointait le bout de son nez de manière imprévisible. Dans ce genre de situation, seuls les instincts comptaient. C’était alors que les gens prenaient véritablement conscience d’eux-mêmes et de quoi ils étaient capables. Dans le chaos qui se déroulait silencieusement devant ses yeux, des membres d’une même famille piétinaient ceux qu’ils aimaient. Les maris et les femmes s’abandonnaient pour s’auto-préserver. La confusion régnait. Des corps étaient renversés. La foule allait finir par causer plus de dommages que l’arme en elle-même.

Mais ils ne pouvaient pas traîner là. Elle fit un signe à Mischa, qui contourna la cabine du camion et grimpa côté passager, tandis que Samara prenait le volant et mettait la clé dans le contact. Mais elle ne démarra pas tout de suite. Ils allaient attendre une minute de plus… assez longtemps pour que les conséquences de l’attaque soient considérées comme véritablement dévastatrices et laisser ceux qui voudraient les poursuivre totalement perplexes quant au choix de Springfield, Kansas.




CHAPITRE SEPT


Zéro pénétra dans le Centre du Renseignement George Bush, le quartier général de la CIA dans la communauté non incorporée de Langley en Virginie. Il s’avança sur l’onéreux sol en marbre, ses pas faisant écho alors qu’il foulait le grand emblème circulaire, un bouclier et un aigle en blanc et gris, entourés des mots “Central Intelligence Agency, United States of America,” et il se dirigea tout droit vers les ascenseurs.

Il n’y avait presque personne, seulement quelques gardes de sécurité et assistants administratifs bossant sur de la paperasse. Il était toujours fortement agacé d’avoir été appelé, d’avoir été obligé de laisser ses filles un jour de fête, et il espérait que le briefing, comme le suggérait son nom, serait bref.

Mais il ne comptait pas parier là-dessus.

“Tiens-moi la porte,” héla une voix familière, alors que Zéro appuyait sur le bouton du sous-sol où la réunion allait se tenir. Il tendit la main pour empêcher les portes de se refermer et, l’instant d’après, l’Agent Todd Strickland arriva à son niveau. “Merci, Zéro.”

“Tu as été appelé aussi, hein ?”

“Ouais.” Strickland secoua la tête. “Juste quand je partais pour l’hôpital des vétérans.”

“Tu allais passer Thanksgiving avec les vétérans ?”

Strickland hocha la tête d’un air distant que Zéro prit comme un signe indiquant qu’il n’avait pas envie d’en parler. Todd Strickland avait à peine trente ans, bien musclé avec un cou épais, arborant toujours la coupe de cheveux militaire qu’il avait portée pendant qu’il était à l’armée. Ses yeux vifs, ses traits charmants et ses joues bien rasées lui donnaient un air juvénile et avenant, mais Zéro savait que derrière cette façade se trouvait une force à ne pas négliger, l’un des meilleurs Rangers qu’il avait vus. Todd avait passé presque quatre ans de sa jeune existence à traquer des insurgés à travers les déserts du Moyen Orient, dormant dans le sable, pénétrant dans des grottes, et menant des raids sur des bases. C’était un combattant de la tête aux pieds, mais il avait pourtant réussi à garder une compassion qui était toute aussi forte que son sens du devoir.

“Tu as une idée de pourquoi ils nous ont convoqués ?” demanda Zéro pendant que les portes de l’ascenseur s’ouvraient.

“À mon avis, c’est à cause de l’attaque à La Havane de la nuit dernière.”

“Il y a eu une attaque à La Havane la nuit dernière ?”

Strickland émit un petit rire. “Tu ne regardes jamais les infos ?” Ils avancèrent dans le couloir vide. On aurait dit que tous les gens qui bossaient à Langley profitaient chez eux, en famille, de ce jour férié… sauf eux, bien sûr.

“J’ai été légèrement occupé ces derniers temps,” répondit Zéro.

“En parlant de ça, comment vont les filles ?” Strickland n’était pas un étranger pour Maya et Sara. Quand la vie des filles avait été menacée par un assassin psychopathe, le jeune agent avait fait vœu de garder un œil sur elles, que Zéro soit dans les parages ou pas. Jusqu’ici, il avait tenu parole.

“Elles…” Il allait répondre simplement “elles vont bien,” mais il s’interrompit. “Elles grandissent. Putain, elles sont déjà grandes en fait.” Zéro soupira. “Mais pour être honnête, si on est envoyés quelque part aujourd’hui, je ne sais pas ce que je vais faire au sujet de Sara. Je ne crois pas qu’elle aille assez bien pour la laisser seule.”

Strickland s’arrêta, alors qu’ils atteignaient les portes fermées de la salle de conférence derrière lesquelles le briefing aurait lieu. Mais au lieu de les ouvrir, il attrapa quelque chose dans la poche arrière de son jean. “Je pense la même chose que toi.” Il tendit une carte de visite à Zéro.

Ce dernier fronça les sourcils. “C’est quoi ?” La carte était simple, couleur ivoire, avec un site internet, un numéro de téléphone et le nom “Centre de Convalescence Seaside House ” inscrits en relief.

“Je connais un endroit à Virginia Beach,” expliqua Strickland, “où des gens dans son cas peuvent aller pour… récupérer. J’y ai moi-même passé quelques semaines, il y a longtemps. L’équipe est super, ils pourront l’aider.”

Zéro acquiesça lentement, un peu pris au dépourvu que tout le monde semble voir les choses ainsi, sauf lui. Maya lui avait déjà dit que Sara avait besoin d’une aide professionnelle, et ça paraissait évident pour Todd aussi. Il savait exactement ce qui l’avait aveuglé : il voulait être capable de l’aider lui-même. Il voulait être celui qui la tirerait d’affaire. Mais il savait déjà au fond de lui qu’elle avait besoin de plus que ce qu’il pouvait lui offrir.

“J’espère que je ne dépasse pas les bornes,” poursuivit Todd. “Mais, euh… je les ai appelés pour m’assurer qu’ils avaient de la place. Ils ont une place pour elle, si elle veut.”

“Merci,” murmura Zéro. Il ne savait pas quoi dire d’autre. Ce n’était sûrement pas dépasser les bornes que de faire quelque chose que Zéro n’aurait certainement pas résolu de faire lui-même. Il mit la carte dans sa poche et fit un geste pour désigner la porte. “Après toi.”

Il avait assisté à un paquet de briefings durant sa carrière d’agent de la CIA, et il n’y en avait pas deux pareils. Ils étaient parfois pleins de monde et chaotiques, avec des représentants des agences de coopération et des visioconférences avec des experts sur le sujet abordé. D’autres fois, ils étaient petits, discrets et confidentiels. Et même s’il était certain que celui-ci se déroulerait ainsi, il fut tout de même surpris en entrant dans la salle de n’y trouver qu’une seule personne assise à table, avec une simple tablette devant elle.

Strickland semblait également étonné, car il demanda, “On est en avance ou quoi ?”

“Non,” dit Maria en se levant. “Pile à l’heure. Asseyez-vous.”

Zéro et Todd échangèrent un regard et s’assirent de chaque côté de Maria, qui était au bout de la longue table.

“Eh bien,” murmura le jeune agent, “n’est-ce pas intime comme réunion ?”

“Je suis désolée de vous avoir appelés un jour férié,” commença-t-elle. “Vous savez que je ne l’aurais pas fait si j’avais eu le choix.” Elle avait dit ça plus à l’attention de Zéro. Maria savait précisément ce qui l’attendait chez lui. Après tout, elle avait été invitée elle aussi. “Je vais aller droit au but,” poursuivit-elle. “La nuit dernière, un incident est survenu sur le front de mer au nord de La Havane, et nous avons de fortes raisons de penser que c’était une attaque terroriste calculée.”

Elle leur raconta tout ce qu’elle savait, que plus de cent personnes avaient ressenti un large panel de symptômes, et que la proximité avec ceux qui avaient été le plus touchés suggérait l’usage d’une arme ultrasonique positionnée près du bord de l’eau. Pendant qu’elle expliquait tout ça, ses doigts glissaient sur l’écran tactile de la tablette, affichant des photos des services d’urgence de Cuba en train d’aider les victimes. Certaines d’entre elles avait besoin de soutien pour se tenir debout, d’autres avaient un mince filet de sang qui coulait de leurs oreilles. Quelques-unes étaient transportés sur des civières.

“Il n’y a eu qu’une seule perte humaine,” dit Maria pour finir, “une jeune américaine en vacances. Et l’arme n’a pas été retrouvée, d’où notre implication.”

Zéro avait déjà entendu parler de ce genre d’armes ultrasoniques, mais en dehors des minuscules grenades soniques concoctées par Bixby, il n’avait aucune expérience en la matière. Toutefois, il devait reconnaître que malgré l’absence de toute image de l’arme ou des auteurs, ça ressemblait vraiment beaucoup à une attaque terroriste… ce qui était d’autant plus perturbant.

“Kent ?” demanda Maria. “À quoi tu penses ?”

Il secoua la tête. “Honnêtement, je suis un peu perplexe. Pourquoi s’embêter à acheter ou construire ce type d’arme quand un seul fusil d’assaut et quelques balles auraient fait beaucoup plus de dommages ?”

“Peut-être que ce n’est pas une question de dommages,” suggéra Strickland. “Peut-être que c’était un message. Si ça se trouve, les auteurs sont cubains. Ils ont ciblé une zone touristique. Ce sont peut-être des nationalistes et c’était une sorte de protestation violente.”

“C’est possible,” admit Maria. “Mais nous devons travailler sur les faits… et les seuls faits que nous avons pour le moment, c’est que des citoyens américains ont été touchés, et qu’une américaine est morte, alors que cette arme est toujours dans la nature… Et c’est là que vous entrez en jeu.”

Zéro et Strickland se regardèrent, avant de tourner les yeux vers Maria. Pendant une minute, il avait commencé à croire que ce n’était peut-être qu’un briefing de renseignement pour les tenir au courant de ce qui s’était passé à Cuba. Mais, avec ces quelques mots, il comprenait maintenant ce que ça signifiait vraiment.

Il n’y avait aucun doute là-dessus : il était renvoyé sur le terrain.

“Attends,” dit Strickland. “Tu dis que quelqu’un, quelque part dans le monde, possède une puissante arme ultrasonique relativement portative. Et tu veux qu’on fasse quoi ? Essayer de la retrouver ?”

“Je me rends bien compte que c’est mince…” dit Maria.

“Nous n’avons rien du tout, tu veux dire.”

Zéro fut un peu surpris par l’attitude de Strickland. Dans son cœur, c’était un soldat. Et il n’avait jamais parlé ainsi à un supérieur, même à Maria. Mais il comprenait, parce qu’alors que Strickland exprimait son indignation, Zéro sentait monter la colère. C’était ça la raison pour laquelle on avait gâché son Thanksgiving en l’empêchant de se réunir en famille ? Il avait de l’empathie pour les victimes de l’attaque de La Havane, mais ses compétences étaient généralement utilisées pour stopper des guerres nucléaires et éviter des pertes humaines massives, non pour partir à la chasse au dahu chercher une arme qui n’avait emporté qu’une seule vie.

“Nous avons quelque chose,” dit Maria à Strickland. “Une poignée de témoins sur le port affirme avoir vu un groupe d’hommes, quatre ou cinq apparemment, portant une sorte de masque protecteur ou de casque, et chargeant un ‘objet à l’allure étrange’ sur un bateau, immédiatement après l’attaque. Les détails sont sommaires, au mieux, mais quelques personnes ont également rapporté avoir vu une femme aux cheveux roux flamboyants, peut-être caucasienne, parmi eux.”

“Très bien, c’est déjà quelque chose,” fit constater Strickland qui avait apparemment réfréné ses élans de protestation. “Donc on va à La Havane, on recherche le bateau, on trouve à qui il est, où il allait, où il est maintenant, et on suit la piste.”

Maria acquiesça. “En gros, c’est ça. Bixby travaille sur une technologie qui pourrait vous être utile. Et je ne veux pas me montrer pressante, mais le Président Rutledge a utilisé les mots ‘aussi vite que possible’ dans son ordre, donc…”

“Est-ce qu’on peut se parler ?” dit soudain Zéro avant que Maria n’ait pu leur donner le feu vert officiel pour agir. “En privé ?”

“Non,” répondit-elle simplement.

“Non ?” Zéro cligna des yeux.

Elle soupira. “Je suis désolée, Kent. Mais je sais ce que tu vas me dire, et je sais que si tu le dis, je vais probablement céder et tenter de te sortir de cette affaire. Mais l’ordre est venu du président. Pas de moi, ni du Directeur Shaw…”

“Et où est le Directeur Shaw en ce moment ?” demanda Zéro sur un ton énervé. “Chez lui, je suppose ? En train de se préparer à fêter Thanksgiving en famille ?”

“Oui, Zéro, c’est exactement ça,” répondit-elle fermement. Elle ne l’avait jamais appelé Zéro. Venant d’elle, c’était comme si elle l’engueulait. “Parce que ce n’est pas son boulot d’être là. C’est le tien. Tout comme c’est mon boulot de me mouiller pour toi, encore et encore. Mon boulot est aussi de te dire où tu dois aller et ce que tu dois faire.” Elle tapa deux fois du doigt sur la tablette. “Voilà où tu vas et ce que tu vas faire.”

Zéro baissa les yeux vers l’écran lisse et poli qui reflétait son image. Il avait bêtement cru que Maria et lui pourraient rester amis après tout ce qu’ils avaient traversé. Mais voilà comment ça allait finir : elle était sa patronne et il vivait mal le fait qu’elle lui donne des ordres.

Il n’aimait pas du tout cette sensation, et encore moins l’idée que le président ordonne qu’il prenne part à cette affaire. Selon lui, c’était un gâchis monumental de ses compétences. Mais il garda ces pensées pour lui.

“Regardez les choses en face.” Le ton de Maria s’était radouci, mais elle ne regardait directement aucun d’eux deux. “Nous avons une guerre commerciale contre la Chine sur les bras. Nos liens avec la Russie sont presque rompus. L’Ukraine est remontée contre nous. La Belgique et l’Allemagne sont toujours en colère depuis le mois dernier parce qu’ils pensent qu’on a mené une opération non autorisée. Personne ne croit en notre leadership… et encore moins nos propres citoyens. Nous n’avons même pas encore de vice-président.” Elle secoua la tête. “Nous ne pouvons pas permettre la possibilité d’une attaque sur le sol américain, même si c’est juste une possibilité. Pas si on peut l’empêcher.”

Zéro voulait protester. Il voulait pointer du doigt le fait que l’efficacité de deux hommes, hautement entraînés ou pas, était quand même bien pâle à côté de l’effort coopératif des différentes autorités. Il pouvait tout à fait comprendre pourquoi ils n’en faisaient pas un sujet public mais, quand même, s’ils voulaient vraiment trouver ces gens et s’ils pensaient réellement qu’une attaque aux USA était probable, ils auraient pu diffuser une note aux autorités, en commençant par les zones côtières de la Floride, de la Louisiane, du Texas, les cibles potentielles les plus probables en prenant en considération l’attaque de La Havane. Faire en sorte que le gouvernement cubain enquête sur le bateau disparu. Qu’ils travaillent ensemble, comme il se devaient de le faire, afin de protéger leurs citoyens respectifs et qui que ce soit d’autre pouvant être potentiellement touché.

Et Zéro était sur le point de le suggérer à voix haute quand, avant qu’il n’en ait eu le temps, le téléphone mobile de Maria sonna.

“Une seconde,” leur dit-elle avant de répondre avec son typique : “Johansson.”

Puis, son visage se figea et son regard croisa celui de Zéro. Il avait déjà vu cette expression plusieurs fois… beaucoup trop de fois même. C’était une expression choquée et horrifiée.

“Envoyez-moi toutes les infos,” dit Maria au téléphone, d’une voix grave. Elle raccrocha, et il savait déjà ce qu’elle allait leur dire avant même qu’elle ne le prononce.

“Il y a eu une attaque sur le sol américain.”




CHAPITRE HUIT


Déjà ? Zéro fut estomaqué par la vitesse avec laquelle une deuxième attaque avait eu lieu. Il avait clairement sous-estimé la gravité de la situation.

Mais il fut encore plus choqué quand Maria leur annonça où elle avait eu lieu.

“L’attaque a eu lieu dans une petite ville du Midwest.” Maria regardait l’écran de la tablette, lisant tous les documents qu’elle avait reçus. “Un endroit du nom de Springfield, au Kansas… huit-cent-quarante-et-un habitants.”

“Au Kansas ?” répéta Zéro. S’ils avaient fait le chemin jusqu’au Kansas depuis La Havane, ça voulait dire… “Ils ont forcément voyagé par avion.”

“Ce qui signifie que c’était prévu,” ajouta Strickland. Le jeune agent se leva soudain, comme s’il pouvait faire quoi que ce soit en ce moment-même. “Mais pourquoi ? Quel pouvait bien être leur but en attaquant une petite ville rurale du Kansas ?”

“Aucune idée,” murmura Maria. Puis, elle couvrit sa bouche à deux mains. “Oh mon dieu.” Elle leva des yeux écarquillés vers Zéro. “Il y avait une parade. Des étudiants, des familles… des enfants.”

Zéro prit une profonde inspiration, s’efforçant de mettre mentalement de la distance entre la part en lui qui était père et ancien professeur, et la part en lui qui était agent. “Quels sont les dégâts ?”

“On ne sait pas encore,” répondit Maria en regardant de nouveau la tablette. “Ça vient juste de se produire. Le premier appel au 911 a été passé il y a vingt-trois minutes. Mais…” Elle déglutit. “Les rapports initiaux des premiers secours font état de seize morts sur les lieux de l’attaque, même si c’est certainement plus.”

Strickland faisait les cent pas le long de la petite salle de conférence, comme un lion qui attend de sortir de sa cage. “Si ça se trouve, certaines des pertes ne sont pas entièrement le résultat de l’arme. Certaines doivent être dues à la panique.”

“Mais c’est peut-être justement le but,” murmura Zéro.

“Attendez, on a une vidéo qui vient d’arriver.” Maria inclina la tablette, et les deux hommes se rapprochèrent d’elle afin de voir. Elle appuya sur lecture et l’écran afficha la perspective tremblante de quelqu’un en train de filmer avec un téléphone mobile. La scène montrait l’artère principale de la petite ville, avec l’angle de la caméra dirigé vers le haut de la rue, montrant les trottoirs couverts de monde et de chaises des deux côtés de l’avenue.

De l’angle de la rue, arrivait un groupe de jeunes gens en uniformes verts et blancs, une fanfare frappant en rythme sur des instruments dont la musique se mêlait au bruit des cris et des applaudissements de la foule.

“Ils sont presque là, Ben !” dit une joyeuse voix féminine, sûrement la femme qui tenait le téléphone. “Tu es prêt ? Fais coucou à Maddie !”

La caméra fut brièvement baissée, montrant un petit garçon qui n’avait pas plus de cinq ou six ans, avec un énorme sourire aux lèvres, alors qu’il saluait le groupe en approche. Puis, la caméra se remit à filmer la parade, montrant un groupe de garçons en maillots verts qui arrivait derrière la fanfare : apparemment une équipe de football, jetant par poignées des bonbons contenus dans des seaux.

Un nœud d’effroi se forma dans l’estomac de Zéro, sachant que le désastre était sur le point d’avoir lieu.

La transition ne fut pas soudaine. Elle fut lente et bizarre, se déroulant sur les quelques secondes qui suivirent. Zéro se pencha plus près, avec appréhension, mais en même temps absorbé par ce qu’il voyait.

Tout d’abord, la caméra descendit légèrement, et il entendit à peine la femme qui murmurait, “Est-ce que quelqu’un ressent ça ? Qu’est-ce que c’est… ?”

Presque en même temps, plusieurs membres de la fanfare s’arrêtèrent. Un par un, les instruments cessèrent de jouer, alors que des gémissements et des cris confus remplaçaient les applaudissements.

Une trompette tomba par terre, puis un corps. Les membres de la fanfare trébuchèrent. Derrière eux, les garçons en maillots de football s’arrêtèrent de marcher. La caméra fut fortement secouée, tandis que la femme balayait la zone de gauche à droite, cherchant la source de tout ça, ou essayant peut-être de trouver un sens à ce qui était en train de se produire.

“Ben ?” hurla-t-elle. “Ben !”

Des cris s’élevèrent de la foule qui partait dans tous les sens. En l’espace de deux secondes, Zéro fut témoin d’un chaos absolu. Les gens se piétinaient les uns les autres, se prenaient la tête à deux mains, se pliaient en deux ou tombaient à la renverse. Puis, le téléphone tomba par terre et l’écran devint noir.

“Bon sang,” murmura Strickland.

Zéro se frotta le menton en s’écartant de la table. Il n’avait eu qu’à moitié raison. Il était vrai qu’un seul fusil d’assaut aurait pu faire plus de dégâts, mais ça… une force invisible, une arme cachée, pas d’assaillants en vue : c’était clairement terrifiant. Ça avait tout simplement balayé la rue comme une lente brise, affectant des centaines de personnes en quelques secondes. Si cette vidéo fuitait…

“Est-ce que cette vidéo est publique ?” demanda-t-il.

“J’espère que non,” dit Maria, pensant clairement la même chose que lui. “Elle vient de la police de Springfield qui est…” Elle consulta à nouveau sa tablette. “Constituée de seulement cinq officiers. Nous allons faire ce que nous pouvons de notre côté, mais je doute qu’ils soient capables de garder ça caché.”

“Si ça sort, les gens vont paniquer,” dit Strickland.

“Exactement,” acquiesça Zéro en exprimant sa théorie à haute voix. “À La Havane, ils ont attaqué une zone remplie de touristes. Au Kansas, la route bondée d’une parade. Ce sont des zones pleines de monde qui apparaissent aléatoires. Peut-être qu’ils essaient de prouver que leur arme est juste un catalyseur et que les gens se causent tout autant de dommages les uns aux autres qu’ils ne le font avec leur arme.”

“Donc, après tout, ça pourrait être un message,” dit Strickland, toujours en train de marcher.

C’était la seule chose qui paraissait sensée pour le moment. Une attaque sur une ville si petite était une tentative de faire apparaître leurs cibles comme aléatoires afin de semer la panique et la confusion. “Mais si c’est le cas, que se passera-t-il s’ils utilisent ce truc à New York ? Ou Washington, DC ?”

Strickland s’arrêta de marcher. “Ils nous narguent presque. Ils nous disent que la prochaine cible pourrait être n’importe où, n’importe quand.”

“Jusqu’ici, les autorités locales ne savent pas ce qui s’est passé avec certitude,” annonça Maria. “On dirait qu’il n’y a que nous pour lier ça à l’attaque sonique de La Havane… pour l’instant.”

“Mais dès qu’ils le feront,” ajouta Zéro, “plus personne ne se sentira en sécurité.” Il imaginait déjà la scène : quelque chose d’aussi innocent que de marcher dans une rue fréquentée et d’être piégé par une détonation ultrasonique, sans savoir ce qui se passait, d’où elle venait, ou comment l’arrêter.

C’était une pensée terrifiante, même pour lui.

La tablette de Maria vibra soudain. Zéro regarda par-dessus son épaule et vit qu’il y avait un appel entrant sur le serveur crypté de la CIA. Mais au lieu d’afficher la source, il était simplement inscrit “SÉCURISÉ.”

Maria prit une profonde inspiration avant de répondre. C’était un appel vidéo et une femme brune impeccablement vêtue apparut soudain à l’écran, l’air solennel comme une statue.

“Madame la Directrice Adjointe,” dit la femme en guise de bonjour.

“Madame Halpern.”

Zéro ne reconnut pas le visage de cette femme, mais il connaissait son nom. Tabitha Halpern était la Chef de Cabinet du Président Rutledge à la Maison Blanche. Et il connaissait plutôt bien la pièce où elle se trouvait. Elle était assise en Salle de Crise, un endroit où il s’était déjà rendu à plusieurs reprises.

“Je suis avec le président,” dit Halpern. “Il aimerait vous dire un mot.” Elle tendit la main et fit pivoter l’écran jusqu’à ce qu’on voie apparaître Jonathan Rutledge, assis en bout de table. Il portait une chemise blanche avec les manches remontées jusqu’aux coudes, une cravate bleue mal serrée autour du cou, et une expression abattue sur le visage.

“Monsieur le Président,” dit Maria. “Je suis navrée que vous ayez à venir deux fois dans cette pièce durant la même journée.”

“Alors, vous avez vu ça ?” dit Rutledge en sautant les formalités d’usage.

“Oui, Monsieur, juste à l’instant.”

“Est-ce que c’est lui derrière vous ? Je veux lui parler.”

Zéro n’avait pas réalisé qu’il était partiellement dans l’angle de la caméra… Et s’il avait su qu’il ferait une visioconférence avec le président, il aurait enfilé quelque chose de plus présentable qu’un tee-shirt avec une veste légère. Maria lui passa la tablette et il la tint face à lui.

“Alors, c’est vous qu’on appelle Zéro,” dit simplement Rutledge.

“Oui, Monsieur le Président,” dit-il en hochant légèrement la tête. “C’est dommage que nous nous devions nous rencontrer dans de telles circonstances.”

“Très dommage, en effet.” Rutledge se frotta le menton. Il y avait quelque chose en lui qui semblait… eh bien, qui semblait tout sauf présidentiel pour Zéro. Il avait l’air perdu. Il avait l’air dépassé. “Avez-vous vu la vidéo de l’attaque, Agent ?”

“Oui, Monsieur, à l’instant. ‘Terrible’ est le premier mot qui me vient à l’esprit.”

“Terrible, oui.” Le président acquiesça, le regard vague et lointain. “Vous avez des enfants, Agent Zéro ?”

La question semblait bizarre, en particulier posée à un agent sous couverture dont l’identité était censée être confidentielle, mais Zéro lui répondit. “Oui, j’ai deux filles.”

“Moi aussi, quatorze et seize ans.” Rutledge posa ses coudes sur la table et finit par regarder Zéro dans les yeux, du mieux qu’il pouvait à travers la caméra. “J’ai besoin que vous retrouviez ces gens, que vous retrouviez cette arme et que vous mettiez un terme à tout ça. S’il vous plaît, ça ne peut pas se reproduire encore.”

Même dans des circonstances normales, ce qui était loin d’être le cas, Zéro n’aurait pas été capable de refuser un ordre du Président des États-Unis. Aussi, il n’avait pas besoin que Rutledge l’implore de prendre part aux opérations. Dès que Maria avait annoncé une attaque sur le sol américain, il avait déjà compris qu’il ne pourrait pas refuser. C’était codé dans son ADN. S’il y avait quoi que ce soit qu’il puisse faire, il le ferait.

“Je vais le faire.” Il tourna les yeux vers Strickland et corrigea sa phrase. “Nous allons le faire, Monsieur.”

“Bien. Et dites à Johansson de vous donner toutes les ressources dont vous avez besoin.”

Zéro fronça les sourcils en entendant ça. Une telle insistance dans cette phrase était étrange, surtout qu’elle était plus adressée à Maria qu’à lui.

“Bonne chance,” dit Rutledge, et il coupa brutalement la vidéo.

Zéro repassa la tablette à Maria, qui vérifia immédiatement s’il y avait eu de nouvelles informations sur ce qui s’était passé au Kansas.

Strickland soupira lourdement. “Il y a juste un problème. La Havane est une voie sans issue à présent. Et s’ils peuvent voyager aussi rapidement que ça, il n’y aura probablement rien non plus à trouver au Kansas. Nous en savons encore moins que tout à l’heure pour avancer.”

“Ce n’est pas totalement vrai.” Maria leva les yeux de la tablette. “Un témoin à Springfield, un vieux monsieur, a rapporté avoir croisé une femme dans la rue quelques minutes avant l’attaque : une femme blanche avec des cheveux roux flamboyants, tout comme à Cuba. Et cet homme affirme qu’il l’a entendu parler russe dans une radio.”

“Des russes ?” répéta Zéro. Il n’aurait pas dû être surpris, pas après tout ce qui s’était passé cette dernière année et demie. Mais les précédents complots avaient impliqué des cabales secrètes, de grosses sommes d’argent et des gens puissants. On n’aurait pas dit du tout le même mode opératoire, et il n’arrivait pas à concevoir le motif d’un tel type d’attaque, à part une sorte de vengeance.

“Quand bien même,” fit remarquer Strickland, “‘une russe rousse ne va pas forcément se retrouver facilement.”

“Tu as raison.” Maria sortit son téléphone mobile. “Mais je connais un truc qui peut nous aider.” Elle appuya sur un bouton et dit dans le téléphone, “Je descends. J’ai besoin de l’OMNI.”

“C’est quoi l’OMNI ?” demanda Strickland avant que Zéro ne pose la même question.

“C’est… compliqué,” répondit Maria d’un air mystérieux. “Mais je vais vous montrer.” Elle se leva de son siège, prit la tablette, et se dirigea vers la porte.

Zéro savait que “descendre” voulait certainement dire se rendre au labo de Bixby, le centre souterrain de recherche et de développement de la CIA. Ils étaient déjà au sous-sol, et l’ingénieur excentrique était la seule personne en-dessous d’eux… du moins à la connaissance de Zéro.

Il savait aussi maintenant qu’il n’allait pas rentrer chez lui dîner avec ses filles. Une fois sortis dans le couloir vide, il dit, “Attendez. Je peux passer un coup de fil ?”

Maria hésita, puis acquiesça. “Ok, mais fais vite. On se retrouve aux ascenseurs.” Ils s’éloignèrent tous les deux dans le couloir, tandis que Zéro sortait son téléphone mobile, ainsi que la petite carte de visite que Strickland lui avait donnée.

Il allait appeler quand il changea d’avis et ouvrit plutôt son application d’appels vidéo, tenant le téléphone face à lui pour que l’angle de la caméra capture son visage.

La ligne ne sonna qu’une fois avant que Maya ne décroche. Son visage avait l’air soucieux et il pouvait voir qu’elle se trouvait debout dans la cuisine. “Papa ?”

“Maya. Il se passe quelque chose.”

“Je sais,” dit-elle d’un ton grave. “J’ai regardé les infos depuis ton départ.”

“C’est déjà aux infos ?”

“Il y a une vidéo,” lui dit-elle. “De quelqu’un qui était là-bas.”

Zéro fit la grimace. Si la vidéo avait déjà fuité, il n’y avait aucun moyen de l’étouffer. À présent, elle était certainement sur les réseaux sociaux, ce qui signifiait que d’ici quelques minutes, elle serait virale, si ce n’était pas déjà le cas, partagée et repartagée sur des millions d’écrans.




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